‹ Chien-CaillouChapitre 48 sur 54 · UN AN APRES · texte numérisé non relu

UN AN APRES

Hugues revenait d'Auvergne avec sou ami Triégler L'année fut rude pour tous les deux, Hugues étant forcé de vivre avec les six cents francs que son oncle lui envovait en secret.

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Mais Triégler l'avait a«cueilli à bras ouverts, lui avait donné en toute propriété la moitié de son atelier, ce qui faisait une notable économie. Hugues n'avait plus de logement à payer.

En outre, Triégler ne vivait pas depuis sept ans dans le faubourg Saint-Germain sans en avoir approfondi les mystères, c'est-à-dire les cuisines à bon marché ; il avait donc initié son ami à toutes les roueries des peintres peu fortunés.

La majorité des peintres sont nés à Paris, de parents de basse classe. Ceux-là vivent dans la famille et ne dépensent pour leurs frais de peinture que les toiles et les couleurs. Le soir, au lieu d'étudier chez un patron^ ce qui coûte 25 à 30 francs par mois, ils vont à Vacadémie.

Les ateliers Suisse et Boudin sont trop connus pour en parler longuement. Le mois n'y coûte que sept francs. Aussi, nombreuse est la foule de jeunes gens qui peuvent, pour vingt-cinq centimes par jour, étudier quatre heures un modèle d'homme ou de femme.

Hugues étudia sérieusement la figure, quoiqu'il eût l'intention de faire exclusivement du paysage; mais Triégler conduisait ses études.

Quand arriva le printemps, ils partirent tous les deux pour l'Auvergne.

— Je te mènerais bien à Fontainebleau, dit Triégler; nous aurions des arbres superbes, mais nous y trouverions six mille paysagistes. Et puis ça devient trop connu.

Les deux peintres allèrent faire des études pendant quatre mois ; ils revinrent avec des cartons plus pleins

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que la bourse, car le paysan des montagnes n'est pas riche.

En arrivant à l'atelier, Hugues trouva une lettre timbrée de Soissons et cachetée de noir. Il devint pâle et tomba sur une chaise.

— Un malheur, dit-il; Triégler, vois donc.

— Il y a un cachet noir.

— Je n'ose l'ouvrir.

— Bah ! Il faudra toujours que tu saches... Du reste, elle est datée de trois mois.

Hugues la décacheta précipitamment et lut cette lettre lithographiée :

« Vous êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de dame Anémone Noii^au, née Griffin, décédée le vendredi 14 mai, dans sa quarante-sixième année. V inhumation aura lieu le dimanche 16^ à l'issue de la grand- messe, qui sera chantée en Véglise Notre-Dame, sa paroisse, à \\ heures précises.

« Des messes basses y seront dites les mercredi et jeudi 19 et 20 dudit mois, depuis sept heures jusqu'à onze.

« Priez Dieu pour le repos de son âme. »

— Ma pauvre tante ! dit Hugues les larmes aux yeux. Moi qui aurais dû me trouver à son lit de mort pour lui demander pardon.

— Il y a encore une autre lettre, dit Triégler, mie lettre de ton oncle, sans doute.

— Oh! donne vite.

« Mon cher neveu, écrivait Noirau, je t'écris la tête

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perdue. Ta tante, ma chère femme, a eu une attaque d'apoplexie qui l'a enlevée subitement. Prends la diligence sitôt que tu recevras ma letire, que j'aie au moins quelqu'un pour me consoler.

« Tu arriveras encore à temps pour l'enterrement : viens tout de suite. J'ai le cœur serré.. On n'a pas vécu près de trente années avec une personne sans s'y être accoutumé. Comment vais-je faire pour vivre maintenant? Pourquoi n'es-tu pas demeuré avec nous? Au moins aurais-tu pu voir une dernière fois ta tante, qui a prononcé ton nom avant de mourir.

« Ton oncle dans la douleur,

'< Noir AU. »

— Je pars ce soir à six heures, dit Hugues.

— Aujourd'hui même ?

— Pense que voilà trois mois que mon oncle m'attend. Que peut-il croire?

— Il a dû écrire de nouveau, dit Triégler.

— Non ; le portier m" a assuré qu'il n'avait pas reçu d'autres lettres.

Hugues prit la dihgence ainsi qu'il l'avait dit. Dans la nuit, il ne put dormir, poursuivi par le souvenir de sa tante. Il pensait à son oncle qu'il allait retrouver chagrin et cassé par la douleur.

Vers quatre heures du matin, la diligence arjiva à Soissons. Hugues était descendu aux portes de la ville, afin d'arriver plus vite à la rue Saint-Christophe. En traversant le Mail, qui était désert, il aperçut de loin un petit homme qui marchait assez vite en baissant la tête. Hugues s'arrêta un moment, croyant bien reconnaître

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cette figure. Puis il courut à toutes jambes vers l'individu :

— Ah ! mon oncle ! dit-il en lui sautant au cou. Noirau parut fort contrarié de cette rencontre.

— Par quel hasard, monsieur Hugues?

Hugues fut tout étonné du mot monsieur, qui n'est que peu usité entre oncle et neveu.

— Mon oncle,, pardonnez-moi si je n ai pas répondu plus tôt à votre lettre...

— Je crois bien, trois mois... Enfin, que venez-vous faire ici ?

Cette question surprit encore davantage Hugues , qui eut un moment la pensée de répondre qu'il venait apporter des consolations.

Mais Xoirau ne paraissait avoir besoin d'aucune consolation. La mort de sa femme ne lui avait enlevé aucune parcelle de son ventre; son teint était coloré comme devant, et ses oreilles avaient conservé la rougeur de la cerise.

— Je venais pour vous voir, dit Hugues.

— J'espère, reprit Xoirau, que vous n'avez nullement l'intention de recommencer vos tapages de dedans le temps.

— ; Mais, mon oncle...

— C'est bien, je ne vous en demande pas davantage... Pourquoi n'ôtes-vous pas venu à l'enterrement de votre tante?

— Mon cher oncle, j'étais en Auvergne.

— Ah! monsieur voyage... Monsieur est un grand seigneur maintenant ?. . .

— H paraît, se dit Hugues, que ma tante a laissé en

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héritage à mou oncle son fâcheux caractère... J'étais parti faire des études, reprit-il, j'arrive seulement hier, et je trouve votre lettre... Si j'avais pu me douter du fâcheux événement qui est arrivé , croyez que j'aurais tout quitté à l'instant pour venir vous retrouver.

Comme ils étaient devant la maison de bois, Noirau prit un ton plus affectueux et dit à son neveu :

— Je vous quitte, je ne rentre pas encore. Depuis la mort de madame Noirau, je ne peux plus fermer l'œil.. . Alors je sors le matin, sans même prévenir Toinon... Ne lui dites pas que vous m'avez rencontré. Cette fille est bavarde comme une pie borgne... Sonnez, elle vous ouvrira. Vous pouvez reprendre votre ancienne chambre. Nous déjeunerons à dix heures.

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