TERRE- DU- FEU
Description générale. La Terre-du- Feu, ainsi nommée à cause de la fumée que les premiers explorateurs virent, de loin, s'élever des huttes des indigènes, est située par les 53^ et 56*= degré de latitude australe, 67° 50' et 77° 75' de i longitude occidentale. Formée par une immense agglomération d'îles s'étendant dans un espace de cent trente lieues de long sur quatrevingts de large, elle est bornée au nord par le détroit de INIagellan ; à l'est par l'océan Atlantique ; au sud par l'océan Austral; à l'ouest par la mer du Sud. Les principales îles de cet archipel, celles que baignent les eaux du détroit de Magellan, peuvent être ainsi décrites quant à la configuration extérieure de leurs côtes :
A l'est et en partant du promontoire de la Reine Charlotte, qui forme le côté sud de l'entrée du détroit, la côte de la grande terre appelée King Charles Sonthland, descend du nord au midi, en s'inclinant sensiblement vers l'est jusqu'aux caps Saint-Vincent et Diego. A partir du cap Saint-Vincent jusqu'à celui de Bon-Succès, la ligne s'abaisse perpendiculairement vers le sud. La Terre-des-États, située en face et à peu près à égale distance de Saint-Vincent et de Diego, forme le détroit de Lemaire. Du cap de Bon- Succès à la baie Valentin, la côte court horizontalement d'est en ouest,
(*) On dit communément Te/re-de-feu ; mais Tene-du-feu traduit mieux le nom espagnol qui est Tienadel fuego. D'ailleurs Tcrrc-de-feu n'exprime pas exactement l'idée des navigateurs qui baptisèrent cet assemblage d'îles ; car ces mots désignent implicitement une qualité, un attribut, tandis que les Espagnols ont voulu simplement consacrer le souvenir des feux qu'ils avaient af)erçus sur le rivage, et Terre-du-fcu répond' mieux à celte intention. M. d'Orbigny dit aussi Tcrre-du-fai.
puis descend vers le sud dans cette direction et remonte, en s'enfonçant profondément, vers le nord, pour former la baie de Tsassau. Non loin, est l'embouchure du canal Saint-Gabriel , qui sépare l'île Dawson de la Terre-du-Feu proprement dite; la côte méridionale de ce canal est bordée de hautes montagnes : elle est peut-être la plus élevée de la Terre-du-Feu. Dans le nombre de ses pics sont les monts Buckland et Sarmiento. Nous avons parlé du premier à propos du détroit de Magellan. C'est un bloc pyramidal de schiste, dont le sommet est extrêmement aigu, et qui a environ douze cent vingt mètres de hauteur. Le mont Sarmiento s'élève d'environ deux mille soixante et dix mètres audessus du niveau de la mer ; sa base„ est large, et il se termine par deux sommets pointus , l'un au nord-est, l'autre au sud-ouest, à une distance respective d'un quart de mille anglais.
Sarmiento, le premier qui l'ait aperçu, lui donna le nom de volcan neigeux.
Eneffet,vudunord,ilarapparenced"un volcan; mais on n'a jamais vu de signes ni de traces d'éruption ; peut-être même sa forme volcanique n'est-elle que fortuite, car, vu du côté du couchant, il ne ressemble nullement à un cratère. Cette montagne est le point le plus haut qu'on ait encore observé dans toute la Terre-du-Feu :
elle est comme le théâtre des principaux phénomènes météorologiques de ces contrées, et son aspect annonce aux marins la tempête ou le beau temps, suivant qu'il se voile ou qu'il se dégage des vapeurs qui l'entourent.
C'est une espèce de baromètre que la nature a placé dans ces lieux, où plus d'un danger menace le navigateur; quand le vent souffle du nord-est ou du sud-est, les nuages qui enveloppent sa cime se dissipent, et il présente alors la perspective la plus magnifique.
Entre le mont Buckland et le Sarmiento, la crête de la chaîne est occupée par un glacier fort étendu, dont la tonte continuelle entretient les cascades dont nous avons parlé.
PATAGOiMK, TEllRi:- DU-FEU ET 1L?:S MALOULNES.
Celle des îles l'Herniite, dont l'cxtréniitc méridionale forme le véritable cap Horn, est. avoisinée à l'est par une inliiiité d'autres moins eonsidérables, dont les plus importantes sont les îles liarnevelt, les îles d'Iv vouts, et plus au nord l'île Nouvelle.
