‹ Chien-CaillouChapitre 8 sur 54 · MADAME VEUVE BRODART LA MERE · texte numérisé non relu

MADAME VEUVE BRODART LA MERE

Toute petite ville de province a une rue

particulière, une rue occupée seulement par des bourgeois, isolée, à Tombre et silencieuse. Il y pousse de l'herbe. Cependant cette rue, calme comme un cercueil, où les rideaux sont soigneusement tirés, gouverne la ville : c'est de là que partent les accusations les plus terribles, en ce sens qu'elles sont sourdes, anonymes et d'autant plus dangereuses.

• Un étranger passe dans cette rue : il n'a vu personne aux fenêtres ; mais vingt yeux embusqués derrière l'ouverture imperceptible d'un rideau ont pris son signalement. Chacun s'interroge aussitôt après ; on fait l'instruction.

Si les bourgeoises de la rue Châtelaine espionnent ainsi les étrangers, quelle attention n'apportent-elles

pas à disséquer, à scalper les moindres faits et gestes de leurs coucitoyens. Le malheureux sujet qui est dénoncé à ce tribunal des Dix féminin est plus à plaindre que s'il était accusé d'empoisonnement ; les i30urgeoises sont plus habiles à trouver matière à diffamation que ne l'est l'appareil de Marsh à recueillir du poison.

Madame Brodart la mère demeurait dans cette rue. Sa fenêtre donne sur la rue : sur le rebord se pressent des pots de fleurs ; au-dessous des pots de fleurs un banc de pierre.

Madame veuve Brodart, que toute la -ville appelait la Mère, pour la distinguer de sa bru , madame Brodart la jeune, demeurait dans la rue Châtelaine ; quoique entourée du terrible comité secret, elle n'en faisait pas partie active. Elle y remplissait le rôle de personnage muetj c'est-à-dire- que, son grand âge l'empêchant de sortir,, elle recevait ses voisines qui entamaient chaque soir les liistoires à 1" ordre du jour. Madame Brodart prenait plaisir à cette gazette vivante ; mais elle n'y voyait pas de mal.

' Elle était receleuse de secrets sans le savoir.

J'allais souvent chez madame veuve Brodart pour jouer avec ses neveux et ses nièces. Peut-être dois-je à cette brave dame le goût prononcé de la musique. Voici comment.

Dans une grande armoire de chêne, pleine de hnp;e rangé avec une propreté hollandaise, se trouvait une serinette qu'on nous confiait lorsque nous avions été bien sages à l'école.

— Surtout prenez garde de l'abîmer 1 s"écriait madame TBUve Brodart.

Cette serinette portait sur le couvercle un petit papier imprimé indiquant les airs notés. Ainsi :

« Ouverture de la chasse du Jeune Henri..

« Air de Philadelphie (2 fois).

« Le Point du Jour.

« La Jlonaco (3 fois).

« Air de la Flûte enchantée. »

Je me rappelle encore que le Point du Jour, quoique inscrit sur le catalogue, manquait. Un neveu de madame Brodart avait tourné trop violemment le cylindre et avait éraillé quelques petites pointes de cuivre nécessaires à cet air d'opéra-comique.

— Ah! Seigneur, disait madame Brodart d'un ton de voix douloureux, ils m"ont abîmé mon Point du Jour... Passez vite à Fautre air, petits brisaques. — Brisaque, dans le dictionnaire néologique de la province, signifie un enfant qui casse tout.

Un jom' que je jouais Tair de Philadelphie, et que je changeais les crochets pour passer à un auti^e air, madame Brodart se leva d'un bond de son fauteuil , me repoussa brusquement et s'empara de la serinette. Mon grand crime était de n'avoir joué qu'une fois Tair de PhiladeljJÎiie, tandis que le catalogue indiquait qu'il fallait le jouer deux fois.

— Tu me feras mom'ir, petit vaurien, dit-elle

Vous avez déjà cassé mon Point du Jour; vous le faites

exprès, n'est-ce pas? Polisson, va, je le dirai à ta

mère... qu'elle te donne le fouet... Maudits enfants! ils n'en font pas d'autres. Je te défends de toucher jamais à la musique. . .

Madame Brodart appelait sa serinette la musique.

