‹ Chien-CaillouChapitre 51 sur 54 · LES ARTS MÈNENT A TOUT · texte numérisé non relu

LES ARTS MÈNENT A TOUT

Hugues resta près d'une quinzaine dans la maison de son oncle, après quoi il alla habiter une chambre d'hôtel garni.

La réception de Noirau fut froide à l'arrivée de son neveu; mais ce fut bientôt pis. Quand Noirau se trouvait à table avec son neveu, il ne lui parlait pas ; le rentier, autrefois si exact, arrivait souvent une heure après que la soupe était servie, ce qui est contre toutes les habitudes de la province.

— Ah ! ben , m'sieu , disait Toinon , ce n'est pas de ma faute si la soupe sent le graillon, vous arrivez à bel âge.

. — Vas-tu décesser de parler? répondait Noirau , qui avait arboré un langage impératif.

Toinon continuait :

— Et ce pau\Te M. Hugues qui n'a pas mangé depuis huit heures du matin; ses entrailles crient miséricorde...

— Je ne le prie pas de m' attendre , votre mauvais sujet...

— Lui , un mauvais sujet ! il est devenu plus sage qu'une image... C'est bien le portrait de sa maman

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quand elle était jeune... il me semble la voir encore.

Tûinon prévint Hugues de ces scènes qui se passaient chaque jour. Un matin, Hugues emporta son léger bagage d'artiste, sans même' en prévenir son oncle.

Hugues avait retrouvé quelques esquisses du Soissonnais d'après nature. Il les retoucha avec soin et les exposa chez l'unique libraire du pays, une dame Mauclaire, dont le fonds littéraire consistait en 200 volumes in-12 signés de Victor Ducange, de Pigault-Lebrun, de madame de Montoheu, et aux autres romanciers du même temps.

Ces paysages , que tous les Soissonnais connaissaient, obtinrent un immense succès. On parla beaucoup dans la ville du jeune peintre ; quelques-uns dirent hautement qu'il ferait un jour la gloire du pays.

Malgré tout, les acheteurs furent plus rares que les admirateurs, ce qui ne faisait pas le compte de Hugues. H annonça qu'il peignait aussi le portrait. Les connaisseurs du pays secouèrent d'abord la tête en déclarant d'un air profond que jamais un paysagiste ne saurait peindre un portrait; mais Hugues , sans se décourager, exposa chez le libraire, à côté de ses paysages, le portrait d'un mendiant très-connu dans la ville. — En voyage , Triégler avait enseigné à son ami le moyen d'avoir de grands succès en province : il emportait le portrait-bête. — Le portrait-bôte consiste dans une absence complète de couleur, de dessin; seulement, il est indispensable de s'attacher au côté grossier de la ressemblance ; il faut arriver à lutter avec les peintres vitriers et faire des trompe-l'œil.

Hugues réussit; les personnages les plus considéra-

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blés de Soissons le prièrent de vouloir bien prendre séance aux heure et jour qui lui conviendraient.

Madame Émélie savait tout ce qui se passait chez Noirau; d'ailleurs, lui-même raconta dans les plus grands détails, à sa future, l'arrivée d'un neveu peintre, qui avait commis, disait-il, tous les brigandayes po^si^ blés, lesquels avaient contribué, ajoutait-il, à la mort de madame Noirau.

La sage-femme ne fut pas sans inquiétudes en apprenant que Hugues s'était installé chez Noirau. Elle ne se ût pas l'écho des récriminations de l'oncle; mais elle lui conseilla la froideur, pensant que Hugues repartirait à jamais pour Paris.

Quand elle sut qu'il restait à Soissons, que ses affaires prenaient bonne tournure, ses inquiétudes s'accrurent do plus belle. Noirau, flatté, dans son amour-propre de bourgeois, d'avoir un neveu artiste qui occupait la ville, pouvait se réconciher avec lui. Le neveu pourrait prendre un grand empire sur le faible bourgeois, et empêcher le mariage en raison de son héritage futur.

Tous ces motifs inspirèrent à madame Éméhe un plan qui devait éloigner à jamais Hugues et le perdre entièrement dans l'esprit de Noirau. Elle lui écrivit :

« Monsieur, je vous prierai de me faire l'honneur de passer chez moi demain soir, si vous le pouvez, pour m'entendre avec vous sur mon portrait que je désirerais avoir de votre main.

« Je vous recommande la discrétion surtout, ce portrait étant une surprise que je tiens à tenir secrète. « Votre dévouée servante, Émélie, »

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— S'il vient; se dit- elle, je verrai tout de suite quel homme j'ai à combattre.

De son côté, Hugues était enchanté. Jamais occasion ne se présentait plus à point.

Il s'habilla avec cérémonie, en noir. Et il endossa une figure d'avoué.

— Monsieur, dit-elle après les salutations d'usage, on dit que vous avez beaucoup de talent.

— Vous êtes trop bonne, madame.

— Je vais franchement au but, dit-elle. Mon portrait est pour une personne que vous connaissez. . .

Hugues fit un geste d'ignorance .

— Beaucoup même... une personne qui vous touche de près...

— Je cherche, dit Hugues.

— Un parent très-proche... M. Noirau...

— C'est bizarre^ fit-il très-surpris. Ah f mon oncle !... un parent ! . . . si l'on veut. . . Je suis son allié du côté maternel, et c'était ma pauvre tante qui représentait plutôt a parenté... Je ne vois plus M. Noirau, dit-il d'un tondégagé.

— Je le savais ; mais j'ignore complètement les motifs qui...

— Je les ignore de même, madame.

— Comme ces dissensions de famille sont fâcheuses 1 dit-elle d'un air chagrin.

— Très-fâcheuses, madame.

La conversation languit bientôt, madame Eméhe croyant avoir affaire à un jeune homme plus communicatif ; mais elle espéra qu'après plusieurs séances, Hugues entamerait des questions de famille plus intimes.

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Hugues prit congé de la sage-femme en promettant de venir bientôt commencer le portrait.

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