Du faux cap Horn jusqu'au cap Pillar, qui forme re.\tr<'mité nord-ouest de la Terre -du - Feu , la côte décrit une portion de cercle, profondément accidentée par le canal de Koël, par la baie de Sainte-Barbe et le cap Glocester. A l'entrée du canal de Noël, on trouve un arcbipel dont les îles principales sont, au sud et en allant d'ouest en est, la Cathédrale d'York, rîle des Nigauds et celle des Oies ; au nord de cette dernière, l'île de rOEuf, et au nord-ouest de celle-ci l'île Brûlée, Au-dessus et à l'ouest de la baie de Sainte- Barbe est un groupe de cinq îles, dont la plus grande est ternunée par le cap Noir. Derrière le cap Glocester, et en remontant au nord, se trouve un vaste archipel dans lequel on peut placer l'île de l'Atterrage ; non loin de cette île est le sondage le plus profond qui existe sur ce littoral.
Pour ce qui est des côtes septentrionales delaTerre-du-Feu,dontnous avons dit quelque chose en décrivant le détroit de Magellan, nous nous bornerons à rappeler rapidement, et en allant d'ouest eu est, les points principaux, tels que la baie et le havre de Séparation placés presqu'à l'entrée du détroit; la baie des Iles ; le havre de l'Hirondelle; l'entrée du canal Sainte- Barbe, située en face du Port-Gallant; l'entrée du canal Saint-Sébastien, en face du Port-Famine, mais plus au nord; le promontoire de la P^ade, qui forme le second goulet de l'entrée orientaledu détroit ; le Mondrain, qui plus au nord forme le premier goulet, et a partir duquel la côte descend du nord au sud et d'ouest en est, pour aller rejoindre le promontoire de la Reine Charîotte, ((ui nous a servi de point de départ.
Depuis le cap Pilar jusqu'au cap
4' Liv. (Patagonie, Teure-du
Horn, la côte est très-irrégulière et très-coupée ; elle est généralement élevée et exempte de hauts fonds et de bancs. Sa hauteur varie de deux mille (pialrecentqualorze à quatre cent cinquante-sept mètres; dans l'intérieur sont des chaînes de montagnes toujours couvertes de neige, et dont l'élévation est quelquefois de plus de douze cent vingt mètres , et jamais de moins de six cents.
Quand on est près de la côte, on aperçoit plusieurs bras de mer qui coupent la terre dans toutes les directions et qui communiquent avec de grands golfes situés derrière les îles du large. On voit les montagnes voisines de la mer très-boisées du côté de l'est, tandis que du côté de l'ouest, qui est exposé aux vents dominants, elles sont tout à fait stériles. Ces montagnes sont rarement couvertes de neige, parce que les vents de mer et la pluie en amènent promptement la fonte. Les brumes sont rares dans ces parages, mais une température pluvieuse et sombre, accompagnée de vents violents, y règne presque toujours. Le soleil s'y montre fort peu ; le ciel, même dans les plus beaux jours, est couvert et nuageux.
Cap Horn. — Le point le plus important de l'archipel de la Terre-du- Feu , vers le sud , est incontestablement le cap Horn , dont nous avons indiqué la position à l'extrémité de la plus méridionale des îles l'FIermite.
Elevé d'environ cent cinquante-deux mètres au-dessus du niveau de la mer, ce cap présente vers le sud des escarpements noirs, qui, vus de près, sont du plus imposant effet. Nous avons exposé, à l'article du détroit de Magellan , les avantages qu'offre le passage à travers ce détroit; cependant, comme la question des deux routes n'est pas encore décidée pour beaucoup de gens, nous croyons qu'il ne sera pas inutile de donner sur le passage par le cap Horn les renseignements les plus récents et les plus positifs.
Quelques marins pensent qu'il est préférable de doubler le cap Horn pen-
Feu ET ILES IMalouines,) 4
iO
L'UNIVERS
dant l'été ; d'autres affirment , au contraire , qu'il vaut mieux choisir l'hiver pour effectuer ce passage. Comme clans tous les pays du monde, les moi^ d'équinoxe sont les plus mauvais:
de fortes hrises se font alors sentir.
