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MISE EN SCÈNE DU PÈRE SAMUEL

Chien-Caillou finissait sa planche, lorsqu'on frappa à sa porte et le père Samuel entra. Un vieillard grand, maigre et barbu ; des vêtements en défaillance ; sur la tête, un chapeau qu'une marchande du Temple ne voudrait pas étaler ; des souliers de poète du quartier latin : tel était le père Samuel, juif et brocanteur, protecteur de Chien-Caillou, connu dans tous les ateliers de Paris, vendant des crayons, des canifs, des couleurs, les échangeant contre de vieux habits, achetant des esquisses, des pochades déjeunes peintres, passant pour trèscompétent en matière d'art, riche et faisant l'usure avec les étudiants.

— Foyons foir la blanche, dit-il dans son baragouin.

— J'en ai tiré une épreuve, dit Chien-Caillou, mais je ne suis pas content.

— Évegdifemeîit, il nestbus cirés pieu fenii.

— Si vous saviez comment je l'ai tirée !

— Gomment ça?

— Avec du cirage et une brosse à souhers.

— Et hourguoi ?

— Ça coûte deux sous chez les imprimeurs ; vous ne payez pas assez cher. . .

— Allons, allons, fous n'édes chamais gondent.

— Père Samuel, voilà trois jours que je travaille làdessus, je ne peux pas vous la donner pour cinq francs

comme les autres... J'aime mieux garder mes -machines

pour moi, à ce prii-là.

— Pah ! nous nous arrancherons, che fous tonnerai uneponne retincode pour l'hiver.

— Non, non, dit Chien-Caillou; une redingote, je n'en ai pas besoin. Avez-vous des pommes de terre?

— Gomment, des hommes té derre?

— Oui, je veux dix francs, et vous m'assurerez un boisseau de pommes de terre par semaine, en admettant que je travaille pour vous... Il me faut dix francs par planche...

— Fous foulez mé ruiner. Bonchour, chéné beux pas à cesgontisions.

Et le père Samuel s'en alla. Chien-Caillou, qui connaissait cette ruse particuhère aux juifs et aux marchands d'habits, le laissa faire. Deux minutes après, le père Samuel remontait, en offrant cinq francs et les pommes de terre, et jurant ses grands dieux qu'il était ruiné pour toujours ; le graveur tenant bon, il s'en alla une seconde fois. Cependant il revint encore, car il avait ses motifs pour ne pas rompre avec Chien-Caillou.

Le père Samuel, qui brocantait aussi les tableaux, ayant vu des dessins à la plume et des eaux-fortes de Chien-Caillou, devina tout le prix de ces croquis. Les longues contemplations de Rembrandt avaient donné au graveur une nourriture singuhère, mystérieuse et naïve, qui faisait que sa pointe semblait avoir été dirigée d'abord par le grand maître hollandais.

Pour comprendre les eaux-fortes de Chien-Caillou, il fallait être savant. La plupart des gens n'y auraient rien vu; les véritables amis de l'art y découvraient un

monde. Jamais la pointe ne s'était jouée d'autant de difficultés. Le père Samuel avait deviné, avec son instinct de brocanteur, le génie de Chien-Caillou. Il se mit en rapport avec lui et lui acheta sesgi-avures à vil prix.

Le père Samuel connaissait beaucoup d'amateurs : il porta les eaux-fortes chez quelques-uns qui répondirent qu'ils ne comprenaient rien à ces griffonnages. Mais un vieux collectionneur d'estampes, mieux avisé, poussa un cri d'admiration à la vue de ces dessins et demanda le nom de l'auteur. Le rusé père Samuel répondit que l'auteur était un Hollandais, sans doute du dix-septième siècle ; que le hasard l'avait mis sur les traces de ce trésor, et qu'il ne soupçonnait pas le nom de Fauteur.

Le collectionneur intrigué alla au cabinet des estampes montrer cette rareté au conservateur qui y perdit son latin. On remua tout le cabinet, on feuilleta l'œuvre des Flamands, des Hollandais, des Allemands, il fut impossible de rien trouver : on en conclut que ces gravures étaient d'un élève de Rembrandt. Le vieil amateur acheta chaque estampe 200 francs au juif; et celui-ci, pour ne pas éveiller les soupçons, les jaunissait, les maculait, les froissait et les déchirait, ce qui leur donnait l'aspect de gravures très-anciennes.

On voit par là qu'il ne faisait pas un mauvais trafic avec Chien-Caillou. Aussi, après avoir juré contre la misère des temps, après avoir réfléchi, accorda-t-il les dix francs et le sac de légumes, ce qui mit le pauvre graveur tout en joie : jamais il ne s'était vu si riche. Après avoir arrêté rigoureusement les clauses du marché, le père Samuel s'en alla en recommandant à Chien-Caillou de soigner ses planches.

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