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DESCRIPTION GÉNÉRALE. Quoique
situées sous la même latitude que la France, les îles dont nous allons parler subissent l'influence d'une température beaucoup plus froide en biver, et d'un climat qui participe de celui des régions boréales. Cette différence provient, nous avons à peine besoin de le dire, du voisinage du Labrador et du Canada, qui confinent aux terres circompolaires, ce berceau des glaces éternelles.
Terre-Neuve, dont nous nous occuperons d'abord, est barnée dans toute sa partie orientale par l'océan Atlantique ; au nord-est et au norrl elle est séparée de la côte du Labrador par le détroit de Belle-Ile, long d'environ cinquante milles sur douze seulement de large: au nord-ouest elle est baignée par les eaux du golfe Saint-Laurent; et au sud-ouest, elle s'approche de l'île du cap Breton , de façon à former l'étroit passage par lequel l'Océan communique avec les flots du golfe que nous avons nommé. Terre- Neuve est la terre américaine la plus voisine de l'Europe, car de Saint-Jean à Port-Valence, sur la côte d'Irlande, il n'y a que seize cent cinquantesix milles. Cette distance , s'il existait sur cette ligne un service de paquebots à vapeur, pourrait être franchie , dans les mois d'été , en moins de dix jours.
La superficie de cette île est de trente-six mille milles anglais carrés.
Sa plus grande longueur, du cap Raze à la baie Grignet, est d'environ quatre cent vingt milles; sa plus grande largeur, du cap Ray au cap Bonavista, d'environ trois cents milles; et, en faisant abstraction des nombreuses coupures et inégalités de ses côtes, sa circonférence peut être évaluée à mille
milles. Sa forme est à peu de chose près celle d'un triangle, dont le sommet est au nord et dont la base s'étend de l'est à l'ouest, c'est-à-dire du cap Ray au cap Raze. Elle offre l'aspect le plus pittoresque, et sejnble avoir été formée dans un de ces moments terribles où la nature déploie toute sa force de destruction et de Création.
Elle porte le long de ses côtes et dans ses vastes baies des marques visibles d'un cataclysme qui , à une époque éloignée, a changé son aspect primitif et modifié ses dimensions.
On connaît fort peu l'intérieur, à cause de la difficulté d'y pénétrer. Tout ce qu'on en sait, c'est qu'on y trouve un soi pierreux et pauvre, onduleux dans certains endroits, couvert, dans d'autres parties, de bois chétifs, entrecoupé de vallées étroites et sablonneuses, et offrant des landes immenses entièrement privées de plantes et d'arbustes. On sait aussi qu'il y existe un grand nombre de lacs et de sources de la meilleure eau. Le terrain y est souvent si marécageux, qu'il est impossible, ou du moins dangereux, de voyager à cheval , et même à pied. Les lieux où l'on a pu pénétrer, à la distance de trente milles de la côte, en s'y rendant sur la neige ou la glace, abondent en cerfs et en animaux à fourrures précieuses.
En 1823, un Anglais nommé Mac Cormack réussit à traverser l'île de la baie de la Conception à la baie de Saint- George. Il rapporta que cette partie était bien arrosée, mais presque privée de bois, et que le sol en paraissait complètement stérile.
Le littoral est en général sauvage et rocailleux; dans quelques endroits, il est couvert de bois qui s'avancent jusque sur le bord de la mer. Presque
Nord
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DES ILKS DE L'OCEAN
partout il est échancré par d'innombrables anses , baies et iiavres commodes. La plupart de ces baies pénètrent si prolbndétïient dans l'intérieur des terres, qu'on les prendrait pour des embouchures de fleuves. Mais quand on en explore le fond, on ne tarde pas à reconnaître qu'il n'y tombe que d\3 petites rivières et des torrents qui assèchent pendant la saison chaude.
Les principales baies sont: à l'ouest, en allant du nord au sud, la baie d'Ingornachoix, la baie Bonne, la baie des lies, la baie de Saint-George; au sud, en allant de l'ouest à l'est, la baie du Désespoir, la baie de l'Ermitage, la baie de la Fortune, la baie de Plaisance, la baie de Sainte-Marie, la baie des Trépassés; à l'est, la baie de la Conception , au fond de laquelle se trouve le havre de Saint-Jean, la baie de la Trinité, la baie de Bonavista, la baie des Exploits ; au nord , la baie de IVotre-Dame et la baie Blanche ; sur la côte est de la longue pointe septentrionale qu'on appelle le petit Nord, la baie d'Orange , la baie de Canada , le havre du Croc, la baie aux Lièvres ; au nord de cette même pointe, la baie du Pistolet.