Les mois d'août, septembre, octobre, novembre et décembre , sont les pires de Tannée; c'est alors que régnent les vents d'ouest, la pluie, la neige et la grêle. Décembre , janvier et février sont les mois les plus chauds ; les jours sont longs , et le temps est quelquefois fort beau ; mais les vents d'ouest, parfois tiés-violents, et accompagnés de beaucoup de pluie, régnent durant toute cette saison , qui présente moins que dans toute autre partie du globe les avantages ordinaires de l'été. iVIars est peut-être le plus mauvais mois de l'année, à cause des tempêtes et des coups de vent qui s'y succèdent ; il est pourtant moins pluvieux que les précédents. La meilleure saison est souvent la période des mois d'avril , mai et juin , quoiqu'elle ne soit pas exempte de gros temps. Les jours vont en diminuant; mais cela n'empêche pas que ces trois mois ne soient vraiment ceux dont la température ressemble le plus à celle de l'été. Juin et juillet ont beaucoup d'analogie; toutefois, les brises d'est sont plus fréquentes en juillet. Le peu de durée du jour et la rigueur du froid rendent cette époque très-désagréable, quoiqu'elle soit peut-être la plus favorable pour passer à l'ouest, attendu que les vents y soufflent presque toujours de Test. En ré^umé, les mois d'été, décembre et janvier , sont les plus convenables pour passer de l'océan Pacifique dans l'océan Atlantique; et avril, mai et juin pour retourner dans l'océan Pacifique. Dans ces parages, on connaît peu les éclairs et le tonnerre. De violentes rafales viennent du sud et du sud-ouest ; elles sont annoncées par des masses de nuages , et quelquetois accompagnées de neige et de grêle d'une grande dimension, qui les rendent plus terribles. Ajoutons que les navires partant de l'Atlantique pour se rendre dans le grand Océan doi-
vent chercher à se tenir à moins de cent milles de la côte orientale de la Patagonie , autant pour éviter la grosse mer , soulevée par les brises d'ouest qui dominent dans l'est , et sont d'autant plus fortes qu'on est plus éloigné de la terre , que pour profiter de l'inconstance du vent , quand il est fixé dans la partie de l'ouest (*).
Malgré tous ces inconvénients , le passage par le cap Horn , tant redouté des anciens marins, n'est pas aussi effrayant que l'avait fait croire l'amiral Anson. Dampier , Cook et la Peyrouse avaient déjà beaucoup contribué, par leurs observations, à diminuer la terreur inspirée par cet autre cap des tempêtes. Les voyageurs modernes ont achevé de dissiper ces frayeurs. Tous s'accordent à dire que le passage par l'extrémité de la Terredu-Feu n'offre que les contrariétés or- n dinaires dans toutes les hautes latitn- ! des , et que les ouragans n'y sont pas plus terribles que ceux qui éclatent souvent , pendant la mauvaise saison , dans le voisinage de tous les gramds caps (**). Néanmoins , la route par le détroit de Magellan est préférable , surtout à cause des lenteurs qu'elle épargne aux navires qui veulent passer dans le grand Océan.
Aspect de la Terre-du-Feu. — Dans son voyage au détroit de Lemaire , l'amiraf Anson a dépeint la Terre-du- Feu sous les plus sombres couleurs.
Cook, qui visita la même partie (sudest), en 1769, prétend que l'erreur de ses devanciers doit être attribuée à la saison pendant laquelle ils se sont trouvés dans ces parages. Il y était dans le courant de janvier, qui , à cette latitude répond à notre mois de juillet , et assure que non-seulement il y vit des arbres , mais que , bien qu'il y aperçût çà et là des espaces couverts de neige, les pentes des collines et
(*) Exirait des observations nautiques du capitaine King, traduites par M. Darondeau, pour le niiuislère de la marine.
(**) Vo>ez, entre auUes opinious, celle du capitaine Duporrey, dans la relaliou du voyage de la Coquille.
PATAGONIE, TERRE-DU-FEU ET ILES MALOUINlvS. 51
les côtes voisines de la mer présentaient la plus agréable verdure. « Ees hauteurs, dit-il, sont assez remarcpiables, mais ne peuvent être appelées des montagnes , quoicjue leurs sommets soient entièrement nus. Le sol des vallées est riche et d'une grande profondeur ; au pied de presque toutes ces collines, on trouve un petit ruisseau dont l'eau a une couleur rougeâtre , comme celle qui coule à travers nos tourbières d'Angleterre ; mais elle n'a aucun mauvais goiit, et, en tout, nous avons éprouvé que c'était la meilleure que nous eussions trouvée dans notre voyage. » A l'époque où naviguait Cook , le détroit de Lemaire n'avait pas encore perdu son importance; aussi le capitaine anglais a[)porte-t-il le plus grand som à préciser la position de ce détroit , auquel il donne environ cinq lieues de long, et à indiquer tous les points qui peuvent servir à y diriger les marins.
