CHAPITRE X
Argent (suite). — Amalgamation Herzog. — Krôhnke. — Rosicler ou arseniosulfure d'argent. — Huantajaïte. — Probabilités d'une minéralisation sous une couche d'eau. — Mines de sulfate de fer.
La métallurgie de l'argent a, dé tout temps, été très perfectionnée au Chili, comme au Pérou et en Bolivie.
L'amalgamation, quand elle était possible, c'est-à« dire quand la nature du minerai s'y prêtait, par exemple lorsqu'il était en partie décomposé aux affleurements, sous les actions atmosphériques, a été longtemps le seul procédé employé. Elle entraînait d^assez fortes pertes en mercure comme en métal précieux.
L'amalgamation^ cette branche de la métallurgie, a fait au Chili un progrès notable, dont il faut dire quelques mots.
En 1864, un Français, nommé Herzog, réussit, dans l'usine qu'il avait construite à Copiapo, l'amalgamation de minerais d'argent, jusqu'à présent rebelles à cette opération, à cause des minéralisateurs, comme Tarsenic et l'antimoine qu'ils renfermaient. On sait que parmi les ad-
ditions nécessaires à ramalgamation, le magistral a été imaginé au Mexique au xvii® siècle. C'est un mélange de sulfate de cuivre et de sulfate de fer, obtenu par la calcination ménagée de sulfure mixte de cuivre et de fer. Herzog^ s'appuyant sur ce que cette addition né produit son effet qu'en présence du sel marin ou chlorure de sodium, et qu'on ne voit pas bien que le sulfate de fer y ait une influence, eut l'idée originale de faire un mélange de sulfate de cuivre pur avec du sel marin (vraisemblablement à la suite d'expériences probantes, qui lui montrèrent l'inutilité du sulfate de fer). En ajoutant du cuivre métallique I il obtenait un composé cuivreux insoluble, le sous-chlorure, qu'une lessive chaude de sel marin rendait de nouveau soluble. L'auteur y ajoutait aussi de l'amalgame de zinc, qui semblait plus empirique et qu'il supposait plus instinctivement jouer un rôle utile.
Les résultats obtenus, en soumettant, à ce réactif, différents minerais réduits en poudre impalpable pour augmenter le contact, puis transformés en boue susceptible d'être entraînée par un courant d'eau pour venir se déposer dans une fosse, se montrèrent très remarquables. Sur ces entrefaites, Herzog tomba malade, devint fou; il ne tarda pas à mourir, et on dut liquider son établissement. Un certain Krôhnke^ danois d'origine, et qui remplissait, à Copiapo, les fonctions de vice-consul d'Allemagne, qu'il cumulait avec sa profession de pharmacien, avait quel- j
ques connaissances, sinon métallurgiques, du moins chimiques.
Dans des conditions avantageuses pour lui, mais nécessairement ruineuses pour la famille du malheureux Herzog, Krôhnke se rendit acquéreur de l'usine de Co-
piapo. Il y trouva, probablement, des notes de l'inventeur, dont il connaissait en partie les travaux et les résultats ; il acheta là les plaques de cuivre, qui servaient à Herzog à transformer le chlorure de cuivre en sous-chlorure. Krôhnke se procura, il n'est pas douteux, l'aide d'un des ouvriers qui collaboraient au travail du métallurgiste français. Il prit un brevet^ que la législation du pays lui permettait de laisser secret pendant les douze ans de toute sa durée. Le rapport d'un expert, qu'on paie, et auquel on raconte aisément ce que Ton veut, suffit pour l'obtention du privilège.
Nous avons eu la curiosité de nous procurer ce brevet tombé dans le domaine public et appliqué, comme il doit l'être, par des métallurgistes de nos amis. On ne saurait imaginer rien de plus prétentieux et de plus vague ; on sent que cette obscurité est voulue, pour détourner les concurrents de la connaissance du véritable procédé. Il attribuait, à des actions électriques inconnues et très discutables, les réactions chimiques véritables que Ton peut considérer maintenant comme très claires et très simples.
