CHAPITRE II
YALPÀRAISO
La ville et le port vus de la mer. — Volcans, tremblements de terre et ras de marée au Chili.
Ceux de mes lecteurs qui ont gardé le sou* venir du récit que je leur ai fait de mon voyage à travers les pampas argentines et la cordillère des Andes, se rappelleront que c'est par terre que je gagnai le Chili tout d'abord, et que j'eus par conséquent la première vue de la capitale et du port de mer de ce pays. Or, vue déterre, la ville de Valparaiso ne semble présenter rien de bien merveilleux, et c'est vainement qu'on se demande ce qui a pu lui valoir le nom d'ailleurs
de toute façon exagérément emphatique de Val'Paraiso (Vallée du Paradis).
Mais, ainsi que j'eus bientôt roccasion de m'en convaincre au retour d une excursion que je fis dans le Sud, c'est de la mer qu'il faut se donner le spectacle que présentent, dansleur ensemble, et la ville et le port. Elle est bâtie dans l'amphithéâtre de douze collines formant une crique étroite et presque circulaire; la chaîne des Andes la couronne de ses volcans, et les premiers contre-forts des montagnes l'enserrent de si près qu'ils paraissent vouloir la jeter à la mer. Forcée dès lors de reprendre sur ces versants l'excédant de terrain nécessaire à l'établissement de ses quarante mille habitants, elle apparaît, de loin, comme un entassèment de maisons accumulées les unes sur les autres.
Aux abords de la baie sont, d'une part, un rocher tombant verticalement d'une hauteur de cent pieds dans la mer, et au sommet duquel
brille l'acier poli des vingt canons d'un fort'; de Tautre, une noontagne abrupte, sans verdure, sur les ions sombres de laquelle se dessine au soleil la silhouette blanche du phare.
Et voyez le mouvenient, l'animation du port! En dehors des bâtiments de guerre et des steamers faisant le service des côtes, c'est par plus de trois mille que les navires de commerce chiffrent annuellement leurs entrées et sorties. Il y en a toute l'année en nombre presque égal qu'on charge, qu'on décharge, qui, sous le feu protecteur d'une citadelle et de trois forts, se croisent, vont et viennent. Beaucoup d'entre eux font avec le Pérou un échange constant d'or, d'argent, de platine, de laines, suifs et peaux. Partout des quais élevés faits de blocs de granit les invitent à accoster, tandis que d'immenses chantiers s'occupent à réparer leurs avaries en même temps qu'à lancer de nouveaux « sujets » à la mer.
* Voir l'incident relatif à ce rocher, p. 35.
Le trafic résultant d'un pareil mouvement est des plus importants. C'est par chiffres énormes que se traitent les affaires; et si Santiago, comme capitale et siège du gouvernement, conserve le monopole de la diplomatie, c'est ici que réside la grande majorité des consuls étrangers.
Les tremblements de terre sont périodiques au Chili. Les mois d'été ne s'y passent jamais sans que l'on n'ait à y subir une série plus ou moins longue de secousses, généralement légères, mais aussi quelquefois malheureusement terribles et fertiles dès lors en accidents de tous genres ou en véritables désastres.
C'est d'ordinaire Valparaiso et ses environs immédiats qui ont le plus à souffrir des tremblements déterre. Ceux de 1822 et 1839, et, dans des temps plus rapprochés de nous, celui de 1 873, y sont restés cruellement célèbres.
Je ne crois donc pas hors de propos de toucher ici quelques points relatifs à ces phéno-
mènes généralement peu connus, et qui ne paraissent encore qu'imparfaitement expliqués.
Les tremblements de terre ont d'intimes rapports avec les éruptions de volcans. Tous deux sont le produit de la fermentation de matières sulfureuses qui, au sein de la terre, s' enflamment et cherchent une issue. Seulement, ce qui les différencie, ce qui rend ces dernières beaucoup plus anodines, c'est que les volcaûs ont leur cratère, autrement dit l'issue toute trouvée; tandis qu'en cas de tremblement de terre, les gaz et vapeurs en travail, n'ayant pour s'élancer que les conduits d'eau souterrains où ils s'engouffrent précipitamment, ébranlent, secouent ou même déchirent le sol, suivant leur degré d'impétuosité et le degré de résistance ou d'épaisseur de la croûte terrestre qui met obstacle à leur libre passage.
C'est de l'engouffrement des gaz dans ces conduits, c'est de l'air qu'ils y refoulent et des
vents qu'y dégagent sous forme de vapeur ces matières en fermentation, que provient ce bruit sourd, ce grondement sinistre qui précède toujours et accompagne souvent ce phénomène péniblement intéressant.
