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DES ILES DE L'OCÉAN
phosplioresrcnre qui la parliculai-ise et dont nous devons nous occuper.
De la ^phosphorescence.
Dans toutes les régions de l'Océan, dès que la clarté du jour disparaît, une nouvelle lumière jaillit du sein des eaux, et vient tempérer la lugubre tristesse de l'immense étendue. Sur la crête des vagues qui retombent les unes sur les autres, au remous continuel opéré par le gouvernail des grandes ainsi que des moindres embarcations , au travers des lames qu'entr'ouvre la proue du vaisseau , enfin dans l'épaisseur, ainsi que dans l'écume des flots, qui brisent tumultueusement sur les récifs ou qui se déroulent sur de larges plages, les parties agitées de l'eau brillent d'une multitude de points scintillants et toujours éblouissants, quoique souvent prescjue imperceptibles ; d'autres fois on dirait des éclairs précurseurs de la foudre. Cependant un navire poussé par les vents au sein des IMers et des ténèbres laisse au loin derrière lui une trace comme laiteuse , mais éclatante, qui ne s'efface qu'avec lenteur. Des rivages sablonneux, baignés par l'eau salée, des algues ou autres productions de l'Océan", qu'on vient d'en retirer, paraissent tout-cà-coup lumineuses dans l'obscurité, pour peu qu'on les toucbe ou qu'on les agite; de façon que le pied ou la main de l'homme, posés sur l'arène mouillée, y impriment des vestiges de feu , semblables à la lumière des lampyres ( vers-luisants ).
Il existe des parages, et particulièrement ceux des pays brillants et de la ligne, où de telles binettes sans nombre causent en pleine nuit un éclat très-remarquable, une sorte de jour fantastique.
■ Outre ces étincelles lumineuses , semblables à celles que lance la machine électrique , les Mers produisent encore une multitude de créatures vivantes qui répandent des lueurs inhérentes à leur organisation. JNous avons le premier décrit autrefois un animal chez lequel cette propriété est
éminente (le monnphora nnctiluca de notre voyage en quatre îles des mers d'7\frique, ou p/jrosoma des auteurs); ce véritable Luciler appartient à la série des êtres diaphanes et gélatineux dont Cuvier forma sa classe des mollusques Acéphales, qui, avec les ^Méduses, les lîéroës, les ]îij)hores , et autres innombrables tribus flottant dans la vaste étendue des flots, ressem'olent, comme le disait j)ittoresquement Linné, à des astres disséminés sur l'incommensurable et obscure profondeur. INous avons cru devoir faire figurer dans la pL 2 du présent volume quelques espèces d'animaux de cette nature, se dessinant dans les ténèbres de la vague , par les feux qui s'échappent d'eux-mêmes et qui éclairent ce qui les environne , comme dans les magiques peintures du célèbre Murillo, les personnages divins que ce grand peintre savait si dignement y introduire sont ordinairement le foyer lumineux d'où émane le jour à l'aide duquel se distingue le reste du tableau.
Tous ces animaux diaphanes et scintillants paraissent maîtres d'une lueur dont à leur gré ils augmentent ou diminuent l'intensité, et qu'ils éteignent dès qu'ils paraissent le vouloir faire.
S'il n'était pas démontré que de telles créatures sont dépourvues de sexe , on serait porté à présumer qu'en leur donnant la faculté de manifester leur existence par une lumière qui leur est propre, la nature permit qu'ils pussent faire de cette lumière un signal d'amour, et qu'un sexe se servît de ses feux pour allr.mer les feux de l'autre. Il semble d'abord que des êtres à peine organisés, jetés sans défense et sans moyen d'échapper au moindre danger , dans l'effrayante épaisseur d'un élément dont les chocs sont terribles , et que peuplent des créatures voraces auxquelles une immensité de nourriture sans ch.oix est nécessaire pour alimenter leur masse monstrueuse; il semble, disons-nous, que ces êtres n'ont reçu de la nature une organisation diaphane qu'afin que, confondus par leur transparence avec le fluide ou ils Vivent, les ennemis qu'ils
L'UNIVERS
auraient à redouter ne puissent profiter de leur inertie pour en détruire les races entières. Cependant, par quelle vue en apparence contradictoire la nature conservatrice leur a-t-elle donné une pro])riété op|30sée à celle qui leur permet de se confondre avec ce qui les environne? Pourquoi dans le silence et les ténèbres , les voyons-nous , en quelque sorte , s'élancer hors d'euxmêmes, et reprendre au loin les indices de leur fragile existence ? Il y a plus ; c'est à l'instant oii se présente un péril, qu'on voit les animaux phosphorescents darder leurs lumières humides ; ils semblent avertir par leur émission qu'ils sont là ; et loin que le timide sentiment de leur extrême faiblesse les porte à se tenir obscurément épars dans les flots d'ont ils sont le jouet, ils y brillent à l'instant du danger. En effet , ce n'est que lorsqu'on tourmente des animaux de ce genre qu'ils répandent leurs feux les plus vifs; et c'est seulement quand ils se trouvent entre les vagues dont le choc les froisse , ou bien au sillage d'un vaisseau dont le remous les fatigue, qu'on voit tout-à-coup dans l'obscurité éclater leur pompe incandescente.
