‹ Chili, Paraguay, Uruguay, Buenos-AyresChapitre 13 sur 63 · PATAGONIE · texte numérisé non relu

PATAGONIE

Situation géographique. Co7ifiguration générale et limites. La Patagonie s'étend du nord au sud , sur^jne longueur d'environ quatre cent soixantecinq lieues, entre les 35*^^ deg. 38' et 53* deg. .54' de latitude sud. Sa côte occidentale commençant au 38'" degré environ , et sa côte orientale au 42" degré de latitude, ses trois points extrêmes, le cap Corrientes à l'est, le

cap Froward au midi , et le promontoire qui s'avance dans le grand océan austral , en face de l'île de Chiloë , à l'ouest , forment comme un vaste triangle, dont les côtés inégaux présentent dans leur tracé des courbures convexes au nord et à l'ouest , et concaves à l'est. Les limites de ce pays sont, au nord , le Chili , dont il est séparé par les Andes, depuis le golfe de Guaitecca jusqu'au-dessous du volcan de Chillan , et le Rio-INegro, dont le cours, d'ouest en est , remonte sensiblement du sud au nord; à l'est, l'océan Atlantique; au midi, le détroit de Magellan , et à l'ouest, le grand océan austral. Les dimensions de la Patagonie varient beaucoup : on estime à cent lieues sa largeur moyenne, mesurée depuis le fond du golfe Saint- George à l'est , jusqu'à celui de Guaitecca à l'ouest; et on porte à soixantesix mille six cents lieues carrées sa superficie totale , en y comprenant toutefois l'archipel de la Terre-du- Feu.

Golfes, caps et montagnes. La côte orientale de la Patagonie présente deux grands golfes, celui de Saint- Joseph au nord , et plus bas , au sud , celui de Saint-George. La côte occidentale en a trois : celui de Guaitecca, au nord, celui de Pénas, audessous , et enfin , celui de la Trinité, qui, avec le précédent, forme la presqu'île de Tres-Montes. La pointe de terre qui mérite le mieux le nom de cap, est celle de Froward , à l'extrémité sud du continent et au sommet de l'angle obtus que décrit le détroit de Magellan. Cependant on peut citer encore le cap des Vierges , qui s'avance dans les flots, non loin de l'ouverture orientale du détroit. C'est au cap Froward que commence , sous le nom de Sierra Nevada de los Andes , la chaîne gigantesque qui traverse tout le nouveau monde en longeant, à plus ou moins de distance, le bord occidental. Ces montagnes et leurs nombreuses chaînes secondaires composent la charpente des contrées que nous étudions. Celle de Casuhati , qui commence à la côte occidentale , près du

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cap Saint-André, s'enfonce dans les terres, en remontant vers le nordouest, et tourne brusquement, pour courir du nord au sud , presque jusqu'au détroit de Magellan.

Folcans. Nulle terre ne justifie mieux l'opinion émise par plusieurs savants qui attribuent la formation du continent américain à des éruptions volcaniques. Les cratères encore ouverts du Saint-Clément, du Medielena, du I\Jinc/u7nadiva, de VOsorno et ûiUVfitlan, dans la Patagonie; ceux, bien plus nombreux, qu'on voit agglomérés dans l'arcbipel magellanique; d'autres enfin dont nous retrouverons les traces, tièdes encore, dans les îles Malouines, sont plus que suffisants pour donner un certain degré de probabilité à cette assertion.

Fleuves. La Patagonie n'a point de grands fleuves. Le plus remarquable est, en descendant la côte orientale, le Rio-Negro, qu'il ne faut pas confondre avec la rivière du même nom qui se jette dans le fleuve des Amazones. Celle dont nous parlons prend sa source sous le 36" 50' de latitude, et a son embouchure par 41° de latitude et 63° de longitude occidentale environ. Plus bas, est le Rio de los Camerones , qui , à ce qu'on suppose , prend naissance comme le précédent sur le versant oriental des Andes. Il coule d'abord du nord au sud en inclinant légèrement d'ouest en est, et s'avance ensuitedans cette direction, en remontant sensiblement du nord au sud.

Sa source est, dit-on, placée aux 40° 30' de latitude et 71° 20' de longitude; son embouchure aux 45° de latitude et 66^ 20' de longitude occidentale. Ce fleuve a un nombre infini d'affluents , de sorte que le peu de notions exactes qu'on a sur l'intérieur des terres rend fort difficile, pour ne pas dire impossible, la description précise de son cours principal. Au-dessous, est le faible cours d'eau nommé Rio-Desiderado, qui commence au lac Coluguape par 71° 50' de longitude et 47° 15' de latitude sud; enfin le Gallegos, dont le cours est encore un problème pour les géographes, bien qu'il soit indiqué par quel-

ques-uns comme suivant, du nord au sud, la direction des Andes, et se tournant d'ouest en est pour venir se jeter dans l'Atlantique, au-dessus du cap des Vierges. La côte occidentale, profondément dentelée par les golfes du Guaitecca et de la Trinité, qui ont chacun leur archipel, et par la terre do Guillaume IV et la péninsule de Rrunswick , compte un nombre immense de cours d'eau; mais aucun d'eux ne mérite d'être mentionné,

Lacs. Une particularité qui doit être signalée, c'est la disposition de la plupart des rivières et affluents qui siîloiment la côte occidentale , à se transformer en petits lacs , soit au milieu , soit à la fin de leur cours. Les seuls de ces lacs dignes d'être cités sont celui de Tehuel, placé, à ce qu'on présume, au centre de la Patagonie; celui de Nahuelhapi, qui s'étend dans le voisinage des Andes, et qui est assez vaste pour renfermer une petite île nommée île des Tigres; enfin un assez vaste bassin placé à l'extrémité nord-est de la terre de Guillaume IV, non loin de l'Otway- Water, et dont le contour n'a pas été assez complètement relevé pour qu'on soit certain que c'est un lac véritable, et non l'un de ces enfoncements si fréquents sur la côte ouest. Quant aux lacs de moindre dimension qui accidentent les plaines, ils sont tous salés , au moins dans la partie septentrionale.

Climat j aspect. On sait peu de chose des productions de la Patagonie considérée dans son ensemble. Les dernières terres de l'Amérique méridionale, bien que ne dépassant guère le 55^ degré de latitude sud, sont exposées à une température presque aussi âpre que celle du Groenland. Elles n'ont été réellement l'objet que d'études partielles; aussi les témoignages des voyageurs paraissent-ils souvent contradictoires, chacun d'eux ayant souvent appliqué à la contrée tout entière ce qui aurait dû être restreint à la localité qu'il avait examinée. L'intérieur de l'Afrique et de la Nouvelle-Hollande

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est à peu près dans le même cas, et il faudra encore bien des travaux pour que nous n'ayons plus à déplorer une telle ignorance. La Patagonie, au dire de certains voyageurs, ne présente que de vastes déserts, quelques rares prairies et d'immenses espaces imprégnés de nitre. Selon d'autres, au contraire , elle offre de magnifiques forêts riches en bois de charpente. Ces observations sont vraies, en rapportant la première à la partie nord-est et sudest du territoire, et la seconde à la partie ouest et sud -ouest. Il n'y a rien d'étonnant, au surplus, à ce que d'aussi vastes contrées présentent une grande variété d'aspect. Nous en avons en Europe , et sur une échelle beaucoup moins étendue, des exemples bien plus remarquables. Il ne faut pas oublier ensuite que l'homme n'a pas encore transporté là son active et fécondante industrie. Ce qu'il a obtenu sous des latitudes aussi froides et dans des pays encore plus ingrats, est une preuve de ce qu'il pourrait, si la population, augmentant en Amérique dans la même proportion qu'en Europe, donnait à chaque terre son importance et sa valeur.

Tous les auteurs s'accordent pourtant à reconnaître que sur la limite de la zone septentrionale de la Patagonie le solestplus riche et plus fertile que dans la région du sud. Au nord, les regards se reposent sur de riantes oasis, oii quelquefois les arbres fruitiers d'Europe, transplantés par les premiers colons espagnols, se confondent avec le saule indigène. On est agréablement surpris de trouver sur les rives du Rio-Negro le figuier, le cerisier, le pommier et la vigne, dans tout le luxe d'une végétation vigoureuse. En somme, à part le territoire qui confine à la république de Buénos-Ayres, l'aspect de la partie connue de la Patagonie est essentiellejTient monotone. De grandes plaines où l'on n'aperçoit que de rares buissons brûlés par la sécheresse, çà et là quelques monticules qui élèvent au milieu des landes désertes leurs têtes privées d*ombrages, tel est le triste panorama qui se déroule sous les yeux de l'étran-

ger, dans un rayon trcs-ctendu du territoire patagon.

Constitution du sol. A partir de ce point de notre travail, nous sommes obligé de mettre à contribution , et très -largement, le bel ouvrage de M. Alcide d'Orhigny, sur l'Amérique méridionale. Cet habile naturaliste, qui a parcouru pendant huit années consécutives tout l'hémisphère austral du nouveau monde , a séjourné hm't mois dans la Patagonie, étudiant les richesses minérales et animales de ce mystérieux pays, et vivant sous latente de l'indigène. Aussi a-t-il pu nous faire connaître, dans les détails les plus minutieux et les plus intimes, toutes les parties de cette vaste contrée qu'il a eu le temps de visiter, telles que la zone septentrionale, voisine du Rio- Negro, et la zone orientale jusqu'à la péninsule de Saint-Joseph. C'est là, pour nous, unevéritahie bonne fortune; et nous nous ferons d'autant moins faute de puiser à une source si précieuse , que ]M. d'Orhigny a bien voulu nous y autoriser. Nous avouons donc en toute franchise que ce qu'on >a lire sur le nord de la Patagonie et la population qui l'habite, est le résumé des opinions et des récits du savant voyageur, le seul guide sur auquel on puisse se fier en pareille matière. Nous avons même plusieurs fois cité textuellement, connue l'indiquent les guillemets ; nous pensons que , dans certains cas, l'analyse ne peut pas remplacer la citation exacte, parce qu'il y a dans les ouvrages de ce genre des fragments qui ne comportent pas le résumé, et veulent être reproduits tels quels , sous peine de nuire au sujet que l'on traite , et à l'auteur que l'on soumet à une maladroite dissection. Il va sans dire que cette nécessité n'existe que pour les choses caractéristiques, comme les détails de mœurs , et nullement pour ce qui n'est pas partie intégrante du tableau d'un pays ou du portrait physique d'un peuple.

Ce n'est pas à dire que nous n'ayons examiné avec soin l'opinion des autres voyageurs, et fait usage des matériaux qu'ils nous fournissaient j ainsi

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que des inductions que leurs assertions contradictoires ont fait naître dans notre esprit; mais c'est du témoignage de M. d'Orbigny que nous nous sommes principalement aidé.

C'est l'autorité de son nom qui domine l'ensemble de notre travail.

Le l'oyage dans l'Amérique méridionale n'est pas le seul livre qui nous ait fourni les renseignements curieux et tout à fait nouveaux qu'on va lire ; nous avons aussi mis à profit un autre ouvrage plus spécial et non moins remarquable; nous voulons parler de Vtlomme américain, traité de physiologie des plus précieux pour l'étude des races du nouveau continent, et qui, sous plus d'un rapport, place dé- Imitivement M. d'Orbigny à côté de M. de Humboldt (*).

Il est fâcheux pour nous que la géographie , la géologie , la philologie et une partie de l'histoire naturelle du Voilage dans VAmérique méridionale n'aient pas encore été livrées à la publicité. Nous aurions pu, à l'aide des renseignements que nous promet ce complément d'un livre déjà si utile, donner à la description générale de la Patagonie un développement mieux proportionné aux autres parties de cette notice.

Nous commençons , à propos de la constitution du sol de la Patagonie, nos citations et nos résumés fragmentaires :

« Considéré sous le rapport de sa composition , le sol de la partie septentrionale paraît offrir, depuis le pied des Andes jusqu'à la mer. une succession de couches de terrains tertiaires, contenant des alternats de coquilles d'eau douce et marines , et des ossements de mammifères , au milieu de grès friables, si uniformément stratifiés que , sur les côtes de la mer et sur les rives du Rio-Negro , où se remar-

(*) C'est aussi l'opinion de M. Darwin, savant naturaliste anglais, qui a exploité le détroit de Magellan en compagnie du capitaine King, et dont la compétence en celte matière ne peut être contestée.

quent partout des falaises d'une grande hauteur, on peut suivre la moindre couche l'espace de six à huit lieues, sans qu'elle varie sensiblement d'épaisseur.

Plusieurs échantillons des roches, ainsi que la description des voyageurs, m'ont prouvé que les mêmes terrains occupent presque toute la Patagonie, sur la côte orientale jusqu'au détroit de Magellan; au reste, le sol tertiaire se continue au pied des Andes, vers le nord, commimique avec celui qui borde le grand Chaco, et circonscrit partout les Pampas proprement dites , formées invariablement d'argile à ossements et de terrains d'alluvion. Les Pampas elles-mêmes sont beaucoup moins étendues qu'on ne l'avait pensé, puisqu'elles ne participent pas du tout du sol de la Patagonie , cessant entièrement au 39'' degré, pour faire place aux terrains tertiaires des parties australes : ainsi , à l'exception des atterrissements et des bords des rivières , la Patagonie n'est pas propre à la culture, car elle offre partout des terrains sablonneux et secs, qui ne conservent pas l'humidité nécessaire. »

Nous avons eu déjà l'occasion de dire que les plaines de ce pays étaient imprégnées ae sel , et que les lacs de la partie nord étaient tous salés. Cette substance est si abondante dans les terrains de la Patagonie qu'elle se manifeste souvent en efflorescences à leur surface , même sur les atterrissements des rives du Rio-Negro ; aussi aucun puits n'y a jamais donné d'eau potable ; et celle-là même que les estancieros boivent, à défaut d'autre plus douce, est si saumâtre, qu'elleoccasionne aux étrangers des coliques violentes et une dyssenterie dangereuse. Cette disposition du sol, et la découverte récente de certains fossiles significatifs , annonceraient que la Patagonie a été couverte par la mer. Si l'on admet cette hypothèse qui semble parfaitement rationnelle, on s'expliquera facilement la formation des nombreuses salines qui offrent aux colons du Carmen leurs produits naturels : les eaux , en se retirant, ont laissé des lacs salés

L'UNIVERS

dont la partie liquide s'est évarjorée , grâce à la rareté des pluies et à l'extrême sécheresse. Les parties salines se sont concentrées dans le fond de ces réservoirs, et ont enfln passé à l'état de cristallisation. Il est, du reste, à remarquer que les bords de ces salines renferment des cristaux que les indigènes prennent à tort pour du sel , car ils ne sont autre chose que du gypse ou sulfate de chaux ; quelques-uns de ces cristaux en aiguilles ont jusqu'à dix ou douze pouces de longueur, et peuvent passer pour les échantillons les plus complets et les plus beaux en ce genre.

HISTOIRE NATURELLE. — Fégé-

taux. Le voisinage des établissements agricoles de Buenos - Ayres a influé assez puissamment sur la partie de la Patagonie que baigne le Rio-Negro, pour qu'on y trouve des fermes oii sont cultivés la plupart de nos céréales et quelques-uns de nos arbres fruitiers, énumérés dans le paragraphe re!»itif à l'aspect du pays (voyez page 4).

M. d'Orbigny y a rassemblé cent dix-sept espèces de plantes, nombre plus que suffisant pour justifier ce pays du reproche de complète stérilité; mais, parmi ces cent dix-sept espèces , il n'en est malheureusement aucune qui soit digne de fixer particulièrement notre attention.

Animaux. Le règne animal est plus intéressant. Nous nommerons le loup rouge (canis jubatus), qui fait la guerre aux gallinacés; le cougouar, ce tigre américain qui, après s'être rassasié de sang et de chair palpitante, couvre d'herbes , de feuilles ou de sable, le reste de sa proie, pour y revenir au besoin; deux espèces plus petites de chats sauvages, le pajero et le mbaracaya qui font la chasse , en concurrence avec le cougouar, dans les plaines qu'arrose le Rio-Negro; la mouffette qui répand une odeur fétide et insupportable quand un ennemi quelconque s'approche d'elle; le glouton- gr non , espèce de furet qui se creuse des terriers , et qui, doué des mêmes qualités que la mouffette , exhale , quand on

l'irrite , une forte odeur de musc (*) ; le zorrillo, autre mouffette , ressemblant aux martres , aux formes sveltes et gracieuses , à la fourrure noire marquée de deux raies blanches longitudinales s'étendant sur le dos de la tête à: la queue; n'oublions pas le renard de Patagonie qui , suivant Catesby, ne diffère de celui d'Europe que par sa robe d'un gris argenté. Cet animal , encore plus rusé que celui dont les moeurs nous sont connues, sort, le soir, de sa tanière, pour aller surprendre les volailles dans les fermes. Souvent, poussé par la faim, et ne trouvant rien pour l'assouvir, il se jette sur les lanières de peau non tannée dont les habitants font usage , les coupe, et les emporte. Aussi arrive-t-il fréquemment que des bestiaux ou des chevaux retenus dans un parc formé de piquets et de traverses attachées par des liens en cuir, s'échappent pendant la nuit, délivrés par quelque renard effronté qui a dévoré les attaches de la clôture. Les Patagons les craignent extrêmement :

ils racontent sur eux une foule d'histoires plus ou moins extravagantes; ils vont jusqu'à assurer que les renards sont assez hardis pour venir couper, pendant qu'ils dorment, les courroies qui suspendent leurs recados placés en oreiller; aussi ont-ils toujours le soin de les mettre sous le corps de la selle. Ils prétendent encore qu'une nuit, un renard, en tirant la longe d'un cheval pour se l'approprier, a pu amener le cheval même prés de son terrier.

Nous citerons encore, parmi les mammifères qu'on rencontre en plus ou moins grand nombre dans la Patagonie, la sarigue^ dont la tendresse maternelle est connue de tout le monde, et qui, comme on sait, cache ses petits dans sa poche abdominale, au moindre danger qui les menace. Dans le haut pays, on trouve plusieurs espèces d'animaux rongeurs , telles que les éténomes^ qui labourent les plainesconmie nos taupes ; les rats en troupes innom-

(*) Buffon le nomme fouine de Cajrenne.

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brables, indigènes ou amenés par les navires européens; la souris et legiff/Oj dontquelquesfainilles, venues (lu Nord,

f)euplent les marais, et font entendre eur cri mélancolique à l'heure de la nuit où la biscache (*) prend ses ébats; celle-ci est un animal spécial a ces contrées, et ne s'approche jamais des tropiques. Il en est de même du léger mara^ ou lièvre d'Amérique. Ce quadrupède, voisin du genre des agoutis^ est remarquable par son habitude de creuser des terriers profonds. Sa fourrure est gris roux foncé sur le dos et blanche sur le ventre ; vers la queue règne un croissant noir qui tranche agréablement avec le reste du pelage.

Quelques-uns sont aussi grands que des chiens de moyenne taille. Les indigènes leur font une chasse acharnée et s'y montrent fort adroits. Comme le mara a l'allure très-irrégulière et fait mille détours en fuyant , les chevaux , habitués à ce genre d'exercice, font autant d'évolutions brusques que l'animal; de sorte que, lorsqu'on n'est pas fait à ce manège, on est infailliblement désarçonné. Mais les Indiens y sont tellement accoutumés , qu'ils suivent tous les mouvements du cheval, et qu'ils parviennent à fatiguer le lièvre au point de pouvoir, sans mettre pied à terre, le saisir par les oreilles et l'emporter.

On ne trouve, en Patagonie, ni singes, ni jaguars; ce dernier, le plus beau et le plus grand de tous les chats, après le tigre,' ne passe jamais au sud des montagnes du Tandil.

Parmi les mammifères édentés, nous ne pouvons omettre le pic/ii, appartenant au genre tatou. Les animaux de cette famille sont, comme on sait, remarquables par le test écailleux et dur qui les recouvre ; ils ont le museau pointu, de grandes oreilles , des ongles allongés, quatre ou cinqdoigts en avant, et cinq en arrière. Ils se creusent des demeures souterraines et vivent de végétaux et d'insectes. Le pichi est un charmant petit animal, très-familier,

(*) Ou mieux vlscache, espèce de chinchilla, de la famille des rongeurs.

absolument inoffensif, et extrêmement recherché pour sa chair qui ne serait pas déplacée sur les tables les plus somptueuses d'Europe. Les Gauchos et les naturels le font cuire en le posant sur des charbons ardents du côté de la carapace, et quand il est suffisamment grillé, les écailles se détachent très-facilement. Il n'est pas rare de rencontrer des pichis dans les maisons des colons, où ils divertissent par leurs gentillesses et les poses singulières qu'ils prennent quelquefois.

Les marais du Rio-Negro servent de refuge à un grand nombre de pécaris à collier., ou sangliers d'Amérique, animaux aussi intraitables dans ce pays que partout ailleurs. Une espèce cle cerf, nommée guaçuti , est aussi trèscommune dans la Patagonie, mais elle est moins intéressante que le guanaque, dont la chair et surtout la fourrure sont si précieuses aux indigènes.

Ce dernier animal , que quelques naturalistes considèrent comme n'étant que le lama à l'état sauvage, est dans l'Amérique méridionale le représentant du chameau d'Orient. Il peut être comparé , pour ses formes extérieures , à un âne , avec des jambes et un cou plus longs. On le trouve en grand nombre dans toutes les parties tempérées de l'Amérique du Sud, depuis les îles boisées de la Terre -du -Feu jusqu'aux régions montagneuses de la Plata, et même jusqu'à la Cordillière du Pérou.

Quoiqu'il préfère les lieux élevés , il habite les plaines de la Patagonie méridionale. En général , ces animaux vont par petites troupes de douze à trente; néanmoins, sur les rives septentrionales du détroit de Magellan, ils se réunissent en bandes nombreuses et pressées.

Un trait particulier du caractère de ce quadrupède est la curiosité. Quand, par hasard, on se trouve face à face avec un guanaque isolé, au lieu de fuir, conmie son instinct sauvage devrait le lui conseiller, il s'arrête, et vous considère avec attention ; un instant après , il reprend sa course, et s'arrête encore pour vous regarder. Si l'on prend quelque posture étrange ,

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par exemple , si l'on s'étend à terre en tenant les jambes en l'air, il s'approche pour reconnaître le singulier objet qu'il a aperçu de loin. Quelques voyageurs ont employé ce stratagème avec succès ; et parfois même , les guanaques semblaient croire que les coups de fusil qu'on leur tirait sans les atteindre étaient une suite de la plaisanterie. M. Darwin, naturaliste anglais, en a vu quelques-uns sur les montagnes de la Terre-du-Feu , non -seulement hennir et crier quand on les approchait, mais encore se cabrer et sauter de la ;façon la plus grotesque.

