‹ Chien-CaillouChapitre 50 sur 54 · LA FEMME ENTRETENUE EN PROVINCE · texte numérisé non relu

LA FEMME ENTRETENUE EN PROVINCE

Eniélie (par corruption d'Emilie) représente la femme entretenue dans la plus terrible acception du mot. Depuis cinq ans, elle habitait Soissons, où son arrivée fut connue par une annonce répétée pendant huit mois dans les journaux de la localité.

« Madame Emilie, sage-femme, élève de la Faculté de Paris, prévient MM. les Soissoiinais qu'elle reçoit chez elle les dames enceintes, pendant le temps de leurs couches, à d>:s prix très-modérés. »

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De plus, un tableau représentant une dame en chapeau à plumes, en robe de soie noire, en gants jaunes, tenant dans ses bras une layette garnie d'un enfant perdu dans des dentelles. Ce tableau, peint d'une façon très-voyante, placé au premier étage d'une rue bourgeoise de la ville, annonça aux Soissonnais que la science envoyait un aide de plus aux efforts de la maternité.

Madame Emélie était une grande femme d'aspect parisien, et dont les yeux bleus mourants, animés par un teint rose, promettaient aux galants provinciaux une nouvelle occasion d'intrigues.

Peut-être madame Emélie était-elle venue s'établir avec la ferme résolution de s'occuper de son art ; mais les pratiques ne répondirent pas à son appel.

La sage-femme est presque toujours , en province, une femme à aventures : madame Emélie ne changea rien au proverbe. Elle fut bientôt connue, et le Café militaire retentit plus d'une fois de son nom. Après avoir reçu les hommages d'un jeune sous-lieutenant de la hgne, elle le quitta pour se rapprocher d"un aide-major, amant plus conforme à sa profession.

Le régiment parti, elle fut recherchée par quelques clercs de notaire de la ville ; mais c'était là trop pauvres gens. Les militaires eux-mêmes n'ont qu'une bien maigre solde pour entretenir une femme. Un receveur des contributions, M. Bellet, qui depuis passa à l'étranger, laissant un vide énorme dans la caisse, vécut presque pubhquement avec madame Emélie.

A partir de ce moment, elle eut un mobilier fastueux, une toilette qui offensait, au spectacle, les dames de la ville; bref, elle ne contrDjua pas peu au dérangement

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des affaires du receveur. Elle fut même appelée chez le juge d'instruction lors du procès qui s" entama à la fuite de M. Bellet ; mais si eUe avait dévoré d'énormes sommes d'argent, rien ne pouvait lui faire rendre gorge ; rien ne prouvait sa complicité. Le parquet la laissa vivre comme par le passé.

Ce fut à la promenade que Noirau la rencontra. Le bourgeois était profondément attristé de la mort de sa femme ; la vie lui pesait. Au moins madame Noirau, avec ses petites colères, lui remuait-elle un peu le sang. Mais quand il ne vit plus à sa maison que Toinon, avec sa longue dent désolée , il tomba dans les bras du marasme.

Madame Emélie se promenait lorsqu'elle aperçut le bourgeois assis sur un banc de pierre, dans un état d'abattement très-prononcé , les bras et la tête pendants , comme privés de mouvement. Elle vint s'asseoir près de Noirau, qui tourna la tête, fâché d'être troublé dans sa douleur. Mais cette femme sut bientôt trouver le moyen d'entamer la conversation. Elle parla longuement de la défunte : on eût dit qu'elle l'avait connue. Elle déplora le malheur qui avait atteint un homme aussi considéré ; — ce furent ses paroles. Elle pleura presque. Le lendemain, Noirau se retrouva à la promenade et rencontra sa consolatrice , qui l'engagea à venir la voir chez elle. Il n'y manqua pas. Finalement, Noirau fui pris aux rets perfides de la sage-femme ; il crut trouver une amie dévouée, comme il le dit.

