DES IT.KS DE I/OCKAIN
Ils restèrent quelque temps eonune frappés de stupeur, sans pouvoir parler ni remuer. IMon premier soin fut de les rassurer et de leur inspirer de la confianee; nous y réussîmes en leur prenant la main et en leur montrant des dispositions amicales. Les femmes m'embrassaient de joie, en voyant les caresses que je faisais à leurs enfants. Leurs alarmes firent bientôt place à la curiosité, et ils examinèrent nos habits avec autant d'attention que de surprise. Ils allumèrent du feu et nous offrirent des tranches de venaison mêlée avec de la graisse, dont ils font une espèce de gâteau solide et qii'ils mangent avec le maigre de la viande.
Tout annonçait une parfaite cordialité.
Nous leur donnâmes des couteaux , des mouchoirs et d'autres menus objets ; en échange, ils nous offrirent des peaux.
Je regrettais de ne pas comprendre leur langage, et d'avoir laissé à douze milles de distance au moins les présents que je leur destinais. Cette dernière circonstance surtout me causa un grand embarras. Je m'efforçai de leur faire entendre que je désirais vivement que quelques-uns d'entre eux nous accompagnassent jusqu'à l'endroit 011 nous avions laissé nos bagages, et nous aidassent à leur apporter des choses pareilles à celles que nous avions, A la fin , ils parurent nous comprendre. Nous avions passé trois heures et demie à tâcher d'établir entre eux et nous la bonne intelligence; tout annonçait que nous y avions réussi. »
Quatre Indiens se décidèrent à accompagner M. Buchan jusqu'au lieu où I les traîneaux étaient restés. La confiance était telle alors, que deux hommes de l'équipage demandèrent à rester avec les sauvages jusqu'à ce que le commandant revînt avec les présents ; ils en obtinrent la permission, et le capitaine partit avec le reste de ses gens et les quatre indigènes.
Après une marche d'environ six milles, iis atteignirent l'endroit où ils avaient passé la nuit précédente : là le chef reiusa d'aller plus loin et se retira avec un des Indiens, donnant ordre aux deux autres de continuer à
suivre les Anglais. Arrivés près du but de leur voyage, l'un d'eux fut frappé d'une terrem* inexplicable et prit aussitôt la fuite. Quant à son compagnon, il montrait la plus entière con- Jiance, et lit signe aux Anglais qu'il était prêt à les suivre encore. Nos voyageurs , rendus au lieu où ils avaient établi leur dépôt, y |)assèrent une nuit et en re|)artirent avec les présents destinés aux Indiens. Celui qui était resté avec eux témoigna toujours un grand sang-froid. Reprenons le récit du lieutenant Buchan.
« Lorsque nous filmes arrivés à un demi-mille des cabanes, l'Indien qui marchait tantôt en avant , tantôt à mes côtés, me fit voir une fièche dont la pointe était enfoncée dans la glace; nous vîmes aussi les traces récentes d'un traîneau. A deux heures après midi nous arrivâmes aux cabanes, et mes craintes ne se vérifièrent que trop. Nous les trouvâmes désertes ; il n'y restait que des peaux d'orignals ; une grande quantité de venaison avait été emportée à quelque distance et enterrée dans la neige. Des traces conduisaient dans le bois, mais n'allaient pas bien loin.
« N'apercevant aucunes marques de violence , j'espérai que mes premières conjectures se réaliseraient , et que nous n'aurions aucun malheur à déplorer. Cependant, toutes les actions de notre Indien indiquaient la plus grande inquiétude : en sortant d'une cabane pour entrer dans une autre que je jugeai plus commode, j'avais ordonné d'emporter le feu de la première pour en allumer dans la seconde; dès que l'Indien vit un de mes gens sortir en tenant un tison enflammé, sa terreur ne connut plus de bornes, et il fit tous ses efforts pour l'empêcher de l'emporter, s'imaginant sans doute que nous allions incendier les cabanes et six canots qui se trouvaient là , ou enfin le brûler lui-même. De temps en temps il regardait à travers les fentes de la cabane, pour voir ce qui se passait au dehors, car il n'était j)lus alors en liberté et nous le gardions à vue comme prisonnier.
L'UNIVERS
« Ne sachant que faire et la nuit approchant, mon innuiétude pour mes deux liommes me détermina à faire entendre à l'Indien qu'il pouvait s'en aller, espérant que ses caniarades le revoyant , et apprenant de lui la manière dont il avait été traité, non-seulement nous renverraient nos deux soldats, mais reviendraient eux-mêmes nous trouveraveedebonnes intentions, .le lui lis donc de nouveaux présents, et m'efforçai de lui faire comprendre que je désirais que ses compagnons revinssent, et que j'espérais que nos camarades ne seraient pas maltraités.
II sourit et resta avec nous ; il mit en ordre la cabane, oii tout était en confusion, et regarda plusieurs fois à l'ouest du lac, en nous désignant ce côté. Il nous montra un bâton, et nous dit qu'il appartenait à l'Indien qui portait un grand bonnet : c'était celui que je regardais comme leur chef. Ce bâton avait près de six pieds de longueur et était peint en rouge
« Dès qu'il lit jour, nous songeâmes à partir ; et ayant placé dans chaque cabane un nombre égal de couvertures, de chemises et de pots d'étain, je fis comprendre à l'Indien que ces objets étaient destinés à ceux qui y demeuraient. Je lui fis encore quelques présents, et j'en attachai d'autres au bâton rouge. Il parut entendre fort bien tout cela. Nous partîmes à sept heures du matin, dans l'intention de revenir le lundi suivant- Voyant que l'Indien nous accompagnait, je lui fis signe de se retirer; mais il persista à nous suivre, marchant quelquefois en zigzag , en avant de nous , et ayant toujours les yeux fixés sur la glacé qui couvrait le lac, comme s'il y eût vu une trace qui devait le guider. Il nous montra une fois le côte de l'ouest, en se mettant à rire.
« A peine eûmes-nous fait les deux tiers d'un mille depuis le départ des cabanes, que l'Indien s'arrêta tout à coup; il parut hésiter un instant, puis s'enfuit à toutes jambes. Nous le vîmes s'arrêter un moment à quelque distance, pour examiner quelque chose qui était sur la glace; ensuite il continua
à courir avec la même vitesse, et le brouillard nous le fit bientôt perdre de vue. Peu après nous reconnûmes avec horreur les corps de nos malheureux compagnons étendus à cinquante toises l'un de l'autre, le ventre sur la glace et les pieds tournés vers la rivière. Le caporal était percé d'une flèche dans le dos ; le soldat en avait trois dans différentes parties du corps. On leur avait coupé la tête et on les avart dépouillés de tous leurs vêtements.