Il prend éii;alement la défense de la Terre-des-Etats , qui ne lui a pas semblé non plus aussi sauvage qu'à l'amiral Anson. La côte nord lui a paru offrir des baies et des havres , et le sol n'était pas sans bois, ni même sans verdure. Deux ans auparavant, le capitaine Wallis , qui reconnaissait alors les côtes du détroit de Magellan , s'exprimait d'une manière toute différente au sujet de la Terre-du-Feu , bien qu'il y fiit au mois de février, correspondant à notre mois d'août. Le maître du vaisseau , qu'il avait envoyé chercher des mouillages, «trouva, dit-il, le pays qui borde la côte, horrible, et plus sauvage qu'aucun qu'il eût jamais vu ; c'étaient des montagnes raboteuses , plus hautes que les nues , absolument dépouillées , depuis leju* base jusqu'à leur ^■ommet , et où l'on n'apercevait pas un seul arbrisseau ni un seul brin d'herbe. Les vallées ne présentaient pas un aspect moins affreux; elles étaient entièrement couvertes de couches profondes de neige, excepté en quelques endroits où elle avait été emportée ou glacée par les torrents qui s'éclianpentdes crevasses de la montagne, et se précipitent des hauteurs où ils se forment par la fonte des nei-
ges. Ces vallées , dans les endroits même où elles ne sont pas couvertes par la neige, sont aussi dépourvues de verdure que les rochers qui les environnent. »
Ces témoignages ne sont contradictoires qu'en apparence, puisqu'ils portent sur des points placés à une grande distance l'un de l'autre. Le capitaine Parker-King, qui a exploré avec soin toute la Terre-du-Feu , confirme les assertions de Cook. Il dit que dans presque toutes les îles qu'il a visitées , la végétation est magnilique , et qu'il y a vu la véronique et la fuschie, qui en Angleterre sont regardées et cultivées comme des plantes fort délicates. Ces deux végétaux , ajoute ce navigateur , étaient en pleine fleur à une très-petite distance de la base d'une montagne couverte de neige aux deux tiers de sa hauteur. Il a vu aussi des colibris suçant l'arôme des fleurs, après deux ou trois jours de pluie et de neige pendant lesquels le thermomètre avait été au point de congélation. Enfin M. Fitz-Roy affirme qu'à aucune époque de l'année, les feuilles des arbres de la Terre-du- Feu ne tombent entièrement. De ces différents rapports , on peut conclure, que si cette contrée n'a pas un aspect bien hospitalier , elle est loin d'être aussi épouvantable que l'ont affirmé certains voyageurs.
Le récit suivant d'une excursion faite par Banks et Solander, pour étudier les richesses végétales de la partie sud de ce pays, peut être considéré comme le côté effrayant du tableau :
Aventure de Banks et de Solander.
M. Banks et le D*" Solander, qui , en qualité de naturalistes, accompagnaient le capitaine Wallis dans son voyage autour du monde, se trouvant vers le milieu de décembre 1766, dans le détroit de Magellan et tout proche de la cote de la Terre-du-Feu, vers un point où le débarquement n'offrait aucune difficulté, résolurent de ne pas abandonner ce parage sans renouveler l'excursion qu'ils avaient déjà tentée sur ce sol, où ils espéraient découvrir de véritables richesses scientifiques. Le
mois de décembre , nous l'avons ôéjh dit, correspond sous cette latitude à nos mois de mai et de juin. Le temps était beau , et ils avaient en perspective une petite montagne, boisée à sa base, aplatie et verdoyante vers le milieu de sa hauteur, aride et nue à son sommet. Partir au lever du soleil, explorer ces bois , cette prairie , ce rocher où jamais avant eux n'avait pénétré un Européen, et revenir le soir à bord, leur parut une expédition aussi glorieuse que facile. Le chirurgien du bâtiment VEndeavour^ l'astronome, le dessinateur de M. Banks, trois domestiques , deux matelots et deux nègres se joignirent à eux ; et le IG décembre, de bon matin, la chaloupe les déposa tous les douze, pleins de confiance, sur le rivage. M. Banks avait hâte d'arriver à la prairie, parce qu'il n'espérait rien trouver dans la partie boisée qui pût le dédommager de ses peines. La petite troupe pénétra donc dans le bois et commença courageusement l'ascension de la montagne. La matinée y fut toute employée , et à trois heures après midi ils marchaient encore au hasard et sans découvrir le moindre sentier qui les conduisît à l'endroit où ils devaient faire leur première halte. Ils parvinrent enfin au lieu qu'ils avaient pris de loin pour une plaine, et furent très-mortifiés de reconnaître que ce n'était qu'un terrain marécageux couvert de petits buissons de bouleaux, hauts de trois pieds, et si rapprochés , qu'il était impossible de les écarter pour s'v frayer une route. Ils étaient obligés cf'enjambcr à chaque pas, tout en enfonçant dans la vase jusqu'à la cheville. Pour augmenter les difficultés d'un pareil voyage, le temps, qui s'était maintenu , devint tout à coup nébuleux et froid, et \m vent très-piquant, accompagné de neige, se mit à souffler par bouffées. Malgré la fatigue d(^à extrême et le secret découragen^ent qui conunençait à s'emparer de quelques-uns d'entre eux, ils continuèrent pourtant à s'avancer, comptant toujours avoir franchi le pas le plus difficile et touché au terme de leur
voyage. Ils étaient à peu près aux deux tiers du marais, lorsque M. Buchan, le dessinateur de M. Banks, fut pris d'une attaque d'épilepsie. Il fallut s'arrêter, allumer du feu, et comme le malade, promptement secouru et bientôt hors de danger, ne pouvait pourtant continuer sa route ni être abandonné dans cette solitude, MM. Banks et Solander, l'astronome et le chirurgien se remirent seuls en chemin. Psos voyageurs touchèrent enfin le sommet si désiré, et leur attente ne fut point trompée. Ils y trouvèrent beaucoup de plantes aussi différentes de celles qui croissent sur les hauteurs du bord de la côte, que celles-ci le sont des productions des plaines dans nos climats.