Il eut ses entrées à toute heure. Eméhe voulut par là aller au-devant des accusations ; elle craignit que le bruit de ses anciennes Liaisons ne vînt aux oreilles de Noirau

et ne ruinât ses espérances machinées avec tant d'art. Avant de quoi -vivre après la fuite du receveur des contributions directes, elle voulait rester désormais à Soissons et y faire figure. Mais Emélie comprenait bien que la société ne pouvait admettre une sage-femme , riche de de la ruine d'un fonctionnaire public ; elle pensa donc à se marier avec un homme d'une certaine position. Noirau lui pai'ut remplir toutes les conditions de l'emploi n ne restait plus qu'à l'amener lui-même à soUiciter cette demande.

— Monsieur Noirau, lui dit-elle un jour, je suis bien triste, bien désolée...

— Oh ! dit le bourgeois pressentant une fâcheuse nouvelle.

— Je vais, sans doute, quitter Soissons.

— Est-ce possible ?

— Ma famille, mon vieux père désireraient me voir fixée dans son pays.

Comme Noirau , ému de cette nouvelle, ne répondit pas, elle ajouta :

— Après tout, rien — (elle appuya sur ce mot) — ne me retient ici... Ah! si j'y avais des affections, des parents, une position, que sais-je? Des hens quelconques enfin ; mais personne ne s'inquiétera de mon départ...

— Oh ! fit Noirau qui n'avait pas d'autre moyen d'exprimer ses pensées.

— Il n'y a que vous, mon bon monsieur Noirau, qui m'ayez témoigné de l'amitié... Et puis, je m'ennuie ici, seule, n'ayant personne pour me sauvegarder de la médisance...

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— On est si bavard dans notre pa^s! dit Noirau qui avait eu vent de scandales sur le compte de madame Emélie.

— Que me conseillez-vous , mon bon monsieur Noirau? lui dit-elle pour le mettre au pied du mur.

— Ah ! Émélie, répondit-il , ne suis-je pas votre ami dévoué?... Ne m'avez-vous pas consolé de la mort?...

— Je vous en prie, fit-elle, ne revenons plus sur un sujet aussi triste.

— Triste ! dit Noirau , je m'en veux beaucoup , croiriez-vous que j'ai déjà oublié cette pauvre Anémone.

— C'est dans l'ordre de la nature. Peut-on pleurer sans cesse? Nous devons être économes de nos douleurs, sans cela on ne rencontrerait que des gens en deuil et les yeux mouillés, ce qui serait infiniment triste.

— Vous avez des raisons pour tout, Emélie. Et vous voudriez me faire croire que je ne suis pas coupable?

— D'après ce que vous me dites, mon ami....

La figure de Noirau s'illumina lorsqu'il entendit la femme qu'il aimait en secret lui dire pour la première fois : 3Ion ami, avec l'accent caressant que sait chanter si habilement une femme rompue aux roueries de la vie parisienne. EméUe, qui examinait, avec la sournoiserie d'une chatte guettant un rat, les moindres jeux de physionomie de Noirau, crut que le bourgeois allait s'expliquer; mais il n'en fut rien.

Noirau était trop profondément enveloppé par les habitudes de la vie de province , pour oser s'exphquer en face d'une femme jeune, — pour lui elle était jeune, — belle et possédant ce fluide magnétique inconnu aux provinciales. Rusée comme un sauvage de l'Amérique

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du Nord . Eniélie, ii'ayaDt point réussi avec les moyens

doux, n'hésita pas à changer de tactique.

Aux enfants qui n'obéissent pas avec les caresses on donne le fouet. Emélie prit un fouet pour réveiller le moral de ce bourgeois aussi timide qu'un enfant.

— Puisque heureusement, dit-elle, votre douleur est presque cicatrisée . ne venez pas me voir de quelques jours.

— Pourquoi, Emélie ?

— Monsieur Noirau , il est temps de mettre un terme à des bruits injurieux qui courent sur mon compte...

— J'en ai entendu parler , dit Noirau. Ça m'a fait hausser les épaules.

— Cependant, vous auriez dû répondre, car vous étiez en jeu vous-même.

— Moi?... dit Noirau étonné.

— Oui, vous-même.

— Pas du tout... On parlait de M. Bellet. le receveur qui a fait banqueroute...