Ils sont susceptibles d'éducation , et quelquefois très-familiers. Ils sont alors extrêmement effrontés , et attaquent l'homme en le frappant par derrière avec leurs deux genoux. On assure que ces singulières agressions ont pour motif leur amour jaloux pour leurs femelles. Il en est tout autrement du guanaque à l'état purement sauvage; il n'a aucune idée de la défense naturelle , et un seul chien suffit pour venir à bout de lui , malgré sa haute taille. Lorsque , réunis en troupeaux , ils sont assaillis par des hommes à cheval , ils se débandent tout à coup, et fuient étourdiment sans savoir où se diriger ; c'est ce qui facilite la chasse que leur font les Indiens : ils les poussent aisément vers un point central , et les cernent de telle façon , qu'ils en sont bientôt maîtres.

Les guanaques se jettent volontiers à l'eau. Quelquefois , dans le détroit de IMagellan , ils passent d'une île à l'autre. Byron, dans son voyage, en a vu qui buvaient de l'eau salée; et les officiers du vaisseau anglais le Beagle en ont aperçu un troupeau entier qui paraissait bo'ire le liquide contenu dans une saline du cap Blanc. Du reste, s'ils ne pouvaient pas supporter l'eau salée , ils risqueraient , dans certaines parties de la Patagonie, de périr de soif. Pendant la journée, ils se roulent souvent dans des trous remplis de poussière. Les maies se battent quelquefois avec un certain acharnement.

Ces animaux ont une coutume qui paraît inexplicable : tous font leurs

ordures dans le même endroit. Quelques-uns de ces tas de crottin ont jusqu'à huit pieds de diamètre , et se composent nécessairement d'une grande quantité de fumier. Frezier remarque que cette habitude est commune au lama ; il dit qu'elle est d'un grand avantage pour les Indiens, qui emploient les excréments du guanaque comme combustible. M. D'Orbigny confirme cette assertion , et assure que toutes les espèces du genre, c'està-dire les lamas, les alpacas et les vigognes, sont douées de ce singulier instinct.

Les guanaques paraissent choisir certains lieux , de préférence à d'autres, pour y mourir. On a vu, sur les bords du Santa-Cruz, par exemple , le sol blanchi d'ossements , principalement dans les endroits buissonneux et voisins de la rivière. Ces ossements n'offraient aucune trace de brisure, ce qui eût été tout le contraire, si les guanaques avaient été dévorés par des bêtesféroces. Le même fait a été observé sur les rives du Rio-Gallegos. On ne peut assigner aucune raison à cette habitude; cependant il est à remarquer que lorsqu'un guanaque est blessé , il se dirige toujours vers le cours d'eau qui coule dans les environs. Ces faits peuvent servir quelquefois à expliquer la présence d'ossements intacts dans une caverne , ou ensevelis sous des couches alluviales ; ils peuvent aussi nous apprendre pourquoi les débris de certains mammifères se trouvent plus fréquemment que ceux des autres espèces, dans les terrains sédimentaires (*).

Indépendamment des quadrupèdes que nous avons énumérés , on trouve dans la Patagonie des bœufs, des chevaux , des moutons , que les colons européens y ont successivement amenés et naturalisés.

Les boeufs alimentent un commerce assez considérable de viande salée; aussi en élève-t-on un grand nombre

(*) Ces détails sur le gnannqiie sont traduits par extraits de l'intéressant ouvrage de M. Dar\Tin.

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dans les environs du Carmen. Ils sont parqués auprès des estancias , et c'est aussi là qu'on les tue et qu'on prépare leur chair pour être exportée ou vendue à la ville. L'endroit où se fait cette opération s'appelle sa/adero ou saloir.

M. d'Orbigny en donne une description que nous allons reproduire:

« Les bestiaux sont amenés aux environs de l'estancia ; et tous les soirs on enferme dans des parcs ceux qu'on destine à être abattus le lendemain.

Dès la pointe du jour, les ouvriers se distribuent le travail : les uns montent à cheval avec le lazo , entrent dans le parc, enlacent chacun un animal par les cornes , le contraignent à sortir , tandis que les autres , à force de coups , l'obligent à s'avancer vers le lieu de l'exécution, en face du hangar. Aussitôt qu'il y est arrivé, l'ouvrier qui le pousse par derrière, sans descendre de cheval , d'un coup de couteau adroitement donné, lui coupe les jarrets de derrière, afin de l'empêcher de marcher ; puis d'autres le renver»

sent et lui donnent un coup dans la gorge , pour le saigner ; ou bien encore, s'ils sont pressés , ils lui enfoncent, ce qui exige une très-grande habitude, la pointe de leur grand couteau derrière la nuque, de manière à atteindre la moelle épinière; et dès lors, la pauvre bête reste sans mouvement et comme morte , jusqu'à ce qu'on ait le temps de l'achever. Pendant que les hommes à cheval continuent ainsi d'enlacer et de tuer , d'autres ouvriers commencent à écorcher et à décharner ; mais aussitôt que le nombre d'animaux suffisant pour le travail de la journée est mort , ce qui a lieu quelquefois de huit à neuf heures du matin, quoiqu'il y en ait de quatre-vingts à cent dix tous les jours , deux s'attachent à chaque bête. D'un coup de couteau ils fendent la peau , sur toute la longueur du ventre , depuis la tête jusqu'à la queue , et les jambes en dedans , depuis le coude, au point de jonction de la ligne du milieu ; ils cou-

f)ent les pieds qu'ils jettent, écorchent 'animal , et , sur la peau même, com-

mencent à le dépecer. Les quatre quartiers sont enlevés avec une dextérité étonnante et transportés sous le hangar, où ils sont suspendus à des crochets destinés à les recevoir ; puis, ces mêmes hommes détachent toutes leschairs des os en quatre ou six lambeaux , mais avec une adresse et une promptitude difficile à croire : l'un enlève d'un seul morceau celles des côtes , l'autre celles de la colonne vertébrale, également par grandes pièces, portées sous le hangar, puis jetées en tas sur des cuirs. Ils détachent la masse des intestins , que des enfants s'occupent à dégraisser avant de les mettre à part.

« Dès que tous les animaux tués sont ainsi dépecés , les ouvriers portent les peaux dans le hangar, et enlèvent la chair de dessus les quartiers , toujours avec la même adresse , jetant à mesure les chairs d'un côté, sur des cuirs , et les os d'un autre. Quand tout est fini, commence une nouvelle opération à laquelle tous se livrent ensemble. Il s'agit de revoir séparément chaque lambeau , pour le fendre , s'il est trop épais , pour lui enlever le surplus de la graisse et le rejeter en tas. Cela terminé , l'on étale des peaux à terre , on y met une forte couche de sel , puis un lit de morceaux de viande étendus avec soin ; et alternativement de l'un et de l'autre, jusqu'à ce que tout soit placé de manière à en former une haute pile carrée , à laquelle on ne touche pas de dix à quinze jours, pour que les chairs se saturent bien de sel. Ce temps écoulé, on expose journellement la chair à l'air, sur des cordes, jusqu'à ce qu'elle soit tout à fait sèche , ce (|ui la rend moins lourde et plus facile a transporter. Les peaux se salent de la même manière que la chair. On les laisse en pile pendant quinze jours ou un mois, puis on forme un paquet de chacune d'elles , quand il s'agit de les embarquer pour les livrer au commerce.

« Les graisses sont divisées en trois classes : il y a d'abord celles qu'on enlève des intestins , et qui forment le

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su\f(sebo) ; elles sont souvent envoyées en barriques, seulement empilées ou fondues ; c'est la dernière qualité , dont on se sert pour l'éclairage du pays et pour l'exportation ; puis celle qu'on enlève des cliairs (grasa). On en dégage la chair , on la fait fondre, et on la met ensuite dans des vessies ou de gros intestins ; elle n'est employée dans le pays que pour la cuisine; c'est une des denrées dont peut le moins se passer , soit l'habitant des campagnes, soit celui de Buenos-Ayres. On recueille enfin dans les saladeros une troisième sorte de graisse; les ouvriers mettent à part tous les os susceptibles de contenir de la moelle, et quand leur journée est finie , ils brisent ces os, l'en retirent avec un petit morceau de bois , la fondent dansi des chaudières, et en remplissent de petits barils. Cette dernière espèce sert dans les cuisines du propriétaire , se donne en cadeau aux amis comme chose de prix, et se vend assez cher aux gourmets argentins , qui l'estiment beaucoup ; c'est en effet , sans contredit , l'assaisonnement le plus délicat , bien supérieur à la graisse de porc, au beurre, et même à l'huile. Les langues sont salées à part , puis on les fait sécher, et elles deviennent ainsi un objet de commerce.

C'est un mets assez bon , estimé des consommateurs de viande sèche. C'est principalement avec le Brésil qu'on en fait le commerce , ainsi que de la graisse, parce que les fortes chaleurs de Bahia , de Rio Janeiro , et de toutes les autres villes situées sous la zone torride, ne leur permettent pas de conserver de viande fraîche.

« Une fois que les ouvriers ont fini leur journée de travail , ils s'occupent à nettoyer leur abattoir ; la tête avec ses chairs , toute la charpente osseuse du tronc, et les os des jambes, sont transportés près du bord de la rivière, t)ù l'on entasse tous ces restes, ainsi que les intestms, le cœur, le foie et les poumons , qu'on jette aussi , lorsque les pauvres gens du Carmen , ou les Indiens , ne viennent pas les chercher. C'est ainsi que les os, recherchés avec tant d'empressement en Europe , sont

abandonnés dans la campagne , et restent sans usage. A peine, lorsque les chairs se sont putréfiées , le propriétaire fait-il enlever les cornes, qui se détachent alors plus facilement; mais comme les environs fournissent assez de bois pour qu'on ne soit pas obligé d'employer les os en guise de combustible , ainsi qu'on le fait dans toutes les Pampas de Buenos-Ayres, ils sont abandonnés et ne servent absolument à rien. On rencontre, sur plusieurs points de la rive, de ces amas considérables d'ossements, qui attestent qu'il y a eu un saloir dans le voisinage , et qui y resteront jusqu'à ce que l'industrie étrangère veuille se les approprier, en en faisant prendre des chargements pour les transporter en Europe , ou que l'industrie indigène les emploie dans le pays même , lorsque la civilisation y aura transporté ses fabriques.

« L'Européen , témoin de l'exploitation d'un saladero , ne peut qu'être frappé de l'adresse et de la férocité des ouvriers, ainsi que de la dextérité avec laquelle ils esquivent les coups de cornes des taureaux , qui , furieux d'être enlacés , se débattent avec une force extraordinaire, lorsqu'ils approchent de leurs frères déjà morts sur la place, sautent, ruent, et mettent le cavalier dans un danger réel. Le spectateur frémit à chaque instant à l'aspect de ces hommes, qui , entourés de mille morts, se font un jeu de la colère du taureau comme de celle de la vache.

Leur présence d'esprit dans tous les moments égale leur vigueur et leur adresse. Il est rare qu'ils soient blessés. Mais ces hommes qui ne craignent pas la mort, qui la trouvent continuellement , sont aussi durs pour les animaux que pour eux-mêmes. Ils jouissent des souffrances de leur victime, comme d'une sorte d'indemnité des risques qu'elle leur a fait courir. Souvent ils la laissent longtemps se tourner à terre, les jarrets coupés, et riant des beuglements plaintifs que lui arrache la douleur; la mutilant gratuitement , et la livrant ainsi sans défense à d'énormes chiens , qui , lorsqu'elle

PATAGOME, TERRE-l)U-rKU ET ILES MALOUINES.

beugle , lui saisissent la lanji^ue et la tirent avec force. Ce sont alors des applaudissements sans fin de la part des ouvriers , qui , tout couverts de sang , le font couler goutte à goutte , en s'enivrant de ce spectacle, qu'ils aiment par-dessus tout. Comment ces hommes , si habitués à voir souffrir , pourraient-ils être humains? Aussi, toujours le couteau à la main , se menacent-ils sans cesse de se tuer , et s'amusent-ils à se faire des balafres à la figure, de sorte qu'il est rare que les Gauchos consommés n'aient pas la face couverte de cicatrices. Ils s'assassinent avec autant de sang-froid qu'ils écorchent un bœuf ou une génisse, et sans éprouver aucun remords. Une circonstance, qui arriva plus tard dans cette même estancia , prouve combien ils sont peu sensibles aux angoisses des animaux : ayant achevé de tuer tous les bestiaux , excepté les jeunes de l'année , et craignant que ceux-ci ne fussent emmenés par les Indiens ennemis , ils les renfermèrent dans le parc, où , le temps leur manquant pour les tuer , afin d'en empêcher la soustraction , ils leur coupèrent les Jarrets à tous , et les laissèrent en cet état pkisieurs jours avant de les achever , moyen de conservation qui leur paraissait naturel.

a Le spectacle d'un saladero est des plus attristants. La nuit, les mugissements des animaux enfermés dans le parc , et sans nourriture quelquefois depuis deux ou trois jours ; le jour , les beuglements plaintifs des bestiaux mutilés ou expirant sous le fer de leurs bourreaux ; l'expression de rage de ceux qui cherchent vainement à se soustraire à la mort ; les clameurs des ouvriers, entendues de loin ; et approche-t-on? quel spectacle! Huit à dix hommes dégouttants de sang , le couteau à la main, égorgeant ou dépeçant des animaux morts ou prêts à mourir; soixante à cent cadavres étendus sanglants sur quelques centaines de pas de superficie. Là , un taureau qui expire ; ici, un corps encore intact, mais manimé ; des carcasses décharnées , des lambeaux de chairs dispersés ; et

tout cela au milieu des éclats de rire des ouvriers et des cris des oiseaux de proie, attirés par la curée, et volant au-dessus en attendant leur tour, ou disputant aux chiens les parties qu'on leur abandonne.

« .Te fus témoin d'une de ces réunions fortuites des oiseaux qui ne se nourrissent que de chairs mortes. Jamais une estancia ne manque d'avoir aux environs un certain nombre de cathartes urubu et aura, les vautours de ces contrées, et de grands et de petits caracaras , qui vivent des restes des habitants ; mais ces oiseaux ne dépassent pas le nombre de huit à vingt, à moins qu'on ne tue un animal ; car alors il en arrive une plus grande quantité , qui s'en vont dès qu'il n'y a plus assez de pâture pour tous. Le jour où l'on avait commencé à tuer pour le saladero , il y avait à peine une douzaine de ces parasites de l'homme. Bientôt, dans la journée, la vue du sang les attira de toutes parts; et le soir il s'y en trouvait déjà au moins une centaine. Mais lorsqu'on eut placé les carcasses décharnées au bord de la rivière , et qu'on leur eut ainsi donné une curée facile et inépuisable , les cathartes et les caracaras arrivèrent de tous les points , et tous ceux de vingt à trente lieues à la ronde se réunirent en quelques jours. Leur multitude grossissait à chaque instant; et , quand le saladero fut avancé , il y avait quelques milliers d'urubus , des centaines de caracaras, et un grand nombre de chimangos et d'auras , qui , toute la journée, perchés sur les ossements , s'y disputaient à grands cris les lambeaux de chairs, et couvraient de leurs teintes sombres tous ces restes sanglants. Là, aussi familiers que s'ils eussent été privés , ils se dérangeaient à peine lorsqu'on approchait; ou bien, au bruit d'un coup de fusil , leurs volées , par le bruit de leurs ailes , imitaient le roulement du tonnerre; et leurs nuées tournoyant au-dessus de la pâture, à une moyenne hauteur, faisaient ombre sur le sol. A Buenos- Ayres , oii il n'y a pas de noirs urubus , les alentours des saladeros , en

L'UNIVERS

hiver, sont couverts au contraire de blanches mouettes , qui vivent également de restes de chairs. Toutes ces réunions momentanées d'oiseaux divers se dispersent dès que la pâture manque; cette société, qui paraissait si intime , se dissout, et si l'on abandonne l'habitation , on ne verra même plus un seul de ces parasites dégoûtants, mais indispensables à l'estancia; car les chairs restées sur les ossements pourraient, en se putréfiant, mettre la peste dans le pays, tandis que les oiseaux enlèvent tout ce qui donnerait de l'odeur, et remédient ainsi à l'incurie des habitants. »

Reprenons notre énumération.

Les oiseaux sont en grand nombre dans la Patagonie ; mais aucun d'eux n'a le plumage brillant et varié des espèces qui peuplent les parties centrales de l'Amérique. L'autruche, qui habite en troupes nombreuses dans le nord , est plus petite que celle d'Afrique , et a aussi des différences notables avec celle-ci. Elle a quatre doigts aux pieds , trois devant et un derrière, gros et rond ; ses plumes sont grises tout le long du dos, jusqu'à l'anus, et elle a la tête faite comme celle d'une oie.

Son nom indigène est nandu. En octobre et novembre, elle pond dans les lieux les plus sauvages, et se borne à couver ses œufs pendant la nuit ; encore cette tâche est-elle partagée par le mâle. Les habitants disent que quand l'incubation touche à son terme l'autruche casse les œufs non fécondés, afin d'attirer des mouches autour d'elle, et de faire servir ces insectes à la nourriture de ses petits. Un autre trait caractéristique de cet oiseau est son extrême curiosité. A l'état domestique, souvent il vient se mettre au milieu d'un cercle de personnes qui causent, pour les regarder ; à l'état sauvage, ce singulier instinct lui a été souvent fatal, car il vient reconnaître tout ce qui lui paraît extraordinaire, et le couguar le surprend alors sans qu'il puisse lui échapper par la fuite. La chair de l'autruche est très-recherchée des naturels; les Gauchos n'en

mangent que la poitrine, qu'ils appellent pîcanilla. Les œufs se vendent non-seulement dans le pays, mais encore à Buénos-Ayres et à Montevideo.

Les plumes du nandu ne peuvent être comparées, pour la beauté, à celles de l'autruche africaine; aussi ne serventelles qu'à faire des époussetoirs. A Buénos-Ayres , et chez les Indiens Moxos, on les teint de couleurs brillantes. La chasse de cet oiseau se fait à cheval, et les habitants du Carmen de Patagonie s'y montrent extrêmement adroits. L'autruche n'est pas facile à approcher, car elle court avec une rapidité presque incroyable. Il faut, dès qu'on l'aperçoit, lancer son cheval au grand galop 'dans sa direction, pour l'atteindre dès le premier instant; autrement on fatiguerait inutilement sa monture en suivant l'agile nandu dans les mille détours qu'il fait, sans se lasser le moins du monde, pour déconcerter le chasseur. Dès que le Gaucho est à distance convenable, il lui jette ses bolas, et bientôt le cou, les pattes et le corps même de l'autruche sont entourés de liens embarrassants. Quelquefois, se voyant cernée par les cavaliers, elle cherche à éloigner les chevaux en les piquant de l'espèce d'ongle terminal dont son aileest armée; et, quand elle a perdu tout espoir de salut, elle se précipite entre les jambes des coursiers, qui, épouvantés, envoient souvent sur le sable les chasseurs désappointés. Alors, elle repart en ligne droite ; mais d'autres ennemis l'atteignent de nouveau, et finissent par enrouler autour de ses longues pattes une dernière bola, qui arrête définitivement sa course. Aussitôt on la tue, et le vainqueur lui coupe les ailes, qu'il attache, en signe de triomphe , au cou de son cheval.

Cette chasse est un spectacle des plus intéressants pour l'étranger, et anime singulièrement les plaines désertes de la Patagonie septentrionale.

M. d'Orbigny a découvert dans ce pays une nouvelle espèce d'autruche, qu'il a nommée Rhea pennata ; il croit que c'est elle, et non le nandu, qui va jusqu'au détroit de Magellan.

PATAGONIE, TP.RRE-DU-FEU ET ILES MALOUINES

Il y a aussi le îiandu nain, que les Gauchos désignent sous le nom d'àvestruz petlso.

Le nombre des oiseaux de proie est considérable en Patagonie : le redoutable condor, dont les ailes gigantesques atteignent jusqu'à quinze pieds d'envergure, le condor, révéré des Incas du Pérou comme Tépervierlefutdes Égyptiens, rase d'un vol majestueux les hautes falaises du littoral. Ce colosse ailé a des concurrents importuns dans le catharte aura et le catharte urubu.

Le premier, aussi \\Qxm\\é.vidtur aura.

est une espèce de vautour avide, qui répand autour de lui une insupportable odeur de putréfaction. Lurubu est une variété du précédent, et son odeur, .ainsi que la liqueur sécrétée par ses narines, ont une grande analogie avec le musc, mêlé toutefois d'un horrible fumet de viande pourrie. Ces oiseaux s'abattent par centaines sur les corps morts , et sont , comme on l'a déjà vu, très-utiles aux Américains, en ce qu'ils les débarrassent des restes infects qui , en séjournant dans les lieux humides, pourraient occasionner des maladies épidémiques. Quand les urubus sont poursuivis immédiatement après leur repas, ils ont peine à s'envoler et dégorgent la nourriture qu'ils viennent de prendre, non pas tant peut-être pour accélérer leur fuite , en allégeant le poids de leur corps, que pour retarder dans leur poursuite les caracaras qui s'arrêtent pour ramasser les dégoûtantes déjections de leurs ennemis.

Le caracara., que nous venons de nommer, est un aigle extrêmement vorace , qui se tient dans le voisinage des habitations pour se jeter sur les débris des animaux tués, et qui suit l'homme , comme s'il convoitait d'avance son cadavre. 'L'aigle couronné, Yaigte aguya, la buse tricolore, et, sur les bords du Rio-Negro , quelques busards affamés, poursuivent incessamment leur proie. L'été ramène en Patagonie le faucon et des oiseaux carnassiers nocturnes, tels que le monotone nacurutu , variété de la chouette-hibou , particulière aux contrées magellaniques , le duc d'Europe,

Vcffraîe au cri sinistre. La chevêche urucvrca, espèce de chouette, qui fait son nid dans des terriers usurpés , se rencontre, même de jour, dans les plaines; les bois, au contraire, donnent asile à la plus petite des chevêches, qui se balance, en plein midi, sur les branches flexibles du saule.

Parmi les oiseaux de moindre grandeur, on trouve dans la Patagonie les rhinomies , que M. Isidore Geoffroy St-Hilaire place entre les mainates et les martins, mais qui se rapprochent davantage û&s fourmilier s ; un merle, que l'hiver chasse du détroit de Magellan, et qui fréquente les halliers. Près de ce dernier , vit d'ordinaire le moqueur de Patagonie, oiseau bigarré, dont le chant, modulé tantôt en gammes chromatiques, tantôt en cadences mélodieuses, a été regardé comme une imitation de celui des autres oiseaux ; il se perche aussi sur les maisons et se familiarise avec l'homme au point de ne se plaire que dans son voisinage. Les buissons recèlent le troglodyte sautillant, ou roitelet, le craintif synallaxe, insectivore, variété du précédent , et le léger gobemouche. Les prairies du nord-est sont fréquentées par quelques pipis , autre insectivore, qu'on a confondu avec l'alouette; par des muscisaxicoles , variété de la moucherolle ou gobe-mouche ; par la joyeuse alouette, et par un tangara, qui peut rivaliser pour la variété et l'éclat des couleurs avec le colibri. Ce petit oiseau est le seul de sa famille qui visite les marais , où se montrent aussi les troupiales sociables, aux teintes noires, ou aux couleurs vives , et Véiourneau militaire , qui doit son nom à ses épaulettes et à sa poitrine rouges.

