‹ Chien-CaillouChapitre 6 sur 54 · UN MARIAGE AU SOLEIL · texte numérisé non relu

UN MARIAGE AU SOLEIL

Le lendemain, Amourette vint réveiller Chien-Caillou en grattant à sa porte.

— Voisin, venez vite déjeuner. Nini a rapporté toutes sortes de bonnes choses. N'oubliez pas d'apporter le lapin.

Amourette était rentrée sans attendre la réponse. Chien-Caillou se leva, prit Petiot dans ses bras et sortit. En ouvrant la porte de ses voisines, il fut frappé de l'odeur qui errait dans la chambre. Le lapin dressa les oreilles et agita son nez mobile.

Sur une petite table était un plat contenant force côtelettes dont la chaleur s'échappait en fumée. Les côtelettes dorées nageaient dans une sauce appétissante, parsemée çà et là de cornichons d'un vert joyeux. A côté des côtelettes s'élevait une pyramide de pommes frites, sur lesquelles une main prudente avait dispersé les grains argentés de sel nécessaire. Chien-Caillou, qui n'avait jamais assisté à pareil 4'e s tin, ou\Tait de grands veux étonnés.

— A taJile, voisin, dit Amourette, à table, pendant que tout est chaud l

Tout le monde s'assit sur le lit et mangea avec plus d'appétit que la veille. Il y avait aussi par terre une certaine bouteille de vin qui redoubla la gaieté de l'assemblée, peu habituée aux capiteux.

— Je suis riche aussi, dit Chien-Caillou, le père Samuel est venu.

— N'est ce-pas un vieux bonhomme, dit Nini, qui a un holivar tout bosselé ?

— C'est lui-même. Il ne faut pas en dire de mal; il me fait vivre, et bien. Maintenant je suis sûr dépasser un bon hiver.

— Ah çà, voisin, dit Amourette, sans être trop curieuse, qu'est-ce que vous faites?

— Je fais de la gravure. Et vous ?

Amourette rougit et balbutia :

— Nini travaille un peu ; j'ai essayé de faire des fleurs en porcelaine, mais je n'avais jamais assez d'argentpour avoir des outils.

— Ahl dit Chien-Caillou, si j'avais mon bateau!

— Quel bateau?

— Petiot le sait bien, lui ; nous en avons causé du bateau ! Quand j'aurai amassé quelques sous, ce qui ne sera pas long, j'achète des planches d'occasion et je me fais un petit bateau. Je mets dedans des pommes de terre, un sac de pain de munition, des carottes, du son pour mon lapin, et puis tout ce qu'il me faut pour graver... Il y aura une petite chambre où on pourra faire du feu pour l'hiver... Je porte mon bateau au Pont-Royal, je monte dedans avec Petiot. Nous allons en Belgique, en Hollande, pai'tout où il y a des tableaux de Rembrandt... Pendant que nous serons en pleine eau je graverai. J'aurai aussi quelques économies pour renouveler mes provisions... D'ailleurs, je vendrai mes gravures : il y a des amateurs très-riches en Hollande. Yoilà ce que j'ai rêvé toute ma vie... Mais l'année prochaine...

— Et on ne vous verra plus ? dit Amourette , dont la voix s'altéra.

— Oh! je ne reviendr-ai pas de si tôt!

— Et vous nous oublierez, méchant ? Vous ne pensez donc plus à nous, à moi? dit Amourette.

— Je vous emmènerais bien avec moi toutes les deux : mais le bateau ne serait peut-être pas assez grand.

— Oh! je veux partir avec vous, moi, dit Amourette. Je ne suis plus heureuse que quand vous êtes là. Je vous aime encore plus qu'hier, et demain je vous aimerai encore plus qu'aujourd'hui. M'aimez-vous un peu , monsieur Chien-Caillou?

Chien-Caillou, qui était embarrassé parla présence de Xini, répondit avec un gros soupir :

— Oh ! oui.

— Moi, dit Xini, je ne veux pas aller dans le bateau. D'abord, je vous gênerais, et puis il n'y a pas de bal, on ne dansera pas dans votre bateau. J'aime bien monsieur Chien-Caillou, je t'aime encore plus, Amourette, mais j'aurais pem- de me noyer... Vous m'écrirez, je plem-erai souvent en pensant à vous... je pleure déjà, dit-elle en sanglotant.

— Allons, Nini, ma sœur, nous ne sommes pas encore partis. Yeux-tu pas pleurer? Fi ! tu veux donc me faire du chagrin !

Les deux sœurs s'embrassèrent, et la joie reprit son cours. Comme Chien-Caillou s'en allait, Amourette lui dit à r oreille: — Attendez-moi ce soir.

Chien-Caillou s'en retourna fort ému, et, la nuit venant , il s'étendit sur son lit. Amourette vint peu après.

— M'aimez-vous beaucoup, monsieur Chien-Caillou ? dit-elle d'un ton sérieux.

— Plus que je ne saurais le dire.

— Voulez-vous que je sois votre femme pour toujours?

— Je le veux bien, balbutia Chien-Caillou qui perdait la tête.

Là-dessus Amourette raconta sa vie passée à Chien- Caillou; elle avoua toutes ses fautes. Le pauvre graveur tenait la main d'Amourette dans sa main, et il était heureux, car jusqu'alors il n'avait pas pensé aux trésors d'amour qui sommeillaient dans son cœur.

Le matin, les deux amants furent réveillés par Petiot, qui vint s'abattre sur le lit.

— Je crois que je t'aime mieux que mon lapin, dit-il à Amourette, timide comme une jeune mariée. •

Et, pendant une heure, les projets du ménage futur allèrent leur train. Le bateau jouait toujours un grand rôle. Amourette devait apprendre un état qui lui permettrait de soutenir le ménage de son côté. — Nini vint embrasser Chien-Caillou, qu'elle appela son frère, et la petite mansarde, si noire et si triste, prit elle-même un air de fête.

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