DÉSAPPOINTEMENT DE PIGOREAU
— Monsieur Pigoreau, dit Antoine en surprenant au saut du lit le brave marchand de tableaux, vous ne savez pas la nouvelle ?
— Comment veux-tu que je sache? je m'éveille.
— Crochard est mort cette nuit d'une attaque d'apoplexie.
— Eh bien, mon garçon, que veux-tu, nous sommes tous mortels. C'est le bon Dieu qui le punit de m' avoir si indignement floué hier soir .A propos, nous allons ce matin toucher les pistoles de ce bon monsieur dom Géronias.
Pigoreau s'habilla et partit avec Antoine. Tout le long de la route, Pigoreau se hvra à d'aimables plaisanteries sur les fantaisies de l'Espagnol .
— Monsieur, lui dit-on à l'hôtel, nest-ce pas vous qui vous appelez M. Pigoreau?
— C'est lui-même, répondit-il facétieusement.
— Il y a urie lettre pour vous... Monsieur a défen.iu de laisser monter ce matm.
— Une lettre... dit Pigoreau. Voyons, Antoine, toi qui as de bons yeux, lis-nous un peu ça.
Antoine lut :
« MonsietET, « Quand vous ou\Tirez ce papier, je n'existerai plus. ,.»
LE FUENZÈS. 2»1
— Ah! s'écria Pigoreau, dora Géronias est mort... Vite, allez voir!...
Deux domestiques coururent à la chambre de l'Espagnol ; Pigoreau les suivait de près ; on frappa et on appela dom Géronias sans obtenir de réponse.
— Enfonçons la porte, dit Antoine.
Les domestiques jetèrent sans grand' peine la porte en dedans ; tous purent apercevoir le corps du suicidé, dont les jambes étaient éclairées par un rayon de soleil.
Les instincts du marchand de tableaux prirent le dessus sur Pigoreau. qui n'aperçut qu'une chose :
— Il a crevé le Fuenzès ! s'écria-t-il.
Pendant qu'on allait chercher le commissaire de police pour constater le suicide, Antoine et Pigoreau descendirent dans la cour de l'hôtel et continuèrent à lire les dernières volontés du mourant.
« Ne m'en voulez pas. monsieur Pigoreau^ de vous « faire perdre quelque argent... »
— Dix mille francs ! soupira le marchand de tableaux.
« Et remerciez le ciel de ne pas avoù' acheté cette « toile : elle était mortelle. Tous ceux qui l'ont possédée « entre leurs mains, seulement quelques instants, dece vaient mourir de mort violente. »
— C'est pom-tant vrai, dit Pigoreau un peu consolé.
« Moi seul, je savais ce terrible secret; c'est ce qui « m'a obligé de quitter mon pays pour empêcher de « nombreux malheurs. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour « soustraire M . Bigot à son malheureux sort ; mais mon € acharnement à la possession du tableau a produit des
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K. résultats contraires à ceux que j'espérais. Priez pour « le pauvre encadreur, dont la mort vous est expliquée « maintenant ; priez encore pour l'infortuné marchand « que vous a-siez pris pour entremetteur, et qui ne pas- « sera pas la nuit. »
— Ah ! mon Dieu, s'écria Pigoretu, c'est le diable que cet Espagnol, un enchanteur. Quoi ! il a pronostiqué la mort de Crochard !
« Vous irez trouver un prêtre espagnol et vous lui ra- K conterez ma mort. Si TÉgUse refuse des prières à un « suicidé^ mon compatriote fera son devoir pour donner « le repos à l'âme du faux dom Géronias qui n'est autre « que le peintre
« FUENZÈS. »
— J'en perdrai la tête , dit Pigoreau. . . Antoine , dans ton intérêt, souviens-toi qu'il ne faut jamais avoir chez toi un tableau espagnol. C'est tous sorciers, ces gens-là.
26 novembre 1846.
LES NOIRAU