Cependant le froid était devenu très-vif, la neige tombait toujours en plus grande abondance , et le jour était trop avancé pour qu'il fût possible de retourner au vaisseau avant la nuit. Il fallut donc se résigner, et, quelque danger que présentât ce parti, s'arranger de façon à attendre , le moins mal possible, le lendemain dans l'endroit où Ton se trouvait. Une fois cette détermination prise, le docteur et son ami Banks, charmés, au fond, ., d'avoir un peu plus de temps devant < eux , ne pensèrent plus qu'à profiter • d'une bonne fortune si chèrement ) achetée. Leurs deux compagnons ne ■ paraissant pas avoir un aussi ardent amour pour la science, et se souciant par conséquent fort peu d'herboriser sous la neige et le vent , ils les envoyèrent rejoindre ceux qui étaient restés en arrière, et indiquèrent pour rendez-vous général, une hauteur par laquelle ils se proposaient de passer, pour retourner au bois , en traversant le marais. Ce nouvel itinéraire leur semblait des plus faciles à suivre La compagnie' se rassembla, en effet, bientôt au lieu convenu, et quoiqu'on souffrît du froid , tous étaient alertes et bien portants. M. Buchan lui-même avait recouvré ses forces. Il était près de huit heures du soir, mais il faisait encore assez jour , et l'on se mit en devoir de franchir le marais. ^I. Banks se chargea de faire l'arrière-garde et de
PATAGOMK, TERRE-DIÎ-FFCj KT ILES MALOUINKS.
pousser les traînards. I^e docteur Solander, qui avait plus d'une lois traversé les montagnes qui séparent la Suède de la Norwége , savait qu'un Çrand froid, surtout quand il estjoint a la fatigue, produit dans les membres un engourdissement presque insurmontable. Il conjura ses compagnons de ne pas s'arrêter, quelque peine qui leur en put coûter, ou quelque soulagement qu'ils espérassent d'un moment de repos : «Quiconque s'asseoira, leur dit-il , s'endormira , et celui qui s'endormira ne se réveillera plus. »
Après cet avis reçu, non sans terreur, on recommença a avancer , mais plus on allait et moins on semblait avoir fait de chemin. On n'était point encore parvenu au marais, et déjà le froid était devenu si vif, qu'il commençait à produire les effets annoncés. Le 'docteur Solander fut le premier qui succomba au sommeil, contre lequel il s'était efforcé de prémunir les autres.
Prières ni remontrances , rien ne put l'empêcher de s'étendre sur la neige, et son ami dut employer la violence pour le tenir à demi éveillé. Richemond,un des noirs de M. Banks, commençait à son tour à se faire presser.
Admirable de sang-froid et de courage dans cette situation qui menaçait de devenir d'instant en instant plus terrible, son maître dépécha aussitôt en avant cinq personnes , parmi lesquelles était 1\L Buchan, avecordrede préparer du feu au premier endroit convenable, puis, lui-même, avec quatre autres, resta auprès de Richemond et du docteur, et les fit marcher moitié de gré , moitié de force. Les deux malades touchaient au terme de leur pénible trajet, lorsqu'ils déclarèrent spontanément qu'ils n'iraient pas plus loin. IM. Banks eut de nouveau recours aux prières, aux instances , aux menaces, à la violence; ce fut en vain. Quand on croyait effrayer Richemond, il répondait : « Je ne désire que de m'arrêter un peu et de mourir. » Le docteur ne renonçait pas aussi formellement à la vie , et disait qu'il voulait bien marcher, mais qu'il lui fallait auparavant prendre un instant
de sonuueil , et ni l'un ni l'autre ne voulaient faire un pas. Quelque affection qu'il [)orlat au docteur Solander, quelque prix qu'il attachAt à la conservation de son nègre favori , M. Banks sentit que s'obstiner à présent était compromettre inutilement l'existence des quatre autres : il rassembla à la hâte quelques broussailles et les y laissa s'affaisser et dormir d'un sommeil qui pouvait être éternel.