Les volcans, au Chili, sont presque tous éteints. Ceux qu'on y considère encore comme intermittents n'opèrent plus qu'à de longs intervalles. L'Aconcagua lui-même, ce pic élevé de 7,300 mètres, et le plus haut volcan de l'Amérique entière, ce pic dont j'ai atteint le célèbre cratère, n'a plus, de mémoire d'homme, donné signe de vie.
Pour moi, ce n'est qu'au cours de mon expédition sur le territoire araucan que le Llama, qui, dans les pics de la chaîne des Andes, compte pour l'un des plus remuants, m'offrit le spectacle d'une éruption de volcan.
Mais si ce phénomène a, dans les temps modernes, presque cessé de troubler la tranquillité du Chili, il n'en est pas malheureusement de
même des Iremblements déterre, qui Je l'ai dit, y sont encore fréquents.
Dans Yalparaiso, notamment, ceux-ci empruntent à la disposition même de la ville un caractère de gravité plus grand. En effet, resserrée d'aussi près qu'elle l'est entre la montagne et la mer, cette ville ne comporte absolument de plain-pied que deux rues parallèles, où d'ailleurs se concentrent tout le mouvement commercial, les tramways, le roulage et la circulation. Toutes les autres voies s'y développent en hauteur; et les habitations restantes, tantôt en bloc et tantôt isolées, s'étagent sur la montagne et s'y dominent l'une l'autre. Aussi n'est-il pas rare, dans la minute qui suit le bruit avant-coureur d'un tremblement de terre, de voir quelqu'une de ces maisons quitter tout à coup ses assises, et, projetée tout d'une pièce sur la maison d'en bas, l'entraîner dans sa ruine, couvrant, en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire et au milieu d'un infernal
fracas, un vaste espace de leurs débris communs.
Horrible, n'est-ce pas?... Eh bien, telle est cependant l'insouciance des peuples de là-bas que si la fuite des habitants leur permet d'échapper à Fenfouissement, à l'instant même ils relèvent leurs murs et à aucun prix ne céderaient l'emplacement qu'ils occupent, oii l'air, disentils, est plus pur, où rien ne vient, d'après eux, leur boucher le soleil ni les priver de boire à pleins poumons la brise du Pacifique ou le souffle des Andes !
Il semble oiseux de dire que des secousses se produisant dans de semblables conditions et amenant de tels résultats sont rarement exemptes d'accidents de personnes, quelquefois même d'hécatombes humaines... Mais, étant donné ce qui précède, les malheureuses victimes n'ont pour s'en prémunir aucun palliatif, aucun remède sérieux et pratique.
Dans la capitale, au contraire, ils doivent à la
YALPARAISO. 23
disposition même que la plaine de Santiago leur permet de donner à leurs habitations, d'être le plus souvent personnellement préservés.
En effet, les maisons y sont, pour la plupart, construites sur l'excellent modèle que voici : Les bâtiments, vastes, mais sans étages, affectent la forme d'un rectangle à l'intérieur duquel s'ouvre une immense cour ; au centre de celleci est un petit refuge. Or, chaque pièce est munie d'une porte ouvrant sur cette cour. Dès lors, qu'arrive-t-il? A la première alerte, au premier avertissement du temblor (tremblement de terre), chacun d'ouvrir sa porte et de courir au refuge. La maison peut crouler, les habitants au moins échapperont et ne seront pas, quoi qu'il arrive, ensevelis sous ses débris.
Sans doute ces constructions, basses et faites de lignes uniformément régulières, sont d'un aspect parfaitement lugubre et nuisent au cachet d'ensemble de Santiago... mais les Chiliens s'estiment heureux à fort bon droit de gagner
en sécurité ce que leur capitale perd en physionomie.
Ici, où le terrain ne se prête nullement à des constructions de ce genre, les habitants de Valparaiso n'ont, en cas de surprise, que la dangereuse ressource que leur ofTi e la rue. Aussi les y voit-on, aux heures du péril, se presser en foule, ahuris, éperdus, poussant des cris sinistres ou tombant à genoux... spectacle qui devient de beaucoup plus étrange et, convenons-en, presque comique, lorsque le phénomène éclate en pleine nuit, ainsi que, parait-il, c'est assez sa coutume.
