HISTOIRE
Dès le commencement du XVP siècle , les Portugais avaient déjà formé, dans le Brésil, des établissements assez importants pour exciter la jalousie des Espagnols. La destinée de ces deux nations était de se trouver en rivalité de voisinage dans les deux mondes :
aussi l'Espagne n'épargna-t-elle rien pour jeter en Amérique les bases d'un- : pouvoir capable de contre-balancer celui du Portugal. Elle chercha surtout^
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BUKNOS-AYRES, Pi-^AGUAY, URUGUAY..
pnr des incursions faites au nord et au sud du Hrésil , à cerner de toutes parts cet empire naissant ; et eefut à ce projet de sa |)oiiti{jue, autant (ju'à la persuasion ou l'on était alors en Europe que PAinérique n'était qu'une extension du continent indien, que l'on doit la découverte du Parai:;uay.
L'Espagnol .luan Diaz de Solis aperçut, en 1515, sous le 35" de^ré de latitude australe, un fleuve dont l'iiniiiense einboucliure ressemblait à une mer. Il imposa son propre nom à ce grand courant d'eau; mais il n'eut pas long-temps à jouir de cet honneur , dont les saints et la Vierge avaient été frustrés malgré l'usage de cette époque. Les Indiens Charruas attirèrent Solis dans une embuscade et le massacrèrent avec les gens de sa suite. Le fleuve Solis fut, bientôt après, le rendez-vous de deux chefs d'expédition , Sébastien Cabot et Diego Garzia. Le premier était un navigateur vénitien d'une "^l'ande réputation, que le gouvernement espagnol avait chargé de se rendre dans les Indes orientales en doublant le continent nouvellenient découvert , tandis qu'il donnait à Garzia l'ordre de continuer les explorations de l'infortuné Solis. Cabot, au mépris de ses instructions , s'arrête en Amérique , entre dans le grand fleuve , commerce avec une peuplade d'Indiens Guaranis , et reçoit d'elle quelques lames d'or et d'argent, qu'il s'empresse d'envoyer en Espagne pour y faire pardonner sa désobéissance. On crut dès lors, à la cour de Charles-Quint, avoir trouvé un nouveau Pactole ; et le Solis fut , depuis ce moment , appelé Rivière d'Argent, Rio de la Plata.
Cabot entra dans le Parana, éleva sur ses bords le fort Saint-E.sprit , construisit un brigantin , et remontant hardiment jusqu'au vingt-septième parallèle , fut le premier qui découvrit le B-io-Paraguay. Il entra dans ce fleuve le 28 mars 1528.
Garzia, arrivé quelque temps après, fut choqué de se voir devancé par Cabot, qu'il croyait sur la route des Indes orientales. Cependant, la nécessité de se soutenir mutuellement con-
tre l'ennemi comnum rapprocha d'abord ces deux navigateurs; mais la jalousie nv tarda pas à rompre leur union metisongère. Garzia n'était pas en état de lutter avec son rival ; il quitta donc la partie , et revint en Espagne. Cabot lui-même, désabusé de ses ()remières illusions, et désespérant de trouver chez les Indiens les trésors dont il avait rêvé la possession , descendit le Parana et lit voile pour l'Kurope, laissant le commandement du fort Saint- Esprit à Nuno de Lara , officier d'un grand mérite (1530.)
Nuno de Lara n'avait avec lui au'une garnison de 120 hommes, insuffisante pour se maintenir au milieu des nations barbares dont elle était environnée. Il chercha donc a s'attacher, par la douceur et les bons procédés, les peuples qu'il ne pouvait espérer de contenir par la force des armes ; et d'abord cette politique parut lui réussir. Parmi ses nouveaux amis , Nuno de Lara comptait un cacique des Tlmbuès , nomme JVlangora. Ce chef venait souvent au fort pour y apporter des vivres et des peaux, qu'il échangeait contre les précieuses bagatelles de l'art européen; mais l'intérêt commercial n'était que le prétexte de ses fréquentes visites. Mangora n'avait pu voir impunément une jeune dame espagnole , Lucie Miranda, qui eut à la fois la destinée d'Hélène et la vertu de Lucrèce. Fidèle à l'honneur et à son époux, Lucie résista à tous les moyens de séduction que l'amour suggéra au cacique. Surpris d'une résistance à laquelle il n'avait point été habitué dans sa vie sauvage et indépendante, le fougueux amant résolut d'employer la force pour obtenir ce qu'on relusait à ses prières. Sur ces entrefaites , le gouverneur envoya le capitaine Mosquéra, à la tête d'un détachement, pour effectuer une négociation commerciale avec une tribu indienne assez éloignée. Parmi les hommes qui composaient cette expédition, se trouvait Sébastien Hurtado, époux de Lucie de Miranda. Cette circonstance ayant semblé au cacique de nature à favoriser son abominable dessein, il s'approcha du fort à la chute du^jour,
L'UNIVERS
disant qiril apportait des munitions de bouciie. Gomme il était connu depuis long-temps, les gardes le laissèrent librement passer avec les hommes de sa suite. Le gouverneur l'accueillit obligeamment, et lit préparer, en son honneur, un banquet ou il admit les principaux officiers de la garnison. Au sortir du repas, voyant les Espagnols troublés j)ar les vapeurs du vin, iMangora, suivi des siens, courut aux portes de la forteresse , s'en empara de vive force, et fît entrer une troupe d'Indiens qui s'était tenue cachée aux environs. Les Espagnols , pris au dépourvu, opposèrent aux assaillants une résistance désespérée , à laquelle ceuxci ne s'attendaient pas. Le traître Mangora fut tué dans la mêlée. A la fin , accablée par le nombre , la garnison fut massacrée jusqu'au dernier homme.
Les vainqueurs achevèrent de détruire l'établissement à l'aide du feu, et se retirèrent alors , emmenant avec eux quelques enfants et cinq femmes, parmi lesquelles se trouvait Lucie Miranda.
A peine les Timbuès étaient-ils rentrés dans leurs solitudes, que la troupe du capitaine Mosquéra, de retour de son expédition , arrivait sur les lieux où s'était passée cette scène de carnage, et n'y retrouvait plus que des ruines fumantes et des lambeaux de chair humaine. Mosquéra n'oublia pas, dans sa douleur , le salut des hoiumes qu'il commandait; il fit construire une barque, sur laquelle il descendit le Parana jusqu'à la hauteur du 32" degré, où il éleva un fort. Quelque temps après , ayant surpris un navire français qui était venu niouiller auprès de ce nouvel établissement , il se servit des canons provenant de cette prise pour attaquer les colons portugais, ses voisins, avec lesquels il avait eu des démêlés. Devenu maitre de plusieurs navires à la suite de cette agression , il transporta ses gens dans l'île Sainte-Catherine.
Ln homme seul avait refusé de suivre Mosquéra dans son émigi-ation , c'était Sebastien liurtado , Tepcuix de la vertueuse Lucie. Pensant que sa femme vivait encore, il se has.;rda-
seul et sans guide, dans les terres inconnues où il soupçonnait que les sauvages avaient pu la conduire. L'énergie de sa volonté lui fit surmonter tous les périls sans nombre qui s'offraient à lui à chaque pas qu'il faisait dans le désert , et il eut la consolation de revoir sa fidèle compagne.
Cette femme, digne d'un meilleur sort, avait eu le malheur d'inspirer à Siri|)o, frère et successeur du traître M angora , une passion non moins violente que celle qui îwait poussé ce dernier au crime. Siripo fit entendre aux deux époux qu'il consentait à leur donner la liberté, mais il y mit un prix infâme, que l'honneur de Sébastien et la vertu de Lucie repoussèrent avec indignation. Ces deux infortunés, livrés à un supplice affreux, expirèrent après d'horribles souffrances, pendant que leurs bourreaux poussaient des hurlements de joie et dansaient autour de leurs cadavres.
Charles - Quint ne s'était pas attendu au retour de Garzia , ni à celui de Sébastien Cabot après une campagne aussi infructueuse ; cet événement , toutefois , ne détruisit pas ses illusions sur les ressources que l'on pouvait tirer du Nouveau-Monde. Don Pedro de Mendoza , riche gentilhomme de Cadix , et grand-échanson de l'empereur, s'offrit spontanément pour tenter de nouveau cette entreprise, dans laquelle ses devanciers avaient échoué.
L'empereur s'empressa d'accepter ses offres, et le nojnma adélanfado , ou gouverneur-général, de la contrée baignée par le Rio de la Plata jusqu'au détroit de Magellan , sur une profondeur indéterminée vers l'ouest. Les conditions qui furent stipulées en cette occasion par le monarque et l'adélantado sont importantes a rappeler, car on y voit une preuve certaine des idées qu'on se faisait alors en Europe sur les richesses de l'Amérique. Le gouverneur-général devait toucher une pension annuelle de 2.000 ducats, plus une somme égale sur les jirolits de la colonisation. les neuf dixièmes des rançons payées par les caciques et la moitié des trésors provenant du piKnge
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des boMrj^ades indiennes lui étaient abiuuionnés; le reste appartenait à Ternj)ereur. Indépendannîicnt de sa charge d'adelantado, il lui en tut accordé deux autres à titre héréditaire dans sa faiiiille, savoir : celles de grand alcade et LÏ'alguazU ))iaijor {\q la colonie où il résiderait. De son coté, Pedro Mendoza s'engageait 1" à transporter dans la colonie , on deux voyages et dans l'espace de^deux années, 1,000 hommes et 100 chevaux; 2" à frayer une route par terre jusqu'à la mer du Sud ; 3" à construire, à ses fiais, trois forteresses et plusieurs établissements ; 4° à emmener huit religieux pour la conversion des Indiens, un médecin, un chirurgien et un apothicaire.
L'expédition partit d'F-uropeau mois d'avril 1535, tut dispersée par une tempête , ne parvint à se rallier qu'après de grandes pertes , et aborda au Rio de la Plata sous les plus fâcheux auspices. Mendoza rencontra plusieurs indigènes, qu'il traita en ennemis. La mauvaise foi dans les traités , la cruauté envers les Indiens que le sort des armes faisait tomber en leurs mains , et, par-dessus tout, la passion de l'or qui leur faisait voir partout de prétendus trésors qu'on dérobait à leurs regards, tels furent les sentiments qui présidèrent aux premières relations des Espagnols avec les naturels de l'Amérique. Arrivé au 34'" degré 36' de latitude australe, Mendoza jeta, sur la rive droite du Rio de la Plata , les fondements d'une ville qu'il nomma , à cause de la salubrité de son climat Notice- Dame-de-Bon- Air ( NuesiraSenora de Buenos- Jyres) , dont le nom fut remplacé bientôt par celui de Trinité-de -Bon- Jlr, et enfin par celui de Buénos-Aijres (jui a prévalu.
Les vivres commencèrent bientôt à manquer; les Indiens Quirandies^ les plus voisins de la colonie , n'en fournissaient qu'une petite quantité qu'ils se faisaient payer chèreinent au moyen des échanges. Une expédition dirigée contre eux par Diego de Mendoza , frère de l'adélantado, eut les suites les plus funestes : Diego et deux cent icinquante hommes de sa suite furent
massacrés; quatre-vingts seulement parvinrent à se sauver, laissant leurs chevaux et leurs bagages au pouvoir des naturels. Mendoza , dans cette triste conjoncture, expédia quatre bricantins avec ordre de remonter le Fleuve pour acheter des provisions; mais connne les Indiens se retiraient partout à leur approche, ils ne purent même pas se procurer assez de vivres pour l'entretien des équipages, dont la moitié mourut de faim.
Vers la même époque les Çuirandies et les Timbues attaquèrent la nouvelle ville et y mirent le feu. Après ce désastre, Mendoza remonta le Parana pour aller lui-même à la recherche des provisions dont sa colonie avait le besoin le plus urgent; déjà (\ev.x cents individus des deux sexes avaient succombé. A vingt lieues au nord , il trouva une île habitée par des Timbues^ qui raccueillirent favorablement.
L'adélantado construisit en ce lieu le fort de Bonne- E spér ance ; puis il envoya Juan de Ayolas et Domingo de Irala, avec trois barques, pour continuer l'exploration vers la partie septentrionale de cette contrée.
Au commencement de l'année 1537, Mendoza, privé de toutes nouvelles, soit d'Europe, soit de l'expédition d' Ayolas , fut saisi d'un si violent chagrin, qu'il commença à donner des signes d'aliénation mentale. Ses amis le pressèrent alors de retourner en Espagne, et il céda à leurs sollicitations; mais de nouveaux désastres signalèrent sa retraite. Une longue traversée ayant nécessité la consommation totale des vivres qu'on avait pu embarquer , Mendoza fut réduit à manger une chienne qui était pleine et qu'il affectionnait beaucoup. Dès lors sa maladie lit des progrès rapides , et il mourut dans un accès de désespoir, sans avoir revu les rivages de la patrie.
Avant son départ, l'adélantado avait pris diverses mesures d'intérêt local ; il avait nommé Juan de Ayolas son successeur, ordonnant à son propre frère Gonzalo et au capitaine D. Juan de Salazar d'aller à sa recherche.
L'UNIVERS
Voyons ce qu'était devenu cet Ayolas : arrivé au-delà du 20" degré, il trouva un port, auquel il donna le nom de Candelaria; puis s'étant laissé persuader par les Indiens Guaranis de s'enfoncer dans la contrée du côté de l'ouest, où il trouverait un pays riche en métaux précieux , il laissa ses barques sous la garde d'ïrala, et ayant pris deux cents hommes avec lui, il partit suivi de cette troupe qu'accompagnaient plus de trois cents Indiens.
Il pénétra , après de grandes fatigues, jusqu'au pays de Carcarès, oii il fut massacré par une tribu de Payaguas; ses gens éprouvèrent le même sort.
(1538). Cependant Gonzalo Mendoza et Juan de Salazar s'étaient avancés jusqu'au port de Candelaria , sans avoir pu obtenir aucune nouvelle d'Ayolas. Ils retournèrent alors sur leurs pas, et ayant trouvé sur la rive orientale du Paraguay, au 25^ degré 16' latitude, un port naturel qui leur sembla favorable pour un établissement important, ils y jetèrent les fondements d'une ville qui devait être un jour la capitale du Paraguay , et la nommèrent Assomption, en commémoration d'une victoire qu'ils avaient remportée sur les naturels , le 15 du mois d'août. Gonzalo demeura à l'Assomption , tandis que Salazar redescendit a Buénos-Ayres.
L'année suivante (1539) fut signalée par de nouveaux revers. La famine , les sauterelles et les Indiens désolèrent les établissements des Européens.
Buénos-Ayres fut incendiée une seconde fois par les Tlmbiies , et ses derniers habitants remontèrent le Parana pour aller chercher l'hospitalité chez leurs frères de l'Assomption ; mais ceux-ci n'étaient pas en état de les secourir. Leurs campagnes avaient été infestées par des nuées de sauterelles qui obscurcissaient l'air et détruisaient, en quelques heures, les plus grasses moissons. Les malheureux colons virent dans ces désastres un châtiment du ciel qui les punissait pour avoir abandonné la terre où la Providence les avait fait naître; ils résolurent de faire amende honora-
ble pour apaiser le courroux céleste, et fixèrent le vendredi saint pour une procession solennelle à laquelle ils devaient assister , un fouet à la main, pieds nus et les épaules découvertes , en se flagellant les uns les autres, jusqu'à faire couler le sang. Quelques Indiens qui eurent connaissance de ce projet en firent part à leurs alliés des tribus voisines , et ces barbares convinrent que le moment de la procession serait le signal d'un massacre général des Européens , dans lequel ni femmes ni enfants ne devaient être épargnés. Cet horrible complot fut heureusement découvert par une jeune Guarani, qui vivait en concubinage avec un soldat espagnol. Quelques chefs furent pendus , mais les autres Indiens obtinrent leur pardon en cédant aux colons leurs femmes et leurs filles.. Ce fut la première origine de la race mêlée des habitants, du Paraguay-
Sur ces entrefaites , le roi d'Espagne ayant appris la mort de Mendoza, et ignorant celle de Ayolas , nomma ce dernier gouverneur de la Plata , et envoya une nouvelle expédition sous les ordres de Alonzo cle Cabrera et de Lopez de Aguiar. Il leur adjoignit six religieux franciscains et quelques autres ecclésiastiques, dont la mission était de travailler à la conversion des Indiens, et d'accorder le pardon du roi et de l'Église à ceux des Espagnols que la famine avait contraints à manger de la chair humaine.
De l'année 1540, jusqu'à la fin du XVI^ siècle, on voit une suite monotone et peu importante de guerres sans résultats entre les conquérants et les naturels. Quelques hommes remarquables dominent à peine cette période stérile. Nunez Cabeça de Vaca , riche gentilhomme espagnol, nul par un esprit chevaleresque, pareil à celui qui avait poussé Pedro de Mendoza à sa perte, obtint de l'empereur le titre d'adélantadedes provinces de la Plata.
Il avait Tordre de ne tolérer dans les nouveaux établissements ni avocats, ni procureurs , détacher de gagner les naturels par la voie de la douceur , et
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d'accorder à fout le monde la liberté pleine et entière de ronnnereer avec Jes naturels, (labeca de \ aca partit de Cadix le 2 novembre ir)40 , et aborda le 24 mars de Tannée suivante à Tile de Snnta-Catkarina, d'où il débarqua sur la cote du Brésil, avec quatre cents hommes et une trentaine de chevaux.
Là, il résolut d'envoyer ses vaisseaux à Buénos-Ayres, sous la conduite d'un de ses parents , et lui-même, suivi de deux cent cinquante hommes et de vingt-six chevaux , entreprit de se rendre par terre à l'Assomption. Ce ne fut pourtant qu'au mois de novembre
3u'ii se mit en route ; il traversa penant dix-sept jours de hautes moFitaenes et des forêts épaisses , au milieu desquelles il fallut se faire jour à coups de hache. Le pays de plaine qui s'offrit à lui , au-delà de cette contrée , était habité par des Guaranis agriculteurs. Vaca y trouva des champs ensemencés de maïs et de manioc ; il y vit des habitations où les naturels élevaient des porcs et de la volaille. Ces Indiens avaient une frayeur extrême des chevaux, qu'ils voyaient pour la
f)remière fois , et leur offraient , pour es apaiser , du miel , de la volaille et du manioc.
Cabeça de Vaca, parvenu à l'Assomption, s'aliéna d'abord les esprits des colons par quelques actes de clémence en faveur des esclaves indiens, et. après avoir exercé son autorité jusqu'en l'année 1545 , il devint victime d'une conspiration ourdie contre lui par des officiers du roi , et par ce Gonzalo de Mendoza dont nous avons déjà parlé. Embarqué de vive force , il fut conduit en Espagne, où il eut quelque peine à se justifier. II ne fut jiimais réintégré dans son commandement.
Ce gouverneur avait entrepris diverses explorations intéressantes dans ia partie septentrionale, et vers l'ouest du Paraguay, où il s'était mis en communication avec le vice-roi du Pérou.
Ce fut sous son administration, en 1543, que l'Assomption fut presque entièrement brûlée; plusieurs habitants périrent dans ce vaste incendie.
Après l'enlèvement du second adclantade, les provinces de la Plata furent bouleversées par une complète anarchie. Plusieurs intrigants, mettant à profit l'éloignement de la métroj)ole , cherchèrent à s'arroger le pouvoir suprême. A leur tête figuraient ce Domingo de Irala, que nous avons vu accompagner Juan de Ayolas dans sa désastreuse campagne de découverte, et un certain Mendoza , qui se disait parent du premier adélantade. Irala , qui avait rendu des services assez importants au vice-roi du Pérou , fut confirmé dans le gouvernement qu'il avait usurpé. Il se débarrassa de ses rivaux, et fit même trancher la tête à IMendoza. Son administration fut, à partir de cette époque, aussi glorieuse qu'elle avait été, dans le principe, violente et arbitraire. Il contmt les peuplades sauvages , fonda la ville de Guaijra, envoya son lieutenant Nufla de Chavès dans le pays des Xarayés et au Pérou , et s'appliqua à organiser définitivement les commanderies soumises à son autorité. On donnait le nom de comma?ideri€s à des établissements où les premiers Espagnols qui avaient coopéré à la conquête rassemblaient des Indiens qu'ils tenaient en état de vasselage pour leur propre compte, pendant un certain nombre d'années, à l'expiration desquelles l'établissement rentrait dans le domaine de la couronne. Il y eut par la suite une seconde espèce de commanderies • c'étaient celles que l'on accordait pour dix années à toute personne qui parvenait à rassembler une petite peuplade agricole d'Indiens ou de créoles.
Ce fut sous ce gouverneur que le Paraguay fut érigé en évéché par le pape Paul III.
Irala mourut en 1558. Deux de ses gendres, et ce même Chavès que nous avons nommé plus haut, se disputèrent sa succession ; mais alors l'autorité ecclésiastique commençait à acquérir cette prépondérance qui âevait enfanter bientôt le gouvernement théocratique des jésuites. En 1573, l'évêque de l'Assomption s'arrogea le droit de nom-
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mer lui-même le gouverneur de la colonie. Il appela à ce poste un certain Garay, après avoir fait charger de chaînes le gouverneur légitime , don Juan Ortiz de Zarate, et son lieutenant Cacérès. Ce dernier fut rendu à la liberté à la mort du prélat, mais Zarate mourut dans les fers. Un de ses neveux, Diego de Mendiéta, fut revêtu , pendant quelques années , d'une ombre d'autorité ; il périt massacré par les Indiens. Garay éprouva le même sort. Il avait fondé Santa- Fé^ sur la rive droite du Parana, et réédifié Buenos- Ayres en 1580.
Plusieurs villes , dont nous n'avons pas fait mention, s'élevèrent au Paraguay et dans le gouvernement de la Plata pendant la période que nous venons de parcourir : Mendoza, Corrientes , Tucuman, Sant-Iago-del- Estero ^ et d'autres encore. L'introduction des bestiaux date ^e la même époque : un taureau et sept vaches, importés, en 1555, par un officier nommé Salazar, donnèrent naissance à cette prodigieuse postérité qui couvre aujourd'hui la confédération argentine. Mais nous voici parvenus aux premières années du dix-septième siècle, caractérisées par un événement de la plus haute importance historique, sur lequel nous nous arrêterons quelques instants.
Depuis plusieurs années, l'ordre célèbre des jésuites avait conçu la pensée de former, dans le nouveau monde, un établissement d'où résulterait pour lui une nouvelle source de richesses et de gloire. Déjà quelques jésuites avaient pénétré dans le Chili et le Tucuman. Un collège avait été fondé par eux à l'Assomption du Paraguay, en 1593. Ils y enseignaient la granimaire , la philosophie et la théologie , en attendant le moment favorable pour Texécution de leur vaste projet. Enfin , les contestations survenues entre les autorités civiles et les évêques amenèrent l'occasion qu'ils convoitaient en silence. L'établissement des commanderies les aida particulièrement; car, sous prétexte de réunir des Indiens pour des fondations
de ce genre, ils jetèrent les bases de leurs fameuses missions.