On sent bien que les explications n'ont pas manqué pour un tel phénomène, déjà signalé par Aristote. L'opinion reçue mais erronée, est que la phosphorescence de la Mer résulte des animaux microscopiques, dont on suppose ses flots tout pénétrés et qui feraient en diminutif dans son sein l'effet qu'y produisent en grand les Méduses et les Pyrosomes de notre planche deuxième. Cette opinion que feuPéron prétendit faire prévaloir par beaucoup de verbiage , que des circumnavigateurs plus modernes, nourris d^s pages emphatiques de ce voyageur, soutiennent encore tous les jours , est pourtant radicalement fîiusse, comme nous l'avons prouvé par le secours du microscope, et depuis bien long-temps, dans plusieurs de nos écrits. Les lueurs de la Mer sont dues au phosphore que celle-ci tient en suspension, et qui provient de la décomposition de tant de my-
riades d'animaux , la plupart énormes, qui s'y corrompant depuis tant de siècles, sont assimilés à ses eaux, par le mouvement continuel auquel on les sait être essentiellement sujettes. L'impulsion permanente d'orient en occident, qu'on attribue à l'Océan, capâ»ble de rouler au hasard et sans relâche toutes les molécules mortes qui s'y rencontrent , l'action des marées €* d'impétueux courants qui se côtoient ou se contrarient , le heurtement peppétuel des vagues poussées en tout sens par des vents impétueux; enfirt d'autres causes innombrables d'éternelle mobilité ne permettent pas dans là Mer ces juxta-positions nécessaires pour la prompte recomposition des corps. Les débris de tout ce qui s'y désorganise, promenés , battus, frottés, roulés, mêlés en tout sens, ne tardent pas à se réduire à l'état moléculaire le plus simple. Ils se confondent , se pénètrent alors et finissent par s'amalgamer à l'eau qui les tient en dissolution : de là le principe gras et comme huileux de la Mer; de là encore cette amertume affreuse et cette mucosité d'une odeur particulière que le simple tact suffit pour rendre appréciable : sa salure même n'a peut-être pas d'autre cause; et dans cette hypothèse, il était naturel de chercher dans le phosphore qui dût provenir de tant de putréfactions vagabondes , un effet que nous ' lui voyons reproduire dans nos gardemanger , quand le poisson y perd sa fraîcheur, et dans les amphithéâtres de dissection , oij parmi les autres débris humains , le cerveau tombant en pourriture se distingue par des lueurs à la fois vives et tranquilles.
Diminution des Mers.
Beaucoup de causes tendent encore à décomposer la Mer, en dépouillant graduellement sa masse de tout ce qui ne s'y trouve qu'en suspension sans, y être essentiellement assimilé. Ces, causes agissent moins directement sur.
les éléments qu'elle s'incorpore, poari ainsi dire , que sur ceux qui demeti-j rent susceptibles d'en être précipités.!
DES ILES DE L'OCEAN
IS
est conséquemnient probable qu'elle 'diminue de volume à mesure que notre jjmonde vieillit, tandis qne sa salure, Isa mucosité, son amertume et sa phosphorescence doivent devenir proporlionnellement plus considérables. J.es principes qui ne s'y trouvent qu'en suspension , comme les substances calcaires, entre autres, lui sont au contraire soustraits par la multitude des animaux qu'elle nourrit; ceux-ci ne sont , h proprement parler, que des espèces de machines organisées pour faire un départ, d'où résultent ces charpentes polypifères, ces dures coquilles, ces tests, ou ces squelettes de crustacés et de poissons, destinés à grossir les-couches solides qui se déposent continuellement, et h l'heure même qu'il est, Éiur des couches antérieures, composées des restes d'une- multitude d'animaux dontles types sont aujourd'hui perdus.
On a cité beaucoup d'exemples de la dinu'nution des Mers, et la Baltique est celle des Méditerranées où l'on en signala les marques les plus aj)parentes. On a souvent répété qu'Aieues-Mortes, en Provence, d'où s'embarqua le roi saint Louis pour sa dernière croisade, et le port de Palos, en Andalousie, d'où Colomb partit pour son premier voyage au nouveau monde, étant maintenant éloignés des flots, sont des preuves irréfragables de la retraite de ceux-ci; mais les obstinés qui ne veulent pas convenir que la masse liquide puisse diminuer, citent l'élévation du niveau de la Méditerranée en d'autres endroits où l'on voit sous l'eau les débris de plus d'une cité riveraine antique ; ils citent aussi les invasions de l'Océan dans la boueuse Hollande; enfin, ils s'appuient sur cet adage: «que ta Mer regagne d'un côté ce qu'elle
{)erd de l'autre. » Mais c'est encore ici ecas de dire que le préjugé se perpétue par l'expression. L'examen des lieux BOUS enseigne que la Mer, quand elle est haute, ne fait, en brisant les digues qui lui furent imposées par la persévérance batave , que rentrer dans les parties de son domaine dont elle s'était laissé dépouiller à marée basse. La Corme de leurs rivages est la seule
cause des changements qui ont lieu dans nos landes a(!uit;uiiqiips, qu'on dojme encore comme une preuve des empiétements de la mer, tandis que leur cons:titu1ion géologique pourrait servir à démontrer le contraire. L'inondation évidemment récente de certains cantons littoraux de la Grèce, qu'on nous donne également comme des marques de l'élévation des mers, doit venir de ce que l'évaporation ne suflîsant plus pour enlever ce que de grands fleuves apportent à la Méditerranée, celle-ci a dû s'exhausser de quelques mètres; enfin, il faut distinguer les accidents d'avec les faits généraux , et sur quelque point qu'on porte ses regards , on y aperçoit les traces certaines de la diminution graduelle des eaux et du long séjour d'un Océan qui fut originairement sans limites.
