‹ Chili; le ChiliChapitre 17 sur 22 · S0 RE TOI R · texte numérisé non relu

S0 RE TOI R

Après «ivoir fait choix d'un guide dont les traits semblaient intelligents et la mise presque convenable 9 quelques passagers du Niger, au nombre desquels je figurais moi-même, se mirent en devoir de prendre terre. Mais à peine débarquée, notre petite troupe eut à subir l'assaut de bandes nombreuses d'indigènes. Tous voulaient nous conduire ou gagner du moins quelque argent. Notre guide avait beau les tancer d'importance... ils s'attachaient à nos pas, s^empressant, grimaçant et parlant tous ensemble! Quelques mots de français, et quel français (le seul après tout qu'ils aient pu apprendre, fait de mots empruntés au vocabulaire du soldat doublé de celui du marin)! étaient dans ces bouches de nègres d'un effet comique et bizarre. Il n'est pas jusqu'aux plus petits moricauds qui ne nous disaient, fourrés, la main tendue, dans nos jambes : « Donne deux sous, dis donc, camarade. »

Après avoir éliminé la plus grande partie de

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celte foule parasite, nous fîmes, suivis du reste et précédés de notre guide, la traversée de la bourgade. Notre but n'était pas do la visiter le soir même, car la nuit s'était faite entre temps sur Dakar, et cet endroit, privé de tout système d'éclairage, ne se trouvait pas en ce moment dans des conditions favorables. Mais nous avions le projet de consacrer notre soirée à une visite officielle, en allant, tout frais débarqués, rendre nos hommages au roi de Dakar.

Après avoir longtemps suivi des allées de sable que bordaient çà et là des huttes d'aspect misérable, nous pénétrâmes dans un enclos vaste et sombre, où brusquement le guide nous arrêta en nous criant: « Le roi ! » Il était temps vraiment : un pas de plus, nous marchions sur Sa Majesté noire.

Accroupi sur une natte et fumant un vieux calumet, de moitié, nous parut-il, avec un de ses grands dignitaires, le roi mit à nous recevoir une majesté vraiment peu en rapport avec ce

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que semblaient promettre sa personne et son entourage. Il ne parle pas le français , ou du moins il aflecte de devoir user d'interprète.

Après réchange des compliments d'usage Je pris sur moi de lui demander de nous montrer sa case. Il parut fort flatté et, se levant, s'empressa de nous en faire les honneurs. C'est une méchante hutte de vingt pieds tout au plus sur quinze. Au fond est une petite natte étendue sur trois planches. Ce lit royal s'élève à quelques pieds du sol et compose à lui seul tout l'ameublement du palais. La décoration des panneaux, est heureusement moins sommaire.

11 y a là des armes bizarres, des colliers précieux, des talismans de tout genre, mais le tout suspendu sans ordre, pêle-mêle, avec des airs de vestiaire. Pour éclairer la pièce (luxe suprême!), un chambellan sans doute nous précède, portant un bout de bougie planté sur un goulot de bouteille!

Le roi, qui ce soir- là était de très-joyeus

humeur, nous conduisit ensuite à son petit jardio, puis aux cases voisines, où il poussa la gracieuseté jusqu'à nous présenter à ses femmes ainsi qu'à sa cour. Ses femmes, presque jolies, étaient au nombre de quinze. Entre toutes brillait la reine du moment, femme de haute stature et paraissant merveilleusement douée sous tous rapports.

Etrange souveraine! tandis que je Tadmirais dans un respectueux silence, elle étendit vers moi un bras délicieusement moulé de marbre floir, que, du poignet à Tépaule, cerclait un étalage de bracelets d'argent tournés en spirales et torsades. Je fus naturellement quelque temps à comprendre qu'elle me priait d'en choisir un sur place, ce qu'aussitôt je m'empressai de faire. Je fus récompensé d'abord par un sourire..., mais qu'on juge de ma surprise quand notre guide, sur un mot de la reine, me dit : « Donnez tel prix ! » Je dus nà'exccuter, et tendis à la souveraine le montant du bracelet

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que j'estime avoir payé fort cher. Instruits par mon exemple, mes compagnons n'eurent garde d'accepter à leur tour les offres de la reine..., et nous primes congé en suivant l'étiquette de cette étrange cour, e' est-à-dire remettant discrètement tour à tour dans la main tendue du monarque une pièce de deux francs, tribut que, parait-il, sont tenus de lui payer ceux qui viennent le voir, et qui constitue presque seul la liste civile que le gouvernement français reconnaît à ce souverain noir.

