CORRUPTION DUN NEVEU CORROMPU
A un quart de lieue de Soissons est la montagne de Crov, un des plus beaux paysages de la Picardie : à droite la montagne est bornée par des rochers, à gauche par un ravin. De ce côté, les plaines verdoyantes du Soissonnais se déroulent à perte de vue. A travers les peupHers élancés, on aperçoit un monument du moyen âge dont on a fait une ferme ; un petit ruisseau, qui s'égare dans les herbes, baigne les murs.
De l'autre côté, des rochers au profil aride surgissent du sable, et des grottes ouvrant une gueule noire se perdent sous la montagne. Triégler regarda longuement cet admirable panorarna.
— Je ne sais pas, dit-il, pourquoi les paysagistes vont au diable faire des études, tandis qu'aux portes de Paris on trouve d'aussi beaux motifs. Oui, je te remercie beaucoup de m* avoir amené ici. Je resterais volontiers quinze jours dans ce pays... Je m'en vais faire une esquisse.
Pendant qu'il peignait :
— Ecoute, Hugues, je faime et je veux te parler en ami. Pour le vulgaire les artistes sont les gens les plus heureux du monde . Nous avons une sorte de prestige qui impose au pubhc ; il nous voit toujours peintre, musi- -cieu, homme de lettres : le pjabhc ne veut pas nous regarder en déshabillé. S'il était donné au pubhc de vivre deux jours de notre vie, il n'aurait plus aucune illusion. Les couhsses de l'art sont aussi laides que les coulisses du théâtre, et nous mettons à notre esprit un fard qui ne
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vaut guère mieux que celui des comédiens. Tu seras un artiste ; je vais te parler en artiste ! Mais songe bien que notre vie n'est pas une vie de plaisir, au contraire. On nous voit à trente ans gagnant de l'argent et quelquefois avec une certaine réputation ; on ne devine pas les quinze années de misère et de travail qui nous ont amenés là. Moi, je m'encroûte à faire d'affreux portraits de vos affreuses gens de la province ; ce métier-là va me rapporter 500 fr. d'économies. Mais Thiver prochain, il faudra que je vive; il faudra acheter des couleurs, des toiles, payer des modèles si j'expose. Je peux elre refusé ; c'est un nouveau voyage à recommencer ; et quel voyage ! Je vais toujours à pied : les voitures coûtent trop cher; je voyage avec les rouliers, je couche dans les chenils; pense, mon cjier Hugues, que je ne dois dépenser que vingt-cinq sous par jour, y compris mon ta- ])ac. Voilà la joyeuse vie d'artiste ! M. Géricault, mon patron, ne gagne pas 600 francs par an avec sa peinture ; c'est cependant un grand peintre. Tu n'en as peut-elre jamais entendu parler?
— Jamais, répondit Hugues.
— Ça ne m'étonne pas; mais tu sais le nom de David. Heureusement leur temps est. fait, aux ganaches impériales; nous les enterrerons dans leurs serviett s mouillées. Si tu as du courage, Hugues, il faudra venir à Pans bien vite. Que fais-tu à Soissons? rien de bon ?
— Mais, mon oncle...
— Ahî bah! ton oncle est un brave homme. Il m'a dit un mot de tes dessins, il n'y entend rien ; d'ailleurs je me charge de lui parler et de lui faire entendre raison.
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Seulement, réfléchis sérieusement avant de crever de
faim...
— C'est tout réfléchi, dit Hugues.
La nuit tombait ; les deux amis retournèrent à Soissons. Le lendemain Triégler, en finissant son portrait, dit à Noir au :
— Vous avez, monsieur, un neveu qui vous fera honneur un jour ; mais il est perdu s'il reste ici.
— Comment ça? dit Noirau étonné.
— Il faut l'envoyer à Paris ; il en a le plus grand besoin. Je puis vous affirmer que Hugues deviendra un peintre de talent.
— Mais il n"a jamais fait de peinture...
— Peu importe, quand on a le sentiment des arts aussi développé ; quand seul, sans conseils, on comprend comme lui la nature... Il m'a étonné enfin.
— Cependant, ce n'est pas une position, dit Noirau.
