TOINON
Hugues resta quelques instants à la porte, réfléchissant à la réception de son oncle et se demandant s"il ne devait pas reprendre immédiatement la diligence. Enfin il se décida à sonner.
— Mon doux Sauveur ! s'écria la grande Toinon en ouvrant la porte, v'ià monsieur Hugues... Ah! tant pis, je l'embrasse. Seigneur! vous v'ià un homme... Qu'il est donc grandi et beau garçon !...
— Bonjour, Toinon, dit Hugues qui jugea à propos de eouper court à l'enthousiasme de la brave fille... Et Rosette?
— Il y a bel âge qu'elle est mariée! . . . trois jours après que vous êtes parti... Vous voulez voir votre oncle, pas ^Tai?... Il n"y est pas, dit-elle en baissant la voix. Ah! quand vous saurez tout!
— Comment, tu sais donc qu'il n'est pas ici?
— Doux Jésus, faudrait mieux qu'il y soit, le pauvre cher homme. Je ne lui en veux pas, mais ce n'est pas bien : tout de suite comme ça après la mort de sa femme. . . lui qui était si rangé, si doux, si brave homme. Ah! Seigneur !
— Toinon, voyons, dit Hugues; je ne comprends rien à tes discours, exphque-toi clairement. Je descends de voiture, je rencontre mon oncle sur le Mail, et il m'a si mal reçu que je repartirai peut-être demain...
— Il faut rester, monsieur Hugues, il faut rester ; vous allez voir. Aussitôt que madame est morte, — la pauvre dame, elle est, bien sûr, en paradis bien tranquille, — monsieur Noirau a été comme un fou. Il vous écrivit. Moi; en portant la lettre à la poste, je médis : M. Hugues arrivera demain... Vous ne veniez point, monsieur s'inquiète de plus en plus, ça dure au moins huit bonnes journées, sans compter les nuits que je Fentendais sangloter à me fendre l'âme... Enfin je lui dis un jour : M. Hugues est peut-être malade, il faudrait voir. — Attendons, qu'il me répond. Sa douleur se passait; il allait se promener souvent. Vous comprenez que j'étais contente, moi, de le voir sortir; ça distrait, au moins... Une nuit, je l'entends sortir parla porte de demère. Je cours m'habiller tout de suite, je me dis : Le pauATe cher homme pourrait faire un mauvais coup si la douleur le tient toujours. Je regarde dans la rue, impossible de savoir par
OÙ il est passé. Me voilà aux cent coups jusqu'à dix heures du matin qu'il n'était pas revenu. Enfin il arrive tranquille, et il mange comme un homme qui a faim. Moi je me dis : Il ne faut lui rien dire, le brave homme ; si c'est madame Noirau qui lui revient à l'esprit , ça pourrait le chagriner... Mais je le guettais; la seconde nuit, j'avais gardé ma jupe, mon corset, tout, je m'étais étendue seulement sur mon ht... Je l'entends qui marche tout doucement. Il descend dans le jardin, je le suis... Il ferme la porte de derrière, je l'ouvre... Mon Dieu, j'ai peut-être été trop curieuse, pas vrai, monsieur Hugues?...
— Tu as bien fait, ma bonne Toinon.
— Après ça, c'était pour son bien... Il traverse donc quelques rues, moi de loin je le suivais. Qu'est-ce que je vois ! n s'arrête dans la rue des Boucheries. . . Il prend une clef et il entre comme chez lui... J'avais entendu dire qu'il j a des personnes qui méirchent en dormant, je croyais tout bêtement que c'était un. . . chose ; comment que vous dites ça?
— Un somnambule.
— Justement. Je m'en reviens en disant : M. Noirau a là tout de même une drôle de maladie. Je lui raconte ça à déjeuner... Ah! si vous aviez vu comme il s'est mis en colère! Jamais, au grand jamais je ne l'avais vu comme ça. Il roulait des yeux de Judas Iscariote. — Toinon! qu'il me crie, je vous chasse si vous dites un mot de ce que vous avez vu. — Ah ! monsieur, vous feriez de la fausse monnaie que je n'en parlerais pas; je vous aime trop, et puis j'ai promis à madame Noirau de veiller sur vous tout le restant de ma vie. — C'est bon,
qu'il me fait, prenez garde à votre langue. J'ai bien le
droit de sortir à toute heure. — Mon Dieu, monsieur,
vous êtes le maître. — Les autres nuits, il sort à la même
heure ; vous comprenez que je n'en souffle plus mot...
mais la langue me démange assez, et à vous je peux tout
dire.
— Où allait-il enfin? dit Hugues très-intrigué.
— Seigneur! que vous êtes pressé! vous le saurez plus vite que vous ne le voudrez. Je rencontre à la boucherie, un matin, une payse à moi, la fille à Bachelu, qui remuerait ciel et teiTe avec ses histoires. Elle sait tout, quoi. — Eh bien I qu'elle me dit, votre maître en fait de belles. — Bah! je lui réponds, vous v'ià encore avec vos histoires. — Toute la ville ne parle que de ça. Huit jours après la mort de madame Noirau, il a pris une nouvelle femme. Comment, une femme! H veut donc se remarier? — Il l'est, dit-elle, il l'est sans l'être : il a une maîtresse, l'horreur ! — Est-il possible ? Je tombai de mon haut; il y avait bien de quoi. — Eh! oui, une mauvaise créature, la grande Eméhe, une sagefemme, vous ne connaissez qu'elle... Moi, qui ne sors pas beaucoup, je lui dis que je ne la connaissais qu'en peinture, elle a à sa porte un grand portrait qui tient dans ses bras un enfant. C'est elle, me dit ma payse, une grande affrontée, qui court après les hommes... Elle a donc mis la main sur votre maître. On dit qu'il va se marier avec elle.
Voilà tout ce que je sais, ajouta Toinon; est-ce seulement croyable ? On me dirait que la flèche de Saint-Jean des Vignes vient de tomber que j'y croirais plutôt... Mais je n"ai plus de doute... M. Noirau ne passe plus la nuit
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ici maintenant. Il est constamment fourré chez sa gueuse.
— Je comprends, dit Hugues, qu'il ait été fâché de me voir arrivé... Je n'ai rien à faire dans tout cela. Mon oncle est assez âgé pour savoir se conduire...
— Ah ! monsieur Hugues, essayez de le détourner de cette mauvaise créature-là 1
— Que veux-tu, Toinon ? Puis-je gronder mon oncle '?. . . Eh bien, j'essayerai par quelque moyen. Ne dis pas que tu m'aies parlé de rien, ne bavarde pas. Si ta pays9 sait quelque chose, écoute-la et réponds-lui que tu n'en crois rien. Si tu suis mes instructions, je ferai ton portrait.
— Ohl dit Toinon au comble de la joie, monsieur Hugues, je vous reconnais bien là... vous êtes toujours bon, vous... N'ayez pas peur, allez, j'aurai mon portrait.