Aux cimes sourcilleuses du Caucase dans l'ancien monde, sur celles des plus hautes Cordillères dans le nouveau, existent des bancs coquilliers, et d'autres débris marins, où les restes des animaux qu'on y voit confondus se retrouvent à la place et dans la situation où les êtres dont ces restes sont provenus durent naître, vivre et mourir successivement. Frappés d'étonnement à la vue de telles reliques d'un Océan qui dut tout recouvrir, les hommes qui, les premiers, y devinrent attentifs, imaginèrent de grands cataclysmes pour expliquer la présence de tels débris accumulés sur leurs montagnes. L'usage pour expliquer les faits, d'appeler au secours de noti-e ignorance quelque intervention surnaturelle, s'est perpétue depuis les âges les plus reculés jusqu'à nos jours. Il n'est pas un livre, entre ceux même dans les bonnes pages desquels la possibilité de changements à vue dignes de l'Opéra se trouve justement vouée au mépris , où néanmoins les mots de déluge universel, de grandes révolutions physiques et de cataclysmes , ne se rencontrent parfois employés comme argument. Il serait temps cependant de faire disparaître toute supposition gratuite du langage circonspect qui, seul, convient dans les sciences. Il
L'UNIVERS
est incontestablement arrivé à la surface du globe des soulèvements du sol parfois capables de faire saillir de longues chaînes de montagnes, des irruptions de Mers, des fracassements de continents entiers, des ruptures de grands lacs , des débordements de fleuves, des écartements, des engloutissements ou des apparitions d'îles et des bouleversements qui purent changer les rapports qu'avaient entre elles de grandes régions ; mais ces catastrophes , toutes de localité , prodigieuses par rapport à notre petitesse microscopique dans l'immensité de l'univers, n'ont probablement jamais causé de subversion totale. La destruction de ia grande île Atlantique elle-même, à laquelle nous croyons fermement, ne fut guère sur le globe un événement proportionnellement plus important que ne le sont , dans notre bois de Boulogne ou dans un marécage du Canada, la destruction d'une fourmilière ou la ruine d'une cité de castors. Quand le détroit de Gibraltar s'ouvrit, lorsque l'Angleterre fut séparée de l'Europe, si quelques cabanes d'Atlantes ou de Celles s'élevaient sur les parties de pays qu'emportaient les flots en élargissant des cassures, le petit nombre des Atlantes ou de ces Celtes qui purent échapper au désastre , ne manquèrent pas de croire à quelque perturbation survenue dans l'ordre de la nature , et de supposer que le monde entier-avait éprouvé le contre-coup du renversement de leur malheureuse patrie. Ils attribuèrent au courroux des dieux la révolution dont ils étaient les victimes ; ils se soumirent à des expiations ; ils élevèrent des autels, dans Tespoir d'apaiser le Ciel, au nom duquel leurs prêtres ne manquèrent pas de promettre que la chose ne se renouvellerait plus , tant que les peuples s'abandonneraient aveuglément aux volontés d'en haut , volontés mystérieuses et terribles , que ces prêtres se réservaient de transmettre et d'interpréter. Cependant des déchirements pareils , ou même plus dévastateurs, occasionés par des soulèvements ou par des affaissements opérés dans la croûte
du globe, ont eu lieu en mille autres endroits ; mais selon que le théâtre de tels événements était déjà peuplé ou s'était trouvé désert, l'histoire en perdit ou en conserva la tradition.
L'usage d'expliquer par des déluges accidentels le séjour des flots au-dessus des plus hautes montagnes, était bien digne de l'esprit grossier des temps primitifs , où des hommes, abrutis par la superstition, s'en pouvaient seuls contenter. Et cependant, il est quelques livres où l'on y revient encore. En admettant que la quantité d'eau versée par un déluî^e quelconque eût été capable d'ajouter a la masse des Mers ce qui leur était nécessaire pour que l'Ararat, par exemple, s'en trouvât presque tout-à-coup recouvert, et qu'une autre grande inondation eût disparu assez promptement pour que Deucalion et Pyrrha, ou tout autre, échappés miraculeusement au désastre général, aient, en quelques années, eu le temps de repeupler la terre comme elle l'était auparavant; on serait toujours dans l'impossibilité de rendre raison d'une multitude de faits dont l'examen prouve que beaucoup de calme et des milliers de siècles furent nécessaires pour façonner sous les eaux la croûte terrestre, a la surface de laquelle le genre humain est aujourd'hui disséminé.
Ce fut une opinion reçue dès les premiers temps et dans les plus anciennes cosmogonies , que la Mer, sans bords , se balançait au commencement à la surface entière du globe ; les Pères de l'église nous l'assurent, et nous pourrions invoquer ici le témoignage de saint Jean Damascènes, de saint Ambroise , de saint Bazile et du grand saint Augustin particulièrement. L'es- PEiT DE Dieu (abstraction sacrée qu'on peut traduire par sa. yolo>'TB créatrice) se mouvait , dit ce dernier , ÉTAIT PORTÉ, dit la Genèse et l'apôtre saint Jean, a la surface des eaux ; et rien ne saurait être plus conforme à ce qui dut résulter du mouvement impulsif d'un principe intelligent et souverain dans la création, que cet accord précieux entre tantd'auteurs inspirés ou profanes , et les faits
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que nous enseignent les sciences géologiqucs.
Mais que sont devenues les eaux environnantes? ont (leniandé les incrédules; quelques docteurs ont imaginé, pour leur répondre, qu'il s'était touta-coup formé de proJbndes cavernes afin d'en engloutir la surabondance ; d'autres ont eu recours à l'évaporation subite : mais les pbilosopbes ont chercbé des causes de dessécliement plus conformes aux lois de la nature.