Quoiqu'il en soit, Krôhnke fut très habile ; au lieu d'exiger une redevance par tonne de minerai traité, ce qui aurait pu amener des fraudes et des discussions, il Achetait les minerais d'argent pour son compte, et il les traitait dans son usine de Copiapo, ou dans d'autres qu'il construisait^ si l'affaire en valait la peine. Il pouvait, d'ailleurs, offrir de ces minerais un bon prix pour le vendeur; parce que, étant difficiles à traiter, ils trouvaient péniblement un acheteur, et que le déchet auquel donnait lieu la méthode de Herzog était moindre que celui de tous les autres procédés.
En tenant le procédé secret pendant assez longtemps, il fit une grosse fortune, mais en raison du nombre important d'affaires de traitement, qu'il entreprit à la fois^ il dut forcément prendre des collaborateurs, qui apprirent plus ou moins vite la méthode Krôhnke, puisque c^est ainsi qu'on l'appela. Quand il se considéra comme suffisamment riche, il retourna en Danemark, sans s'occuper des élèves qu'il avait faits involontairement, et dont quelques-uns existent encore au Chili. Nous avons vu l'un d'eux employer cette méthode pour le traitement des résidus d'amalgamation, onrelaveSj de minerais de Chaiiarcillo, qui se trouvaient dans un faubourg de Copiapo, entre les mains du dernier des Gallo. Leur teneur en argent, qui était de 800 grammes à 1 kilogramme par tonne, permettait d'en extraire 60 à 70 pour 100, pour ne laisser, dans les nouveaux résidus, au plus, que 300 à 400 grammes d'argent par tonne, qu'on ne pourrait maintenant capter que par une fusion plombeuse bien conduite suivie d'une coupellation. Les frais seraient, il est à craindre, un peu élevés, en raison du cours actuel de l'ai;gent, qu'on doit considérer comme ayant baissé de 50 pour 100 relativement à son ancien prix.
Parmi les minerais d'argent qu'on rencontre fréquemment au Chili, se trouve le rosicler. C'est un arsénio-sulfure d'un rouge vif, translucide quand il n'a pas reçu l'action de la lumière, connu au Mexique et en Europe sous le nom de proiLStite. La mine de Chanarcillo a été célèbre par Tabondance des échantillons de rosicler qu'elle a fournis. On en peut voir de très beaux exemplaires au musée minéralogique de l'Université de Santiago, à l'École des mines de Copiapo ; et le plus bel ensemble fait partie
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de la collection particulière d'un habitant de cette viUe» Un minéralogiste italien de beaucoup de talent, JRaimondij qui a illustré sa patrie adoptive, le Pérou, a fait connaître un autre minerai' d'argent très curieux. Dans la mine de Huantajaïa, proche d'Iquique, se rencontrait quelquefois un minéral ressemblant à du sel marin, qui, sous l'action de l'humidité, prenait une couleur laiteuse et se dissolvait facilement. On lui donnait le nom de lechedor (pierre de lait). Raimondi, constatant qu'à la lumière cette couleur laiteuse passait au violet et au brun noirâtre, reconnut à l'analyse que c'était un chlorure d'argent et de sodium, auquel il donna le nom de huaintajaîte.
Dans la dissolution du chlorure d'argent par le chlorure de sodium, par le lessivage des minerais d'argent chlorurés, on connaissait la production d'un chlorure double d'argent et de sodium, dont le métal précieux pouvait ensuite être précipité par le cuivre. Ce sel double ne renfermait que 1 pour 100 environ d'argent, tandis que la huantajaïte avait près de 10 pour 100 de ce métal. Raimondi démontra, par l'expérience, que la pression pouvait amener le chlorure double d'argent et de sodium, à la teneur en argent que donnait la huantajaïte. De là à admettre que ce minéral avait dû se former sous une forte pression produite par une épaisse couche d'eau de mer, il n'y avait qu'un pas.