Je n'ai pas fait un séjour de plus de trois mois au Chili sans éprouver personnellement Tune ou l'autre secousse de tremblement de terre. Cependant le respect dû à la vérité m'oblige à convenir ici que les plus fortes d'entre elles sont à peine parvenues à semer le désordre dans les menus objets de mes appartements. Quoi qu'il en soit, le danger n'en existait pas
VALPARÀISO. 25
moins au cours de ces secousses, puisque ce n'est qu'après le calme rétabli qu'on peut se rendre compte de leur intensité.
Eh bien ! gagner la rue est une idée que je n'ai jamais comprise et qui jamais non plus ne m'est venue. Dans la rue, en effet, pour une maison que vous fuyez, en voici deux qui vous menacent... et puis, que de pauvres âmes qui, la nuit, reposaient calmes, à peine vêtues, qu'une terreur souvent fort peu justifiée a poussées au dehors et chassées de leur lit, et qu'une fièvre subite ou la flu)don de poitrine y ont fait rentrer pour jamais!
Donc, avant tout, mieux vaut rester chez soi, se tenant, si l'on veut, sous les encadrements des portes, qui, en cas de chute des plafonds, fournissent un abri relativement excellent .
Si grand est cependant l'affolement que provoque ici le tremblement, que chacun suit d'instinct son premier mouvement, qui est
de fuir tout droit, sans savoir où. Voyez plutôt : Récemment présenté dans un salon de grand ton, je rendais un beau soir visite aux gens de la maison. J'avais fort à faire ce soir-là :
charmantes, mais rieuses, la mère et deux de ses filles me pressaient de questions et s'amusaient bien moins, convenons-en, du sens de mes réponses que de mon espagnol que je ne maniais encore qu'imparfaitement. Au bout d'une demi-heure de ces jeux innocents, un froid survint dans la conversation... en effet, brusquement et sans nul motif apparent, mes trois jolies partenaires tout à coup se levèrent, saisirent chacune une porte et s'envolèrent. J'avais bien entendu comme un roulement de voiture auquel je n'avais d'ailleurs prêté nulle attention, car le temblor était encore en ce temps-là un étranger pour moi. Qu'on juge donc de ma stupéfaction ! Nouveau venu au Chili, j'en ignorais encore presque tous les usages. Je me creusai longtemps la tète à chercher une explication,
et je finis par conclure que je me trouvais apparemment en présence d'un procédé, à coup sûr original et nouveau y mis là-bas sans doute en usage pour congédier les visiteurs. Aussi, à peine remis de mon étonnement premier, je pris mon chapeau et m'en allai. Le lendemain, ces dames firent prendre de mes nouvelles, et j'appris alors que bientôt de retour dans leurs salons où elles m'avaient cherché, mais vainement, elles avaient conçu, les bonnes âmes, des inquiétudes à mon sujet.
En dehors du bruit souterrain, les Chiliens ont encore un joli petit jouet, d'ailleurs fort parisien, qui, en cas de tremblement de terre, leur sert d'avertisseur. C'est l'araignée au corps de métal ou de bois, aux pattes figurées par des fils d'archal en spirale, et qui pend du plafond au bout d'un long fil élastique. D'une extrême sensibilité, cet instrument permet de constater les commotions légères, qui généralement précèdent les grands trenablements.
28 LE CBILI.
La plupart des Chiliens prétendent assurer la conservation de leurs immeubles en employant Vadobe comme principal agent de construction. Je crois qu'en principe ils ont raison, puisque cette large brique, cuite à l'action du soleil seulement, conserve assez longtemps une élasticité précieuse évidemment. Et cependant cette qualité même, avec le temps, s'émousse, disparait, et le bâtiment, dès lors, n'en devient que plus cassant. Mais le remède? me dira-t-on. Cette question du bâtiment a de tout temps, on le comprend, vivement préoccupé l'opinion au Chili.
Eh bien! je ne serais pas surpris que les ingénieurs belsres ne lui eussent fait faire un grand pas. N'ont-ils pas inventé et expédié làbas un modèle de maison tout en fer, garantie à l'épreuve des secousses du sol '? C'était en 1 875, et ce produit de notre industrie uationale devait,
^ Cette maison sortait des fameux ateliers de MM. J- Cockerill et C'«, à Seraing (Liège).
à cette époque, figurera l'Exposition universelle du Chili. Je puis d'autant mieux en parler que les fonctions que j'avais acceptées de commissaire belge à cette exposition me firent contribuer à faire arriver, transborder, puis reboutonner cette maison au grand parc de Santiago. L'idée assurément en était fort pratique, et le maniement si facile que quelques heures suffirent à sa reconstruction. Des poutrelles de fer à coulisses et des plaques de fonte interposées constituaient à elles seules l'intégrité de son mécanisme. Après l'introduction des plaques numérotées, les poutrelles de fer étaient successivement reliées entre elles, puis solidement boulonnées; et la maison, tenant ainsi tout d'une pièce, pouvait, en cas de violentes secousses, se déplacer peut-être, mais culbuter, jamais.