— Les princes, les grands, les riches ne viennent-ils pas s'inchner devant nous pour avoir un morceau de toile? Hugues arrivera comme moi...
— Arriver comme lui, pensa le bon Noirau. Ecoutez, moi, je ne comprends rien à toutes vos peintures, j'en parlerai à mon épouse ; mais j'ai bien peur...
— Vous vous repentiriez un jour, monsieur, d'avoir laissé Hugues ici, chez un avoué; avec son caractère et ses idées, il n'y fera jamais rien.
— Bathl jeunesse se passe. Tenez, monsieur, moi qui vous parle, je voulais absohmient devenir évoque étant petit.
— Monsieur Noirau. ce n'est pas la même chose. Main-
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tenant, j'ai fait mon devoir : je vous ai prévenu, et vous seriez coupable de retenir Hugues à Soissons.
Le portrait fini, Noirau se leva, transporté de .joie ; il appela son épouse, Nanon, Hugues.
— Nanon, lui dit-il finement en lui montrant son [lortrait, reconnais-tu ce monsieur-là?
— Pardinc, dit la grande fille en riant aux éclats, c'est vous tout craché.
Noirau fut flatté de Tassentiment naïf de la servante. n alla reconduire l'artiste, le paya et le remercia. Madame Noirau lui dit à son retour .
— Avant que tu sois fini, monsieur Noirau, tu aurais dû lui dire d'enlever du tabac qu'il y a là sous ton nez. On dirait que tu prises.
— Mais, ma tante, fit observer Hugues, c'est de l'ombre.
— Qui est-ce qui vous parle, Rébecca'! Un beau ?7??oc,^c' qui fait le connaisseur !
— Cependant, madame Noirau, M. Triégler prétend qu'il deviendra un jour un artiste.
— Qui ça? dit la Noirau inquiète.
— Hugues, répondit Noirau. Il a même ajouté quil fallait l'envoyer à Paris.
La Noirau devint écarlate, et, de sa voix la plus glapissante :
— A Paris i!! et vous avez pu souffrir de pareilles choses, — im ganiemen' comme celui-là, un peintre lui ! mais vous n'avez pas le sens commun. Ça mange tout , vos peintres; ça meurt dans des greniers. Je voudrais le voir ici , ce vaurien-là qui vous a mis de pareilles sottises en tête. Vous voulez donc que votre neveu vous
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mange la laine sur le dos. — A Paris!!! Monsieur Noirau, voire raison a déménagé, quand il était ici ce matin, voire peintre, qu'il avait l'air d'un malfaiteur, que Toinon m'a même dit qu'elle ne voudrait pas le recontrer dans un bois.* — Allez à votre étude . polisson, et que je vous y reprenne à peindre des images, et surtout ne remettez pas le pied chez moi , si vous le revoyez, le peintre!!! Oui, il est beau!... C'est pourtant vous, dit-elle à son mari, qui avez fait ce coup-là. Pourquoi faire l'inviter à diner ? tout ça ne serait pas arrivé. Mais je ne me laisserai pas ainsi mener , on verra si j'ai une tête!
Elle disparut en faisant claquer la porte. Noirau était hébété ; il sortit au plus vite, craignant une seconde édition du monologue. Quant à Hugues, il retrouva Triégier qui allait peindre l'avoué ; le cœur gi'os, il lui contia son malheur; l'artiste souffrit autant que lui.
— Hugues, lui dit-il, j"ai huit jours à peu près à rester ici. Viens secrètement tous les soirs à l'hôtel. D'ici à mon départ., nous aviserons à d'autres moyens .
Mais les huit jours se passèrent; Hugues alla accompagner son ami à la voiture; celui-ci lui dit ;
— Si tu étais trop malheureux ici , écris-moi , voici mon adresse. Nous partagerons le peu que j'ai. Dame I nous ne mangerons pas de biftecks tous les jours. Du reste , ton oncle ne te laissera pas partir sans argent...
Le conducteur appela les voyageurs ; les amis s'embrassèrent, et Hugues revint tout en pleurs à son étude, aussi triste ^que s'il eût perdu pour toujours son nouvel ami.
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