Signalons encore dans le voisinage du Rio-Negro plusieurs espèces d'hirondelles au vol agile, quelques e)igoulevents , le diuca ou gros-bec du Chili, variété du gros-bec, qui se fait remarquer par son plumage entièrement bleu et par sa gorge blanche ; Vanumbi, oiseau brun, à pieds rosés, qui fait retentir les échos du fleuve de ses gammes brillantes. Rien de plus

curieux que l'iiabitation des anumbis; elle est placée à l'extrémité des branches inclinées des arbres épineux , ou au milieu des buissons isolés; dans le premier cas, ils la suspendci.t souvent au-dessus des eaux, et il n'est pas rare d'en voir deux réunies ensemnle. Ce nid , dans lequel le couple vient dormir chaque soir , est réellement extraordinaire, eu é^ard à la taille des constructeurs , qui n'ont que de dix-huit à dix-neuf centimètres de longueur totale; il en a jusqu'à quarante, et représente un ovale allongé, plus large en-dessous qu'à sa partie supérieure. Son extérieur est protégé par une quantité de petites branches épineuses, croisées avec un tel art, qu'on ne peut les arracher sans les briser. L'intérieur, tapissé de chiffons, de plumes, de crins et de paille, se compose de deux chambres, dont l'une, assez spacieuse , s'ouvre latéralement.

Dans ce premier compartiment existe un corridor qui monte et redescend dans la deuxième pièce, mieux tapissée que la première. Au mois d'octobre, commencent les amours ; alors les chansons redoublent et Ton répare la double retraite , dans laquelle la femelle dépose quatre ou cinq œufs blancs. Du reste, les anumbis travaillent constamment à leur singulière demeure; c'est la préoccupation de toute leur vie, à part les instants qu'ils consacrent à leurs petits.

h'anabafe, oiseau buissonnier,dont les mœurs sont semblables à celles de Vanumbi , et dont le chant est également chromatique et cadencé ; l'/iornero architecte, qui construit son nid en spirale sur des branches flexibles; le vanneau anné^ Vibis au cri désagréable et au long bec ; le Ihinocore^ espèce d'échassier qui se blottit contre terre, oii ses teintes grises le font à peine distinguer du sol, et qui ne s'envole que lorsqu'on lui marche en quelque sorte sur le corps; quelques timides huppucerthîes, espèce de grimpereau ; Y aigrette blanche ; le héron aux pattes effilées; le bihorcau^ autre héron couronné d'une brillante aigrette composée de plumes blanches,

longues et minces, dont il se dépouille tous les ans, et auxquelles on attache un grand prix, cet oiseau étant partout fort rare; lerd/e, la bécassine ; quelques cigognes au bec long et pointu ; à^^ foulques et des échasses, dont le nom seul indique la singularité de leur structure, et a servi, en conséquence, à désigner tout un genre; le bec-en-Joiirreau^ que les anciens navigateurs espagnols et anglais ont décrit sous le nom de pigeoii blanc, et dont les mœurs maritimes contrastent avec son aspect tout terrestre ; tellessont les autres espèces que le naturaliste peut observer en Patagonie, surtout dans certaines localités privilégiées qu'il serait trop long d'indiquer ici. N'omettons pas cependant un des plus beaux phénicoptères qui habitent ces contrées, le flammant ou Jlamingo, qui batitson nid au milieu des vastes salines naturelles dont les nappes, blanches comme la neige, s'étendent au milieu des plaines les plus arides. Ces nids, quelquefois groupés au nombre de deux mille, forment un îlot noirâtre qui contraste d'une façon singulière avec l'éclat éblouissant' de ces lacs de cristaux. Chaque nid est un cône d'un pied de haut, tronqué au sommet, et concave à l'effet de recevoir les œufs; ils sont tous isolés les uns des autres par un espace circulaire d'un pied, et cette disposition est parfaitement régulière. Cette réunion de cônes, tous absolument semblables et d'égale hauteur, ressemble à une ville avec des rues tortueuses , comme celles de nos anciennes places de guerre. Le flammant a les pattes et le cou d'une longueur démesurée, le plumage du corps d'un blanc rosé, et les ailes couleur de feu. On le rencontre en troupes nombreuses, voyageant d'un lac à un autre, préférant ceux dont l'eau est saumâtre, et s>nfonçant dans le liquide jusqu'au ventre,'pour chercher les petits animaux aquatiques, dont il est très-friand. Jamais ils ne se séparent et ne marchent isolés; quand ils sont effrayés, tous s'envolent à la fois et quittent la terre, où ils représentaient une ligne

PATAGONIE, TERRE-DU-FEli ET ILES MALOUINES.

régulière d'infanterie; ils déploient leurs ailes du plus beau rouge, touten conservant leur ordre symétrique, et forment encore, en volant, une longue

f)halange un peu arquée. Quand vient a saison des amours, chaque couple, revenu à l'endroit où il s'était fixé l'année précédente, répare son nid avec son bec, ou le reconstruit s'il a été emporté par leseaux. La besogne finie, ils déposent leurs œufs dans la partie supérieure du cône, et tous deux couvent l'un après l'autre, en se mettant à cheval dessus, jambe de ci, jambe de là, seule position que leur permette l'extrême longueur de leurs pattes.

Parmi les oiseaux grimpeurs, on distingue surtout le pic des champs et Vara patagon, ce beau perroquet qu'on retrouve aussi au détroit de Magellan.

L'espèce des gallinacés compte en Patagonie \e phintif tma7nous , espèce de perdrix dont la chair offreunmets délicat; la tourterelle^ le pigeon, qui, en hiver, arrivent par myriades, et enfin Veudromie, autre perdrix dont le plumage, pointillé de blanc sur un fond gris, ressemble beaucoup à celui de la pintade. Cet oiseau, connu dans le pays sous le nom de mariinete, vit en famille, et reste immobile sur la terre nue, d'où il s'élève, en sifflant, lorsqu'on marche au milieu de sa petite troupe.

Les oiseaux aquatiques sont représentés dans ces contrées par deux espèces de cygnes; onze espèces de canards ; Voie antarctique , qui voyage jusqu'à la Terre-du-Feu; le cormoran, dont les mœurs ont été si souvent décrites, et le grèbe, le plus habile nageur de tous les oiseaux de ce genre.

Les reptiles sont peu nombreux :

on a trouvé la tortue du cap de Bonne-Espérance et quatre espèces de lézards; mais on n'a aperçu qu'un seul crapaud.

Les poissons d'eau douce ne sont qu'au nombre de deux ou trois espèces. Les insectes sont plus intéressants

et plus nombreux. On en trouve surtout en grande quantité à la surface des salines. Ils sont alors imprégnés de sel et par conséquent en état de conservation parfaite. On ne peut expliquer la présence de ces masses d'insectes dans les lacs salants de la Patagonie; les habitants eux-mêmes et les ouvriers chargés de l'exploitation de ces précieux réservoirs n'ont pu découvrir la cause de ce fait, qu'on n'avait pas encore observé ailleurs.

Les côtes sont fréquentées par des baleines, des dauphins, des cachalots, et d'autres cétacés auxquels des navires de toutes les nations donnent la chasse. Elles sont aussi peuplées d'amphibies, à la tête desquels nous placerons deux espèces du genre des phoques : l'une connue sous le nom de phoque à trompe, et l'autre appelée vulgairement lio7i marin. La pêche de ces amphibies a longtemps attiré vers les rivages de la Patagonie l'activité des Européens. « Les navires, ditM.d'Orbigny, arrivaient aux mois d'août et de septembre. Ils mouillaient soit dans le Rio-Negro, soit à la baie de San Blas et au port de l'Union. Chaque navire avait une petite barque pour le transport de la graisse et pour suivre la côte. Son équipage établissait ses fourneaux sur le terrain qui lui était assigné, attendant que les troupes de phoques sortissent des eaux , ayant soin de ne pas les attaquer avant qu'ils fussent tous à terre. Souvent même l'époque où l'on pouvait commencer était arrêtée par les autorités du Carmen (*). Au jour fixé, chaque équipage, armé de longues lances de fer et de leviers, suivait le bord des eaux pour arriver en face de la troupe, et lui couper la retraite. Les mâles, les premiers, cherchaient à gagner l'eau ; les pêcheurs leur barraient le passage , et , pour les vaincre plus facilement, leur donnaient un coup sur la trompe.

L'animal alors s'élevait sur ses aile-

(*) Yiilai^e dont nous parlerons dans l'historique des élablissements espagnols en Patagonie, et qui est situé près de l'embouchure du Rio-Negro.

L'UNIVERS

rons, tout en se dirigeant, la gueule ouverte , sur son agresseur, et cherchait à le mordre ou à l'écraser du poids de son corps; mais ce dernier, exercé à cette manœuvre , profitait de l'instant pour lui plonger sa lance dans la poitrine, assez adroit et assez prompt pour la retirer avant sa chute.

Souvent ce premier coup, bien dirigé, laissait le pnoque étourdi , perdant ses forces avec son sang ; de telle sorte que quelques coups dans les flancs suffisaient pour l'achever. D'autres fois, ces premières blessures ne servaient qu'à le mettre en colère; et, avec plus de force, il s'élevait de nouveau , ouvrant sa terrible gueule, et jetant un cri rauque. La lutte alors était plus difficile. Le pêcheur inexpérimenté, qui ne retirait pas sa lance assez tôt, la voyait incontinent brisée par la pesanteur de l'animal , ou mise en mille pièces par ses formidables dents. Pendant que les marins les plus adroits s'occupaient de tuer les mâles, d'autres, avec des lances debois, tuaient les jeunes qui entouraient les femelles; et celles-ci , qui , pour toute défense, ouvraient la gueule , jetaient des cris , et se rapprochaient encore davantage les unes des autres , étaient tuées à coups de lance dans les flancs, au-dessous de l'aileron. Nul de ces animaux ne meurt avant d'avoir perdu tout son sang, à moins d'avoir le crâne rompu par les leviers. Les pêcheurs ne laissaient jamais vivant aucun des individus qui composaient une troupe; tous étaient tués, eussent-ils été plus de deux cents. Ceux-là seuls échappaient qui , au sein du carnage , pouvaient gagner la mer sans être aperçus. » La tuerie achevée, les pêcheurs jetaient de la paille enflammée sur le monceau de morts , afin d'y reconnaître ceux qui n'auraient pas été suffisamment atteints ; puis ils procédaient à la fonte de la graisse au moyen des fourneaux qu'ils avaient préparés d'avance. « Un grand phoque rend ordinairement un tiers de tonneau d'huile , tandis qu'il faut toujours quatre ou cinq femelles pour en produire autant. Nul doute que chaque

phoque ne pilt donner au moins le double de l'huile qu'on en retire, car presque toutes les autres parties du corps , les intestins , le foie , pourraient en fournir comme le ventre , qui a toujours un à deux pieds de graisse. IMais toutes ces parties sont abandonnées ; et l'on enlève seulement, comme plus facile à emporter, celle du dos, en en perdant ainsi plus qu'on n'en recueille.

On a cherché à utiliser les grandes défenses des maies , opération dont les résultats n'ont pas été aussi productifs qu'on l'aurait pensé , à cause de la dureté des dents. L'huile peut donc seule offrir une branche de commerce toujours lucrative : on la vend ordinairement, en Europe, comme huile de baleine. « Cette branche de produits a été exploitée par les Anglais, et surtout par les Français, avec une telle activité qu'elle a fini par devenir insignifiante , les phoques ayant abandonné , par suite de la guerVe acharnée qu'on leur faisait , les parages de Buénos-Ayres et de la partie septentrionale de la Patagonie. On ne peut estimer à moins de deux mille tonneaux la quantité d'huile qu'on emportait annuellement; et si l'on calcule que vingt phoques à trompe , mâles et femelles , ne produisent pas plus d'un tonneau, on trouvera qu'il devait être tué tous les ans quarante mille de ces amphibies.

L'homme. Tribus indigènes. M. d'Orbigny partage l'extrémité de l'Amérique méridionale entre quatre tribus :

1° les Araucanos ou Aucas qui s'étendent de la Plata au Rio-Negro, dans les Pampas , sur le versant oriental des Andes, et sur tout le versant occidental, depuis Coquimbo jusqu'à l'archipel deChonos; 2" les Puelches qui occupent l'espace compris entre les Araucanos et les Patagons ; 3° les Patagons ou Téhuciches, qui s'étendent du Rio-Negro au détroit de iMagellan; 4" les Fuégiens, répandus sur toutes les lies de la Terre-du-Feu et sur les deux rives occidentales du détroit.

Nous ne dirons rien ni des Araucanos, ni des Puelches, attendu qu'il en a été question dans la notice sur le

PATAGONIE, TKRRE-DII-FKU ET II.RS MALOUINKS.

Chili et les Panipns. Nous parlerons plus loin (les Fiiégiens , dont la taille médiocre a donné lien à la longue controverse sur les petits et les grands Patagons. Nous nous occuperons seulement ici de la nation patagone proprement dite. Ce peuple, qui parcourt les immenses espaces renfermés entre l'Atlantique et le versant oriental des Andes, se subdivise en deux tribus, celle des Téhuelclies au nord, et celle des Inaken qui occupe les bords du détroitdelMagellan. Toutefois, on nous permettra de ne pas nous astreindre, sous le rapport de la distinction de ces races ou tribus , à une exactitude minutieuse qui exigerait à chaque pas des dissertations, au moins fatigantes au milieu d'une analyse aussi rapide que celle à laquelle nous sommes obligé.

Nous appellerons donc, avec les Espagnols , du nom de Patagons ( hommes aux grands pieds), le peuple dont nous avons à parler en premier lieu , sauf à tenir compte des principaux faits qui nous paraîtront de nature à établir une différence bien tranchée entre telle ou telle des tribus que nous aurons occasion de nommer (*).

Population de la Patagonie. Huit ou dix mille âmes , divisées par hordes, chacune sous la direction d'un chef, composent la population des

(*) Le nom de Paiagon fut donné à ces Indiens en iS^.o parMagellan. D'après Olivier de Noort (dans rHistoire des navigations aux terres australes, par le président de Brosses) , les habitants de la Terre-du- Feu désignent les Patagons sous le nom de Tiremcnen; les Chonos du Chili, d'après Frézier, les appellent Caucalnies ; V>o\\s,Q.\nville les nomme Ckaoua, parce qu'il leur a souvent entendu jHononcerce mot.Falkner, qui les confond souvent avec les peuplades voisines, les appelle Téhuellœts. Les colons espagnols du Carmen leur appliquent la dénomination de Téhiœlcltcs ; c'est la même sans doute qu'emploie Falkner, et il y a lieu de croii-e qu'elle leur a été donnée par les Puelches. Les Araucans les appellent /////liclu's on hommes du Sud ; cwÇm les Palagons eux-mêmes prennent deux noms diflérenls, celui de Tcinu-lclie pour ceux du Nord et celui d'Inuko/i pour les naturels du Sud.

2" Livraison. (Patagome, TERiiE-

pays compris entre leRio-Negro, l'Atlantique, le détroit de Magellan et les Andes. Ce (*hiffre , qui ne donne, pour les vingt-six mille lieues carrées contenues dans cet espace inunense, qu'une moyemied'un homme pour trois lieues à peu près, s'expliquera facilement si l'on réfléchit à la nature de ces terrains arides et à la surface nécessaire à l'établisseinent de chaque tolderia^ ou village formé de quelques tentes. Sur ce sol ingrat, chaque fatnille doit, potir trouver sa nourriture, s'étendre beaucoup pius que dans un pays fertile. On sait, d'ailleurs, qu'un peuple chasseur a besoin, pour vivre, d'une plus grande surface qu'un peuple agriculteur.

Il est , du reste , à remarquer que les peuples des deux extrémités de l'Amérique sont bien loin de se reproduire dans la même proportion que les autres races du continent. On a expliqué ce fait , pour les Indiens de l'Amérique du Nord, par l'habitude qu'ont leurs femmes d'allaiter les enfants jusqu'à l'âge de sept ou huit ans, par les occupations guerrières qui absorbent l'activité des hommes, et par d'autres causes parfaitement adiTiissibles. Quant aux naturels du Sud, on n'a pas encore trouvé la raison logique de l'état stationnaire de leur population, et ce phénomène est d'autant plus étrange que l'amour de la famille paraît, coiume on le verra plus loin, très-développé chez les Patagons, ce qui seul semblerait devoir provoquer parmi ces tribus sauvages le désir de se reproduire.

Patagons du Nord. Portrait. Tout le monde sait qtie les anciens navigateurs, à commencer par Magellan qui, le premier, visita la cote de l'extrémité de la Patagonie, ont débité des fables ridicules sur les peuples de ce pays. L'amour du merveilleux qui, dans ces temps d'ignorance, était général en Europe, trouva siu'tout une ample satisfaction dans les exagérations absurdes que ces voyageurs se permettaient sur la taille des Patagons.

Pourtant, à voir la peine que Fré-

DU-FeU et ILES iMALOUIiNES.) 2

L'UNIVERS

zier prenait dans le dix-huitième siècle pour convaincre ses lecteurs de la véracité de ses devanciers et de la sienne, il y a lieu de supposer qu'on n'ajoutait pas une foi explicite à l'existence de ces prétendus géants. Il rappelle qu'au mois de juillet 1704 les gens du Jacques^ de Saint -Malo, commandé par le capitaine Harington, virent sept de ces géants dans la baie Grégoire ; que ceux du Saint-Pierre , de Marseille, commandé par Carmon, autre armateur de Saint- Malo, en avaient vu six de neuf à dix pieds de haut. Froger, rédacteur du voyage de M. deGennes, avait le premier révoqué en doute ces récits merveilleux : « Ce qui l'a trompé, dit Frézier, c'est qu'on a vu dans le détroit de Magellan des Indiens d'une taille qui ne dépassait pas celle des autres hommes. » Il convient, il est vrai, que l'étrangeté du spectacle offert par une population robuste et vigoureuse sur un sol ingrat et sous un ciel inclément a pu occasionner quel»

que exagération dans l'évaluation de la taille des individus aperçus ; mais il ajoute que, si l'on veut ne considérer les mesures indiquées que comme approximatives , on trouvera , en détinitive , une concordance parfaite entre tous les voyageurs qui en ont parlé; et il se hâte d'invoquer le témoignage d'Antoine Pigafetta, à qui nous devons le journal du voyage de Magellan , et qui assure que dans la baie Saint-Julien les Espagnols virent plusieurs géants si hauts , qu'ils n'atteignaient pas à leur ceinture. Il cite aussi Barthélémy Léonard d'Arginsola , qui , au livre I*' de son Histoire de la conquête des Moluques, dit que le même Magellan vit dans le détroit qui porte son nom, des géants ayant plus de dix de nos pieds; et qui, au livre III, revenant sur le même sujet, prétend que l'équipage des vaisseaux de Sarmiento combattit avec des hommes qui avaient plus de trois varres ou trois mètres de haut. C'est quelque chose qu'une diminution d'un pied sur une première évaluation de cette nature ; aussi Frézier s'empresse-t-il de prendre sa

revanche et de revenir à son taux favori, en s'armant du témoignage de Sébald de Werd, d'Olivier de Noort et de celui du Hollandais George Schouten , qui portent a plus de neuf pieds la hauteur de ces colosses. Le premier, pour donner apparemment un plus grand air de vérité à son assertion, prétend que ces Indiens, épouvantés par le feu de la mousqueterie et ne sachant plus comment se garantir de ses effets meurtriers , arrachaient des arbres pour se mettre à couvert.

Quant à Schouten, dont le témoignage en qualité de chirurgien ne serait pas à dédaigner, s'il n'avait parfois fait preuve d'une crédulité un peu trop grande , son observation est fondée sur des ossements trouvés sous des tas de pierres qui avaient attiré l'attention des gens de l'équipage du navire à l'ancre dans le port Désiré.

Malheureusement ces débris n'étaient gue des os d'un mastodonte particulier à l'Amérique. Dom Pernetty, qui a écrit après Frézier, donne du voyage du Commodore Byron autour du monde , en 1764 et 17C5, un extrait non moins curieux à ce sujet :

« Le 22 décembre 1764, dit-il , les Anglais étant dans le détroit de Magellan, à cinq lieues de laTerre-du-Feu, découvrirent de la fumée qui s'élevait de différents endroits sur la côte des Patagons. Ils s'en approchèrent, jetèrent l'ancre à environ un mille de terre, et y virent distinctement des hommes à cheval qui leur faisaient des signes avec leurs mains. En approchant de la côte , des marques sensibles de frayeur se manifestèrent sur le visage de ceux qui y allaient aborder dans le canot, lorsqu'ils aperçurent sur le rivage des hommes d'une grandeur prodigieuse. Le commodore Byron, excité par l'idée de faire une découverte au sujet de ces Patagons dont l'existence était depuis longtemps en Angleterre un sujet de conversation , sauta le premier à terre, et fut suivi par les officiers et les matelots bien armés, et s'y mit en état de défense. Alors les sauvages accoururent à eux, au nombre de deux cents environ , les re-

PATAGO.NIK. TiaiRE-DU-FKU ET ILES MALOUIJNES.

gardant ovec l'air de la plus jurande surprise, et souriant, en observant la disproportion de la taille des Anglais avec la leur. Le connnodore leur ayant fait signe de s'asseoir, ils le firent; alors il leur passa au cou des colliers de grains d'émail et des rubans, et distribua à cbacun un de ces petits colifichets. Leur grandeur est si extraordinaire, que, même assis, ils étaient encore presque aussi hauts que le Commodore debout ( Byron avait un mètre (juatre-vingt-trois centimètres) ; leur taille moyenne lui parut être d environ huit pieds (deux mètres soixante-six centimètres ), et la plus haute de neuf pieds ( trois mètres ) , et davantage. »Pernetty remarque qu'au dire même des Anglais, ceux-ci n'avaient employé aucune mesure pour s'assurer de la justesse de leur évaluation; mais il accepte comme bonne et valable l'assurance qu'ils donnent d'avoir plutôt diminué qu'exagéré la grandeur indiquée par eux. Il ajoute ensuite, toujours d'après les mêmes témoins , que la taille des femmes est aussi étonnante que celle des hommes , et que les enfants étaient dans la même proportion ; et il termine par ce trait qui nous semblerait une hâblerie de touriste, si le grave et savant bénédictin n'en avait pris en quelque sorte la responsabilité en le racontant sérieusement : « Parmi les Anglais était le lieutenant Cummins ; les Patagons paraissaient surtout le voir avec plaisir à cause de sa grande taille qui était de six pieds dix pouces (deux mètres vingtsept centimètres). Quelques-uns de ces

! Indiens lui frappèrent sur l'épaule, et quoique ce fût pour lui faire caresse, leurs mains tombaient avec tant de

! pesanteur, que tout son corps en était ébranlé. » Banks , qui , deux ans plus

: tard, en 1766, accompagnait le capitaine Wallis dans son voyage autour

;i du monde, renonçait pourtant au privilège si amplement exercé par ses prédécesseurs, et réduisait la taille des Patagons à des proportions beaucoup plus raisonnables. Le plus grand de ceux qu'il mesura n'avait, suivant lui, que six pieds sept pouces anglais ( en-

viron six de nos pieds ); quelques autres six pieds cinq pouces , et le plus grand nombre de cinq pieds dix pouces à six pieds.