Mon départ de Santiago ne me permit pas de m'assurer si le type en question avait été adopté, en principe du moms. Ce que je sais,
c'est qu'à travers )es éloges mérités avec lesquels on l'accueillit tout d'abord, perçaient quelques reproches portant principalement sur les trois points suivants : sous l'action du soleil, le métal paraissait devoir, en s'échaufTanl, élever plus que de raison la température au dedans; de plus/l'airdu dehors 61trait à travers tous les joints; enfin cette cage métallique, d'une sonorité absolument gênante, ne semblait pouvoir convenir qu'à des sourds de naissance. Tout ceci, je l'admets, et ces inconvénients me semblent élémentaires. Mais s' ensuit-il nécessairement qu'il n'y ait pas là une idée mère féconde? Qui pourrait affirmer que, successivement goudronnées, calfatées, voire même capitonnées, ces maisons ne seront pas quelque jour les plus demandées au Chili? Enfin pourquoi n'arriverait-on pas à avoir dans le Sud la maison de fer pour la sécurité, aussi bien que dans le Nord, pour la commodité, on a la maison de bois?
L'océan Pacifique est souvent à son tour violemment secoué par des tremblements de terre et éruptions de volcans sous-marins. Les volcans sous-marins n'existent guère qu'à de faibles profondeurs, puisqu'ils occupent toujours le sommet des montagnes qui forment le fond de la mer. Leurs éruptions n'ont pas d'effets bien désastreux, car l'eau a bientôt fait de remplir et par suite d'éteindre leurs cratères. Quelquefois même, au cours de leur activité, ces volcans, émergeant tout à coup de la tête, contribuent à doter l'Océan de quelque île nouvelle où à étendre un peu la surface des continents.
Il n'en est point ainsi des tremblements de terre sous-marins. Lorsqu'en effet, sur un vaste rayon, s'agitent et se soulèvent les bas-fonds de la mer, celle-ci, naturellement, obéit à ce mouvement, suit l'impulsion donnée, s'élève à des hauteurs parfois invraisemblables, puis brusquement retombe. Telle est, à n'en pas douter,
la principale cause des tempêtes imprévues dont le Pacifique est sans cesse le théâtre, et de ces ras de marée qui trop souvent visitent et ravagent les côtes du Chili et, comme de préférence, celles de Yalparaiso.
Un jour, à Yalparaiso même, j'assistai en personne à Tun de ces étonnants spectacles de la nature. La mer, jusqu'alors calme et d'humeur impassible, se prit brusquement à bouillir. En même temps, et comme sollicités par la détente subite d'un gigantesque ressort, les flots se soulevèrent, d'immenses lames mugirent, écumèrent. Du large où, à deux milles peut-être, celte tempête subite venait de prendre naissance, on la vit s'avancer rapide, impétueuse, gagnant les eaux du port. J'acceptai un refuge dans une habitation ayant vue sur la baie. Le spectacle devenait imposant, mais lugubre. Ici de frêles barques littéralement cueillies par la tempête, puis violemment rejetées contre les quais, s'y brisaient comme verre;
là-bas de grands vaisseaux rompant leurs chaînes ou tordant leurs amarres, pirouettaient, s'entre-choquaient, se broyaient l'un l'autre. Des planches, des tonneaux, mille épaves flottantes passaient pêle-mêle dans un courant rapide. Déjà le flot, ne se contentant plus de secouer les digues ou de battre la grève, avait franchi les quais et, balayant les rues basses de la ville, visité les maisons et envahi les caves. A terre, de grands désastres paraissaient être à craindre... Mais tout à coup les eaux se retirèrent; sensiblement, leur fougue s'apaisa, les lanoes se^nivelèrent; et bientôt, dans la baie, le calme rétabli nous permit de contempler dans son pénible ensemble toute l'étendue d'un vrai champ de carnage. Peu de victimes à sauver. Dieu merci! peu de morts à compter... mais quel chaos et que de naufrages! Une heure avait suffi pour consommer des ruines, des désastres irréparables. Plus de trente bâtinienls assaillis, entr'ouverts, avaient sombré ou
Yu leur précieux chargement s'engloutir dans la mer. Le nouveau cuirassé chilien VEsmeralàa, incliné sur le flanc, gisait lui-même hors de combat. Cette machine de guerre que le gouvernement venait d'acquérir à grands frais, et dont la veille encore j'avais vu les Chiliens se montrer fiers à fort bon droit , en ce moment désemparée, moulue, faisant eau de toutes parts, flottait au milieu des épaves. Les ofGciers de son bord ainsi que l'équipage, alors entrain de se divertir à terre, encoururent sans doute toutes les rigueurs des peines disciplinaires; mais on n'en eût pas moins à déplorer la perte du navire.
