‹ Chien-CaillouChapitre 41 sur 54 · UN COQUIN DE NEVEU · texte numérisé non relu

UN COQUIN DE NEVEU

A quinze ans, Hugues était encore très-petit; ses yeux crevaient d'esprit. Au séminaire, ses maîtres n'avaient pu lui faire apprendre aucunement le latin, pas du tout de grec, et, s'il est possible, encore moins de mathématiques. Son temps était occupé à lire, à jouer, à faire des pensums, à inventer des drôleries. Un de ses grands plaisirs était de dessiner ; dans les séminaires on ne dessine pas, mais lui, sans doute par opposition, avait toujours un crayon à la main. Sa baraque (on nomme ainsi les pupitres dans les collèges) devint un musée rempli des caricatures de ses professeurs ; il avait l'instinct de la charge. Quand on vint le chercher pour retourner chez son oncle , il fut heureux en pensant qu'il n'aurait plus de pensums. La Noirau lui fit un long et mauvais discours dans lequel elle lui donnait à entendre qu'il était presque orphelin , son père et sa mère n'ayant jamais donné de nouvelles, que M. Noirau voulait bien se charger de lui faire une position et qu'il entrerait le jour même chez l'avoué.

Hugues alla donc un matin avec son oncle chez M® Grenouillet l'avoué ; celui-ci était occupé avec un client. Hugues put remarquer, dans une sombre salle dont les murs étaient jaunis par la fumée et la poussière, deux gros jeunes gens, rougeauds, des fils de fermier qu'on envoyait à la ville pour tâcher de les dégrossir. Ainsi se composait le personnel de l'étude.

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M* Grenouillet, l'avoué le plus en renom dans Soissons, faisait tout par lui-même. C'était un petit homme aux yeux perçants, le nez armé de besicles qui se tenaient comme par enchantement tout à fait sur le bout, et qui avait quelque chose de fouineux dans la physionomie. Rusé, intrigant, captieux, il avait l'air 4e faire rendre une affaire.

Quand le cUent fut parti :

— Ah ! voilà le petit, monsieur Noirau ?

— Oui, monsieur Grenouillet. J'espère qu'il fera votre affaire.

— Nous le ferons travailler, et s'il va un peu, je lui donnerai quelque chose tous les mois.

— Il m'a bien promis de travailler, n'est-ce pas? dit Noirau.

Hugues, très-timide de sa nature, roulant sa casquette dans ses doigts, ne répondit pas.

— Eh bien, monsieur Noirau , nous allons le mettre de suite à la besogne.

De ce jour, Hugues fut installé ; sa position de sauteruisseau lui plaisait beaucoup. Pendant un an, il fit des copies, des courses; il allait à Timprimerie, au tribunal, au greffe.

Au bout de deux ans, il ne comprenait encore rien aux licitations , aux saisies, aux ventes judiciaires, pas plus qu'il n'avait compris au latin , au grec et aux mathématiques ; en revanche, il faisait admirablement les Grenouillet et s-amusait beaucoup aux dépens du premier et du second clerc. Hugues, l'un des premiers, s'imagina 'de simphfier les lignes d'un portrait en se servant de procédés géométriques. L'avoué, représenté

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par un triangle et des lunettes, fut mis à la portée de tous les galopins, qui salirent pendant dix ans les murs des monuments de Soissons de Grenouillet très-ressemblants.

Son oncle lui avait donné la chambre du second étage qui donnait sur la rue ; c'était là son cabinet de travail et sa chambre à coucher. Il dessinait quand il avait un moment ; le matin il allait à l'école gratuite de dessin.

La Noireau en était aux cents coups; elle avait jugé Hugues tout petit, disait-elle, alors que Toinon prétendait que c'était un touche-à-tout. Elle l'appela une fois.

— Qu'est-ce que tu fais toujours là-haut à dessinai! - 1er?

— Mais, ma tante...

— Taisez-vous, monsieur: croyez-vous que vous vous ferez comme ça une position? M. Grenouillet vous mettra à la porte, c'est sûr ; il finira par se lasser. Vous n'êtes qu'un sans-cœur; tous les jours on fait des rapports contre vous ; il n'y a pas encore deux jours qu'on est venu se plaindre de vous : vous ne fréquentez que de mauvais garnements.

Hugues baissait la tête devant sa tante qu'il appelait son pensum perpétuel.

— Tout cela ne peut pas durer. M. Noirau se fatiguera des bontés qu" il a sans cesse pour vous. Vous irez retrouver vos parents, n'est-ce pas, qui sont peut-être morts...

Hugues se mit à pleurer.

