CHAPITRE PREMIER
Considérations générales. — Bornes, configuration, étendue et population du Chili. — Ses diverses zones de production, ses richesses, son avenir. — Le climat du Chili. — Chiliens. — Un mot sur la race chilienne. — Qualités et défauts.
De toutes les contrées de l'Amérique méridionale^ le Chili est, avec le Brésil, celle qui a le plus rapidement progressé depuis vingt ans ; et Tétat de civilisation auquel il est aujourd'hui parvenu le met au premier rang parmi les pays éloignés dont l'avenir semble le plus
certain.
Parmi ceux-ci, plusieurs doivent leur avancement à leur situation , aux relations qu'ils entretiennent avec les peuples voisins j ou à des conditions particulièrement favorables dans lesquelles ils se meuvent, conditions dues bien plus au hasard qu'au génie de la race.
Ici, c'est en lui-même, c'est-à-dire dans la sagesse et la modération de ses vues, dans la vigueur de ses institutions et plus encore, remarquons-le , dans les qualités fortes et natives de son peuple, qu'il faut chercher et voir la cause de ses progrès.
Et en effet, ce n'est pas au Chili, j'imagine, à ce pays essentiellement mal entouré s'il en fut, qu'on refusera le mérite d'avoir eu autre chose à faire pour se former qu'à butiner chez ses tristes voisins.
Mieux avisé, tout d'abord il comprit que ce n'était ni la Bolivie, ni la république Argentine, ni même le Pérou qu'il devait prendre pour modèles; dès lors, les yeux fixés constamment
sur l'Europe, c'est à s'assimiler ce qu'elle a de meilleur qu'il appliqua son penchant naturel au travail, son activité vraie, et surtout ce prodigieux esprit d'imitation qui est comme son génie propre.
Or, tandis qu'une inclination profonde, un goût marqué pour la France , lui faisait choisir ce pays comme type à suivre dans la voie des principaux emprunts qu'il rêvait de faire à Textérieur, il sut, à l'intérieur, garder les biens acquis déjà, en continuant d'opposer aux envahissements de l'esprit révolutionnaire l'esprit, si rare chez ses voisins , si accusé chez lui , d'union et de patriotisme.
Ohl oui, le patriotisme! cette qualité si simple, si naturelle, et cependant si grande et si féconde , qui , morte depuis longtemps dans l'Amérique presque entière , achève de mourir aujourd'hui dans le vieux monde , et que l'Europe, un jour, par un juste retour des choses d'ici-bas, n'enviera pas moins au Chili que sa
tranquillité profonde', le jeu calme et facile de ses institutions, la richesse de ses produits, la fécondité de son sol et les bienfaits de son heureux climat !
Par contre, au point de vue, égoïste sans doute, du voyageur en quête de sujets d'étonnement, d'observations étranges et nouvelles, ce pays a beaucoup perdu depuis un quart de siècle; et la lâche que, dans l'intérêt de mes lecteurs, j*ai voulu m'imposer en passant en revue les principales contrées de TAmérique du Sud, celle qui consiste à les montrer surtout sous leurs aspects originaux et propres, se \ trouve ici malheureusement réduite.
La cordillère des Andes, au travers de laquelle
' Vingt ans de paix ont marqué au Chili une ère de repos qu'il a su rendre féconde. La guerre que vient de terminer brillamment ce pays doit être considérée comme une de ces exceptions qui, fatales à un moment donné dans la vie politique de tout État quelconque, ne sauraient infirmer les instincts pacifiques dont le Chili a constamment fait preuve, et les efforts sérieux qu'il a toujoure tentés en vue de les faire prévaloir.
je vieDS de faire arriver mes lecteurs au Chili *, est la ligne frontière qui sépare ce pays, à Test, du vaste territoire de la république Argentine. Le Chili a encore pour limites naturelles : à Touest, et sur une étendue d'environ huit cents lieues, l'océan Pacifique; au sud, le cap Horn; au nord, une immense plaine de sable appelée désert d'Âtacama, qui le sépare du Pérou en même temps que de la Bolivie.
Or, l'espace compris entre le Pacifique et les Andes ne variant tout au plus que de trente à cinquante lieues, il en résulte que le territoire chilien affecte, du nord au sud, la forme d'une vaste bande dont la largeur tiendrait vingt fois dans l'étendue.