Quelques flèches brisées étaient autour d'eux , ainsi que du pain qu'on avait tiré de leurs havre-sacs. Ce malheureux événement pénétra de douleur toute la troupe, et fit naître un vif désir de vengeance. Je voyais parfaitement qu'il était possible de suivre les traces des Indiens , mais la prudence me dictait une autre conduite. Je ne pouvais douter que tous nos mouvements n'eussent été épiés, et je concevais les plus vives inquiétudes pour les huit hommes qui étaient restés à la garde des traîneaux. Je regardai donc comme très-important de ne pas perdre un instant pour aller les rejoindre. »
L'anxiété du commandant et de ses compagnons d'aventures dura jusqu'à ce qu'il eût retrouvé ses matelots. Tous alors se mirent en route pour regagner leur navire, et ils l'atteignirent après une marche de quatre jours dans l'eau, dans la neige et sur la glace.
« On ne peut pas espérer, continue le lieutenant Buchan , que je donne beaucoup de renseignements sur les Indiens de Terre-Neuve, mais les moindres notions deviennent intéressantes quand il s'agit d'un peuple si peu connu , ou plutôt qu'on ne connaît pas encore. Il paraît qu'ils ont leur demeure fixe dans cette île. Leurs cabanes sont de différentes formes ; nous en vîmes de rondes et d'octogones : les premières ne consistent qu'en quelques perches supportées par des pieux fourchus, de même que celles de la plupart des peuples de l'Amérique ; elles ne servent que pendant l'été, lorsqu'ils pèchent dans les lacs et les rivières pour faire leurs provisions d'hiver. Celles dans lesquelles je les trouvai étaient
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(le forme octogone , et leur construction avait (li\ exiger beniicoii|) de peine et de travail. Le diamètre, au niveau de la terre, était do près de vlugt-deu\ pieds; un mur perpendicidaire en bois et en terre s'élevait à quatre pieds de hauteur, et soutenait de grosses perclies inclinées en cône vers le centre, où elles laissaient une ouverture ronde pour le jour et la fumée : c'étaient, avec la porte, les seules ouvertures.
Des séparations formées par des espèces de claies partaient en ligne droite à égale distance de chaque angle et aboutissaient au centre : elles étaient remplies de peaux d'orignals bien préparées. Le feu s'allume au centre ; ils se couchent tout antour pour dormir, ayant les pieds tournés vers le centre et la tête un peu élevée du C()té de la claie. Les cabanes étaient couvertes en écorce de bouleau et enduites de terre en dehors; avec peu de feu, ces habitations sont suffisamment chaudes, même pendant la saison la plus rigoureuse. Toute cette construction était faite avec beaucoup plus d'art qu'on n'aurait pu s'y attendre.
« Leurs canots étaient bien construits en bois de bouleau , et couverts intérieurement d'écorces bien jointes ensemble et enduites de résine de sapin. 1 « Leurs ustensiles de ménage étaient tous d'écorce de bouleau ou de sapin ; mais il ne me parut pas qu'ils servissent à la cuisine; je ne crois pas qu'ils fassent bouillir leurs aliments : ils les font griller ou rôtir. Ils avaient deux marmites en fer, probablement pillées chez quelque colon du voisinage. Je ne sais quel usage ils en faisaient, mais il paraît qu'ils y attachaient une grande valeur, car, en abandonnant leurs cabanes, ils les avaient emportées avec eux. Ils étaient bien fournis de haches, ils avaient bien soin d'en entretenir le fer brillant et tranchant , de même que les pointes de leurs flèches dont nous vîmes dans un coin une centaine qui étaient encore toutes neuves.
« Les colons de Terre-lXeuve ont toujours gratifié les Indiens de cette île d'une taille gigantesque, ce qui n'est pas exact, au moins quant à ceux que
nous avons vus ; cette idée est venue peut-être de la manière dont ils sont vêtus.
« Ils sont bien faits et paraissent robustes et vigoureux. La taille commune des hommes est d'environ cinq pieds huit pouces (mc^sure anglaise).
Sauf une seule exception, leurs cheveux étaient noirs. l>eurs traits sont plus saillants que ceux d'aucun Indien que j'aie jamais vu; et autant qu'on en peut juger à travers la couche d'huile et d'ocre dont ils sont enduits, ils ont le teinl plus blanc que la plupart des Indiens. L'exception dont je viens de parler relativement à la couleur des cheveux était frappante : c'était une femme d'un blond cendré, ayant tous les caractères de physionomie des Européens , et dont les traits ressemblaient singulièrement à ceux des Français. Elle paraissait avoir vingt-deux ans, et avait un enfant suspendu à son dos; ses manières ne ressemblaient nullement à celles des autres Indiens. Au lieu de passer comme eux de la terreur et de la surprise à la familiarité, elle ne prononça pas un mot, et ne se remit pas de la frayeur oii l'avait jetée notre visite soudaine et inattendue.
« L'habillement de ces Indiens consistait en une sorte de casaque lâche , sans manches , mais attachée autour du cou pour la retenir sur les épaules; elle est si ample que, quand on l'assujettit sur les hanches par une espèce de courroie, elle est triple, et garantit bien le devant du corps. Ce vêtement est entouré d'une bordure en peau d'orignal , de même que les bottines, les mocassins et les gants.
Le poil est tourné en dedans , et l'extérieur est enduit d'huile et de terre, ce qui contribue beaucoup à amortir la rigueur du froid. La seule différence qui se trouve dans le costume des deux sexes, consiste dans un capuchon que les femmes portent sur le dos et dans lequel elles placent leurs enfants. Lorsque les hommes veulent se servir de leurs arcs . ils dégagent l'épaule droite , et appuient le genou droit par terre , en tenant leur arc perpendicu-
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lairement, l'extrémité inférieure appuyée contre le pied gauche. Leurs flèches annoncent un certain génie; la pointe en fer est tellement proportionnée au bois, que lorsqu'ils manquent leur coup en tirant sur l'eau, ils ne les perdent pas: elles surnagent, et les plumes dont elles sont garnies, servant de bouée, ils peuvent les retrouver quand bon leur semble. La pointe en est acérée, mais non barbelée. Leurs souliers à neige, ou 7^aquettes ^ comme quelques personnes hs appellent, diffèrent de tous ceux que j'avais vus. La partie circulaire, traversée par des courroies, avait quinze pouces de largeur sur près de trois pieds et demi de longueur, avec une queue d'un pied pour contre-balancer le poids de la partie antérieure en avant de la première traverse; ils resserhblent assez à ceux dont nous nous servons , si ce n'est qu'ils sont plus longs, ce qui doit les rendre fort gênants dans les bois ; mais si mes conjectures sont justes , ils y vont peu quand la terre est couverte de neige.
Quand on pose à terre cette chaussure attachée aw pied , elle forme une courbe relevée aux deux extrémités. Il est clair qu'ils lui donnent cette forme pour empêcher la neige de s'assembler en avant du pied dont le mouvement est par cela même singulièrement facilité.
