CHAPITRE X
Abords et passage du détroit. — Patagons et Fcugiens. — Retour par mer à Rio. — Traversée de l'Atlantique, du Brésil au Sénégal — La race noire d'Afrique — Nègres plongeurs. — Visite au roi de Dakar. — Les petits marabouts. — Improvisation d'un bal nègre. — Le village de Dakar et les cases des noirs. — Amulettes et gri-gru. — Retour à Bordeaux.
Je veux être, à l'endroit de mon retour en Europe, aussi concis que possible. L'uniformité monotone d'une traversée de près de quarante jours, où la plupart de temps on marche entre ciel et flots et hors de vue des côtes, ne réclame en efTet qu'un aperçu sommaire.
Or donc, voici comment ce long trajet se décompose. De Yalparaiso à Rio, parle détroit de Magellan, on compte dix-huit jours de mer et Ton franchit une distance de trois mille huit cent vingt-deux milles marins ; de Rio à Bordeaux, par les îles du Cap-Vert, c'est vingt jours et cinq mille trente-neuf milles, ce qui donne un total de trente-huit jours de mer et une distance de huit mille huit cent soixante et un milles.
J'ai assez longuement décrit dans un autre volume la baie féerique de Rio-de-Janeiro pour m'avoir pas à revenir ici sur cette merveille des merveilles de l'océan Atlantique. Mais l'iraposante traversée du détroit de Magellan et une escale de deux jours à la côte d'Afrique, au Sénégal, sont deux sujets nouveaux qui feront eu quelques pages les frais de ce dernier chapitre.
Le beau steamer Iheria, à bord duquel je pris passage, est de loin le plus grand de l'importante flotte qu'a lancée dans les mers duSud
la puissante Compagnie anglaise du Pacifique. De construction récente, puisqu'il ne fut achevé qu'en 1874, c'est un navire de six mille tonneaux et d'une force effective de huit cents chevaux-vapeur. Il mesure une longueur de cent (rente mètres, peut contenir mille passagers, et file d'ordinaire ses quatorze nœuds à l'heure.
Au sixième jour de mer (et de très-grosse mer), nous arrivions en vue d'une grande masse noire dont la tête élevée se perd souvent dans les brouillards. C'est la porte de Magellan, le cap Pilar, également connu sous le nom de cap des Tempêtes. En face, les falaises de la Terre deDt'solation, et plus loin, les montagnes de la Terre de Feu, marquent l'entrée du fameux détroit, dit de Magellan, iarge de plus de trente milles en cet endroit, mais qui va se resserrant au pomt de ne plus former bientôt qu'un chenal étroit et souvent dangereux où, la nuit, les navires sont contraints de stopper.
238 RETOIR.
Remarquez ea passant combien sont engageants ces noms de : cap des Tempêtes, Terre de Feu , Terre de Désolation ! Ils peignent les aspects sauvages de ces contrées, d'ailleurs presque entièrement abandonnées. Maisrintérèten est grand cependant pour celui, comme moi, qui ne fait que les traverser ; car les tableaux de nature les plus austères et les plus saisissants no laissent pas que d'impressionner on peut dire agréablement ceux qui n'ont pas à les subir longtemps. Or, deux courtes journées suffisent à la traversée du détroit, etle soleil, quiraremeot réclaire avant huit heures, s'en relire déjà vers quatre heures.
En ce mois de juin d'ailleurs, saison qui correspond à l'hiver de nos climats, les glaces et les neiges dont les pics sont chargés jettent un peu de clarté sur le sombre décor des rives du détroit. Dans quelques-unes des passes les plus resserrées, là où des deux côtés les roches presque verticales semblent s'être inclinées les
unes vers les aatres et avoir fait effort pour se rejoindre, des glaciers d'un bleu vif ou aux reflets d'argent tombent souvent en cascades jusqu'au niveau de l'eau. D'immenses champs de neige dessinent les formes abruptes des monts de la Terre de Feu ou font ressembler à des pommiers fleuris les arbres chétifs et rabougris qui composent à peu près toute la végétation de la basse Patagonie.
On appelle Patagonie cette vaste étendue de terre, en majeure partie composée de pampas, qui de la république Argentine va jusqu'au détroit de Magellan, ayant pour limites naturelles, à l'ouest la Cordillère, et à l'est l'Atlantique.
C'est encore actuellement un territoire presque désert ou du moins de population extrêmement clair-semée. Le commerce des peaux, auquel se livrent plus ou moins tous les naturels du pays, les ont à peu près tous mis en contact avec les blancs, et ils peuvent aujourd'hui compter, ou peu s'en faut, pour des êtres civilisés.
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De plus, une colonie chilienne dont FimportaDce s'accroît de jour en jour est venue s'implanter chez eux au milieu même du détroit. C'est Punta-Arenas, ou l'escale obligée de tout vapeur gagnant soit l'Atlantique, soit le Pacifique par Magellan. C'est un lieu de ravitaillement, et chaque Compagnie y a son dépôt de charbon.