— Qui est-ce qui m'a bâti des morveux pareils, des touche-à-tout qui uesont bons à rien! .. . Allez jouer bien vite dehors...

— Mais, maman Brodart, je ne savais pas...

— Bon ! voilà qu'il ne savait pas. Si ! tu le savais qu'il fallait jouer deux fois Tair de Philadelphie.

Comme elle était brave femme au fond et qu'elle me voyait tout triste de ses reproches, elle tourna ellemême la manivelle de la serinette et s'aperçut avec la plus grande joie que l'air de Philadelphie n'était nullement endommagé.

— Vous n'y toucherez plus, ajouta-t-elle, ni les uns ni les autres, vous me faites faire trop de mauvais sang. Quand vous voudrez entendre la musique, M. Peinte s'en chargera.

M. Peinte était un avocat qui n'avait jamais exercé.— Il est trop simple, disaient les fortes têtes du pays.

Dans ce sens, simple est le synonyme bien proche d'idiot. Les provinciaux avaient raison : si M. Peinte n'était pas idiot, il n'avait jamais donné signe que d'une médiocre intelligence.

Pâle, blond, les yeux inquiets, le crâne fuyant et se développant en pointe, M. Peinte marchait des épaules, la tête inchnée sur l'épaule droite. Sa bouche blême, toujours ouverte, ne démentait pas l'opinion relative aux crânes pointus.

M. Peinte avait de l'aisance. Il était marié à une femme jadis très-belle, qui ne recula jamais devant les devoirs du mariage, s'il fallait en conclure d'après un fils qui était le portrait même de son père. M. Peinte

dépensait son peu d'intelligence dans de petits travaux semblables à ceux des forçats, comme de tourner des maisons, des toupies et divers petits objets en buis qui le faisaient aimer des enfants. Il était propriétaire d'une tabatière à musique, jouait un peu de flageolet, et s'empressait de faire danser, les jeudis de sortie, les jeunes demoiselles entre elles dans lem's familles.

M. Peinte avait toujours l'heure exacte à sa montre. Il était tellement connu de réputation que, cent fois par jour, en traversant la ville, il était arrêté :

— Vous vous portez bien, monsieur Peinte?

En réponse à cette question, il tirait sa montre.

Il mit le comble à son obligeance en confectionnant des briquets phosphoriques qui étaient alors dans leur nouveauté. Sa poche en était toujours bourrée, et il en faisait cadeau à ses moindres connaissances.

Aussi M. Peinte était-il estimé de ses concitoyens et serait-il arrivé aux fonctions les plus importantes de sa petite ville, sans ce manque complet d'intelligence que chacun lui connaissait.

Les enfants l'adoraient, car il apportait, chaque fois que nous le voyions, un nouveau tour, une nouvelle curiosité. Ainsi, il s'occupait un peu de physique amusante, de tours de cartes. Ce qui nous surprenait le plus, c'était son pouce très-mobile qu'il faisait plier sur le dos de sa main — dans la perfection , disait madame Brodart.

M. Peinte ne manquait jamais de venir exactement chaque jour, de deux à quatre heures, visiter sa vieille amie. Il arrivait de la promenade avec une provision de nouvelles fraîches qu'il recueillait de ci et de là. A trois

heures et demie, M. Peinte père venait le prendre pour

dîner.

— Il est donc arrivé quelque chose à M. Peinte? dit madame Brodart en entendant sonner deux heures.

Quelques minutes après il entra :

— Ah! M. Peinte, vous êtes en retard!

— Pardonnez, madame Brodart, deux heures sonnent à la ville.

— Deux heures et cinq, vous voulez dire.

— Non, madame Brodart; tenez, voilà ma montre.

— Je sais hien ce que je dis, Fhorloger est venu ce matin.

— Permettez, madame Brodart, ihorloger règle la cathédrale et nécessairement prend son heure ; j'arrive de l'hôtel de ville et je vais juste. Je ne me lie pas à la cathédrale, la sonnerie est exposée aux courants d'air^ aux brouillards, à la pluie, aux changements de saisons, enfin ; au lieu que la ville... Pensez donc que je la connais depuis trente ans.

— Quant à ça, vous avez raison, dit madame Brodart... Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a de neuf dans la cité?

— Nous avons eu un grand orage cette nuit.

— Je suis bien heureuse, j'ai dormi comme un charme.