Gouvernement des jésuites. — De tous les événements qui font époque dans les annales de l'Amérique, il n'en est aucun que l'Europe ait moins connu, ou plus mal apprécié, que la domination des jésuites au Paraguay (*). Il est vrai que, pendant long-temps, les seuls historiens qui écrivirent sur ce sujet,, furent des jésuites même, juges et parties dans leur propre cause , ou des élèves de ces religieux. D'autres ont exagéré, jusqu'au ridicule, la puissance, les ressources, la prospérité des missions, qu'ils ont décorées du nom d'empire.
« Voyez » , disaient-ils, « les miracles opérés par la prédication de l'Évangile ! Des Indiens sauvages , de farouches anthropopliages accourent , par milliers , à la voix de quelques pauvres missionnaires ; ils viennent spontanément courber le front devant l'image du Christ. Les lumières de la civilisation brillent à leurs yeux, en même temps que les rayons cle la grâce; ils bâtissent des villes puissantes, élèvent de grands monuments , chefs-d'œuvre d'architec-
(*) Parmi les écrivains recommandables auxquels celte observation n'est pas applicable, nous nous plaisons à citer MM. Ferdinand Denis et le docteur Rengger, qui , tous deux , nous paraissent avoir parfaitement apprécié ce grand épisode de l'histoire américaine.
Les principaux ouvrages que Ton peut consullor sur les missions du Paraguay, sont ; 1° D. Francisco Marque , Insignes rnissio/ies de la compagnia de Jcsus ; i° P. J. Patricio Fcriiandez, Historica rclatio de apostolicis m/ssio/iiùus , etc. ; 3" P. Pedro Lozano , Descripciun cliorogrnfica del grau Cliaco ; tii,'* An t. UUoa, Relacion historica del -viage a la America mcridional ; 5° Cliarlevoix, His' toire du Paraguay ; 6" D. Félix de Azara, Voyages dans l'Amcrupic méridionale ; 70 DoLrizholïer, Historia de Ahiponibus , etc^; 8" D. Gregorio Funes, Ensayo de la historia cil' il del Paraguay ; 9** Lettres éditantes et curieuses des missionnaires ; lo* Muiatori , // cristianesimo felice dal Para^ guaj, etc.
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I ture. T.a terre , qirils ont .-ippris à cultiver avec un art merveilleux, déploie pour eux un luxe de végétation inconnu à l'ancien inonde, et leur rend au centuple les semences qu'ils lui ont conliées. Ils ont fait de grands proij;rès dans les arts ; ils en ont l'ait également dans Jes sciences; ils savent tous lire, écrire, calculer, et parler espagnol.
L'empire que les jésuites ont l'onde est l'un des [)lus puissants et des mieux gouvernés qui aient jamais existé ; chacun y travaille pour la communauté, sans jalousie et sans murmure. L'or et l'argent y abondent, mais les hommes y sont trop sages pour en faire un grand cas.»
Nous allons réduire ces assertions trompeuses à leur juste valeur.
On sait, et nous l'avons déjà dit, que les naturels de l'Amérique forment une race abâtardie , peu susceptible de civilisation. Leur amour pour la vie indépendante, leur apathie , cette horreur innée qu'ils éprouvent pour toute espèce de travail , et enfin ce penchant irrésistible au vol et au brigandage , dont les preuves surabondent, sont des obstacles qui s'opposeront toujours à la civilisation de la race indigène des deux Amérique. Depuis la conquête , il est positif que ces peuples ont constamment répondu par des actes d'hostilité aux tentatives des Européens , de quelque nature qu'elles fussent, brutale ou pacifique, militaire ou religieuse. Lorsqu'on a voulu les coloniser, ils ont paru se soumettre pendant quelques jours , mais, à la première occasion, on les a vus égorger leurs bienfoiteurs, enlever les bestiaux, piller les colonies, et reprendre avec joie le chemin du désert. La guerre seule, il faut bien le dire, quoique l'humanité en gémisse, a pu les dompter. La civilisation a quitté les bords de la mer, pour s'avancer dans l'intérieur des terres; les sauvages indigènes, repoussés par la force des armes, ont reculé de contrée en contrée , et sont arrivés , enfin , à n'avoir plus d'autre
asile que des solitudes stériles, d'où la faim les a lait sortir maintes fois pour venir se livrer à la pitié des conquérants. Parmi ces derniers , le plus grand nombre a eu la malheureuse idée de coloniser ces sauvages, et nous avons déjà dit combien était éphémère la durée de cette sorte d'établissements; d'autres, mieux conseillés par rex{)érience, et dans ce nombre nous citerons le directeur actuel du Paraguay, ont disséminé les Indiens soumis sur toute la surface des nouveaux états , où leur mélange avec les Européens n'a pas tardé à faire disparaître le type malheureux de cette race indigène.
Comment pourrait-on supposer que ces nations farouches et stupidcs se soient soumises, ])ar conviction, à quelques missionnaires, qui ne pouvaient , le plus souvent , converser avec elles qu'au moyen des signes, ou à l'aide d'un interprète , et qui n'avaient à les entretenir que d'une religion toute hérissée de dogmes?
Les mystères sublimes de cette religion d'amour et de science n'étaient accessibles qu'à des peuples déjà policés. La prédication de l'Évangile eût trouvé les hommes même de notre continent sourds et insensibles, si, depuis plusieurs siècles, l'Egypte, la Grèce et Rome ne leur eussent révélé tous les secrets de la puissance intellectuelle. Mais affirmer que le sauvage américain ait renoncé à son existence indépendante et nomade, aux douceurs de son oisiveté, a ses forêts , à ses fétiches et à ses repas de chair humaine, pour adorer la sainteté des dogmes du christianisme, le pardon des injures, l'amour du prochain, le respect^ de la propriété d'autrui ; qu'il ait pu passer subitement, et sans transition aucune, des ténèbres les plus épaisses à la lumière la plus éclatante; qu'il ait reçu, avec conviction et respect, les mystères de la Trinité, de l'eucharistie , de la conception immaculée, de la dépravation originelle et de la rédemption ; c'est là une imposture historique , dont il est nécessaire de faire justice. Voici la vérité
L'UNIVERS
sur ce sujet, ainsi que sur le fameux empire des jésuites :
Nous avons vu que, parmi les nations indigènes des provinces du Rio de la Plata , celle des Guaranis se faisait remarquer par une position sociale moins dégradée. Naturellement doux et timides, les hommes de cette famille furent cependant ceux qui opposèrent le plus de résistance aux empiétements des conquérants; et cette apparente contradiction s'explique par l'usage où ils étaient de cultiver la terre; culture grossière et incomplète, sans doute, mais suffisante enfin pour les attacher au sol. En résistant avec plus d'opiniâtreté , les Guaranis attirèrent sur eux toute l'animosité des Européens. Les Espagnols et les Portugais surtout commirent, à leur égard, des atrocités inouïes; après les avoir battus et décimés, ils les traquaient dans les bois, avec des chiens , comme des bêtes fauves , les déchiquetaient à coups de fouet, les condamnaient à des travaux perpétuels dans les mines , et , pour la plus légère faute , les faisaient périr dans les tourments. Ces hommes, déjà subjugués, souffrants, malheureux , sont ceux que les jésuites appelèrent à eux pour former les Reducciones ^ et il est évident que les Guaranis devaient répondre à cet appel avec empressement; en effet, ils trouvaient chez les Pères ( los padres ) une protection assurée contre la persécution de leurs bourreaux, un travail infiniment moins pénible, et dont, au reste, ils avaient déjà une certaine habitude , des mœurs plus douces, et, enfin, un traitement qui, au sortir de l'esclavage, ressemblait à la liberté.
Seuls donc entre les peuplades indiennes , ils se rendirent aux sollicitations des missionnaires, se soumettant, sans murmurer, à toutes les innocentes pratiques que leurs nouveaux maîtres exigeaient d'eux. Ils reçurent l'eau du baptême et la confirmation, assistèrent à la célébration de !a messe, portèrent en procession les images dorées de la Vierge et des saints , se laissèrent imposer les noms du marty-
rologe catholique, et souffrirent sanaf colère qu'on les appelât néaphijtes et catéchumènes. Ajoutons, qu'indépendamment de ces circonstances si favorables à leurs projets, les jésuites employèrent plus d'une fois l'astuce et la lorce pour réduire les Indiens à l'obéissance. Lorsqu'une nouvelle tribu de Guaranis se montrait dans le voisinage des Pvéductions, un missionnaire partait aussitôt pour aller la conquérir à la communauté. Il se faisait suivre d'une troupe de néophytes et d'une certaine quantité de bestiaux. Les sauvages, en voyant s'approcher cet étranger, prenaient d'abord l'alarme, mais se rassuraient promptement en le voyant seul au milieu de leurs frères. Ils entraient en communication sans méfiance, et l'adroit jésuite leur faisait distribuer des vivres et des bestiaux, en leur disant qu'il était venu les trouver dans le désert pour leur faire part des biensr que procurait, avec peu de peine et de travail , la religion a laquelle il avait le bonheur d'appartenir; et que, pour eux, s'ils voulaient le suivre et s'adapter aux usages de leurs frères , ils pouvaient être assurés d'avoir tous les jours un repas semblable à celui qu'ils venaient de partager. Simples et crédules , les Indiens se laissaient leurrer par l'astucieux jésuite , et se mettaient en marche pour 1© pays des Missions. Là, le premier soin du père provincial était de diviser ces nouveaux venus, et de les répartir dans les diverses Réductions, pour leur ôter toute possibilité de se révolter.
Aussi vit-on, maintes fois, plusieurs de ces sauvages , désespérés d'avoir perdu leur indépendance, succomber d'une maladie de langueur, ou même se donner la mort, après avoir vainement tenté de s'évader.
Les Réductions étaient situées sur les deux rives du Parana , entre les 26 et SO*" degrés de latitude australe, 57 et 60'" de "longitude occidentale. La partie comprise sur la gauche du fleuve, a l'endroit où il se rapproche de l'Uruguay et forme ensuite un coude pour épancher ses eaux vers l'occident, était
BUENOS- AYRES, PARAGUAY, URUGUAY
désip;nce plus spcoialoment sous le nom de MissioTfs d^l\ntre-[iios;{\ç' nos jours, c'est le pn\s des Missions détruites.
Au-dessus étaient les Réductions du Brésil, et, sur la droite du lleuve , les Missions du Paraguay, proprement dites. La ca|)itale de cette confédération , bâtie sur la gauche du Parana , en face d'Ytapua , se nonuiiait Candélaria . en Dionneur de la purification de la Vierge.
Le gouvernement théocratique des missions dura 158 ans, depuis la fondation de la première Réduction en 1609 , jusqu'à l'expulsion des jésuites en 17()7. Dans ce laps de temps, il y eut diverses alternatives de prospérité et de décadence. Les missions n'eurent pas d'ennemis plus redoutables que l'association des IMétis , issus du commerce des Européens avec les femmes indiennes, connus au Brésil sous le nom (\eMam€lucos{*). Ces hommes s' étant réunis pour faire le commerce des esclaves indiens , enlevaient les néophytes dans les missions même.
Ils détruisirent successivement ainsi quatorze bourgades, obligeant les missionnaires à transporter ailleurs leur industrie. Non contents d'attaquer les bourgades chrétiennes , les Mamelucos ruinèrent des villes espagnoles, telles que Xérès, Giiayra, f ilta-Rîca et plusieurs autres. Les habitants, indigènes , créoles ou européens , furent enchaînés et envoyés au Brésil pour y être employés, à perpétuité, aux travaux des mines et des manufactures. Ce ne fut qu'en 1690 que le vice-roi du Pérou mit un terme à ce brigandage; mais , dans ce long espace de temps , les Mamelucos avaient réduit en esclavage deux millions d'individus de tout âge et de tout sexe.
Sur ce nombre, il y en avait 150,000 baptisés ; 300,000 esclaves avaient été successivement tirés du Paraguay. Dobrizhoffer assure qu'en 1628 et 1629 il se vendit à Rio de J aneiro 600,000 captifs.
(*) Nous conservons à dessein la dénomination étrangère sans traduction, le mot marne touk ayant généralement une autre acception.
Indépendamment de cette cause de dépopulation, les missions eurent à lutter contre la jalousie et la persécucution des gouverneurs du \\\o de la Plata et du Paraguay ; contre les attaques sans cesse renaissantes des Indiens sauvages, la désertion des néophytes et les pertes occasionées par la nostalgie chez ces malheureux, qu'ils tenaient parqués comme des moutons dans des champs entourés de fossés.
Les Pères avaient un intérêt direct à dérober aux autorités venues de la métropole le dénombrement exact de leurs néophytes, tant pour éloigner tout sentimentde jalousie que pour épargner la redevance, qui était d'im écu {peso) par tête. Malgré cela , il paraît certain qu'en 1702, époque qui peut être prise pour terme moyen, les Réductions se composaient de vingt-neuf bourgades, dont quinze sur l'Uruguay et quatorze sur le Parana , formant ensemble un effectif de 90,000 néophytes; mais à l'époque de l'expulsion , on en comptait près de 150,000. Il existait encore plusieurs autres missions disséminées sur les bords du Paraguay, dans la province de Jujuy et dans les vastes plaines du Rio de la Plata : c'étaient en quelque sorte autant de colonies, dont les missions d'Entre-Rlos formaient la métropole ; mais ces colonies , sans cesse exposées aux attaques des Chiquitos , des Pampas et de mille tribus guerrières qui ne faisaient, avec les chrétiens , que des traités hypocrites, n'eurent qu'une durée éphémère.
La compagnie de Jésus comptait dans ses rangs des hommes distingués par les lumières , le courage et l'habileté ; ce fait est avéré, et l'esprit de parti seul pourrait s'obstiner à le nier. C'était sur eux que la direction suprême de l'ordre en Europe jetait les yeux pour gouverner les missions américaines. Les Pères établirent le centre de leur administration au collège de l'Assomption, dont ils firent construire et successivement embellir le bâtiment par les néophytes indiens. Ils en instituèrent un second dans la ville de Cordora-de-Tucuman. Ces deux établissements étaient placés sous l'auto-
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rite d'un supérieur nommé Provincial.
LesRéductions étaient administrées par autant de curés qu'il y avait de bourgades. Le curé était un personnage important, qui ne se laissait apercevoir des Indiens que revêtu de ses habits sacerdotaux, et au milieu des imposantes cérémonies du culte. Quand il paraissait, une troupe de musiciens faisait entendre des airs ç^raves et touchants ; l'encens fumait devant lui, les cloches s'ébranlaient, et tous les assistants s'inclinaient avec respect.
Ce dignitaire mettait tant de soin à entretenir le prestige nécessaire à son autorité, qu'il ne sortait même pas pour aller porter le dernier sacrement a un moribond ; on transportait le malade dans une salle voisine de la paroisse , et c'était là seulement que le curé daignait se rendre , en grande cérémonie , pour ouvrir à ce pécheur repentant les portes du paradis. Toutes les affaires du dehors se faisaient par l'entremise d'un vicaire, dont l'autorité n'était soumise qu'à celle du curé. Douze néophytes étaient attachés au service de chaque paroisse, et ceux-là étaient exempts de toute redevance.
Le pouvoir temporel résidait , de fait , dans les mains des autorités ecclésiastiques; mais la nécessité de faire quelques concessions aux usages suivis par la métropole , les avait portés à nommer, pour chaque village, un cacique choisi parmi les Indiens , et à le revêtir d'une autorité imaginaire. Le cacique était chargé de la police locale ; il veillait à ce que les néophytes fussent retirés et levés aux heures prescrites; il surveillait les travaux, réprimandait les paresseux et encourageait les plus zélés. Les missionnaires entretenaient le dévouement de ce chef en flattant son orgueil ; ils l'affublaient, par exemple, d'un habit européen couvert de quelques oripeaux , débris d'une vieille quincaillerie. Au-dessus des caciques était un corré(jidor royal, otlicier civil nommé par le gouverneur de la province , et choisi d'abord parmi les Espagnols, mais plus tard, et par l'effet de la politique des jésuites, parmi les Guaranis. Aucune punition ne pou-
vait être infligée sans le consentement des Pères ; mais au gouverneur seul appartenait le droit de prononcer la peine de mort.
Les travaux des Indiens étaient basés sur l'expérience que l'on avait de leur caractère et de leurs forces. Chaque matin, avant que de se rendre à leurs travaux , les néophj-tes construisaient un brancard orné de branches vertes et de (leurs odoriférantes ; ils y plaçaient une statue de la Vierge , et , précédée par leurs musiciens, ils transportaient aux champs cette image vénérée, qu'ils rendaient témoin de leur conduite pendant toute la journée.
Les hommes , vêtus d'une simple chemise et d'un caleçon, s'occupaient alors à semer les blés et le maïs , à émonder les cotonniers , à récolter le maté ou le tabac, tandis que, sous un hangar voisin , leurs femmes se livraient à des travaux domestiques adaptés à leur sexe. Celles-ci étaient vêtues d'une robe blanche d'étoffe
légère
sans
manches , et découverte jusqu'à l'orfgine des épaules; hommes et femmes avaient la tête, les bras, les jambes et les pieds nus. Aux heures de repos, la musique se faisait entendre de nouveau, et le soir les travailleurs avaient la permission de danser entre eux en présence de la madone et sous la surveillance du cacique {\oy. pi. 7). Leur nourriture était saine et abondante ; mais on vit plus d'une fois, dans le principe, ces Indiens, voraces autant qu'ignorants, manger les boeufs qui leur avaient été conliés pour le labourage. Ceux d'entre eux qui n'étaient pas destinés à la culture des terres devenaient charpentiers, tisserands, serruriers , doroiu-s ou bijoutiers ; les femmes apprenaient à coudre , à filer et à broder.
Ce n'était pas d'ailleurs à des travaux purement pacifiques et industriels que se bornait la tache des néophytes ; on leur enseignait encore le maniement des armes à feu et l'exercice à l'européenne. De temps en temps, on les faisait évoluer et parader en présence du curé, ce qui était pour eux une véritable fête. 11 leur était permis de
BUKINOS-AYRF.S, PARAGUAY, URUGUAY.
faire usage do leurs armes natives :
[la fronde, le tomalKuvk et les llèelies. * Kn eas de guerre, ou sur la simple )-(M]uisition du gouverneur de la pro- ^iilee, chaque village fournissait un contingent de cavalerie et d'infanterie.
( les 1;rou|)es rendirent plus d'une fois (li's services signalés à la cause des î'.spagnols. Les Guaranis apprenaient ' -v'ore à lire et à étTJre; mais l'intérêt ; nu"ssionnaires s'opposa toujours à ;\> qu'ils apprissent à parler la langue c^î^ignole : long-temps même on ne servit dans le Paraguay que de l'iino guarani, et l'introduction de iv'spagnol est postérieure à l'expulsion (!;- ces religieux. En vain Philippe V ordonna, en 1743, qu'on enseignerait aux Guaranis la langue espagnole, les jésuites ne jugèrent pas convenable d'cb.Mr à ce décret.
Les richesses queces religieux tiraient dos missions indiennes appartenaient à };i communauté de l'ordre, et on n'a V ;nais pu les apprécier, même approxinialivement, d'une manière saîisfaièunte. Une politique , qu'on ne saurait mieux qualifier qu'en l'appelant par son nom, jésuitique, s'opposa constamment à ce que l'Europe eut connaissaix:e de ce qui se passait dans l'intérieur des Réductions. IN'ous avons dit plus haut que les bourgades étaient entourées de fossés qui ne permettaient pas aux néophytes de déserter, ni aux étrangers de s'y introduire sans le bon plaisir des Pères ; et ceux-ci veillaient avec tant de jalousie à ce que nul profane ne posât le pied dans l'enceinte de ce sanctuaire, que des évêques euxmêmes et des gouverneurs s'en virent refuser l'entrée^ C'était, sans nul doute, une étrange insolence; mais les jésuites faisaient agir leurs amis d'Europe pour contre-balancer le mauvais etret des dénonciations parties d'Amérique. Le confesseur du roi d'Espagne, celui de la reine, leur aumônier, voilà les appuis sur lesquels se reposaient, au besoin , les missionnaires du Paraguay.
Le P. Charlevoix a donné, avec beaucoup de détails , l'historique des contestations survenues entre les évêques et les jésuites ; elles avaient , de son
temps , un certain intérêt qu'elle ont entièrement perdu aujourd'hui. Il est juste de dire, toutefois, que ces religieux ne paraissent pas avoir voulu se rendre indépendants de la couronne d' l'Espagne, ainsi que l'ont avancé plusieurs écrivains. Cette émancipation ne leur eût pas été favorable , puisqu'elle eut mis au plus grarîd jour leur ambition et leur astuce , et qu'elle les eût privés en outre d'une protection dont, malgré leur puissance, ils ne pouvaient se passer. Aux limites de chaque nu'ssion, il y avait un lieu désigné où se faisaient les échanges commerciaux, sans la participation des néophytes, auxquels tout contact avec les Espagnols et les créoles était interdit.
Ainsi les jésuites qui , dans leurs mémoires à la cour d'Espagne, comme dans leurs livres imprimés, parlaient avec enthousiasme du salut des arnes de ces pauvres Indiens, et du bonheur de rattacher à la civilisation cette race sauvage, n'étaient mus, en réalité, que par des intérêts purement terrestres ; et quant à l'éducation qu'ils prétendaient donner à leurs néophytes, elle se bornait à les mettre en état de travailler au profit de l'ordre. Aussi , après plus de !.50 ans de culture, la famille des Guaranis se trouva-t-elle à peu près au même point de barbarie qu'auparavant. Au moment de leur expulsion, les jésuites laissèrent trente Réductions, savoir : quinze entre l'Uruguay et le Parana, dites missions (ï Entre-Rios , sept sur la rive gauche de l'Uruguay, dans l'empire du lirésil, et huit àans le Paraguay proprement dit. Les Réductions (ï Entre-Rios ont été détruites dans la guerre de l'indépendance; nous en verrons plus bas les détails : les autres subsistent encore, mais* considérablement diminuées, soit par la désertion, soit par la guerre, soit enfin par les mauvais traitements auxquels les Indiens ont été en butte de la part des adnunistrateurs qui ont succédé aux jésuites. Ces agents ont coopéré à la ruine des bourgades en y autorisant le pillage , et en laissant les malheureux Guaranis dans le plus grand dénûmeut. A l'époque
L'UNIVERS
de l'expulsion, les sept bourgades brésiliennes contenaient 30, 000 néophytes; en 1801 , il y en avait encore 14,000; en 1814, il n'y en avait plus que G, 400; et en 1821 , 3,000 seulement.
L'une des plus importantes bourgades était celle de Santa-Rosa : elle possédait, du temps des jésuites, de 80 à 100,000 bestiaux; il n'en restait plus que 10,000 à l'époque de la révolution. L'église de cette mission est encore la plus riche du Paraguay, bien qu'elle ait été successivement mise à contribution par plusieurs gouverneurs, vice-rois et administrateurs des provinces voisines.