Au même instant , quelques-uns de ceux par qui il s'était fait devancer, revenaient avec la bonne nouvelle que le feu était allumé à un quart de mille de là. Il court au docteur, l'appelle, le frappe, le soulève : cinq minutes à peine se sont écoulées, il n'a pas encore rendu le dernier soupir, mais son réveil ne fait en quelque sorte que ressusciter un malheureux perclus de tous ses membres , et dont les muscles sont tellement contractés , que ses pieds ne peuvent plus retenir leur chaussure. Revenu un peu à lui , le docteur qui, malgré tout, se cramponnait à la vie, consent à se laisser traîner vers le feu qu'on lui montre de loin. Quant au pauvre Richemond, tous les efforts furent inutiles pour le faire relever. Après avoir tenté sans succès de le mettre en mouvement, M. Banks laissa auprès de lui son autre noir et un matelot qui semblaient avoir moins souffert du froid , leur promettant d'envoyer aussitôt vers eux deux autres de leurs compagnons qui se seraient suffisamment réchauffés, et avec l'aide desquels ils pourraient lui rapporter Richemond , endormi ou vivant.
Il avait tenu sa parole; mais environ deux heures après , les deux hommes qu'il avait envoyés revenaient seuls : ils avaient parcouru tous les environs; ils avaient crié, appelé, personne n'avait répondu , et ils n'avaient pu trouver ni le matelot, ni le second nègre, ni Richemond.
Alors Banks se reprocha de n'être pas resté auprès de Richemond , lui qui avait eu le bonheur d'être épargné par le froid ; il se reprocha surtout son projet d'excursion , et ccpen-
L'UNIVERS
dant , dans ses cruelles perplexités , le naturaliste reprenait le dessus; tout en se lamentant , il cherchait encore sous la neige, et d'un regard furtif, la trace de quelque plante ignorée.
On se souvint enfin qu'une bouteille de rhum, unique provision de la compagnie , était restée dans le havre-sac de l'un des absents ; on pensa que le noir et le matelot qu'on avait placés auprès de Richemond s'étaient servis de ce moyen pour se réveiller, et que tous trois en ayant bu un peu trop , s'étaient écartés de l'endroit oii on les avait laissés, au lieu d'y attendre les guides qu'on leur avait promis. La neige avait recommencé à tomber plus épaisse; deux heures s'étaient écoulées, et tout espoir était perdu, quand, vers minuit , on entendit des cris répétés. Banks court au-devant de la voix qui l'appelle, et trouve le matelot n'ayant plus que la force de se soutenir en chancelant. A l'aide des renseignements qu'il peut en arracher, il recommence ses perquisitions. Richemond fut découvert le premier ; il était debout , mais ne pouvait plus avancer, et son camarade était étendu sur le sol, aussi insensible qu'un cadavre. Dix bras s'offrent pour enlever ces deux hommes; la nuit était entièrement noire , on ne pouvait se faire un chemin à travers les broussailles et sur un terrain détrempé où chaque pas amenait une chute. Il fallut renoncer à les transporter, et faire du feu sur le lieu même; mais la neige qui couvrait la terre, celle qui tombait dans les espaces libres, et celle que les arbres laissaient échapper par gros flocons , rendirent impossible l'établissement de ce nouveau foyer :
force fut d'abandonner ces malheureux à leur destinée, après leur avoir fait un lit de petites branches d'arbre, et les en avoir presque entièrement couverts. Le reste de la troupe se trouvait dans une position rendue plus terrible par le souvenir de ce qui s'était passé et l'incertitude de ce qui allait suivre. De douze hommes qui étaient partis le matin, pleins de vigueur et de santé , deux étaient re-
gardés comme morts; un autre était si mal, qu'on doutait qu'il pût vivre jusqu'au lendemain; et un quatrième, M. Buchan , était menacé d'une nouvelle attaque, par suite de la fatigue qu'il avait essuyée pendant cette terrible soirée. Ils étaient éloignés du vaisseau d'une journée de chemin; il leur fallait traverser des bois inconnus dans lesquels ils pouvaient craindre de s'égarer et d'être de nouveau surpris par la nuit; et , pour comble de malheur , il ne leur restait , pour toute nourriture, qu'un vautour qu'ils avaient tué la veille, au début de leur excursion.
Au point du jour, ils jetèrent avec inquiétude les regards autour d'eux, et ne virent que de la neige. Le froid continuait, et des bouffées de vent, se succédant sans intervalle, leur glaçaient le visage et les membres. Cependant, à six heures, ils conçurent une lueur d'espoir en distinguant le lever du soleil au travers des nuages qui commençaient à devenir moins épais.
Leur premier soin fut de courir aux malheureux qu'ils avaient ensevelis sous des branches : ils étalent morts!
