LA FILLE DU BOUY.ANGER
En face de la maison de bois demeurait le boulanger Compain, qui fournissait les Noirau, ses voisins. Sa fille Rosette portait le pain et allait marquer les tailles chez ses pratiques. Hugues la voyait tous les jours chez son oncle ; sans se rendre compte de ce qui se passait en lui, il était tout timide à son aspect, rougissait quoiqu'il l'eût connue fort jeune, et s'éloignait à son arrivée ; il montait à sa chambre et s'étonnait de se trouver tout pensif, réfléchissant, — à quoi? c'est ce qu'il n'aurait pu dire. Sa main prenait un crayon machinalement et dessinait des figures de jeunes filles, sans penser à la ressemblance de Rosette qui s'attachait à chaque coup de crayon.
Depuis trois mois que Triégler était parti , madame Noirau n'avait plus pensé à la fameuse scène qui avait presque couronné le départ de l'artiste. Mais Hugues poursuivait son idée; levé tous les jours à cinq heures du matin, il dessinait sans relâche, aidé des conseils que Triégler lui avait donnés. En rentrant de son étude, il se mettait bravement à sa petite table et travaillait encore. Un soir qu'il dessinait. Rosette apparut à sa fenêtre. Sa ravissante figure, encadrée par les plantes qui grimpaient le long de la muraille , faisait tableau tout naturellement. C'était une jeune fille de seize ans, toute rieuse, qui avait cependant remarqué l'espèce d'émotion
que causait sa présence à Hugues. Elle regardait ce quori appelle les passants en province , c" est-à-dire un chat poursuivi par les gamins, une liirondelle qui regagne son nid. Rosette prit ;sans s'en douter une pose si coquette que Hugues, croyant qu'on ne le voyait point, après ravoir contemplée som^noisement, la dessina. La malicieuse Rosette^ qui devinait, fit mine de se retirer ; il sembla tout à coup à Hugues que son bonheur s'évanouissait; il vint lui-même s'accouder à sa fenêtre, persaadé qu'elle était partie, regardant avec délices la petite chambre , la chaise , le tricot ; mais Rosette revint tout à coup en souriant de sa petite ruse , et surtout de la mine embaiTassée de Hugues, dont la figure s'empourprait.
— Bonjour. Hugues, dit-elle; vous dessinez?
— Mais... oui... mademoiselle.
— Appelez-moi donc Rosette tout court; on dirait que vous avez peur de moi, Nous sommes de vieilles connaissances cependant; est-ce que vous ne vous rappelez plus que nous aUions ensemble à l'école ?
— Si, Rosette, répondit Hugues tout troublé.
— Eh bien, pourquoi ne me parlez-vous jamais? ditelle en riant.
— Je ne sais pourquoi. Rosette, mais vous avez changé tout d'un coup pour moi. Nous nous sommes connus enfants, et, en sortant duséminaire, je vous ai retrouvée grande... Je n'osais plus...
— C'est juste; j'oubhais que l'on ne parle pas aux femmes dans les séminaires. Mais puisque nous nous sommes raccommodés, vous me parlerez maintenant, n'est-ce pas?
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— Oui, llosctte ; et, pour vous le prouver, je voudrais vous demander quelque chose, mais quelque chose... je n oserai jamais vous le dire.
— Mon Dieu, c'est donc bien grave?
— Noni je n'oserai jamais.
Allons donc, dit-elle en faisant une petite moue ravissante.
— Je voudrais faire votre portrait.
— Oh ! que je suis contente 1 Je m'en vais mettre une autre robe.
— Non, s"il vous plait, vous resterez telle que vous étiez tout à l'heure.
— Ah 1 vous me regardiez en-dessous 1
— Rosette! cria le boulanger Compain, descends tout de suite.
— C'est papa qui m'appelle ; à demain !
— A quelle heure?
— A quatre heures. Adieu 1 dit-elle en adressant un sourire à Hugues qui fut heureux pour le reste de la journée.
Le lendemain. Rosette vint en toute hâte à sa fenêtre. Hugues commença le dessin; il s'était arrangé de manière à ce qu'on ne le vît pas de la rue.
— Vous rappelez-vous, lui dit Rosette, que vous m'appeliez votre petite femme, et puis nous faisions la dînette dans un coin, à nous deux? Comme c'était gentil !