« J'aurais craint d'exciter leurs soupçons en cherchant à connaître positivement leur nombre; il me parut qu'ils étaient au moins trente-cinq personnes adultes , dont deux tiers de femmes, une partie des hommes étant probablement absents. Il y avait une trentaine d'enfants, et jamais je n'en a vu de plus beaux. Au reste, quel que soit leur nombre dans l'intérieur de Terre-Neuve, ils ne paraissent pas manquer de provisions. Ceux que nous vîmes avaient une quantité considérable de venaison en réserve, indépendamment de plusieurs orignals tout entiers, dont tes corps gelés étaient étendus près du lac, et qui avaient sans doute été tués avant le commencement des gelées. Pour conserver la
chair de ces animaux , ils la séparent des os , et en foiit des paquets qu'ils entourent d'écorces. Chacun de ces paquets avait près de trois pieds de longueur sur quinze pouces de largeur et de hauteur, et pouvait contenir de cent cinquante à deux cents livres de viande. Les lacs et les étangs sont remplis de truites; de noFTjbreuses troupes d'oies sauvages arrivent tous les ans dans l'île, aux mois de mai et d'octobre. L'air robuste de ces Indiens prouve que l'exercice qu'ils sont obligés de faire pour se procurer des vivres, ne fait que contribuer à leur bonne santé.
« L'opinion qu'ils sont en petit nombre , parce qu'on en voit bien moins qu'autrefois venir près des côtes , me paraît donc mal fondée. Il est facile de conjecturer la cause qui les empêche de s'y montrer. Les colons pensaient qu'ils ne pouvaient faire un acte plus méritoire que de tuer un Indien toutes les fois qu'ils en rencontraient. Ils les forcèrent par là de quitter leurs anciennes demeures et de s'enfoncer dans l'intérieur, qu'ils ne connaissaient sans doute qu'imparfaitement, leur principale nourriture consistant en poissons et en oiseaux de mer. Probablement aussi, ils étaient alors dépourvus des moyens de chasser l'orignal, au moins en quantité suffisante pour fournir à leur subsistance.
A mesure que nos établissements se multiplièrent, et que la population s'accrut au nord du cap de Freels , les Indiens s'éloignèrent des côtes ; mais la même cause qui les forçait à la retraite, leur procura aussi cîe nouveaux moyens d'existence pour continuer à mener une vie indépendante; car plus les colons devinrent nombreux, plus les pêcheries augmentèrent , et plus le pillage et les naufrages fournirent aux Indiens des occasions de se procurer du fer.
« Il existe diverses opinions sur l'origine des Indiens de Terre-Neuve:
les uns pensent qu'ils y sont venus du continent d'Amérique ; les autres prétendent qu'ils descendent d'anciens navigateurs norwégiens qu'on suppose
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avoir découvert cette île, il y a près de mille ans/J'avais avec moi des gens qui parlaient presque toutes les langues de l'Europe, et notaniuient celle de Norwége; mais aucun iVeuK ne put comprendre un seul de leurs mots. Ils
{)arlaient avec force et volubilité, mais eur langage me parut entièrement différent de celui de toutes les castes indiennes que j'avais vues jusqu'alors, et dont les sons, en général, sont doux et mélodieux. »
Aperçu historique sur Terre- Neuve. Les voyages des Scandinaves dans les mers du Nord ne sauraient être révoqués en doute; mais une grande incertitude règne encore sur la question de savoir quels sont les points ou les îles d'Amérique qu'ils visitèrent les premiers. Pour ce qui concerne Terre-Neuve en particulier , rien n'est moins positif que la découverte qu'en firent, dit-on, ces hardis aventuriers.
Nous savons que vers l'an 1001, des Norwégiens établis au Groenland abordèrent à une grande terre qu'ils nommèrent Finlande et remontèrent une rivière dont les bords leur parurent fertiles. A leur retour, ils racontèrent à leurs compagnons que dans cette heureuse contrée on trouvait du raisin en abondance et qu'on y faisait du vin; ils ajoutèrent que dans le jour le plus court le soleil restait huit heures^ sur l'horizon, ce qui fait supposer que le jour le plus long , sans compter le crépuscule, devait y être de seize heures. Mais l'opinion qui attribue tout cela à Terre-Neuve peut être aussi facilement combattueque soutenue. Sans doute la latitude déduite de l'observation de la longueur du jour, en supposant qu'elle soit correcte, indiquerait quelqu'une des rivières de la côte orientale de Terre-Neuve; mais elle pourraît s'appliquer tout aussi bien à la côte du Labrador. En second lieu, si Terre-Neuve peut produire du raisin, ce qui ne semble pas encore bien prouvé, plusieurs parties du Canada, voisines du Saint-Laurent , en produisent aussi et d'assez bonne qualité. Si l'on dit qu'il ne s'agit pas ici de raisin , et que le mot vigne était employé par
les nations qui ne connaissaient pas bien ce fruit , pour désigner différentes groseilles, nous répondrons que précisément on trouve plusieurs espèces de baies d'une saveur agréable au Canada, au Labrador, et même à la baie d'Hudson, tout comme à Terre-Neuve.
Enfin les ruines et les anciennes meules trouvées dans cette île par les Anglais ne prouvent pas le moins du monde que les Scandinaves y aient séjourné; une observation significative dément cette opinion : les peuples septentrionaux construisent leurs demeures en bois , même en Islande et au Groenland, pays qui en sont absolument dépourvus; et les ruines en question sont en belle et bonne pierre, quoique Terre-Neuve abonde en bois. Ces vestiges seraient plutôt les dernières traces du fort que le prince Zichmni, compagnon de voyage de Nicolo Zéno, fit bâtir sur une belle rivière dans une grande île. Terre-Neuve ne serait alors que VEstotilaJid des frères Zéni. Encore pourrait-on , à la rigueur, attribuer à ces débris une origine bien plus moderne et bien plus prosaïque, car il s'agirait tout simplement, dans cette hypothèse, de moulins à sciejadis construits non loin du port de Grâce, par ordre d'un riche Anglais.
Il nous paraît, du reste, assez peu important que Terre-Neuve soit la Vinland des Norwégiens ou l'Estotiland de Zéno, car ces premiers explorateurs, s'ils ont visité l'île qui nous occupe , n'y ont point fondé de colonie. On ne connaît pas assez les Indiens rouges qui habitent l'intérieur de l'île, pour affirmer, comme l'ont fait quelques écrivains, qu'ils diffèrent essentiellement des Indiens du continent voisin, et qu'ils paraissent appartenir à la race Scandinave.