Période de rétablissement des missions jusqu^ à Vexpulsion des jésuites (1609 à 1767 ). — La période dont nous allons donner un simple aperçu historique, appartient tout entière' à l'ordre puissant et ambitieux des jésuites. On le voit perpétuellement en querelle avec les gouverneurs de la province, les évêques de l'Assomption , les Mamelucos, les Indiens , les créoles et les colons.
Au commencement du XVII" siècle, le gouverneur Hernando- Arias de Saavédra traversa les plaines du Chaco et les pampas , entra dans la Patagonie , et pénétra jusqu'au détroit de Magellan. A la suite d'un engagement malheureux avec les naturels du pays, il fut fait prisonnier; mais étant parvenu à s'échapper, il recommença son expédition, et eut le bonheur de délivrer la majeure partie des siens qu'il avait laissés entre les mains des Patagons. On croit qu'il mourut en
Onze années après , le Paraguay fut détaché du Rio ae la Plata, et lesdeux contrées , administrées chacune par un gouverneur particulier, continuèrent à relever de la vice-royauté du Pérou et de Wiudiencia - Heale de Charcas (Chuquisaca), jusqu'en 1778, alors que fut érigée la vice-royauté de Buénos-Ayres. Ce n'était pas le moindre souci des autorités péruviennes que d'avoir à surveiller une contrée éloignéed'au moinsquatre cents lieues, et sans cesse agitée par les turbulents
missionnaires. Ce fut surtout à l'époque de la mort d'un gouverneur nommé Martin de Lédesma, qu'on vit s'élever de graves contestations entre les jésuites et l'évêque Bernardino de Cardenas. Depuis un siècle environ les habitants de l'Assomption jouissaient d'un privilège qui leur avait été octroyé par lettres patentes de Charles-Quint: c'était de nommer provisoirement un gouverneur de leur choix , lorsque celui qui administrait le pays mourait sans avoir désigné son successeur. Cette circonstance s'étant offerte à la mort de Lédesma, les Paraguays élurent leur évêque Bernardino de Cardenas. Celui-ci, ennemi personnel des jésuites, dont les prétentions faisaient ombrage à son autorité , les expulsa de la ville et leur enjoignit de sortir de la province. Ces religieux n'enduièi-ent pas long-temps un pareil affront : ils convoquent une assemblée à Cordova deTucuman, où ils avaient un collège , y nomment un certain Sébastien de Léon gouverneur du Paraguay, rentrent avec lui à la tête d'un corps de quatre cents néophytes indiens, livrent bataille aux Espagnols, les défont complétemsnt et s'emparent de la personne de l'érêque, qu'ils envoient à Santa-Fé. Le prélat humilié parvint à se sauver à Charcas, où V Audiencia-Reale j faisant droit à ses griefs , ordonna qu'il serait rétabli dans son évêché , en même temps que les jésuites le seraient dans leurs missions.
Aucun événement important n'appellera notre attention jusqu'en 1680.
Cet espace de temps est occupé par les guerres perpétuelles des Espagnols et des Indiens de diverses tribus :
on n'y voit que surprises, enlèvements, incendies, massacres, traités aussitôt rompus que jurés, disettes et épidémies qui déciment les hommes et les bestiaux.
Les querelles des Espagnols et des Portugais sur les limites (le leurs con-
3uêtes respectives ne s'assoupissaient e temps à autre que pour se réveiller avec plus de fureur. En vain le pape Alexandre VI avait essayé de prévenir
BUENOS- AYRES , PARAGUAY, URUGUAY
cette mésintelligence, en partai^eant le nouveau nioiuie à ees deux nations rivales. Ce partage ridicule d'une terre inconnue ouvrit un vaste champ aux interprétations de bonne ou de mauvaise loi, et ne lit que multiplier les prétextes de ru[)ture. En 1G80 , les Portugais, qui prétendaient que toute la côte du Brésil leur appartenait jusqu'à la limite naturelle du Rio de la Plata, vers le sud, envoyèrent une expédition sur ce fleuve pour y fonder la colonie de Sacramenlo. Les Espagnols ne connurent ce projet que lorsqu'il lut accompli. Le Saci^amento , situé sur la rive gauche du Rio de la Plata, derrière l'île de Saint-Gabriel, fut pris et repris sept lois jusqu'en 1763 , époque a laquelle il fut entièrement détruit.
En montant sur le trône d'Espagne, le petit-lilsde Louis XIV, Philippe V, annonça l'intention de continuer à l'égard de l'Amérique la politique de ses prédécesseurs ; les Portugais , de leur côté , s'efforçaient en toutes circonstances de susciter à leurs voisins de nouveaux ennemis. Ils armaient les Indiens libres contre les néophytes , et favorisaient de tous leurs moyens les abominables tralics des Mamelucos dont nous avons déjà parlé.
Le roi d'Espagne signa à Madrid, le 2G mars 1713, un traité avec l'Angleterre , connu sous le nom de Assiento de Negros. Sa majesté Britannique garantissait, dans l'intérêt des sujets des deux couronnes, l'importation dans les colonies espagnoles de l'Amérique, de quatre mille huit cents nègres par an, pendant trente années, ce qui portait le nombre de ces esclaves à cent quarante-quatre mille , indépendamment de huit cents nègres des deux sexes que les Jssientits pouvaient introduire annuellement à Buénos-Ayres, et de quatre cents qu'ils avaient la faculté d'importer au Chili ou au Paraguay. Pour chaque nègre sain, vigoureux et de taille moyenne , le droit était de 33 écus \\ ils ne pouvaient être vendus plus de 300 écus par tête.
^ Peu d'années après cet événement
(1721), le Paraguay devint un champ de bataille où triomphèrent tour a tour les jésuites et leur antagoniste le gouverneur Antéquera. Expulsés une seconde fois de l'Assonrption , les missionnaires préparaient, dans l'intérieur de leurs missions, des moyens de vengeance, lorsqu'ils furent assaillis de nouveau par Antéquera, qui détruisit et incendia plusieurs bourgades, et contraignit les Pères à se réfugier dans les montagnes , a la discrétion de leurs néophytes. Heureusement pour eux que ce gouverneur avait lui-même ^ encouru la disgrâce du vice-roi du Pérou, qui lui nomma un successeur dans la personne de Don Bruno Maurice de Zavala. Celui-ci marcha contre Antéquera , s'empara de lui et l'anvoya à Lima, sous bonne escorte.
Accusé d'avoir cherché à se faire couronner roi , Antéquera fut condamné à mort et fusillé immédiatement. Les jésuite'!' furent rétablis dans leurs domaines en 1728, par un édit royal.
C'est à ce même gouverneur, Bruno de Zavala , qu'est due la fondation de Montevideo en 1726. Il y envoya deux mille Guaranis des Missions, sous les ordres de deux missionnaires.
Cependant il s'était formé contre les jésuites un parti formidable, celui des Comiméros. C'était une réunion d'habitants notables du Paraguay, qui voyaient avec peine les missionnaires s'emparer du monopole du commerce et du trafic des esclaves. Le gouverneur Zavala ayant voulu s'opposer aux mesures de violence qu'ils préparaient contre les jésuites , fut obligé de quitter l'Assomption pour se soustraire à leur colère. Les Comunéros établirent une junte qui ne cessa ses fonctions que lorsqu'elle y fut contrainte par la force des armes , le vice-roi du Pérou ayant pris , en cette circonstance , les mesures les plus énergiques. Mais alors l'Espagne commençait à s'apercevoir qu'il n'était pas de sa politique d'accorder aux jésuites une protection trop étendue. En effet, c'était s'aliéner le cœur des Paraguays, qui avaient pris ces religieux en haine , et , d'ailleurs, il n'était pas démontré que les;
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missionnaires n'eussent pas le dessein secret de se rendre un jour indépendants. On eut une preuve bien manifeste de leur mauvaise volonté , lorsqu'on 1750 l'Espagne et le Portugal ayant enfin conclu un traité pour les limites de leurs possessions respectives en Amérique , il fut stipulé, entre autres clauses , que les missionnaires sortiraient des habitations et villages cédés par l'Espagne, sur le bord oriental de la rivière-Uruguay, emportant leurs meubles et effets , et emmenant avec eux les Indiens pour les établir dans d'autres terres ; de sorte que les habitations devaient être remises à la couronne de Portugal avec toutes leurs maisons , églises et édidces , ainsi que ia propriété des terrains. Les missiônnaire:3, dont cet événement contrariait singulièrcjnentles projets, mirent tout en œuvre pour s'opposer à la translation. Rien de plus curieux que le mémoire adressé, en cette circonstance, par le Père provincial au gouvernement espagnol , pour obtenir la révocation de cette fatale mesure. Ce religieux énunière d'abord , adroitement, les richesses des missions pour démontrer la perte que va faire le gouvernement du roi : « Les Indiens, « dit-il , sont fortement persuadés que « ce n'est point la volonté du roi de « leur ôter les terres qu'ils ont possé- « dées pendant cent trente ans , et « dont le droit leur en a été confirmé « par plusieurs cédules royales. C'est « dans cette confiance qu'ils ont con- « struit des peuplades qui ne sont pas « ce qu'on appelle simplement des « bourgades , mais qui surpassent les « villes mêiiies de ces provinces par « le nombre de leurs bâtiments, qui « sont couverts de tuiles , et ont au- « dehors des parapets de pierre sous « lesquels on est à l'abri, et qui ser- « vent à marcher le long des maisons, « sans crainte de la pluie; leurs églises « sont si magnifiques , que le prix de « celles qui ont le moins coûté , avec « leurs ornements, monte à 100,000 « écus , sans parler de celle de Saintce Miguel, à laquelle ils ont travaillé « tous les jours pendant dix ans, tan-
« tôt au nombre de quatre-vingts hom- « mes, tantôt au nombre décent, et « dont la construction, qui est toute « de pierre, ne peut être évaluée à ft moins de 200,000 écus : à quoi il « faut ajouter le ressouvenir qui lesaf- « fecte Ijeaucoup des plantes qu'ils ont « élevées, et à la longue culture des- « quelles ils ont employé plus de trente « ans pour faire, de leurs fruits, une « boisson continuelle du matin au « soir. La valeur de ces plantes dans « les sept peuplades passe un million.
« Ils tournent aussi les yeux vers leurs « semailles de coton , du fruit duquel « ils font leurs fils , et de ces fila les « toiles dont ils se servent dessus et « dessous , grands et petits , veuves et « orphelins, et dont la valeur dans les « sept peu.plades n'est pas inférieure « à celle des plantes. Ils ne peuvent « se dissimuler qu'en sortant de leurs « peuplades, ils y laissent plus d'un « million de bestiaux, tant brebis que « vaches , chevaux et mules , etc. »
Il n'échappera à personne que ces richesses étaient à la vérité le produit des sueurs des néophytes , mais non leur propriété comme l'avance le Père provincial. Le mémoire termine par des menaces directes : « Il y va de la « viedesmissionnaires, tant les Indiens « sont fortement résolus à ne point « obéir; les néophytes sont déterminés « à passer sous Tautorité du Portugal , « plutôt que d'abandonner leurs pro- « priétés ; et enfin le salut de leurs pallia vres âmes est gravement compro- « mis par cette mesure injuste qui les « expose à la désobéissance envers leurs « supérieurs. »
Mais ce ne fut pas à de pacifiques représentations que se borna la colère des jésuites. Quand ils eurent acquis la certitude que leurs remontrances ne seraient pas accueillies favorablement, ils jetèrent le masque et se nu'rent à guerroyer contre les Portugais et les Espagnols à la fois. Les Guaranis, stimulés par l'appât du butin, et charmés d'ailleurs de voir les Européens aux prises avec leurs directeurs, se conduisirent bravement. Un de leurs chefs, le jésuite Joseph,
BUEx\OS-AYRF.S , PARAGUAY, URUGUAY.
déploya une telle valeur, qu'on le surnomma le Pcrc-Tonncrre. Enlin . la paix lut faite; (lliarles III annula l'acte de cession consenti par son père Ferdinand , et les jésuites demeurèrent en possession du pays des Missions.
L'orage était conjuré pour le moment , mais il ne devait j)as tarder à éclater de nouveau. Les événements survenus dans la métropole hâtèrent la chute des jésuites, que les esprits pénétrants prévoyaient, et que les sages désiraient. La guerre continuait sur tous les points; d'une part, avec les Portugais* du lîrésil, de l'autre, avec les Indiens de l'Uruguay et du Rio de la Plata. Les jésuites entretenaient la discorde entre ces deux nations belligérantes; car il pouvait résulter, d'un second traité de paix, une nouvelle cession de leurs propriétés, et, par suite , une nouvelle menace d'expulsion. Le gouverneur, D. Francisco de Paulo Bucaréli , informé de leurs menées, en lit part aussitôt à sa cour. Le fait était grave, et méritait une prompte répression. En conséquence, le 2 janvier 1767, le roi rendit un décret qui prononçait l'expulsion des jésuites, des trois provinces du Paraguay , du Rio de la Plata et du Tucumaïi, ainsi que la confiscation de leurs propriétés. Bucaréli reçut cet ordre au mois de juin suivant, et le mit aussitôt à exécution , avec autant de prudence que de détermination.
Les jésuites, surpris, n'eurent pas le temps de combiner leurs moyens de défense. Le grand collège de l'Assomption contenait 133 missionnaires; les villes de Cordova, Corrientes, Santa-Fé, Montevideo et Buénos- Ayres en possédaient 271, et les missions d'Lntre-Rios et du Paraguay à peu près le double. On les transporta en Espagne, et leurs propriétés, après la levée du séquestre , furent appliquées à l'établissement des études royales à Buénos-Ayres.
ConteHldtions avec F .Angleterre.
— L'ambitieuse Espagne reveiidiquait un droit de souveraineté sur l'archipel des Malouines, qui avait excité la convoitise de l'Angle-
terre. Le gouverneur îîucaréli y envoya i\(\{\\ navires chargés de colons, aÙii de prévenir toute prise de possession de la pr.rt des y\nglais; mais il était trop tard : ces hai'dis navigateurs y avaient déjà formé un établissement au nord de la grande île, et continuaient leurs constructions, sous la protection de trois frégates et d'une batterie de huit canons de gros calibre. A peine lîucaréli eut-il connaissance de cet événement, qu'il expédia cinq frégates et quatorze cents lioiiimes de débarquement, pour anéantir la colonie anglaise. La résistance fut; vive et opiniâtre; il fallut cependant céder au nomhre. Les Anglais capitulèrent le 10 juin I7G8; mais le cabuiet de Saint-James prit la chose au sérieux, et menaça de déclarer la guerre à l'Espagne", si cette puissance ne lui abandonnait son établissement des îles JMalouines. Les circonstances n'étaient pas assez i'avorabies pour s'engager dans une guerre avec l'Angleterre; les hostilités continuaient avec le Portugal, et ne laissaient aucun relâche; il fallait donc céder à la nécessité.
Les Anglais obtinrent la permission de reconstruire, dans la grande île, appelée par eux île Faikiand, le fort Egmont, sans que cette concession préjudiciàt au droit de souveraineté.
Cette remise date du 22 janvier 177L Guerre avec le Portugal , de 1771 A 1778. — Cette guerre opiniâtre, qui durait depuis plus de deux cents ans, à peu près sans interruption, avait pris maintenant un développement qm' attestait les progrès que les deux nations avaient iaits dans les arts. L'artillerie , qui , au couunencement de cette lutte , était encore dans sa primitive imperfection, avait été particulièrement améliorée. Il en était à peu près de même de la navigation : les fréga» tes légères cà la course, redoutables dans les combats, avaient remplacé les pesantes galéasses, les galères et les péniches ; les soldats , enfin , étaient plus nombreux, moins cliargés d'attirail et mieux armés. Les succès des combats iournaliers que se livraient
3« Livraison. ( Bué.\os-Ayees , Pap^aguay, Ukuguay.)
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ces peuples rivaux , par terre et par mer, étaient variés, et, par conséquent, sans résultat déflnitif; mais on peut y remarquer que les Espagnols, a nombre égal, avaient ordinairement l'avantage. Enfin la cour de Madrid voulut en finir ; elle fit partir de Cadix, le 13 novembre 177G, une Hotte de cent dix-sept voiles , sous les ordres du marquis de Casatelii, ayant à bord dix mille hommes de débarquement , commandés par le général don Pedro Zeballos. Le 23 février 1777, ce formidable armement arriva dans les attérages de Tile Sanfa-Catharina^ dont les forts se rendirent après une courte résistance. Les vainqueurs y trouvèrent 300 pièces de canon. A la suite de cette victoire , Zeballos s'occupa de la conquête de la province brésilienne de liio-Grande ; mais la paix du 11 octobre de cette année mit fin aux hostilités. L'île Santa- Catharina et le Rio- Grande furent restitués aux Portugais; ceux-ci donnèrent à l'Espagne les îles dC Annaben, Fernando ciel Pô et la colonie Sacrarnento.
Guerre avec les Indiens. — Les hostilités avec les Indiens n'eurent pas de terme, et elles n'en pourront avoir tant que cette race ne sera pas détruite, ou dispersée parmi les colons européens. Les Charruas, dans la Banda- Orientale , les Pampas , aux environs de Buénos-Ayres, les Abipones , dans le Chaco ,' les Payaguas , "les Cbiquitos et les Timbues, toujours battus et jamais découragés , renouvelèrent souvent leurs incursions , mais avec des circonstances si peu variées , que nous n'en reparlerons plus.
Patagonie. — En 1771), le gouvernement espagnol , craignant d'être devancé par les Anglais , donna l'ordre au vice-roi de Buénos-Ayres de fonder deux établissements sur la côte de Patagonie. 11 n'a cessé depuis, quand les circonstances le lui ont permis, d'y faire exécuter des travaux importants (*).
(*) La Patagonie fait rol)jct d'une notice particulière.
flce-royauté du Rio de la Plata.
— Les provinces du Rio de la Plata avaient acquis une importance qui ne permettait plus de les laisser réunies au gouvernement du Pérou. Le roi créa , en conséquence , en l'année 1778 , une nouvelle vice-rovauté, dont Buénos-Ayres était la capitale. Cette ville obtint , à cette même époque , le rétablissement de V Judlencia Reale , qui avait été supprimée un siècle auparavant. Elle était composée d'un régent , de cinq auditeurs et de deux commissaires du gouvernement. Cette institution était une sorte de tempérament à l'autorité des vice-rois , mais elle n'avait pour mission spéciale que la haute surveillance des détails administratifs qui concernent la province, tandis que le cabildo, ou conseil municipal, ne s'occupait que des intérêts de la commune à laquelle il était affecté.
Le Haut-Pérou, dont Charcas (ou Chuquisaca ) est la capitale , fut annexé au Rio de la Plata; on le divisa en deux gouvernements.
La nouvelle vice-royauté comprenait onze départements et 22 corregemienlos. Sa superficie , selon ]\I. de Humboldt, était de 126,800 lieues carrées de 20 au degré , et sa population de 2,300,000 habitants.
Guerre avec VJngleterre ^ 1796.
— Il y avait déjà sept années que la révolution française avait éclaté , lorsque l'Espagne, Véritable satellite entraîné dans le tourbillon de la France, déclara la guerre à l'Angleterre. Quand un gouvernement veut en venir à une pareille extrémité, il est rare que les prétextes lui manquent. Cette fois, cependant, le cabinet de l'Escurial ne put mettre en avant que la tendance et les intentions de l'Angleterre. La politique anglaise ne se démentit pas en cette grave circonstance, et Guillaume Pitt conçut immédiatement l'idée d'émanciper les colonies espagnoles, en commençant par l'Amérique du sud. Les circonstances s'opposèrent à ce que ce projet lut alors réalisé, les deux gouvernements s'étant rapprochés à peu de temps de là; ce ne
BUKNOS-AYRF.S, PARAGUAY, URUGUAY.
fut qucn !S0 1 qu'il fut i-rpris et suivi avec activité, pour n\'trc abau- (loinié qu'à rcj)oquc où l'Ivspafruc et TA ngletcrre s'allieront contre l'euucuii commun.
i'^n 1801 , le roi avait ordonné la formation de plusieurs corns de milice dans la vice-royauté clu Rio de "la Plata. Cette levée comprenait les hommes de 15 ans jusqu'à 45, et devait présenter un etïectif de 12,000 hommes environ , la majeure partie de cavalerie.
Les préparatifs de la guerre n'empêchèrent pas le gouvernement espagnol de porter , à l'état sanitaire des colonies, l'attention qu'elles réclamaient. Les années 1803 et 1805 feront époque dans les annales de cette partie de l'Amérique, par l'introduction de la vaccine. « 11 faut connaître, » dit M. de liumboldt, « les ravages que la petite vérole exerce sous la zone torride , et parmi une race d'hommes dont la constitution physique semble contraire aux éruptions cutanées , pour sentir combien la découverte de Jenner est plus importanteencorepour la partie équinoxiale du nouveau continent qu'elle ne l'a été pour la partie tempérée de l'ancien. »
Le gouvernement anglais de cette époque a été mis au ban des nations pour certains actes qui constituent une violation manifeste du droit des p;ens.
En 1804, l'Espagne était en pleine paix avec lui, lorsque, sans déclaration de guerre , sans motifs légitimes, il fit saisir quatre fréizates espagnoles. Le cabinet de Madrid, justement indigné de cet abus de la force, déclara la guerre à celui de Saint-James. L'année suivante , le vice-roi Sobrémonté fit lever en masse les milices du Rio de la Plata, pour s'opposer à une invasion dont la province buénos-ayrienne était menacée de la part d'ime escadre anglaise qu'on avait vue évoluer dans ces parafes. Mais cette expédition avait une autre destination ; elle cingla vers le cap de Bonne-Espérance, où elle débarqua, le 10 janvier 180G, 5,000 hommes, qui s'emparèrent de la ville du Cap, chef lieu des possessions hol-
landaises. L'escadre était commandée par sir Ilowe Popliam. (]et amiral , enhardi par cette facile victoire, conçut le projet de tenter un coup de main sur lîuénos-Ayres. Il n'avait pas d'ordre pour en agir ainsi; mais le succès pouvait le justifier, et il partit en conséquence avec 1 , 100 soldats aux ordres (lu général Eéresford. Les troupes débarquèrent le 25 juin de la même année. Le lendemaiti , elles marchèrent contre une division espagnole qui s.î présentait en avant du vilhige de Jiéduciion , forte d'environ 2,000 hommes. Ces miliciens, mal armés, et plus mal disciplinés, s'enfuirent à l'approche des Anglais. Béresford s'avança donc, sans coup férir, sous les murs de la place, qui capitula le 2 juillet. Les marchandises et effets appartenant à la couronne ou aux compagnies de commerce furent transportés à bord du NarclssuSy et envoyés en Angleterre ; leur valeur se montait à un million de dollars. Les propriétés particulières furent respectées , le commerce déclaré libre ; et les habitants purent conserver l'exercice de leur culte, ainsi que les formes de leur administration. Sir H. Popham, traduit devant une cour martiale, fut réprimandé.