— Oui, oui, balbutia Hugues.
— Et quand nous allions jouer dans les granges de mon oncle Godait, à Croy?...
Hugues laissa tomber son crayon à ce souvenir ; après
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sept ans. il se rappelait comme d'hier qu'en jouant à cache-cache, il s'était blotti sous le foin avec Rosette, et qu un baiser innocent et pm- avait duré près d'une heure, dans des extases qu'il n'avait jamais retrouvées.
Le portrait demanda quinze jours : quinze séances pleines de bonheur! Rosette était impatiente de l'avoir et ne se contentait pas de voir le croquis que Hugues lui montrait de sa fenêtre.
— Quand vous me le donnerez, lui dit-elle, vous verrez ma surprise, à moi.
— Qu'est-ce que c'est? demanda Hugues.
— Vous êtes trop curieux, monsieur; vous le saurez plus tard.
Le pauvre garçon ne dormait plus ; il était amoureux fou ; il ne pensait plus qu'à Rosette : le soir, quand elle se couchait, il cherchait encore à sui\Te sa forme se dessinant d'une manière indécise sur les rideaux blancs. La fatigue finissait par l'endormir. Madame Noirau ne l'avait jamais trouvé aussi paresseux.
— Si vous étiez chez des étrangers (un de ses mots favoris), croyez-vous, lui disait-elle, qu'on vous donnerait un valet de chambre pour vous réveiller ? — Allez à votre étude, fainéant!
Mais Hugues, cuirassé d'abord par Fmaifférence. l'était encore mieux maintenant par son amour. Quand il eut achevé une copie du portrait, qu'il se réser\'ait^ il pensa à l'accompagner d'une lettre. H en fit vingt brouillons, les recopia, puis les déchira, n'en étant jamais content. Le portrait fut remis sans missive à Rosette, qui serra la main de Hugues en y laissant un petit paquet. Hugues monta tout joyeux dans sa chambre. « A
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mon ami Hugues » était écrit sur l'enveloppe; il hésita d'abord à l'ouvrir; enfin, après avoir déplié lentement le papier, il trouva une charmante bourse qu'il baisa ardemment en songeant que les jolis doigts de Rosette avaient imprégné la soie de leur parfum de jeunesse. Puis, se souvenant qu'il ne l'avait pas remerciée, il lui écrivit :
« Ma chère Rosette,
«Votre bourse m'a fait grand plaisir; je la garderai toujours, jusqu'à la mort. Ce sera pour moi un souvenir, quand je serai loin d'ici; car je veux devenir un grand artiste et je ne peux rester à Soissons. Dites-moi que vous penserez un peu à moi, comme que je penserai à vous. Je vous aime. Rosette. Vous souviendrez-vous du pauvre Hugues qui sera malheureux à Paris? M'aimerezvous un peu ? dites-le-moi et ce sera un tahsman qui me fera vaincre tous les obstacles. Je serai si heureux en pensant qu'il y a quelqu'un qui s'intéresse à moi ; car je n'ai personne que vous. Mon père et ma mère sont si loin : ils ne m'écrivent pas... Et plus tard, quand je reviendrai dans ma petite ville, où personne ne me comprend, si vous m'attendez encore... Je n'ose continuer ; j'ai le cœur trop gonflé d'espérance. Répondez-moi un mot, un simple mot que je puisse garder sur mon cœur, je serai si heureux, ma Rosette ! A ce soir! »
Le billet fut remis à Rosette quand elle vint apporter les tailles chezNoirau; mais le soir Hugues attendit vainement que Rosette parût à sa fenêtre ; le lendemain même absence. Huit jours se passèrent ainsi pour Hugues, dans des inquiétudes et des tourments affreux. Son père aurait-il trouvé la lettre? serait-elle malade?
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aurait-elle été fâchée de ce que je lui ai écrit? pensat-il. — Cependant, un soir, comme il allait se coucher, il vit la chambre de son amie éclairée, et Rosette lui fit signe de venir à la fenêtre :
— Mon cher Hugues , lui dit-elle , je crois que mou père nous soupçonne ; il m'empêche d'aller chez votre oncle. Voilà pourquoi je ne me mets plus à la fenêtre.
— Ah ! ma pauvi'e Rosette 1 s'écria Hugues.