Il serait sans doute difficile d'apprécier sainement sa contenance, et cela pour plus d'une raison. Il faudrait tout d'abord cuber toute une surface de rochers, de montagnes, et y joindre
* Voir l'ouvrage intitulé : Dix-huit mois dans l'Amérique du Sud, du même auteur.
les iles de San Félix et Juan Fernandez, ainsi que les archipels de Ghiloé, Chonos et Madrede-Dios.
Et puis , la République offre encore plus d'un côté vague : TÂraucanie, que déjà elle compte comme faisant partie de ses provinces, est encore aujourd'hui un territoire indien parfaitement indépendant et en état de prolonger longtemps la résistance aux vues de conquête du Chili ; la possession de la Patagonie, que le Rio- Negro sépare du sud de la république Argentine , lui est depuis longtemps contestée par ce grand État ' ; enfin, ses droits sur la Terre-de- Feu n'existent guère que sur papier *•
On comprendra combien, pour ces mêmes raisons, il devient difficile de préciser le chiffre des sujets d'un semblable pays. Je me bornerai
^ Cette question de possession de la Patagonie, soumise il y a longtemps déjà à l'arbitrage d'une conférence diplomatique, n*a pas encore, dit-on, reçu de solution.
* La guerre que le Chili vient d'avoir à soutenir contre les républiques du Pérou et de Bolivie avait encore pour cause première une limite mal déûnie.
donc à dire que le recensement générai de 1875 le portrait à 2,068,424,
Encore, ce chiffre n'est-il pas, à ma connaissance , rigoureusement exact ; et mes lecteurs me permettront sans doute de leur en expliquer la plaisante raison : ils y verront que le respect que leur porte Tauteur tient presque du scrupule, lorsque, de temps à autre, il se permet de leur citer des chiffres.
Quand se fit , en effet , le recensement général de 1875, je me trouvais, dans le Sud, rhôte d'un grand industriel exploitant à la vapeur un bloc des immenses forêts qui, aux confins de l'Araucanie, accompagnent la côte de l'océan Pacifique. Or, par un gracieux raffinement d'une délicatesse tout à fait nationale, celui-ci, désireux de me prouver que je faisais, à ses yeux , partie de sa famille , me porta au Grand Livre chilien et me fit, à mon insu, inscrire comme un des siens.
Politiquement, le Chili comprend dix-neuf
provinces, administrées chacune par un préfet (intendenté) et se subdivisant en départements ou sous-préfectures, subdéiégations et districts.
Deux villes seulement y ont une réelle importance : Santiago, la capitale, et Yalparaiso, le port de mer. Chacune de ces villes sera bientôt l'objet d'un chapitre spécial. Mais avant de quitter le domaine des considérations générales de nature à donner une idée plus complète de l'ensemble' du pays, je veux passer rapidement en revue les richesses du Chili , ses productions, son climat, et peindre à trèsgrands traits la nature de ses habitants.
Le Chili, disons-nous, figure dans sa longueur une vaste langue de terre qu'accompagnent, du bas Pérou juspu'au détroit de Magellan, les Andes d'un côté et l'océan Pacifique de l'autre. D'autre part, en largeur, l'espace compris sur tout ce long parcours, entre la cordillère des Andes et une autre chaîne plus basse connue sous le nom de cordillère de la Côte, forme une
vallée dite centrale que de nombreux cours d'eau rendent des plus fertiles. Cette vallée, dont la largeur varie * au gré des caprices de la double chaîne qui l'enserre, offre, grâce à sa conformation et à son étendue, les productions les plus variées; et il semble qu'au point de vue de ses divers produits, on pourrait diviser le Chili du nord au sud en zones successivement minière (désert d'Atacama), agricole, vinicole, forestière et magellanique (cette dernière ne comprenant plus guère que des terrains vagues et peu productifs).
