COMMENT ON DINE QUELQUEFOIS
Chien-Caillou entra la mine triste.
— Elle ne veut pas?... dit Amourette, qui comprit cette pantomime.
CIIIEN-CAILLOU. 13
— Elle m'a insulté par-dessus le marché...
— Qui donc? demanda Nini.
— La fruitière. Elle a fini ainsi, en mettant ses poings sur ses hanches : — Pas d'argent, pas de frites.
— Si nous avions seulement du pain... dit Amourette.
— Du pain! répondit Chien-Caillou tout joyeux, j'en ai à votre service ; il est noir, mais il est bon. J*ai aussi des carottes. Tous ne les aimez peut-être pas. Moi, je n'aime que ça; mon lapin aussi... Je cours vous chercher à manger.
— Voisin, vous êtes trop bon, vraiment.
— Vous avez un lapin chez vous? dit Nini.
— Oui, un beau lapin blanc, Petiot, qui est gentil comme tout.
— Oh I amenez-nous-le, nous rirons un peu. Chien-Caillou sortit, et revint aussitôt avec du pain de
munition et une botte de carottes. Le lapin se tenait gravement sur son épaule. Ce furent des cris de joie sans nombre, dans la mansarde, à la vue du lapin.
Amourette le prit dans ses bras et le baisa sur le nez ; après quoi, il passa dans les bras de Nini, qui le dévora de caresses. Jamais le lapin n'avait été/aussi embrassé, ce qui ne lui faisait pas perdre son sang-froid. Tous les quatre s'installèrent sur le ht et mangèrent avec appétit ce repas improvisé. Entre deux bouchées :
— Voisin, comment vous appelle-t-on? dit Amourette.
— Ohl le drôle de nom ! Moi aussi j'en ai un drôle, on m'appelle Amourette ; c'est à cause d'une romance, voilà ce que je sais... Il est bien bon, votre pain...
— Les carottes aussi, dit Nini. Ça doit vous coûter encore cher, monsieur Chien-Caillou, de nourrir votre lapin?
— Je ne le nourris pas toujours si bien; quelquefois il n'a que du son ; quelquefois même il jeûne. Une fois j'ai cm qu'il allait mourir, mon pauvre Petiot ; nous avions été deux jours sans manger : j'étais couché, moi, comme un propre à rien. Je ne pensais plus à lui; il vient tout à coup se frotter contre moi, et puis il me regarde avec ses grands yeux. Faut-il que tu sois lâche ! me dis-je ; parce que tu meurs de faim, tu laisses mourir de faim les autres ! Je descends quatre à quatre, je cours dans la rue: heureusement la fruitière avait épluché ses choux, je rapporte bien vite les mauvaises feuilles. Ah ! il était temps î Pauvre Petiot ! il était couché sur le flanc... J'ai d'abord cru qu'il était mort... Pensez donc, il n'y a que lui qui m'aime... En m'entendant, il dresse les oreilles, je lui jette les feuilles, etilTaéchappé
-belle...
— PamTe Petiot! dit Nini en l'embrassant. Quel dommage, s'il était mort!..
— Vous êtes bien bon, monsieur Chien-Caillou j dit Amourette, et je vous aime déjà comme si je vous connaissais depuis deux ans.
— Ah! mademoiselle, dit le graveur embarrassé... Ecoutez, demain, j'aurai sans doute de l'argent ; le père Samuel viendra, nous dînerons mieux...
— Nous ne voulons pas, dit Amourette, vous ruiner...
Nous en aurons peut-être aussi on en doit à ma
sœur...
— Allons, au revoh", dit Chien-Caillou, j'ai un peu à travailler. A demain !
— Adieu, monsieur Chien-Caillou! dirent .les deux jeunes filles.