V^in llelmont, que ses contemporains ne comprenaient pas , et qu'ils regardaient même connne un extravagant, parce que son génie le rendait déjà contemporain d'un siècle plus éclairé. Van Helmont entrevit la cause de cette diminution des eaux , que les tliéologiens avaient expliquée par des impossibilités ; il en trouvait la raison dans une sorte de décomposition chimique qui s'était opérée chez elles et dont la puissante action était incessante. Et l'immortel Newton , adoptant les idées du savant Belge, nous dit « que les parties solides de la terre s'accroissent sans cesse, tandis que ses parties fluides diminuent journellement, et qu'elles disparaîtront enfin totalement du globe terrestre, comme elles semblent avoir disparu du globe lunaire, OLi il n'existe même plus d'atmosphère dans le genre de la nôtre, c'est-à-dire , composée de fluides vaporisés. »
En effet, d'où ces faibles polypes muqueux et à peine vi'sibles, dont les parties molles se dissolvent si aisément, tirent-ils les matériaux des bancs énormes dont ils encombrent l'Océan par l'entrelacement de leurs rameaux de pierres? d'où tant de mollusques, d'huîtres, de moules et ces tridachnes gigantesques , dont les deux valves, qui servent de bénitiers à l'église de Saint-Sulpice , contiennent seules autant de phosphate calcaire que six squelettes humains ; d'où toutes ces créatures au corps si mou, mais à l'enveloppe si dure, tircnt-elies les éléments des coquilles destinés a former la pierre de taille? Les (lots amers leur en fournissent la substance aux dé-
pens de leur volume. Mais en reconnaissant l'intervention mécani(jue de la vie des animaux marins dans la diminution de la Mer et dans l'augmentation des roches, on sent que cette diminution d'un liquide originairement ambiant ne put et ne peut être que graduelle et fort lente; elle a lieu sans altérer cet équilibre, l'une des premières nécessités résultantes des lois de la nature , en vertu duquel les fluides recherchent toujours le niveau ; aussi les Mers sont-elles, non-seulement loin « de regagner d'un côté ce qu'elles perdent de l'autre, » comme le disait bonnement le grand Montesquieu pour l'avoir probablement entendu dire à sa mère nourrice, mais elles ne s'abaissent pas de la plus petite partie de leur volume que l'abaissement ne soit réparti en même temps dans toute leur superficie. On peut conclure de cette diminution graduelle que les continents et les îles, tels qu'on les voit maintenant, ne présentèrent pas toujours les mêmes formes. Ces îles que nous allons décrire se rattacheront, chacune à leurtour, à quelque continent voisin , ou deviendront le noyau d'îles plus étendues et de continents futurs ; a moins que les voûtes sous lesquelles bouillonnent les forces volcaniques qui soulevèrent la plupart d'entre elles, ne venant à s'écrouler sur les vides immenses qu'elles nous cachent, ne se brisent en plusieurs morceaux , comme il arriva de l'Atlantide de Platon , ou ne s'enfoncent en forme de vastes cirques , tels que ceux que dans certaine école on appelle des cratères de 5o;^/ei-e;?2<?7îi, encore qu'aff.iissement et soulèvement soient, dans la langue française, des mots dont la signification est diamétralement opposée, et que de tels cirques n'aient rien de commun avec ces évents en forme de coupe appelés cratères qu'on trouve nécessairement à la cime des volcans.
De la profondeur de VOcéan et de sa température.
Le fond de l'Océan , qui s'encombre toas les jours au moyen des débris
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L'UNIVERS
qu'y entraînent les fleuves et les eaux pluviales dont la terre est souvent lavée, passe pour être conformé comme le peut être la surface des parties exondées du globe ; on a été jusqu'à y supposer l'existence de montagnes, cle vallées, de plateaux et autres acidents dont on ne saurait guère plus justifier que nier l'existence.
Considérée sous le rapport de sa profondeur, l'histoire de la JMer présente, ce nous semble, l'une des plus grandes singularités qu'il soit possible d'imaginer. On n'a pas une seule donnée précise pour déterminer quelle peut être cette profondeur; et cependant de graves auteurs, l'ayant évaluée à leur manière , ont calculé à un pied cube, à une demi-livre près, pour combien la masse de ses eaux entrait, soit sous le rapport des quantités, soit sous celui de la pesanteur, dans l'ensemble de l'univers? Nous ne fatiguerons point le lecteur en rapportant ces évaluations , qui ne sont basées sur aucun fait , et que l'énoncé le mieux précisé, accompagné des plus savantes formules , ne saurait élever au rang de choses seulement présumables. On peut croire, tout au plus, que la Mer n'a point une profondeur indéfinie, et qu'elle forme simplement sur la croûte occidée, à l'extrémité du rayon terrestre dont les continents et les îles sont des saillies, une couche fluide, comme l'atmosplîère qui l'environne, en y surnageant a son tour ; au-delà de cette présomption, rien n'est plus qu'incertitudes. On est à la vérité parvenu , au moyen de la sonde , à trouver le fond de la Bler en plusieurs points de son étendue ; mais la sonde elle-même , qui n'est jamais descendue authentiquement au-dessous de quatre ou cinq cents mètres , est un instrument imparfait qui, finissant par demeurer suspendu d;:^ns les grandes profondeurs, ne nous apprend rien , sinon que le sol sous la Mer n'est pas uni , et qu'il s'y trouve des hauts-fonds à côté d'abîmes incommensurables.