Quoique le ciel s'éclaircît toujours davantage, la neige continuait à tomber, et nos voyageurs n'avaient encore pu reprendre leur route vers levaisseau; mais, vers huit heures, il s'éleva une petite brise qui , secondée par l'action du soleil , détermina le dégel. La joie revint au cœur de tous, et avec elle le sentiment d'une souffrance que tant d'autres avaient fait oublier jusqu'alors. Le précieux vautour était encore intact; il fut dépecé, partagé entre les dix hommes qui restaient, et quand chacun eut avalé les deux ou trois bouchées qui lui en étaient revenues, ils se remirent en route. Enfin , à deux heures après midi , ils débouchèrent inopinément sur le rivage , précisément en face du lieu oii était encore amarrée la chaloupe qui les avait amenés la veille sur cette terre funèbre.
Histoire naturelle. — On vient de voir à quel prix les docteurs Banks et Solander enrichirent la science de
PAT AGONIE, TERRE-DU-FEU ET ILES MALOUINËS. 56
quelques plantes nouvelles. Ils remarquèrent surtout une espèce de cannelle appelée winterranea aromatica. Le winter y dont elle est l'écorce, a la feuille large , ressemblant à celle du laurier; elle est vert pAle en dehors et bleuâtre en dedans. Ils trouvèrent aussi beaucoup de plantes antiscorbutiques, au nombre desquelles il faut mettre une sorte de cresson appelé cardamius antiscorbutica ; le céleri sauvage, apium antiscorbuticum ; tl une espèce de canneberge rouge et blanche.
Le cresson croît dans les lieux humides ; on le trouve principalement dans la baie de Bon-Succès. C'est surtout quand il est jeune qu'il est le plus salutaire ; il rampe sur la terre ; ses feuilles sont d'un vert clair ; elles sont disposées deux à deux, et opposées l'une à l'autre , avec une seule à l'extrémité, qui, communément, est la cinquième sur chaque tige. La plante sortant de cet état pousse des jets qui ont quelquefois deux pieds de haut, et qui portent à leurs extrémités de petites fleurs blanches suivies de longues siliques. Les arbres paraissent tous appartenir à la famille du bouleau , appelé betula antarctica. Leur tige a de trente à quarante pieds de long, et deux à trois pieds de diamètre à la base. La feuille en est petite; le bois est blanc, et se fend très-droit. Les rochers qui forment le fond de la baie Saint-Vincent sont couverts de goëiTions, parmi lesquels le kelp, ou jucus glganfeus deSolander, mérite une description détaillée.
Cette plante marine croît sur les rochers des eaux les plus profondes , sur les bords et dans l'intérieur même des passes ou canaux. M. Darwin dit que pendant tout le voyage du Beagle et de l'Aventure, il n'a pas aperçu un seul rocher qui ne fut couvert de cette herbe flottante, hejucusgiganteiisdi été ainsi nommé à cause de la longueur de sa tige, qui atteint, dit le capitaine Cook, jusqu'à trois cent soixante pieds. Elle est ronde, visqueuse, polie, trèsforte et n'est guère plus grosse que le pouce. On conçoit de quelle utilité
est cette singulière plante nour les vaisseaux qui naviguent dans ces canaux étroits , incessamment agités par les tempêtes: elle peut au besoin leur servir de cAbles , et c'est ainsi que plus d'un bâtiment lui a du son salut. Comme, à une, certaine hauteur, elle s'affaisse sur elle-même , et forme un angle avec sa base en s'étendant dans le sens de la surface des eaux , il arrive souvent qu'elle arrête la sonde des marins. On la trouve depuis les îles les plus méridionales, près du cap Horn , jusqu'au quarante - troisième degré de latitude vers le nord ; à l'ouest elle est aussi assez abondante; elle croît donc dans l'espace de quinze degrés de latitude; et comme le capitaine Cook la trouva à la terre de Kerguélen , il s'ensuit qu'elle occupe en longitude cent quarante degrés.
