‹ Chien-CaillouChapitre 39 sur 54 · COUP D ŒIL SUR L EPICERIE · texte numérisé non relu

COUP D ŒIL SUR L EPICERIE

Tous les Soissonnais ont connu Noirau, alors qu'il était épicier, rue des Rats. Parlez de Noirau en passant à Soissons, et tout le monde dira : — Ah! Noirau, je crois bien 1 qui avait épousé une demoiselle Griffin, la fille d'un huissier. C'était un homme qui vendait de bien bon café, etc., etc.'

Avec ces simples renseignements, on peut encore se figurer Noirau épicier en 1822, c'est-à-dire un homme gros, court et rougeaud, ce que la province appelle un homme puissant, un mot qui en dit plus que deux pages de physiognomonie. De mœurs pures, quoique ayant l'oreille rubiconde : quant à son moral, pourquoi en parler? Les pratiques aimaient à voir l'épicier servir; il pesait le sucre recta. Ce n'est pas Noirau qui aurait inventé d'influencer à son avantagel'aiguille de la balance, — un moyen frauduleux dont a été obligé de se servir le commerçant actuel, en raison de la cherté des fonds de

boutique et du bon marché des marchandises. Aujourd'hui, on parle encore à Soissons de la bonté du café de Noirau. La ville entière se fournissait chez lui ; les pratiques achetaient leur café moulu, immense éloge et en même temps immense confiance qu'il n"a pas été donné à l'épicerie moderne de conserver.

Tous les matins à sept heures, on pouvait voir Noirau en veste grise et en tabherbleu, dont le cordon essayait, mais en vain, de piettre un frein à la fureur croissante de l'abdomen. C'était un spectacle plein d'intérêt que Noirau sur le pas de sa porte, brûlant lui-même son café avec patience, avec solhcitude, avec amour. Il fallait l'observer, chauffant son four avec précaution, TouM-ant de temps en temps, jetant un coup d'œil d'artiste sur les résultats delà cuisson; après cette opération, il le broyait lui-même. A huit hem'es, les ménagères arrivaient, questionnaient le brave homme, et cherchaient à surprendre son secret. Noirau n'avait aucun secret pour la cuisson de son café. — Tout ça, voyez-vous, disait-il, dépend de la direction.

Madame Noirau, née Anémone Griffin, marquait quarante-deux hivers ; petite, maigre, rechignée, sourire fallacieux sur les lèvres, — sourire de 'boutique, — ce qui ne l'empêchait pas de dire sèchement aux pratiques qui trop marchandaient :

— Ehbien, madame, vous pouvez aller ailleurs; Dieu merci, nous sommes connus et nous ne surfaiso?is pas de ça. — Ce disant, eUe faisait claquer l'ongle contre ses incisives et tournait le dos. Assez bonne femme au fond, mais essentiellement dominatrice et criarde ; travailleuse à l'excès, elle trouvait le moyen de servir ses pratiques^

LES NOIRAU. 235

tricoter, farfouiller et raccommoder lee nippes et chausses du bon Noirau.

Madame Noirau s'était adjoint, à son entrée en ménage, comme servante, Toinon, grosse Flamande qui servait depuis quinze ans les époux et qui faisait presque partie de famille. Jadis, haute en couleur et belle femme, Toinon avait eu fort à faire, disait-elle, pour mettre sa vertu à labri des laquais du voisinage. Par malheur, de sa beauté il ne lui était resté que deux grandes dents, spécimens de la magnificence des défuntes, et qui semblaient avoir grandi de l'absence de leurs compagnes.

La sœur de madame Noirau était partie pour l'Amérique, laissant son jeune fils confié aux soins des Noirau. Le petit Hugues, aussitôt qu'il eut atteint ses neuf ans, — appelés rage de raison, — fut mis au séminaire. La Noirau prétendait qu'il ne faisait que lousiller dans la boutique, et que cet enfant deviendrait un diable fini.

Bien des fois, lorsque tout sommeillait et que les deux époux reposaient dans le lit commun, ils avaient fait des rêves de retraite et pensé à se faire KEiSTiEKS,\e nec plus ultra des comm«rçants, mo<t qui les aiguillonne, qui les tracasse, et qui nest qu'un mirage où la réahté est bien au-dessous des espérances. — Non point que le commerce leur fut désagréable ; T épicerie avait son charme ; on n'avait pas encore attaché à ce mot d'ÉPiciER le fameux synonyme importé par la révolution de Juillet et mis en vogue par k httératm-e et sm'tout par les artistes. Un épicier d'alors était considéré toujours vertueux, ayant sa stalle à l'église ; et lorsqu'il se retirait, il passait dans un certain monde pour avoir du foin dans ses bottes;

il entrait dans cette classe si curieuse des bourgeois. Les Noirau avaient placé 30,000 francs chez M* Dumoulin le notaire, lorsqu'une demoiselle Ducroquet, vieille célibataire et leur parente assez éloignée, mourut en leur laissant une vingtaine de mille francs et une maison. Après maints colloques assez vifs, la Noirau décida qu'on pouvait se retirer des affaires. Nairau quitta sa boutique (on dit même qu'il pleura) après l'avoir vendue à un jeune homme auquel il promit de venir donner des conseils.

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