— Le tonnerre n'a pas du tomber bien loin...

— Toujours des incendies! dit madame Brodart. Et la moisson?

— Oh î la moisson va bien. J'ai rencontré hier les paysans qui partaient à la France.

Les campagnards qui vont à dix ou vingt lieues offrir leurs bras aux cultivateurs, appellent cela partir à la France.

— J'oubliais, dit M. Peinte... Nous avons enfin un organiste.

— Il est de fait que ça ne pouvait pas durer. — > Un Allemand, m'a-t-on dit.

— Encore un étranger! s'écria madame Brodart dans un moment d'esprit national , des brigands qui sont venus ici avec les Cosaques î

— Permettez, madame Brodart, ils sont bons musiciens.

— Allons donc î musiciens comme ma poche. . . des gens qui ont été de l'invasion ne peuvent pas être musiciens. Et puis, quand ils seraient musiciens, n'y en a-t-il pas assez dans le pays?.... Non, dit-elle en s'échauffant, c'est un fait exprés, ils crèvent de faim chez eux, ils viennent manger notre pain. Le gouvernement est bien bon... Si ça me regardait seulement un jour..

— Mais, madame Brodart, cela dépend du conseil municipal.

— Ah ! votre conseil municipal, un tas d'importants.. Enfin je ne peux pas les voir, vos Allemands. Il y en avait deux de logés chez ma mère, du temps de l'empereur, des grands bêtas qui ont des cheveux de filasse ; ils ne savent pçs seulement répondre oui ou non, ils disent y a à tout bout de champ.

— Qu'est-ce que ça nous fait, après tout? dit M. Peinte'.

— Voilà comme vous êtes , vous : qu'est-ce que ça nous fait?... mais ça nous fait beaucoup... ces gens-là viennent prendre l'argent dans notre poche ; je suis bien sûre que, s'il était là, M. Peinte père serait de mon avis.

Madame Brodart aimait à étayer ses opinions de celles de M. Peinte père, juge du tribunal et homme important.

Quand elle entamait une discussion avec ses voisines et qu'elle se trouvait battue, madame Brodart avait recours à un artifice oratoire qui ne lui fit jamais défaut.

— Cependant, disait-elle, monsieur Peinte père prétend...

Ce fameux mot prétend coupait court à toutes les discussions, les voisines le savaient et se seraient bien donnéde garde d'aller contre une autorité aussi grave.

M. Peinte, qui montrait la plus grande docilité aux avis de son père, ne sut que répondre.

Au moment où elle le nommait, M. Peinte père entra. Aussitôt madame Brodart reprit la parole et expliqua avec ses précédents arguments la question de nationalité qui était survenue à propos de l'Allemand. Le juge s' étant recueilli gi-avement et ayant plongé ses doigts dans sa tabatière, en retira une prise et une opinion. Il donna gain de cause à madame Brodart la mère.

l'organiste

La veille de cette conversation, de la diligence de Paris descendaient un vieillard et un enfant que le conducteur appela M. Fleischmann et sou fils.

L'organiste de la ville étant mort, le curé avait fait demander un organiste qui pût en même temps apprendre le chant aux enfants de chœur de la maîtrise.

L'évêque du diocèse nomma l'Allemand.

Quand il descendit de voiture, les cm-ieux et les flâneurs de la ville remarquèrent avec étonnement ce petit vieillard qui avait l'air d'appartenir à un autre siècle.

Fleisclimann portait de larges lunettes bleues, au travers desquelles se pouvaient voir de petits yeux perçants, quoique fatigués. Sa bouche large et très-mobile était rentrée par suite de la perte des dents; la lèvre inférieure aimait à se reposer sur la lè\Te supérieure, et donnait un aspect satyrique à la physionomie. L'Allemand ôta son chapeau à larges bords pour secouer la poussière qui y avait élu domicile pendant la route, et l'on put voir son front chauve sur le milieu, tandis que les oreilles étaient cachées par une touffe de cheveux plats et grisonnants.

Tl était vêtu d'un habit noir à la française et dun pantalon noir étriqué qui tire-bouchonnait autour de deux maigres jambes. Le tout était très-râpé.

— Tu es fatigué , mon petit Rosenblutt ? dit-il à l'enfant.