Le même mystère ne dérobe pas à l'histoire la date de la véritable découverte de Terre - Neuve dans une période plus rapprochée de nous. Ce fut le Vénitien Cabot qui, naviguant pour le compte et sous le pavillon de la Grande-Bretagne, aborda le premier à cette île, en 14% ou 1497:
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ici encore, on hésite à écrire un chiffre positrl , car on ne sait pas si Cabot fit sa découverte dans un premier voyage, antérieur à l'obtention de ses lettres patentes. C'est à ce marin célèbre que Éo7iainsta doit son nom; il pénétra dans la baie qui porte la même dénomination : il y vit des hommes couverts de peaux, et armés d'arcs , de flèches , de massues et de lances. Parmi les différentes espèces de poissons qu'il y pécha, la meilleure et la plus abondante était celle que les naturels désignaient sous le nom de haccalhaos, nom qu'on donna ensuite au pays , et que porte encore aujourd'hui une petite île. C'est ce poisson que les Français appellent morue, les Hollandais' et les Allemands cabeliau, et les Anglais codfish.
Un passage de la chronique de Fabien, dans Hackluyt, nous apprend que Cabot emmena en Angleterre trois Indiens de Terre-Neuve. Le portrait de ces malheureux , arrachés à leur patrie , est assez curieux : « Ces sauvages, dit le vieil écrivain, étaient couverts de peaux d'animaux , mangeaient la chair crue, parlaient une langue que personne ne pouvait comprendre, et, dans toute leur conduite, ressemblaient à des bêtes brutes. » Si ces hommes avaient été des descendants des aventuriers norwégiens , n'auraient-ils pas conservé dans leur langage quelques traces de l'idiome de leurs pères ?
L'observation du vieil historien est pleinement confirmée par ce que dit M. Buchan, au sujet du langage des Indiens , dont les gens de son équipage, qui savaient le norwégien, ne comprirent pas un mot.
En 1501, Gaspar de Corte Real, avant de découvrir le Labrador , reconnut Terre - Neuve , baptisa la baie de la Conception , et fit le tour de l'île dans la partie méridionale. Dès cette époque , les pêcheuis normands et b'retons fréquentaient les côtes de Terre-Neuve, et trouvaient dans ces pénibles voyages assez de profits pour que d'autres, en grand
nombre, s'empressassent de suivre leur exemple. Nous voyons Bergeron , en 1504, Jean Denis de Honfleur, en 1506, et Thomas Hubert ou Aubert, de Dieppe, visiter cette île aux rivages si poissonneux. C'est seulement en 1525 que Verazani, autre navigateur au service de François P'', lui imposa le nom de Terre- Nouvelle ou Neuve, et en prit possession pour la France.
Quelques années plus tard , Jacques Cartier, le premier explorateur du Canada, vint, par ordre du même souverain, et avec deux navires, examiner les rades et le littorai de ce pays.
Jusque-là , aucun essai de colonisation n'y avait été tenté. Enfin, en 1549, un négociant de Londres, nommé Hoare , alla, avec un certain nombre de ses compatriotes, y fonder un établissement. D'abord accablés de calamités de toute sorte, les Anglais finirent par voir prospérer leur petite colonie, et persévérèrent dans leurs efforts. Trente - quatre ans après cette tentative, en 1583, sir Humphrey Gilbert jeta l'ancre dans le port Saint- Jean, prit, au nom de la reine d'Angleterre, possession du port et de deux cents lieues de pays dans tous les sens, chassa les Portugais qui s'étaient établis sur les côtes, puis décréta, en guise de lois, des ordonnances qui portaient : 1° que l'exercice de la religion aurait lieu publiquement et suivant le rite de l'église d'Angleterre ; 2° que quiconque attenterait aux droits ou possessions de Isi reine serait puni comme coupable du crime de haute trahison ; Z° que tout individu qui tiendrait des discours injurieux à l'honneur de la reine aurait les oreilles coupées, et perdrait ses biens ainsi que ses vaisseaux. Telle tut la première législation de Terre-Neuve. On voit que les délégués du gouvernement britannique traitaient fort cavalièrement la colonie naissante. Sir Gilbert fit aussi quelques concessions de terrain; mais ce qui le préoccupait le plus, c'était la découverte de luétaux précieux , car il est à remarquer qu'il recommanda à l'officier qui l'accompa-
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gnait la plus grande attention sur ce point.
Déjà à cette épo(|ue , la France envoyait plus de cent vaisseaux pécher sur les bancs de Terre-lSeuve; en 1G34, cette branche de produits avait augmenté ses richesses et ses forces maritimes à un tel point, qu'elle était devenue redoutable à toute l'Europe.
« C'est à ces expéditions lointaines, dit un Anglais, que la France doitle développement de ses forces navales. On peut s'en convaincre en jetant un coup d'œil sur l'état de sa marine avant (Qu'elle envoyât des bâtiments à Terre- Neuve. Elle n'en avait alors qu'en petit nombre, de tonnage et de forces médiocres ; mais depuis, elle a combattu les flottes combinées de l'Angleterre et de la Hollande ; elle a armé de grands corsaires qui ont infesté nos côtes et ruiné nos négociants. » A la fin du dix-septième siècle, notre pays employait à ce commerce près de cinq cents navires, dont un grand nombre étaient d'un fort tonnage, et portaient de seize à quarante canons ; ces bâtiments employaient près de seize mille hommes !
Le successeur d'Elisabeth accorda une charte et des privilèges étendus à une compagnie de négociants de Londres et de Bristol) qui, en 1610, fonda une colonie à la baie de la Conception. Mais les concessions de terrain octroyées à cette société passèrent, cinq ans après, entre les mains du docteur "Vaughan et de sir George Calvert; ce dernier fit, à Ferryland, un établissement qui ne tarda pas à prospérer, et, après avoir été créé lord Baltimore, il y fit construire un fort où il résida plusieurs années. En 1654, David Kerk obtint aussi des concessions de terrain. Peu à peu le nombre des établissements coloniaux augmenta sur la côte orientale, et les Français s'installèrent dans la baie de Plaisance, au sud de l'île.
Dès cette époque, on voit se manifester l'opposition des armateurs anglais aux mesures propres à améliorer l'état de la colonie ; ainsi , en 1667, les colons réclamèrent la no-
mination d'un gouverneur, mais les négociants combattirent énergiquement cette demande. Bien plus : la pétition ayant été présentée de nouveau, en 1674, les armateurs firent tant que, subjuguée par leurs intrigues, la commission nommée pour examiner les réclamations des habitants de Terre-Neuve conclut à l'abandon de toutes les plantations et de toutes les fermes de l'île, et même à l'expulsion violente des colons. C'était ouvrir la porte aux persécutions, et les armateurs usèrent largement de la préférence qu'on leur accordait. Les colons subirent toute espèce d'avanies, et ce ne fut qu'en 1697 qu'un autre rapport de la même commission adoucit les termes du précédent; toutefois , comme on ne voulait pas refuser toute satisfaction aux négociants, on limita le nombre des colons à mille. En 1698, sous le règne de Guillaume et Marie, le gouvernement décréta un règlement qui ne fit qu'ajouter aux absurdes cruautés autorisées par les décrets antérieurs. Enfin , le coupable égoïsme des ennemis de la colonisation commença à être apprécié comme il devait l'être; un M. Harkins fut chargé, en 1701, d'aller examiner la situation des possessions anglaises de l'Amérique septentrionale, et la peinture qu'il fit du désordre déplorable qui régnait à Terre-Neuve, ses révélations sur l'état de l'agriculture et sur la condition malheureuse des colons sédentaires, donnèrent la mesure des fautes qu'une politique aussi inepte que barbare avait commises à l'égard de cette île si importante.