On n'a pas non plus d'observations suffisantes relativement à la tempé-
rature des I\Iers. Sur l'autorité d'Aristote on a cru longtemps que leur chaleui* augmentait dans la tempête par le frottcinent des vagues. Ce préjugé a de nos jours trouvé des défenseurs parmi d'habiles physiciens. Pérou , le premier , fit connaître l'erreur ; à cet éprd ce voyageur doit faire autorité ; il démontre fort bien comment on a pu s'y méprendre , et de ses recherches résultent les faits suivants, qui cadrent parfaitement avec le résultat de nos propres expériences :
1° la température de l'Océan, en un lieu donné , est généralement plus froide à midi que celle de l'atmosphère observée à l'ombre; 2" elle est constamment plus haute à minuit ; 3° le matin et le soir les deux températures sont ordinairement en équilibre ; 4° le terme moyen de la température des eaux de la Mer à leur surface, et loin des continents, est plu3 fort que celui de l'atmosphère avec laquelle ces eaux sont en contact.
Quant à la température des grandes profondeurs , on l'ignore absolument.
Les lins, conduits par l'analogie, etconsidérant que la chaleur du sol où nous habitons augmente à mesure qu'on s'y enfonce , et reconnaissant à notre planète un noyau encore en fusion , pensent que les eaux de la IMer doivent suivre une progression analoi^ue.
D'autres ont pensé qu'au contraire , toute chaleur venant du soleil, le fond de l'Océan doit être une masse glacée. C'est encore feu Péron qui avança , ou prétendit soutenir , en termes boursouflés , cette opinion extraordinaire, qui vient d'avoir de l'écho dans quelque ouvrage récent. Des masses d'ulves ou autres plantes marines, retirées de trois cents pieds de profondeur, nous ont paru être, au simple toucher, sensiblement plus chaudes que l'eau en contact avec l'atmosphère, encore qu'elles eussent perdu, dans le trajet, la plus grande partie du calorique dont elles avaient dû être pénétrées au lieu d'où la drague les arracha.
Les grands amas de glaces qui se forment dans les régions circumpolaires, ne s'élèvent pas du fond , mais
DES ÎLKS DK I/OCKAN.
se -détachent des cotes où l'cnii se congèle, parce que la i^laee v trouve un point d'appui ; les roolieVs fusihles âue compose Teau gelée, disloqués au dégel , s'en vont flotter en îles , que les courants entraînent souvent au loin, mais ne prennent pas racine sur un fond solidifié, connue la chose ne manquerait pas d'arriver si la température des eaux allait constamment en s'abaissant de la surface au fond. Enfin, dans ces mers circumpolaires , où l'atmosphère est si froide, l'Océan toujours plus chaud, malgré les bancs glacés qui l'encombrent, est habituellement couvert d'un brouillard, comparé par les navigateurs à ces fumées qui s'élèvent de la surface d'une baignoire et qui ne sont que de l'eau vaporisée. A-t-on d'ailleurs jamais vu, quoique l'aient imprimé quelques mauvais observateurs, nos rivières se geler par le fond de leur canal? elles se prennent au contraire par leur surface, et leur courant ne cessant point pardessous la croiUe solide s'y trouve toujours au moins à glace fondante, de sorte qu'abritées contre le froid , et comme en orangerie, les racines des végétaux des zones tempérées s'y conservent et s'y propagent jusque bien avant dans les régions boréales.
La température moyenne des eaux de la Mer étant plus élevée que celle de l'atmosphère vers les cercles polaires, et plus basse entre les tropiques, est donc , à peu près , pareille en tous lieux, abstraction faite cependant de la trop grande différence qu'y impriment les latitudes et l'alternative des saisons. Aussi les productions marines varient-elles beaucoup moins que celles de la terre. Les animaux et les végétaux identiques qu'on trouve répandus sur les points les plus opposés de rOcéan, sont bien plus nombreux que ce qu'on pourrait appeler les cosmopolites des parties exondées, qui sont au contraire en fort petit nombre. Il est des poissons , des mollusques et des hydrophytes qu'on rencontre partout, depuis le capHorn, le cap de Bonne-Espérance et la terre de Van - Diémen , jusqu'au détroit 2e Livraison. (Des îles D;: l'Oc
de Bering , au cap Nord , ou bien au (Iroculand. L'influence de cette moindre différence dans la température moyenne des IMers , réagit sur celle (les côtes, où il ne fait jamais aussi froid ni aussi chaud (pie dans l'intérieur des terres. Aussi le littoral des îles que nous ferons connaître est- il plus égal que celui des continents voisins; l'atmosphère, toujours un peu plus humide , y est aussi plus tempérée ; et pour en donner un exemple qui soit applicable à la latitude où nous vivons , il suffira de citer les îles de Jersey et de Guernesey, où, sous le même parallèle que Paris, on cultive, en pleine terre, des myrtes, des romarins, des nérions, des lauriers-tin, et autres végétaux qui ne sauraient à l'air libre et dans nos jardins résister aux hivers ordinaires.'