En résumé , et pour donner une idée des assertions contradictoires hasardées par les différents navigateurs sur ce problème si intéressant au point de vue physiologique, nous allons donner en quelques lignes le tableau de tous ces témoignages, en laissant de coté l'opinion des voyageurs qui ne se sont pas prononcés catégoriquement sur la question :

En 1520 , Magellan , suivant le chevalier Pigafetta , dit : « Notre tête touchait à peine à leur ceinture. »

En 1526, Loaysa, d'après son historien Oviedo , dit treize palmes.

En 1578, Drake affirme, au contraire , qu'f/ y a des Anglais plus grands que le plus haut Patagon.

En 1579 , Sarmiento parle de néants de trois varres, ou environ neuf ae nos pieds.

En 1592, Cavendish se borne à dire que les Patagons sont grands et robustes.

En 1593, Richard Hawkins parle de véritables géants.

En 1615, Lemaire et Shouten , d'après des ossements trouvés en Patagonie , assurent que les habitants ont de dix à onze pieds de haut.

En 1670, Narborough et Wood , observateurs plus judicieux et plus dignes de foi , ne signalent qu'une taille moyenne.

En 1704, Camion la porte à dix pieds français.

En 1745, les Pères Cardiel et Quiroga confirment l'opinion de Narborough et de Wood.

En 1764, Byron donne le chiffre de sept pieds anglais, c'est-à-dire, six pieds sept pouces français environ.

En 1766, Duclos-Guyot et la Giraudais donnent aux plus petits Patagons cinq pieds sept pouces français.

En 1767, Bougainville renchérit sur cette évaluation, et va jusqu'à cinq pieds dix pouces pour les plus petits.

Commerson, son compagnon de voyage,

L'UNIVERS

leur donne de cinq pieds huit pouces à six pieds quatre pouces (mesure fran-

La"même année, Wallis et Carteret assurent qu'ayant mesuré un des plus grands Patagons, ils trouvèrent six pieds sept pouces , ou un peu plus de six pieds trançais; mais que le plus grand nombre n'avaient que cmq pieds dix pouces à six pieds, c'est-à-dire, en moyenne environ cinq pieds cinq pouces français.

La même année encore , le jésuite Falkner affirme que ces Indiens ont rarement sept pieds anglais de haut , et que la plupart n'en ont que six , c'est-à-dire, moins de six pieds français. ^ .

* En 1820, M. Gautier, armateur de baleinières , ne parle que de six pieds français.

Ce* conflit d'opinions avait laisse le problème de la taille des Patagons dans la plus complète incertitude; mais, aujourd'hui, il est définitivement résolu: M. d'Orbigny, qui a vu un grand nombre de Patagons de différentes localités , après des observations rigoureuses et répétées , après une étude approfondie de cette race , a fixé la taille des plus grands à cinq pieds onze pouces , et la moyenne à cinq pieds quatre pouces. Cette appréciation est confirmée par le témoignage du capitaine King, dont les travaux sur toute l'extrémité de l'Amérique du Sud mentent une entière confiance, et qui voyageait en même temps que notre savant compatriote.

La moyenne de la taille des Patagons est donc bien réellement cinq pieds quatre pouces français ; certes , c'est encore là une taille fort belle; mais elle n'a rien d'extraordinaire, car les habitants de quelques-uns de nos départements atteignent en moyenne le même chiffre.

Ainsi, il est constaté, une fois pour toutes , que les Patagons sont remarquablement grands , mais que ce ne sont pas des géants , dans la véritable acception de ce mot.

Ce qui distingue particulièrement

les Patagons des autres indigènes et des Européens, ce sont des épaules larges et effacées, un corps robuste, des membres bien nourris, des formes massives et herculéennes. Ils ont la tête grosse et un peu aplatie par derrière; la face large et carrée, les pommettes peu saillantes, les yeux horizontaux et petits; leur front, leurs sourcils, et les lèvres épaisses qui bordent leur grande bouche, sont tellement saillants , qu'une ligne perpendiculaire tirée du front aux lèvres effleurerait à peine le nez ; celui-ci est épaté et à narines ouvertes. Malgré ce portrait peu flatteur, on trouve quelques-unes de ces figures qui ne sont point par trop désagréables. Les jeunes femmes ont même une expression spirituelle qui annonce chez elles de la vivacité, de la douceur, et les rend quelquefoispassables. Elles jouissentdecertains avantages qui seraientà coup sûr enviés par nos dames: elles ont la main et le pied petits; leur taille ne manque pas d'une certaine élégance, et quelque vieilles qu'elles meurent, elles emportent toutes leurs dents, un peu usées sans doute, mais bien rangées, bien égales, et surtout d'une blancheur extraordinaire.

Le teint des Patagons ressemble plus à celui des mulâtres qu'à la couleur du cuivre rouge, dont on leur a fait les honneurs, et peut-être la blancheur de leurs dents est-elle ainsi plus apparente que réelle (*).

Costume. Le costume de ces Indiens se compose de fourrures. La peau du guanaque est celle qu'ils préfèrent pour cet usage: les parties du dessous du cou et (les jambes sont seules employées, parce que la laine en est plus douce et plus soyeuse. Ils en reunissent plusieurs au moyen de ten-

(*) M. d'Orbigny n'a pas jugé à propos de compléter le portrait physique des Patagons par l'examen phrénologique de leur tète. Cependant la phrénologie tient aujourd'hui une trop large place dans la physiologie générale pour qu'on puisse sans inconvénient se dispenser de la faire entrer connue élément essentiel dans l'étude des races humaines d'un continent.

PATAGONIE, ÏERRE-DU-FEU ET ILES MALOUINES. n

dons d'autruche, dont ils se servent en guise de (il, et parviennent à en composer de vastes manteaux carrés. Ee renard et la mouffette sont également nus à contribution ; mais comme la fourrure qu'ils donnent est beaucoup moins chaude que celle du guanaque, et que le Patagon passe sa vie entière dans son manteau, la peau de ces deux animaux constitue leurs vêtements de Juxe. Tout, sous cet âpre climat, devant être calculé pour l'utilité, le côté du poil et le coté de la peau sont tour à tour, et suivant la température, mis en dedans ou en dehors. Afin que le côté de la peau présente un aspect moins repoussant, les Patagons le décorent de dessins de couleur rouge qui figurent des espèces de grecques.

Indépendamment de ce manteau, ils portent un vêtement composé également de fourrures, et qui, attaché autour de la taille, se termine en pointe par-devant, pour passer entre les cuisses, et remonter s'attacher par derrière. Ce costume peu chargé est complété par des espèces de hottes formées d'un morceau de peau , relevé et fixé autour de la cheville. Leurs cheveux, longs et noirs, sont presque toujours attachés sur la tête avec un cordon de cuir ou un ruban de laine.

Le tatouage ne leur est pas connu.

« Cependant leur figure, dit M. d'Orbigny, reste rarement de sa couleur naturelle; le plus souvent ils se la peignent en rouge, en noir ou en blanc, tout en suivant certaines règles pour l'application de ce fond d'un nouveau genre. Le rouge occupe presque toujours l'espace compris entre les yeux et la bouche, à l'exception d'un espace d'un pouce, au-dessous de la paupière inférieure, consacré au noir. Leblanc forme une tache au-dessus de chaque œil. Les femmes mettent aussi les mêmes couleurs, à l'exception du blanc, qui m'a paru réservé pour le costume de guerre. Jamais un Patagon ne marche sans avoir plusieurs petits sacs de peau contenant les couleurs qui lui servent à se parer. Le costume des femmes comporte un ajustement de plus que celui des hommes. Elles ont.

avec le manteau et la pièce de devant qu'elles ne font point remonter par derrière, une autre j)ièce semblable qui s'étend des aisselles aux genoux. Elles portent leurs cheveux tantôt flottants sur leurs épaules et séparés seulement sur le front, tantôt réunis en deux cordes ou tresses qui retombent sur chaque épaule, et auxquelles elles suspendent ce qu'elles peuvent rassembler de plus précieux en menus objets de verroterie , entremêlés de petites plaques de cuivre et de monnaie. Elles ont emprunté au luxe moins barbare des Araucans des boucles d'oreilles en argent, de près de quatre-vingtun millimètres de diamètre, ornées de morceaux d'argent carrés et extrêmement lourds. Comme presque tous les peuples d'Amérique , les Patagons s'épilent avec soin la barbe; aussi voiton les hommes continuellement armés d'une petite pinee en argent, avec laquelle ils s'arrachent les poils qui poussent. »

Caractère. Les voyageurs ne sont point d'accord sur le caractère des Patagons : les uns les ont vus humains et sociables ; d'autres les accusent de perfidie et de cruauté. Il nous semble, d'après les divers récits que nous avons consultés, que ce peuple est du moins susceptible de civilisation, puisque, malgré le peu de rapports continus qui existent entre les Espagnols et les naturels du Nord, on remarque une différence notable entre ceux-ci et les indigènes du Midi. En attendantque l'éducation ait effacé leurs vices et leurs défauts naturels , on leur reproche d'être faux , arrogants et enclins au vol. Leur discrétion est , dit-on , à toute épreuve , surtout lorsqu'il s'agit d'un secret qui intéresse la sûreté de leur tribu ; cette dernière qualité nous rend moins sévère pour des imperfections qu'on retrouve bien autrement choquantes au milieu de notre civilisation, sans qu'elles soient compensées par la même vertu.

Mœurs et usages. La paresse des Patagons est extrême : ils ne s'occupent que de leurs armes, et passent leur temps dans une stupide oisiveté. Ils

n'ontaucuneaptitudepour la pêche; les habitants de la Terre-du-Feu sont les seuls navigateurs de toute la pointe de l'Amérique méridionale. Chasseurs, et partant nomades, ils n'ont aucune industrie, tandis que les Araucanos sont beaucoup plus avancés sous ce rapport et leur fournissent le peu de tissus de laine dont ils font usage. Ils excellent pourtant dans l'arrangement des manteaux dont nous avons parlé, et les préparations qu'ils font subir aux tendons d'autruche pour en faire du fil, indiquent chez eux une certaine habileté manuelle. La conséquence de cette paresse et de cette sorte de dédain pour ce que nous appelons le confortable, est une malpropreté inimaginable. Ils ne balayent jamais leurs huttes ou toldos, faites de branches plantées en rond , retenues par le haut et couvertes de peau de guanaques ; quand les immondices qui finissent par s'y amonceler les incommodent, ils l'enlèvent et vont porter leur demeure plus loin.

Ils ne se baignent que durant les chaleurs, et uniquement dans le but de se rafraîchir. « Ils n'ont soin que de leur figure et de leurs cheveux : de la première pour la couvrir de couleurs mélangées et de graisse de jument, et des seconds, pour les peigner avec une espèce de brosse de racine ("*). »

Les amusements des Patagons sont très-bornés. Indépendamment d'un jeu pour lequel ils se servent de dés semblables à ceux qu'on emploie au trictrac, ils en ont un autre exclusivement réservé aux jeunes gens, et que les Araucans désignent sous le nom de pilma. En voici la description : « Les joueurs se rangent sur deux lignes, vis-à-vis les uns des autres; un champion de chacune d'elles est muni d'une balle de peau remplie d'air; l'un la tient du côté gauche et l'autre du côté droit, et bientôt ils commencent à jeter ensemble leur balle, non devant eux, comme on le fait ordinairement, mais en arrière du corps, de manière à ce que , pour qu'elle revienne librement

(*) D'Oibigny.

en avant, ils doivent immédiatement lever la jambe gauche; ils reçoivent la balle dans la main, et la renvoient à l'adversaire, qu'ils doivent atteindre au corps, sous peine de perdre un point; ce qui oblige le vis-à-vis à faire, pour l'éviter, mille contorsions, se baissant ou sautant, afin que la balle ne le touche pas et sorte du cercle, ce qui fait perdre deux points au premier joueur, alors obligé d'en sortir luilui-même pour l'aller chercher. Si, au contraire, le second est touché, il faut qu'il saisisse la balle et la renvoie au premier joueur, qu'il doit aussi frapper, sous peine de perdre lui-même une marque; puis c'est à celui qui suit, du côté opposé, à recommencer. On sent bien qu'un telle combinaison doit amener les mouvements les plus singuliers, tant de la part de ceux qui jettent la balle sous la jambe, que de ceux qui cherchent à se plier, comme des serpents, pour l'éviter; ce qui leur fait prendre les postures les plus grotesques, aux grands éclats de rire du parti opposé. Les Indiens déploient au jeu du pilma la joie bruyante de nos écoliers : rien de plus plaisant alors, d'un peu loin, que les contorsions que font les joueurs en faisant leurs gambades et en agitant les bras et les jambes; on prendrait vraiment cet exercice pour une danse. Il a, sans doute, été inventé par eux pour se réchauffer, pendant l'hiver, au sein des régions glacées qu'habitent quelquesunes de leurs tribus ; mais dans le mois de février, au milieu du jour, par une chaleur excessive, on ne conçoit pas conunent ces athlètes peuvent y résister. )) La balle, ajoute notre auteur, est donc de tous les pays. Il l'a en effet retrouvée sous le nom de guatoroch dans la province de Chiquitos, en Bolivie, où ce jeu est devenu une joute très - compliquée , ayant ses juges, ses fanfares , son public nombreux , et tout ce qui peut lui donner de la pompe.

Le Patagon n'est pas fort délicat sur le choix de sa nourriture. Crue ou j cuite, la viande, surtout la chair de ' jument, lui est également bonne. Il

PATAGONIE, TERRR-DU-FEU ET ILES MALOUINES

mange énormément, mais il est capable (le supporter un long jeiînc. La graisse et le suif le plus rance sont ses mets (le prédilection, comme le beurre fort est l'aliment le plus recherché des Islandais , et riuiile la plus grossière le régal des Esquimaux.

Les armes offensives des Patagons consistent en un arc et des flèches.

L'arc, long de (juatre-vingt-dix centimètres, est sans aucun ornement : il est fabriqué avec du bois blanc fortement recourbé, et muni de cordes faites avec des tendons d'animaux. Les flèches, en bois et très-courtes , sont garnies à une de leurs extrémités de plumes blanches d'oiseaux de mer courtes et roides ; l'extrémité opposée est armée d'un fragment de silex, ou pierre à fusil, artistement taillé en fer de flèche, avec deux crocs recourbés en sens inverse. Cette pointe est faiblement attachée, de sorte que quand on cherche à retirer le trait de la blessure, elle s'élargit considérablement et le dard se sépare de la hampe. Ils s'en servent avec une adresse merveilleuse.

Ils font usage aussi d'un javelot assez court, et d'une fronde des plus simples, faite en peau , élargie vers la moitié de sa longueur pour recevoir la pierre qu ils lancent à une grande distance et avec une dextérité presque sans égale.

Mais, de toutes leurs armes, la plus redoutable est celle qu'ils appellent bolas : elle consiste en deux pierres , du poids d'environ une livre chacune, recouvertes de cuir et attachées aux deux bouts d'une corde de sept à huit pieds de long. Pour s'en servir, ils tiennent une des pierres dans la main, font tournoyer l'autre au-dessus de leur tête jusqu'à ce qu'elle ait acquis ung force suffisante, et la dirigent alors en lâchant la première ; on les a vus atteindre des (ieux pierres à la fois et à une distance assez considérable, un but d'un pouce à quinze lignes de diamètre. Ils s'en servent encore comme d'une espèce de piège à la chasse; mais alors les bo!as sont doubles, et même triples, et ils les lancent de manière à ce (]ue les cordes s'embarrassent dans les jambes de l'animal qu'ils poursui-

vent, et leur livrent le gibier sans blessure.

Ils se servent souvent de feux comme signes télégraphiques, et s'avertissent, par ce moyen, à des distances consirahles, des dangers qui les menacent.

Cette coutume est, au surplus, comnume à un grand nombre de peuples.

Leurs armes défensives sont appropriées aux moyens d'atta(jue , et contribuent singulièrement a rendre les Patagons hiileux. « Au jour du combat, ils restent presque nus, avec leur espèce de ceinture de cuir à laquelle sont attachées leurs arnies; mais les grands guerriers, ou les chefs, sont couverts d'une armure assez originale qu'ils ont empruntée aux Aucas. Ils s'affublent d'une longue cuirasse à manches , ressemblant à une ample chemise, et composée de sept à huit doubles d'une peau souple parfaitement préparée, peinte en dessus en jaune, et munie d'une large bande rouge sur la ligne médiane; le col de cette cuirasse s'élève jusqu'au menton et couvre une partie de lu figure. Avec cette armure, ils portent une espèce de casque formé de deux peaux épaisses cousues ensemble, représentant un grand chapeau à larges bords, surmonté d'une crête d'arrière en avant, orné de plaques d'argent ou de cuivre , attaché par derrière au coi de la cuirasse, et retenu par devant au moyen d'une mentonnière en cuir (*). »

La cuirasse descend jusqu'aux genoux et est fort gênante à cheval. Ceux qui n'en portent pas , ou qui n'ont pas le droit d'en porter , laissent flotter leurs cheveux sur leurs épaules. En dépit de cet appareil belliqueux, les Patagons sont loin d'être aussi redoutables que les Araucans. Malgré leur haute stature et leur force physique, ils sont les plus pusillanimes de tous les peuples de ces contrées. Ils en ont été la terreur, cependant ; mais décimés par une maladie épidémique de 1809 à 1811, et attaqués ensuite par les Araucans, qui en firent un horrible massacre, ils ont perdu à la fois leur

(*) D'Orbigny.

L'UNIVERS

courage et leur importance nationale. I

Les Patagons ne sont donc pas fort redoutés de leurs voisins. En temps de guerre, ils déploient la ruse et l'astuce dont tous les sauvages de l'Amérique font preuve. Ils n'attaquent jamais sans que le chef ait fait préalablement une longue haraneçue pour exciter l'ardeur de ses compagnons. Il faut aussi, et avant tout, qu'ils reconnaissent la position de l'ennemi, et ils envoient, à cet effet, des éclaireurs à dix ou douze lieues de distance. Cette précaution et l'usage des surprises constituent pour eux tout l'art de la guerre. Quand ils veulent assaillir leurs adversaires à l'improviste, ils se montrent d'une patience et d'une adresse merveilleuses; ils attachent leurs chevaux au loin, afin de ne laisser aucune trace de leur passage; ils se traînent souvent sur les pieds et sur les mains, et rampent même quelquefois sur le ventre , de peur d'être aperçus. Pour entendre le moindre bruit, ils appliquent leur oreille contre terre, et ils distinguent approximativement le nombre des guerriers qu'ils auront à combattre. Quand ils sont suffisamment préparés, ils attendent le retour de la nuit, et dès que la lune est levée, ils tombent avec tureur sur leurs ennemis, qu'ils égorgent sans pitié, ou sur les bestiaux, qu'ils emmènent. Ces surprises n'ont jamais lieu qu'au temps des pleines lunes, parce qu'alors les assaillants n'ont pas à craindre de funestes erreurs, et qu'ils ont, en cas d'échec, deux jours et deux nuits de marche non interrompue. On reconnaît dans ces ruses de guerre les habitudes et l'admirable instinct des Américains de Thémisphère boréal; seulement ceux-ci portent l'adresse et l'habileté à un degré beaucoup plus remarquable. Cooper, dans ses Derniers Mohicans et dans sa Prairie , a merveilleusement décrit les singulières pratiques des Indiens du haut Mississipi , en temps de guerre; et ce que les voyageurs nous ont appris de la circonspection et de l'intelligence des indigènes du Canada , dans les mêmes

circonstances , prouve que les naturels du Sud pourraient encore, en cette matière, recevoir des leçons des Hommes Rouges.

Les Patagons, il y a moins d'un siècle, combattaient encore à pied. Le cheval, en effet, n'est pas originaire de l'Amérique; il y a été naturalisé par les Européens, à qui les Indiens ont emprunté, avec une supériorité merveilleuse, le moyen de maîtriser ce superbe animal et de s'en servir utilement. Aujourd'hui , les Patagons du INord sont presque inséparables de leurs montures, si bien que la plupart des voyageurs ne les ont vus qu'à cheval. Les selles dont ils se servent n'ont rien de remarquable. Les étriers sont de bois, et à peine assez larges pour recevoir le gros orteil; ils sont même quelquefois remplacés par un nœud qui sert de point d'appui et qui passe entre le gros doigt et le second. Les éperons sont faits le plus souvent de deux petits morceaux de bois mobiles réunis par une courroie. La selle des femmes est bien différente : « Elle consiste en deux rouleaux de joncs, recouverts d'une peau très-mince et ornés de peintures variées. Lorsqu'une Indienne veut seulement se promener, elle ne met sur son cheval qu'un morceau de cuir sur lequel elle s'assied.

Elle a un étrier des plus singuliers et pour lequel elle épuise tout le luxe que lui permet sa position. Cet étrier, nommé kéka-kénohué , est commun à toutes les Indiennes des parties australes des Pampas ; il consiste en une forte pièce de tissu de laine, ornée de couleurs vives, et large de trois à six pouces, dont les deux extrémités, réunies ensemble et fixées par le tissu même, viennent se séparer ensuite pour former des franges en dehors de leur jonction. Il est passé au cou du cheval et pend sur sa poitrine; quand l'Indienne veut monter, elle y pose un pied, tout en saisissant une poignée de crin au garrot, et se trouve ainsi, d'un saut, sur le dos de sa monture, où elle reste comme encaissée entre les deux bourrelets, les genoux très-élevés et les jambes pendantes en avant;

PATAGOME, TRR[\E-DU-Fi:U ET ILES IMALOUINES.

position des plus gênantes, mais qui ne l'empêche pas de i^aloper aussi vite que les hommes. Souvent dans ces promenades elle se couvre de son chapeau de voyage, ressemblant h un très-large plat renversé, formé déjeunes pousses de saule et de laine artistement croisées , et qu'elle orne quelquefois de plaques d'argent ou de cuivre; ce chapeau singulier nonmié joa^ presque toujours réservé pour les voyages, est fixé derrière la tête par deux petits lils attachés aux cheveux et par une mentonnière qui passe sous la gorge (*). »

La polygamie n'est pas en usage parmi les Patagons comme chez lesAraucans. Le mari n'abandonne jamais sa femme légitime; un homme ne peut même quitter une concubine que quand il n'en a pas d'enfants. Si, dans une guerre, il fait des captives , elles deviennent les domestiques et non les rivales de sa femme. Les maris sont excessivement jaloux , et punissent très-sévèrement la moindre inlidélité.

Mais , jusqu'au mariage , les fenmies jouissent d'une liberté entière.

Les Patagones sont d'une chasteté remarquable; elles ne vont jamais nues, même avant Tage nubile.