— Que les hommes sont méchants! fit-elle en altérant légèrement la voix... Vous m'apprenez de nouvelles calomnies. . . Je sais qu'hier, dans une soirée, on a parlé longuement de relations qui existeraient entre vous et moi...

— Est-il possible ! dit Noirau.

— Jugez maintenant de la vérité des propos qui circulent sur moi et M. Bellet... Je le recevais comme je vous reçois, en ami ; je le croyais honnête homme. N'avais-je pas déposé des fonds dans sa caisse etne.suisje pas victime d'un abus de confiance, ainsi que beaucoup de commerçants de Soissons ?

— Mais je ne crois rien, je n'ai rien cru, protesta Noirau. . .

— N'importe, mon ami, la méchanceté des petites villes est si grande que voilà ce qui me force de vous prier de cesser momentanément vos visites...

— Je ne pourrai plus vivre, dit Noirau.

— Ne faut-il pas que vous vous accoutumiez à notre séparation, puisque je dois vous quitter bientôt?,..

— Oh 1 ne partez pas, Éméhe ! dit Noirau en soupirant.

— Il le faut, dit-elle en prenant plaisir à exciter les inquiétudes du bourgeois; je ne veux pas de gaieté de cœur renoncer aux avantages que mon pcre m'assure si je retourne auprès de lui.

— Eh bien, je vous suivrai ! dit Noirau dont la passion grandissait émoustillée par ces obstacles.

— Vous me suivrez, je le voudrais bien : mais en quelle quaUté? Puis-je partir ainsi avec un étranger qui n'est nullement mon parent .^^ De quoi œil ma famille vous verrait-elltt ?

Noirau était violenté par tous ces raisonnements dont il comprenait bien la prudence ; mais, malgré sa passion, un certain sentiment de défiance Fempêchait de prononcer le mot mariage qui devait battre triomphalement en brèche toutes ces mines.

A la suite de cette conversation, Emélie, fatiguée d'avoir déployé tant de grands moyens pour arriver à un résultat aussi nul, congédia Noirau. Deux jours après, Noirau revenait plus amoureux que jamais, et suppHait la sage-femme de vouloir bien mettre un terme aux arrêts forcés qu'elle lui avait infligés.

Elle fut inflexible et mit en jeu toutes les ressources.

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Noirau, n'osant se poser comme mari, mit en avant son argent, le meilleur des agents matrimoniaux.

— Émélie, dit-il, j"ai cent vingt mille francs net...

— Ah ! dit-elle comme choquée.

Noirau se méprit sur la réponse et crut que son avoir n'était pas suffisant.

— J'ai aussi une maison rue Saint-Christofjhe, Ubre de toute hypothèque.

— Mais, monsieur Noirau, je m'inquiète peu de votre fortune...

— Je sais bien, Émélie, dit-il embarrassé... et si je vous l'offrais.

— A moi? fit-elle en jouant la surprise.

— Pourquoi pas?... Voyons, là... consentiriez-vous ?

— Ceci, mon ami, dit-elle en souriant, mérite réflexion.

— C'est tout réfléchi; s'écria Noirau qui, une fois entré dans la question, y apportait toute l'ardeur d'un vieillard amoureux.

— Pensez donc à la disproportion d'âge. Je suis jeune encore, j'aime les plaisirs, les bals, la toilette, le monde.

— Allons, Emélie, vous vous dites plus méchante que vous n'êtes.

Là-dessus la sage -femme entama une théorie du mariage, qu'elle voulait bmsquer, craignant que quelqu'un ne lui nuisit dans l'esprit de son futur.

— Diable ! répondit Noirau, j'ai mon deuil, c'est une affaire de six mois, à cause du pays, de mes connaissances.

Émélie fut très-contente de cette réponse du vertueux Noirau que l'amour rendah quasi-cynique.

Cette conversation eut heu quelques jours avant le re-

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tour de Hugues : le lendemain, madame Emélie fit répandre adroitement dans Soissons le bruit de son mariage avec Noirau ; elle espérait arriver, par excès d'audace, à briser les propos des bourgeois réputés les plus fïiauvaises langues de la viUe.

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