Le pavillon britannique ne devait pas ilotter long-temps sur les mia-s ds Buenos- Ayres. Liniers, Français j)ar la naissance et par le cœur , capitaine de marine au service d'Espagne, se trouvait alors à lilontévidéo. Ce brave conçoit le projet d'arracher aux Anglais leur facile conquête : il convoque les milices de la Banda-Orientale et de Montevideo, et marche à leur tête au-devant d'une colonne anglaise, qui ne resta maîtresse du champ de bataille qu'en le couvrant de ses morts et de ses blessés. Ce demi-succès retrempe le moral des Espagnols; les Buenos -Ayriens manifestent à leurs vainqueurs les intentions les plus hostiles, lis appellent hautement Liniers à leur secours, et celui-ci ne se fait pas long-temps attendj-e. Les Anglais opposent vainement une opiniâtre résistance ; ils ne peuvent.obtenir qu'une
L'UNIVERS
honorable capitulation. Ils avaient perdu 418 liomînes, et vendu aux vainqueiM's IGOO fusils, 26 canons et 4 obusiers. La perte des Espagnols s'élevait à 180 hommes, tant tués que blessés. L'historien Funès dit, à ce sujet, qu'on vit tous les habitants rivaliser de zèle et de courage ; les femmes elles-mêmes combattaient à côté de leurs maris ou de leurs frères, et les enfants à côté de leurs pères.
( 12 août 1807.)
Le vice-roi Sobrémonté était alors à Tiîontévidéo, mais le peuple ne voulut plus de lui , et demanda <'! grands cris que le brave Liniers fût mis h la tête des affaires. Cette circonstance doit être notée soigneusement , car on y voit le premier pas des Américains- Espagnols vers l'indépendance; ils font peu à peu l'essai de leurs forces; ils apprennent à se passer des officiers de la métropole : devenus soldats par nécessité , ils continueront par goût et par orgueil.
L'année suivante, les Anglais prirent une éclatante revanche à INÎontévidéo, dont ils s'emparèrent le 13 février, après avoir fait éprouver aux assiégés une perte évaluée à 800 tués, .500 blessés et 2,000 prisonniers. La col.)nie de Sacramento toiîiba également en leur pouvoir. Les forces anglaises étaient alors sous le commandement de sir Samuel Auchmuty. Ce général écrivit cà Vandlencia de Buénos- Ayres pour réclamer les prisonniers de sa nation qui étaient encore détenus dans cette ville au mépris de leur capitulation ; il ajoutait : « Nous sommes ibrcés de marcîier contre votre ville ; et, pour éviter sa ruine, nous vous offrons de vous conserver vos lois, votre religion et vos propriétés sous la protection du gouvernement britannique. »
JJaudlencia répondit qwe, les menaces n'intinu'daient pas les braves ; que l'offre de la protection anj;Iaise équivalait à une injure, attendu que les Espagnols n'estimaient leurs biens et leur vie qu'autant qu'ils étaient utiles à leur souverain; que d'ailleurs les propositions du général anglais n'a-
vaient fait qu'exciter l'indignation des liuénos-Ayriens.
Liniers, de son côté, signifia à l'amiral Stirling et à Samuel Auchmuty qu'il était déterminé à se défendre jusqu'à la dernière extrémité.
Le cablldo de Buenos - Ayres fit également preuve de patriotisme; il adressa aux généraux anglais une lettre où l'on remarque le passage suivant :
« Si nous songeons aux causes de la « présente guerre; si nous nous rap- « pelons qu'en 1804, en pleine paix et « presque en vue de Cadix , vous vous « êtes em.parés de quatre frégates « avec leurs cargaisons et leurs pas- « sagers, ce serait assez pour ne peint « traiter votre nation avec les mêmes « égards que ceux dus aux autres peu- « pies civilisés. »
Ainsi, l'épée seule pouvait terminer cette contestat'on. L'Angleterre attachait un grand prix à la possession de Buénos-Ayres; elle prépara en conséquence un nouvel armement, qu'elle confia au général AVhitelocke. L'expédition se composait d'une escadre formidable et de dix mille hommes de débarquement, en y comprenant les troupes du général Auchmuty. Les Buénos-Ayriens , de leur côté, firent de grands préparatifs de défense; et, non contents de convoquer tous les citoyens en état de porter les armes pour la défense de leurs foyers , ils organisèrent une armée active de 7,000 hommes au commandement de Liniers.
"VYhiteîocke devait commencer ses opérations par le Rio de la Plata; mais sa mission ne se bornait pas à soumettre cette contrée, il devait encore agir dans le même but au Chili et au Pérou. Il arriva à IMontévidéo le 10 mai 1808, et le 1'"'" juillet suivant il se trouvait en présence de Liniers sous les murs de Buénos-Ayres. Il y eut un engagement dont chaque parti s'attribua l'honneur ; les Anglais perdirent plus de monde que leurs adversaires, mais ceux-ci abandonnèrent le champ' (It* hataille et rentrèrent dans la ville assiégée.
Des propositions ayant été faites et
BUKNOS-AYRES, PARAGUAY, TJRIJGUAY.
rejetées de part et d'autre , une attaque iiéiiérale tut préparée pour le 5 du même mois.
Combat de Buenos- À yres. — Les Buenos- Ayriens montraient un grand entliousiasme; on voyait sur les plaees publiques les membres de Vai/dienciay ceux du cabUdOy les oidor.s, i'aleade et toutes les autorités civiles ou magistrales, revêtues de leurs uniformes, exborter les citoyens à une vigoureuse défense ; de nombreuses guérillas sortaient incessamment pour barceler l'ennemi ; la place publique se garnissait d'artillerie; cbacun courait à son poste; tout annonçait eniin une journée sanglante et mémorable.
AVbitelocke avait disposé son armée de manière à envelopper la ville entière. Elle formait trois divisions, chacune de trois colonnes. La division de droite, sous les ordres du brigadier Auchmuty, s'avança par la rue Saint-Nicolas dans Tintention d'occuper la place du lietiro et les couvents de Sainte-Catherine et de la Merced.
Le Relira était défendu par six cents hommes qui obéissaient à D. Guttières de la CoiiCha. Les Anglais furent repoussés vivement, et éprouvèrent, pendant deux heures de combat, une perte considérable. Enfin, les Espagnols ayant épuisé leurs munitions, se retirèrent sur la place del Toro.
Le centre de l'armée , aux ordres du brigadier Crawfurd et du lieutenant-colonel Pack , devait attaquer à la fois l'église de San-Miguel , le collège des Orphelins et celui de San- Carlos. Partout cette division rencontra une résistance opiniâtre. Les tours et les clochers, les croisées et les toits étaient garnis de soldats etde miliciens, de femmes et d'enfants qui faisaient pleuvoir une grêle de balles, de tuiles et de pierres. Les assaillants furent complètement battus sur ce point, et obligés de se rendre à discrétion après avoir laissé le sol jonciié de morts et de blessés. D'autres colonnes détachées furent également contraintes à mettre bas les armes.
La division de gauche, commandée :par le brigadier Lumley, avait eu seule
\\\\ meilleur succès; elle s'était em- |)arée, à {)eu |)res sans coup ferir, de l'hôpital de la llesidencia j position de nulle importance.
AVhitelocKe, accablé par ce revers inattendu, battit en retraite, ayant perdu , dans cette journée malheureuse, environ 3,Ô0Ù hommes, dont 1,200 prisonniers; le reste avait été tué ou mis hors de combat. Sa position n'était plus tenable; car, dans la supposition qu'un second assaut eut mieux réussi, chose qui était possii)le, mais non pas probable, il ne lui restait plus que .5,000 hommes disponibles , nombre insuffisant pour se maintenir avec avantage dans un pays où chaque habitant était un ennemi. Aussi le général anglais s'empressa-t-il d'accepter les conditions qui lui furent offertes par Liniers : elles consistaient à évacuer, dans le délai de deux mois, le territoire du Rio de la Plata et la ville de Montevideo, moyennant quoi on lui rendrait, non-seulement tous ses prisonniers , mais encore ceux qui avaient été faits, dans le temps , sur le général Béresford.
Whitelocke était un brave militaire qui avait servi avec distinction pendant 30 années ; mais ce désastre occasiona sa perte. Traduit devant une cour martiale, il fut déclaré incapable de servir dans un grade militaire.
La victoire des Buénos-Ayriens eut un grand retentissement en Europe.
Liniers fut promu au grade de brigadier , et les compagnons de sa gloire reçurent aussi des tén:)Oîgnages de satisfaction non moins éclatants.
Ingraîitude des Buenos-. îijrlens. — Si l'ambition est le défaut des chefs de parti , l'ingratitude est celui des peuples. Péricles et Alcibiade dans les beaux jours de la Gr:ce, Coriolan et Scipion dans ceux de Rome, en avaient fait une funeste expérience; il était réservé aux Kuénos-Ayriens de donner le même spectacle au nouveau monde.
La gloire de Liniers lit orubrage à ceux même qu'elle avait sauvés; de misérables intrigues, dont un certain Xavier Elio était le principal agent, lui suscitèrent de nombreux ennemis.
L'UNIVERS
En vain quelques hommes sages et reconnaissants lui offrirent- ils leur appui, Liniers aima mieux s'exiler volontairement que d'exposer la ville aux horreurs d'une guerre civile.
Progrès de la révolution. La politique du cabinet de Saint-James sauva Buenos -Ayres du sort qui semblait lui être réservé. George III et Ferdinand VII signèrent un traité de paix et d'alliance le 14 janvier 1809; et, le 22 du même mois, un décret royal déclara les provinces de l'Amérique espagnole partie intégrante de la monarchie, avec des droits égaux à ceux des provinces de la métropole.
L'année suivante, la régence de jMadrid s'adressait aux Américains espagnols , et leur tenait un langage libéral : « Vous êtes enfin élevés a la « dignité d'hommes libres ! vous. n'êtes « plus à cette époque où , courbés sous « un joug insupportable, en raison de « votre éioignement du centre du pou- « voir, vous étiez les victimes de l'ar- « bitraire , de l'avarice et de l'igno- « rance. Rappelez-vous qu'en nommant « vos mandataires au congrès natio- « nal, vos destinées ne dépendent plus « de ministres, de vice-r^;is, ni de « gouverneurs, mais qu'elles sont dans « vos propres mains. ^
A partir de cette époque, les esprits clairvoyants purent pressentir que les colonies de l'Amérique espagnole allaient échapper à la métropole. Les colons avaient fait l'essai de leurs forces; ils avaient résisté à la puissante Angleterre, et, parmi eux, il s'était trouvé des hommes capables de gouverner en temps de paix comme en temps de guerre. Quel besoin avaiton de demeurer, à l'égard de la Péninsule, dans une servile dépendance?
Et, d'ailleurs, cette vieille Espagne, déchue de son rang, n'était-elle pas, en ce moment, hors d'état de se gouverner elle-même? Le rocher de Léon était devenu le dernier refuge de la monarchie espagnole. Comment supporter l'idée de reconnaître la suprématie d'un pays qui n'obéissait plus à ses propres lois , et qui subissait le joug de l'étranger !
Les menées de quelques agents secrets de TSapoléon entretenaient ce sourd mécontentement ; mais ce qui contribua surtout à accélérer le moment de l'explosion , futTindignation publique qui se manifesta à l'arrivée d'un nouveau vice-roi espagnol , D. Balthazar de Cisnéros : Ainsi, disait-on, l'Espagne est fermement résolue à ne conférer les postes importants qu'à des hommes nés dans ses provinces d'Europe!
Cisnéros apportait à Liniers le titre de comte de Buénos-Ayres et l'assignation d'unerente annuelle de 100,000 réaux , mais, en niême temps, l'ordre de quitter l'Amérique et de se rendre en Europe. Liniers refusa d'obéir; il se retira à IMendoza, où il ne tarda pas à être rejoint par d'illustres proscrits : Guttières de la Concha, l'évêque de Cordova, D. Joachim Moréno, Sant-Iago de Allendé et Victoriano Rodrigue.
Nous avons vu que l'Angleterre s'était occupée , en plusieurs occasions , de l'émancipation des colonies espagnoles. Ce germe d'indépendance, favorisé par les événements d'Europe et les troubles de l'Amérique, avait fructifié. Quelques citoyens, passionnés pour cette idée de liberté, forment le projet d'une révolution , dont l'indépendance de leur pays doit être le but. A leur tête figurent Juan-José Castéli et Manuel Belgrano. Le 14 mai 1810, les conjurés font répandre les bruits les plus alarmants sur la situation de l'Espagne, et insinuent au peuple qu'il est désormais ridicule d'obéir à un vice-roi qui tient son mandat d'un pouvoir qui n'existe plus.
Une députation se rend auprès de Cisnéros pour l'inviter à se démettre de son autorité. Celui-ci n'avait pas à hésiter, puisque, au moment où cette sommation lui était faite, une assemblée de 600 notables décidait que désormais les pouvoirs du vice-roi seraient remis au cabildo. Il fut de plus arrêté que le rr/^/Zr/o s'occuperait inmiédiatement à créer une junte, qui gouvernerait jusqu'au moment où les provinces auraient envoyé leurs dé-
bui':\os-y\yres, Paraguay, Uruguay.
pntés pour former un congrès général.
Ce fut le 25 mni que Cisnoros se détermina enfin à abdiquer; mais le cabi/do le nomma président de la junte du gouvernement , et lui adjoignit quatre eoliègues. Cette nomination ne fut, pour le viee-roi, qu'une transition du pouvoir à la déchéance, car une seconde junte se forma peu de jours ai)rès , par la volonté du peuj)le unie au désir du cabildo ^ et son nom n'y fut pas compris. Ce nouveau pouvoir signala son avènement par un acte qui excita un vif enthousiasme. Il s'agissait de l'abolition de la cour des comptes, du traitement du vice-roi , et des droits sur le tabac. Le second acte de la junte fut d'envoyer une force imposante à Cordova, oià Liniers était parvenu à réunir un corps de 2000 hommes. L'intention de ce chef, comme celle de ses compagnons d'exil, était de conserver intacts , dans l'Amérique du Sud , les droits de la couronne d'Espagne. Si c'était là une erreur , elle doit lui être pardonnée, parce qu'il agissait de bonne foi , et sans ambition personnelle. Liniers avait encore à iMontévidéo des partisans dévoués, qui étaient parvenus à rassembler une escadrille, avec laquelle ils bloquaient le port de Buénos-Ayres. On va voir que cet événement, qui devait servir ses projets , tourna à sa perte. L'armée des royalistes se débanda, et Liniers tomba entre les mains de ses ennemis. Les autres chefs eurent le même sort. En apprenant cet heureux résultat d'une campagne exempte de périls, la junte voulut frapper un coup d'état pour intimider les partisans de Liniers , et leur ôter tout espoir. Elle craignait d'ailleurs que le peuple, inconstant dans sa haine, comme il l'avait été dans son affection , ne s'appitoyat sur le sort de l'illustre prisonnier, et ne le rendît à l'escadre de Montevideo. Juan-José Castéli reçut, en conséquence, l'ordre de se rendre au-devant des captifs que l'on amenait alors à Buénos-Ayres. Il les rencontra près du mont Papagallo ,
et les fit mettre à mort , sans forme de |)rocès. L'cvê(îue de Cordova fut seul épargné, non par respect pour son caractère, mais afin de ménager 1rs nréjugés populaires. Ainsi périt ce noble étranger qui avait rendu de si grands services a sa patrie adoptive.
Le nom de Liniers vivra dans l'histoire : il fut, sur les rives américaines, l'implacable ennemi de l'Angleterre, la consolation de l'Espagne et l'orgueil de la France.
Cependant un orage se forma vers le nord. Le vice-roi du Pérou avait envoyé, contre les indépendants, un corps d'armée sous le commandement du colonel Cordova. Les deux partis se rencontrèrent, le 7 novembre, à Suipacha. La victoire se déclara en faveur des Buénos-Ayriens; la plupart des chefs royalistes , et Cordova luimême, tombèrent au. pouvoir des vainqueurs. Ceux-ci avaient été suivis dans leur marche par es Castéli que nous venons de voir se souiller du meurtre de Liniers, deConcha, de Mcréno et de leurs compagnons. Encore couvert de ce sang généreux, il voulut y joindre celui des nouveaux prisonniers que le sort des armes venait de lui livrer. Ces infortunés furent fusillés sur le champ de bataille.
Le vice-roi fit alors demander une trêve que la junte voulut bien lui accorder.
Révolution du Paraguay. Pendant que Buenos- Ayres opérait sa révolution, les Paraguays ne montraient aucune sympathie pour la cause de l'indépendance. L'administration qui les régissait était douce et paternelle; le gouverneur, don Bernard de Vélasco, s'était concilié l'amour et la vénération du peuple. Aussi vit-on se manifester de toutes parts, dans cette province, une subite indignation, lorsqu'on y apprit que la junte de Buénos-Ayres envoyait un corps d'armée, sous les ordres de Manuel Belgrano , pour la réduire à l'obéissance. Une armée de 5 à 6000 volontaires s'organisa immédiatement, et se mit en marche pour aller au-devant des indépendants.
La rencontre eut lieu au village de
L'UNIVKRS.
Po,raguanj ^ à 15 lieues de l'Asscmp-
tion. On ne sait trop pourquoi le i,^ouverneur Véiasco quitta précipitamment le cbanîp de bataille, lui qui avait donné autrefois des preuves de rourai;e ; on suppose qu'il céda au désir de prévenir l'eifusion du sang, persuadé que les indépendants ne pourraient long-temps tenir la campagne. Quoiqu'il en soit,cetévénement eut les pius graves conséquences : il ne préviitt pas le résultat déj)lorable de la bataille, et il discrédita le gouverneur dans l'esprit de ses administrés. Les Paraguays remportèrent une victoire signalée, à la suite de laquelle Eelgrano obtint une capitulation , et sortit de la proviiicc.
En se retirant , ce chef avait eu l'adresse de semer parmi les Paraguays quelques idées d'indépendance et iJe liberté , qui ne lardèrent pas à germer. La victoire de Paritguary avait enflé i'orgueil des ignorants créoles, qui se crurent tous des héros dignes de commander. Le souvenir de quelques vexations attribuées^ au gouvernement espagnol, et, surtout, l'exemple contagieux des provinces voisines, tout cela produisit un cliangesnent aussi rapide que complet dans leur esprit.
Comme ils avaient été les derniers à opérer leur révolution, ils furent les premiers à pousser la rébellion jusqu'à répudier l'autorité de la dynastie espagnole ; car, jusque là , la junte de Buénos-Ayres était cerisee gouverner au nom de Ferdinand VIL
Ce fut dans le commencement de l'année ISil que le gouverneur Belgrano fut déposé. Les conjurés, à la tête desquels figuraient les officiers créoles, convoquèrent une junte d'état, composée d'un présideiît, de deux assesseurs et d'un secrétaire ayant voix délibérative. Ce dernier emploi fut confié au docteur Francia, membre du cabildo de l'Assomption.
Le docteur Francia. L'homme dont nous allons parler résumera, à lui seul, tout ce qui nous reste à dire de l'histoire du Paraguay. Quelquesuns verront, dans ce récit, un argument de plus à oj)poser aux systèmes d'in-
dépendance politique, et, tirant une conclusion générale d'un fait purement spécial, accueilleront, avec l'orgueil de la victoire, une nouvelle république enfantant un nouveau dictateur.
D'autres feront la part des circonstances, des lieux et de réj)oque, et ne croiront pas la cause de la liberté perdue à jamais dans ce coin de la terre, pour y avoir été si gravement compromise. Celui qui aurait été un homme distingué dans toute nation policée, devait être, au Paraguay, un génie supérieur. Le docteur Francia se trouva natureilen^ent porté au premier rang, parce qu.e ses concurrents ne méritaient pas de devenir ses rivaux.
Les actes de sa vie privée nous semblent ridicules, ceux de sa vie publique nous paraissent abominables; mais, dans l'un et l'autre cas, nous établissons nos jugements sur une mauvaise base; nous comparons entre elles deux sociétés qui n'ont rien de commun, et nous ne voulons regarder l'une qu'à travers le prisme des passions de l'autre.
On se tromperait toutefois si on apercevait dans ce langage le désir de faire l'apologie d'un despote ombrageux et cruel. Mais enlin , lerùle d'historien impose des devoirs impérieux qui font taire les affections du cœur; et quand nous voyons le Paraguay secouant sa vieille apatiiie , tran- (luille et pacifié dans son intérieur^ inquiet sans doute pour le présent, mais coniiant dans l'avenir, au milieu d'états bouleversés par la guerre et l'anarchie, nous sommes tenté d'oublier tout ce qu'il y a d'odieux dans; les abus d'autorité , les persécutions sans nombre, les proscriptions et tous les affreux moyens dont le dictateur a cru devoir se servu', non pas dans son intérêt personnel , mais })0ur arriver à un plus noble but, le bonheur futur de son pays.
D. Joseph-Gaspard-Rodriguede Francia est né à l'Assomption du Paraguay, en Tannée 1757. Son père était Français , circonstance (jue ce dictateur aime beaucoup à rappeler ; sa mère était créole, llonune bizarre et capri-
BUÉiNOS-AYRES, PARAGUAY, URUGUAY.
cieux, son père avait (initié la France pour passer dans le l'ortiiLîal, où il séjourna quelques annéesavant (|ue(le s'établir au Paraguay. Ce fut là qu'il se maria et qu'il eut plusieurs enfants qui, tous, héritèrent, ))lus ou moins, des lâcheuses dispositions intellectuelles de leur père. Rodrii;ue luimême était sujet à des accès d'hypocondrie ; un de ses frères fut frappé d'une complète aliénation mentale; une de ses sœurs éprouva la même disiirace , mais en fut heureusement guérie (*).
Rodrigue, devenu l'espoir de ses parents , était destiné à l'état ecclésiastique. Il étudia successivement à l'Assomption et à Cordova de Tucuman, et reçut, dans cette dernière ville , le grade à^dodeur en théologie.
Il parait que ce fut à cette époque qu'il perdit son père, et que, libre alors de suivre sa volonté, il renonça à la carrière religieuse, et se mit à étudier la jurisprudence avec l'intention d'entrer dans le barreau. La nais-
(*) Afin d'éviter les répétitions et la mnltilude des noies, fiions fcions connaître, une fois pour toutes, les sources auxquelles nous avons [)uisé les détails qui concernent le docteur Francia.
1° Cronica polkica y literarîa de Biienos- Jyres. La Ahcja argentina. El patrïota.
Mensasre.ro araentino , etc.
2° Rengger et Longchamp. Essai historique sur la révolution de Paraguay. M. Renggcr de Genève, docteur en médecine, a connu particulièrement le dictateur, dont il a été riiôle, ou plutôt le prisonnier, pendant six années. lia donné sur cet homme célèbre des détails d'un haut intérêt.
I 3" C^aldcleugh. Travels in South America. 4° Warden. Ciu-onologie historienne de l'Amérique.
5** Letux's de M. Grandsire à M. le baron de Damas, \ 6" Noies de feu M. le comte d'Hauterive. 70 Ferdinand Denis. Résumé de l'histoire I du Paraguay.