« Pour satisfaire à un usage commun aux Patagons, aux Araucans et aux Puelches, dit le savant naturaliste qui a répandu tant de lumière sur ces contrées, dès qu'une jeune fille s'aperçoit des premiers indices de sa nubilité , elle en prévient sa înère ou sa plus proche parente ; celle-ci en avertit le chef de la famille , qui choisit inmiédiatement sa jument la plus grasse, afin d'en régaler ses amis. La jeune fille est placée au fond d'un toldo (tente) nommé puéténuca ^ séparé des autres et décoré à cet effet; là, sur une espèce d'autel , elle reçoit les visites successives de tous les Indiens et Indiennes de la tolderia, qui viennent la féliciter d'être femme et recevoir d'elle un morceau de la jument proportionné à leur rang ou à leur degré de parenté. Aussitôt que tous les visiteurs sont venus, et que personne

(*) D'Orbigny.

n'ignore dans la tribu que la jeune Indiemie est nubile, on l'assied sur une mantedelainequesamèreprendpardevant, sa plus proche parente par derrière, et, ainsi soulevée, on la promène, tandisqu'une vieille fennne remplissant les fonctions de devin ou de prêtre , marche en tête en chantant, sans doute pour conjurer le malin esprit. Ce cortège s'achemine lentement vers un lac voisin, sans que personne le suive; la prêtresse entre la première dans l'eau, prend un peu d'eau et la jette en l'air, en parlant longtemps, sans doute afin de prier le dieu du mal de protéger la jeune Indienne dans sa nouvelle position. Les autres femmes entrent aussi au sein de la lagune ; la conjuration terminée, elles y plongent la jeune fille à trois reprises différentes, l'essuient bien , étendent quelques pièces de tissus à terre sur la rive, l'y couchcntg,en la couvrant de ce qu'elles ont de meilleur; puis, plus tard, lorsque la prêtresse a terminé et recommencé ses prières, la néophyte revient vers la tolderia, où, dès lors, elle doitjouerun rôle. «Cette coutume estgénérale parmi les peuples de l'Amérique méridionale, seulement , les cérémonies diffèrent suivant les pays. « Les Guarayos, par exemple, la signalent en imprimant de profondes cicatrices sur la poitrine de la patiente. LesYuracarès du pied oriental des andes de Cochabamba, plus insensibles aux maux physiques, non-seulement lui couvrent les bras de blessures, mais encore s'en font à eux-mêmes et à tous les membres de la famille. Les animaux domestiques ne sont pas exemptsde sanglants stigmates, etainsi la fête, qui a lieu ordinairement à la suite de jeûnes, se passe en libations et se termine par cette scène barbare. »

« Lors du mariage, le prétendant est obligé de faire des cadeaux aux parents de la future , qui souvent même fixent le prix qu'ils veulent de leur fille; et, s'il n'est pas au-dessus de la fortune de l'Indien , tout s'arrange facilement ; bien entendu qu'il n'est pas question de la conduite passée de la future : comme il est reconnu qu'elle

L'UNIVERS

est maîtresse de sa personne, on ne s'occupe nullement de ce qu'elle a fait, n'étant obligée d'être fidèle qu'à son mari. Dès que les parties sont d'accord, la mère de la future et ses amis construisent le toldo de mariage que doit occuper le nouveau ménage; on y renferme les deux époux, puis tous les devins et parentes se réunissent autour. Les devins commencent par donner des conseils au mari , sur la conduite qu'il doit tenir avec sa femme, sur ses devoirs, puis en font autant à celle-ci , en lui prêchant surtout la sotimission. Une fois que tous les conseils sont donnés, les devins avec les parentes chantent et dansent autour de la tente, tout en exécutant une musique diabolique avec de grandes calebasses, ou en soufflant dans de grandes coquilles. Les hommes, dans cet intervalle, allument un grand feu et font rôtir de la viande, dont ils offrent de temps en temps quelques petits morceaux aux époux, en leur faisant encore de nouvelles recommandations. La nuit se passe ainsi , et , le lendemain matin, ils ne sont considérés comme délinitivement mariés que lorsque tous les habitants de la toldéria les ont visités au lit. Aussitôt après, la nouvelle épouse aime à se parer de tout ce qu'elle a reçu de plus précieux de son mari : ainsi'elle prend ses énormes boucles d'oreilles , et la plus grande jouissancequ'elle puisse éprouver, c'est si son mari, à l'exemple des Aucas, hii a donné un bonnet fait de perles de verre de couleur, enfilées dans des tendons d'autruche et réunies par mailles, comme des filets. Les bijoux consistent en verroteries; si elle a un cheval , elle le selle , l'orne de tout ce qu'elle possède, et va ainsi se promener, étalant toutes ses richesses aux yeux de ses voisins.

« Lorsqu'une femme s'échappe de la tente de son mari , pour aller retrouver un amant aimé et vivre avec lui , l'époux, s'il est d'un rang supérieur ou s'il a des amis plus puissants que le ravisseur, se fait rendre sa femme; mais si , au contraire , celui - ci est dans une position plus élevée, le mari

doit patiemment se voir enlever sa compagne sans se plaindre. Le plus souvent les intéressés entrent en composition , et s'arrangent moyennant quelques cadeaux. »

Les femmes font tout, excepté la chasse et la guerre; leurs occupations sont multipliées et leur condition est très-dure, même pendant leur grossesse. Lorsqu'elles accouchent, a peine leur accorde-t-on deux ou trois jours de repos. Une devineresse leur sert de sage-femme, et la naissance de l'enfant est quelquefois célébrée par des chants, des danses et des ^festins; souvent même des conjurations contre le mauvais esprit ont lieu dans ces circonstances. Les Patagons aiment leurs enfants jusqu'à l'adoration : ils sont pour eux d'une faiblesse si extraordinaire, qu'on a vu des tribus, sur le simple vouloir d'un enfant, abandonner un parage, ou y séjourner plus qu'elles ne devaient le faire.

S'il est un fait digne de remarque, c'est l'unanimité des peuples pour rendre hommage à la mémoire des morts.

Le sauvage l'emporte même ici sur l'homme civilisé : il s'occupe du mort, rien que du mort; pour lui seul la tombe et les cérémonies funèbres, pour lui seul l'énergique expression d'une douleur véritable. Il ne comprend pas le faste du désespoir, et ne concevrait pas davantage le despotisme de ce que nous appelons les convenances.

« Les Patagons conservent longtemps la mémoire de ceux qu'ils ont aimés, et souvent on les entend se lamenter et retracer les vertus et les bonnes qualités du défunt. Dès qu'un chef de famille meurt, les amis se peignent denoiret viennent successivement consoler sa veuve et ses enfants. Le corps du défunt est immédiatement dépouillé de ses vêtements par les parents; puis, tandis qu'il est encore chaud , on lui place les jambes de manière à lui mettre les genoux au menton, les talons à la partie inférieure du tronc, et on lui croise les bras sur les jambes. Aussitôt après, une partie de ce qui lui a appartenu est bri\lé en signe de deuil. Sa demeure est anéantie ; sa femme

PATAGOMIE

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PATAGONIK, TERllE-DU-FEU ET ILES MALOUIJNES.

et ses enfants sont dépouillés de tout ce qui ne leur est pas propre; et la veuve, sans asile, souvent presque nue, attend, aux environs, que quelques parents viennent lui donner des vêtements. Elle se barbouille de suite la ligure de noir, se coupe les cheveux de devant, peigne les autres qu'elle laisse tomber sur les épaules , et se renferme dans une vieille tente, d'où, pendant une année, elle ne sort pas, gardant des habits lugubres, la figure teinte en noir, sans pouvoir se la laver qu'une année après, et astreinte dans cet intervalle à la conduite la plus austère. La moindre infraction a cet usage serait, pour la mémoire du défunt, un affront que les siens auraient le droit de punir par la mort de la coupable et de son complice.

« Lorsque le corps du défunt est ainsi ployé, que sa tente est brûlée, ses proches immolent à ses mânes tous les animaux qui lui ont appartenu :

SCS bestiaux sont tués dans la campagne , ainsi que ses chevaux , et aucun Indien ne mange de leur chair; ses chiens même, fidèles compagnons de sa chasse, sont aussi égorgés ; on ne réserve que son meilleur cheval , destiné à porter son corps jusqu'à la sépulture, avec ses armes et ses bijoux, qui doivent être ensevelis avec lui. Ses fils ou ses neveux l'accompagnent jusqu'à sa dernière demeure ; ils marchent au loin dans la campagne, surtout lorsqu'il y a aux environs une nation différente de la leur , ou des chrétiens, afin de ne pas être aperçus d'eux. Dès qu'ils se croient seuls' et assez éloignés pour ne pas être dépistés, ils creusent une fosse circulaire, de deux pieds de diamètre tout au plus, et assez profonde pour que le corps, déposé assis, puisse avoir quelques pieds de terre sur la tête (*). Ils

(*) M. d'Orbigny contredit ici l'opinion de Falkner (Description des terres magellaniques), qui dit que les Palagons et les Auciis font des squelettes du corps de leurs morts, et qu'ils les transportent au loin. La coutume dont parle M. d'Orbigny paraît être commune à la fribu des Moluclies. Tou-

enterrent avec lui ses armes, ses éperons d'argent, ses meilleurs vêtements, afin qu'il les retrouve dans l'autre vie, le recouvrent de terre , et inmiolent ensmte le coursier sur sa tombe, afin qu'il l'ait lorsqu'il voudra s'en servir; puis ils reviennent tristement, en faisant de grands détours, pour ne pas indiquer où ils sont allés. Ces précautions sont des plus nécessaires, car si dans la même tolderia un Indien n'était pas assez hardi pour aller profaner la tombe de son frère, de son ami , les autres tribus , toujours peu scrupuleuses sur ce point, et surtout les chrétiens qui peuvent se trouver parmi elles ou aux environs, ne manqueraient pas de rechercher ces tombes, afin d'en enlever les vêtements et les ornements d'argent qu'on y place; violence qui souvent , entre les nations , amène des rixes et des haines mortelles. Comme tous les troupeaux, tous les chevaux sont au chef de la famille , lorsqu'une Indienne meurt avant son mari, on ne peut anéantir que ce qui lui appartient en propre, ce qui se réduit à des habits et à quelques ornements, en y joignant ce qu'on met avec elle dans la tombe. On fait, au reste, absolument la même cérémonie ; mais le veuf ni les enfants ne portent aucun deuil extérieur, et le premier peut se remarier immédiatement, si bon lui semble. »

Patagons du Sud. M. d'Orbigny n'ayant visité que le nord et le nordest de la Patagonie, et ses observations ayant porté plus particulièrement sur l'espace compris entre les quarantième et quarante - deuzième degrés de latitude sud, nous croyons devoir, afin de rendre notre travail plus complet, rassembler les renseignements que nous fournissent Wallis et Parker King sur les naturels de l'extrémité méridionale.

La taille des Patagons du Sud ou

tefois les voyageurs ajoutent que , parmi les Moliiches , une femme âgée est chargée d'ouvrir chaque année le caveau, et non pas la fosse où a été déposé le corps, de nettoyer et d'habiller celui-ci.

28 L'UNIVERS

Inaken paraît être la même que On voit qu'il n'y a pas grande difceile (les indigènes du Nord. Ceux férence, quant au physique, entre les que le capitaine King vit à la baie naturels du Sud et ceux de la partie Grégoire avaient de cinq à six pieds septentrionale. Le trait caractéristique anglais; la largeur de leurs épaules des premiers est la ténuité des memet la longueur de leur buste leur bres inférieurs, donnaient au premier coup d'œil l'ap- Les toldos des Inaken sont de parence d'une race vraiment gigan- forme rectangulaire : ils ont dix ou tesque; mais, quand leurs manteaux douze pieds de long, dix de large, de fourrure s'entr'ouvraient, on s'aper- septde haut sur le devant, et six seucevait que la partie inférieure de leur lement sur le derrière. Le plan de ces corps n'était nullement en harmonie sales demeures est formé par des peravec les proportions de la partie su- ches fixées dans le sol, et fourchues à périeure. Leurs cuisses et leurs jam- leur extrémité supérieure pour soutebes étaient courtes et grêles C) ; c'est à nir les chevrons qui supportent le cette conformation qu'ils doivent de toit. Le toido est couvert de peaux si paraître à cheval beaucoup plus grands bien cousues les unes aux autres , qu'ils ne le sont réellement. qu'elles sont presque impénétrables à King mesura la tête et les épaules la pluie et au vent. Les pieux et les d'un Patagon , et voici le résultat de chevrons ne se trouvant pas faci lèses observations: ment, les naturels les emportent et Du sommet du crâne à l'extrémité '^^ ^^''^('^^"^ ^P^^^ eux dans toutes leurs

supérieure des yeux 4 po- excursions. Quand ils ont atteint le

Au bout du nez 6 heu de leur bivouac et choisi I endroit

A la bouche .....'...".'.'*. 7 le moins exposé au vent, ils creusent

Au menton 9 ^^^ trous avec une barre de fer ou un

Largeur de là Vête VnVre'lês morceau de bois pointu , et y plantent

^ç^^j^J y j/2 les pieux. Comme tout {ensemble et

Largeur' des 'épaulVs! *.**.;; 18 1/2 '^toiture sont faits d'avance la hutte ^ ,, . .est achevée en très -peu d instants.

« La tête d un autre Patagon, ajoute l^ ^^^^entre du toldo est occupé par le capitaine King, était longue et apla- i^ foyer. On a observé que les Patie au sommet, le front large et élevé, tarons du Nord ne regardent jamais couvert de cheveux jusqu'à la dis- j^Vais le feu comme les Européens, tance d'un pouce et demi de 1 arcade „^ajs „u'iis luj tournent le dos, aliti sourcihere, qui était presque entière- jg ^^^^^^^^ ^oir ce qui se passe autour ment nue. Les yeux étaient petits, le (j'e^x. Les vovageurs qui ont été nez aplati, la bouche tres-fendue, les ^jj rapport avec les habitants de la lèvres épaisses, le cou court, les epau- partie Sud , ont attribué, au contraire, les très-larges, les bras peu muscu- non-seulement à la fumée, mais encore eux, ainsi que les cmsses et les jam- ^ ,3 ^^^.^ ^j^, fe^^ igs maladies d'yeux . bes. La poitrine était haute et bien presque générales parmi ces Indiens, développée. La taille de I Indien était ^^^^^ ^e prononcerons pas sur cette de près de six pieds. » question peu importante.

„ ,. ,. , . , , La polvi;amie est fréquente parmi

( ) M. d Orbigny dit n avoir pas observe j^^ p^tagons du Sud ; ils achètent les

cette disposition physique chez les Paiagons fermes très-ieunes. Ils donnent en

du Sud ; ce qui nous la.t conjecturer que , ^ ^^-^^ ^^^ cascabels ( pe-

les naturels qui se sont donnes a lui pour ^^ ^ 4.P \ 2 -4. ♦ j

des hommes de la partie méridionale , n'en ^ites SOnne es ), des vêtements OU des

étaient pas réellement. Le capitaine King chevaux. E les SOnt vetues, Comme les

et ses compagnons de voyage sont trop hommes, de peaux de guanaques. La

bons observateurs pour qu'on puisse ré- mante qu'elles se tont de la dépouille

voquer en doute l'exactitude de leur re- de cet animal est retenue par-devant

marque. au moyen d'une épinglette d'argent; .

PATAGONIE, TERRE-DU-FEU ET ILES MALOULNES

leurs cheveux sont disposés comme ceux (les Tndiennes du ^ord.

Les naturels du Sud enterrent leurs morts autrement que ceux du ^ord.

Ceci résulte de la des('ri|)tion suivante

Iue Parker King donne de la tombe *un enfant près de la baie Gréi^oire : « C'était un monceau coni(jue de branches sèches vi de broussailles, ayant dix pieds de haut et vin^t-cinq de circontérence, le tout entouré de bandes de cuir. Le sonmiet de la pyramide était couvert d'un morceau d'étoffe rouge, orné de clous de cuivre, et surmonté de deux bâtons supportant des drapeaux rouges et des sonnettes qui, agitées par le vent, ne cessaient de tinter. Un fossé de deux pieds de large et d'un pied de profondeur était creusé autour du tombeau , excepté à l'entrée qui avait été remplie de buissons. En face de cette entrée étaient étendues les peaux de deux chevaux, récemment tués , lesquelles étaient soutenues par quatre pieux. Les têtes des chevaux étaient ornées de clous de cuivre, semblables à ceux du sommet de la pyramide. Enfin , en dehors du fossé on voyait six bâtons portant chacun deux petits drapeaux l'un au-dessus de l'autre. »

En faisant même la part de l'influence des mœurs espagnoles sur celles des indigènes de la baie Grégoire, parmi lesquels il s'en trouve qui viennent des Pampas , il n'en est pas moins constant, d'après cette curieuse description, que les Patagons méridionaux ne se bornent pas à inhumer leurs morts dans des fosses circulaires. Peut-être celte différence tient-elle à ce que les tribus du IMidi n'ayant rien à craindre des Aucas et des chrétiens, elles peuvent marquer par des monuments grossiers la place oii reposent les objets de leur affection.

Les Patagons du Sud, qui n'ont pas encore appris à leurs dépens combien le voisinage des Européens est dangereux, sont plus affables et plus familiers que ceux des autres parties du pays. Ceux qui habitent les bords du détroit de Magellan accueillent les étrangers avec cordialité; mais, lorsqu'ils

sont en nombre, ils imposent aux visiteurs un large tribut de tabac, de pain, de fusils, de poudre, de balles et d'autres articles dont ils raffbllent. On raconte que l'équipage d'un shooner de connnerce anglais ayant abordé à la baie Grégoire, en 1834, refusa aux Patagons les objets qu'ils désiraient. Le capitaine eut la mah'ncontreuse idée d'aller à terre ; aussitôt les indigènes se saisirent de sa personne, et le retinrent prisonnier jusqu'à ce que le contingent de pain et de tabac lût livré.

La confiance et la familiarité ne sont pas le seul trait caractéristique des Patagons méridionaux ; il en est un autre qui ne doit pas être passé sous silence : c'est l'espèce d'indifférence et d'apathie qu'ils témoignent dans toutes les circonstances où la curiosité instinctive des hommes du Nord serait vivement excitée. Le capitaine Wallis raconte que, lors de son voyage au détroit de IMagellan, il fit amener plusieurs Indiens à son bord, et ne put parvenir à éveiller chez eux le moindre sentiment de surprise : « Je les menai dans toutes les parties du vaisseau , dit-il; ils ne regardèrent avec attention que les animaux vivants que nous avions à bord. Ils examinaient avec assez de curiosité les cochons et les moiitons, et s'amusèrent infiniment à voir les poules de Guinée et les dindons.

Ils ne parurent désirer de tout ce qu'ils voyaient que nos vêtements, et un vieillard fut le seul d'entre eux qui en demanda. Nous leur offrîmes des feuilles de tabac roulées ; ils en fumèrent un peu, mais ne parurent pas y prendre plaisir. Je leur donnai du bœuf, du porc, du biscuit et d'autres provisions du vaisseau; ils mangèrent indistinctement de tout ce qu'on leur offrit, mais ils ne voulurent boire que de l'eau. Je leur montrai les canons; ils ne témoignèrent pasavoir connaissance de leur usage. Je fis mettre les soldats de marine sous les armes et leur fis exécuter une partie de l'exercice : à la première décharge de mousqueterie, nos Américains furent frappés d'étonnement et de terreur; mais voyant

L'UNIVERS

que nos gens étaient de bonne humeur et qu'ils n'avaient d'ailleurs reçu aucun mal, ils reprirent bientôt leur gaieté, et entendirent sans grande émotion une deuxième , puis une troisième décharge. »

Mais quittons les détails, pour rentrer dans les généralités communes aux tribus des deux régions.

Croyances religieuses. Superstitions. On trouve chez les Patagons, en fait de culte et de notions religieuses, les disparates les plus étranges. Ils croient à l'immortalité de l'âme, et, comme les anciens peuples du nord de l'Europe et ceux qui couvrent encore une grande partie de l'Asie, ils se figurent un paradis matériel, une autre vie matérielle, une autre terre enfin où les suivront les mêmes passions et les mêmes besoins. Comme ces peuples, ils ensevelissent avec le mort, ainsi que nous l'avons dit , tout ce qui pourra lui être utile dans cet autre monde et l'y mettre en position d'y faire meilleure figure; ils adorent en définitive un seul être qui, sous le nom d'Jchekenat-Kanet, est tour à tour pour eux le génie du bien et le génie du mal, et qu'à ces divers titres, ils conjurent ou consultent; ils paraissent avoir de lui une si haute idée, qu'ils ne le représentent sous aucune forme et sourient de pitié à la vue des objets de notre culte. Cependant, chose bizarre, ils ont aussi leur fétichisme : qu'ils rencontrent un obstacle, et ils lui adressent leurs supplications; qu'ils aperçoivent quelque accident physique, et il devient pour eux l'objet de manifestations religieuses qui constituent un véritable culte. M. d'Orbigny en cite un exemple singulier :

« S'ils voyagent, dit-il, et que, passant près d'une rivière, ils aperçoivent quelques gros morceaux de bois emportés par les eaux, ils les prennent pour des divinités malfaisantes, ils s'arrêtent pour les conjurer et leur parlent à haute voix. Si le hasard fait que ces troncs, transportés dans un remous de la rivière, semblent entraînés moins rapidement et tournoient sur eux-mêmes, les Indiens croient qu'ils s'arrêtent pour

les écouter; alors ils promettent beaucoup pour se les rendre favorables , remplissant ensuite scrupuleusement leurs promesses. Leurs armes, leurs objets les plus précieux sont, pour ce même motif, jetés dans l'eau , et même, dans les grandes occasions, ils y précipitentjusqu'à des chevaux attachés ensemble par les pieds, se croyant ainsi plus à l'abri des événements. » D'un autre côté, observe le même écrivain, ce sont les seuls sacrifices qu'ils pratiquent; et tandis que des peuples plus avancés qu'eux sur d'autres points immolent leurs semblables à leur barbare divinité, et que d'autres peuples, reconnus pour leur civilisation, faisaient couler à flots sur les autels de leurs innombrables idoles le sang des plus utiles animaux, le Patagon, encore à demi sauvage , réserve pour de rares et importantes occasions la mort de quelques chevaux.