On doit encore annoter un fait singulier, qui établit un contraste frappant entre les productions organisées de la Mer et celles des Continents : à la surface de ceux-ci , les animaux et les végétaux semblent être généralement plus grands et plus forts vers les régions équatoriales; ils décroissent de puissance et de taille à mesure qu'ils se rapprochent des climats glacés. Ainsi les éléphants, les rhinocéros, les hippopotames, les girafes habitent entre les tropiques; tandis que la zone tempérée ne nourrit aucune créature vivante qui puisse être comparée à ces colosses terrestres du règne animal ; les singes de l'équateur sont les pongos et ces satyres de taille plus qu'humaine ; ceux des lieux qui servent de limite aux quadrumanes , et qui, des côtes de la Barbarie passèrent jusqu'à Gibraltar, ne sont guère plus gros que des épagneuls. Les chats de notre Europe septentrionale , qui pourraient au oesoin pénétrer dans la retraite d'un lapin , sont, vers l'équateur, représentés par ces tigres et ces lions redoutables, vingt fois plus grands. Les accipitres des régions boréales approchent-ils, pour la puissance de leur vol, de leur bec et de leurs serres , du condor des Andes .^ L'autruche, qui est r;.x.) 2
L'UNIVERS
le plus grand des volatiles, est aussi intertropicale. Et si nous passons en revue le règne végétal dans les mêmes climats , c'est là que nous trouverons ces baobabs séculaires oui furent, dit -on, au cap Vert, les contemporains d'Hannon le Carthaginois, le teck énorme, les fougères arborescentes , des plantes volubles semblables à des cables ligneux, soutenant, comme les agrès d'un vaisseau, mille grands arbres que leur hauteur exposerait trop aux ouragans furieux , enfin cette tribu de majestueux palmiers, dont la flèche, chez quelques espèces, semble fendre la nue ; tandis qu'en s'approchant du nord, une fois que les bouleaux , les pins et les genévriers y ont disparu , la végétation ne se compose plus que d'humbles mousses ou de petites plantes , véritables miniatures des genres dont les espèces grandissent à mesure qu'on descend vers le midi. Au sein de l'Océan tout est inverse. Les espèces d'animaux et de végétaux des régions brûlantes sous l'équateur sont, à la vérité, beaucoup plus nombreuses et variées de plus brillantes couleurs que dans le nord , mais elles y sont beaucoup plus petites. Aussi ce ne sont pas des poissons énormes qui vivent sous la ligne, mais les plus beaux ; les espèces poissantes , et que singularise leur taille , se multiplient à mesure qu'on s'élève vers les régions circumpolaires ; et quant aux cétacés , c'est là qu'ils atteignent aux dernières limites de l'échelle à laquelle se peuvent mesurer les créatures animées. Les phoques gigantesques ne s'éloignent guère des mers du Sud ; les baleines colossales se plaisent aux parages affreux du Spitzberg et de l'Amérique du Nord; on les retrouve vers l'Océan antarctique. Les hydrophytes , ou végétaux marins , suivent les mêmes lois; riches de teintes, élégants par leurs formes et leurs découpures, ils composent dans les mers chaudes des pelouses émaillées , sur lesquelles viennent paître les labres étincelants, les balistes et les chétodons aux formes bizarres, rele-
vées par des taches d'or, de lapîs, d'argent, de pourpre ou d'améthyste; mais déjà , sur les rochers de nos parages plus septentrionaux , ces végétaux marins acquièrent de la consistance et de la taille, en perdant de leurs suaves nuances ; ils consistent dès le 4ô^ degré en ce que les botanistes appellent fucus, ou laminaires, qui, semblables à des lanières de cuir, peu- . vent braver le courroux d'un Océan habituellement tumultueux ; dans les Mers du GO" et des cercles polaires, qui sont plus furieuses encore, et dont la tempête est presque l'état normal , ce sont d'autres laminaires , plus grandes , de véritables arbres marins , géants de la végétation aquatique, qui couvrent les récifs des rivages ; leur couleur sombre imprime aux côtes une teinte d'autant plus austère, que les flots, brisant sur leur escarpement avec plus de violence, y répandent la blancheur d'une plus abondante écume.
Nous avons fait représenter dans la pL 3 de cet ouvrage quelques-uns de ces végétaux résistants et caractéristiques des deux mers glaciales opposées , mais dont quelques analogues s'étendent , en perdant de leur taille , sur divers points de côtes des deux zones tempérées. Leur feuillage y sert d'aliment aux pauvres habitants, et leur tient lieu de légumes. Les laminaires, semblables à de longues bandes de cuir, comme nous le disions tout à l'heure, sont particulièrement propres à l'hémisphère boréal , où , a cause de leur consistance , on les nomme vulgairement baudriers ou ceinturons de Suisses ; leur saveur est douceâtre, et elles contiennent beaucoup de sucre qui , cristallisant à la surface, en se mêlant au sel marin quand on les fait sécher hors de l'eau , prend un goût assez semblable à celui qu'a la manne devenue rance.
Les macrocystes caractérisent avec la durvillée les confins de l'Océan antarctique. Les premières, qui acquièrent, dit-on , jusqu'à cent brasses de longueur, ont reçu de la nature des vésicules pleines dair au bas de leurs
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DES ILES DE L'OCÉAN
feuilles, et cet appareil leur sert pour s'éiever du fond des aliîuies jns(|u'aux régions supérieures. Les secondes, formées de rameaux eylindri(jues trèsflexibles , se mangent au Chili ainsi qu'au Pérou. Il est des parages oii l'entrelacement de ces diverses plantes est tel que, gênant l'effort de l'aviron, il ne permet que très-difficilement la navigation des canots et autres embarcations légères.
Aspect de VOcéan.