ÎParmi les promontoires les plus remarquables qu'on rencontre sur le littoral de Terre-Neuve, on peut citer à l'ouest le cap Saint-George, le cap Anguille, le cap de Raye; au sud, le cap du Chapeau-Rouge, le cap Sainte- IMarie, le cap de Pêne; au sud-est, le cap Raze; à l'est, le cap Broyie, le cap Saint-François , le cap Bonavista ; au nord , le cap Patridge.
LagrandePéninsule,quis'étenddans l.t partie sud-est de l'île, a vingt-six lieues de long sur une largeur qui varie de cinq à vingt lieues.
Un isthme fort étroit unit cette presqu'île à la partie principale qui est bien plus considérable, mais moins importante au point de vue commercial. Cet isthme sépare la baie de la Conception de la baie de la Trinité, la première à l'est, la seconde au couchant.
Avaljon est le nom imposé à cette péninsule par sir George Calvert, plus tard lord Baltimore.
La baie de la Conception est le pre-
9*" Livraison (Iles de l'Océan.)
mier district de Terre-Neuve, non-seulement à cause de ses ports nond)reux et conmiodes, mais encore à cause de l'esprit entreprenant et de l'habileté de ses habitants dans l'art de la pèche.
Le Port-de-Grûce en est la ville principale ; après elle vient Carbonrèr et quelques villages sans importance. Ce canton , le plus riche et le plus {)opuleux, ne renferme pas moins de vingtcinq mille habitants, distribués dans différentes stations de pêche ou établissements agricoles.
A l'extrémité nord de la baie de la Conception est la petite île de Baccalhao^ rocher isolé où se rassemblent des milliers d'oiseaux aquatiques. Comme les cris continuels de ces animaux s'entendent à une grande distance, et servent d'avertissement aux marins pendant les brouillards qui régnent si fréquemment dans ces froides contrées, les gouverneurs de Terre-Neuve ont défendu, sous des peines sévères, de les tuer, et même de les inquiéter.
Malgré cette prohibition , dont le moti^est parfaitement louable, les marins ont plus d'une fois tendu leurs fdets sur les rochers où ces utiles oiseaux bâtissent leurs nids et ont enlevé une immense quantité de leurs œufs.
Au sud et non loin de la baie de la Conception, au fond d'un port vaste et sûr, se trouve la ville de Saint-Jean , siège du gouvernement et de la cour suprême d'amirauté. Les obstacles naturels qui défendent l'accès du port, les hauteurs qui le dominent des deux côtés de son ouverture , les batteries nombreuses et les fortifications qui protègent la ville de toutes parts, font de Saint- Jean une place si forte, qu'elle peut défier les efforts de l'ennemi le plus redoutable. Il ne peut entrer dans le port qu'un seul vaisseau à la fois, de sorte que l'escadre la plus nombreuse serait foudroyée en détail et ne pourrait parvenir sous les murs de la ville.
Cette capitale se compose d'une seule rue bâtie sur la rive septentrionale du port, et d'où partent plusieurs lignes de maisons qui ne méritent pas d'autre nom que celui de ruelles. Les mai-
sons sont, pour la plupart, en bois; on n'en remarque que quelques-unes en brique et fort peu en pierre. Elles sont toutes placées de la façon la plus irrégulière : cela vient de ce qu'en 1820, le parlement anglais ordonna que là où il y aurait des maisons en pierre, les rues eussent quarante pieds de largeur, et cinquante pieds là où elles seraient en bois; il en, résulte que toutes les habitations en pierre s'avancent de dix pieds dans la rue, ce qui donne à la ville l'aspect le plus désagréable.
Le trait caractéristique de Saint-Jean est le grand nombre de débarcadères et de stations de pêche qui bordent le rivage. Le débarcadère du gouvernement est un large quai, dont l'usage est laissé au public. Ce qui étonne bien plus celui qui voit pour la première fois ce comptoir de pêcheurs, c'est la quantité prodigieuse de tavernes ou cabarets ; du reste , on conçoit facilement qu'il se fasse à Terre-Neuve une immense consommation de vin , de bière , et surtout d'eau-de-vie et de rhum.