Les Patagons sont, comme tous les naturels des terres australes, fort superstitieux et enclins à la magie. Les vieilles femmes , les sorcières , prophétesses ou devineresses , que nous avons déjà vues à l'œuvre dans la cérémonie par laquelle on célèbre la nubilité des iîlles , sont les ministres principaux de leur culte, et elles accroissent leur importance en joignant à ces fonctions sacrées Celle de médecin. Ce sont elles qui invoquent Achekenat- Kanet lorsque la famille, assise en rond, croit devoir fléchir sa colère ou le remercier de ses bienfaits. Les paroles qui leur échappent lorsque, à la fin de la cérémonie , elles sont parvenues au plus haut degré d'exaltation , sont avidement recueillies par les assistants et considérées comme des oracles infaillibles. IMais leur plus beau triomphe a lieu, sans contredit, :

lorsqu'elles exercent, à leur manière, les fonctions de médecin. « Un malade souffrait d'une forte fièvre due à l'imprudence avec laquelle il s'était jeté tout en sueur dans l'eau de la rivière qui est des plus froides ; il était étendu dans son toldo. La vieille Indienne devineresse qui le soignait, le fit mettre le ventre contre terre et se

PATAGONIE, ÏERRE-DU-FEU ET ILES MALOUINES

|hit à le sucer sur la nuque; puis , en ijaisant beaucoup de contorsions , elle frappa de grands coups sous le nenton et sur la poitrine , appebnt le géin'e du mal , et le priant d'en ortir. Puis elle suça successivenent les épaules et lès autres parlies du corps, en continuant le même nanége; retourna le malade, lui imirima sa succion sur le nombril , sur es bras , aux yeux , sur la bouche et u nez; mais elle insista davantage sur ette dernière partie et manifesta plus l'espérance d'obtenir ce qu'elle désiait. Tout à coup elle lit des grimaces '" iffreuses et parut souffrir elle-même ; iprès avoir recommencé trois fois son »pération , se frappant avec force, elle 'écria qu'elle tenait le mal et qu'elle (liait le montrer. En effet, après beauoup d'autres simagrées, elle fit sem- )l;nit de tirer de la bouche du patient m gros insecte du genre cerambix, ju'elle montra aux assistants comme 'emblème du démon qui possédait son ;orps. Souvent alors la jongleuse anloiice que le mal ne rentrera plus, et 3lle fait disparaître l'animal quelconque ju'elle est supposée avoir fait sortir du l'orps de l'Indien; ou bien elle chante le nouveau, lui place l'insecte sur la bouche, sur les yeux , sur le nez, et, après avoir changé la nature de l'esprit malfaisant et l'avoir rendu bon , elle le fait rentrer dans le corps souffrant. » Cette docilité du patient et des assistants surprendra moins quand on saura que telle est la confiance des Indiens dans le pouvoir de ces sorcières , que lorsque, par extraordinaire, ils coupent leurs cheveux, ils ont grand soin de les jeter au feu ou à la rivière, de crainte qu'une vieille femme, en s'en emparant, ne les fasse mourir, soit en leur jetant un sort, soit en leur faisant jaillir tout le sang par les pores. Quant au mal représenté par un insecte , les Patagons partagent avec des peuples beaucoup plus civilisés qu'eux l'erreur qui personnifie le bien et le mal; seulement ils la poussent dans sa dernière conséquence. Sont-ils en marche et se sentent-ils fatigués , ils accusent un malin génie de s'être

glissé dans leur corps pour les empêcher d'avancer, et s'ils n'ont pas sous la main quelque sorcière pour l'évoquer, ils se tailladent les membres et les épaules, afin que le démon s'en aille avec leur sang. Cette superstition paraît être surtout très-répandue chez les Araucans.

« La crainte des contagions rend souvent les Patagons, ainsi que les autres nations australes, des plus inhumains; mais ne sont-ils pas excusables, après avoir vu la moitié des leurs emportés par la petite vérole, par suite de leurs relations avec les blancs.? Ils regardent cette maladie, apportée d'Europe, comme un effet particulier du malin esprit, qui passe successivement d'un corps à un autre ; aussi , dès qu'ils craignent une épidémie , et qu'un membre d'une de leurs familles leur fait soupçonner qu'il en est atteint, de suite tou°s s'éloignent de la tente, ne laissant au malade qu'un peu de viande cuite et de l'eau; puis ils vont s'établir au loin. Si un second individu meurt, et que d'autres soient immédiatement atteints des mêmes symptômes, dès lors, plus de doute. La tribu entière abandonne le lieu et les malades, leur laissant le faible secours que nous venons d'indiquer; et afin que le mal ne l'accompagne pas, les Indiens s'en vont en donnant dans l'air, de distance en distance, de grands coups de leurs armes tranchantes, dans le but de couper le fil du mal et d'ôter toute communication avec lui, jetant, en même temps, de l'eau dans l'espace, pour conjurer le dieu du mal. Une fois arrivés à quelques journées démarche, assez loin pour ne plus craindre la maladie, ils placent encore, par le même motif, tous leurs instruments tranchants dans la direction du lieu qu'ils ont abandonné. Si, dans ce nouveau séjour, quelques maladies viennent à se déclarer, ils fuient de nouveau avec les mêmes démonstrations superstitieuses, semant ainsi leurs malades sur tous les points où ils s'arrêtent. Leur fuite cependant n'est jamais assez précipitée pour qu'ils en viennent aux mêmes extrémités que les Mahas

L'UNIVERS

des plaines du Missouri, qui abandonnent le lieu où vivaient leurs ancêtres, et, dans leur terreur, brûlent leurs cabanes et tuent leurs enfants.

On sent combien peu de malades doivent écbapper; car si une crise heureuse sauve ceux qui sont ainsi délaissés, ils consomment, dans les premiers jours de convalescence, tout ce qu'ils ont de provisions , et meurent ensuite de faim ou de misère ; seuls, à pied , ils sont au milieu du désert , sans force, sans secours, sans espoir de regagner jamais l'habitation des leurs, souvent éloignée de plus de cent lieues , surtout lorsqu'il y a eu plusieurs fuites successives. Se figure-t-on quelles doivent être les angoisses du malheureux revenu à la vie, n'ayant autour de lui que le spectacle de cadavres dévorés par des milliers d'oiseaux, qui déchirent aussi par morceaux les chairs de ses frères pendant leur léthargie? Il craint de se livrer au sommeil, car il pourrait devenir aussi la victime des monstres ailés , même avant sa mort. »

On a vu que, malgré leur dédain pour les objets d'un culte quelconque, les Patagons révèrent certains fétiches et font des sacrifices à leur divinité. Ce n'est pas la seule contradiction que présente l'ensemble de leurs croyances ; il en est même une qui mérite d'être signalée : ils personnifient, de concert avec les nations voisines, leur dieu Achekenat-Kanet dans un arbre isolé nommé par les Puelches gualichu, et qui est connu dans tout le pays sous cette dénomination. « Ce méchant dieu est tout simplement un arbre rabougri qui, s'il avait crû dans un bois, n'aurait pas attiré l'attention, tandis que, perdu au milieu de plaines immenses, il anime cette étendue et sert au voyageur. Il est haut de vingt à trente pieds, tout tortueux, tout épineux, formant une coupe large et arrondie; son tronc est gros et noueux, à moitié vermoulu par le nombre des années, et le centre en est creux ; il appartient aux nombreuses espèces d'acacias épineux qui donnent une gousse dont la pulpe est sucrée, et que les habitants

confondent toutes sous le nom commun d'ak/arrobo. Ce qu'il y a de singulier, c'est de trouver cet arbre seul au sein des déserts, comme jeté |)ar la nature pour en interrompre la monotonie.

Remarqué par les peuples voyageurs de ces contrées, il a dû les étonner et leur paraître une merveille, ce qui a peut-être contribué au culte dont il est l'objet. Les branches de Talgarrobo sacré sont couvertes des offrandes des sauvages; on y voit suspendus là une mante, ici un poncho; plus loin, des rubans de laine, des (ils de couleur, et de toutes parts des vêtements plus ou moms altérés par le temps, et dont l'ensemble n'offre pas l'aspect d'un autel, mais bien plutôt celui d'une triste friperie déchirée par les vents.

Aucun Indien ne passe sans y laisser quelque chose; celui qui n"a rien se contente d'offrir du crin de son cheval, qu'il attache à une branche. Le tronc caverneux de l'arbre sert de dépôt aux présents des hommes et des femmes : du tabac, du papier pour faire des cigares, des verroteries: on y trouve même quelquefois des pièces de monnaie. Ce qui atteste encore plus que tout le reste le culte des sauvages, c'est le grand nombre de squelettes de chevaux égorgés en Ihonneur du génie du lieu, l'offrande la plus précieuse qu'un Indien puisse lui faire, et celle qui doit être la plus efficace; aussi les chevaux ne sont-ils sacrifiés qu'à l'arbre du gualichu et aux ri\ières, que l'on révère et que l'on redoute également, parce qu'on est obligé de les passer continuellement , tt de braver à la fois et leur courant et leur profondeur (*). »

On s'étonnera peut-être que ces absurdes croyances et ces pratiques plus absurdes encore n'aient pas disparu au contact du christianisme, qui a pris possession d'une si grande partie du nouveau monde. C'est là un des faits les plus caractéristiques de certaines races australes. Jamais un Patagon, un Puelche ni un Araucan n'a voulu embrasser la religion catholique. Ils

*^ D'Orbigny.

PAÏAGONIE, TERRE-DU-FEU ET ILES MALOUIISES. 3S

ont toujours résisté aux pieux efforts des iiiissionnaires, et sont restés invariablement fidèles à leurs divinités.

Ce qu'ils étaient autrefois sous le rapport des eroyanees et de la superstition , ils le sont eneore aujourd'hui . et ne paraissent pas le moins du monde disposés à aeciieillir d'autres idées et d'autres principes. C'est donc dans ces contrées éloignées qu'il faut aller étudier V homme américain proprement dit; c'est là qu'il existe dans toute la virginité de ses traditions et de son ancien type; c'est là que le philosophe et le physiologiste peuvent trouver le point de départ qui leur manque pour leurs spéculations sur l'anthropologie.

Il n'en est pas ainsi dans l'Amérique du Nord; car on sait que l'Indien de cet hémisphère a complètement perdu sa physionomie première, et s'est européanisé sous l'influence de la religion du Christ. Les Hurons, les Algonquins, les Chactaws, tant d'autres peuples septentrionaux si misérablement décimés depuis un siècle, ont-ils gagné à cette modification profonde de leur caractère et de leurs mœurs nationales? Qui oserait l'afQrmer? L'introduction du christianisme dans le nouveau monde n'a-t-elle pas co'incidé avec l'importation des fléaux physiques et moraux les plus funestes à l'espèce humaine? Parcourez les villages indiens du Canada, et vous verrez ce qui reste des peuplades nombreuses qui habitaient autrefois ce pays; entrez dans les cabanes où la parole des progateurs de la foi catholique a pénétré, et vous verrez à quel état de dégradation et de misère sont aujourd'hui réduits ces hommes qui étonnaient les premiers voyageurs par leur intelligence et leur intrépidité chevaleresque.

Oui, l'initiation de l'Amérique à la civilisation a élé et est encore bien douloureuse; il en a été à peu près de même d'une partie de l'Europe; seulement l'Amérique s'est révélée à l'ancien monde à une époque où il ne pouvait plus y avoir égalité dans la lutte qui devait s'établir entre les deux colosses, c'est-à-dire, au moment où l'homme policé pouvait corrompre et

opprimer l'homme primitif sans résistance de la [)art de celui-ci. I/Europe chrétienne a abusé de sa supériorité; et certes, au |)oint de vue de la morale sociale, son plus grand crime aura été d'avoir démoralise et dépeuplé tout un monde nouveau que la Providence livrait à sa domination et à ses enseignements. Les Patagons et leurs voisins des Pampas et du Chili ont été favorisés par la nature des contrées qu'ils habitent; et c'est grâce peut-être à leur éloignement instinctif pour des croyances nouvelles, qu'ils doivent de pouvoir encore fouler en paix le sol où reposent les cendres de leurs pères.

La cosmogonie des Patagons, si elle n'offre pas une grande variété de faits et ne prouve pas de leur part de grands frais d'imagination, a du moins le mérite de la simplicité. Dieu, disentils , alors génie bienfaisant , créa les hommes sous terre et leur donna leurs armes. Ils expliquent encore, d'une façon assez originale, l'apparition sur le continent de di verses es[)èces d'animaux qui y étaient inconnus avant l'arrivée des Européens. Ils supposent qu'après la création de l'homme, les animaux sortirent tous de la même caverne, mais que dès que le taureau se présenta à la porte ,' il effraya tellement les hommes avec ses cornes , qu'ils la fermèrent précipitamment et la condamnèrent en entassant des pierres énormes au-devant. Mais ils ajoutent que les Espagnols, en arrivant à leur tour , laissèrent cette malheureuse porte ouverte, et qu'alors parurent le taureau, le cheval et tous les animaux qui y étaient restés enfermés jusqu'alors. Cette fable, il faut en convenir, n'est pas plus merveilleuse que celle de l'arche de Noé.

Génie national , langue. INIalgré les assertions tranchantes de Pauw et de quelques anciens auteurs espagnols, il est certain que les Patagons ne manquent pas d'intelligence, et que leur génie national mérite d'être pris en considération. Nous avons dit qu'ils n'attaquent jamais leurs ennemis sans que le cacique ait harangué ses guerriers. Ces dis-

Z'' Livraison. (Patagonie, Terre-du-feu et îles Malouines.) 3

L'UNIVEBS.

cours sont toujours empreints d'un caractère d'énergie très-remarquable , et ne le cèdent pas à ceux que Cooper met dans la bouche de ses sauvages du INord. Les Patagons font aussi preuve d'éloquence dans leurs entrevues avec les Espagnols ou avec les chefs des tribus voisines; ils ont surtout à un degré incomparable le talent de parler très-longtemps, sans hésiter et sans sortir du sujet de la conversation ; talent que possèdent, du reste, aussi les Araucans. Ce qui distingue leur génie national, c'est une tendance à donner plus d'énergie à ce qu'ils disent , par l'emploi fréquent de la comparaison; cette tournure d'esprit les rapproche des peuples orientaux, qui, comme on sait, font consister la poésie dans l'usage exagéré de la métaphore. Ainsi, M. d'Orbigny a entendu un Indien dire au sujet d'une femme acariâtre, qu'elle était mec/mnfecomme du piment; un autre lui raconta , un jour, qu'il avait bu long comme un lazo (*). Ils représentent la force par une charrette avec son attelage , et le courage par un cœur de taureau. Pour exprimer que quelqu'un des leurs a eu peur devant l'ennemi , ils disent volontiers que ses éperons ont tremblé. Ce penchant à l'image et à l'exagération n'exclut pas chez eux la rectitude d'esprit et la concision dans la manifestation verbale de leurs pensées; ils ont, par exemple , deux expressions parfaitement justes pour designer la fausseté en paroles et la fausseté en actions : celui qu'ils accusent de la première est V homme à deux langues, et l'autre est Y homme à deux cœurs; pour faire entendre que, dans une certaine circonstance , les caciques avaient agi en toute franchise et de bonne foi , un indigène disait : « Les caciques n'ont pas deux cœurs; ils n'en ont qu'un, pas davantage. » Tout cela indique à la fois chez ces Indiens une grande logique et un instinct poétique incontestable.

L'habitude de la chasse et la néces-

(*) Celle arme de chasse est , eu effet , leur plus grande mesure de longueur.

site de se diriger, pendant leurs longues excursions , d'après le soleil et les étoiles , firent naître parmi les naturels de ces contrées quelques idées astronomiques. Ici encore leur penchant a la poésie trouva à s'exercer : ils transformèrent la partie du firmament qui leur était connue en un immense tableau représentant la chasse de l'Indien.

« Ainsi la voie lactée ne fut pas pour eux le chemin parcouru par la chèvre Amalthée, mais celui du vieil Indien chassant l'autruche. Les trois rois furent les boules {tapolec) qu'il jetait à cet oiseau, dont les piecis sont la croix du Sud , tandis que les taches australes qui accompagnent la voie lactée ne sont à leurs yeux que des amas de plumes formés par le chasseur. « Ces allégories ingénieuses, qui valent bien les gracieuses fantaisies du polythéisme grec, n'ont pas détourné les indigènes du but pratique et utile de l'astronomie : c'est ainsi qu'ils ont adopté une division du temps très-rationnelle; ils ont partagé l'année en douze mois {kechnina)\ et tous les ans, au printemps, quand les plantes recommencent à pousser, ils rectiflent et règlent les jours supplémentaires.

Le manque absolu de renseignements nous empêche de donner une idée complète du système astronomique des sauvages de Patagonie ; iVous le regrettons d'autant plus que les connaissances de cette nature peuvent, bien plus que les croyances religieuses, servir de critérium à l'observateur pour apprécier les qualités intellectuelles d'un peuple et ses aptitudes caractéristiques. Quoi qu'il en soit, le peu que nous en avons dit suffit pour prouver ce que nous avons avancé, savoir, que les nations qui habitent l'extrémité sud du continent américain sont bien loin d'être dépourvues d'intelligence , et qu'en outre, leur génie national porte un cachet essentiellement poétique.

La langue patagone est beaucoup plus gutturale que celle des Auras, difficile à prononcer, et pleine de sons que nos lettres ne sauraient exprimer. Des observations récentes v si-

PATAGONIE , TRRRE-DU-FEU ET ILES MALOUINES

•gnalent une richesse et des combinaisons remarquables; nouvelle preuve de ce que [)lusieurs écrivains ont avancé au sujet des ressources et des nuances inlinies des langues américaines en générai.

L'idiome patagon est beaucoup plus riche en noms de nombre que certaines langues du même continent (*). Les indigènes peuvent compter jusqu'à cent mille. Il est vrai que leurs nombres cent et mille leur ont été transmis par les Puelches et les Araucans qui, euxmêmes, les tenaient des Tncas; mais cette quantité de désignations numériques n'en atteste pas moins la multiplicité des combinaisons de calcul auxquelles se livrent les Patagons.

Gouvei^nement. Le système politique des Patagons est des plus simples. La nation est gouvernée par un chef supérieur, désigné par le titre de caras-ken ^ et dont le pouvoir, trèscirconscrit, ne s'exerce qu'en temps de guerre. Il réunit alors tous les chefs subalternes et leur coiïimande. En temps de paix, on a pour \A beaucoup de respect, mais il n'a aucune espèce de droits personnels, de sorte que s'il ne pourvoit pas à ses besoins , aucun de ses prétendus sujets n'^n prmd souci.

A la guerre même, les avantages de sa position se bornent à une plus forte part du butin. Ce poste, si peu digne d'envie, n'est même pas héréditaire de droit : il faut que !e fils , pour succédera son père, ait fait preuve de courage et d'éloquence ; autrement la place est donnée à un autre, plus intrépide et plus capable.

Lois. Point de lois parmi ces peuples; partant, point de punition pour les coupables. Chacun vit à sa guise, et le plus voleur est le plus estimé comme étant le plus adroit.

Ne connaissant pas le partage du territoire entre les membres de leur société, les richesses ne peuvent être

(*) On peut citer en exemple la langue des Chiquiios qui n'a pas un seul nom de nombre, quoiqu'elle soit pailée par une des naiions les plus puissantes de l'Amérique australe.

chez eux que mobilières , et l'usage d'anéantir, à la mort de chacun, tout ce qui lui a appartenu dans ce monde, mettant les familles dans la continuelle nécessité de trouver de nouveaux moyens d'existence, il en résulte que la propriété, telle que nous l'entendons , n'existe point parmi les Patagons. Ceci explique à la fois leur opinion sur le vol et le peu de consistance de leur état social.

Histoire. Un coup d'œil rapide sur l'histoire des établissements formés par les Européens dans ces contrées reculées , terminera cette notice que nous nous sommes efforcé de rendre aussi complète que possible, eu égard aux limites qui nous étaient tracées.

Seize ans après la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb, Juan Diaz de Solis et Vicente Yanez Pinzon reconnurent l'embouchure de la Plata, et Longèrent la côte vers le sud jusqu'au 40^ degré de latitude australe. En 1520, Magellan hiverna dans le port Saint-Julien, et emmena de force sur son bâtiment un Patagon (*).

Ce ne fut qu'en 1578 qu'une autre nation, les Anglais , foula le sol de ce pays, jusque-là exclusivement exploré par les navigateurs espagnols. Le capitaine Drake démentit pour la première fois les contes merveilleux répandus en Europe sur la taille et les habitudes des Patagons; mais l'erreur devait prévaloir longtemps encore.

Pour réhabiliter la fable inventée par ses compatriotes , Sarmiento {Histoire de la conquête des Moluques) représenta encore les habitants de ces contrées comme des géants de trois aunes de haut. Les fantastiques assertions d'Arginsola, historien du voyage de Sarmiento , décidèrent le gouvernement espagnol à tenter un établissement dans un pays où, sur la foi de quelques enthousiastes , on espérait trouver des villes considérables , des édifices magnifiques, et d'immenses richesses. Un assez grand nombre

(*) Voy. Pigafetta , qui a écrit la relation de ce voyage.

L'UNIVERS

d'individus furent en effet débarqués, en 1582, sur la partie est de la péninsule de Brunswick , à l'endroit qu'on appelle aujourd'hui Port'Famine. Ces aventuriers, pour commencer l'œuvre delà colonisation, à laquelle présidaient Sarmiento lui-même et uncertain Diego Flores, jetèrent les premiers fondements de la ville de Saint-Philippe. Ce fut alors qu'ils s'aperçurent que cette terre, dont leur chef s'était plu à faire un el Dorado, était ingrate et inhospitalière. Les vivres qu'ils avaient apportés furent bientôt épuisés, et le iroid commença à se faire sentir de la façon la plus cruelle. Sarmiento résolut d'aller chercher des provisions dans les colonies du Nord ; il s'embarqua , fit plusieurs fois naufrage et fut pris par les Anglais , qui le retinrent prisonnier. Pendant ce temps, les quatre cents malheureux colons qui attendaient son retour, mouraient de faim , de froid et sous le fer des indigènes. Réduits à vingt-cinq, ils prirent le parti de chercher par terre un lieu plus propice et où ils trouveraient de quoi soutenir leur misérable existence. Ils partirent , et le seul d'entre eux qui eût refusé de les suivre ne les vit pas reparaître. Ce dernier fut trouvé, en 1587, sur les ruines de la ville naissante, parle corsaire Cavendish, qui l'emmena captif. Dès lors, l'Espagne , quelque peu dégoûtée de ces expéditions hasardeuses , s'en tint à ses établissements de la Plata.

Durant plusieurs années, les Anglais visitèrent seuls les différents points du détroit de Magellan. Cavendish aborda plusieurs fois au port Désiré ; John Chidley jeta l'ancre en 1590 dans le Port-Famine, muettémoin du désastre de la colonie espagnole ; trois ans après, le vaisseau de Richard Hawkins sillonnait les eaux du port Saint-Julien. Bientôt les Hollandais, qui, eux aussi, aspiraient à l'empire des mers , parurent sur ces côtes encore si peu connues. Sébald de Weert, Simon de Cord, Olivier de Noort et Spielberg, s'engagèrent dans le terrible détroit , et visitèrent quelques localité? de ia Patagonie méridionale. A peine les

Espagnols osèrent-ils, en IGOl, entrer sur le territoire patagon en partant de Buenos-Ayres et en traversant les Pampas. Cette expédition , conduite par Hernandarias de Saavedra, fournit aux naturels une occasion de s'apercevoir que les Européens n'étaient pas invincibles, malgré leurs redoutables moyens de destruction. La troupe espagnole et son chef tombèrent entre les mains des Patagons, et n'en sortirent qu'à grand'peine.