— Oh! le joli enfant, dirent les commères. — Est-il rose ! — Les beaux cheveux blonds ! — Il a l'air si doux ! — Quel ange du bon Dieu !

Si les mères n'ont jamais entendu de plus suave musique que les compliments que Ton adresse à leurs enfants, il n'en fut pas de même pourFleischmann. Il avait attendu patiemment qu'on lui donnât sa boîte à violon ; quand il l'eut, il se tourna vers les femmes et fit une grimace qui valait un coup de dent ; après quoi il marcha très-vite vers le presbytère, tenantà la main l'enfant.

— Avez-vous vu sa mine à cet homme? dirent les commères.

— J'ai cru qu'il voulait nous avaler.

— Pauvre piau Jésus, je le plains d'avoir un père pareil.

34 GRAx\DEUR ET DÉCADENCE

— C'est donc son père? On ne s'en douterait pas.

Le lendemain Fleisclimann était installé dans un logement qui attient à la cathédrale. Ce logement consiste en une grande galerie de pierre très-obscure , qui conduit à une petite pièce humide au rez-de-chaussée. Derrière cette pièce se trouve une salle immense , soutenue par des pihers gothiques, qui sert de maîtrise.

Un petit jardin, où poussent des pavots communs qui pullulent avec de mauvaises herbes, était destiné à égayer cette triste habitation.

Le curé vint rendre visite à Torganisto.

— Comment vous trouvez-vous ici, monsieur Fleischmann ?

— Trop bien, dit-il d'une voix aigre et stridente... la musique me console de tout.

— Sivousvouhez faire arranger le jardin, je poun'ais vous envoyer mon jardinier?

— Oh! je n'aime pas les fleurs... Rosenblutt non plus... Il lui faut de la musique ci l'enfant.

Rosenblutt courait déjà dans le jardin.

— A propos d'enfants . dit Torganiste , combien en avèz-vous qui chantent ?

— Nous avons douze enfants de chœur ; de plus, diverses personnes pieuses envoient à la maîtrise leurs enfants qui chantent aussi à la messe.

— Bon, dit Fleischmann.

— Pour plus de renseignements, je vais envoyer chercher Bruge, le serpent de la cathédrale, qui est chargé par intérim des enfants de chœur.

— Monsieur l'archidiacre, je vous demanderai une

faveur. Je ne peux jouer de 1" orgue qiia parfaitement isolé. . . Je désii'e avoir seul la clef de la porte qui y mène ; je ne reçois personne...

— Quelques fidèles ont leurs cliaises aux orgues et il > en ont pris l'habitude...

— La musique, dit Fleisclimanu... Impossible... impossible... la musique. Je n'aime pas qu'on voie mon jeu.

'■ — Si vous y tenez absolument ; cependant ii vous faut un homme pour souffler.

— JN'on, pas besoin... le petit me suffit.

— Comment, vous fatiguez un enfant aussi jeune, aussi gentil ?

— Hein 1 dit Fleischmann qui semblait ne pouvoir entendre parler de Rosenblutt ; ça me regarde... ii le faut pour sa santé, au petit.

L'archidiacre se retira fort étonné de la conversation d'un tel original. Peut après Bruge entra, le serpent sous le bras, smvi de ses élèves. J'étais du nombre; comme j avais de la voix, mes parents me faisaient sui\Te les cours de la maîtrise.

— M. Bruge, dit Fleischmann, vous êtes musicien, sazis doute?

— Oui, dit Bruge im peu embarrassé de cet interrogatoire à jjrùle-pourpoint.

— Qu'est-ce que vous apprenez à ces enfants ?

— Le plain-chant.

— Et la musique?

— Je ne la leur apprends pas...

— Ahl dit Fleischmann en soupirant, il n'enseigne pas la musique ! Gomment leur faites-vous chauler le plain-chant*^

— Je joue l'air sur mon serpent; les enfants suivent.

— Voyons... faites chanter ces enfants, que je connaisse leur force à ces marmots.

Bruge nous fît ranger en cercle et nous fit chanter un morceau. A peme commencé, Fleischmann, qui avait comme des attaques de nerfs, s'écria :

— Assez, assez ! Arrêtez !

Les enfants , effrayés par cette voix perçante qui dominait le chœur, se turent.