L'école du soir des petits marabouts, qui se tenait en plein air à proximité du palais, reçut aussi notre visite! Là nous vimes, accroupis à Tentonr d'un grand feu qui seul éclairait leurs travaux, une centaine de petits moricauds. La plupart étaient nus, et tous portaient le signe distinctif de lecr future profession : la tête était complètement rasée, sauf une mince calotte de cheveux au sommet, permettant de former deux petites tresses droites, l'une sur le

)ûne et l'autre sur le front. C'est par là, peaieDl-ils, que le Prophète, après leur mort, les saisira pour les mener au paradis de Mahomet. Chacun d'eux, en ce moment, armé d'une large écorce que des sigaes cabalistiques remplissaient de bas en haut, apprenait tour à tour un verset du Coran qu'il récitait ensuite à haute yok. Intéressants et gentils petits êtres ! Ils y allaient de tout cœur, et notre présence autour d'eux, bien loin de les troubler, ne parvint ^^me pas à les distraire un moment!

Que pouvaient voir ou faire encore dans l'obscurité absolue de cette chaude nuit d'Afri- ^e, les passagers du Niger en promenade à Mar? Rien sans doute..., et déjà nous allions ^%âgner le bateau, lorsque nous vint une superbe idée, rapidement conçue, tout aussitôt ^î^écutée.

Sn effet, allumer un grand feu sur la plage, donner le mot d'ordre à notre guide, faire prendre au village un chiffre respectable de

torches et de falots, augmenter d'une troupe nombreuse celle qui déjà nous suivait; bref, improviser un bal nègre la nuit sur le sable africain..., tout cela fut pour nous Taffaire de quelques instants.

Les nègres prennent vite à l'idée de danser; et lappât d'une pluie de gros sous, dont ils se montrent excessivement friands, les décida, celte fois^ d autant plus promptement. Quant à l'orchestre, il fut vite trouvé; car il n'est guère ici de case où ne se trouve un nègre possesseur d un tambour, sorte de tronc creusé recouvert d'écorcesde bambou. Il le frappe alternativement d'une baguette et de la main, dansant souvent lui-même et imprimant aux autres le rhythme, tout d'abord très-lent, mais qui successivement se presse, se ralentit, redouble et passe pour finir à un degré d'effervescence qui tient de près à la folie. Les danses d'ensemble sont peu pratiquées par les noirs; mais voici plutôt leur façon de comprendre ce genre de divertis-

sèment. Au centre d'un cercle formé par la partie pour lors purement spectatrice, un ou deux sujets dansent, c'est-à-dire sautent, se démènent, cabriolent, gesticulent et grimacent au plus fort. Ils s'animent graduellement suivant leur propre excitation, celle de la musique ou celle encore de la galerie qui, d'un battement tie mains, accompagne le motif à cœur joie jusqu'à l'exténuement absolu des acteurs. D'autres alors leur succèdent..., et la fête commencée parait ne plus devoir finir. Durant tout le temps du bal régnent une animation et un tuûiulle extraordinaires, tandis qu'un étrange parfum, particulier à la race noire, s'exhale et saisit au gosier. 3,^^^^^ L&^

Quand, par l'effet de la curiosité ou de la presse des spectateurs, le cercle, à un moment donné, se trouve par trop rétréci, on n'y va pas de main morte pour l'élargir à nouveau II } a à cet effet un nègre armé d'un fouet qui en fait le tour intérieur au pas de course, distri-

buant sur les pieds qu'il rencontre de vigoureux coups de lanière. Et cette mesure de police sommaire parait à tous si naturelle, qu'un des nôtres, s'en étant trouvé victime à son tour, eut toutes les peines du monde à faire comprendre que, du moins pour sa part, il voulait rester en dehors de cette partie du programme. En résumé, ces danses sont curieuses peutêtre, mais je les tiens, au fond, pour hideuses et révoltantes; car, sans compter mille poses risquées, mille gestes fort peu convenables, ce sont de vraies danses d'animaux ou tout au moins de gens ivres. Aussi nous suffit-il d'une demi-heure à peine de ce spectacle écœurani pour nous déclarer satisfaits, et nous fûmes heureux de pou voir, ô iVigrer / regagner au plutôt tes modestes cabines, oii des rêves bénis ii retour et de patrie fort heureusement nous at* tendaient.