En 1615, deux Hollandais, Lemaire et Schouten, découvrent le détroit qui a depuis porté le nom de l'un d'eux, et dont l'existence prouva aux géo2;raphes de cette époque que le détroit de Magellan n'était pas , comme ils le croyaient , la seule artère par laquelle l'océan Atlantique communiquât avec la mer Pacifique. En 1618, les Espagnols, jaloux de ce succès, dont tout l'honneur revenait àla Hollande, chargent Garcia de Nodal d'explorer le nouveau passage, et six ans après , un Hollandais, Jacques l'Hermite, vient côtoyer l'extrémité de la ïerre-du-Feu.

A la fin du dix-septième siècle , ces terres australes sont de nouveau visitées par deux Anglais, Narborough et Wood ; enfin , après une certaine période, les Français se hasardent dans ces régions qu'ils ne connaissaient pas encore. De 1696 à 1712 , Degennes, Beauchesne- Gouin et Frézier y paraissent successivement. Depuis cette dernière époque , les navigateurs les plus illustres du dix-huitième siècle, tels que Anson, Byron , Bougainville, Wallis et Cook, ont exploré les parages de la Patagonie et de la Terre-du- Feu.

Les succès des jésuites du Paraguay et du haut Pérou, en matière de colonisation , inspirèrent à l'Espagne l'idée de conlier à deux de ces religieux, les pères Quiroga et Cardiel, la mission de former un nouvel établissement sur tel point de la côte patagonienne qu'ils croiraient le plus favorable. Cette tentative, qui eut lieu en 17-15, n'amena aucun résultat , et le rapport des deux jésuites ne fut pas de nature à encourager à l'avenir de semblables

PATAGOJNIK, ÏKRRIvDU-FJ:U I:ï ILES IMAT.OUIINES. 37

essais. Toutefois, après la publication de la description des terres ma;:;ellaniques, par l'Anglais Falkner,quiavait habite lonj2;teinps les Pampas , l'Espagne , effrayée des intentions nianilestées par l'Angleterre, à l'égard des contrées australes de l'Amérique , avisa sérieusement à fortifier les points principaux du littoral patagon et à y créer des colonies.

L'établissement de Saint- Josepb fut en conséquence fondé en 1779, par don .Tuan de la Piedra , qui en abandonna bientôt la direction à Antonio de Viedma. Une épidémie meurtrière força les colons à se réfugier à Montevideo. Dans la même année, un essai plus heureux de colonisation eut lieu à l'endroit oli s'élève aujourd'hui le village d'el Carmen , à quelques heues de l'embouchure du Rio-Negro.

En 1780, autre essai de colonie tenté par Francisco Viedma au port Saint- Julien. Le frère de ce sous-intendant, Antonio Viedma , y construit un fort avec quelques maisons , et donne à cet endroit le nom de Florîda- Blanca. Le port Deseado voit presque en même temps commencer un autre établissement. Ces différents efforts, qui indiquaient clairement le projet bien arrêté d'assurer la possession de la Patagonie à la couronne d'Espagne, ne furent pas suivis de succès, car celle-ci fut obligée, en 1783, d'abandonner tous les points occupés par ses nationaux , à l'exception toutefois de la colonie naissante du Rio- Tsegro.

Francisco Viedma, chargé de donner à ce dernier établissement tout le développement et l'importance dont il était alors susceptible , acheta d'un cacique le cours du fleuve , depuis son embouchure jusqu'à San- Xavier , et sut si bien capter la confiance des naturels, qu'il eut la satisfaction de voir ces hommes, si fiers et si jaloux de leur indépendance, l'aider volontairement à la construction du fort du Carmen, qui bientôt abrita les habitants , jusque-là réduits à vivre dans de sombres cavernes. Ce ne fut qu'en 1781, que le vice-roi de Buenos-

Avres, cédant aux sollicitations de A'iedma, se décida à envoyer au Car- UKMi sept cent trente-quatre individus venus des montagnes de la Galice.

Dès ce moment, la colonie acquit une véritable importance.

En 1782, le pilote Basilio Villarino fut chargé de remonter le cours du fleuve pour chercher un passage vers le Chili par la rivière de Mendoza, qu'on supposait être un des affluents du Rio-Negro ; mais cette exploration, intéressante au point de vue géographique , n'amena aucun résultat matériel pour la colonie du Carmen (*).

Tout réussissait au gré des colons du Rio-Negro , lorsque Juan de la Piedra, nommé en 1784 commandant du Carmen, eut la folle idée de faire la guerre aux nations indigènes , et attaqua le cacique dont l'alliance avec les Espagnols avait jusque - là favorisé l'essor de l'établissement.

La petite troupe de Piedra commit , dans cette malheureuse campagne, des cruautés dignes des sauvages qui en étaient victimes. Tout ce qui s'offrit aux Espagnols fut, sans distinction de sexe , ni d'âge , impitoyablement massacré ; mais les Indieiis ne tardèrent pas à prendre leur revanche, et les compagnons de Piedra se replièrent, décimés et épouvantés , sur Buenos-Ayres. Les Espagnols purent alors apprécier toute l'étendue de la faute qu'ils avaient commise, car cette lutte sanglante fut le signal d'une série d'hostilités , à laquelle aucune concession ne put mettre un terme. Néanmoins, la colonie se maintint, grâce aux forces que l'Espagne y entretenait. Le commerce y devint même assez actif, par suite de l'abondance du

(*) M. d'Orbigny possède le manuscrit original et inédit de ce voyage dans l'intérieiM" du continent américain. Il nous a assuré qu'il portait un grand caractère de vérité et d'exactitude, ce qui lui permettra d'en faire usage pour la partie géographique de sou ouvrage, La publication des observations de Yillarino sera d'un grand secours pour le tracé du cours du Rio-Negro et de quelques-uns de ses affluents sur les cartes de l'extrémité de l'Amérique.

L'UNIVERS

sel recueilli dans les environs du village.

La colonie de Saint- Joseph fut plus malheureuse. La conduite imprudente d'un chef espagnol causa sa ruine, alors qu'elle commençait à marcher sur les traces de celle du Rio-IVegro et qu'elle comptait vingt mille têtes de bétail.

Nous empruntons encore à M. d'Orbigny le récit de cette sanglante catastrophe, qui, dit-il, rappelle en petit les vêpres siciliennes, et dont les détails lui ont été racontés par un des trois Espagnols épargnés par les sauvages : « Les Indiens commerçaient journellement avec les établissements, et cherchaient à rendre aux colons une foule de petits services. La désertion de trois soldats du Carmen aux Indiens fit que le commandant requit ceux-ci d'aller chercher et de ramener les déserteurs ; et , à cet effet , il offrit de fortes récompenses aux caciques patagonsqui s'en chargeraient. Stimulés par l'appât du gain, deux de ces derniers partirent; de retour, après quelque temps, avec deux soldats espagnols, ils réclamèrent ce qu'on leur avait promis. Le chef espagnol regardant comme nulle, à l'exemple de beaucoup de ses compatriotes, toute parole donnée à des Indiens, ne fit aucun cas de la juste demande des caciques ; ils insistèrent, et, pour s'en débarrasser , il leur dit enfin d'allerà Saint- Joseph où Je sergent était chargé de leur donner les objets promis. Ils firent le voyage, et non-seulement le chef de cet établissement n'avait rien à leur donner, oiais encore il n'avait reçu aucun ordre à cet égard. Les caciques irrités revinrent au Carmen, et reprochèrent au conmiandant son manque de foi.

Celui-ci trouva mauvais que des barbares osassent lui faire des reproches; il se fâcha, les menaça de sa canne et les fit chasser du fort. Les caciques , la haine dans le cœur, résolurent de venger cette olfeiise à quelque prix que ce iùt. Le Carmen étant trop bien défendu pour qu'ils pussent l'attaquer, ils dissimulèrent et attendirent le moment favorable à l'exécution de leur dessein. Ils ne savaient pas au juste

lequel des deux les trompait, le commandant du Carmen ou le sergent de Saint-Joseph; mais cedernier endroit se trouvant plus accessible, ils résolurent de s'y diriger. Plusieurs tribus de Patagons se réunirent, marchèrent sur la péninsule, campèrent aux environs, et un jour de fête , tandis que tous les habitants du village étaient sans armes, dans la petite chapelle, à entendre la messe, ils les y cernèrent et les massacrèrent. Trois Espagnols seulement échappés à cette boucherie, ne durent leur salut qu'à l'amitié qu'avaient pour eux quelques-uns des Indiens. L'établissement fut entièrement détruit , les maisons brûlées et une partie des bestiaux enlevés. »

Le village du Carmen était destiné à devenir un bagne politique, en attendant qu'il devînt un repaire de voleurs. Vers l'année 1809, au moment oii les créoles de Buenos-Ayres commencèrent le mouvement d'insurrection qui amena l'expulsion de la monarchie espagnole de l'Amérique, cinq des patriotes les plus prononcés et les plus courageux furent exilés en Patagonie par le vice-roi Liniers. Les exemples de semblables déportations pour cause politique s'y sont renouvelés depuis assez fréquemment. Mais on finit par abuser d'une tout autre manière des facilités et des avantages qu'offrait sous ce rapport la bourgade du Carmen : on y envoya les criminels à qui la clémence des juges faisait grâce de l'échafaud. On comprend à quel point l'invasion malheureuse d'une pareille population a dû influer sur la moralité des colons de cet établissement.

Comme tout ce qui nous reste à dire est relatif au Carmen , nous croyons devoir, avant de passer outre, donner ■ en quelques lignes la descri])tiou de ce village.

Description du village du Carmen.

Le Carmen ou Patagones est situé sur la ligne qui, suivant la plupart des géographes, sépare la Patagonie du territoire de Buenos-Ayres, c'est-à-Qire près du 41'' degré de latitude australe et par 0)4" 45' "de longitude ouest de

PAT AGONIE, TERRE-DU-FEU ET ILES MALOUINES. 39

Paris. Le village s'élève sur le bord du Rio-Negro; il est dominé et protégé par un fort de forme carrée qui commande les environs et le cours de la rivière à une certaine distance de la bourgade. Quoique cet établissement, le seul resté debout sur les (•(Ues de la Paf agonie, soit placé <à six lieues de rembouciiure du Meuve, néanmoins les bâtiments, même ceux d'un tonnage assez considérable, y remontent aisément et y mouillent en silreté dans une eau tranquille et profonde.

L'aspect du Carmen est agreste et pittoresque. Les saules qui ombragent les rives du Rio-JNegro, les terrains d'alluvion qui, des deux côtés, offrent une longue bande de verdure, les hautes falaises qui élèvent de distance en distance leurs têtes nues, et dont les flancs imprégnés de terre végétale sont tapissés d'ai-bres verdoyants, tout ce frais paysage , qui se déroule et serpente le long de la grande artère de la Patagonie , présente un étrange contraste avec les déserts environnants.

La population du Carmen peut s'élever à cinq ou six cents habitants, composés des premiers colons , agriculteurs ou éleveurs de bestiaux, la plupart venus des montagnes de Castille, de commerçants de toutes nations , de nègres esclaves , employés comme ouvriers dans les divers établissements, et de Gauchos exilés pour crimes.

Ici le climat est tempéré , assez agréable pendant une grande partie de Tannée, et extrêmement salubre.

Il gèle fort peu au Carmen , et il n'y neige jamais. Néanmoins il y fait généralement plus froid que dans certaines localités situées à la même distance de Tequateur dans Thémisphère boréal ; cette différence doit être attribuée aux glaces éternelles des andes chiliennes , et au peu d'obstacle que les vastes plaines de la Patagonie opposent aux vents qui soufflent des régions magelianiques. Les nuits surtout sont extrêmement froides, à cause de l'absence du soleil qui laisse libre l'influence du vent, seul fléau de ce point

privilégié. Il pleut très-rarement à Patagones; les vents d'ouest qui produisent la sécheresse soufflent presque constannnent. Celte sécheresse est telle dans la Patagonie en général , que la pluie est presque innnédiatement évaporée, et que les corps des animaux se dessèchent au contact de l'air, et restent ainsi pendant plusieurs années sur le sol même, sans se décomposer.

Le commerce du Carmen consiste en sel recueilli dans les salines naturelles, en cuirs, laine de mouton, viande salée, grains, pelleteries, plumes de nandu, fruits, tels que pommes et raisin , huile de phoque , et jambons aussi estimés à Buenos-Ayres que le sont chez nous ceux de Mayence. Les habitants font aussi un commerce actif avec les Indiens , qui, à cet effet, se rendent en foule dans le voisinage de l'établissement. Pour quelques verroteries, de Teau-de-vie et du tabac, ils achètent aux Patagons les riches tapis qu'ils fabriquent avec la dépouille des guanaques, des renards, des mouffettes et des autruches ; les Aucas et les Puelches des Pampas leur apportent leurs tissus de laine, des rênes et des sangles de cuir tressé , ainsi que de belles pelleteries.

Le village est administré par un commandant militaire, délégué et représentant du gouvernement de Buenos-Ayres, et par un employé des douanes. Le premier exerce un pouvoir absolu sur la colonie, excepté en matières de Gnances , cette branche étant attribuée au douanier, qui est chargé de la perception des droits sur les troupeaux et sur les produits du pays.

Suite de l'histoire des établissements espagnols de Patagonie. — La partie de la Patagonie la plus voisine des frontières ne pouvait manquer de ressentir le contre-coup de la révolution qui eut lieu ii Buenos-Ayres en 1810. Le parti républicain avait triomphé. Il ne tarda pas à faire marcher un corps de troupes contre le Carmen, avec ordre de s'emparer de ce village. L'expédition réussit à merveille, et qui mieux est, sans coup férir. Mais le délégué du gouverne-

L'UNIVERS

ment de Buenos-Ayres abusa de la docilité des liabitants : il affecta les al- Jures du despote le plus intraitable; il rançonna impitoyablement tous ceux qui possédaient quelque chose, ruina l'agriculture par ses exactions, et pressura la population de toute manière. Cette conduite impolitique devait infailliblement amener une réaction: les habitants, exaspérés par les iniquités du commandant, s'associèrent avec empressement aux projets de deux exilés espagnols qui conspiraient contre l'autorité républicaine.

Le moment de l'action fut judicieusement choisi: c'était en 1812 ; Montevideo était assiégé parles patriotes, et cette importante opération inquiétait vivement le gouvernement révolutionnaire, en même temps qu'elle divisait les forces dont il pouvait disposer. Les conspirateurs ne perdirent pas un instant: ils s'emparèrent du fort, ainsi que d'un vaisseau de guerre qui stationnait dans le fleuve. Il n'en fallait pas davantage : la tyrannie espagnole remplaça la tyrannie d'un chef coupable.

Les auteurs de la révolte ne tinrent aucune des promesses qu'ils avaient faites à leurs complices, et semblèrent prendre à tâche de faire oublier, par leurs odieuses injustices, les brutales façons d'agir de ceux qu'ils avaient renversés. Du reste, leur triomphe ne fut pas de longue durée. De nouveau menacé par un bataillon républicain, le Carmen se soumit humblement, comme il avait fait une première fois.

Malheureusement, ce furent les habitants qui expièrent le crime des conspirateurs; en représailles des vols commis par la faction espagnole dans les estancias de l'Etat, les propriétaires virent leurs bestiaux tués, leurs maisons livrées au pillage et leurs champs dévastés. Ce fut un coup terrible pour la pauvre colonie. Détestés des patriotes à cause de leur connivence avec les partisans de l'autorité royale, atteints dans leur fortune et jusque dans Jeurs moyens d'existence, les habitants se virent réduits à la plus profonde misère; obligés de vivre de la chasse.

ils se répandirent dans les plaines et sur les rives du fleuve, où ils menèrent quelque temps la vie nomade et précaire des indigènes.

Ces désordres n'étaient pas funeste, aux colons seulement, ils Tétaient en core, et d'une manière très-sensible, aux nouveaux maîtres du pays. Ceux-ci s'aperçurent bientôt qu'il ne leur restait plus rien à prendre, et que le moment viendrait où les établissements agricoles, complètement ruinés, ne produiraient même plus de quoi fournir à la subsistance de la garnison. Force fut, en conséquence, de quitter la place; et c'est ce que fit le connnandant, qui confia à un subalterne la tache difficile de se maintenir dans un pays où tout désormais devait conspirer contre la domination de Buenos-Ayres. Hâtons-nous d'ajouter que la triste situation du Carmen était l'œuvre du gouverneur seul et non cellede la nouvelle république, trop occupée alors des guerres de Montevideo, du Paraguay et du haut Pérou, pour se laisser distraire par les soins qu'exigeait l'administration de la colonie patagone.

Cependant l'excès de la misère avait forcé les habitants à nouer avec les indigènes des relations de commerce qui jusque-là leur avaienttoujours répugné. Les Indiens Aucas leur portaient des pelleteries et les tissus qu'ils fabriquaient, et les colons leur donnaient en échange le peu qu'ils avaient pu sauver du naufrage de leur prospérité.

Ce trafic attira peu à peu les naturels, et leur suggéra l'idée d'aller piller les frontières de l'État de Buenos-Ayres, pour vendre ensuite le produit de leurs rapines aux Espagnols du Carmen. Ce singulier genre d'affaires fut profitable aux uns et aux autres ; peu a peu, la population du village, naguère aux abois, retrouva un semblant de bien-être. Les habitants avaient remarqué que les bêles à cornes, laissées en toute liberté après le massacre des colons, avaient multiplié prodigieusement; un cacique, après s'être assuré du débit de tous les bestiaux qu'il pourrait conduire au Carmen, eu

PATAGOIME, TKRRE-DU-FEU ET ILES MALOUINES

avait pris et amené près de mille en deux voyages. C'en était assez pour inspirer aux colons le désir de profiter de ce précieux avantage : ils se rendirent à la Péninsule, et tous les ans, à la même époque, ils traversaient courageusement les déserts arides de la Patagonie pour aller chercher des bestiaux. Ils parvinrent ainsi à regagner ce qu'ils avaituit perdu, et à donner un nouvel essor à l'agriculture, source principale de leur richesse, r Cependant, en 1819, un danger menaçant vint mettre encore en question l'existence même de la colonie ressuscitée. Les soldats laissés au Carmen par le commandant républicain, après les désordres de 1812, s'insurgèrent, assassinèrent le gouverneur, se souillèrent des crimes les plus horribles, et traitèrent ce malheureux pays en province conquise. On raconte que, dans leur ivresse de sang, ils fusillèrent quelques-uns de leurs officiers et forc"èreiit les autres à traîner leurs cadavres à l'endroit où eux-mêmes devaient être enterrés vivants jusqu'au cou. Ces enfants perdus de la république de Buenos-Ayres furent enfin obligés de mettre un terme à leurs fureurs : attaqués par les troupes du gouvernement central, ils s'enfuirent lâchement et se réfugièrent chez les Aucas, oii ils continuèrent leur vie de brigandages.

Le Carmen s'était ressenti de cette nouvelle et rude secousse ; mais il se dédommagea ensuite par un redoublement d'activité commerciale. Les Indiens, ne trouvant plus de bestiaux à Saint-Joseph, prirent le parti de les voler dans les fermes des pays limitrophes; et ils furent bientôt si experts, dans ce métier de larrons, que ne sachant que faire des animaux tombés entre leurs mains, ils allaient les vendre au Chili et dans d'autres lieux tout aussi lointains. On porte à plus de 40 mille le nombre des bêtes à cornes vendues par les indigènes aux colons du Carmen , pendant les trois années de l'administration du commandant Oyuela. On peut se faire une idée, d'après cela, de l'extension que prit, à cette

époque, le commerce des cuirs et de la viande salée. On vit d'étranges spéculations réussir au delà de toute espérance raisonnable : des connnercants de liuenos-Ayres firent fortune en très-peu de temps à Patagones , aux dépens de leurs propres compatriotes dont les troupeaux passaient successivement dans les mains des sauvages et dans celles des effrontés acheteurs.

Le gouvernement de la république aurait pu couper court à ces insolents brigandages, et l'on ne saurait trop le blâmer d'avoir autorisé par son indifférence un état de choses aussi contraire à tout principe de justice et de moralité.

Les rapports commerciaux des colons avec les naturels ne furent pas la seule cause de l'importance que ces derniers acquirent à l'époque dont nous parlons. Un événement imprévu et de la nature la plus grave vint rappeler aux colons les dangers de leur position au milieu des tribus barbares dont la timidité et la division avaient fait jusqu'alors la faiblesse : pendant la guerre de l'indépendance qui ensanglanta les plaines de Buenos-Ayres , un officier du parti espagnol, nommé Pincheira, déserta et passa aux Indiens avec la plupart de ses soldats. Il s'associa à la vie de meurtre et de pillage que menaient alors les Araucans , et devenu le chef d'une bande redoutable, au milieu de laquelle se trouvaient près de trois cents hommes armés à l'européenne et façonnés à la discipline, il dévasta les frontières des républiques de Buenos-Ayres et du Chili. Bientôt les autres tribus d'indigènes se recrutèrent de nombreux déserteurs ; la contagion gagna les Gauchos , et même , à ce qu'on prétend , quelques 1ermiers, qui préférèrent les émotions du vol à main armée aux paisibles jouissances de la vie domestique. Enfin l'audace des bandits s'accrut à tel point, que personne ne fut en sûreté dans l'estancia la mieux gardée, et dans les asiles que l'on décore dans ce pays du nom de châteaux forts.

Ces désordres ont continué depuis cette époque , moins sanglants et par

L'UNIVERS

suite moins redoutés, mais tout aussi funestes aux intérêts et à la tranquillité des habitants. Les colons des établissements espagnols sont sans cesse sur le qui vive, craignant à chaque instant les agressions des dignes compagnons de Pincheira.

La guerre qui éclata en 1826 entre le Brésil et Buenos-Ayres eut une singulière influence sur le Carmen. L'escadre brésilienne ayant bloqué leRio-dela-Plata, les corsaires de la république Argentine, mal protégés par les forts de i'Ensenada et du Tuyu, conduisaient dans le Rio-Negro les nombreuses prises faites sur la marine du Brésil. Le sol du Carmen fut alors foulé par des gens de toutes nations , qui , chargés de butin et peu scrupuleux en matière de morale, introduisirent dans la paisible colonie, devenue pour eux une terre neutre, le goût des objets de luxe et des habitudes licencieuses. Il est vrai que ce qu'il perdit du côté des mœurs , le Carmen le retrouva du côté du bien-être et du progrès matériel. L'affluence des étrangers, la présence des officiers de corsaires qui dépensaient follement le fruit de leurs rapines, produisirent un mouvement commercial extraordinaire, et augmentèrent dans une proportion considérable la richesse des habitants. Ce n'était plus le modeste village oii les Indiens conduisaient leurs bestiaux pour le prix le plus modique; Patagones était devenu un centre important et le rendez-vous de tous les individus, Européens et Américains, chez qui les guerres des ré^ publiques voisines avaient éveillé des idées de cupidité et l'amour des aventures.