— Monsieur, dit Fleischmann à Bruge, j'en ai eiitendu assez, vous pouvez vous retirer maintenant... Quelle éducation ! Ils m'ont gâté la voix de ces petits.. . Tout est à refaire!... C'est bien^ monsieur, dit-il en reconduisant Bruge.

Et il revint en parlant toujours à lui-même :

— Ah! la musique... Ils ne savent rien dans ce pays. — I^oseiiblutt! cria-t-il, viens ici, viens vite.

Nous nous regardions tout effrayés. A l'ordinaire nous passions les répétitions à rire , à jouer, à faire mille tours au serpent ; mais ce petit homme maigre , avec sa bouche pincée et reraphe de colère, nous rendait plus silencieux que le plus terrible maître d'école.

Rosenblult accourut en tenant un papillon.

— Tiens , papa , vois donc ce que j'ai trouvé dans le jardin...

— Nous n'avons pas le temps , dit Fleischmann en embrassant les joues roses de l'enfant; apportez le violon. Et vous autres, attention! qu'on ne bouge pas! nous dit-il , vous allez faire la gamme chacun à votre tour.

Quand nous eûmes fait la gamme, il nous divisa en

trois groupes de cinq et il nous avertit que Rosenblutt conduirait les chœurs. Cela nous fit rire. Nous étions presque tous âgés de sept à dix ans, et le chef qu'on nous donnait paraissait avoir quatre ans à peine.

Rosenblutt revint avec un rouleau de musique et la boîte à violon. Il nous distribua les parties. Fleischniann donna l'accord et nous commençâmes à chanter.

Rosenblutt tout d'un coup se mit en colère :

— Eh! dit-il, gamins, il y a un bémol à la clef... Je souris en nous entendant traiter de gamins par le

petit Allemand. Fleischmann vint à moi :

— Ris encore, toi, je te mets à la porte... Quand Rosenblutt vous fera quelque observation , vous Técouterez ou sinon vous aurez affaire à moi.

— Oh! papa, dit Rosenblutt d'un ton suppliant, ils n'ont pas l'air méchant, les petits Français... ils chanteront mieux une autre fois, n'est-ce pas? me dit-il en venant à moi .

. — Oui, dis-je d'un air contrit...

— Vous pouvez vous en aller, en voilà assez pour aujourd'hui, poursuivit Fleischmann; revenez demain à la même heure . . nous essayerons de la musique plus facile.

Nous partîmes sans plus attendre , comme on pense , fort contents d'échapper à la tutelle du maître de chapelle qui nous paraissait si terrible.

LA PAROISSE SAINT-GPcÉGOIRE

La ville de M..., quoique petite, est divisée en deux paroisses : la paroisse Notre-Dame et la paroisse Saint- Grégoire. Notre-Dame est la cathédrale. Saint-Grégoire l'église.

Notre-Dame est un monument très-curieux du onzième siècle, mais dans un mauvais état de conservation. On craint qu'une tour ne s'abatte. Le conseil général du département, composé d'avocats en majorité, c'est-àdire de bavards ignorants et voltairiens. juge à propos à chaque session de ne voter aucun subside à la cathédrale. L'église de Saint-Grégoire, bâtie à la fin du quinzième siècle, a plus de chances de durée. La ville est trop pauvre pour allouer les moindres fonds à l'entretien de ses monuments ; aussi Notre-Dame est-elle obligée de vivre des aumônes des fidèles. Mais quoique la cathédrale réunisse dans sa zone un plus grand nombre de paroissiens . elle est loin d'être aussi riche et aussi bien entretenue que Saint-Grégoire , paroisse de la noblesse et de la bourgeoisie opulente.

M. .. est divisée pour ainsi dire en deux quartiers : l'un habité pai- les marchands , l'autre par It bourgeoisie riche et quelques familles nobles. Les marchands, beaucoup plus nomln-eux, appartiennent à Notre-Dame ; mais ils se préoccupent plus de leur commerce que de la cathédrale ; tandis que les bourgeois et les nobles fout constamment des quêtes destinées à enricliir la fabrique de leur église.

DUNE si: lu NE TTi:. 39

Ainsi la cathédrale, qui gouverne Téglise, est pauvre, au lieu que l'église, sujette de la cathédrale, est riche.