La population sédentaire de Saint- Jean est d'environ onze mille âmes ; mais elle augmente considérablement à l'époque de l'ouverture de la pêche, pour reprendre son niveau ordinaire a la fin de la saison, c'est-à-dire, quand les bâtiments repartent pour l'Europe. La ville a souvent été ravagée par de terribles incendies : en 1815, elle perdit de cette manière de grandes valeurs et un certain nombre de maisons ; en novembre 1817, un désastre semblable amena une perte de plus de 500,000 liv. sterling ( 12,-500,000 francs ). Quelques jours après, le feu détruisit presque tout ce qui avait été épargné par le précédent incendie; et à la fin de la même année , le même fléau vint mettre le comble à la désolation des habitants.
Mais Saint-Jean s'est relevée de ses ruines, et les colons ont oublié les calamités qui les ont frappés coup sur coup.
A douze milles de Saint-Jean est située Belle-Ile, ainsi nommée à cause
d'un rocher élevé , perpendiculaire et cylindrique, qui se trouve sur sa côte occidentale, et qu'on appelle le Bel ou le Beau. Cet îlot est d'une fertilité extraordinaire.
La baie des Exploits, un des lieux les plus connus de Terre-Neuve, est vers le nord-est de l'île. Elle reçoit une rivière, qui fait communiquer le lac des Indiens- Rouges avec l'Océan, et dont le cours, long de soixante-dix milles, est interrompu par un grand nombre de rapides. Quelques-unes de ces chutes d'eau ont une vitesse de dix milles à l'heure.
Dans l'intérieur de l'île s'étend une chaîne de montagnes qu'on aperçoit de loin. Néanmoins, les points culminants de cette chaîne ont moins de 975 mètres au-dessus du niveau de la mer. Il y a même lieu de croire, d'après les données que fournit la végétation , que les plus hautes collines n'ont pas plus de 1,200 pieds.
Terre-Neuve est entourée de bancs de sable , depuis le 501^ degré de latitude à l'est, jusqu'à la côte de la Nouvelle-Angleterre. Celui que tout le monde connaît sous le nom de banc de Terre-Neuve, et qui est voisin de la côte sud-est, est le plus considérable de tous ceux de ces parages, et même de tous les bancs connus dans l'Océan et dans les autres mers. C'est donc avec raison qu'on l'appelle le grand banc. Il s'étend depuis le 41*' degré de latitude jusqu'au 49* degré et demi environ, et peut avoir trente lieues dans sa plus grande largeur. Du reste, ses limites ne peuvent pas être rigoureusement déterminées à cause de la difficulté de marquer un banc sous-marin sur une carte, et défaire des observations de latitude dans une région où le ciel est si souvent caché par des brumes épaisses.
Le banc de Terre-Neuve est célèbre par la quantité innombrable de morues qui s'y réunissent , et par la pèche que viennent y faire tous les ans les Anglais , les Français et les Américains des Etats-Unis. On trouve généralement du poisson dans toute cette étendue immense, et le nombre qu'on
DES ILES DE L'OCÉAN
en prend est presque incroyable; mais les pêcheurs ont remarqué que la partie du oanc comprise entre les 43*^ et 4(j'" degrés de latitude est celle oii la morne est le plus abondante : cette remarque s'applique surtout à l'acore de l'est.
J.a morue pêchée sur le grand banc est celle que l'on mange en France sous le nom de morue verte ou morue fraîche.
« Il est difficile, ditCassini(*),de se former une idée du séjour du grand banc et de la vie qu'y mènent les pêcheurs, sans y avoir été. Il faut un motif aussi puissant que l'est sur les hommes l'appât du gain , pour déterminer ces malheureux pêcheurs à passer six mois entiers entre le ciel et Teau, dans un séjour presque toujours privé de la vue du soleil, respirant la plupart du temps une brume si épaisse, que l'on distingue avec peine dîme extrémité à l'autre du bâtiment. »
JNous reviendrons plus loin sur ce sujet si intéressant sous tant de rapports, mais que nous ne devons pas traiter ici avec les détails qu'il comporte.
Climat. Le climat de Terre-Neuve varie suivant l'exposition des différentes localités; cependant on peut dire en termes généraux que , quoique rigoureux, il est moins pénible que le climat du bas Canada. Pendant le long hiver qui règne dans ces tristes contrées, les lueurs étincelantes de l'aurore boréaJe et la clarté des étoiles donnent au lirmament une beauté dont on ne peut se former une idée^si l'on n'a point parcouru les régions boréales. Hâtons-nous de dire cependant que Terre-Neuve est très-souvent enveloppéede brouillards tellement épais, que quelquefois, en plein midi, deux vaisseaux passent l'un près de l'autre sans s'apercevoir, quoique les voix des personnes qui parlent à bord s'entendent parfaitement sur les deux bâtiments. Ces vapeurs ne proviendraientelles pas de l'obstacle que les bajjcs environnants opposent a l'écoulement
(*) Voyage fait par ordre du roi en 1768, pour éprouver les montres marines de le Roy.
des eaux froides du pôle vers le sud , et de ce que ces eaux remontent à la surface, par suite de la diminution du fond sur k^quel elles coulent? Ce qui justiflerait cette opinion , c'est qu'on a observé que l'eau était de plusieurs degrés plus froide sur le grand banc que la surface des mers des environs.
