CHAPITRE VI
Conclusion. — Infériorité des voies de communication. — Nécessité de construire des chemins de fer. — Changements à apporter dans la base de l'impôt.
La langue officielle de la Bolivie est Tespagnol. Mais il est intéressant de noter que les Indiens, qui parlent l'ancienne langue des Incas, le quichua et son dialecte voisin VaymarBy ne semblent pas très versés dans la langue espagnole qu'ils pratiquent difficilement. G*est probablement parce que beaucoup de Boliviens parlent^le langage des indiens, que ceux ci n'apprennent guère l'espagnol. De même que l'aymara, le quichua a une sonorité peu agréable ; les mots renferment beaucoup de consonnes initiales qui donnent lieu à des aspirations plus pénibles que dans le milieu des mots.
Nous avons déjà fait remarquer la prédominance de l'élément indien sur les blancs ; dix fois plus d'Indiens qui ne parlent pas l'espagnol et d'une culture limitée, pour un blanc seulement qui n'est pas toujours grand clerc.
Il faut se souvenir, également, de la configuration spé-
ciale du pays, qu'on n'atteint qu'après s'être élevé par les passes de la Cordillère des Andes, au-dessus de 3.000 mètres, ou en franchissant des contrées désertes, d'un accès difficile, comme par les frontières de la République Argentine, du Paraguay ou les forêts vierges du Brésil.
Une des premières conditions de tout progrès consisterait à appeler une émigration puissante, pour restreindre la prédominance de l'élément indien et sauvage et augmenter le nombre des blancs. Mais pour la rendre possible, il faudrait améliorer les voies de communication, supprimer les transports de marchandises à dos de Uama, de mulet ou d'âne, et réduire l'équitation à un minimum ; avec cela percer partout des routes charretières et les bien entretenir. Il y a bien, après les dégâts des pluies d'hiver, une certaine prestation indienne pour l'entretien des chemins : mais c'est une plaisanterie ; on voit bien des caciques avec leur canne de commandement conduisant leurs compatriotes, mais la route n'existe pas en général; c'est le lit d'une rivière ou d'un torrent. De sorte que tout l'entretien des routes se réduit à déplacer les plus gros cailloux, de manière à frayer un passage aux voitures ou aux chevaux. Le premier travail consisterait à créer d'abord des routes indépendantes des torrents ou des rivières, à traverser celles-ci par des bacs ou mieux par des ponts. La viabilité serait ainsi assurée en toutes saisons de l'année, au lieu que, dans les conditions actuelles, il faut compter près de six mois pendant lesquels les communications sont impossibles, à moins d'aller à cheval, et encore, au risqua de se noyer en traversant les rivières débordées.
Nous nous trouvions, au printemps, à Sucre^ l'ancienne
capitale diplomatique ; nous eûmes l'idée de faire, au retour, le trajet par Potosi et Huanchaca, en voiture, tandis qu'en allant, nous avions fait le trajet à mule. On nous prit, pour les 200 kilomètres à parcourir, quelque chose comme 300 francs ; et, au quart du trajet, nous trouvâmes la voie interrompue, sur une côte, par les éboulements du chemin. Il nous fallut faire exécuter, nous-mème, la réparation de la route et y rétablir la circulation. On voit comme les voyages sont commodes au sortir de la mauvaise saison !
Quand on sait ce que coûte rétablissement d^une bonne route et son entretien, on se dit qu'il vaut mieux faire un effort et créer tout de suite un chemin de fer. En Bolivie, comme en Âtacama, le terrain nécessaire à la voie ne coûte pas grand'chose, mais les travaux d'art y seront en général plus coûteux que dans la Pampa.
Nous espérons très vivement que la Bolivie comprendra la nécessité d^établir des lignes de chemins de fer ; il les lui faudrait malheureusement nombreuses, plus nombreuses encore, bien certainement, qu'au Chili.
La difficulté est de résoudre le problème financièrement. Comment y réussir avec un trésor qui ne reçoit pas, par an, des impôts supérieurs en totalité à vingt millions? Dans Taffairede la compagnie minière de Huanchaca, le congrès a bien eu l'idée ingénieuse, avant de donner Tautorisation de créer la ligne de Pulacayo à Uyuni et Calama, d'imposer la construction de la voie d'Uyuni à Oruro. Le pays a été ainsi doté, sans bourse délier, de son premier chemin de fer d'utilité générale. Une aussi avantageuse occasion ne s'est pas représentée. Les compagnies étrangères, susceptibles d'entreprendre la construction des chemins de fer
qui, avec si un réel profit, pourraient parcourir la Bolivie, demandent comment on les paiera. Il n'y a rien dans le trésor; les quelques millions que donnent les impôts et les douanes sont absorbés par Tarmée et les fonctionnaires, et comment trouverait-on à emprunter quand on a la réputation d'être pauvre, de ne pas toujours ménager les étrangers, de violer les relations diplomatiques (1) ? Les impôts nouveaux ont de la peine à être acceptés ; ainsi, par exemple, il y a une taxe de 10 centimes par quittance et reçu ; on n'y tient pas la main. Chacun rejette, autant que possible, les impôts sur le dos de son voisin. Ainsi que dans beaucoup de pays, Timpôt est indirect, comme les douanes, par exemple ; mais la contrebande nous a semblé florissante et tout le monde s'en mêle. Des parents des ministres se font nommer directeurs de n'importe quoi dans les douanes à Oruro : ils se font payer une rente par les commerçants, sont en état d'ivresse dès huit heures du matin, et laissent entrer des trains entiers de contrebande. Les employés du chemin de fer d^Antofagasta sont Chiliens ; ils reçoivent, aux stations où ils commandent, des wagons entiers d'alcool, qui disparaissent dans la nuit, sur le dos des Hamas, sans payer les droits de la douane. Ou bien encore, ils font le commerce clandestin du vin, qu'ils reçoivent sans payer de fret ni de douane, et viennent vendre des pièces au rabais, faisant concurrence déloyale aux commerçants du pays.
Malgré cette détresse et ces fuites dans les finances publiques, on peut voir à Sucre, l'ancienne capitale^ les
(1 Jusqu'à ces dernières années, l'Angleterre ignorait systématiquement le gouvernement bolivien, et lar^France n'avait qu'un consul général à La Paz.
équipages des directeurs de mines d'argent, des chefs de maisons de banque, ou d'anciens diplomates, qui ont représenté la Bolivie à l'étranger, se rendre aux courses de chevaux, avec toute l'apparence du luxe.
Il faudrait des impôts nouveaux qui frapperaient, non pas les seuls Indiens, comme le fait le droit sur Talcool, mais les propriétaires du sol, banquiers, commerçants ; et une fois les voies de communication créées grâce à ces impôts, il deviendrait possible de s'occuper de l'immigration étrangère, ce qu'on n'a pas songé à faire jusqu'à présent, puisqu^il n'y avait pas moyen de lui assurer du travail et des débouchés pour ses produits.
Si la Bolivie veut, en résumé, trouver le concours des capitaux étrangers pour la construction de ses chemins de fer, il importe qu'elle sache leur offrir les garanties nécessaires. Son avenir est donc, sur ce point, entre ses mains^
Ce ne sont pas les richesses naturelles qui lui font défaut; nous les avons énumérées : elles abondent. Il ne reste qu'à pouvoir les exploiter. Le jour où cette difficulté sera résolue, il y aura place en Bolivie pour une immigration considérable^ qui ne se limitera pas, comme à l'heure actuelle, à quelques commerçants.
Rien n'empêchera alors la Bolivie de connaître une prospérité au moins égale à celle de l'actif et industrieux Chili.