La guerre qui , après l'avènement de la reine Anne au trône d'Angleterre, éclata entre ce pays et la France (1702), livra Terre-Neuve aux incursions des Français établis au Canada, au cap Breton' et à la baie de Plaisance, sur la côte même de l'île. 11 est vrai que, de temps à autre, les Anglais prenaient leur revanche sur nos stations de pêche. Une escadre , commandée par le capitaine Leake, détruisit nos établissements de Terre- Neuve, prit l'île Saint-Pierre, rasa un
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petit fort armé de six canons, et s'empara de vingt- neuf bâtiments, dont deux fureïit impitoyablement brûlés.
Mais, en 1708, Saint-Ovide, qui commandait à Plaisance, prit et détruisit à son tour la ville de Saint-Jean; alors la France resta seule maîtresse de Terre-Neuve.
Le traité d'Utreciit , qui mit fin momentanément aux hostilités, rendit cette île aux Anglais; la France s'était seulement réservé le droit de pêcher sur les bancs et de sécher le poisson à terre , dans la partie du pays qui s'étend du cap de Bonne-Vue à la pointe septentrionale de l'île, et au delà en descendant le long de la côte occidentale, jusqu'à la pointe Riche. Il était , du reste , formellement stipulé que les Français ne pourraient à l'avenir fortifier aucun point de l'île , ni même y bâtir la plus petite habitation, excepté les cabanes et les appareils nécessaires à la préparation du poisson.
Cependant la colonie, redevenue anglaise , ne prospéra pas sous ses anciens maîtres plus qu'elle ne l'avait fait avant la guerre. Il fallut que la chambre des communes prît l'initiative d'une résolution décisive. Elle adressa aux conseillers de la reine Anne de sérieuses remontrances sur la situation de cette possession importante; et enfin , après mille réclamations aussi souvent reproduites que repoussées, le capitaine Henri Osborn fut nommé gouverneur de Terre- Neuve, et investi des pouvoirs nécessaires pour établir des justices de paix et organiser une administration à peu près régulière. Alors on vit se ranimer l'opposition des commerçants et des amiraux dépêche, car c'était là le grotesque sobriquet qu'on avait donné aux chefs de pêcheurs qui étaient arrivés les premiers sur ces côtes. Ces adversaires de tout progrès et de toute culture entravèrent , par toute espèce de moyens , l'administration du gouverneur. Pour couper court à ces abus, on investit le capitaine Drake d'un pouvoir discrétionnaire, et Ton autorisa les tribunaux de l'île à juger, à
condamner et à faire exécuter tous les criminels qui paraîtraient devant eux.
Jusque-là, la France avait pu se consoler de la perte de Terre-Neuve par les bénéfices de la pêche; mais en 1745, elle vit cette source de profits se tarir de nouveau : elle fut dépossédée du seul coin de l'île où le traité d'Utrecht lui eût permis de poser le pied , et bientôt le cap Breton échappa aussi de ses mains.
La guerre de l'indépendance américaine fit naître de graves discussions relativement au droit de pêche sur les bancs de Terre-Neuve. Jusqu'alors les habitants de la Nouvelle- Angleterre avaient largement usé de ce droit, et comme on leur en contestait désormais l'exercice, ils refusèrent de fournir la colonie et les pêcheries des articles d'approvisionnements qu'ils étaient dans l'habitude de leur vendre; cette rupture causa un grand préjudice aux gens de Terre-Neuve qui ne surent comment se procurer les objets que leurs voisins leur apportaient ordinairement. Un état de choses qui permettait aux uns et aux autres de se nuire d'une manière si fâcheuse, ne pouvait subsister plus longtemps ; aussi les négociateurs du traité de Paris en firent-ils l'objet d'une clause spéciale : cet article portait que les habitants des États-Unis auraient la liberté de pêcher toute espèce de poisson sur tel point de la côte de Terre- Neuve qu'il leur conviendrait, mais qu'ils n'auraient pas le droit de préparer et de sécher le poisson sur l'île. Cette question de l'approvisionnement par les États-Unis a été souvent, depuis, remise en discussion, et a enfin été résolue par un acte du parlement de 1822, qui a formellement autorisé ce mode d'approvisioimement, mais sous certaines conditions et dans de certaines limites.
Le honteux traité de Saint-Germain' qui abandonna définitivement à l'Angleterre le Canada, la Nouvelle-Ecosse et tant d'autres colonies importantes, restitua à la France la pêche de Terre-Neuve et étendit sa servitude Jusque dans le golfe de Saint-Laurent, à.
trois lieues des côtes anglaises. Saint- Pierre et ]Mi(|uclon nous furent aussi abandonnées pour servir d'asile aux pêcheurs, mais à condition que nous ne fortifierions pas ces fies et (|ue nous n'y entretiendrions pas plus de 50 hommes pour faire la police et niaintemr Tordre.
Les hostilités se renouvelèrent en 1779, et les annexes fancaises de Terre- Neuve tombèrent facilement aux mains d'un ennemi acharné; dix-neuf cent trente-deux de nos compatriotes , habitants de ces îlots , furent arrachés de leurs paisibles demeures et de leurs pêcheries pour être renvoyés en France. Reprises par nous en 1783, par les Anglais en 1793, Saint-Pierre et Miquelon nous revinrent encore en 1801, pour retourner de nouveau, quelque temps après, sous la domination britannique. Enfin le traité de Paris, signé le 17 Juin 1814, nous remit en possession du droit de pêche sur le grand banc et nous replaça sur le même pied qu'en 1792; mais la saison avancée et les événements qui suivirent le retour de l'île d'Elbe ne nous permirent pas de mettre à profit ce droit acheté par tant d'humiliations. Ce ne fut qu'après le rétabh'ssement définitif de la paix, c'est-à-dire en 1816, que la France put envoyer un gouverneur à Saint-Pierre, et tirer avantage du privilège stipulé en sa faveur dans le traité de Paris.
Durant toute cette période, c'est-àdire depuis 1789, l'administration de Terre-Neuve fut l'objet des plus vives réclamations de la part des habitants, et le parlement impérial y introduisit successivement des améliorations importantes (*). Nous ne pouvons entrer dans le détail de ces discussions qui éclairèrent d'un Jour odieux l'égoïsme et l'avarice des armateurs ainsi que la coupable condescendance du pouvoir.