— Paiiez doucement afin qu'on ne puisse nous entendre ; tous les soirs nous causerons amsi. Ne m'écrivez plus : votre lettre m'a bien tourmentée. Je ne sais plus à qui je pense toute la journée; je la rehs sans cesse et je pleure. Vous ne m'écrirez plus, n'est-ce pas, Hugues? promettez-le-moi, dit Rosette d'un ton qui démentait ses pai'oles. — Je tremble que mon père ne sache tout cela. Est-ce que vous voulez pai-tir bientôt, vilain ?
— Ma chère Rosette, il le faut; mais je reviendrai riche, avec de la gloire, et nous nous mai'ierons.
— Ah ! quel bonheur !
Quelqu'un qui passait dans la rue vint rompre l'entretien.
— A demain! dit Rosette.
Ces entretiens se continuèrent ainsi pendant un mois; Hugues qui, n'était pas satisfait de conversations aussi lointaines , demanda à Rosette un rendez-vous , alléguant qu'il était peu agréable de se parler le soir sans se voii', d'être obhgé de se tenir constamment sur le quivive. Rosette, qui, dans son innocence, trouvait cela tout naturel, accorda le rendez-vous sur le Mail. Tous les soirs, les deux jeunes amants se promenaient ensemble
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mais une voisine, les ayant aperçus, alla prévenir le boulanger que sa fille ferait parler d'elle si on n'y prenait garde. Elle n'avait pas reconnu Hugues ; aussi ne putelle donner à son égard que de vagues renseignements. Compain entra dans une extrême fureur .
— Tu vas aller à ta chambre, dit-il à Rosette, et tu n'en sortiras de huit jours. Qu'est-ce c'est qu'une dévergondée comme ça, avec soil petit air de sainte-nitouche ? Allez, et si je vous y prends encore , je vous fais entrer au couvent.
Rosette s'en alla tout en larmes. Le soir elle se coucha, non sans penser à Hugues ; puis elle réfléchit que son père lui avait défendu d'aker promener sur le Mail, mais que les conversations séparées par la rue ne lui étaient pas interdites. Les entretiens à la fenêtre reprirent leur cours. Cependant Ihiver marchait à grands pas; on était au mois de décembre, et les conversations entre dix et onze heures du soir devenaient très-froides. Hugues voulait partir pour Paris dans le moib de janvier : comment? c'est ce dont il ne s'inquiétait guère; mais c'était une idée arrêtée dans son esprit, et Hugues avait une tête, comme disent les vieilles gens. Seulement ces conversations, entrecoupées par le froid. Rosette qui ne pouvait plus sortir, son départ prochain , tous ces motifs lui inspirèrent un désir qu'il ne put s'empêcher (ie soumettre à son amie. Il lui écrivit -
a Ma chère Rosette, « Je vais partir ; nous allons être séparé» , hélas ! Quand nous reverrons-nous ? Dieu le sait. Peut-être jamais. — H y a près de trois mois que nous ne nous
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sommes vus. J'ai une demande à vous faire, une demande que vous ne me refuserez pas, que vous ne pouvez me refuser. C'est un projet hardi, je le sais ; je l'ai combiné bien des fois la nuit quand je pensais à mon départ inévitable. Il faut que vous me receviez la nuit prochaine dans votre chambre : nos deux fenêtres sont si proches... Il faut que je vous voie encore une fois, une seule fois. Si vous me refusez, je ne partirai pas, je resterai à Soissons.. . mais dans un endroit où vous me verrez tout à votre aise , dans un endroit où vous pourrez aller prier sur ma tombe... Ce soir, entre onze heures et minuit, votre père sera endormi, il n'y a rien à craindre : ayez soin de ne pas allumer de chandelle. — Adieu, ma petite femme, pensez bien à ce que je vous écris ; ceci est sérieux. Qu ai-je besoin de la vie , si personne ne s'intéresse à moi ! A quoi bon chercher la gloire, si personne ne la partage ? Mais j'ai confiance en vous et vous ne me refuserez pas. Ne me répondez pas ; je veillerai cette nuit et je jetterai une pierre contre vos carreaux. »
Hugues, après avoir écrit cette lettre, la lança dans la chambre de Rosette, suivant sa coutume, et retourna préparer tout ce qu'il lui fallait pour ses projets.