Quelquefois il arrive qu'un voile de brumes dérobe au navire qui cherche un mouillage la vue du littoral de l'île. Des marins inexpérimentés n'oseraient pas s'engager au milieu de ce nuage, de peur de s'égarer et d'échouer sur les rochers de la côte; mais les équipages des vaisseaux pêcheurs savent qu'ils peuvent sans aucun danger pénétrer au plus épais du brouillard, parce qu'il y a presque toujours entre la brume et la terre un espace libre dans lequel ils sont sûrs de retrouver la lumière du soleil.
« Quoique les brumes, dit M. de la Pilaye dans son Voyage à Terre- Neuve, n'aient ici que irès-rarement une odeur sensible, elles sont cependant beaucoup plus désagréables que nos brouillards d'Europe. Elles réagissent sur le moral de l'homme par un sentiment de tristesse et d'ennui dont elles le laissent pénétré; les animaux en éprouvent la même influence. Le chien rentre dans la maison de son maître, et, privé de sa gaieté habituelle, il semble comme hébété. On prétend aussi que les bêtes sauvages se retirent alors dans les fourrés les plus épais des forêts, et que le poisson quitte la côte pour s'enfoncer sous les eaux, comme si cette brume avait encore une action dans les couches supérieures de l'Océan. »
Le froid qu'apportent les vents d'ouest et de nord-ouest est extrêmement rigoureux. La mer se couvre de glace à une assez grande distance; le détroit qui sépare Terre-Neuve du Labrador se gèle et n'offre plus qu'une banquise continue ; on peut même aller à pied sec de l'une à l'autre des îles qui ne sont séparées que par des passes étroites. Quoiqu'on soit sous la latitude de Dunkerque, on subit presque toutes les rigueurs du climat des
L'UNIVERS
régions les plus septentrionales. Il serait dangereux alors de ne pas se couvrir de fourrures, et de ne pas prendre l'exercice nécessaire pour activer la circulation du sang et entretenir la chaleur intérieure. Souvent dans les rues, deux personnes s'abordent, en se disant très-sérieusement:
« Prenez garde à votre nez ! » C'est qu'en effet, quand on a quelque partie du corps gelée, on ne s'en aperçoit pas soi-même, à moins que ce' ne soient les pieds; car alors on ne peut plus marcher. Il faut qu'une personne étrangère, frappée de la couleur blanche de l'endroit attaqué par le froid, vous prévienne et vous frotte aussitôt avec de la neige. C'est le seul remède contre ces terribles accidents. Anspach (*) raconte qu'un médecin ignorant ayant voulu traiter par l'eau chaude un malheureux qui avait eu les pieds gelés, le mal fit des progrès effrayants, et aurait envalu' le tronc, si l'amputation des deux cuisses n'eût pas été pratiquée à temps.
L'époque la plus désagréable de l'année est celle où les immenses glaçons , formés dans la partie septentrionale de l'île, sont poussés par la violence des vents le long des côtes.
Ces montagnes flottantes occasionnent, dans tous les endroits près desquels elles passent, un froid insupportable.
Les inconvénients des vents du nord et du nord-est, quoique d'une nature différente, ne sont pas moins fâcheux : ces vents élèvent des tourbillons de neige qui couvrent le sol a quatre et cinq pieds, et quelquefois davantage.
Des tempêtes furieuses éclatent au moment où on s'y attend le moins ; la neige, cristallisée en aiguilles et en lamelles excessivement fines, est chassée avec violence, et dérobe à la vue les objets les plus rapprochés; les maisons craquent et vacillent; l'eau delà mer est éparpillée au loin sur la terre, sous la forme et l'aspect d'une poussière fine et brillante.
v^ Durant ces tourmentes qui ont lieu
(*) Jiistory of Newfoundland. Loiuloii,
jusqu'à trois fois par mois, les familles, retirées dans leurs maisons, entourent un poêle ardent, au feu duquel elles ne peuvent se réchauffer. Toutes les maisons, excepté à Saint-Jean, sont en bois, et quoique les planches soient assez bien jointes , la neige ou le poudri7i, comme on l'appelle dans le pays, s'insinue par les interstices et pénètre dans les appartements.