(*) Voyez dans les débats du parlement anglais les bills de 1789, 1791, 1792 et 1824, Le dernier a divisé l'île en trois districts , et dans chacun d'eux on établit tous les ans une cour de justice. On devine que celle mesure est encore bien insuffisante. 10'
Nous nous bornerons à indiquer comme une des meilleures sources de renseignements sur ce sujet, l'ouvrage d'Amédée Anspach et celui du colonel Bouchette , tous deux déjà cités dans ce travail.
Aujourd'hui le gouvernement de l'île se compose d'une chambre d'assemblée, d'un conseil législatif et d'un conseil exécutif. Quinze députés nommés par le peuple forment la chambre d'assemblée. On voit que la constitution politique de Terre-Neuve a été calquée sur celle du Canada et de la NouvelIe-Écosse. (Voyez la notice relative à ces pays dans l'Univers pittoresque.)
Depuis 1815, les privilèges stipulés dans les derniers traités ont été largement mis à profit par les Français et les Américains des États-Unis; l'accroissement de l'activité de ces deux peuples dans une branche de commerce si lucrative n'a pas discontinué pendant ces dernières années.
La pêche de la morue est pour la France d'une utilité toute particulière, car, n'ayant pas assez de colonies pour trouver dans une marine marchande nombreuse une pépinière de bons matelots , il nous est très-précieux d'avoir un moyen tout naturel d'y suppléer.
Les voyages à Terre-Neuve sont une excellente école pour nos marins, à cause des difficultés et des dangers de la navigation dans ces parages; et si l'on réfléchit que dix mille de nos compatriotes sont annuellement employés à ce rude mais utile métier, on restera persuadé que la perte de cette ressource serait pour nous irréparable. Terre-Neuve remplace donc, sous ce point de vue, les colonies, les encouragements à la marine marchande dont nos chambres sont si avares , et la pêche de la baleine qui est aussi d'un grand avantage sous ce rapport, et qui est encore chez nous d'une si médiocre importance.
Il est à remarquer que l'Angleterre, qui en matière de commerce et de navigation, ainsi que pour la pêche de la baleine et du phoque, s'est toujours montrée supérieure à la France, lui
Livraison. ( Des îles de l'Océan. )
L'UNIVERS
a, au contraire, toujours été inférieure pour la pèche de la morue. Vers l'année 1517, alors qu'une cinquantaine de vaisseaux, presque tous français , fréquentaient les bancs de Terre- Neuve, un seul navire anglais y était employé à la pêche. \Plus tard , en 1578 , tandis que la France y entretenait jusqu'à 150 bâtiments , nos voisins y en envoyaient un nombre infiniment moindre. L'Espagne et le Portugal lui-même déployaient plus d'activité dans ce commerce. A cette époque, la première de ces puissances comptait 100 vaisseaux à Terre-Neuve, et la seconde 50 (*). Cependant les Anglais prirent peu à peu le goût de ces expéditions; en 1615, ils y consacrèrent 250 navires jaugeant en totalité 1500 tonneaux; mais la même année, sur 400 qu'y employaient le Portugal, la Biscaye et la France, les trois quarts au" moins nous appartenaient. Depuis, la proportion a été aussi forte, et nous avons toujours conservé notre supériorité. « Les Français, dit un écrivain anglais, par leur frugalité, par le prix du sel qu'ils avaient à meilleur marché que nous, et par l'avantage qu'ils ont de posséder les endroits les plus commodes pour pêcher, nous ont complètement battus dans ce commerce. La partie du sudouest oii ils s'établissent, comme ils le font aussi dans le voisinage du cap de Raye, est la meilleure, et ils sont rarement gênés par les glaces , tandis que les pêcheries peu nombreuses des Anglais étant plus au nord-est , sont souvent obstruées de glaçons, même au commencement du mois de mai. Les bâtiments ne peuvent ainsi entrer dans les ports, et le poisson ne se prend que quand les montagnes flottantes se sont éloignées des cotes. » Aujourd'hui , la pêche anglaise à Terre-Neuve est presque nulle, et l'on peut dire que la pêche sur le grand banc, et sur les cotes de l'île et du golfe Saint-Laurent, n'est plus exploitée que par les Français et les Américains.
(*) Hackluyt et Herrara ; Mac-Grégor,/:^.?; mercaioria.
Néanmoins, le commerce de Terre- Neuve, suivant M. INIontgomery Martin, rend encore à la Grande-Bretagne deux millions sterlingou 50,000,000 fr.
par an(*). Cette colonie, si longtemps négligée par nos voisins, leur est donc extrêmement utile, indépendamment de son importance au point de vue maritime et politique.
Détails sur la pêche de la morue.
La morue habite les mers du Nord.
Elle ne se rapproche des rivages que pendant la période du frai. Cette époque est variable : d'ordinaire c'est vers le mois de février que les mornes arrivent dans les parages de la Norwége, du Danemark, de l'Ecosse, de l'Angleterre et de la Hollande. Elles s'avancent ensuite vers le sud, mais, dans cette marche, leurs innombrables légions diminuent sensiblement, de sorte qu'elles sont assez rares au delà du détroit de Gibraltar. Elles ne pénètrent jamais dans la Méditerranée.
Les points sur lesquels les morues se rassemblent en plus grande abondance sont le banc et les côtes de Terre-Neuve, le golfe de Saint-Lau-' rent et les côtes méridionales de l'Islande; mais comme ces divers parages sont situés sous un climat plus froid' que les rives occidentales de l'Europe,' les morues n'y arrivent guère avant la fin d'avril.
Les Français peuvent se livrer à la' pêche de la' morue sur les côtes de- Terre-Neuve, depuis le cap Saint- Jean:
jusqu'au cap de Raye, en passant par le nord, sur le littoral des îles Saint- Pierre et Miquelon , sur le Grand- Banc, dans les parages de l'Islande r sur le Dogger's Bank (**). Nous n.
nous occuperons ici , comme on It
(*) Voir pour les détails les tableai.
statistiques de l'auteur dans son histoire di colonies britanniques.
(**) Banc de sable Irès-étendu dans la nio du Nord entre la Hollande et rAnglelerre Ces parages sont célèbres par la viotoir. éclatante qu'y remporlèrenl les Hollandai sur les Anglais pendant la guerre dAmt rique.
DES ILES DE L'OCKAN
pense l)ien , que de la pèche française dans les mers de Terre-Neuve et des îles .'idj.K'entes.