Il est facile de comprendre la lutte sourde qui existe entre les deux fabriques. Saint-Grégoire ne se contente pas d'insulter par son luxe à la cathédrale ; elle l'insulte par ses paroissiens, au fond gens pieux, mais poussés par la jalousie.

Si rarchidiacre a une chape neuve un jour de grande cérémonie , soyez sûr que le lendemain le curé recevra assez d'aumônes pour pouvoir échpser son supérieur.

Dans un salon de la paroisse de Saint-Grégoire , on s'inquiéta beaucoup, le lundi suivant, des débuts de l'organiste. M. Peinte jeune s'y trouvait avec son père. M. Mercier^ un des grands musiciens de l'endroit , qui chante dans les concerts au profit des pauvres , fut interrogé sur le nouvel organiste :

— Je ne suis pas assez connaisseur, dit-il, pour oser donner mon opinion sur cet Allemand. Je désirerais savoir ce qu'en pense M. Peinte père ?

— Madame Brodart la mère me disait, il y a quelques jours , avec beaucoup de justesse dans le raisonnement, qu'il était étrange d'avoir appelé ici un étranger.

— Oui, dit madame Fréminet^ chez qui se tenait la soirée, je ne sais pas s'il a du talent, l'organiste de la cathédrale, mais on dit qu'il est fou...

— Vous savez, reprit Peinte fils, il s'est très-mal conduit avec Bruge, le serpent; il l'aurait insulté pour ainsi dire .

— Ah! vraiment, répondit madame Frémiuet... - Le pauvre homme en était aux larmes.

— J'en parlerai à M. Caron, notre curé. 11 est très-

brave homme ; il le prendra comme serpent à Sainl-

Grégoire.

— Nous en avons déjà un.

— Ça ne fait rien, dit madame Fréminet, nous en aurons deux. . . quand ça ne serait que pour faire pièce à M. l'archidiacre.

— Je sais bien autre chose sur l'organiste, dit M. Peinte fils d'un air mystérieux; mais c'est grave.

— Dites toujours, monsieur Peinte.

— Cet Allemand, m'a-t-ou dit... Prenez garde... ce n'est pas moi qui voudrais en parler le premier. ..

— Peinte, tu as raison, dit le père, il ne faut jamais assumer sur sa tête la responsabilité d'une confidence dangereuse...

— Oh! monsieur Peinte, fit madame Fréminet, rien ne sort d'ici... nous sommes entre amis, d'ailleurs.

— Eh bien, cet Allemand, dit-on, est protestant.

— Oh! s'écria l'assemblée.

— S'il ne l'est pas. reprit Peinte, il doit l'être.

— Ils le sont tous dans ces pays-là , dit Peinte père.

— Et l'archidiacre, dit madame Fréminet, aurait findignité d'introduire dans son éghse un pareil homme... Ce serait par trop fort.

— Il ne manque pas de talent, dit M. Mercier.

— Le talent n'est rien, dit M. Peinte père, dans de pareilles circonstances.

— Et on lui confie des enfants, à ce protestant...

— Mais il les corrompra, dit madame Fréminet... Nous ne le souffrirons pas ; j'en parlerai à M. Caron, notre curé. Si M. Caron ne voulait pas avertir son su-

D'UNE SERIxNETTE. 41

périeur, car après tout c'est son supérieur, j'en écrirais plutôt à monseigneur l'évêque...

— Madame Fréminet, dit Peinte fils qui voyait à l'exaltation de la dévote que son secret allait courir les rues, je n'ai pas affirmé, permettez, qu'il était protestant...

-^ Effectivement, dit Peinte p^re, mon fils a annoncé cette nouvelle sous une forme dubitative.

— Je ne dis pas, reprit madame Fréminet, que M. Peinte ait affirmé, mais moi j'affirme, je prends tout sous mon bonnet. M. le curé de Notre-Dame est capable de tout; mon Dieu, je ne lui en veux pas, c'est pour faire des économies. Il se sera dit : Un organiste protestant ne coûte pas aussi cher qu'un autre, prenons un organiste protestant.

— Dame! c'est juste, dit M. Peinte père.

— J'aurai des nouvelles, et, soyez-en sûr, le protestant ne restera pas longtemps ici.

l'orage gronde sur la ïête de fleischmann

L'organiste ne se doutait guère du trouble qu'il excitait dans la ville. Il était dans sa petite chambre noire, occupé à écrire une partition. De temps en temps un cri aigu sortait de sa bouche; sa plume alors s'arrêtait: sans doute l'inspiration lui faisait défaut.