INfalheur à celui qui , sans émotion, peut considérer le majestueux spectacle de l'Océan, lorsque du rivage, il voit les vagues mugissantes et profondes venant se déployer pour mourir à ses pieds ! Onledoit'tenirpour homme insensible et de sens obtus. Une sorte de stupeur indéfinissable, à ce grand
, aspect , saisit au contraire tout être bien organisé, que la curiosité ou le hasard conduit sur la côte pour la première fois. Absorbé d'abord dans une longue méditation, ce n'est qu'en revenant cà lui peu à peu , qu'il parvient enfin à diviser son attention sur les détails d'un tableau magique oii tout est nouveau pour lui. Il en examinera dabord les eaux, elles lui sembleront d'azur dans le lointain, et d'une belle couleur verte sur les plages. Sa surprise augmentera , lorsque ayant recueilli de cette eau dans quelque vase il ne distinguera plus aucune teinte particulière dans sa transparence. Cette
( transparence est telle qu'aux lieux où nulle impureté ne la vient troubler, on distingue sur le sable, à de trèsgrandes profondeurs , les moindres cailloux, ou les plus petits coquillages tout resplendissants de teintes vacillantes et trompeuses. Les plantes marines, les polypiers surtout y brillent d'un grand éclat, et parmi ces productions si élégamment nuancées des couleurs de l'arc-en-ciel, tant qu'elles
) sont immergées, la plupart perdent
I leurs reflets d'iris, dès qu'on les retire de la Mer. Lorsque la clarté du jour pénètre dans l'épaisseur des eaux , sous un ciel sans nuages , et qu'on
vogue à leur surface, les ondes longuement et mollement balancées paraissent tellement colorées autour de l'embarcalion , (|u'on serait tenté de s'y croire, en adnurant l'intensité de la verdure, sur une prairie liquide, sur un tapis de billard diaphane, ou surdes émeraudes. A mesure que la nef gagne les lointains parages , où la profondeur s'accroît de plus en plus, la teinte verte passe au bleu ; et dans la haute Mer sa masse devient couleur d'azur. Le retour de la nuance verte annonce quelque banc, ou l'approche de plages adoucies ; car le long des côtes qui sont coupées à pic , et près desquelles la sonde descend beajicoup , l'azur persiste et paraît devenir d'autant plus intense que la profondeur est plus grande; mais ce bleu qu'on a coutume de regarder comme l'un des caractères de l'Océan, et qu'on attribue communément à la façon dont se décomposent en y pénétrant les rayons solaires, ne lui est cependant pas exclusivement propre ; tout grand amas d'eau très - creux en prend la teinte. Les lacs qui ne sont point salés, mais qui sont trèsprofonds, surtout ceux des hautes montagnes, resplendissent également d'une somptueuse couleur d'outremer.
On prétend qu'il est des lieux où l'eau de la Mer paraît rougeâtre, blanchâtre et jaunâtre, ce qui valut h.
certains parages les noms de IMer Jaune , de Mer Rouge , de Mer Vermeille , ou de Mer Blanche ; cependant l'Océan , vu du rivage par un temps calme, est partout semblable à du lapislazuli qui serait fluide ; on dirait un miroir coloré par ce riche minéral; mais son immensité prend une teinte plombée sous la ligne, où trop de lumière ardente remplit l'espace et pénètre dans les flots. Pour peu que le moindre zéphyr vienne à rider sa face , tout à l'heure si polie , et qui réfléchissait si paisiblement un ciel serein, l'azur harmonieux où se reposait l'œil , se fonce et devient d'autant plus sombre que le vent redouble et se change en bourrasques.
Alors de pesants nuages s'amoncellent
L'UNIVERS
de toutes parts et viennent comme en volant obscurcir l'atmosphère; des lames ternes, déplus en plus gonflées et bientôt énormes , accourent bruyamment des limites de l'horizon rembruni; incessamment poussées les unes par les autres , elles deviennent enfin pareilles à des Alpes qui seraient liquides et qui se déchaîneraient en se surmontant les unes les autres avec leurs cimes altières et leurs vallées profondes , changeant à chaque instant d'aspect selon la violence delà tempête. Dans la pompe de leur tumulte, ces montagnes mobiles se recourbent en voûtes profondes, se rabattent sur elles-mêmes , et produisent ce murmure terrible, sourd et continu , mais sans monotonie, que les livres sacrés appellent la voix des grandes eaux. Lorsque les (lots accrus viennent à déferler sur quelque plage pierreuse, le fracas provenant di^ choc des galets sans nombre qu'ils entraînent en rentrant dans leur lit, ajoute à ce langage imposant un roulement sec quoique étouffé, dont aucun autre genre de tapage ne saurait donner l'idée à qui ne l'a jamais entendu : c'est un véritable rugissement dont l'oreille du marin le plus accoutumé au désordre des tourmentes n'a jamais été frappée sans émotion. Si les vagues mutinées se brisent contre de noirs rochers, poussées, élancées, repoussées, relancées en mille directions contraires , s'élevant en jets ou retombant en cascades de lait éblouissant, des Ilots de neige semblent en jaillir, et l'écume bouillonnante qu'en détachent les vents, brille même au cœur des plus épaisses nuits, ainsi qu'un météore sur un Océan d'encre. C'est alors que de véritables éclairs jaillissent du sein des eaux, comme ceux d'un orage qui des gouffres de l'abîme menacerait le ciel.
Tout navire qui se trouve poussé dans un tel chaos est infailliblement perdu; et c'est aux attérissements que les naufrages sont le plus à craindre. En pleine mer le navigateur ne court pas d'aussi grands périls; s'il monte une bonne embarcation, la l'ureur des Ilots l'assaillit en vain , il ne sera point englouti sous leur mobile pesanteur,
quellequc soit la violence des autans qui l'auraient forcé à serrer ses voiles ; car un vaisseau qu'on croirait devoir s'engloutir entre les flancs verdàtres d'un précipice creusé dans les vagues, se trouve tout à coup porté sur la crête de quelque pic liquide , prompte à s'abîmer, mais d'où l'on peut discerner au loin l'embellie qui doit bientôt ramener le cahne et rendre à la superficie des Mers cette sereine majesté qui leur est propre quand elles ne sont point courroucées.
Des marées.