La belle saison n'est pas aussi précoce qu'au Canada; mais les glaces de Terre-Neuve se fondent plus tôt que celles qui, pendant plusieurs mois, encombrent le lit du Saint-Laurent.
Les chaleurs arrivent brusquement; elles sont quelquefois si fortes, que les personnes qui ont habité les Antilles peuvent à peine les supporter; mais les brises de mer, qui s'élèvent le soir, rafraîchissent l'atmosphère embrasée. A cette époque, les nuits sont magnifiques : la clarté du ciel , la limpidité de l'air, l'éclat resplendissant de la lune, la lueur des millions d'étoiles qui argentent le firmament, et dont quelques-unes brillent à l'horizon comme des phares éloignés , tout cela forme un tableau dont la plume d'un poète pourrait à peine décrire les splendeurs.
On ne peut, dit Anspach, se faire une juste idée du spectacle de ces immenses baies dans une de ces belles nuits. Leur surface est couverte de myriades de poissons de toutes formes et de toutes grosseurs, occupés à se poursuivre les uns les autres ou à fuir. Les baleines montrent sur les flots leur masse énorme, et replongent avec un bruit formidable; les jets d'eau qui s'échappent de leur évent retombent autour d'elles en étincelles phosphoriques. Les morues bondissent au-dessus des vagues, et leur peau argentée réfléchit l'éclat de la lune; les capelans, réunis en troupes innombrables, fuient précipitamment vers le rivage, poursuivis par leurs implacables ennemis, et chaque flot qui vient mourir sur la grève, en laisse des milliers sautant sur le sable. Alors, les femmes et les enfants viennent recueillir avec des seaux ce précieux
i)i«:s iL!:s Di: i/ockan.
butin (}ui sert à amorcer les lignes des pécheurs.
On voit que les ennuis de l'hiver de ïerre-lNeuve ne sont pas sans compensation, et que le voyageur peut se dédommager des sombres table.iux qui ont attristé ses regards pendant la saison du froid et des tempêtes.
Dans les premiers jours d'été, lorsque les eaux n'ont pas encore acquis une température approchant de celle de l'air, on observe dans l'île de Terre- Neuve des effets de mirage très-singuliers. Tous les objets sur lesquels on porte ses regards prennent des formes fantastiques ; les arbres semblent ne pas toucher à la terre; les oiseaux paraissent beaucoup plus gros qu'ils ne sont, et le voyageur inexpérimenté est exposé aux méprises les plus singulières. Un de nos compq| triotes qui a visité Terre-Neuve, il y a quelques années, raconte qu'étant à la chasse, il tira, un jour, un oiseau à quelque distance, et que, voyant tomber un objet assez gros, il crut avoir atteint le gibier qu'il convoitait: quel fut son étonnement, quand , en approchant, il reconnut que c'était la bourre de son fusil qu'il avait prise pour l'animal !
Nous n'avons plus que quelques mots à dire sur le climat de Terre-Neuve: c'est que la longévité des habitants est une preuve de sa salubrité. Il n'est pas rare de voir des pêcheurs âgés de cent ans , et qui ont conservé assez de vigueur physique pour se livrer encore activement aux occupations de leur rude métier.
Le climat de cette île et des îlots voisins exerce sur les mammifères qui les habitent une autre influence bien plus remarquable; il accélère chez eux l'époque de la faculté reproductrice, et agit sur ce point de la même façon que les climats de la zone torride. On i a observé que les Anglaises de Terre- ' Neuve arrivent promptement à la puberté; à seize ans, leur corps a acquis son développement complet. « Si l'on attribuait, dit M. de la Pilaye, cette précocité surprenante à une vie émii nemment icbthyophage , on pourrait
opposer que. les chèvres et le gros bé- ' tail, vivant d'herbages comme partout ailleurs, n'en sont pas moins soumis à la même influence locale. Peut-être viendrait-elle de ce que l'air plus condensé qu'en l'Jiro])e pendant sept à huit mois, et privé d'humidité, agit sur la fibre en raison d'une plus grande dose d'oxygène due à sa condensation , comi^ue un tonique non contre-balancé par un principe relâchant. »
Lithologie, histoire naturelle. La plupart des roches de la série granitique, telles que le granité supportant tantôt des micaschistes, tantôt des porphyres, se font remarquer dans les bancs pierreux de l'île. Ces roches dominent surtout dans le district du lac iMelville; il en est de même du schiste argileux , du quarzite et de la syénite. On trouve dans le même district des grès qui semblent appartenir au terrain houiller. Les environs du lac Gower jusqu'à celui de Richardson offrent aussi des roches granitiques; près de ceux d'Emma et du Jenette, on rencontre du basalte; près de celui de Stewart, de la houille et du fer. Le granité, le grès et le quarzite composent les principales roches depuis le lac Jameson jusqu'au port Saint- George. La serpentine forme plusieurs crêtes au centre de l'île. La côte occidentale renferme les plus beaux minéraux. Dans la baie de Saint-George, il y a une exploitation de houille; des sources salées jaillissent sur les bords du South-Barrasway, et à une faible distance au nord de cette rivière se trouve une source sulfureuse. Entre le même cours d'eau et. Segond-River, on recueille du gypse et de l'ocre jaune; dans la baie des Iles, il existe un marbre gris assez beau.