En 1828, les Brésiliens, irrités de la prospérité d'un établissement qui était comme l'entrepôt des marchandises qu'on leur volait, formèrent le projet de l'enlever à la république de Buenos-Ayres. Bientôt en effet, cinq navires de guerre se présentèrent à l'embouchure du Rio-Negro ; trois seulement réussirent à franchir la barre du fleuve , et s'avancèrent vers la colonie. « Le Carmen n'avait pour toute défense que des matelots de

corsaires, quelques soldats d'infanterie et la milice du pays , composée des habitants et des Gauchos. On se rassembla, on tint conseil , et l'avis unanime fut de se défendre. Les capitaines de corsaires armèrent de suite deux bâtiments, et, de concert avec tous les marins , prirent la résolution d'aller attaquer les navires, tandis que la cavalerie devait tomber sur les troupes ennemies. Le général brésilien , Anglais d'origine , crut qu'avec des soldats aguerris il était facile de vaincre une poignée d'hommes non disciplinés et de s'emparer de l'établissement.

Sans perdre de temps , dès le lendemain matin il opéra son débarquement, mit sept cents hommes à terre, et laissa peu de monde à bord des navires. Du bas de la rivière, il avait six lieues à faire pour arriver au Carmen. Le guide qui le dirigeait lui conseilla , de peur d'embûches , de prendre l'intérieur des terres, pour tomber à l'improviste sur le Carmen; mais parmi des hommes habitués aux petites ruses de guerre des Indiens , il était impossible que toutes les démarches de l'ennemi ne fussent pas connues. Les miliciens , au nombre de cent à cent vingt, prirent immédiatement la résolution de le vaincre par la soif, et l'exécution de ce projet commença de suite. Les troupes brésiliennes," toutes composées d'infanterie, étaient parties sans prendre la précaution de se munir de rafraîchissements ; aussi, après quatre ou cinq heures de marche forcée, au milieu de déserts arides , une soif dévorante, augmentée par la chaleur de l'été , se frt-elle bientôt sentir. L'armée approchait de son but et voulait gagner le Rio-JNegro. Vains désirs!. . .Elle rencontra la milice, prête à l'en empêcher. Il y eut plusieurs escarmouches , plusieurs hommes furent tués de part et d'autre. L'affaire paraissait s'échauffer, lorsque le général , point de nn're pour les Gauchos, à cause de son uniforme chamarré d'or, fut renverse par une balle. Le découragement se mit parmi ses gens; une soif cruelle tourmentait les soldats et les faisait mur-

ï>ATAGONIE, TERRE-DU-FEII ET ILES MALOUINES. 4^

murer; les officiers chercliaient en vain à les rallier; le cri fjçéiicrni de se rendre les contraignit à remettre leurs armes aux miliciens, qui lesdrent tous prisoimiers. Pendant ()ue les habitants du (larmen remportaient cette victoire signalée, les navires arrivèrent près du mouillage. On combattit avec ardeur ; déjà l'un des bâtiments brésiliens venait d'être pris , lorsque la nouvelle de la défaite de Tarmée obligea les deux autres à se rendre. Tel fut le résultat de l'expédition des Brésiliens (*). » Un trait de barbarie et de cupidité effrénée marqua l'engagement dans lequel le général brésilien fut frappé. A peine fut-il renversé, qu'un Gaucho descendit de cheval , se précipita sur lui , le dépouilla de son riche costume , et s'apercevant qu'il portait un anneau précieux, se mit en devoir de couper le doigt dont il ne pouvait l'arracher. Le général n'était que blessé et s'était tenu immobile dans l'espoir de se sauver. Mais la douleur occasionnée par le couteau du Gaucho fut si vive , qu'elle lui fit pousser un gémissement qui le trahit; alors le soldat lui enfonça son sabre dans le cœur, et s'enfuit triomphant avec la bague qu'il avait convoitée.

Un an après cette lutte sanglante, on voyait encore les plaines du Carmen jonchées d'ossements épars et couvertes d'oiseaux de proie qui se disputaient des lambeaux de chair desséchés par le soleil : c'étaient les restes des cadavres des Brésiliens morts dans le combat. Les vainqueurs ne les avaient pas jugés dignes des honneurs de la sépulture. Il paraît, du reste, que tel est l'usage des partis qui se font une guerre acharnée en Amérique, même dans les régions où^ une certaine civilisation a pénétré. M. de Waldeck , qui a voyagé longtemps dans la république mexicaine , et à l'amitié duquel nous devons des renseignements précieux sur ce pays , a vu les champs de la Vera-Cruz et des provinces intérieures offrir , long-

(*) D'Orbigny , t. II de la partie historique , p. 290.

temps après les batailles dont ik avaient été le théâtre, l'aspect de cimetières bouleversés ; spectacle bleu propre à inspirer de tristes réflexions sur les agitations violentes auxquelles la majeure partie de la société américaine est en proie. Heureux, du reste, ceux qui succombent ! car les vivants expient cruellement entre les mains de leurs ennemis leur dévouement à leur cause. Ainsi les prisonniers brésiliens faits dans le combat du Carmen furent, de peur d'encombrement, dirigés sur Buenos - Ayres , à pied , pendant la saison la plus chaude de l'année , et sous la conduite d'officiers aussi barbares que leurs subalternes.

Ces malheureux firent trois cents lieues dans des déserts arides et brûlants, dévorés par la soif, soumis aux plus dures privations et aux traitements les plus inhumains. Un grand nombre périrent en chemin; d'autres, épuisés de fatigue, ou affaiblis par les maladies, ne purent suivre le convoi, et furent abandonnés dans ces plaines inhospitalières. A leur retour, les soldats qui les avaient escortés se vantèrent d'avoir acquis , par la manière dont ils avaient persécuté les infortunés prisonniers , de nouveaux titres à la reconnaissance de leurs compatriotes.

On a vu sous l'empire de quelles circonstances la prospérité du Carmen s'était accrue dans une proportion extraordinaire. Par une conséquence toute naturelle et facile à prévoir, cet heureux état de choses devait disparaître dès que l'affluence des corsaires et des étrangers cesserait. En effet, la paix conclue le 3 octobre 1828 entre le Brésil et Buenos-Ayres fut le signal de la décadence de cette colonie. Une nouvelle ère de calamités et de ruine commença pour elle. Les Indiens reprirent lé cours de leurs dévastations, et la terreur qu'ils répandirent au loin sur les deux rives du Rio-Negro fut telle, qu'un grand nombre d'habitants du Carmen allèrent chercher dans les environs de Buenos-Ayres la tranquillité dont ils ne pouvaient plus jouir dans le voisinage des Aucas et des

44 L'UNIVERS

Patagons. Aujourd'hui , cet établisse- qui le fait communiquer avec le grand ment , qui a eu tant d'alternatives de Océan. Les côtes de ce détroit sont en bonheur et d'adversité, est dans la général très-élevées, et atteignent sousituation la plus déplorable ; il est vent deux et trois mille pieds de haumême à crainiîre que l'indifférence du teur perpendiculaire au-dessus du gouvernement de Buenos-Ayres n'ait niveau de la mer. Elles offrent de pour résultat final son anéantissement nombreuses ouvertures ou baies. En complet. Alors les sauvages de la Pa- général, le vent d'ouest est très-viotagonie , désormais affranchis du con- lent dans ce détroit. Entre le danal tact des étrangers , camperont inso- Saint-Jérôme et la baie de Gallant, la lemment dans la demeure de l'homme côte nord (Patagonie) présente une civilisé, et suspendront les harnais de perspective variée et assez agréable, leurs chevaux aux lambris qui reten- tandis que, dans le lointain (au sud), tissent encore aujourd'hui des sons on aperçoit des pics et des montagnes d'une musique harmonieuse. La des- couverts de neige. Elle offre une suctruction de la colonie du Carmen sera cession de montagnes, de collines et une véritable perte pour les naviga- de plaines arrosées par des rivières et leurs et les commerçants de Bue- des ruisseaux. On y trouve aussi quelnos-Ayres ; elle rendra , en outre , ques rades sûres. » extrêmement difficile tout autre éta- Nous allons compléter et rectifier blissement dans les mêmes contrées, sur certaints points cette brève description du détroit auquel son premier DÉTROIT DE MAGELLAN. explorateur, l'illustre Magellan (*) , a

laissé son nom.

Le grand dictionnaire publié, en 1829, Considéré dans son ensemble, ce

par Piquet, s'exprime ainsi à l'article détroit présente la figure d'un angle

JDéfroit de Magellan : i<JJ entrée du côté obtus dont le centre est au sud, et

de l'Atlantique se trouve par 70" 38' de dont les côtés s'élèvent vers Test et

longitude occidentale entre le cap des vers l'ouest, profondément accidentés,

Vierges, sous .52° 21' de latitude sud, à l'est, par trois renflements déter-

et le cap du Saint-Esprit, sous .52° 46'. minés par deux goulets, et à l'ouest

Elle a dix lieues de large. Celle du côté par une infinité d'îles, de baies, de

du grand Océan se trouve par 77° 14' promontoires et de cours d'eau. Wal-

de longitude occidentale entre le cap lis trace ainsi le tableau des distances

Victoire, sous 62° 19' de latitude sud, respectives des principaux caps et des

et le cap de Los-Pilares, sous 52° 46'. baies qui découpent surtout la côte

Elle a onze lieues de large du cap des nord :

Vierges au cap Froward qui détermine ^^ ^^^ y, . ,3 i„,e Dungue- """'"

a peu près le milieu du détroit ; celui- ness (**) s

ci se dirige généralement au sud-ouest; De celle-d à celle de la Possession T 8

du cap Froward au cap des Vierges , ^' ''''' "^''"^f" "" '^'' ménd.onai du pre-

., '•• ■ 1 .^ 1 o ' mier goulet 27

il se dirige au nord-est; sa longueur Delà au cap Grégoire 25

totale est de cent trente lieues (*). La Oe ce cap à la pointe de nie du Dauphin. . i4

partie la plus étroite se trouve près de ^'arrueSt'h ". ^T. '!r.'!'"°'!''' 14 3'4

l'entrée orientale : elle est déterminée De \u à L pointe Porpass. . '. *. . . . . . . . . . ... 12

f)ar le cap Orange, extrémité nord de De cette pointe à labaied'Eaudouce(Fresli-

a ïerre-du-Feu , et peut avoir une de- r. '""l?^»; '■'"." i,:,^; ■y.'.,'^;ni. ^,11 n

... , , ' ,. ' j j ' ,, ■ De celte baie au port l-ainine i3 2/i

mi-lieue de large. On a constate lexis- De ce port au cap suatup 12

tence de deux grands passages à travers la Terre- du-Feu, le canal de (*) Ou Magallanes, ou mieux encore Ma- Saint-Sébastien qui unit le détroit à galhaëns , suivant l'orlliographe portugaise. l'Atlantique, et le canal Sauta-Barbara (**) Quelques-uns de ces noms ont été

changés depuis le voyage de Wallis, mais

(*) Malte-Brun lui en donne 180. ,. on les trouve sur les cartes de celte époque.

PATAGONIE, Tf:RRi:-DU-FEU ET ILES MILOUINES.

w ce cap à l'île tlii na(i|)hiii 7

>e cetli" lie au cap hroward 1 1

le là à la jiointe de la baie de Simp. ... 8

« la pointe de celle baie au eap Ilollaiid.. i3 >/3

a cap liolland au cap Ciallaiit 21 i/a

« celui-ci à la baie d'K!isal)eih 1 1 3/3

« ceUe baie à la pointe d'York 6 i/3

e la rade d'York au cap Quadc ai

^e ce cap à celui de Wolelz ?.i

>e ce dernier à celui de Monday 28

»u cap Alonday au cap Uprifçbt i3

•0 ce point au cap de Los Pilares 5o

Depuis le voyage de Wallis, d'autres avigateurs ont parcouru et étudié !S sinueux contours du détroit de lagellan. C'est à eux et surtout au apitaine Parker-King que nous deons les renseignements les plus préis sur ce lieu si important au point le vue de la science nautique (*).

Le détroit de Magellan est peut-être 3 lieu le plus pittoresque du globe, et 3 plus digne d'être décrit par les oëtes. Il est, ajuste titre, l'objet de 'admiration des marins. Où trouverait-on, en effet, dit le capitaine Dulaut-Cilly, un détroit aussi profond, lussi long, aussi navigable, et, cepeniant aussi resserré, offrant un si ;rand nombre de ports naturels, de nouillages sûrs et commodes? Parout de l'eau excellente et du bois en ibondance, du gibier, du poisson et les coquillages ; enfin toutes les ressources que peut offrir un pavs jus- [u'à présent inculte et à peu près iniabité(**). ^

j, A la hauteur de la baie Grégoire, le

(*) M. Dumont d'Urville, au début de son econd voyage autour du monde, qui n'est >as encore terminé, a exploré pendant près !'un mois le détroit de IVIajellan. Le rapport dressé par cet habile et intrépide navigateur u ministre de la marine, rapport inséré dans e Bulletin de la Société de géographie, ne ontient rien de nouveau sur ce lieu intéessant. A son retour en France, M. d'Urille publiera sans doute le résultat de ses >l)servations , et alors seront complétées la ;éographie et l'iiistoire naturelle du détroit lonl nous donnons ici la description abrégée.

(**) Extrait du journal du capitaine Dulaut-Cilly, commandant la coiyetleV y4ria/ie, .dressé au ministre de la marine et pidilié laus les Annales maritimes.

pays , des deux côtés du détroit, n'offre que des plaines unies comme le reste de la Patagonie. Au cap Negro, un peu plus loin, il prend tout à coup les caractères du sol de la Terre-du-Feu. On est surpris d'apercevoir dans un espace de vingt milles, un changement si frappant dans le paysage. Le contraste est encore plus remarquable si l'on pousse jusqu'au Port-Famine, à soixante-dix milles de la baie Grégoire. Là, les montagnes sont couvertes de forêts impénétrables , sans cesse battues par la pluie et les tempêtes, tandis que, dans les environs du cap Grégoire, un ciel pur et un soleil brillant illuminent de clartés splendides des plaines stériles et sablonneuses.

Au Port-Famine, la vue s'étend sur des masses de rochers granitiques , et sur des bois tellement épais , que , pour s'y diriger en sûreté , il est nécessaire de se munir d'une boussole.

Le mont Tarn , qui s'élève de 2600 pieds au-dessus de la mer, domine la baie où, comme on l'a vu dans la notice sur la Patagonie, les Espagnols fondèrent un établissement. Pendant l'hiver , l'aspect de ce lieu tristement célèbre est sombre et mélancolique.

La neige couvre les montagnes environnantes , et un brouillard glacial s'étend, comme un linceul, sur toute la contrée.

Nulle part dans le détroit on ne voit d'aussi beaux arbres qu'au Port-Famine; le capitaine Duhaut-Cilly dit qu'il fut frappé de la beauté des forêts qui bordent la rivière , dont les eaux se jettent dans le fond de la baie. I! mesura des arbres qui avaient six pieds de diamètre, et plus de cinquante pieds au-dessous des branches, sains et droits comme des mâts de vaisseau.

Les équipages des navires qui relâchent dans ce port y font la chasse à plusieurs espèces d'oiseaux , et notamment à des oies , à des canards sauvages, à des sarcelles , à des bécassines , à des pluviers et à des racehorses (^).

(*) Pour la description de ce dernier oiseau, voyez Freycinet, Voyage di^XUranie^

L'UNIVERS

' D'ordinaire, quelques Patagons errants se montrent sur la rive , et viennent faire un commerce d'échange avec les marins. Les toidos de ces Indiens , qui s'élèvent dans le lointain , donnent au paysage un caractère encore plus singulier.

Avant d'arriver au cap Froward , qui s'avance à l'extrémité de la péninsule de Brunswick, le détroit s'élargit, et donne entrée dans les canaux Saint- Gabriel et Madeleine. Les bords du premier de ces passages sont couverts, jusqu'au port Waterfall , d'immenses glaciers qui alimentent , d'espace en espace, de magnifiques cascades, supérieures , sous le rapport du nombre et de la hauteur, à toutes celles que l'on connaît. Dans une étendue de neut ou dix milles , on compte plus de cent cinquante chutes, qui précipitent leurs eaux bouillonnantes dans le canal , d'une hauteur qui varie de quinze cents à deux mille pieds anglais. Quelques-uns de ces torrents sont masqués par le feuillage des arbres qui ombragent leurs bords; mais arrivés à la moitié de la descente , ils apparaissent tout à coup à la vue, comme s'ils jaillissaient du milieu de ces bois épais.

D'autres se réunissent à la fin de leur course, et se jettent ensemble dans la mer au milieu d'un nuage de vapeurs.

Les formes variées et les accidents de ces cascades, le contraste qu'elles offrent avec le feuillage sonjbre des arbres dont les ilancs des montagnes sont couverts; le mont Buckland dont le sommet, couvert d'un éternel manteau de neige, s'élève dans les airs sous la forme d'un gracieux obélisque ; les blanches nuées qui s'arrêtent sur le front de ces hauteurs volcaniques; tout cela présente aux regards du voyageur un spectacle dont il est impossible de rendre la beauté. Il n'y a peut-être pas dans le monde entier une scène de la nature qui égale , en grandiose et en pittoresque, celle que Ton contemple dans cette partie du détroit de INlagellan.

MM. Quoy et Gaimard l'y ont décrit sous le nom de micropierus èrachjrpterus.

Les eaux du cap Froward abondent en cétacés , en phoques et en marsouins. Ici , l'eau que les baleines lan- ! cent en jets brillants, présente une particularité remarquable : elle forme dans les airs des nuages argentés , visibles pendant plus d'une minute, et à l'œil nu , à la distance de quatre milles.

Du cap que nous venons de nommer , au Port-Gallant , la rive septentrionale se prolonge presque en ligne droite. Du côté opposé , au contraire, on rencontre une multitude de passages bordés de hautes montagnes , séparées les unes des autres par des ravins profonds. Les deux rives sont couvertes d'ime végétation vigoureuse; toutefois, les arbres de la partie méridionale sont plus petits.

L'aspect de cette partie du détroit, loin d'être horrible , comme le dit Cordova, est, dans la bonne saison, ex-J trêmement intéressant et pittoresque.

Les montagnes les plus élevées sont sans doute privées de verdure ; mais leurs crêtes abruptes et couvertes de neige font un contraste des plus poétiques avec le plateau inférieur , qui est entièrement revêtu d'une verdure gracieuse. Le paysage est encore varié par les teintes chaudes dont se parent, pendant l'automne, les arbrisseaux qui s'élèvent sur le rivage.

Au nord de l'entrée occidentale du détroit, et à l'est des trois petites îles de la Victoire , est le golfe de la Trinité, où sont jetées une infinité d'îles' de toute grandeur, qui, réunies, prennent le nom d'archipel de Tolède. Celle de la Mère de Dieu est la principale.

Séparée du continent par le canal de la Trinité , large d'environ quatre lieues, cette île a environ vingt-cinq lieues de long, du nord au sud , quinze de large, et se termine au nord-ouest par le cap de Trespunias (Trois-Pointes). L'axe de cette île est situé par 50« 10' de latitude sud , et 77° 43' de long, orientale. Les Espagnols ont établi un poste sur l'île Saint-Martin, et des factoreries sur plusieurs points de la cote occidentale de cet archipel. Le capitaine Parker-King a signalé dans

PATAGONIE, TERRE-DU-FEU ET ILES MALOTJIINES

les mêmes parages le groupe de Guayaîieco , composé, de petites îles, dont une contient une liante montagne nommée Nevada de Captana. Il a baptisé du nom de Wellington une île que les Espagnols ap|)ellent Cainpana. Il a aussi visité les îles Eobos et Rocca partîda. Ces terres sont situées à une faible distance du rivage occidental de laPatagonie, dans la direction du sud au nord, depuis le cap Sainte-Isabelle jusqu'au golfe de Penas. « On sait peu de cbose de cet archipel , si ce n'est n'il est rocailleux, montagneux, et 'un aspect désagréable. Il est séparé du continent par le canal de la Conception , au bord duquel viennent se terminer brusquement les Andes , dont les flancs se couvrent ici d'énormes glaciers (*). »

Pour terminer cette description trop rapide du détroit de Magellan , nous devrions donner quelques détails sur les végétaux et les animaux qu'on rencontre sur ses bords et dans ses eaux.

Mais les limitée que nous nous sommes tracées nous empêchent de nous étendre davantage. Nous nous contenterons donc ûe renvoyer le lecteur, pour la zoologie, à une lettre du capitaine King, insérée en deux fragments dans le Zoological journal de Londres , tome III , page 422 , et tome IV, page 91 ; pour la Flore, à la relation de l'expédition du Beagle et de l'Aventure, et surtout à la partie de cet ouvrage qui a été rédigée par M. Darwin.

Le détroit de Magellan a été longtemps négligé pour le détroit de Lemaire, situé entre la Terre- du-Feu et l'île nommée Terre-des-États. Mais celui-ci a été à son tour abandonné, surtout depuis que le capitaineKing, qui fait autorité en cette matière, a nié positivement les avantages de la navigation dans ce dangereux passage. Aujourd'hui les navires, s'ils n'aiment mieux traverser le détroit de Magellan, ce qui abrège de beaucoup le chemin, doublent la Terre-des-Etats, puis descen-

(*) Malte-Biun, édition de i836, revue par M. Huot.

dent plus bas, doublent lecap Horn, situéà l'extrémité sud de la plus méridionale des îles l'IIermite, et remontent dans l'océan Pacifique en longeant, à distance, la côte sud-ouest de laTerredu-Feii. Cette route n'est pourtant pas préférable à celle par 15 détroit de Magellan. Les difficultés pour doubler le cap Horn sont très-grandes : les vents et les courants sont si ch; ntieantsdans ces parages, que le marin doit leur préférer les longueurs et les ennuis d'une navigation qui n'offre que peu de dangers et présente des avantages réels pour le reste du voyage.

En effet, lorsqu'on est sorti du détroit, les vents étant de Ja partie de l'ouest et plus fréquemment au nord qu'au sud, ils sont favorables pour prolonger la côte; et dans le cas où ils ne garderaient pas constamment cette direction, on ne serait pas exposé à être abîmé par la mer, comparativement plus tranquille à cette hauteur; au iieu qu'un bâtiment qui a doublé le cap Horn doit, si le vent est nordouest, courir à l'est des îles ]\IaIouines, où il est en butte à de fortes brises et à une mer terrible qui le prend en travers et le force à serrer le vent pour remonter vers le nord , et à s'écarter ainsi de sa véritable route.

On comprend, d'après ceci, de quelle importance est aujourd'hui le détroit de Magellan, pour pénétrer dans l'océan Pacifique. Nul doute, en conséquence, que d'ici à quelques années cette précieuse communication entre les deux mers ne soit aussi connue que les autres points reculés du globe.

Peut-être même quelque puissance enropéenne songera-t-elle à fonder sur ses rives, dans l'intérêt du commerce, un établissement sérieux. Le triste sort de la colonie du Port-Famine est sans doute un douloureux précédent, mais on n'en saurait rien conclure pour l'avenir. On a vu des établissements se maintenir et même prospérer dans des lieux bien plus inhospitaliers que le détroit de Magellan, et des colons intelligents pourraient tirer un parti avantageux des ressources qu'of»

L'UNIVERS

frent en poissons, en gibier, en eaux

Eotables et en bois, les innombrables aies de Textrémité sud de la Patagonie.

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