I 8«> Revues anglaises et françaises , journaux,
brochures et autres documents dont nous
I devons la connaissance à l'oiiligeante
amitié de MM. Jorelle, llélouïs, Dumonl,
Ferdinand Denis, Aslier, etc. ^
sance du docteur Francia précéda de dix anné'.'s rcxjjtiision des jésuites. Il avait entendu parler avec amertume de leur despotisme , de leur ambition , de leurs menées occultes et machiavéliques. Élève des moines franciscains , il n'avait pas eu à se louer de ses rapports avec eux. Destiné enfin à une carrière pour laquelle il ne se sentait aucune vocation, il avait conçu, de bonne heure, un mépris intolérant pour les pratiques extérieures du culte, enveloppant les dogmes religieux eux-méanes dans cette prévention. Après son élévation, il crut devoir sacrifier à b politique sa conviciion intime en assistant régulièrement tous les jours à la messe ; mais enfin , ayant jugé son autorité suffisamment consolidée, il jeta le masque, cessa de paraître à l'église, et congédia bientôt son aumônier. Depuis lors on le vit , dans toutes les occasions, prodiguer les sarcasmes , l'insulte môme aux objets du culte, aux saints , aux madones , aux processions et aux cérémonies de l'église, se vantant d'adorer Dieu, mais d'être indifférent sur les formes des croyances chrétienne, musulmane ou ji'.ive.
« Si le saint père venait au Paraguay, » dit-il on jour au voyageur Rengger, «j'en ferais mon aumônier.»
— « Les prêtres et la religion,» disait-ii en une autre circonstance, « servent à croire au diable bien plus qu'à Dieu. »
A son retour de Cordova , il exerça avec succès la profession d'avocat , et on put remarquer, dès lors, en lui deux personnages distincts , l'homme privé et l'hosiime public : le premier, libertin et joueur, le second, courageux et probe. Aucune cause injuste ne souilla jamais son ministère ; on ne le vit point hésiter à défendre le faible contre le fort, le pauvre contre le riche. A quelque temps de là, il fut nommé membre du cabildo de l'Assomption, et enfin alcade. L'intégrité , et on pourrait dire l'inflexibilité, qu'il apporta dans l'exercice de ses nouvelles fonctions , lui concilia Testime publique.
Son goût pour le libertinage et le jeu
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l'empéclia toujours de se marier, sans rentraînei" à une dissipation ruineuse. Sa fortune était modique, mais lui semblait suffisante, et il ne chercha point à l'augmenter. Nous allons anticiper sur la marche de l'histoire pour achever de faire connaître le dictateur par les traits les plus saillants qui caractérisent sa personne et son administration. L'intelligence des événements ultérieurs en deviendra plus facile et plus complète.
Rodrigue Francia est un homme de taiile moyenne. Ses traits sont réguliers ; ses yeux , noirs et beaux , expriment la pénétration et la méfiance.
Quoique âgé , au moment où nous écrivons ( 1834 ), de 77 ans , on le dirait plus jeune de 20 ans au moins ; il monte encore à cheval, commande l'exercice, travaille et étudie comme par le passé, et paraît jouir d'une santé parfaite, à l'exception des accès d'hypocondrie auxquels il est sujet chaque fois quele vent humide etchaud du nord-est se fait sentir. Cette action de la température sur les organes du dictateur influe douloureusement sur son caractère, et les Paraguays ont pu se convaincre que le temps des accès était celui des proscriptions et des inepties les plus cruelles.
A peine parvenu au suprême pouvoir, il prit possession de l'ancien hôtel des gouverneurs espagnols, qu'il fit embellir et isoler, en ordonnant la destruction des maisons environnantes.
Là, retiré avec quatre domestiques , dont deux hommes et deux femmes, il commença une nouvelle existence , par la réfornie de ses mauvais penchants.
La passion du jeu et celle des femmes furent subitement comprimées par ime volonté puissante. Il régla l'emploi de ses journées, assignant à chaque lieure une destination dont il s'est rarement départi. Ses manières sont empreintes d'un cachet d'originalité, que l'on peut explicjuer par l'impossibilité où il s'est trouvé d'adopter les usages de la bonne société dans un pays aussi peu civilisé que le sien. 11 affecte d'abord un air hautain et dur, cherchant à intimider son interlocuteur;
mais quand celui-ci lui tient tête avec fermeté, quoique sans impertinence, il se radoucit , cause même familièrement, et montre une instruction aussi variée que solide. Avant la révolution , les seuls livres que le despotisme religieux laissât pénétrer dans le Paragiiay , étaient des ouvrages de piété , la plupart d'une simplicité désespérante. Le dictateur a, probablement, la seule véritable bibliothèque qui existe dans toute la contrée soumise à sa domination : elle se compose d'une riche collection d'auteurs espagnols, d'un dictionnaire français des arts et métiers , dont il fait ie plus grand cas et qu'il consulte souvent ï)Our ceux de ses décrets concernant l'industrie agricole et manufacturière; on y voit encore des ouvrages de mé^ decine écrits en français , les œuvres de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, de Roîlin, de Raynal, de Laplace, etc. Il parle assez correctement le français, et lit un peu l'anglais. L'histoiVe, les mathématiques et la géograpliie forment l'objet de ses études favorites. Les Paraguays le voyant étudier sur des cartes et des globes avec des instruments de mathématique, puis consulter, dans le ciel, les planètes et les constellations, se figurèrent qu'il y avait de la magie dans ces pratiques, et il ne nous est pas démontré que le dictateur ait rien fait pour détruire cette croyance dans l'esprit de ses compatriotes. Le sentiment de sa supériorité , autant que celui de sa dignité, lui a inspiré un orgueil puéril , bien diflicile à concilier avec la simplicité patriarcale de son intérieur. Malheur à l'imprudent qui, soit par écrit, soit verbalement, omettrait de le qualifier A'cxcellenthsime seigneur et de cficfafeur perpétuel !
]\[alheur à celui qui n'observerait pas rigoureusement , en sa présence , l'étiquette d'usage, c'est-tà-direqui s'avancerait trop près ou ne tiendrait pas ses mains en évidence pour montrer qu'il ne cherche pas à se servir d'une arme cachée ! il encourrait, pour la plus légère infraction, la disgrâce du dictateur , et la chose est assez sérieuse
BUKNOS-AYRKS, PARAGUAY, URUGUAY.
Îioiir nu'riter la plus grande attention. )epiiis la (léroiiverte (Kun roni|)lot, dont nous donnerons ailleurs les détails, il ne voit partout (]ue trahison, poignard et assassinat. Quand il sort , il se fait areoinpagiKM' i)ar des hussards et des agents de police toujours prêts à frapper les curieux les plus inoffensifs qui oseraient l'attendre au passage. Un jour, une j)aysanne, qui voulait lui remettre une pétition , ayant cru trouver un excellent moyen de lui parler, s'approcha de la croisée auprès de laquelle il travaillait. Francia , qui connaît l'histoire de la révolution française, vit d'abord dans cette femme une seconde Charlotte Corday ; mais la colère ayant succédé bientôt à la terreur, il ordonna qu'on jetât cette malheureuse dans un cachot.
JN'on content de cela , il réprimanda sévèrement la sentinelle qui avait manqué à son devoir en laissant approcher cette femme, et lui enjoignit de ûu're feu dorénavant sur quiconque oserait seulement regarder sa maison. Cette consigne, donnée dans un moment d'irritation, fut prise au sérieux par les officiers de la garde. Peu de jours après cet événement, un indien Guayana passe fortuitement devant l'hôtel du dictateur, et trouvant, sans doute , l'aspect de cette maison digne de quelque attention, il s'arrête un instant pour l'examiner plus à son aise. Aussitôt une balle siffle à ses oreilles, et une détonation, dont la cause n'est pas douteuse, vient l'avertir d'avoir à regagner bien vite ses forêts. Cependant , on accourt au bruit , le dictateur lui-même vient en personne s'informer de l'accident survenu , et paraît surpris d'en apprendre le motif: Ce jour -là il révoqua la consigne.
Kous ne dirons pas que les amis du docteur Francia ne peuvent se départir de l'étiquette imposée aux étrangers ; car cet homme bizarre n'eut jamais d'amis ; mais nous pourrons appliquer cette observation à ses parents et à ses protégés. Plus sévère encore à leur égard qu'à celui des personnes qui sembleraient avoir moins de droit
à sa bienveillance, il a, maintes fois, agi envers eux avec une dureté inouïe.
De légères fautes ont valu à ses neveux plusieurs aimées de prison, et sa propre scï-ur, dame resj)ectal)le pour ia(|U('lle, jus(|ue-là, il avait montré de rattachement, a été ine\orabl(!ment renvoyée de chez lui pour une action si futile qu'elle échappe même au souvenir.
Assemblage bizarre de bonnes et de mauvaises qualités, le docteur Francia a apporté au pouvoir le même désintéressement qu'il avait montré dans sa précédente carrière. Large et généreux pour tout ce qui le concerne personnellement, il n'est avare que des deniers publics. Le congrès, en le nommant dictateur , lui avait assigné un traitement de 9,000 piastres, il n'en voulut accepter que 3,000; il s'est fait une règle invariable de ne recevoir aucun présent ; il paie tout ce qu'on lui donne ou le renvoie, et c'est bien de lui qu'on pourrait dire, sans imposture, qu'entré pauvre aux affaires, il en sortirait pauvre. L'intolérance ombrageuse dont il a donné des preuves si répétées et si déplorables , ne s'étend toutefois qu'aux personnes auxquelles il suppose l'intention de se mêler des affaires de son gouvernement; mais, quant aux autres, il leur laisse une entière liberté de culte , d'action et de langage.
Dans ses discours , le dictateur se plaît à nommer le pays soumis à son despotisme. la république de Paraguay ; il ne parle de l'Espagne, des moines et des jésuites tju'avec un profond mépris, et affecte un vif enthousiasme pour l'indépendance de l'Amérique espagnole. Ses idées sur la manière de gouverner les peuples nouvellement émancipés , donnent l'explication de sa conduite politique. « La liberté, dit-il quelquefois, est un bien précieux pour des hommes sages; mais si les nations les plus policées de l'ancien monde n'ont pu en essayer qu'au détriment de leur prospérité, de leur repos et même de leur honneur, comment voulez-vous que les Américains, ignorants et pauvres , en fassent un
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bon usage? " Ce raisonnement spécieux ne JListiiie pas le despotisme vexatoire que le dictateur fait peser sur ses compatriotes, avec rintention de les rendre un jour dii^n'es de la liberté. Sans doute, quand l'heure de l'émancipation aura sonné pour eux, ils jetteront un regard sur le passé; le souvenir de leurs maux leur servira de leçon pour l'avenir, ils recueilleront les fruits de l'impulsion que leur maître actuel a donnée aux arts et à l'industrie; mais n'etait-il donc pas une voie moins odieuse que la tyrannie pour les amener au même but?
Napoléon est, aux yeux du dictateur, le grand homme par excellence ; il le prend pour modèle, le cite à tout propos , le vénère môme dans ses faiblesses, et voudrait lui ressembler encore par le costume. Maiiieureusement pour lui , les ressources de son pays sont tellement bornées , ou les notions qu'on a pu s'y procurer sur les mœurs privées de son héros sont si inexactes, que Francia s'est laissé affubler d'un costume des plus grotesques, qu'il croit sérieusement être celui du vainqueur d'Austerlitz : hai)it bleu galonné en or, épaulettes de brigadier espagnol, gilet et culotte blancs, bas de soie , souliers à grandes boucles d'or, et un immense chapeau à claque. II ne sort jamais d'ailleurs sans êtreyrmé d'un grand sabre et d'une paire de pistolets à deux coups. Cb.ez lui , il a soin de tenir constamment des armes à sa portée ; il en tapisse les murs de sa chambre à couciier. Chaque soir, il Mi venir le chef de la garde montante, lui donne le mot d'ordre, ferme lui-ménie les portes de son liàteî et en emporte les clefs qu'il met sous son oreiller. Quand il donne ses audiences ordinaires, son costume habituel consiste en une vaste robe de chambre d'indienne, sous laquelle il cache un pistolet à double canon. Et comme il n'est si petit prjiice ([ui n'ait ses llatteurs, les oflicicrs de la garde ont adopté la robe dé chambre d'indienne, qu'ils portent même à cheval quand ils ne s(;nt pas de service.
L^ Les premiers soins de Francia se
portèrent sur l'organisation militaire, et, fidèle au souvenir de son héros de prédilection, il voulut vivre au milieu de l'armée. On le vit chaque jour occupé à passer des revues, à visiter les casernes, à goûter les vivres et à traiter directement avec les fournisseurs. Prévoyant qu'il lui faudrait soutenir par" la force l'indépendance de son pays, et que si, d'un côté, on n'avait plus rien à redouter de l'Espagne, de l'autre il y avait tout à craindre du voisinage de la confédération ])uénos-ayrienne et du Brésil, il chercha à se*^ procurer les armes et les munitions dont il n'était pas suffisamment pourvu. A cet effet, il décréta le monopole de l'exportatioii des bois, article d'une haute importance pour le Paraguay, et l'accorda uniquement aux spéculateurs qui , en échange, lui apportaient les objets de guerre dont il avait besoin. Cette mesure ayant réussi au gré de ses désirs , il en fit l'application aux autres branches du commerce de son pays, et se procura ainsi les articles qui lui manquaient. L'espoir d'obtenir ces licences commerciales attira h l'Assomption une foule de négociants étrangers établis à IMontévidéo ou à Ruénos- Ayres. Nous verrons bientôt le sort qui leur était réservé.
L'armée fut réorganisée sur de nouvelles bases ; le dictateur se composa une garde de grenadiers d'élite. Ces hommes , dont le dévouement lui était acquis, devinrent, par la suite, de véritables gendarmes, chargés de l'exécution (les ordres de police; bien plus, il en fit un corps d'espions, se procurant ainsi , à volonté , les délations dont sa politique avait besoin.
Il renvoya les oîliciers qui, par leurs rapports de famille ou de société , pouvaient jouir d'une inlluence dangereuse; Cl, afin de n'avoir que des créatm-es à lui, il les remplaça par des . hommes sans capacité , mais d'une fidélité éprouvée.
Ce fut alors qu'il mit à exécution le grand projet qui , depuis l'origine de son pouvoir, germait dans sa pensée, il avait senti que le Paraguay, pressé
BUKNOS-AYRES, PARAGUAY, URUGUAY
d'un coté par \?s nouveaux états indépendants de rAniéri(iue esj)aii;n()le, et, (le l'autre, par le vaste empire du lîrésil , ne pourrait lon|i;-teni|)s conserver son in.dépendance nationale.
Les peuples voisins ét;u'ent plus avancés que ses compatriotes dans les arts agricoles et manufacturiers, coinme dans les sciences et les idées libérales, mais leur frécpaentation ne pouvait apporter aux ignorants Paraguays que des éléments de discorde et de tVouules. Toutes les ressources territoriales allaient être exploitées par l'industrie des étrangers au détriment des naturels, qui, de guerre lasse, finiraient par abandonner le pays. Il était certain, d'ailleurs, que la présence d'autres étrangers, appartenant, pour la plupart, à des nations européennes placées en première ligne dans la civilisation, apporterait de graves obstacles à la réalisation des projets qu'il avait conçus. Leur censure, les observations' qu'ils se permettraient, tout, jusqu'à leurs idées progressives de bien-être et de liberté, inspirerait aux Paraguays l'esprit d'insubordination, la manie de la critique et le penchant à la rébellion. Il fallait donc isoler le pays , le retrancher derrière ses fleuves et ses forets; repousser les invasions paciliques des spéculateurs étrangers comme les agressions hostiles des Espagnols eux-mêmes; empêcher l'émigration des naturels , aOn de conserver leurs bras à la culture des terres ; multiplier ainsi les richesses territoriales, et liiniter , enini, le commerce d'échange à une ou deux places seulement, pour quelques articles surabondants contre les objets de nécessité première. Le désir de se concilier l'amitié du Brésil, dont il avait plus à craindre et plus à espérer que des provinces buénos-ayriennes, porta le dictateur à autoriser les Brésiliens seuls à commercer avec les Paraguays. Les échanges dès lors ne purent s'effectuer que sur deux points seulement: au sud, à i fapiia^ sur [a rive droite du Parana; au nord, sur le Paraguay, en face du JNova-Coïmbra.
Francia, ayant arrêté son plan sur
des bases définitives, se mit à l'œuvre avec ardeur, et y |)ersévéra avec courage. Les étrangers suspects furent repoussés de l;i îrontière , ou retenus prisonniers ; un embargo fut mis sur les na\ires qui stationnaient à l'Assoinption, et des chaloupes canonnières furent envoyées à l'embouchure du lleuve avec l'ordre d'arrêter tout ce qui tenterait de franchir, sans autorisation , la première limite du dictatoriat, soit pour y entrer, soit pour en sortir. Une série de forts détachés fut établie sur toute la ligne des frontières du Paraguay. Les soldats enrégimentés occupèrent les points les plus importants, tandis que les autres furent conliés à une garde civique dont les postes pouvaient communiquer entre eux avec célérité.
Les Indiens du Grand-Chaco et les Guaranis furent ainsi contenus en dehors des limites du pays , et il fu défendu à tout habitant", naturel ou étranger, de sortir du dictatoriat sans une permission spéciale, sous peine de mort.
L'agriculture réclamait l'attention du réformateur. Il s'arrogea le droit de prescrire aux propriétaires le mode de culture qu'ils devaient adopter, année par année. Ses prévisions à ce sujet furent couronnées d'un plein succès. D'abondantes récoltes vinrent apprendre aux colons que jusque-là ce qu'ils avaient pris pour les résultats d'une vieille expérience n'était que vices et préjugés. Le sol donna avec largesse plusieurs productions nouvelles que les consommateurs achetaient autrefois à Buénos-Ayres. Les cultivateurs qui, chaqueannée, allaient offrir leurs services à des voisins, souvent fort éloignés , retenus dès lors chez eux , se mirent à défricher la terre, développant ainsi les ressources de la localité. L'économie rurale prit en peu d'années un aspect nouveau. Les Paraguays ayant fait d'abondantes récoltes de coton, article qu'ils tiraient autrefois de Corrientes, cherchèrent à l'utiliser, ne pouvant plus l'exporter. De là l'origine des manufactures de toiles de coton , qui
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fournissent maintenant tout ce qu'exigent les besoins du pays. L'art d'élever les bestiaux lit '^ également de rapides progrès , et de nombreux troupeaux couvrirent bientôt des champs autrefois déserts.
Possesseur, ainsi que nous l'avons dit déjà , d'un dictionnaire des arts et métiers, le dictateur i*ionta des manufactures, fit confectionner des métiers , prodiguant tour à tour l'argent et la menace pour amener les ouvriers à la perfection qu'il désirait en obtenir. Un jour il condamnait aux travaux forcés un forgeron maladroit ; une autre fois il faisait dresser une potence , et laissait à un malheureux ouvrier l'alternative d'être bien payé, après avoir réussi dans la tâche qui lui était imposée, ou d'être pendu après avoir échoué.
Cette grande impulsion donnée à l'industrie nationale révéla aux Paraguays le secret de la puissance humaine qu'ils avaient dédaigné d'apprendre. Ils abhorraient la main pesante qui les guidait dans cette nouvelle carrière, mais, subjugués par l'ascendant du génie , ils adiniraient et obéissaient.
L'embellissement de la capitale attira également les soins du dictateur.
Il entreprit de régulariser les rues , et se mit, en conséquence, à tracer !ui-înême des plans qu'il faisait exécuter sous ses yeux par un maître maçon décoré "du titre d'in^^énieur en chef. Mais de tous ses projets d'amélioration, ce fut le seul, })eut-être, qui échoua complètement. Son inexpérience sur cette matière et l'ignorance de son ingénieur étaient telles, que les travaux ne pouvaient s'exécuter qu'au moyen du tâtonnement. Ainsi, lorsqu'il avait été reconnu qu'une maison gênait l'alignement d'une rue , le propriétaire recevait l'ordre de la faire démolir dans un très-court espace de temps ; m;us un nouvel obstacle, caché par le précédent, apparaissait aussitôt , et une nouvelle démolition devenait indispensable. Le premier plan était alors modifié, et ce n'était pas sans de nouveaux sacrifices de la part
des propriétaires. Il résulta de cet état de choses qu'au bout de quelques années la ville était, non pas régularisée, mais entièrement bouleversée.
Le dictateur fut plus heureux dans l'entreprise des routes publiques, qu"il fit passer dans les bois et les lagunes qui obstruaient auparavant les communications avec les principales villes, telles que Neembucu et FÛla-liica. Il employa avec un égal succès les hommes condamnés aux travaux forcés à construire des forts dans les villes frontières et à l'Assomption. Une nouvelle ville , celle de Tecégo , fut fondée par ses soins , dans la partie septentrionale, sur les bords du Paraguay. Heureux l'auteur de ce prodigieux développement des ressources locales , s'il n'avait pas cru indispensable au maintien de son autorité, ainsi qu'à l'achèvement de ses plans, d'obtenir par la terreur , par les proscriptions, par la violence et le sang, cette obéissance passive dont il avait besoin!
Les moines étaient depuis longtemps en butte à la haine et aux persécutions du dictateur. Leurs débordements , leur ignorance et leur paresse en faisaient, il faut en convenir, des êtres peu dignes d'intérêt. Ils vivaient publiquement avec des concubines , et souillaient journellement le sanctuaire des temples par nfille abominations. Francia ordonna la sup- i pression des quatre couvents qui existaient dans la contrée soumise à sa domination; il enjoignit aux religieux J d'avoir à se présenter au vicaire gé- " néra! pour être sécularisés, sous peine d'être considérés comme vagabonds et j expulsés. Leurs biens furent confisques au profit de l'état , et les bâtiments qu'ils occupaient convertis en casernes ou en dépots d'artillerie.
Les municipalités, connues sous le nom de Cab'ddos , ne furent pas exemptes de la proscription générale.
Elles n'avaient plus, il est vrai, que l'ombre de l'autorité ; mais cette ombre même fatiguait le despote.
L'évêque de l'Assomption ayant été frappé d'aliénation mentale, le dictateur saisit cette occasion pour réunir
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entre ses mains le pouvoir si)irilnol au temporel, et se eonstiluer cliel" de l'église, laissant le soin des détails du cuite à un vicaire général sa créature.