En ville, seulement quelques efiets bizarres : un bon nombre de rats dont l'eau subitement venait d'envahir les retraites couraient de par les rues, affolés et tremblants; des piétons attardés s'étaient vus tout à coup surpris, jetés à terre; par contre, un factionnaire ayant, dès le début, gagné l'abri de sa guérite, tous deux,
l'une portant l'autre, avaient été soulevés par une lame et portés, paraît-il, à près de trente mètres du lieu de leur faction; et ce tout d'une pièce, sans qu'aucun d'eux ne rompît ce merveilleux équilibre!
Je m'arrête. . . car je sens qu'on va m'accuser de faire du roman, et non plus de l'histoire. Toutefois, je ne puis clore la série des pages consacrées à ces imposants phénomènes sans livrer les deux faits suivants à la méditation et plus probablement encore au scepticisme de mes lecteurs.
Le premier, le voici : c'était il y a vingt ans à peine. Un ras de marée bien autrement violent, on va le voir, que celui dont j'ai pu retracer ici le croquis, éclatait également en rade de Valparaiso. Or, à l'entrée de la baie se dresse, je l'ai dit, un rocher d'une centaine de pieds d'élévation que couronne et défend la batterie d'un fort. Eh bien , il paraîtrait qu'au fort de la tempête des lames seraient venues,
balayant le rocher, saisir deux des canons et les jeter à la mer.
Je ne me fusse que difficilement résolu, je Tavoue, à admettre ce bruit public aux preuves malheureusement absentes, si je n'eusse va de mes yeux les traces encore vivantes d'un autre fait de semblable nature, et cependant de beaucoup plus étrange.
Écoutez : c'est un drame, ancien déjà, lequel eut pour théâtre la côte du Chili formée en cet endroit d'une assez courte grève suivie d'une colline de sable. Les héros de ce drame sont, d'une part, le ras de marée, toujours, deTaulre une frégate anglaise. N'en déplaise à Jules Verne, je donne pour historiques les faits que je vais narrer à grands traits et sans commentaires. Donc un jour que de très-près elle rangeait la côte, la malheureuse frégate fut surprise, dit-on, par un ras de marée si subit et d'une telle violence qu'elle n'eut apparemment pas le loisir de se mettre en défense. Le fait est qu'une
lame tout à coup l'enleva, lui fit franchu* la grève et piqua, comme un dard, aux flancs de la colline, ce projectile d'un nouveau genre. Tout son avant disparut dans le sable... Si bien que, quand plus tard les eaux se retirèrent, on put voir, en levant les yeux vers la colline, Tinfortuné navire suspendu entre ciel et terre.
C est d'ailleurs là qu'on peut le voir encore. •• UD sentier vous y mène. La partie de la quille émergeant de la terre forme un joli chalet aujourd'hui gracieusement entouré de verdure. Od n'y accède encore que par les marches usées de Téchelle du bord. L'arrière sert de balcon ayant vue sur la mer... et ce qui fut le carré des officiers jadis est la cantine obligatoire. C'est là, au cœur de la frégate même, que l'industrie américaine se plait à calmer à prix d'or la soif des curieux qu'elle attire.
De pareils faits fort heureusement sont rares et tendent chaque jour à le devenir davantage.
U ne faudrait donc pas s'en exagérer Timportance et, par suite, conclure des pages qui préeèdenty à l'impossibilité d'habiter ces pays ou an manque absolu de sécurité au Chili. On voudra bien se souvenir combien vaste est le terriloire d'un pays qui occupe sur l'Océan plus de huit cents lieues de côtes, et l'on se rappellera que, pour traiter plus spécialement de ces matières, j'ai tout exprès choisi Valparaiso et ses environs immédiats comme les points les plus exposés aux ras de marée et tremblements de terre. D'ailleurs, soit que progrêssivemeut les feux qui les provoquent s'éteignent au sein de la terre, soit que la croûte terrestre s'épaississe à la longue, il est à remarquer que chaque période nouvelle amène actuellement un ralentissement constaté dans la durée, la succession et notamment l'intensité de ces phénomènes au Chili.