Le nombre des créatures vivantes de toute espèce dont l'existence dépend essentiellement du kelp , est vraiment prodigieux. On pourrait écrire un gros volume de descriptions sur les habitants d'un de ces lits d'herbe marine. Les feuilles ont quatre pieds de long; et chacune d'elles, excepté celles qui flottent à la surface de la mer, est tellement incrustée de coraux, qu'elle en est toute blanche. Quelques-unes donnent asile aux simples polypes ; d'autres nourrissent des animaux mieux organisés, et des masses de belles ascidies. D'itmombrables coquilles et quelques bivalves s'y attachent aussi. Des myriades de crustacés fréquentent toutes les parties de la plante. M. Darwin raconte qu'en remuant une masse de ces immenses tiges , il en tomba une quantité de petits poissons, de coquillages, de sèches , de crabes de toutes les espèces, d'oursins de mer, d'étoiles, de belles holothuries , de planaries et de néréides de plusieurs formes. « Toutes les fois, ajoute ce naturaliste, que j'exa minais un fragment du fucus glganteus y j'y découvrais des animaux de forme nouvelle et curieuse. De nombreuses espèces, de poissons vivent au milieu des feuilles , et y trouvent une nourriture abondante. Ces immenses
L'UNIVERS
couches végétales, chargées d'animaux, sont aussi une ressource précieuse pour les cormorans et autres oiseaux de mer , pour les loutres , les phoques et les marsouins. Enfin , sans elles , le sauvage de la Terre-du-Feu , privé de quelques-uns de ses aliments de prédilection, se livrerait avec plus de férocité et de gloutonnerie à ses goûts de cannibale; leur nombre diminuerait infailliblement , et peut-être même Jeur race finirait - elle par s'éteindre. »
La zoologie de la ïerre-du-Feu est hien pauvre , comme on peut le penser. Parmi les mammifères, outre les cétacés et les phoques , on trouve une espèce de chauve-souris , une nouvelle souris (le reithrodon de Water-House), et deux autres espèces ; le tucutuco , animal rongeur qui habite en troupes nombreuses dans la partie orientale ; une espèce de renard , la loutre marine , le guanaque , et un cerf dont on n'aperçoit que de rares individus, au sud du détroit de Magellan. Les bois abritent peu d'oiseaux. Quelquefois l'accent plaintif du gobe-mouche à huppe blanche, perché sur le sommet des grands arbres , est répété par les échos de ces tristes vallées; plus souvent, le cri singulier du pic noir, dont Ja tête est ornée d'une belle crête rouge , se fait entendre dans les forêts. Le scijtalopus fuscus, ou roitelet, sautille en se cachant dans les buissons et parmi les troncs d'arbres tombés de vieillesse. Le grimpereau [synallaxis tupinieri) est l'oiseau le plus commun. On le rencontre dans les bois de hêtres, dans les ravins les plus inaccessibles. Ce petit oiseau semble se multiplier pour ainsi dire sous vos regards, à cause de l'habitude qu'il a de suivre curieusement les visiteurs qui pénètrent dans ces sombres retraites. Il voltige d'arbre en arbre , à quelques pieds du voyageur , en faisant entendre une sorte de ricanement singulier. Il n'a pas les moeurs timides du véritable grimpereau {cevthia fàmWarh) , et ne monte pas connue ce dernier le long des troncs d'arbres; )1 sautille adroitement , et va cher-
chant des insectes sur chaque branche. Dans les parties du pays les plus découvertes, existent trois ou quatre espèces de pinsons, une grive, un sansonnet ou icterus, deux furnarii , et enfin quelques oiseaux de proie et quelques oiseaux nocturnes.
Les insectes sont en très-petit nombre ; quant aux reptiles , il n'en existe pas un seul dans toute l'étendue de la Ïerre-du-Feu.
Habitants. Tous les voyageurs s'accordent à représenter lesFuégiens (*), ou habitants de la Terre-du-Feu, comme les individus les plus misérables de l'espèce humaine. Ils ont la tête grosse, comme les Patngons, les joues saillantes, le nez plat, mais la physionomie plus douce. Ils sont plus petits, plus mal faits, et encore plus sales.
Ils barbouillent quelquefois leur corps avec un mélange de charbon, d'ocre rouge et d'huile de phoque, ce qui les rend non-seulement hideux, mais encore si horriblement puants, qu'on ne peut, pour ainsi dire, les approcher. Il en est qui se peignent certaines parties d'une terre argileuse blanche. D'autres préfèrent la couleur noire; le capitaine King en a vu un entièrement peint en blanc.
Ils portent pour tout vêtement des manteaux de peaux de guanaques ou de phoques, moins adroitement faits que ceux des indigènes de Patagonie.
Il est vraiment étrange qu'un peuple soumis aux rigueurs d'un climat aussi rude n'ait pas encore songé à se vêtir plus chaudement.
Leurs cabanes ou wigwams ont la forme d'un pain de sucre. Elles sont faites de longues branches fixées circulairement dans le sol , réunies à leur extrémité supérieure par des joncs, et recouvertes de broussailles. Deux ouvertures y sont ménagées , l'une du côté de la mer, l'autre du coté des bois. Le foyer occupe le centre de la hutte, et la rèmplitconstammentd'uneépaisse fumée, qui , mêlée aux exhalaisons fétides produites par les viandes gâtées
(*) Ce nom a été donné à ce peuple par le capitaine "Wcddell , qui l'a visité en iSia.