On peut y visiter un grand établissement pénitencier où jadis Tut détenu le sire d* Araucanie, cet intrigant français qui, sous le nom d'Orélie P", excitait contre les Chiliens les tribus araucanes, à seule fin de capter ainsi leur confiance et de garder chez elles le rang suprême que de fallacieuses promesses lui avaient permis d'usurper.
Je vis à Punta-Arenas quelques spécimens patagons. Ce sont, ainsi qu'on les dépeint, des hommes de six pieds, pleins de vie, de santé, el taillés en Hercules. La couleur de la peau est d'un jaune tirant sur le rouge : l'œil est vif, et l'ensemble des traits passablement harmonisé.
Quoique doués de force , d'énergie , de courage, lesPalagons sont de nature douce et froide. Us passent à chasser le guanaco la meilleure partie de leur temps. Cet animal, qu'ils appellent kanacOy est le lama de Patagonie, dont ils mangent la chair et revêtent la fourrure, ayant soin détourner intérieurement le poil de façon à se l'appliquer directement sur le corps, car ils n'ont le plus souvent pas d'autres vêtements. En échange des peaux qu'ils vendent soit à la colonie, soit aux passagers des vapeurs, c'est Teaude-vie elle tabac qu'ils reçoivent de préférence.
Chose curieuse! en dépit du peu de largeur du détroit et de la faible distance qui, par conséquent, les sépare de leurs voisins de la Terre de Feu, ils n'enlretiennent aucune relation avec eux et ne leur témoignent que du mépris.
A leur tour , les Feugiens se montrent peu jaloux de se répandre au dehors, vivent confinés dans leurs îles, et sont restés de vrais sauvages. Aussi fus-je privé du plaisir de les voir...
mais voici sur leur compte le peu de renseigne ments que j'ai pu recueillir.
Gomme les Patagons, ils sont de haute taill< et de teint presque rouge. On les dit canniba les... c'est, paraît-il, une profonde erreur,etlei rares explorateurs qui , dans leur pays mêiDe ont pu les étudier de près, s'accordent à leui attribuer tout au contraire des instincts timide: et doux... Mais, disons-le bien haut, ces pauvres innocents n'ont été que trop souvent victimes des procédés barbares des matelots de tous pavillons pour que parfois ne se réveillât en eux cet instinct de vengeance que le civilisé tient de l'homme sauvage et qui comporte naturellement, eu même temps qu'il excuse, chez ce dernier du moins, l'effroyable pratique de cruautés de tous genres.
Les Feugiens sont de nature absolument nomade; ils vivent exclusivement du produit de leur chasse et campent çà et là, par petits groupes ou par familles^ aux lieux où celle-ci les amène.
Ils ne possèdent donc ni huttes ni villages, et se contentent d'ordinaire d'un trou profond qu'ils creusent dans le sol, et dans lequel ils dorment accroupis, serrés les uns contre les autres. Le gibier qu'ils poursuivent et que leurs flèches abattent de préférence est aussi le huanaco^ dont leursîles renferment d'innombrables troupeaux. Sa chair est à peu près leur unique nourriture, €tils ont vite fait de se tailler un vêtement dans sa large et riche fourrure. Il est à remarquer cependant qu'à l'inverse des Patagons, ils portent 'e poil à l'extérieur.
Souvent dans le détroit on aperçoit quelqu'une de leurs pirogues. Ce sont de longs caïïots faits de tiges tressées et recouvertes de peaux ou bien d'écorces d'arbre. Au fond se couchent ceux qui les montent. Avec non moins <J'audace que d'adresse, les naturels, à l'aide d'une courte pagaie, les manœuvrent rapidement à travers les rochers, les bancs de sable et 'es courants.
2f4 RETOUR.
Avoir été gâté pour un hiver passé sous les tropiques, le charmant été des pampas et l'automne du Chili, qui peut compter pour un printemps, est une mauvaise préparation sans doute à traverser Thiver les basses latitudes du cap Horn et du pôle sud.
Je souffrais, je Tavoue, péniblement du froid, et la marche de notre navire le rendait éâ:alemeiU sensible au reste des passagers que le plaisir des yeux retenait sur le pont. Aussi futil curieux de voir combien à bord on se disputa les fourrures que vinrent nous offrir ces intéressants Palagons. La chose en vint au point que quelques-uns d'entre eux durent se dépouiller de celles qu'ils portaient sur le corps et s'en retourner, grand Dieu ! dans un état de nudité choquante! Par contre, quand VIberia reprit le lendemain sa marche à travers le détroit, on eût dit qu'elle portait un transport de sauvages!