Nous n'avons pas grand' chose à dire sur les végétaux de Terre-Neuve. Les bois sont principalement composés de sapins rouges et blancs, de bouleaux et de frênes, la plupart rabougris.
L'île produit aussi des arbustes à baies et quelques légumes cultivés dans les jardins des fermiers. L'intérieur étant inhabité, une forêt occupe les quatre cinquièmes environ de sa superficie.
L'UNIVERS
Elle se compose des abies alba, nigra et balsnmifera, des betula papi/rifera et du laryx americana. Dans la partie sud de l'île croît le betula lenta ainsi que \epi7Uis strobus, qu'on trouve également au fond des golfes, dans les expositions méridionales les mieux abritées. Le mélèze se tient particulièrement dans l'intérieur et à la partie inférieure des coteaux. Dans les vallons on voit divers saules, les alnus incana et serridata, le populus cordifolia, etc.
Les mers voisines de Terre-Neuve sont peuplées d'un grand nombre d'espèces d'algues, qui ont été jugées dignes d'être étudiées dans un ouvrage spécial dû à M. de la Pilaye(*). Parmi elles, on remarque l'espèce de fucacée nommée laminaire agar; elle se distingue par sa feuille toute criblée de trous.
Cette multitude de plantes marines, dont quelques-unes sont gigantesques, prouve bien que les grands formes de végétation n'existent pas sur les terres voisines, et que, pour obéir à une merveilleuse loi de la nature, elles se sont réfugiées au sein des eaux.
Le cerf et le caribou sont au premier rang des animaux qui peuplent les forêts de Terre-Neuve. On y trouve aussi l'ours, le castor, la loutre, le renard rouge , le renard argenté , le lièvre et la martre.Une multitude d'oiseaux aquatiques se rassemblent sur les rocbers du rivage et les îlots voisins. Les courlis arrivent au commencement du mois d'août, et les évolutions régulières de leurs bataillons innombrables offrent un spectacle des plus curieux.
Les endroits humides et les bois de Terre-Neuve et des îles voisines sont hantés par des moustiques de l'espèce la plus importune. Ces insectes ailés voltigent en nuages épais sur la tête des voyageurs, les assaillent avec fureur, s'introduisent dans les plus petits intervalles des vêtements, et font des piqûres qui occasionnent non-seulement une enflure considérable , mais encore des
(*) La flore de Terre-Neuve , r vol. in-4".
douleurs très-vives, et même souvent la fièvre. On ne peut s'en délivrer, même au moyen de la fumée de bois vert.
On a fait une singulière remarque sur les animaux qui habitent on fréquentent cette contrée : c'est qu'à l'époque des grands froids ils endossent tous, suivant l'heureuse expression d'un voyageur n>odeme, la livrée de l'hiver. Les différentes couleurs qui distinguent les espèces se changent en un blanc monotone ; les oiseaux eux-mêmes ne font pas exception à cet étrange phénomène : la perdrix, entre autres, devient entièrement blanche , et ne reprend qu'au printemps son plumage ordinaire. 11 n'est pas jusqu'aux chats venus d'un pays plus chaud, qui, sous l'influence du froid , ne prennent une robe de poils blancs, doux et épais : cette fourrure de saison tombe aux premiers rayons d'un soleil vivifiant, et l'on voit ces animaux s'arracher par touffes ces longues soies, dont il leur tarde d'être débarrassés. N'est-ce pas là une bien admirable précaution de la nature , qui a voulu que les êtres qui vivent dans ces tristes régions, et qui ne pourraient pas braver, comme l'homme , les vicissitudes des saisons, échangeassent leur vêtement de laine ou de plume contre un manteau plus chaud , et leurs teintes variées contre une couleur uniforme, conservatrice de la chaleur du corps (*)?