" On ptMit,dit M. Eugène Ney, dans un très -curieux article publié dans la Revue des deux mondes du r" mars 1831, on peut considérer trois sortes de pèches :
« Celle dite sédentaire, que font les colons établis sur les cotes, et dont le produit est échangé contre des marchandises d'Europe, ou acheté par des navires qui n ont pu compléter leur chargement pour leur propre pêche; ' « Celle sur le grand banc, faite par les bâtiments venus de France, qu'on nomme banquiers, et dont le poisson, salé immédiatement après avoir été pris , est connu sous le nom de morue verte ;
« Celle enfin qui se fait par des chaloupes et des pirogues, en pleine mer et sur les cotes, et dont le poisson est préparé et séché dans les havres où les navires d'Europe viennent mouiller,
« Les plus grandes morues sont celles prises sur le grand banc. J'en ai vu de cinq pieds de long, mais leur i^randeur ordinaire est de deux et trois pieds. La mer ne produit pas de poisson plus vorace, et dont la bouche soit plus grande, proportionnellement a sa taille. On trouve souvent dans son ventre de gros coquillages, des morceaux de faïence, du fer, du verre, 'te... Son estomac, certainement, ne Jigère pas ces dures substances; mais, par un certain pouvoir de se retourler comme une poche, il peut en reje- -er ce qui s'y trouve. La fécondité de ^e poisson est remarquable : un natu- •aliste célèbre, qui a eu la patience de 'ompter les œufs d'une seule morue, 'u a trouvé neuf millions trois cent ,|uarante-quatre mille. Le phosphore emble un élément essentiel de sa omposition, car la lumière que donne ,ine tête de morue dans l'obscurité est rès-considérable. »
La pêche de la morue était réglée ar le titre 6 du livre 6 de lordonance de 1681. Cette ordonnance perlettait au navire qui arrivait le pre-
mier sur les côtes de Terre-Neuve , de choisir le havre qui lui conviendrait pour former ses établissements de pêche. Cette disposition était évidemnient absurde; elle donna lieu à des luttes et à des querelles déplorables entre les marins, qui tous prétendaient être arrivés les premiers. On voulut remédier à ce grave inconvénient dans l'arrêt du conseil du 8 mars 1684 et dans l'ordonnance du 8 mars 1702 :
mais on n'y réussit pas , les mesures auxquelles on s'était arrêté étant insuffisantes. Un nouveau règlement, fait par arrêté du 15 pluviôse'an xi, statua sur la matière ; mais les ordonnances des 13 février 1815 et 2l novembre 1821 y dérogèrent en plusieurs points essentiels. Il résulte de ces dernières ordonnances, que les havres et grèves occupés sur la côte de Terre-Neuve par les vaisseaux et les établissements de chaque armateur seront répartis tous les cinq ans par la voie du sort; que les bâtiments ne peuvent pas partir pour la pêche de la côte ouest avant le V mars , et pour celle de la côte est avant le 20 avril ; enfin , que le capitaine le plus âgé exerce de droit les fonctions déjuge de paix, de prud'homme arbitre et de surveillant.
Les bâtiments destinés à la pêche du grand banc partent de France du V"" au 30 avril. Cependant, il est bon de partir plus tôt pour ar^ river vers le milieu de ce mois, car c'est alors jusqu'au 15 juin que la pêche est le plus abondante; passé cette époque, le capelan (*), allant dé-
(*) Le capelan est un petit poisson de la . longueur et de la grosseur de la sardine, mais moins plat et moins large. La morue en est extrêmement friande. C'est le meilleur de tous les poissons qu'on pèche à Terre-Neuve. Il est nacré et très-brillant. On le rencontre nageant par bandes de huit el dix pieds d'épaisseur. En temps de calme, ils s'empressent à Tenvide venir à la surface de l'eau, et on les devine de loin au frémissement de la mer. Quand on les croise en canot, on les voit à l'entour pressés les uns contre les autres et avec les avirons on les jette au loin hors de l'eau. « Ils sont si aisés à prendre, dit un voyageur français, que
L'UINIVERS.
poser ses œufs sur les différentes côtes de Terre-Neuve, y attire la morue, qui, en le poursuivant, abandonne le grand banc jusqu'au commencement de septembre ; il l'y ramène ensuite quand il quitte le littoral pour gagner Je large. La pêche redevient alors sur le grand banc presque aussi abondante pendant les mois de septembre et d'octobre qu'elle l'avait été en mai et en juin.
Le lieutenant anglais Edouard Chappell , dans son voyage à Terre-Neuve et au Labrador, a donné des détails circonstanciés sur la pêche et la préparation de la morue. Mais M. Eugène ]\ey,dans l'article que nous avons cité plus haut, a traité le même sujet avec plus de précision et de clarté; c'est ce qui nous détermine à donner la préférence à sa description.
>t Les bateaux dont on se sert pour la pêche de la morue sont de différentes grandeurs. Les uns ne contiennent que deux hommes , d'autres trois et quatre, et dans les pêcheries anglaises, lorsque le poisson est abondant , il y a souvent, en outre, des enfants et des femmes. Les pêcheurs tiennent à bâbord et à tribord deux lignes terminées chacune par deux hameçons , de sorte que, étant quatre, il y 'a seize hameçons employés. L'appât ou boîte varie avec la saison. On emploie ordinairement le hareng, le maquereau, le lançon, lecapelan, l'encornet, la jeune morue, Jet , à défaut de ces poissons , la chair de l'oiseau de mer. Les embarcations partent ordinairement avant le jour, et vont à quelques milles sur une basse ou un banc peu profond, et y mouillent leur grappin. Chaque ligne étant bien attachée dans l'intérieur, et les hameçons étant prêts, le pêcheur se place a égale distance de ses deux lignes, qu'il remue de temps en temps.
liés qu'il croit observer la moindre
j'ai vu des chiens s'avancer dans la mer et en rapporter plusieurs dans leur gueule. » Le même écrivain raconte qu'il lui est arrivé de prendre d'un seul coup de filet assez de capelans pour eu remplir un grand canot.
tension dans sa ligne, il la haie aussi pron)ptement que possible , jette le poisson dans le bateau , et lui ôte l'hameçon de la bouche. Si la morue est grande, il l'accroche avec une gaffe dès qu'elle atteint la surface de Teau. ou avec un gros bâton, pour enij* cher, ce qui arrive très-souvent, qu^.
par l'excessive vivacité de ses mouvements et la grandeur de sa bouche, elle ne parvienne à s'échapper.
a Quand le chargement est complet, les pêcheurs le portent à terre pour le préparer; mais, s'il n'y a pas assez de poisson , et qu'ils soient trop loin de terre , ils passent la nuit en mer. dans leurs mauvaises embarcations non pontées, mouillés, exposés au froid et aux vagues, ayant pour tous vivres un peu de biscuit et quelques verres d'eau-de-vie.