Comme il n'était pas sans reproche, Francia n'était pas sans crainte. Quelques caricatures qu'on osa diriger contre sa j)ersonne, la révélation d'un complot , et d'autres circonstances éveillèrent en lui des sentiments de cruauté que son élévation avait un instant assoupis. Les Espagnols furent ses premières victimes; mesure d'autant plus injuste , que les hommes de cette nation qui habitaient le Paraguay y étaient venus depuis longues années, pauvres et sans influence, s'étaient mariés dans le pays même, y avaient acquis un droit de nationalité consacré par le temps, et, sur toutes choses, étaient demeurés étrangers aux actes par lesquels la domination espagnole avait provoqué la révolte de ses colonies. Au mois de mars 1814, Francia, n'étant encore que premier consul, rendit un décret qui frappait les Espagnols de mort civile, et leur interdisait d'épouser des fenmies blanches. Mais comme il est dans notre nature de désirer toujours , par-dessus toute chose, les biens qui ne sont pas à notre portée , il arriva que jamais les mariages clandestins entre les Espagnols et les femmes blanches ne furent plus fréquents. Ces dernières surtout se montrèrent d'autant plus ardentes et plus courageuses que le danger était plus grand. La richesse, la beauté, le rang et la noblesse n'étaient rien à leurs yeux quand il s'agissait d'un créole ;* mais un Espagnol se présentait - il , toutes les diflicultés étaient aplanies; tous les dangers disparaissaient : l'interdiction imposait le mystère, et le mystère alimentait l'amour. Sous le régime dictatorial, la persécution s'accrut encore. Au mois de juin 1821 , Francia lit fusiller un maçon de cette nation qui, selon lui , s'acc{uittait mal , par pure malice , de l'ouvrage qu'on lui avait confié. Quelques jours après, il fit ordonner à tous les Espagnols qui habitaient la
capitale ou ses environs , d'avoir à se rendre immédiatement sur la place pul)li(|ue, sous peine de mort en cas (le refus : plus de trois cents obéirent. Ces malheureux furent immédiatement chargés de fers , sous le })lus frivole [)rcte\te, et jetés dans des cachots affreux, oii plusieurs trouvèrent la mort. Les autres en furent tirés après une détention de plus d'une année, sous la condition de payer une contribution de l.îO,000 piastres, et de se retirer à {jlnsicurs lieues de l'Assomption. Les naturels n'étaient guère mieux traités que les Espagnols : plus d'une fois une parole imprudente manifestant une opinion politique attira sur celui qui l'avait proférée un châtiment terrible. Jeté dans une prison fétide et malsaine, on l'y laissait gémir des années entières. Des négociants étrangers, devenus suspects au despote, reçurent l'ordre de partir dans les vingt -quatre heures et de sortir du Paraguay. Obligés d'abandonner subitement leurs affaires et leurs propriétés, les proscrits étaient encore arrêtés à la frontière par les gardes de la douane qui les dépouillaient de tout l'argent monnayé qu'ils avaient pu rassembler, l'exportation de cet article étant sévèrement prohibée. Après leur départ , le dictateur faisait saisir leurs propriétés et les confisquait au profit de l'état. Un Espagnol ayant eu le malheur de dire, en présence d'un espion , que si les franciscains étaient partis, le dictateur aurait bientôt son tour, celui-ci le fit fusiller sans procès, et confisqua ses biens, quoique le malheureux fût père de hmille.
Ces exécutions se faisaient toujours sous ses croisées et en sa présence; et comme il avait prescrit d'épargner les munitions de guerre, il arrivait ordinairement qu'il fallait achever à coups de baïonnette les malheureux qu'il avait envoyés à la mort.
La peur des complots et le besoin de les prévenir le portèrent h mettre la torture en usage. Tous les liens de îamille commencèrent dès lors à se relâcher. Succombant à l'excès de La
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souffrance, on vit des fils dénoncer leurs pères. Les frères et les plus intimes amis se fuyaient par prudence pour n'être pas soupçonnés de connaître les secrets les uns des autres. Plus de réunions de famille, plus de joies domestiques; chacun fermait sa porte au coucher du soleil; la tristesse et le morne silence s'asseyaient au banquet du soir. Insensible en apparence aux malheurs de ses voisins, c'est à peine si le craintif Paraguay osait en gémir avec lui-même da'ns le tond de son cœur.
Et cependant ce régime de terreur a produit quelques bons effets que nous ne devons pas oublier de signaler pour faire diversion au dégoût qu'inspirent tant d'atrocités. Les routes sont devenues plus sûres qu'en aucun pays de l'Europe; on voyage sans armes, et on peut y porter en évidence de l'or et des pierreries, sans crainte d'aucune fâcheuse rencontre.
Dans les villes, les vols, les délits de toute nature deviennent plus rares de jour en jour. Les cantons sont responsables , avec dommages, des vols commis sur leur territoire; les particuhers le sont également de ceux qui ont lieu chez eux. La mendicité est abolie, il n'est personne qui ne travaille; l'oisiveté, source de tant de vices, est sévèrement punie. Des écoles publiques sont partout établies, et les habitants du Paraguay, Indiens et créoles, savent tous lire , écrire et compter.
Dans la capitale, on trouve un lycée militaire pour les jeunes gens qui se destinent à la carrière des armes, et une maison d'éducation pour les jeunes filles pauvres. La terre s'est couverte de nouvelles productions ; les moyens de transport sont devenus plus prompts , plus sûrs et plus économiques.
Il ne faut donc pas s'étonner si , dans le principe, les étrangers sollicitaient, bourse en main, la faveur de venir apporter leur industrie et leurs capitaux dans un pays si tranquille et si bien dirigé dans la voie des progrès. I^eu obtenaient cette autorisation ; d'autres qui se trouvaient pré-
cédemment dans l'intérieur, n'étaient plus libres d^en sortir. En 1824, le nombre des étrangers détenus au Paraguay était de soixante - sept , se composant de créoles, Américains, Portugais, Espagnols, Suisses, Français, Anglais, Allemands et Italiens, presque tous relégués dans des villes centrales, dont ils ne pouvaient s'éloigner que de quelques lieues. La politique avait la plus large part dans ces rigueurs du dictateur; la conduite équivoque des grandes puissances européennes à une époque où il avait été question de former un royaume de l'ancienne vice-royauté de Buénos-Ayres en faveur du^ prince de Lucques , l'avait rendu soupçonneux ; il ne voyait partout qu'espions et émissaires politiques. Il reprochait surtout à la France son système à l'égard de l'Amérique espagnole , et lorsqu'on 1823 cette puissance intervint à main armée dans les affaires de l'Espagne, il montra une violente exaspération contre les Français. Sachant par expérience que les Paraguays rapportaient ordinairement, de leurs voyages en pays étrangers, des idées libérales qu'il jugeait incompatibles avec la stabilité de son gouveriiement, il prit subitement la détermination de fermer ses états et de n'en plus laisser sortir personne.
Il avait , en outre, à redouter que les naturels, et en particulier les habitants des campagnes qui connaissaient parfaitement les localités, ne donnassent aux puissances voisines des informations dont celles-ci pourraient faire usage en cas de guerre. Il craignait nvcme que ces voyageurs ne servissent de guides aux ennemis si l'invasion s'etlectuait. Et, quant aux étrangers, sa politique était de les faire servir d'otage, au besoin, pour sa sûreté personnelle. Tels sont les motifs des proiiibitions qui plongèrent tant de familles dans le deuil. Ce ne fut qu'en 1823, lorsqu'il apprit de M. Parish , consul général d'Angleterre à Buénos-Ayres, que le gouvernement britannique venait de conclure im traité de commerce avec celui des provinces du Rio de la Plata, et rii'il
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comprit que la reconnaissance de l'indépendance américaine était le résultat de cette négociation, qu'il se relâcha de sa sévérité. Il permit aux sujets anglais et à quelques autres étrangers de sortir du Paraguay. Ce fut à cette époque que M. Rengger , qui, depuis six ans, exerçait avec distinction la profession de médecin, et qui avait eu le bonheur de vivre en bonne intelligence avec Francia, en obtint la même autorisation. Le dictateur lui fit même remettre une somme d'argent pour services rendus à l'état.
Il n'usa pas de cette générosité à l'égard d'un Français , paisible ami de la science, qui' déjà depuis quatre ans était victime de l'un de ces actes de violence qui impriment sur leur auteur un ineffaçable stigmate. On devine que nous voulons parler de l'arrestation de M. Bonpland.
Ce courageux compagnon de Humboldt était demeuré dans les missions détruites à'Entre-Rios , à plusieurs lieues de la rive gauche duParana,et, par conséquent , hors du territoire du dictatoriat ; il y avait formé un établissement pour la préparation du maté, avec une troupe d'indiens Guaranis.
Il paraît qu'ayant cherché à établir des relations avec le dictateur, il lui avait fait passer plusieurs lettres au nom du chef de ces Indiens. Cette conduite de la part d'un Français aussi distingué que M. Bonpland inspira de violents soupçons au docteur Francia : il se demanda si ce ne serait pas là un émissaire qui , sous le prétexte de travailler dans l'intérêt de la science, venait espionner le Paraguay, y établir des relations hostiles, et préparer les voies à une invasion. Il n'en fallut pas davantage : le soupçon chez un tyran équivaut à un arrêt.
Au commencement de décembre 1821 , 400 soldats du dictateur traversent le Parana , tombent à l'improviste sur le nouvel établissement cC Entre-Rios ^ massacrent une partie des Indiens, emmènent les autres prisonniers, pillent les effets de M. Bonpland, le blessent lui-même à la tête d'un coup de sabre , quoiqu'il n'oppo-
sât aucune résistance, et le conduisent, les fers aux pieds, jusqu'au chef-lieu des missions, sur la rive gauche du lleuve. Quand il fut au pouvoir du dictateur, celui-ci lui fit rendre ceux de ses effets qui n'avaient pas été volés par ses émissaires, donna l'ordre de lui oter ses fers, et lui assigna pour résidence le village de Santa-Mai'ia da Fé^ à 25 lieues d'Ytapua. C'est là que notre savant compatriote a passé douze années d'exil , privé de sa liberté, ne pouvant même correspondre avec sa famille ni avec ses amis, exerçant, pour vivre , la médecine et la cliimie. Respecté et chéri d'ailleurs de tous ceux qui l'approchaient, cet homme intéressant n'a trouvé quelque adoucissement à ses maux qu'en s'occupant des intérêts de l'humanité. En vain d'illustres protecteurs cherchèrent à obtenir son élargissement : les résidents anglais de Buenos- Ayres et de Rio de Janeiro, le comte de Gabriac, ambassadeur de France au Brésil, le ministre des affaires étrangères de France, l'empereur don Pedro lui-même , échouèrent dans leurs tentatives à cet égard.
Bien plus , leur patronage ne servit qu'à resserrer les liens du prisonnier, en le faisant paraître un personnage de grande importance. Le rôle de la France, il faut en convenir, était, en cette circonstance , des plus embarrassants. Il n'entrait pas alors dans sa politique de reconnaître l'indépendance des nouveaux états américains; l'intérêt d'un citoyen français, dont, au surplus , les jours n'étaient pas menacés, ne paraissait pas suffisant pour changer cette détermination du cabinet des Tuileries; on ne pouvait donc s'adresser officiellement au dictateur, dont on ne reconnaissait pas le gouvernement, et on pouvait encore moins le menacer, ce qui eut été une ridicule forfanterie, attendu la situation méditerranée du Paraguay. Cependant, le baron de Damas, ministre des affaires étrangères, accorda à madame Bonpland, sur la demande qui lui en fut faite par cette dame, une lettre particulière ds re-
4* Livraison. (Buénos-Aybes, Paraguay, Uruguay.)
L'UNIVERS
commandation pour être remise au docteur Francia. Cette démarche n'eut aucun résultat, et ce n'est qu'en 1833 que M. Bonpland a été rendu à ses amis et à ia science qui le réclamaient depuis si long-temps.
Quelques autres prisonniers sont parvenus à s'échapper ; mais ces exemples sont bien rares , tant les périls de l'entreprise sont multipliés et redoutables. Du côté de l'est et du sud , toute tentative d'évasion est impossible; les eaux rapides et bourbeuses du Parana, les maréca2;es , les bois impénétrables , les nombreux postes militaires , tout contribue à éloigner la probabilité d'une réussite. Vers le îîord , la difficulté serait encore plus grande par la nécessité où se trouverait le fugitif de traverser seul, sans guides, sans moyen de subsistance, un désert de près de 200 lieues avant que d'arriver à une habitation huinaine. Il ne reste donc que la partie de l'ouest, c'est-à-dire celle qui est baignée par le Rio-Paraguay. C'est par là seulement que quelques transfuges ont pu trouver une issue.
Vers le milieu de 1823, un étranger (*), fatigué de sa longue captivité, forma le projet de s'évader.
Quatre nègres libres et une négresse voulurent partager sa destinée. Les six fugitifs se dirigèrent vers le fleuve Paraguay, qu'ils passèrent à la nuit close. Ils avaient avec eux des vivres, une hache et des couteaux, mais aucune arme de chasse. Après avoir échappé à plus d'un naufrage, ils abordèrent dans le Grand-Chaco, ayant devant eux un désert de 90 lieues, qu'il fallait traverser, en côtoyant la rive droite du fleuve, à une certaine distance pour n'être pas aperçus par les gardes. Ceux-ci , cependant , n'étaient pas les seuls ennemis à redouter dans cette immense plaine : lesIndiens-Mbayas, les jaguars et les serpents en disputent la possession à quiconque y pose un pied téméraire; de vastes et impénétrables forêts s'y rencontrent fréquemment;
(*) M. Escofficr.
le fleuve y couvre la terre de ses inondations; et, enfin, la foudre ou les sauvages allument souvent de grands incendies dans les hautes graminées des prairies. Après trois jours de marche, de périls et de fatigues, ils furent poursuivis par un embrasement auquel ils ne purent échapper qu'en employant l'inirénieux moyen si bien décrit par Fénimore Cooper, dans l'une de ses plus ingénieuses productions (*) ; ils mirent eux-mêmes le feu aux herbes sèches , afin d'avoir le champ libre sous le vent. Pendant plusieurs semaines ils errèrent dans ces immenses solitudes, soutenus par l'espérance d'en sortir bientôt. Un des nègres tomba malade et mourut au bout de quelques jours, pendant lesquels la caravane fugitive s'était arrêtée par égard pour lui. Peu après, ils aperçurent des Indiens , et eurent à peine' le temps de se cacher, et de se dérober ensuite par une prompte fuite. Cet accident fut cause qu'ils s'égarèrent dans un bois, véritable labyrinthe , où ils furent retenus pendant quinze jours sans pouvoir trouver une issue ; enfin , ils en sortirent, mais un second nègre succomba à l'excès des fatigues, et un troisième, mordu par un serpent, fut enseveli dans le désert à côté de son camarade. Les trois survivants de cette troupe infortunée parvinrent enfin au Jiiofennejo^ qu'ils passèrent sur un radeau. Il ne leur restait plus que 20 lieues à faire pour arriver à la hauteur de Corrientes, où , àfaide de quelques feux , signal bien connu des habitants, ils auraient reçu immédiatement les secours dont ifs avaient un besoin si urgent; mais les malheureux n'avaient pas mangé depuis plusieurs jours; ils étaient exténués et réduits au désespoir. Dans cet état , ils eurent encore la force de se transporter sur la rive gauche du Parana, où leur intention était de se procurer quelques vivres pour repasser ensuite le lleuve, et continuer leur route; mais, à peine débarques , un sergent de mi-
(*) La Prairie.
BUKN0S-AY1U':S, PAIUGUAY, URUGUAY.
lice les aperçut et les arrêta. Ramenés à rAssoin|)tion,ees malheureux lurent jetés dans une prison , les lers aux pieds. A quelque temps de là, le prisonnier europeeji l'ut envoyé à >eembueu, où il eut la |)ermission d'établir une tannerie, mais avee Tobligation de porter constamment une chaîne comme un galérien.
Il nous' reste à présenter quelquesdétailssur forizanisationque le dictateur a donnée au Para|!2;uay. Vingt cercles ou départements en partagent toute la surface; ils sont subdivisés en pa?'tidos^ ou portions. Chaque cercle est administré par un commandant chargé de l'exécution des ordres du gouvernement. Ce fonctionnaire juge les délits en matière correctionnelle.
Des zeladores, ou agents inférieurs de police , sont placés , sous ses ordres, à la tête des subdivisions du cercle. Un receveur des contributions est attaché à chaque département.
Dans le pays des anciennes missions, les blancs seuls dépendent de l'administration des commandants; les Indiens préposés à l'exploitation du domaine de l'état, obéissent à des régisseurs qui relèvent eux-mêmes d'un subdélégué. Ailleurs, les Indiens sont également administrés par des régisseurs, mais ceux-ci reçoivent les ordres des commandants cle cercles.
Les lois sont les mêmes, au fond, que du temps des Espagnols, bien que la volonté suprême du dictateur les modifie incessamment selon les besoins de sa politique. Les juges peuvent être pris dans toutes les classes de la société; aussi ont-ils des assesseurs qui , ayant fait quelques études en jurisprudence, sont les véritables dispensateurs de la justice. Deux alcades ont remplacé le cab'ddo de l'Assomption : ces fonctionnaires administrent aussi la justice , et remplissent les fonctions déjuges en première instance pour tout le Paraguay. La législation pénale est laissée au libre arbitre du dictateur, juge en dernier ressort de tous les délits et de toutes les positions. Les crimes d'état, parmi lesquels on compte les paroles politi-
ques offensantes pour le dictateur et ses agents, sans en excepter les simples soldats, l'attentat contre la propriété publique, la contrebande, les vols de grands cluMuins ou à main armée , les meurtres et les tentatives d'évasion sont punis de mort: le condamné est fusillé.. Les autres crimes ou délits emportent les travaux forcés, la détention perpétuelle ou limitée, et la fustigation publique, à laquelle sont soumis également les blancs et les créoles.
Le gouvernement proprement dit se compose du dictateur, du ministre ûe hacienda, pour les finances, du fiel execidor , véritable préfet de police, du fiel de fecho , sorte de secrétaire d'état, pour les affaires de justice, et du défenseur des mineurs^ qui est chargé de l'administration de tutèle, même pour les esclaves, assimilés aux mineurs.
Après le dictateur, son barbier est le personnage le plus important du Paraguay. C'est à lui que s'adresse d'abord la tourbe des solliciteurs; c'est lui qu'elle adule, qu'elle comble de prévenances et de cadeaux , car ce favori a dans ses mains la vie et la mort de plusieurs milliers d'hommes. On ne peut pas dire qu'il soit l'espion du dictateur , car il est trop en évidence pour jouer ce rôle , mais il est son premier directeur de police , son confident , son conseiller. La peur , il est permis de le croire , n'est pas étrangère à cette intimité du maître et du serviteur : le premier, tyran détesté, se voit obligé de mettre sa vie à la disposition du second, et le plus sûr moyen pour lui de prévenir l'infidélité de cet homme est de le combler de tant de faveurs que celui-ci n'ait plus qu'à perdre à un changement.
Francia n'a rien de caché pour son barbier ; il le consulte sur les mesures les plus importantes, et, quelquefois même , quand la circonstance l'exige, il fait appeler sa servante ; alors ce redoutable trio juge, en dernier ressort, des affaires d'état, déclare la guerre ou accorde la paix, fait grâce aux criminels ou les envoie à la mort.
L'UNIVERS
Tels sont les traits les plus caractéristiques du gouvernement de Rodrigue Francia. Il ne manque à cet homme extraordinaire que la superstition religieuse pour en faire le Louis XI de l'Amérique: simple, probe, économe dans son intérieur; astucieux, cruel, soupçonneux au dehors; lier et implacable à l'égard des riches et des grands; doux et familier avec son domestique et son barbier; habile administrateur, homme d'état inflexible, ami de son pays, tyran de ses sujets, il sacrifie le présent pour assurer l'avenir. Uniquement occupé du bien public , la pitié n'a jamais pesé dans la balance de sa politique. Quand il mourra , la malédiction de ses contemporains ne fera que glisser sur le marbre de sa tombe ; à la postérité seule il appartient de le juger.
Nous pouvons maintenant reprendre le fil du récit qu'il nous a fallu interrompre ; mais, à partir de cette époque , l'histoire du Paraguay n'est plus liée a celle de Buénos-Ayres , et nous croyons ne devoir revenir à celle-ci qu'après avoir achevé d'esquisser la première.
Suite de la révolution du Paraguay.
— Les membres de la junte , à l'exception du docteur Francia , passaient leur temps à donner des fêtes , à parader, à se promener ou à chasser; aussi le secrétaire devint-il bientôt le seul personnage important de ce conseil. Le président , don Fulgencio Yegros, était un riche campagnard, adroit à la chasse et brave à la guerre, bouffi de suffisance et imbu d'autant de préjugés que le plus grossier d'entre ses compatriotes. Les deux ?;ocû5/e5, ou assesseurs, avaient pour Yegros une admiration respectueuse, qui donne la mesure de ce que l'état pouvait attendre d'eux. Les autres notables appelés au congrès , à la tête des administrations , ou dans les conseils privés, se considéraient, avec raison, comme inférieurs aux hommes distingués qui composaient la junte du gouvernement. Il ne faut donc pas s'étonner qu'un homme tel que Francia , dont la supériorité relative était
si grande, ait conçu, dès ce moment, l'idée de s'emparer d'un pouvoir que nul n'était en état de lui disputer.
Plus d'une fois, cependant, il arriva que ses collègues éprouvèrent certaines velléités de despotisme. On les voyait alors s'ériger en juges suprêmes , en tyrans capricieux , ordonnant des arrestations , infligeant des châtiments, distribuant les'places et les faveurs aux plus offrants enchérisseurs, et se laissant guider dans leur conduite politique par des femmes dépravées et intrigantes. Et lorsqu'à force de bévues et d'indignités ils avaient tellement embrouillé les affaires qu'il ne leur était plus possible de s'en tirer , ils recouraient a Francia pour sortir d'embarras. JMais celui-ci leur faisait payer cher son intervention; quelquefois il feignait le dégoût et la colère , se retirait a sa maison de campagne, et n'en revenait qu'après avoir obtenu maintes concessions dont sa politique avait besoin.
Le clergé lui-même prenait part aux dissentions politiques, octroyant les indulgences ou fulminant les anathèmes selon qu'on appartenait à telle ou telle opinion ; et quant aux militaires, ils étaient devenus si orgueilleux depuis la victoire de Paraguary, que tous, jusqu'aux simples soldats, voulaient être salués respectueusement dans les rues par les citoyens de toute classe que le hasard faisait passer auprès d'eux.
Dans un des moments où Francia, retiré à la campagne , boudait ses collègues, on découvrit une conspiration royaliste , qui avait pour but une contre-révolution. Plusieurs des coupables, Espagnols ou créoles, furent arrêtés et hvrés à un tribunal improvisé qui les condamna tous à mort sans discussion , à l'unanimité, et presque sans examen. Francia apprend cette circonstance; il accourt en toute hâte, trouve que deux de ces malheureux avaient déjà été pendus , fait surseoir à l'exécution des autres , et obtient en leur faveur une commutation de peine qui, avec le temps, se réduisit a une simple détention limitée. On voudrait
BUENOS- AYRES, PARAGUAY, URUGUAY
pouvoir citer ce. trait, qui fait liouneur au secrétaire île la junte , sans en atténuer le mérite, en ajoutant que le docteur Francia était alors au coniniencement de sa carrière |)oli tique, et qu'il cherchait uniquement à se faire des créatures, et à usurjier cette popularité que , plus tard, il foulerait aux pieds.