De Punta-Arenas à l'Atlantique, la route ne présente plus qu'un médiocre intérêt. Le canal
s'élargit, les montagnes s'abaissent, les côtes se ravalent, et Ton ne longe plus que des îles stériles ou des grèves de sable. L'entrée de TÂtlantique se constate aux secousses que donne le navire, puis on ne tarde pas à prendre sur rOcéan une ligne qui, de nouveau, faisant perdre de vue la côte , replonge le voyageur dans la monotonie de la vie de bord ordinaire.
Nous touchâmes Montevideo au bout de cinq fois vingt-quatre heures, et je fus charmé de pouvoir consacrer de nouveau à la capitale de rUrugnay les deux jours pleins d'escale que nous y fîmes. Puis nous reprimes la mer, et, bénissant le retour d'une chaude température, nous fîmes au bout de quatre jours notre entrée dans la baie de Rio-de- Janeiro.
Depuis un an passé que je l'avais quittée pour suivre mon voyage, rien ne s'y trouvait changé, comme de raison; tout m'y parut cependant revêtu d'une beauté nouvelle, tant il est vrai que pour le voyageur qui cherche avant
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tout la nature et les côtés grandioses de ses diverses manifestations, le Brésil est le pays par exc3llence, celui qui, entre tous, gagne à être connu, approfondi, revu!
Aussi fut-ce gaiement que je quittai VIberia pour m'installer de nouveau un mois encore à Rio.
Bref, ce temps écoulé, je confiai définitivement au steamer le Niger le soin de mon rapatriement.
Ce bateau naviguant sous le pavillon bien connu des «Messageries maritimes» françaises, j'eus lieu d'apprécier le degré de confort et de parfait aménagement des navires composant la flotte de cette Compagnie. Mais je trouvai à prendre cette ligne un avantage bien autrement réel : ce fut de toucher à la côte d'Afrique, au Sénégal, pays intéressant où la France possède une puissante colonie, et les Messageries, un dépôt de charbon pour leurs transatlantiques de Bordeaux.
Le Niger ^ qui est un superbe navire, est également un excellent marcheur. Neuf jours après son départ de Rio, il nous portait en vue des îles du Cap-Vert, et nous avions franchi, dans ce court espace de temps, la distance considérable de deux mille sept cents milles marins. Quelques heures après, le soir même, nous entrions en rade de Dakar.
De bien jolis rochers décorent l'entrée de la baie de Dakar. Tout autour, et semées de distance en distance, s'aperçoivent les huttes de la ville ou plutôt du grand village nègre, tandis qu'au centre même, et pittoresquement assise sur une ile, une ville véritable semble émerger des eaux. C'est Corée, ville des blancs, européenne et commerçante, et beaucoup moins curieuse à ce titre que Dakar, où se trouve agglomérée la population indigène.
Pour ces réprésentants de la race noire d'Afrique, l'arrivée du paquebot constitue chaque fois un gros événement. Moins par l'effet de la eu-
riosité que dans l'espoir d'y trouver leur profil, du plus loin qu'ils le peuvent, il guettent le navire. •• et nous nous préparions à peine à jeter l'ancre à distance du port que déjà, presque nus, ils accouraient en foule à nous dans leurs pirogues. Ils entourèrent l'arrière du Niger et se recommandaient à nos soins bienveillants à Taide des cris les plus étranges et des gestes les plus divers. L'intérêt était bien le principal mobile de leur empressement; car ils semblaient n'avoir d'yeux que pour supputer tour à tour le nombre et la qualité des passagers de première ! Tout d'abord on se sent frappé de constater combien ces produits d'Afrique diffèrent des nègres du Brésil. Ils sont beaucoup plus noirs, plus élancés, plus minces, moins bien proportionnés, bien que de traits plus agréables. Si les femmes paraissent assez bien faites de corps et pas mal de figure (jolies cependant serait trop dire!), les hommes, décidément, sont trop longs et trop maigres. Chez eux, les bras sur-
tout sont d'une étonnante longueur et tombent si bas près de terre qu'ils semblent appartenir à quelque type quadrumane en train de vouloir donner raison quand même aux théories plaisantes de Darwin.
D autant qu'ils sont malins et adroits comme de vrais singes! Et en effet, voici tout d'abord le spectacle qu'ils ne manquent jamais de donner aux passagers des steamers mouillant à Dakar. On leur jette du pont une pièce de monnaie dans la mer : ils plongent aussitôt, et on les voit se battre et se disputer sous l'eau la pièce que l'un d'eux finit par rapporter toujours. Or ils ont dû la saisir au passage; car s'il leur prenait fantaisie de lui laisser gagner le fond de la mer, ils en seraient pour un plongeon d'au moins vingt mètres en cet endroit. Mais ce qui lait surtout trembler pour ces pauvres noirs, c'est que la baie de Dakar fourmille de requins^ et Ton sait que ceux-ci ont coutume de suivre et d'entourer les navires.