D'un autre côté, on découvre, en certaines régions du PéroU| des couches d^anglésite ou de plomb sulfaté, de plusieurs mètres d'épaisseur, tandis qu'en Europe, par exemple, ce minéral n'existe qu'en légers enduits sur le sulfure de plomb. Il était donc naturel d'admettre que ce produit provenait, au Pérou, d'une oxydation autrement intense,
par exemple sous Taction de vapeurs de sulfure de plomb , sous une masse d'eau qui se serait retirée ou évaporée.
On peut, aussi, rapprocher la formation de V&tacamite ou oxychlorure de cuivre au sein d'hydrate de peroxyde de fer, de ce qui pourrait se passer sous une couche d'eau de mer par des effluves de sulfure de cuivre et de fer.
C'est ainsi que les minéralogistes ont été conduits, à la suite de Raimondi, à s'expliquer la formation, dans le désert d'Atacama, de minéraux oxydés particuliers, où la présence de la mer semble indiquée.
Nous citerons le sulfate de cuivre et de sodium, auquel on a donné le nom de krôhnkite et qui se présente aux environs de Calama, à Chuquicamata.
Le sulfate de cuivre ordinaire et le sulfate basique où hrochantite^ qui existe dans la même localité, pourrait avoir la même origine.
Il en serait de même de la mine si curieuse de sulfate de fer qu'on rencontre avant d'atteindre Galama, et que nous avons étudiée. Elle n'a pas été assez travaillée en profondeur pour qu'on puisse affirmer qu'elle recouvre un gisement pyriteux, mais c'est possible. En tout cas, il est probable que ce gisement intéressant a été produit par l'arrivée de vapeurs de sulfure de fer sous une épaisse couche d'eau. Ce sulfate, de couleur violette et transparente^ est insoluble dans l'eau ; il a pu rester là, à peine couvert d'une couche terreuse, et il forme des monticules qui font saillie au-dessus de la plaine sur une surface de plusieurs hectares. Ce gisement n'est pas exploité ; quelques excavations sans importance ont permis aux Indiens, avant la conquête, d'en extraire une matière qui, transformée par la calcination en peinture rouge (rouge d'Angleterre),
leur servait d'ornement. Il existe auprès de Mejillones, sur la côte, d'autres gisements de sulfate de fer, remarquables par leur diversité de couleur qui peut correspondre à quelque variété dans leur composition.
Ce qu'il y a de plus curieux, dans ce genre, c'est la mine de Tierra Amarilla, également dans TAtacama, à quelques kilomètres de Gopiapo. Elle appartient à la Société indVrStrielle d'Atacama^ qui a une fonderie de cuivre tout proche. La partie supérieure, composée de deux variétés de sulfate de fer, la copiapite et la coquim^ bite, est comme le chapeau de fer d'une mine de pyrite de fer dont quelques parties renferment 10 pour 100 de cuivre, et dont on fait l'exploitation pour Tusine voisine. Là, il est évident que l'oxydation n'a été que partielle, puisqu'il reste de la pyrite en profondeur.
On voit, par ces différents exemples, que le faciès de la minéralisation de TAtacama est assez particulier, et tout porte à croire que la présence de couches épaisses de liquide, eau, et plus probablement eau de mer, y a joué un rôle important. C'est d'autant plus intéressant, qu'actuellement, on ne rencontre plus de traces de ces inondations dans ce pays de la sécheresse et de la soif. Avant l'état actuel, il existait, comme nous l'avons dit, des restes de lits de torrents ; à travers les cendres volcaniques, éléments constituants du sol, entre tous les pitons de nature porphyrique, ils s'étaient ouvert un passage.
Nous avons fourni une théorie sur l'origine volcanique probable du nitrate de soude. Ce qui vient encore l'appuyer, c'est qu'auprès de Sierra Gorda, nous avons trouvé du nitrate de soude comme remplissage d'un filon de galène avec blende et cuivre pyriteux, aux affleurements.