Le pouvoir était donc, défait, entre les mains de Francia; mais ce n'était pas à cette jouissance stérile que se bornait Tambition de ce chef. Il voulait y joindre le droit, et se délivrer de i'importun voisinage des hommes grossiers qu'on lui avait donnés pour collègues. Il lit, en conséquence, passer un décret qui convoquait immédiatement les collèges d'élection dans tous les pays, à l'effet d'organiser un nouveau congrès. Les députés , "ignorants campagnards qu'on enlevait à leurs travaux habituels , incapables de résoudre par eux-mêmes la plus simple question politique , se réunirent à l'Assomption, fort embarrassés du rôle qu'on allait leur faire jouer. Il y avait, heureusement pour eux, dans la ville, un exemplaire de l'Histoire romaine de R.olliu; ils se procurèrent ce livre pour leur servir de guide politique , et , parmi les institutions dont ils y trouvèrent le modèle, ils accordèrent la préférence à celle des consuls. La nomination de Francia n'était pas douteuse; on lui adjoignit l'ex-président de la junte, don Fulgencio Yégros. Mais ici un fait peut donner la juste mesure de la simplicité de ces législateurs improvisés , et de l'ascendant qu'avait pris sur eux le seul homme de génie <|u'ils comptassent dans leurs rangs :
Francia , impatient de se voir seul au |)Ouvoir, obtint du congrès que l'institution consulaire serait limitée à douze mois, dans la durée desquels les deux consuls devaient administrer alternativement pendant quatre mois, en conuiiencant par lui, de sorte que, sur les douze mois, Yégros n'en eut que quatre pour sa part.
Sous le régime consulaire, on vit se développer la politique du docteur
Francia. Les relations avec Ruénos- Ayres devinrent de plus en plus rares etdifliciles. Ce voisinage d'une nation agitée par les passions |)olitiques parut dangereux au premier consul ; à ce motif d'un intérêt général il en joignait d'autres que ses vues ambitieuses lui rendaient personnels, et il connnenca dès lors ce système d'isolement dont nous avons parlé plus haut. Enfin, à l'expiration de l'année, les députés s'étant rassemblés de nouveau à l'Assomption, Francia leur persuada d'abandonner le système consulaire pour élire un seul magistrat; mais ayant craint le premier jour que la majorité des suffrages ne se portât sr.r son collègue , il s'opposa au scrutin; le lendemain il en usa de même, si bien que les députés comî)rirent que ce manège durerait indéfiniment tant qu'ils n'auraient pas donné des preuves non équivoques de leur bonne volonté au premier consul. Éloignés de leurs affaires et de leur famille, obligés de vivre à leurs dépens , peu jaloux enfin de se mettre en hostilité avec un homme qu'ils commençaient à redouter, ils se soumirent de l)onne grâce et nommèrent Rodrigue Francia dictateur pour trois années. Yégros chercha à faire soulever la troupe en sa faveur ; on craignit un moment que la guerre civile n'éclatât dans l'intérieur de la capitale ; mais le généreux dévouement du commandant Caballéro, qui fit à la patrie le sacrifice de sa haine personnelle contre Francia , prévint les malheurs qui étaient sur le point d'éclater.
A l'expiration des trois années , le congrès se rassembla de nouveau ; celui-ci était composé uniquement des personnes dont Francia avait eu le temps de se faire des créatures, et il fut nommé dictateur à vie. Alors, jetant le masque, il entra d'un pas assuré dans la voie des réformes, appelant ta son aide la violence , la torture, les proscriptions et la mort.
Mais pour parvenir a son but , il lui fallait pouvoir compter sur la franche coopération de l'armée ; ce fut donc par la réforme militaire que le die-
L'UNIVERS
tateur commenra sn nouvelle carrière.
Il créa une ganîe composée de grenadiers d'élite, augmenta et régularisa les divers corps de l'armée, conféra des grades militaires, sans égard pour l'âge ni la condition , aux hommes qui lui manifestaient du dévouement, et éloigna sans scrupule ceux qui lui faisaient ombrage. L'institution des milices, ou garde nationale mobile, appela également son attention; il se servit de ce corps pour la garde des forts détachés dont il avait environné le Paraguay, ainsi que pour celle de la nouvelle colonie de Tévégo , qu'il fonda vers cette même époque. Si le parti du despote se recrutait journellement de quelque nouvelle créature, celui des mécontents s'accroissait aussi de jour en jour. Ln complot se formait dans l'ombre, et don Fulgencio Yegrôs en était l'ame. Il ne manquait plus qu'une occasion favorable pour faire éclater la conspiration , lorsqu'on vit arriver à l'Assomption un émissaire du gouvernement de Buénos- Ayres. Le colonel Valta-Varyas était porteur d'instructions secrètes pour se mettre en rapport avec les mécontents, envenimer les blessures de l'amourpropre, exciter la haine, éveiller l'intérêt particulier, et opérer, s'il était possible, une révolution en faveur de Euénos-Ayres; mais son imprudence le trahit, et il fut arrêté. Rien cependant ne transpira de la conspiration; le moment de l'exécution fut ajourné indéliniment. Enfin, les conjurés, après avoir médité leur plan deux années entières, lixèrent le vendredi saint de l'année 18i>0,pour le mettre définitivement à exécution. Jusque-là tout allait à souhait, et le secret, première condition de la réussite, avait été fidèlement gardé, lorscfu'il arriva qu'un des conjurés, se confessant, pendant le carême, à un moine recollet, lui révéla le complot. La vie et la mort du dictateur étaient désormais dans les mains de cet ecclésiastique ; il plut ù la Providence de faire tom-ner la chance favorable, et le confesseur enjoignit à son pénitent d'aller sur-le-champ révéler au chef de l'état l'important se-
cret dont il était dépositaire. Pale d'effroi et tremblant de colère, Francia fait arrêter immédiateuient les conjurés dont il a pu obtenir les noms , et les fait jeter dans des cachots fétides en attendant le jour terrible et solennel où il fera éclater sa vengeance. Les circonstances extérieures vinrent hâter le dénoùment de cette catastrophe. La Banda-orientale éÏMi alors déchirée par une guerre intestine dont nous parierons plus bas. Un des chefs militaires qui se disputaient alors le gouvernement de cette province, Ramirez, voulut se former un parti dans l'intérieur du Paraguay, et écrivit en conséquence l\ Fulgencio Yégros, dont il ignorait l'arrestation , une lettre qui tomba entre les mains du dictateur. Dès ce moment la perte des prisonniers fut résolue. Don Juan (^aballéro, que nous avons vu se dévouer pour le maintien de la tranquillité publique, était du nombre des prisonniers. Certain du sort qui lui était réservé , il échappa par le succide aux tourments qu'on lui préparait. Les autres, soumis à la torture, firent des révélations vraies ou fausses d'où résultèrent de nouvelles arrestations.
Quarante environ de ces malheureux, à la tête desquels figurait Yegros , furent successivement condamnes à mort, et fusillés sous les yeux du dictateur; ce n'était qu'à la nuit que les parents des supplicies pouvaient faire enlever leurs cadavres , et les ensevelir sans pompe comme de vils brigands : heureux encore d'obtenir du des{)ote cette dernière faveur! A partir de cette époque, l'histoire du Paraguay n'offre plus que le tableau uniforme!^ d'une administration cruelle et implacable pesant sur un peuple dwcile, et, en apparence, resigné à son sort.
On s'étonnerait, sans doute, si le docteur Francia ne tombait pas tôt ou tard sous le fer d'un consj;irateur, dans ce pays où rinlUience climatérique fait bouillonner le sang et exalte l'imaginaticn : mais quel que soit le sort (|ue !a Providence lui reserve, on peut prédire que sa mort sera le signal de nouveaux troubles. Plus d'un
BUÉNOS-AYRES, PARAGUAY, URUGUAY
ambitieux n'attend que ce moment pour pjiraîtiT sur la scène, et cependant nul ne saurait empêcher le Paraiiuay de se constituer alors en république, et d'entrer enfm dans la grande confédération du Rio de la j'iata.
Fidèle à notre système d'adopter la méthode i:;éoiiraj)hi(iue , où Ton peut épuiser l'histoire d'une contrée sans y introduire aucun fait étranger, de préférenceà la méthodechronologique; où les événements, sans cesse interrompus, oubliés et rappelés, ne présentent souvent que des images confuses et fatigantes, nous allons revenir sur nos pas pour reprendre le récit de la révolution de lîuénos-Ayres.
Suite de la révolution de Buénosyiyres. — 'Sou?, avons vu l'armée royaliste du Haut- Pérou battue , et contrainte à demander un armistice qui lui est accordé. Le 18 décembre 1810, nn changement s'opéra dans l'administration des provinces insurgées. Chacune d'elles se crée une junte particulière et envoie des députés à celle du gouvernement, dont la résidence est à Buenos -Ayres. Celle-ci est présidée par le colonel Saavédra. Son secrétaire est D. JMariano .Moréno. La mésintelh'gence a déjà éclaté entre ces deux chefs ; elle aura pour tous deux une funeste conséquence.
La création des juntes provinciales fut un nouveau pas vers le démemjjrement de l'ancienne vice-royauté, et nous voyons ainsi s'avancer par gradation un d,énoùment que nous avions prévu dès le commencement de l'in- .siuTection.
Cependant les députés des provinces dissidentes étaient arrivés en Espagne et avaient présenté leurs réclamations aux cortès dans les journées des 16 novembre et 3 décembre 1810. Les habitants de l'Amérique espagnole demandaient à être égaux en droits à ceux de la péninsule ; à avoir une re-
f)résentation nationale , des ports li- )res, droit de culture et pleine liberté de connnercer et d'exploiter les mines.
Jusque-là, en effet, il avait été inter dit aux colons américains de cultiver
le lin, le chanvre, le tabac et le safran , de manufacturer la soie , le papier et le verre, et de connnercer avec les colonies espagnoles en Asie. Les députés demandaient encore que tout monopole en faveur du roi fut supprimé, et que les Américains fussent, connue les Espagnols, adnn'ssibles à tous les emplois civils, nn'Iitaires et ecclésiastiques, dans toutes les parties de la monarchie. Enlin, chose remarquable , ils voulaient que les jésuites fussent rétablis.
L'Angleterre fit accepter sa médiation entre la métropole et ses colonies; les pourparlers se prolongèrent audelà d'une année et n'eurent aucun résultat.
Une autre puissance offrait aussi en même temps sa médiation : c'était le Brésil, devenu métropole depuis que la cour de Portugal s'était retirée à Rio de Janeiro. Mais cette fois la médiation n'était que le prétexte mis en avant par l'avidité politique. On a vu l'Espaiîine et le Portugal se disputer l'empire du nouveau monde, depuis le commencement de la conquête , et faire, à diverses époques, des traités ambigus que les deux parties contractantes violaient avec un égal empressement. Tel fut le sort des conventions de 1G68, 1715, 1763, 1777 et 1804.
A cette dernière époque le Portugal s'engageait à rendre à l'PLspagne les cinq villages des missions de l'Uruguay dont il s'était emparé, et de son côte le gouvernement espagnol promettait de rendre à la couronne de Portugal la ville européenne d'Olivenca en Estramadure. Rien de cela n'eut lieu ; les parties contractantes, loin de restituer les possessions qu'elles avaient promis de céder, cherchèrent même à empiéter de nouveau sur les terres l'une de l'autre. C'est ainsi que le Portugal convoitait depuis long-temps la Banda-orient aie y pour arrondir son empire du Brésil.
En effet , la possession de cette province, en mettant au pouvoir des Portugais les villes importantes de Montevideo et de îMaldonado, aurait porté les frontières brésiliennes jusqu'aux;
L'UNIVERS
rives du Rio de la Plata , qui semble destiné par la nature à servir de limite aux deux états. La cour de Portugal, résidant, ainsi que nous l'avons dit, à Rio de Janeiro, comptait alors parmi les membres de la famille royale une princesse d'Espagne , l'infante dona Carlotta-Joaquina de Bourbon. Ce fut sur cette princesse que le gouvernement brésilien jeta les yeux pour seconder le projet d'envahissement qu'il méditait, et en cela il fut secondé par quelques chefs de l'insurrection espagnole. Déjà, en 1808, don Francisco -Xavier Élio, gouverneur provisoire de Montevideo, l'un des ennemis les plus acharnés de Liniers, avait fait inviter secrètement la princesse Charlotte à prendre sous sa protection l'ancienne vice-royauté de Buénos-Ayres, pour conserver à la couronne'd'Espagne ce fleuron qui allait s'en détacher. Il promettait d'ailleurs de coopérer de tous ses moyens à l'affermissement de l'autorité légitime, et, en effet, il ne négligea rien pour détruire la cause de l'indépendance.
Ce fut par les efforts de cet Élio que la royauté trouva long-temps à Montevideo un dernier retranchement.
Le 2 mars 181 1, il y eut un engagement auprès du pueblo deSan-JNicolas, sur le Parana , entre la Hotte royaliste de Montevideo et l'escadre des'^ indépendants de Buenos- Ayres; celle-ci fut battue et se retira en laissant trois navires au pouvoir des ennemis. Ainsi, ce n'était pas assez de la guerre avec le Paraguay, ni des contestations avec le Brésil et l'Espagne, il fallait encore que les dissensions intestines vinssent compliquer la situation des provinces insurgées. A Montevideo, le brigadier Xavier Élio conspirait sourdement en faveur de la monarchie espagnole ; les vaisseaux royalistes et ceux des indépendants se choquaient dans les eaux du Parana; à JUiénos- Ayres, Saavédra et Moréno, l'un président, l'autre secrétaire de la junte, donnaient le dangereux spectacle d'une rivalité haineuse; les émissaires de la métropole reprenaient en sous- œuvre les intrigues qu'avaient ourdies ceu-\de Joseph
Napoléon, et proclamaient que les Buénos-Ayriens devaient, à l'exemple de leurs ancêtres durant la guerre de la succession, attendre le sort de la métropole pour obéir au souverain qui y régnerait; enfin, l'Espagne elle-même, cette mère-patrie des insurgés , était en proie à l'anarchie la plus complète, et ceux qui auraient voulu se rallier sincèrement au pouvoir dominateur, ne savaient où se prendre, la terre leur échappait de tous cotés. Ajoutons à ces considérations qu'on remarquait alors dans les provinces buénos-ayriennes ce qu'on voit toujours arriver dans le principe d'une révolution.
L'inexpérience des meneurs entraînait de graves erreurs , les gens sages hésitaient par défaut de confiance, les ambitieux se mettaient en avant et se culbutaient les uns les autres , et la multitude vociférait, donnait des conseils et distribuait le blâme ou l'éloge, selon ses passions et toujours sans discernement.
Des deux factions qui dominaient à cette époque dans Buenos-Ayres, celle ji de Saavédra l'emporta un instant. Par i son influence une nouvelle junte suprême fut organisée dans la capitale, et une constitution en vingt-quatre articles fut publiée par elle. Les villes principales, et jusqu'aux petites communes, reçurent également des juntes provisoires et subalternes, ainsi que des comités de sûreté. Quant à Moréno, exclu de cette nouvelle organisation , on le chargea , dans le seul but de l'éloigner, d'une mission diplomatique auprès du gouvernement britannique; mais son parti ne se tint pas pour battu , il forma un club dont l'objet était le renversement du pou- j voir dominant. Saavédra ne pouvait < gouverner paisiblement en présence i àe cette association ; aussi se lit-il | adresser une pétition par les habitants de la campagne, à l'elfet d'obtenir la dispersion desclubistesqui entravaient la marche des affaires publiques, semaient des nouvelles alarmantes, et fomentaient les troubles si nuisibles à la prospérité du pays. Le président fait aussitôt assembler les troupes sur
BUÉNOS-AYRKS, PARAGUAY, URUGUAY
la place publique, leur donne lecture de la pétition des campagnards , fait cerner la maison où se reunissaient les partisans de ÎNIoréno, s'empare violemment de leurs personnes, les exile ou les fait jeter dans les cachots ( 6 avril 1811 ). L'autorité locale saisit cette occasion pour réorganiser Tarmée sur une nouvelle base. Tous les hommes de dix-huit à quarante ans, non employés dans un service public ou une profession mécanique, turent appelés dans l'armée active. Les pouvoirs de la junte suprême furent étendus, et chacun de ses membres reçut, avec le titre di' excellence ^ le droit de jouir des mêmes honneurs militaires que les anciens vice-rois.
Le triomphe de Saavédra ne fut pas de longue durée. VaucUencia reale^ où iiguraient encore le dernier vice-roi Cisnéros et les membres les plus influents du parti espagnol , reçut d'Europe la nouvelle de l'établissement de la régence d'Espagne et de la convocation des cortès.Eile crut alors devoir tenter un dernier effort en faveur de la métropole, en demandant à la junte de fixer un jour pour prêter serment d'obéissance à la régence et procéder à l'élection des députés qu'on enverrait aux cortès ; mais déjà l'esprit d'indépendance avait fait trop de progrès pour que cette demande pût être accueillie avec faveur. La junte fit arrêter Cisnéros et les membres de Vaudiencia, et les fit embarquer pour les conduire aux îles Canaries. Sur ces entrefaites on apprit que l'Espagne faisait partir une expédition formidable pour soumettre les provinces américaines. L'imminence du péril réunit les partis divisés , et celui de INIoréno obtint à son tour l'exil de Saavédra, sans obtenir toutefois le rappel de son antagoniste; Saavédra se soumit sans murmurer à la volonté du peuple. Ce chef n'est plus appelé à figurer dans notre récit ; il passera plusieurs années dans l'exil , et sera enfin rappelé par un décret où l'on verra qu'U a bien mérité de la patrie.
Vers ce même temps, les armes des insurgés éprouvèrent un échec dans
le Haut-Pérou, et le général Puyrredon fut contraint d'évacuer l'otosi.
Cet événement confirma la junte dans le désir d'entretenir la bonne harmonie avec le gouvernement brésilien , et elle écrivit, dans ce sens, à lord Strangford , ministre britannique à Rio de Janeiro. Cet agent ne p(juvait manquer d'accueillir favorablement une proposition qui avait pour but la pacification d'une contrée où le cx)mmerce anglais avait engagé de grands capitaux ; il s'empressa donc de donner à la junte l'assurance positive que le cabinet de Saint-James reconnaîtrait le nouveau gouvernement de Buénos- Ayres. Il l'invita en même temps à respecter les droits de Ferdinand VII:
la junte n'avait pas lieu en ce moment de repousser ce conseil.
Cependant le brigadier Élio, que nous avons vu se dévouer à la cause de la métropole, avait fait un voyage en Europe et en était revenu avec le titre de vice -roi et capitaine général des provinces du Rio de la Plata. A peine arrivé , il somma la junte de reconnaître l'autorité des cortès , promettant amnistie pour le passé.
La junte répondit que les Américains étaient déterminés à vivre libres ou à mourir; qu'il ne pouvaient reconnaître l'autorité du vice-roi, mais qu'ils étaient pleins de dévouement pour sa majesté Ferdinand VII. Élio , dont les projets se trouvaient ainsi contrariés, se retira furieuxà Montevideo, déclarant la junte rebelle au roi et traître à la patrie. Cet événement vint encore accroître l'anarchie et attiser la guerre civile:
on conspirait à Buénos-Àyres pendant qu'on se battait dans la Banda-orientale. La junte se soutint toutefois , malgré les chocs réitérés qui l'assaillaient de tous côtés, et son pouvoir reçut un nouvel affermissement des succès que les indépendants remportèrent sur l'armée du vice-roi.
Le parti d'Élio était peu nombreux, tandis que les rangs des insurgés se grossissaient journellement de ceux d'entre les Orientaux que séduisaient les mots magiques de /ja/;7> et liberté. Les Buenos- Ayriens obéissaient à deux
L'UNIVERS
chefs militaires, Bénavidès et Artigas ; le premier s'empara de Canélonès , le second remporta une victoire signalée à San- José.
Ëlio , serré de trop près , courut se renfermer dans Montevideo, et fit demander l'assistance de la cour de Rio de Janeiro. Celle-ci ne cherchait qu'une occasion favorahle pour faire rentrer ses troupes dans h Banda-07ienfa(e j aussi s'empressa-t-elle d'envoyer un corps d'armée au seco' rs du vice- roi, sous prétexte de conserver cette province à son roi légitime, Ferdinand VIL Élio s'aperçut un peu tard qu'il avait appelé à son aide un auxiliaire qui pourrait bien, quelque jour, s'ériger en maître. Il voulut alors tenter la voie des négociations, et déjà la junte déclarait qu'elle était prête à retirer ses troupes, si de leur côté les Portugais consentaient à évacuer la province envahie; mais ceux-ci n'avaient garde d'adhérer à un arrangement qui aurait fait de leur expédition une -simple promenade militaire. Le général Randeau s'avança aussitôt jusqu'à Mercédo , pour opérer le blocus de Montevideo.
Lne insurrection militaire qui éclata dans Ruénos-Ayres même, vint augmenter encore les embarras de la junte. Le général Belgrano avait été nommé colonel des Patriclos , à la place de Saavédra ( 6 avril 1811 ); les soldats refusèrent de le reconnaître en cette qualité. Ln corps de douze à quinze cents insurgés menaçait la ville d'une destruction complète'; mais on put heureusement faire donner à temps quelques troupes restées lidèles, et la révolte fut noyée dans le sang.
Le 9 octobre de cette même année, le gouvernement fut encore modifié : D.
Féliciano Chiclana, D. Manuel de Sarratea et D. Juan-José de Paso furent appelés à siéger comme membres d'une nouvelle junte , tandis que D. Bernardino Rivàdavia, ministre de la guerre, D, José-Julian Pérez , ministre d'état, et D. Vicente Lopez , ministre des linances, formèrent le pouvoir exécutif. Dix jours après son installation (20 octobre), ce nouveau gouverne-
ment conclut un traité avec le viceroi ; il s'engageait à ne reconnaître d'autre souverain que Ferdinand VII et sa descendance, promettait amnistie, et ordonnait la levée du blocus.
De son côté, le chef des royalistes accordait également une amnistie absolue; quant aux troupes portugaises, elles devaient évacuer Montevideo.
Au commencement de l'année suivante, le triumvirat chargé du pouvoir exécutif abolit ïaiidienciareale, qu'il remplaça par une cour d'appel; il décréta une assemblée générale des députés envoyés par les provincesunies du Rio (le' la Plata, publia divers ciiangements dans l'administration de la justice, et prit d'autres mesures dont le but était de rappeler partout la confiance et l'ordre , conditions indispensables de la prospérité publique.
L'assemblée , qu'on pourrait appeler des états généraux, puisque toutes les positions sociales y étaient représentées , se réunit à Buénos-Ayres le G avril 1812; mais, à peine installée, elle fut obligée de se séparer par suite d'une nouvelle insurrection populaire, occasionée, dit-on, par l'élection d'un certain docteur D. Pedro iMédrano. Le cablldo ^ ou conseil munici|)al, reprit les rênes du pouvoir, et les transmit bientôt après à un nouveau triumvirat, choisi parmi les hommes les plus populaires.