Il regardait le petit ht dans lequel dormait Rosenblutt ; puis il se levait, parcourait la chambre à grands pas, embrassait l'enfant avec précaution pour ne pas l'éveiller, et se remettait à écrire.

Rosenblutt se réveilla et cria doucement : Papa. Fleischmann vint à lui :

— Tu veux te lever?

— Oui, papa, après que j'aurai fait la prière à maman Grete.

L'enfant se mit à genoux sur le lit, joignit les mains et dit :

— Maman Grete, j'ai encore bien dormi en pensant à vous. Maman Grete. je prie pour vous qui êtes dans le ciel en compagnie des anges. Faites que papa soit toujours heureux. Adieu, maman Grete !

Fleischmann, en entendant cette prière naïve, pleurait comme un enfant, car c'était pour lui un triste souvenir que la pauvre Grete qui lui avait été enlevée depuis moins d'un an. — Il s'essuya les yeux.

— Tu ne m'embrasses pas aujourd'hui, Rosenblutt? L'enfant courut vers son père qui couvrit sa figure de

baisers et de caresses.

— As-tu bien dormi? dit-il en passant ses longues mains amaigries dans les cheveux bouclés de Rosenblutt.

— Oui, papa, j'ai vu des anges qui donnaient un grand concert; ils avaient des violons, des flûtes, des cors comme tout le monde... Et puis le bon Dieu conduisait l'orchestre... C'était joH, joh... Après ça le bon Dieu a dit : Il me manque une voix pour faire les solos. parce que l'ange Gabriel est enrhumé; qui prendrons-nous pour le remplacer? Tiens, qu'il a dit à deux anges, vous voyez bien le petit Rosenblutt qui dort, allez-moi le chercher. Et ils sont venus en battant de lem-s grandes ailes.

D'UxNE SERINETTE. 43

Fleischmann tressaillit et serra contre lui son enfant dont le rêve l'effrayait.

— Et tu t'en es allé, dit-il, tu laissais ainsi ton vieux père sans lui dire adieu, méchant?

— Uh! dit Rosenblutt en faisant une petite moue enfantine aussi jolie qu un sourire de jeune fille; je ne t'oubliais pas, va... attends un peu la fin. Les deux anges avaient approché leurs ailes et je m'étais assis au miheu. Ahl que j'étais bien, mieux qu'en balançoire. En route, ils me contaient des histoires comme maman Grete m'en contait. Nous arrivons au paradis. Il est beau, va, le bon Dieu, avec une grande barbe blonde et sa robe bleue. — Il m'a dit bonjour, le bon Dieu. Je lui ai dit bonjour aussi. — Chante-moi quelque chose, a-t-il dit. Moi, je n'avais pas peur, je lui ai chanté de ma plus belle voix l'air de Francesco Rosello que maman Grete aimait tant. Le bon Dieu a tapé dans ses mains de joie. — Tu resteras ici, a-t-il dit. — Je veux bien, bon Dieu; mais papa Fleischmann sera bien désolé de ne plus me voir. ■ — Le bon Dieu a réfléchi une petite minute. — Je le ferai venir ici avec toi ; es-tu content? — Oh ! je crois bien, bon Dieu, avec ça papa pourra vous rendre des services : il est un peu fort sur l'orgue, allez... Alors je me suis réveillé...

— A la bonne heure, reprit Fleischmann. Je veux bien que tu ailles en paradis, mais avec moi.

— Tu sais bien, père, que je t'aime trop pour te quitter.

— Bien... Dis donc, Rosenblutt, veux-tu venir à l'orgue répéter le grand morceau pour la fête de la Toussaint. C'est que nous serons seuls dans l'église, personne

ne viendra d'aussi matin et nous répéterons plus à notre

aise.

— Je yeux bien, dit Rosenblult.

Fleischmann se rendit à l'église Notre-Dame par un escalier de pierre qui y conduisait sans sortir de la maîtrise. Le père et l'enfant traversèrent la nef et arrivèrent sous l'orgue, monument remarcpable de la fur du dixseptième siècle. Deux cariatides en bois, largement sculptées, supportent le buffet.