Un mot sur ces grands mouvements de l'Océan , qui deux fois dans vingt-quatre heures en font enfler la masse , et deux autres fois la font rentrer dans son lit , doit terminer les généralités par lesquelles nous avons dû faire précéder l'histoire des îles, sujettes à l'influence des marées; par le mécanisme de celles-ci on voit le niveau des eaux s'élever pendant l'espace de six heures environ, pour redescendre dans le même espace de temps h. leur point de départ , ou à peu près. L'instant du flux ou flot est celui où la marée monte ; lorsque le mouvement d'ascension s'arrête, la Mer étale, c'est-cà-dire qu'elle est* pleine ou haute; puis, lorsque les eaux s'abaissent, on a le reflux ou jusant; et enfin pendant le moment très-court qui précède une nouvelle élévation graduelle , on dit que la !\ler est basse. Les effets de ce grand phénomène ne sont cependant pas chaque jour les mêmes dans un même lieu, et ils y varient d'une manière trèssensible dans le même moment d'un endroit à lautre, soit pour l'instant de la haute ou de la basse Mer, soit pour la quantité d'élévation ou d'abaissement des eaux. Cette quantité varie aussi dans un port déterminé , selon la saison et les jours ; toutes ces différences et ces irrégularités tiennent, d'une part, immédiatement aux causes qui produisent les marées, et d'une autre, à des circonstances secondaires et locales qui modifient les effets des premières causes , telles que la figure
DES lLi:S DE L'OCEAiN
et le plus ou moins d'étendue des bassins que forme chacune des tçrandes divisions de l'Océan; 1(î volume et la profondeur des eau\ mises en mouvement; la disposition particulière des cotes, des [jlages, des lalaises, des golfes ou des détroits ; l'action des courants et des vents, etc. Ainsi, par l'effet de ces causes variées, on remarque, par exemple , que lorsqu'à trois heures la Mer est pleine à Amsterdam , elle l'est à six heures quarantecinq nn'nutes à Anvers, à six heures à Saint-Malo, à onze heures quarantecinq minutes à Cherbourg, à trois heures trente-trois minutes à Brest.
En tel lieu la IMer s'avance lentement sur des bords qu'elle abandonne de même ; en tel autre, notamment au mont Saint-Michel, dans la baie de Cancale, elle se précipite avec une telle rapidité, qu'elle pourrait atteindre à la course le coursier le plus agile. Malgré le nombre presque infini desmodilications de ce genre , et qui sont le résultat d'une multitude de circonstances secondaires ou particulières, le calcul et l'observation concourent pour rendre raison de toutes les anomalies , et l'on est parvenu à expliquer les causes productrices de la marée. Ce phénomène ijnposant que les anciens na connurent point tant qu'ils ne sortirent pas de la Méditerranée, et qui occasiona tant de surprise aux Macédoniens qu'Alexandre avait conduits de victoire en victoire jusque sur les bords de l'Océan indien , parut néanmoins , dès qu'on put l'observer , avoir des rapports avec les mouvements de la lune. Plus tard Pline l'attribuait à l'intluence de cet astre et à celle du soleil. C'est en effet à la pression qu'exercent l'un et l'autre sur notre atmosphère réagissant sur la totalité des Mers que sont dus le flux et le rellux; mais il était réservé à Newton de le démontrer.
Comme il est des ports qui demeurent à sec pendant la basse mer, ou dont l'entrée ne présente assez de profondeur aux grandes embarcations que pendant la haute marée, on a du rédiger des tables à Tusage des navigateurs, dans lesquelles se trouvent indi-
quées les hauteurs de la pleine mer les jours de la nouvelle et pleine lune; on y voit ([u'à l'embouchure de la Tamise cette plus grande hauteur est à onze heures et un quart , tandis qu'à Londres elle est a deux heures quarante-cinq minutes; au Havre c'est à neuf heures, pour la ville de Rouen à une heure quinze; à l'embouchure de la Cironde a trois heures quarante, devant Jiordeaux à sept heures quarante-sept. D'après ces données, sachant que ciiaque marée avance ou recule d'un espace de temps connu, on peut savoir pour chaque jour à quel instant précis doit avoir lieu le montant et le descendant d'une lune à l'autre. Ainsi l'on vient de voir que la marée a lieu vers l'embouchure d'un grand lleuve quelques heures avant qu'elle monte dans les ports qui s'y trouvent sur ses rives à quelque distance dans les terres. L'action du Ilot ou l'arrivée des hautes eaux s'y fait sentir d'une manière proportionnée à la forme des bords; s ils vont en se rétrécissant d'une certaine manière, le montant cause un phénomène très-singulier, coimu sous le nom de Barre y a i'enlrée du Gange, du Sénégal, delà Seine, et de l'Orne, sous celui de Mascaret, dans la Garonne et dans la Dordogne, et de Pororoca dans le fleuve des Amazones.
Ce Mascaret ou Barre consiste en plusieurs vagues disposées comme des murs parallèles, transversaux d'un bord à l'autre, se succédant de près et remontant avec bruit en se gonflant de plus en plus pour opposer leur masse au poids de l'eau fluviale qui descend en suivant la pente naturelle. Ces lames fort hautes devant Blaye, où nous les avons observées plusieurs fois , le sont encore de dix , de douze et même de quinze pieds devant Cubzac; elles en ont quelquefois de quatre à cinq devant Libourne, et cependant le Becd'Ambez les a comme partagées par moitié , une partie venant expirer de- / vaut Bordeaux , où le JMascaret est moins subit et beaucoup plus faible que dans la Dordogne. On l'entend arriver en mugissant, il renverse tout
L'UKIVERS.
à son passage; les embarcations qui s'en trouvent atteintes parviennent à se soustraire quelquefois au poids de sa masse perpendiculaire en s'y présentant de pointe ; mais la plupart sont chavirées et englouties : le grondement de sa marche s'entend à plusieurs lieues de distance, et nous en avons figuré l'aspect dans la pi. 4 , en un lieu où les bords d'une rivière se rapprochant, concourent à lui donner plus d'élévation.