Ln envoyé du Brésil, D. Juan de Rademaker', qui se montra peu après à Buénos-Ayres, y conclut, sous la médiation de l'Angleterre , un armistice dont les conditions étaient de nouveau soumises h. l'évacuation mutuelle de la Banda -orientale par les Portugais et les Buénos-Ayriens ; mais il y avait encore mauvaise foi de part et d'autre, et les stij)ulations ne furent point observées. La guerre recommença donc avec un nouvel acharnement. Les royalistes firent une sortie sous les ordres du général Vigodet ; mais ils furent battus à Orrito , le 3 décembre, par Rondeau, chef des indépendants.
L'année 1 S 1 3 vit se consommer l'acte
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<rémanci|)ation : jusque-là, en effet, la justice avait été reDdiie au nom du roi d'Kspagne; la monnaie poi'lait son cfGgie ; le sceau de l'état, ses armes, et le drapeau, ses couleurs; mais rassemblée constituante, (pn" se réunit " pour la première fois le 31 janvier de l'année précitée , réforma ces vieilles traditions de la monarchie déchue , tu frapper monnaie aux armes nationales, et confia un nouveau drapeau aux défenseurs de la patrie. Elle ordonna un recensement général et une nouvelle organisation mih'taire; les juntes provisoires furent supprimées; une annn'stie générale fut accordée au\ délits politiques ; la capitation des Indiens fut abolie, et la liberté donnée aux esclaves nés depuis le commencement de l'insurrection ( tous ceux qui naîtront jouiront de la même faveur). Deux commissaires enfin fu- ](Mit envoyés dans les provinces pour opérer les réformes nécessaires dans les finances et les diverses branches d'administration, rechercher les abus, et répandre partout l'esprit de concorde et de paix. Ces agents étaient Lgartèche et Jonte.
Les b.ostilités avaient recommencé vers le Haut-Pérou, et cette année fut signalée par trois actions mémorables. Le 20 février, le général Belgrano gagna la bataille de Salta , où le général espagnol Pio- Tristan et son armée tombèrent au pouvoir du vainqueur. Ce même Belgrano fut à son tour battu, le 10 octobre suivant, auprès de f'ilcapugio, et le 14 novembre, aux environs de Chuquisaca, par le général espagnol Pézuéla. Belgrano fut alors rappelé et mis en jugement; on lui donna pour successeur le colonel Saint- .Martin, qui leva de nouvelles milices dans le Tucuman, et força les Espagnols h. évacuer Salta et la' plus grande partie du Haut-Pérou.
Artigas (1814 à 1820). .Joseph Artigas, que i\ons avons déjà vu paraître sur la scène dans la guerre de la Banda-orientale , est aj)pelé maintenant à y jouer un rôle important.
Né à Montevideo, en 17C0, d'une famille distinguée , il avait manifesté
de bonne heure les plus mauvais penchants. La vie nomade des gardiens de troupeaux, leur indépendance sauvaiie, tout en eux , jusqu'à leur férocité même, avait séduit cet esprit fougueux. Il voulut , j)en(lant plusieurs années, partager leur existence ; puis il s'unit a une bande de contrebandiers et d'assassins , dorit bientôt il devint le membre le plus actif, le plus entreprenant et le plus cruel.
L'ascendant que prit cet homme sur ses compagnons de brigandage lui valut enlin la place de chef. Dès lors ses excès ne connurent plus de bornes et lui acquirent une célébrité à la fois éclatante et exécrable. Il ravagea sans pitié la Banda -orient aie, VKntre-Rios et le Paraguau , détruisant les moissons, enlevant les femmes et les bestiaux, égorgeant les hommes, pillant les temples , et portant le deuil dans plus de vingt mille familles. Les choses en vinrent au point que le gouvernement crut devoir créer à Buénos- Ayres un corps provincial , dont l'unique mission était de s'opposer à la bande d'Artigas; mais ce moyen fut insuffisant, et il fallut songer à traiter avec ce brigand de puissance à puissance. Son propre père intervint comme médiateur. Il fut convenu que Joseph Artigas et ses compagnons seraient amnistiés ; qu'ils recevraient une indemnité annuelle, ou qu'ils seraient incorporés dans l'armée, et que leur chef aurait le grade de lieutenant. Cette convention fut exécutée fidèlement de part et d'autre. Le lieutenant Artigas ne ta^da pas à mériter les épaulettes de capitaine; mais h l'époque de l'insurrection il déserta ses drapeaux, et vint se ranger sous ceux de l'indépendance. Il battit les royalistes en plusieurs rencontres, et notamment à la journée de Las Piedras (mai 1811). C'était surtout h la tête de ses guérillas qu'il aimait à combattre. Ce genre de guerre , conforme à ses premières idées, réveilla ses habitudes de brigandage et de despotisme.
Le général Rondeau, qui commandait l'armée de siège de Montevideo,
L'UNIVERS
ayant convoqué un congrès à l'effet de procéder a la nomination d'un iiouvernement provincial , Artigas enjoignit aux électeurs de venir, dans son propre camp , recevoir ses ordres.
Ceux-ci ayant refusé d'obéir, on vit s'élever une violente collision, à la suite de laquelle Artigas abandonna l'armée, appelant auprès de lui les anciens complices de ses crimes, les contrebandiers, les voleurs, les vagabonds et tous ceux , enfin , qui avaient un intérêt quelconque à se soustraire à l'action des lois. Parmi les scélérats dont il était entouré, un moine, nommé Monterosa , se faisait remarquer par sa férocité. Ce monstre ne se servait de l'inlluence de son caractère religieux que pour étouffer dans Tame d'Artigas tout sentiment d'humanité et le pousser sans cesse à de nouveaux forfaits. Les armes et les munitions de guerre ne manquaient pas à ce chef audacieux , car l'esprit de spéculation , étranger à tout sentiment d'humanité comme à toute opinion politique, faisait affluer auprès de lui les négociants étrangers établis à Montevideo, à Buenos- Ayres ou à Maldonado, et chacun lui portait les objets dont il avait besoin pour consommer la ruine de la patrie, et recevait, en échange, les dépouilles de la veuve et de Torphclin.
Artigas ayant ainsi relevé l'étendard de la rébellion , fut mis hors la loi par don Gervano Posadas, qui , à cette époque, avait concentré sur lui seul tout le pouvoir exécutif. Une récompense de GOOO dollars fut promise à celui qui apporterait la tête du rebelle.
Cependant les indépendants, loin de se laisser décourager par cette défection, reprirent les opérations du siège avec une telle vigueur que la place fut enfin obligée de capituler. Vigodet , commandant de Montevideo, se rendit le 20 juin 1814. 11 obtint la permission de repasser en Espagne, laissant au pouvoir des vainqueurs 5700 hommes, 1 1 ,000 fusils , ()00 pièces de canon et 100 navires marchands qui se trouvaient alors dans le port. La reddition de la place était due en partie au con-
cours de la marine militaire. Un négociant anglais établi à Ruénos- Ayres, M. Brown, avait obtenu le commandement d'une escadrille de six bâtiments légers, unique ressource de la marine des insurgés, et, dès le 15 mai , ayant enlevé à l'escadre espagnole deux corvettes et un brick, il put venir prendre part au blocus de Montévidéo. Les opérations de l'armée de terre avaient été dirigées par le colonel Alvéar.
Artigas , à la tête d'une armée formidable dont nous connaissons les éléments, avait subjugué la province entière, ainsi que celles d'Enfrc-Jiios et de Santa-Fé. Il s'avançait en ce moment vers Montevideo, théâtre malheureux de ces sanglantes querelles , demandant que la ville lui fut livrée à discrétion. Le cabîldo de Buénos- Ayres qui , dans cette fluctuation du pouvoir, était alors à la tête des affaires , repoussa cette insolente demande , et renouvela même le décret de proscription que Posadas avait lancé contre le rebelle Artigas. Ceci se passait en 1815, année fatale pour la confédération dïi Rio de la Plata : jamais l'anarcliie et la guerre civile n'avaient commis des excès plus déplorables.
Dans le Pérou, l'armée refusait de recevoir le colonel Alvéar qu'on voulait lui donner pour chef, tandis que les villes de Cordova et de Santa-Fé protestaient contre la nomination de Rondeau au poste de directeur. Le général Viamont, envoyé de Buénos-Avres pour soumettre ces mutins , fut battu luimême , et obligé de faire des concessions aux villes révoltées, pour les amener à adhérer au système d'indépendance. Enfin, les troupes d'Artigas défirent complètement celles du gouvernement huénos-ayrien, et ce chef entra dans iNlontévidéo, se constituant chef des Orientaux , protecteur cCKntre-Iiios et de Santa-Fé. Cet événement compromettait l'existence de Buenos- Ayres, incapable alors de soutenir l'édifice qui croulait de toutes parts. Les dej)ositaires du pouvoir donnèrent leur démission; Alvéar, abandonné par son armée, s'euluit
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Î>réci|)itammpnt, et le cabîklo fit briler par la main du boiirn au le décret qui mettait h prix la tête d'Artii;as.
( ne députation vint oflieielleinent lui donner avis de cette mesure; c'était, à vrai dire, une manière indirecte de demander pardon pour le passé, et
firotection pour l'avenir. La réconciiation que les députés venaient proposer était d'autant plus nécessaire , que le général espa2;nol Pézuéla faisait en ce moment de grands progrès dans le Haut- Pérou ; il avait notamment remporté une victoire signalée à Wiiuma, le 25 novembre, et repris possession de Cbuquisaca, Potosi et Tunja.
L'année 1816 fait époque dans les annales des provinces-unies du Rio de la Plata , par la déclaration de leur indépendance. Un congrès général , assemblé à ïucuman, élut directeur D. Juan-Martin Puyrrédon. Le 9 juillet parut l'acte qui constituait les provinces de l'Union en nations libres, et indépendantes de l'autorité de la métropole et du roi d'Espagne. Le 25 octobre suivant, la même assemblée publia son manifeste : on y vit le détail de tous les griefs de la nation américaine. «Toutes les places importantes, sous le gouvernement de la métropole, étaient envahies par des Espagnols : sur 170 vice-rois , il n'y en avait eu que 4 choisis parmi les indigènes, et ainsi des autres emplois.
L'Espagne avait poussé à bout la longanimité des colons , et adopté l'horrible système de les mettre ta mort indistinctement, dans l'unique but de diminuer la population. Les Espagnols se donnaient l'affreux plaisir de mutiler leurs prisonniers ; ils avaient incendié la ville de Valle-Grande et 40 villages populeux , empoisonné les fontaines publiques, et commis d'autres atrocités dont le récit fait frémir d'horreur, etc. »
Les hostilités, cependant, continuaient sur mer et sur terre. L'amiral Brown, après quelques actions d'éclat, fut arrêté par un vaisseau de guerre anglais; car, à dater de cette époque, ie gouvernement buénos-ayrien com-
mit la faute de s'attirer de justes réclamations de la part de la France et de l'Angleterre, en appelant sous ses drapeaux une foule de marins étrangers qui, sous prétexte de combattre les navires métropolitains, couraient indistinctement sur les bâtiments de conmierce de toutes les nations.
Les Portugais-Brésiliens , profitant des troubles qui désolaient le Rio de la Plata, et en particulier la Bandaorientale , rassemblèrent une armée de 10,000 hommes sous les ordres du général Lécor, et envahirent encore une fois cette province , éternel objet de leur convoitise. L'imminence du péril poussa les Montévidéens à demander alors que le pays se soumît de nouveau au gouvernement de Buenos-Ayres ; mais Artigas s'y opposa de toutes ses forces, et traita en rebelles les partisans de l'Union. Il n'est pas surprenant que dans cet état de choses les Portugais se soient emparés, presque sans coup férir, des places principales, et même de Montévidéo.
Les chefs de l'insurrection n'avaient cessé, depuis 1812, de faire leurs efforts pour propager dans toute l'Amérique du Sud le système d'indépendance nationale. Ils avaient envoyé des émissaires dans le Chili, dans la Colombie et le Pérou. En 1817, le général San-Martin, à la tête de 4000 Buénos-Ayriens , gagna la bataille de Chacabuco , qui assura la délivrance du Chili.
Le tableau que présentent, à cette époque, les provinces insurgées est l'un des plus tristes qui puissent être offerts, comme exemples, à la sagesse des gouvernements et au bon sens des peuples. Les hommes du pouvoir cherchaient à se détruire les uns les autres, au détriment de la tranquillité publique ; les soldats avaient rompu les liens delà subordination, et c'était par caprices qu'ils acceptaient ou refusaient leurs officiers ; le féroce Artigas combattait pour son propre compte, les Portugais pour l'agrandissement du Brésil , les Montévidéens pour avoir la vie sauve , et les Buenos-
L'UNIVERS
Ayriens pour le maintien de l'Union;
et, dans ce conflit de toutes les passions, chacun prenait parti selon son cœur ou selon son intérêt.
Cependant le gouvernement des États- Ijnis de l'Amérique septentrionale ayant, en 1818, etivoyé des commissaires dans les provinces insurgées, cet événement rendit quelque courage aux bons citoyens, qui aspiraient à rendre la paix à leur malheureuse patrie, et, le 20 avril 1810, le congrès publia une constitution dont la durée fut éphémère. Il y était dit que le suprême pouvoir exécutif serait confié à un directeur dont les fonctions dureraient 5 années, tandis que le pouvoir législatif serait exercé par un congrès national composé de deux chambres , celle des représentants et celle des sénateurs.
Les troubles et les hostilités continuèrent, sans interruption, pendant les années 1819 et 1820. L'anarchie redoubla surtout quand on apprit que les grandes puissances européennes avaient conçu le projet d'ériger les provinces de' la Plata en souveraineté en faveur du prince de Lucques. Le cabildo de Buénos-Ayres, soupçonné de favoriser ce projet impopulaire , devint l'objet d'une violente persécution. Les provinces septentrionales commencèrent la guerre dite des fédéraiistes, lutte malheureuse pour les troupes de Buénos-Ayres , qui perdirent successivement toutes les villes du Haut-Pérou , Santa-Fé , ÏEntre- Bios et la Banda-orientale. Les fédéralistes étaient aux portes de la capitale, lorsque le cabildo signa, le 23 février 1820, le traité d'El-Pilar, portant , entre autres clauses, que les membres du dernier gouvernement seraient mis en jugement pour le fait d'adhésion à la royauté du prince de Lucques, et autres délits envers le peu[)le.
Il existait, en effet, un parti en faveur d'une monarchie constitutionnelle; Puyrrédon en était le chef. Artigas et sa bande soutenaient les républicains. 11 y eut, entre les partisans de ces deux opinions , une rencontre
sérieuse à Cépéda; elle se termina par la déroute des monarchistes et l'entrée d'Artigasdans Buénos-Ayres.
Mais ce clief de brigands n'eut pas long-temps à jouir de son triomphe ; Ramirez, le plus brave de ses généraux , son élève et son ami , se révolta à son tour, le battit en plusieurs rencontres, et le contraignit à se réfugier dans le Paraguay. Le dictateur Francia, à qui Artigas fit demander secours et protection, envoya un escadron de cavalerie pour le recevoir; et, juL^eant indigne de lui de traiter avec un bandit, il refusa de le voir, le fît conduire au village de Curuguaty, lui assignant une pension de trente-deux piastres par mois. Artigas alors était vieux, et, par conséquent, peu disposé à recommencer sa carrière aventureuse.
Il se résigna à son sort , réforma entièrement ses mœurs , se livra paisiblement à la culture de la terre, devint le père des pauvres et l'ami des villageois, et mourut, en 1826, pleuré sincèrement par tous ceux qui , depuis sa chute, avaient eu des relations avec lui. Quant à Ramirez, il fut tué le 10 juillet 1821 , dans un combat livré sous les murs de Buénos-Ayres. Le 21 du même mois, le général Rodriguez fut nommé gouverneur à Buénos- Ayres, et D, Bernardino Rivadavia, ministre des affaires étrangères et de ' l'intérieur.
Citoyen vertueux, habile diplomate, administrateur éclairé, Rivadavia avait long-temps représenté les provinces insurgées auprès des cours de Londres et de Paris. Ce sera sur lui principalement que pèsera, pendant quatre années, le fardeau des affaires publiijues. ]Xommé en 1822 gouverneur par intérim, il apportera dans l'administration les plus sages améliorations:
son pays lui devra plusieurs décrets sur l'inviolabilité des proj)rietes, la liberté de la presse et la publicité des actes du gouvernement; il pronuilguera des lois d'oubli et de tolérance, fondera une université et trois collèges pour l'enseignement des sciences, et favorisera l'exploitation des mines et le service des bateaux à vapeur.
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Enfin on lui devra tirs ortioiiiiances sur rainoitissemcnt de la dette publi(jiie et la diminution des ini|)()ts (*).
IMais, à partir de cette épocjue, les événements (|ui se sont passes dans les provinces de la Plata nous semblent appartenir de trop près à Thistoire contemporaine pour mériter de ligiu'er ici avec tous leurs détails. Outre qu'ils sont présents à la mémoire de chacun, la postérité n"a point encore conuîience pour les lionnnes qui dominent cette période, i/anarchie et la i^uerre civile, comprimées quelque temps, reviendront bientôt désoler cette malheureuse contrée. Le Brésil en prolitera pour achever son acte d'usurpation dans la Banda-orientale ^ qui lui sera annexée, en 1822, sous le nom de Province cisplatine. L'année suivante, l'Angleterre et les États- L nis reconnaîtront l'indépendance nationale des colonies espagnoles ; les cortès elles- mêmes nommeront des commissaires pour traiter de cet objet; mais le roi Ferdinand, rendu au pouvoir absolu , annuilera tous leurs actes.
En 1824, le gouvernement républicain sera proclamé dans le Haut-Pérou. : On verra se former dans la nouvelle ■ Province cisplatine un parti indépendant qui rejettera à la fois la supré- ' niatie de Buénos-Ayres et celle du Brésil. A sa tète figureront le colonel Lavalléja et don Eruc.tuoso Rivera ; ; le premier se fera reconnaître chef du : gouvernement. Les Brésiliens accusei ront les provinces de la Plata de con- . nivence avec les insurgés, et de cette collision résultera, plus tard, une déclaration de guerre. Le 11 mai sui vant, Rivadavia se retirera, et de Las- Héras remplacera le gouverneur Rodriguez.
Les représentants des provinces-
\ (*) Les revenus perçus dans la province p de Buéuos-Ayres pendant les années 1822 et 1823 se soni élevés à 4, 53 1,594 piastres fortes. Les dépensas ont excédé cette somme de 19,480 piastres lorles. La renie de la dette cousolidée se mouiait à 020,000 piast très.
unies de la Plata, rassemblés en congrès gênerai, adopteront, dans le courant de l'année 182(), le système de l'I nion sous le titre de liêpublique ai'</cn/int'.
Le 7 février de cette même année, Rivadavia rentre au pouvoir avec le titre de président. La guerre contre les Brésiliens se poursuit avec vigueur, pendant toute l'année 1827, dans la province désolée de Montevideo. Les succès sont variés : les Buénos-A yriens ont l'avantage sur terre, et succombent dans les combats de mer.
Rivadavia, que les factions ont abreuvé de dégoûts, quitte de nouveau les affaires le 28 juin 1827. Il sera bientôt remplacé par le président Lopez.
Enfin, cette guerre du Brésil, que l'on croyait interminable, est arrêtée par le traité du 27 août 1828, qui proclame l'indépendance de la Bandaorientale^ sous le nom de République cisplatine. Mais cet lieureux événement n'apportera pas la tranquillité dans les provinces-unies ; de nouvelles factions s'élèveront sur les débris des premières.
Les unitaires y sous l'influence du général don .Tuan deLavalle, veulent le maintien de la république avec la suprématie de Buénos-Ayrés; les /edéralistes^ dirigés par le colonel Dorrégo, demandent l'indépendance de chaque province avec un système fédéral. Lavalle triomphe de ses adversaires, et Dorrégo , que le sort des armes fait tomber en son pouvoir , est fusillé sans forme de procès. Les provinces indignées courent aux armes, et déclarent que Lavalle est mis hors la loi.
Les années 1829 et 1830 verront se poursuivre avec acharnement la lutte des fédéralistes et des unitaires. Les premiers obéissent à Lopez et à Quiroga; les seconds, à Lavalle. Le parti de la confédération se renforcera d'une troupe nombreuse de monteneros , que guidera don Juan-Manuel Rosas. Lavalle, obligé de céder à l'orage , déposera le pouvoir entre les mains du général Viamont. En vain il tentera
de nouveaux efforts par un débarquement effectué, en 1831, sur la côte d'Entre-Jiios; il sera battu complètement , et ses troupes se disperseront.
La victoire des fédéralistes amènera la dissolution de la république, mais elle n'éteindra pas la guerre civile. La discorde, l'ambition et la vengeance se livreront encore de sanglants combats sur cette terre bouleversée. La misère et le deuil entreront dans toutes les familles; les bons citoyens se retireront des affaires, et attendront du temps seul un remède à tant de maux.
Au milieu de ce conflit de tous les éléments politiques, il deviendra même impossible de trouver un chef assez dévoué pour se mettre à la tête du gouvernement. La gestion des affaires sera confiée provisoirement à une conimission de trois membres du corps législatif, nommée à la pluralité des suffrages. Le général Pachew sera enfin élu président au mois d'octobre 1834, mais cet officier général n'acceptera pas un si pesant fardeau.
S'il est déplorable de voir les belles provinces du Rio de la Plata ainsi désolées, il l'est davantage encore de songer que de semblables désastres se font sentir, sans exception, dans toutes les parties de ce vaste continent oii nous avons importé nos fatales dissentions. Le Brésil, la Colombie, les Guyanes, le Chili et le Pérou offrent le même spectacle d'oppression
et de résistance, de tyrannie et de rébellion , de cruauté et de vengeance.
Nulle part, cependant, la nature ne s'est montrée plus grande et plus sévère que dans cette Amérique du Sud, oii , à côté de tant de richesses, elle a prodigué les jeux les plus terribles de sa capricieu^se fécondité, les fleuves immenses, les cataractes, les précipices, les déserts incommensurables , les gigantesques végétaux, les poisons, les animaux malfaisants et les hordes d'anthropophages. Sur aucun point du globe, l'homme civilisé n'aurait eu un plus grand besoin de faire usage de cet esprit d'association que le christianisme a développé partout ailleurs avec tant de bonheur. Là , sur des rivages inhospitaliers, en présence de tant de périls , les querelles de la vieille Europe ne devaient pas trouver d'écho; il fallait oublier les antipathies de nation à nation , les jalousies de voisinage, et les misérables intrigues de cette politique du moyen âge qui a coûté si cher à l'humanité. Mais il n'en a pas été ainsi , et les convulsions dont nous venons de tracer une rapide esquisse ont produit un retentissement si prolongé qu£ rien ne fait encore présager le moment où l'historien pourra dire que les bienfaits de la paix ont succédé aux calamités de la guerre, et que les détestables exploits des guerriers ont fait place enfin aux paisibles conquêtes de la civilisation.
FIN
L'UNIVERS, '
OU
HISTOIRE ET DESCRIPTION
DE TOUS LES PEUPLES
DK LEURS RELIGIONS, MOEURS, INDUSTRIE, COUTUMES, etc.
PATxVGONIE, TERRE- DU- FEU ET ILES