— Des pleurs, voyez-vous, ne prouvent rien. Allez,

retournez à votre étude, et songez bien à vous faire un état. (Juand on ne veut pas travailler, on se fait soldat.

Tous les jours ces seènes se reproduisaient à peu près de la même manière, et ne changeaient rien à la conduite du neveu qui avait alors dix-huit ans.

l'artiste

Un matin, un voyageur, le sac sur le dos, passait dans la rue Saint-Christophe, lorsqu'il aperçut la maison de bois des Noirau. Il la regarda, s'arrêta, déboucla son sac, prit des crayons, un album, et, mettant son sac à terre, il s'assit dessus et dessina.

C'était un jeune homme de vingt-cinq ans à peu près, portant une barbe inculte et des cheveux très-longs. Une vieille blouse bleue, un large pantalon de velours tombant sur des guêtres, et un béret composaient son costume.

Toinon balayait la rue ; elle rentra précipitamment et dt à la Noirau ;

— Il y a là devant la porte un homme à barbe qui tire le portrait de la maison ; je ne voudrais pas le rencontrer dans un bois. Il a des cheveux... Oh!...

Madame Noirau alla vivement voir à la fenêtre r homme à la barbe.

— Peut-on se faire laid comme ça! dit-elle à Toinon.

— Bien sûr qu'il est fou, n'est-ce pas, madame? Quelques bourgeois qui passaient s'arrêtèrent de loin

pour voir le dessinateur et le montrèrent au doigt ; ils

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étaient, eux aussi, effrayés de sa barbe et de son fier visage; ils auraient bien voulu s'approcher et regarder le dessin, mais ils n'osaient. Les gamins qui revenaient de l'école commençaient à former un cercle autour de l'artiste ; mais, celui-ci s'étant levé pour voir de plus près un détail de sculpture, ils s'enfuirent effrayés.

Les bourgeois avaient réussi à s'approcher du jeune homme; seulement, quand il les regardait, ils détournaient les yeux. Sur ces entrefaites , Noirau , revenant de sa promenade habituelle, et, voyant un groupe devant sa maison, s'avança. Il éprouva aussi quelque surprise à la vue de l'artiste. En 1827, on ne voyait pas, comme aujourd'hui, tant de jeunes gens parcourir la France ; les artistes de 1" ancienne école étaient léchés, suivant l'expression des romantiques; ils s'habillaient comme tout le monde et ne laissaient pas croître immodérément leur barbe et leurs cheveux.

— Ah! ah! monsieur, c'est ma maison... -

— Elle est fort belle, répondit le peintre.

Noirau, ne sachant trop si c'était pour se moquer que l'artiste le féhcitait, fit entendre un hou ! hou! qui ne le compromettait pas.

— J'ai peu rencontré de maisons aussi curieuses dans mes voyages.

— Vous êtes bien honnête, monsieur, mais je n'y attachais aucune importance...

— C'est à tort; si j'étais riche, je me ruinerais, moi, pour une maison telle que la vôtre.

— Permettez-moi, monsieur, de vous demander ce qu'il y a d'extraordinaire dans cette bâtisse... La cathédrale, je ne dis pas...

Pensez-vous que je vais m' amuser à dessiner une

de ces grandes imbéciles maisons de pierre de taille, qui ressemblent à un dé à jouer. La vôtre est colorée, c'est culotté comme ma pipe ; les sculptures sont d'une naïveté à se mettre à genoux devant.

Noirau, qui ne comprenait pas cette admiration, changea la conversation.

' — Monsieur est sans doute peintre ?

— Oui.

— Vous faites le portrait?

— J'en ai beaucoup fait cette année.

— J'ai le mien en miniature. . .

— Ah! ah! ricana l'artiste.

— Lefèvre m'a fait aussi en pastel; vous connaissez peut-être Lefèvre ?

— Pas précisément.

— On dit qu'il dessine très-bien. Mais on n'a jamais pu me faire ressemblant... Lefèvre a fait aussi madame Noirau.

— Ah ! vraiment !

— Est-ce que vous faites le portrait ressemblant?

— Mais... z'oui, dit l'artiste en se moquant.

— Monsieur demande peut-être cher?

— Pour cinquante francs on en est quitte.

— Il n'y aurait pas à marchander, dit l'ex-épicier qui avait toujours des réminiscences commerciales?

— Non, monsieur.

— Eh bien , monsieur, si vous vouhez bien faire le mien ?

— Certainement. Vous permettrez que je finisse mon croquis ?

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— Comment donc l dit le Noirau extrêmement flatté de voir qu'on dessinait sa maison.

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