‹ Chien-CaillouChapitre 3 sur 54 · LES MANSARDES DES POETES. LES MANSARDES REELLES · texte numérisé non relu

LES MANSARDES DES POETES. LES MANSARDES REELLES

Voici à peu près le procédé employé par les poètes pour décrire une mansarde :

Une petite chambre au septième ou au huitième, gaie et avenante. Pas de papier, mais des murs blanchis à la chaux. Un violon accroché au mur (en cas de mascuhn), un rosier fleuri (en cas de féminin».

Un rayon de soleil vient tous les jours faire sa promenade danslachambrette.

On a vue sur le ciel ou sur un jardin garni de grands

Voici ce que pourraient écrire les poètes, s'ils avaient l'amour de la réalité :

Une petite chambre au septième ou au huitième, triste et sale. Pas de papier, mais des murs jaunis, album mm-al qui porte les traces de tous les locataires.

Le soleil n'y vient jamais, ou, quand il y vient, c'est pour convertir la mansarde en plombs de Venise. On a quelquefoisunevue,maison n'aperçoit que des cheminées, des ardoises, des toits et des gouttières. En hiver,

CIIIEN-CAILLOU.

arbres dont les odeurs volent à la mansarde.

Il est bien convenu qu'une mansarde n'est jamais solitaire, et qu'elle a un pendant. Dans la mansarde d'en face se trouve une voisine, un voisin, suivant le sexe du héros du roman; on se dit bonjour; ou s'envoie des baisers ; les baisers sont rendus ; on se rencontre dans la rue. Un jour, la mansarde n" 1 va rendre visite à la mansarde n'' 2.

Et voilà une nouvelle paire d'amoureux..»

On rit, on chante, on boit dans les mansardes de poètes. Quelques vaudevilhstes audacieux y font sabler le Champagne.

Les commis - voyageurs ont chanté partout :

a Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans 1 »

les mansardes sont aussi humides qu'un marais.

Le plus souvent la mansarde est isolée, et l'on n'aperçoit guère que d'horribles créatures, des juifs, des vieilles femmes, des chats maigres, des enfants déguenillés, jaunes et hâves ; la musique qui sort de là est le cri d'un enfant au berceau qui semble se plaindre d'être né.

Souvent il fait faim dans les mansardes ; on y chante peu, onyboitmoins encore.

Peut-être pourrait-on trouver à boire des larmes...

Malgré ce qu'a dit Béranger,

Dans un grenier qu'on est mal à vingt ans 1

LE LOGIS DE 3r AD E MOISELLE AMOURETTE

— Bonjour, voisin, dit Amourette en riant de la figure étonnée du graveur.

Chien-Caillou avait raison de s'étonner de cette subite connaissance; il n'avait jamais vu ni entendu parler de sa voisine, s'inquiétant peu des femmes; il dépensait tout son amour pour son lapin, et il n'avait jamais songé à mieux placer ses affections.

— Vous sortez, voisin ? continua Amourette qui était couchée sur un mauvais ht de sangle.

— Oui, mademoiselle, répondit le graveur.

— J" aurais bien voulu que vous dissiez à la fruitière de nous monter pour quatre sous de j)'ites.

— Si TOUS le désirez, je vous les rapporterai moimême ; je n'ai qu'une petite course.

— Ah ! mon voisin, que vous êtes gentil !... Mais ça ne se peut pas, dit-elle en hésitant... Avez- vous quatre sous?

Quoique cette demande fût faite un peu brusquement, en raison de la nouveauté des relations, Chien- CaïUou la trouva naturelle. Les malheureux sont si vite frères 1

— Ma foi, dit-il, je suis aussi pauvre que vous.

— Eh bien, je vous remercie tout de même; dites à la fruitière de monter les frites ; quand elle sera ici, eUe n'osera pas les remporter, quoique nous lui devions déjà quelque chose.

— Bon, je vais faire comme vous dites.

— Ah çà, voisin, vous reviendrez nous voir, j'espère? Pourquoi ne venez- vous jamais?

— Je ne sors pas, et je ne savais pas que vous fussiez si près de moi.

— Il faut que vous voyiez ma sœur. Vous avez l'air triste, nous vous ferons rire. Ah! comme nous nous amusons toutes les deux I Est-ce que la petite folle n'a pas vendu hier ma robe et mes jupons ! Nous n'avons plus qu'une robe pour nous deux. Elle me laisse en chemise. Tenez...

Et Amourette releva la couverture, non par effronterie, mais par misère joyeusement cynique ; ce dont fut tellement effrayé Chien-Caillou, qu'il ouvrit la porte et descendit précipitamment l'escalier.

Quelque temps après, la sœur d'Amourette rentra.

— Eh bien ! Nini, as-tu de l'argent?

— Pas un liard ; mais j'ai faim. .

. — Le voisin est descendu chez la fruitière ; nous allons manger. Tu n'as donc pas trouvé M. Clément?

— Il est parti à la campagne, à ce que m'a dit sa bonne. Dis donc, Amourette, la bonne me fait une lière paire d'yeux quand j'y vais.

— Elle se doute peut-être de quelque chose.

— Qu'est-ce que cela lui fait? Ne dirait-on pas que je ruine M. Clément !... Ahl le vilain vieux avare l Faut-il que nous ayons besoin de manger... Il est laid, il prise, il a une perruque...

— Je ne veux pas que tu y retournes, Nini ; c'est pour moi que tu te sacrifies, parce que je suis une paresseuse. Mais demain je veux retourner chiffonner avec papa. Il

« CHIEIN-GAILLOU.

me battra, ça m'est égal; au moins tu ne seras pas

obligée d'aller avec ton vieux.

— Tu resteras. Amourette ; je veux que tu restes avec moi, dit Nini dont les paupières s'emplissaient de larmes. Tu voudrais donc me laisser seule? Tu sais bien que nous sommes trop grandes pour faire le chiffon, que le métier ne va pas, et que, si papa nous a renvoyées, c'est qu'il ne pouvait plus nous nourrir. J'ai rencontré une femme qui m'a dit qu'elle nous apprendrait la brochure ; nous pourrons gagner tout de suite six sous par jour chacune.

— A la bonne heure, dit Amourette, nous pourrons vivre avec les six sous. Tu n'auras plus besoin du vieux.

— Je tâcherai de mettre quelque chose de côté, dit Nini; je m'achèterai une petite robe comme j'en ai vu l'autre jour, à sept sous le mètre ; un petit dessin à fleurs qui est gentil tout plein . Avec ma robe, j'aurai aussi im bonnet neuf à la Charlotte Corday, des brodequins pas chers; on en vend d'occa^e, pour presque rien. Et puis, nous irons au bal : hein ! Amourette ?

— Oui, nous irons chez Constant... Entends-tu monter, Nini ? C'est la fruitière sans doute.

— Ma voisine, c'est moi, cria Chien-Caillou en dehors.

— Ne parle pas de M . Clément devant lui, dit Amourette .

Page 1