Nous passâmes encore à visiter Dakar la ma tinée du lendemain. Le jardin public est peti

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61 d'ailleurs mal entretenu, mais contient de curieux et de rares produits, notannnent de beaux ëchantillons du boabab, l'arbre géant d'Afrique dont parlent tous les voyageurs. Cet arbre est fort et touffu. Il rappelle le chêne et doit être précieux dans un pays oà l'ombre est fort appréciée ; mais il ne me parut mériter qu'en largeur la qualification de géant ; car il se termine en branches courtes repliées à l'entonr de son énorme tronc.

la visite des cases offre-un véritable intérêt. Elles sont le plus souvent groupées aumombre desixou buitet entourées d'uneclôlupe d'osier. Dune construction bizarre, elt^ ressemblent fort à des ruches d'abeilles, sauf le loit joliment 'l'esse eu parasol d'uDJonc fort, souple etmince ^ la fois. Elles ne contiennent que peu de place, le se composent jamais que d'une pièoe unique ^' cependant regorgent d'habitants. Là bai^ ■"'eut les enfants nus, tandis que leurs mè

des farines de différents genres. C'est la femme qui fait tout ici, ou peu s'en faut; rhomme, le plus souvent oisif , dort ou se repose.

Chaque groupe d'habitations est généralement la propriété d'un seul noir. Il y vit avec sa famille, qui comprend ses enfants, ses femmes et aussi ses esclaves ; car, chose extraordinaire ! il y a ici toute une catégorie de pauvres nègres qui, dans les prix de cent à trois cents francs^ constituent la propriété, la chose d'autres nègres auxquels malheureusement ce triste luxe est permis.

L'industrie de l'endroit porte principalemeDt sur les bibelots et ornements d'argent, tels que bracelets et bagues, dont les hommes parfois, mais les femmes surtout, se chargent immodérément les mains, les bras, souvent aussi les jambes et les pieds. Elles ajoutent à cela des colliers de perles, de corail ou de bois parfumés et de semences odorantes. Un petit bout d'une étoiïe grossière complète leur accoutrement.

Les hommes et les enfants sont chargés d'amulettes ou, comme ils disent, de gri-gris. Ce sont des talismans que les marabouts leur débitent et que, suivant les services qu'ils sont appelés à rendre, ils leur vendent différents prix. Il s'en trouve, en effet, depuis cinq sous jusqu'à dix et quinze louis, selon qu'ils préservent simplement des requins ou encore des coups de couteau, des balles, du poison ou, à la fois, de toute mort violente. Ils les portent suspendus au cou par de petits cuirs, et on les voit pendants par masses sur leur corps. Ce sont de petits sachets soigneusement fermés et dont eux-mêmes ignorent absolument le contenu. Il leur est formellement défendu de les ouvrir, de s'en séparer, de les échanger, de les vendre..., et il faut voir la confiance sans bornes, la foi profonde que ces objels leur inspirent!

Que dire, en terminant, de la température (jue les nègres trouvaient bien fraîche ce jour-

là et qui cependant donnait à Tombre une moyenne de trente-cinq degrés centigrades?

C'est de rigueur au Sénégal ! Bientôt, heureusement, le départ du Niger nous rendit un peu de fraîcheur.

Huit jours après, nous fîmes une courte escale à Lisbonne, où, en dépit de papiers de bord excellents, le service de santé nous retint en quarantaine sur le Tage.

Enfin, trois jours plus tard nous nous trouvions à rentrée de la Gironde, à Pauillac, où l'on nous transborda sur un steamer de moindre taille et d'un plus faible tirant d'eau qui nous permit de continuer la route sur Bordeaux.

L'un de mes meilleurs amis de Belgique, que ses fonctions diplomatiques ont fait vivre longtemps dans rAmérique du Sud, et qui fut plus d'une fois le compagnon de mes excursions dans ce pays lointain, le comte Charles d'Ursel, termine par une fine pensée son excellent ouvrage intitulé : Sud- Amérique. Cette pensée est

si juste qu'il ne m'en voudra pas de la reprendre pour mon compte et de dire, avec lui, en terminant ce dernier volume de notes qui résument à peu près mes dix-huit mois d*absence : « Après avoir parcouru , depuis le jour où j'ai quitté le pays, plus de dix mille lieues par terre et par mer, je reconnais qu'un des meilleurs moments du voyage est encore celui du retour. »

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