Nous n'avons pas encore nommé le quadrupède le plus connu et le plus précieux de cette île : on devine qu'il s'agit du chien de Terre-Neuve. « La race véritable et pure, écrivait « il y a quelques années un voyageur que nous aurons occasion de citer plus loin, «la race pure n'est pas aussi commune qu'on pourrait le croire, et ce n'est guère que dans le>s baies de Plaisance, de Fortune et de Conception qu'on peut la trouver. Docile et susceptible d'un grand attachement , il est facile à contenter pour sa nourriture ; il vivra de poisson frais, cru ou bouiUi,
(*) On sait que le blanc est uu mauvais conducteur de la chaleur.
DiES ILES DE L'OCÉAN.
de ponmios de terre ou de elioiix. Quant à sa boisson, celle qui semble lui plaire davantage est le sang de mouton. Il aboie rarement, et seulement quand il est vivement provoqué : il ne pousse alors que deux sons de voix, cpii semblent pour lui un effort pénible et neu naturel. C'est un bruit qui tient le milieu entre Taboiement et le burlement; et alors se joignent à lui toutes les voix des chiens à portée de l'entendre. Son amour pour l'eau, fraîcbe ou salée, cbaude ou glaciale, la grande profondeur à laquelle il peut plonger ( j'en ai vu descendre jusqu'à vingt-deux pieds ), le temps considérable qu'il peut rester sous l'eau, et enfin ses pattes palmées, semblent le rapprocher de la classe des animaux amphibies. De même que les chiens du Labrador et du Groenland, ceux de Terre-Neuve ressemblent beaucoup au loup; ils chassent en meutes et dévorent leur proie... » II serait sans doute intéressant de transcrire ici les détails que Ruffon et d'autres naturalistes donnent sur cet utile animal; mais les bornes que nous nous sommes tracées ne nous permettent pas ces développements.
Population. Colons et pêcheurs.
La population de Terre-Neuve se compose de colons , de pêcheurs et d'Indiens sauvages qui vivent dans l'intérieur des terres. Les colons se divisent en sédentaires et en pêcheurs, car un grand nombre d'entre eux suivent l'exemple des marins intrépides, qui, pour un bénéfice quelquefois fort modique , vont risquer leur vie au milieu des écueils du littoral. On conçoit qu'il est assez difûcile d'évaluer avec quelque exactitude une pareille population. En IS06, on comptait dans l'île vingt-six mille cinq cent cinq habitants; en 1893, un nouveau recensement donna le chiffre de cinquante-deux mille cent cinquante-sept individus; et en 1828, on estima le nombre des colons sédentaires à cinquante-huit mille quatre-vingt-huit. En y comprenant les gens employés loin des côtes au service des pêcheries et que les recenseurs officiels ne purent compter , on
pouvait porter le total à soixante mille quatre-vingt-huit. Il y a six ans , on crut pouvoir l'élever jusqu'à quatrevingt-dix mille; mais ^i. Rrookinget le colonel lioucliette, dans son excellent ouvrage sur les possessions anglaises de l'Amérique du Nord (*), réduisent ce chiffre, évidemment exagéré, à soixante-quinze mille âmes. Montgomery-Martin ( Ilistoï^y of the hrîtisk colonies ) s'en tient aussi à ce résultat (**). Quoi qu'il en soit, il est constant que la population de Terre-Neuve augmente sans cesse, et cet accroissement est le signe infaillible de la prospérité de la colonie.
La condition intellectuelle des habitants n'est pas, on peut bien le penser , des plus satisfaisantes , et l'état social de cette réunion d'hommes laborieux , mais grossiers , n'est guère propre à faire envie à leurs voisins de Saint-Pierre et Miquelon. La cause de cette situation n'est pas difficile à deviner : pendant longtemps Terre-Neuve n'a été qu'un établissenient de pêche, et les pêcheries appartenaient exclusivement et étaient exploitées par des négociants résidant en Angleterre.
Ceux-ci estimaient que le nombre, alors fort petit , des planteurs fixés dans la colonie même , n'avait aucun droit d'intervenir dans la discussion des in-
(*) Tlie british dominions in Nortli America, by Joseph Bouchetle ,surve)'or gênerai of Lower Canada.