Fleischmann s'assit au clavier, pendant que Rosenblutt emplissait de vent les soufflets.

L'église Xo Ire-Dame, par sa nef élevée et son architecture intérieure d'un gothiciue léger, se prête favorablement à la musique de l'orgue.

Fleischmann commença. C'était un morceau d'un grand compositeur, Holljrecht. Le prologue débutait par mi andante maestoso grave qvii invitait au recueillement. Rosenblutt chantait, lui, un motif d'une pureté et d'une simplicité que comprennent si bien les compositeurs allemands. Peu à peu le mouvement devint plus vif... Un duel s'établit entre la voix et l'orgue. Les notes les plus douces de l'orgue le cédaient en douceur à la voix de l'enfant. Quand les basses formidables de l'instrument emplissaient l'éghse de leurs accords, la voix de Rosenblutt tranchait par son timbre mélancohque sur les accompagnements vigoureux de l'orgue.

Pendant cette répétition qui durait depuis une heure, M. Peinte llls était entré chez l'archidiacre, en lui faisant demander un moment d'entretien.

M. Peinte fils demeurait dans une rue qui est située au milieu de la ville, et qui fait partie par un bout de la

paroisse de Saint-Grégoire et par l'autre de la paroisse de Notre-Dame. Depuis vingt ans M. Peinte se trouvait dans le plus grand embarras , ne sachant au juste à quelle paroisse il appartenait.

N'ayant jamais pu s'éclaircir sur ce point de conscience, il avait adopté un système timide ; ainsi qu'on dit dans le langage usuel, il ménageait la chèvre et le chou. Un dimanche M. Peinte allait entendre les offices à Saint-Grégoire; le dimanche suivant à Notre-Dame. Dans cette communauté d'éghses, le plus fâcheux pour M. Peinte était de donner deux fois le pain bénit — comme il est d'habitude dans la province — pendant que ses concitoyens ne le donnaient qu'une fois. Pour les aumônes, la même chose. M. Peinte fils versait en même temps dans la bourse des deux paroisses.

Il avait mal dormi en songeant à son indiscrétion de la veille, à la soirée de madame Fréminet. Donc, pour calmer sa conscience, M. Peinte fils se leva de trèsgrand matin et alla rendre compte à l'archidiacre de ce qui allait sans doute arriver.

L'archidiacre , h©mme d'esprit , instruit , qui riait même des petites jalousies des paroissiens de l'abbé Caron, écouta gravement les confidences de M. Peinte.

— Vous avez eu tort, dit-il en le reconduisant, d'avoir répandu des bruits qui peuvent nuire à votre prochain ; mais votre faute doit être pardonnée puisque vous vous en repentez.

Aussitôt après le départ du prudent Peinte, l'archidiacre se rendit à la maîtrise. Se doutant que l'organiste était à l'éghse, il y entra. Maître Fleischmann répétait une seconde fois le morceau d'Holbrecht.

46 GRANDEUR ET DEGADENGf

Surpris par cette musique admirable, l'archidiacre s'arrêta sous l'orgue, le cœur baigné d'harmonie. L'organiste l'avait prévenu qu'il ne jouait que de la musique allemande, la seule musique, avait-il dit; et le prêtre s'étonnait que le protestantisme, cette rehgion froide et sévère, pût amener des inspirations aussi chrétiennes que celles dont il jouissait en ce moment.

La voix de Rosenblutt, cette voix céleste qui n'avait rien du timbre ordinaire des enfants de son âge , cette Toix mystique, Tétonnait. Courbé sousl cette musique imposante, l'archidiacre était plongé dans un monde de pensées, lorsque Fleischmann, en descendant des orgues, le tira brusquement de ses réflexions.

— J'ai à vous parler, lui dit-il.

— A moi ? dit Fleischmann.

— Oui : venez avec moi au presbytère.

— Vous avez entendu ce morceau? dit Fleischmann.

— C'est la première fois que je me suis senti aussi ému par la musique.

— Vous autres Français, reprit l'organiste, vous n'entendez rien à la musique religieuse... Ah ! si vous connaissiez tous nos grands maîtres...

Ils étaient arrivés à la porte de la maîtrise.

— Je reste à jouer dans le jardin, dit Rosenblutt.

— Oui , et sois sage. Je ne serai pas long à revenir.

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