« L'endroit où se prépare la morue s'appelle échafaud. C'est une plat*^forme couverte , ou un grand hangai élevé sur le rivage, dont un côté, se projetant sur la nier, est fortement étayé. et défendu par de gros arbres qui k garantissent du choc des bateaux et des bâtiments. On y monte du côte de la mer au moyen d'arbres placés horizontalement, de distance en distance, en guise de marches. Sur le devant de la plate-forme est une table; d'un côt( est placé le décolleur, qui prend K poisson , lui coupe le cou jusqu'à I' nuque avec un couteau, et le pous^; après à l'étêteur, qui est à sa droite. Celui-ci le prend de sa main gauche et avec l'autre sort le foie qu'il jett< dans un tonneau sous la table, ains que les entrailles, qui tombent dan:
la mer par un trou du plancher. I place ensuite le cou du poisson sur li bord de la table ronde et coupante placée devant lui, appuie dessus avela main gauche, et, donnant au corp avec la droite un coup violent, il 1' pousse au trancheur en face, et 1. tête séparée du corps tombe dans 1.
mer. Le trancheur prend alors le poissons de la main gauche, et, coni< mençant depuis la nuque , en ayan soin' de tourner le couteau en de dans pour suivre toujours la grand
DES ILES DE L'OGRAN
nrête, il tranche jusqu'à rextrcmité de la queue. Relevant alors l'arête avec son couteau, il pousse le poisson, ainsi l'end u , dans une brouette, et l'arête brisée tombe dans la mer, par une ouverture prati(}uée près de lui dans le plancher.
'^ Quand la brouette est pleine, on l'amène de suite au saleur,et on en met une autre à la place. Toutes ces préparations se t'ont avec la plus grande rapidité , quoique avec beaucoup de soin, parce que la valeur du poisson dépend surtout de ce qu'il n'y manque rien. Quelquefois on conserve les langues. Dans ce cas, on jette de côté le nombre de têtes dont on a besoin , et , pour ne pas retarder le travail de la table, d'autres personnes les ramassent.
« Le saleur est à l'autre bout de l'érhafaud. Dès que la brouette est devant lui, il prend le poisson un à un, et, ieplaçantparcouches,iljettedessusune certaine quantité de sel proportionnée à la taille de la morue et au degré d'épaisse lU' de ses différentes parties. C'est du saleur que dépend laVéussite de tout le voyage. S'il n'y a pas assez de sel sur le poisson, il ne se conserve pas; s'il y en a trop , la place où il y a excès devient noire et humide; s'il est exposé au soleil, il se grille; si on le retourne, 'il redevient humide et est sujet à se briser quand on le manie, tandis que, salé et séché comme il faut, il devient blanc, ferme et compacte. La quantité de sel à donner dépend beaucoup aussi de sa qualité. Aux environs des échafauds, la terre est couverte de têtes de morues dont se régalent les chiens, qui , dans ce pays, ne veulent manger que du poisson.'
« Les foies de morue sont placés dans de grands cajots , assez ouverts pour faciliter, par la putréfaction, l'écoulement de riiuile, qui est recueillie avec grand soin. L'honnne chargé d'y entrer jusqu'aux genoux pour y travailler s'appelle {>erroquet, et reçoit un verre d'eau-de-vie pour sa peme.
« Année commune, il n'y a pas d'é- 'tablissement qui ne prenne au moins 'luit cent mille morues.
« Le poisson doit rester cinq ou six jours en pile, jusqu'à et; qu'il soit suflisannnent chargé de sel. Ce temps écoulé , il doit être lavé aussit(3t que possible. On le met alors dans des cuves de bois remj)lies d'eau , ou dans des espèces de cages à jour dans la mer. On l'en retire un à un , on le frotte sur le ventre et sur le dos avec un drap de laine, et on le met égoutter sur le plancher. On continue ainsi ^ jusqu'à ce qu'on ait une quantité susceptible d'être travaillée le lendemain:
la morue p&ut rester ainsi deux jours, mais pas plus, parce qu'elle perdrait de son poids, et le sel n'y tenant plus, elle ne supporterait pas si bien les changements de temps.
« Le lendemain, on étend le poisson à l'air pour le faire sécher, le côté ouvert exposé au soleil ; et le soir on en place deux ou trois l'un sur l'autre , tête sur queue , le dos en l'air, pour empêcher que le côté ouvert ne souffre de l'humidité. On l'étend de nouveau le lendemain matin, et le soir on en met cinq ou six les uns sur les autres, et on augmente toujours le nombre jusqu'à ce que le quatrième jour il y en ait dix-huit ou vingt, toujours le dos en l'air, et un peu inclinés de manière à laisser écouler l'eau , s'il vient à pleuvoir pendant la nuit.
« Le cinquième soir, le poisson est regardé comme sauvé, et reste dans cet état pendant huit jours , et même quinze, si le temps est mauvais. On en fait alors de grosses piles, semblables à des meules de foin , le dos en l'air et recouvert de paillassons retenus par de grosses pierres, pour les abriter des rosées abondantes qui tombent pendant les nuits d'été. On doit les étendre encore une fois avant de les emmagasiner, ou de les mettre à bord des bâtiments qui les emportent à la Guadeloupe, à la Martinique, en France , en Espagne , en Italie , en Grèce, etc.
« Comme une seule goutte d'eau peut non-seulement gâter un poisson, mais encore communiquer l'infection à toute la pile et à toute la cargaison, on examine avec soin l'état du ciel, pendant
qu'il est à sécher, et à la moindre apparence de pluie il est immédiatement retourné. Il y a encore beaucoup de précautions à prendre, qui rendent cette pêche très-difficile et fatigante. Les endroits pour sécher la morue s'appellent vignots et rames : ce sont des lits de branches de sapin, sur lesquels on place le poisson : les premiers diffèrent des seconds en ce qu'ils sont élevés de terre sur des piquets, pour laisser l'air circuler autour; il y a ensuite les galets, les graves, etc.
« Le gouvernement a voulu jusqu'à présent que chaque bâtiment de pêche eût un chirugien à bord , et les capitaines voulant les employer, leur font décoller les morues. »
La chair des morues n'est pas la seule partie de ce poisson dont on fasse usage : la langue fraîche et même salée est un morceau assez délicat ; on mange aussi le foie, et quant à l'huile qu'on en retire de la manière tjue nous avons indiquée plus haut, elle est trèsrecherchée dans plusieurs arts. La vessie natatoire fournit une colle aussi bonne que celle d'esturgeon. Les œufs
se conservent pour la table, et on les vend tout préparés sous le nom de roque.
On appelle dans le commerce morues blanches celles qui ont été salées, mais séchées promptement, et sur lesquelles le sel a laissé une croûte blanchâtre ; on nomme morues noires celles qui, par un dessèchement plus lent, ont éprouvé un commencement de décomposition , qui se révèle par des taches brunes sur la surface de la peau. La morue verte est celle qui n'a été que salée, et la merluche est la morue séchée.
J\ous avons dit que la pêche française avait pris depuis 1815 un accroissement notable. Pour donner une idée de cet accroissement, nous emprunterons quelques chiffres officiels a l'article Morue du Dictionnaire du commerce et des marchandises (*). Nous diviserons les quatorze années com prises entre 1823 et 1836, ainsi que les produits qui s'y rapportent, en trois périodes, dont nous allons présenter les moyennes ;