NOIRAU RECHAUFFE UN SERPENT
Toinon, qui regardait dans la rue de temps à autre, appela madame Noirau.
— • Dites donc, madame, monsieur qui cause depuis une heure au moins avec l'homme à barbe.
La Noirau, fort intriguée, lui dit :
• — Allez chercher M. Noirau.
— Oh! c'es^t inutile, les v'ià quils viennent tous les deux.
— Comment! s'écria la Noirau, il ose faire entrer ici un pareille ne sais quoi!
Noirau ^entra en ce moment avec Triégler; l'artiste salua très-poliment.
— Madame Noirau, monsieur va me fair^ mon portrait.
— Il n"y a pas grand jour ici, dit Triégler.
— Alors nous nous mettrons dans le salon.
— Y pensez-vous, monsieur Noirau? dans le salon! dit la Noirau en regardant les souhers boueux du peintre. — Toinon, va voir quon ne touche à rien et fais bien attention à cet homme-là.
Quand Noirau fut posé convenablement, non sans peine, Triégler lui dit :
— Ne vous gênez pas, monsieur, n'ayez pas l'air embarrassé, ne vous donnez pas une mine trop sérieuse ; vous pouvez causer.
LES NOIRAU. 247
— Vous êtes bien bon, monsieur... J'ai un neveu qui dessine aussi; vous ne le croiriez pas, cet enfant-là passerait toute sa journée à ça; mon épouse en est désolée.
— Il n'y a pas de mal
— Oui, mais, vous comprenez, on perd son temps.
— Non pas, s'il a des dispositions.
— Hé 1 hé ! fit Noirau peu confiant.
— Il veut peut-être se faire artiste,
— Ah ! Seigneur, qu'est-ce que vous me dites là ?
— Quel âge a-t-il ?
— Il court sur dix-huit ans.
En ce moment Hugues sortait de chez son patron ; Toinon, qui vint lui ouvrir, lui dit ;
— Allez voir l'homme à la barbe.
— Comment?
— Il y a un homme qui tire le portrait de monsieur en peinture... M. Noirau a de l'argent de trop...
Hugues, sans en exécuter davantage, courut au salon; mais, en voyant l'artiste, il devint tout décontenancé et resta à la porte.
— C'est votre neveu? dit Triégler.
— Oui, monsiem-. — Eh bien! n'as-tu pas peur d'approcher, bandit? — C'est un farceur qui fait des tours indignes, et en présence du monde, il ne sait quoi dire.
•— Il a une drôle de tête, dit Triégler.
Hugues, étonné du sans-façon de l'artiste qui lui avait paru terrible à la première vue, s'approcha et examina le portrait qui allait être ébauché. Chaque coup de pinceau le surprenait et, une puissance invincible l'attachait à sa place. Un alcliimisle découvrant la
pierre philosophale n'eût pas été plus heureux que lui. Le portrait, préparé d'une manière large , étonnait Hugues qui n'avait jamais vu se servir de pinceaux ni de palette.
— J'espère, monsieur, dit Noirau, que vous voudrez bien manger la soupe avec nous?
— Je vous remercie bien, monsieur.
— C'est sans façon, au moins?
— J'accepterai alors; ceci me procurera le plaisir de faire plus ample connaissance avec M. Hugues, dit l'artiste en se levant.
— Est-ce que c'est fini ? dit Noirau.
— Oh ! non , pas encore ; nous ferons encore une séance ; en voilà assez pour aujourd'hui.
— Ah ! tant mieux , dit Noirau en se levant et étendant les bras; je commençais à être fatigué. Vous savez que nous dînons à cinq heures précises; quant à ça, mon épouse y tient.
Triégler partit, et Noirau alla annoncer à sa femme que l'artiste dînait avec eux.
— Comment ! monsieur Noirau , tu oses inviter des individus qui ont plutôt Tair d'un brigand que d'autre chose ; — vous n'en faites jamais d'autres; — vous jetez l'argent par les fenêtres; aviez-vous besoin de faire faire votre portrait. Vous êtes déjà assez laid sans ça. Je l'ai vUj c'est du propre ! on dirait que c'est fait avec un torchon et de la lavasse... ça m'a saisie... mais je ne veux pas rester avec cet homme-là à table ; je m'en irai plutôt. Toinon fera la cuisine comme elle l'entendra.
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