Il est facile déjuger les richesses et la variété de ressources d'un semblable pays, qui, à l'élève du bétail, à l'exploitation régulière des mines et forêts, à la culture raisonnée de la vigne, joint la culture proprement dite, culture bien comprise , aidée de remarquables travaux d'irrigation des champs. Ces travaux sont ici de
* Cette largeur varie, nous l'avons vu, entre trente et cinquante lieues.
première nécessité, remarquons-le; car si le pays reçoit abondamment les eaux de la cordillère , il est le plus souvent privé de celles du ciel j au moins dans la zone agricole. Là se passent, en effet, souvent sept ou huit mois consécutifs sans qu'il tombe une goutte d'eau ou que le ciel se couvre d'un nuage. Au nord, c'est pis encore : dans le désert d'Atacama, par exemple, il pleut à peine une fois Tan. Par contre, dans la zone que j'appelle vinicole, l'eau tombe sans doute davantage; mais c'est alors par torrents et bourrasques ; enfin il y a dans l'extrême sud une saison des pluies dont se ressentent favorablement les forêts; leur végétation, sous cette zone, rappelle quelque peu celle de la forêt brésilienne.
On le voit, le Chili a le grand avantage de réunir sur son sol aux produits d'Amérique les principaux produits de l'Europe. Ses mines d'or, d'argent, de cuivre et de mercure sont d'immenses bassins que le manque de bras ne
lui permeltra pas d'épuiser; ses forêts près de la mer sont d'une exploitation facile; ses vignes croissent presque à l'état sauvage ; il abonde en fleurs, en fruits de toute espèce; et de plus, il est pour l'Europe entière, mais pour l'Angleterre principalement , un important marché de blés, farines, lins et céréales de tous genres.
En faut-il davantage pour expliquer son ancienne réputation , pour motiver sa prospérité croissante et pour prédire avec raison son incontestable avenir?
Au point de vue du climat, le Chili est également réputé à bon droit l'un des pays les pins favorisés du monde, et certes il en est peut-être le plus sain. Abrité des vents d'est par la cordillère des Andes et de ceux de l'ouest par la chaîne côtière , il n'est ouvert qu'aux vents du nord, qui pour lui ne sont que vents équatoriaux. Il en résulte une température ne variant guère , tout le long de l'année , qu'entre les moyennes de douze ou de quinze degrés
centigrades; c'est un printemps perpétuel Aussi ne connait-on là-bas ni fièvres, ni épidémies j ni maladies contagieuses ; et si , à tous les avantages du Chili précédemment énumérés, j'ajoute que le sol n'y abrite ni animaux malfaisants, ni plantes vénéneuses, on conviendra que nul pays ne pourrait mieux fixer le choix I de nos émigrations.
Pour moi, je l'avoue, je ne connais de revers à tous ces beaux côtés que les tremblements de terre périodiques de ces contrées; et encore se trouvent-ils plus ou moins circonscrits et tendent-ils chaque année à perdre en intensité; aussi je ne vois guère d'autre obstacle à croire à la légende qui transporte au Chili TÉden de nos premiers parents.
La race chilienne actuellement existante provient, nul ne l'ignore, de deux sources distinctes : les conquérants espagnols et l'ancienne race indigène; mais cequ*on sait peut-être moins, c'est que celle-ci descend elle-même des Indiens
Araucans, qui forment encore aujourd'hui, au cœur même du pays, un État autonome parfaitement indépendant, et des Indiens Huiiliches, habitant particulièrement les montagnes et se distinguant par leur taille élevée.
Le type primitif, au moins chez l'homme de la campagne, s'est fort peu mélangé; et Ton peut dire que le huaso, c'est le nom qu'on lui donne, possède encore actuellement neuf dixièmes de sang indien et un dixième seulement de sang européen.
Il est généralement bien fait, de forte taille, sec et vigoureux dans ses membres. Le teint, assez bronzé et cependant richement coloré, accuse sa robuste santé.
La femme est de taille movenne, mais ronde et potelée. Avec ses grands yeux bleus, son teint mat, ses cheveux noirs et drus, elle possède, à n'en pas douter, son genre de grâce et de beauté; mais, chez elle autant que chez l'homme, la figure presque ronde présente trop
de régularité pour comporter beaucoup de finesse ou de distinction.
Mêlés toutefois aux types espagnols, ceux-ci produisent de ravissants sujets, plus séduisants encore que ceux que Ton admire dans les républiques Argentine et de l'Uruguay.
Comme principaux traits de caractère, le Chilien, d'ordinaire, est d'allures douces et de mœurs aussi sobres que simples. Il est, quoi qu'on en dise, excellent travailleur, surtout imitateur; enfin, qualité rare, patriote avant tout et jusqu'à l'exagération. Bref, il serait de rapports on ne peut plus agréables, s'il pouvait s'afiFranchir d'un fond légèrement vaniteux et menteur.