(**) Cet infatigable faiseur de statistiques dit que le nombre des Français qui fré(|uentent les côtes de Terre-Neuve s'élève à douze mille. Cédant à un mesquin sentiment d'égoïsme national, il se ])laint amèrement de la magnanimité dont le gouvernement britannique a fait preuve en permettant à la France de participer aux profits de la pèche sur les bancs de Terre-Neuve. Il nous a[)prend que les habitants anglais de cette ile ont souvent manifesté leur niécontenlement au sujet de cette tolérance, et il menace nos compatriotes de violences lerriblcs si cet état de choses ne change pas. M. Monfgoniery- Martin est cependant un partisan déclaré de la liberté du commerce. Il est vrai qu'en Anglelerre, il faut être Anglais avant tout.
L'UNIVERS
térêts de l'île; en conséquence ils s'opposaient toujours aux mesures qui auraient pu améliorer la position d'une population qu'ils traitaient comme un troupeau de vassaux ou d'esclaves.
Mais l'augmentation continuelle du nombre des habitants sédentaires, les progrès de l'agriculture et du commerce parmi les résidants, autorisent ces derniers à se mettre au-dessus des caprices des armateurs, et le parlement impérial avisera sans doute à les doter d'institutions en harmonie avec leurs besoins actuels (*).
i\près ce que nous venons de dire, on sera sans doute surpris d'apprendre que Terre-Neuve possède plusieurs journaux. Quatre feuilles hebdomadaires et une semi- hebdomadaire sont publiées à Saint- Jean; ce sont : la Gazette royale , le Public ledger , le Terre-Neuvien {Newfoundlander), le Temps {Times) et le Patriote. Toutes s'occupent de politique , et la dernière, qui est rédigée avec talent, se distingue par sa couleur radicale trèsprononcée. A Port-de-Grâcc on publie le Mercure de la baie de Conception , et à Carbonier, V Étoile {Star), Il paraît que, pendant ces dernières années, le goût de la littérature s'est quelque peu répandu dans ce triste pays'.
Indiens. Les naturels de Terre- Neuve forment deux ou trois tribus distinctes. Les Indiens rouges habitent au sud et dans la partie centrale jusqu'au grand lac. Les IMicmacs s'étendent dans les environs de la baie Saint- George, de celle du Désespoir, et»sur les bords de la rivière de Great-Codbay, Toutes ces peuplades indigènes sont fort peu connues, parce que, depuis le prenu'er établissement des pê^iheries, on n'a eu avec elles aucunes communications suivies. Quelques Indiens viennent bien quelquefois sur la cote occidentale pour y chasser ou y pécher; mais les colons, non-seulement sont fort peu empressés de les approcher, mais quelquefois même leur font la chasse ; de leur côté , les indicé) Bouchette.
gènes fuient le contact des étrangers, et exercent sur eux de sanglantes représailles quand ils en trouvent l'occasion. C'est grâce au capitaine anglais Buchan que nous savons aujourd'hui quelque chose d'un peu positif du caractère et des usages de cette population sauvage. En t811, ce marin, alors lieutenant, fut chargé d'aller avec la goélette r Adonis à la baie des Exploits, et de faire une excursion dans l'intérieur , pour visiter les indigènes et tâcher d'établir des relations avec eux. M. Buchan s'acquitta de sa mission avec courage, mais il n'atteignit que très-imparfaitement le but de son entreprise. Comme le journal de cet officier est à peu près le seul document qui jette quelque lumière sur les mœurs des habitants de l'île qui nous occupe, nous croyons faire une chose utile et en même temps agréable à nos lecteurs en extrayant de ce récit les passages les plus intéressants.
M. Buchan quitta son bâtiment, arrêté par les glaces dans la baie , et se mit en marche par terre en remontant la rivière des Exploits ; il était accompagné de vingt-qualre hommes de son équipage et de trois guides. Après avoir fait environ cent trente milles par un froid extrêmement vif, les Anglais découvrirent des cabanes où se trouvaient réunies plusieurs familles de sauvages. Ici commence la partie la plus curieuse du journal :
« Ayant examiné nos armes, je dis à ma troupe d'exécuter promptement tous les ordres que je pourrais lui donner, lui recommandant en même temps de se conduire avec prudence, et surtout d'observer la plus grande réserve envers les femmes. Nous marchâmes alors à grands pas dans le plus profond silence. Comme nous nous étions formés en trois divisions, la porte de chaque cabane ( il y en avait trois ) se trouva investie en même temps. Nous en appelâmes les habitants; n'en recevant aucune réponse, nous levâmes les peaux qui couvraient l'entrée des huttes , et nous vîmes des groupes d'honunes, de femmes et d'enfants dans la plus grande consternation.