RÉGIONS CIRCUMPOLAIRES
^ fragments d'une lettre écrite en danois, par IM. Magnus Stcphensoii , et dans laquelle le desastre de 1783 estraconté avec une simplicité plus dramatique que ne pourrait Tétre , en pareille matière , la rhétorique la plus ambitieuse :
«Le !"■ juin, Ton ressentit, dans la partie occidentale de la province de Skaptarfiall , des secousses de tremblement de terre, qui ne firent qu'augmenter de plus en plus jusqu'au 11 du même mois. Elles devinrent si fortes.
que les habitants furent obligés d'abandonner leurs maisons, et de passer la nuit en plein champ, sous des tentes. Pendant tout ce temps, on remarqua, dans les parties inhabitées au nord du pays, une fumée ou vapeur continuelle ^ul s'élevait de la terre. Il y eut trois éruptions volcaniques , dont la plus considérable était au nord-ouest : l'une éclata dans le canton d'Ulfarsdal , un peu à l'est de la rivière Skapta ; les deux autres eurent lieu un peu à l'ouest de la rivière Hwerfîsfliôt. Ces trois jets de feu , après s'être considérablement élevés en l'air, se réunirent comme en un seul torrent, qui s'élança à une hauteur si prodigieuse, qu'on l'apercevait à plus de trente - quatre milles de distance (*) ; et, jusqu'à plus de soixante milles à la ronde , tout le pays était sans cesse couvert d'une va-
; peur et d'.une fumée épaisse , qu'il est impossible de décrire.
« Le 8 juin , on fut assuré de la nature de ces éruptions , car, ce jour-là , le feu devint visible; il était mêlé d'une quantité prodigieuse de soufre, de sable, de pierre ponce et de cendres.
Ces matières, lancées avec autant de force que de bruit , accompagné de tremblement de terre , furent répandues dans le voisinage du foyer des éruptions. Le vent , qui en ce moment
, était très-fort , en dispersa une partie dans toute l'étendue du pays , et les
(*) Le lecteur observera que celte distance est exprimée eu milles de Danemark , dont douze font un degré , de sorte qu'un mille danois fait un peu plus de deux lieues françaises.
porta à des distances considérables dans les champs, les villes et les villages. L'atmosphère entière était remplie de sable, de poussière et de soufre, qui formaient un brouillard épais , d'où résultait une continuelle obscurité. La pierre ponce surtout , qui tombait dans les villages toute rouge et embrasée , y fit un dommage considérable ; il tombait aussi en grande quantité , avec ces pierres , une substance grasse, noire, et semblable à de la poix , tantôt en forme de petites boulettes, tantôt en forme d'anneaux ou de guirlandes. La chute de ces substances ardentes fut accompagnée d'un dégât énorme, car elles détruisirent totalement toutes les productions végétales dont elles approchèrent.
« Le troisième jour de cette désastreuse pluie , le feu devint très-visible ; quelquefois il sortait en un torrent continuel ; d'autres fois en éclairs ou flammes qu'on apercevait à la distance de trente ou quarante milles, accompagnés en même temps d'un bruit semblable à celui du tonnerre , ce qui continua durant tout l'été. Le jour même de la première éruption du feu , il tomba dans tout ce voisinage une prodigieuse quantité de pluie, qui fit presque autant de ravage que le feu. En effet, cette grande abondance d'eau froide, qui coulait en larges ruisseaux sur un terrain brûlant, déchirait la terre comme en grands gâteaux qu'elle entraînait dans les lieux les plus bas. De plus , l'eau de cette pluie , en traversant l'immense nuage de fumée dont j'ai parlé plus haut, s'était fortement imprégnée de plusieurs espèces de sels, ainsi que de soufre, et avait acquis une qualité si acre et si vénéneuse, qu'elle causait une douleur très-cuisante lorsqu'il en tombait sur les mains ou sur le visage. A une plus grande distance du foyer de ce volcan , il régnait une grande fraîcheur dans l'atmosphère ; même il tomba dans quelques endroits tant de neige , qu'elle s'élevait à environ trois pieds au-dessus du niveau du sol; et, dans d'autres, une grande quantité de grêle, qui fît .un tort considérable au bétail,
L'UNIVERS
et à tout ce qui se trouva hors des maisons. L herbe, et généralement tous les végétaux, déjà brûlés par la chaleur , le sable et la pierre ponce, furent tout couverts d'une croûte épaisse , formée de soufre , et d'une espèce de suie. La grande chaleur qui émanait du torrent de feu, se mêlant à la grande quantité d'eau , causa dans l'air une vapeur si épaisse, que le soleil en fut obscurci ; il paraissait d'une couleur de sang, et toute la face de la nature semblait changée.
Ce désordre dura plusieurs jours; le sable et les pierres ponces détruisaient toutes les récoltes qui se trouvaient sur le sol , car en tombant elles brûlaient à l'instant tout ce qu'elles touchaient. Tout le pays était ravagé , le bétail périssait faute de nourriture, et ceux des habitants qui échappaient à un trépas soudain , s'enfuyant du théâtre de ces désastres, se retiraient dans les autres parties du pays où ils pouvaient espérer quelque sûreté, abandonnant tous leurs troupeaux et leurs biens aux outrages de deux éléments déchaînés.
« Au premier moment de l'éruption, il y eut une crue d'eau très-considérable dans la rivière Skapta, à l'est de laquelle on a déjà dit qu'un des jets de feu se trouvait situé : on observa en même temps une semblable inondation dans la grande rivière Piorsa , qui se jette dans la mer un peu à l'est, de la ville d'Orebakke , et dans laquelle la rivière Juna se décharge , après avoir traversé une vaste étendue de pays stérile et inhabité.
« Le 11 juin, la rivière Skapta se trouva totalement desséchée en moins de vingt-quatre heures, et le lendemain , son lit fut rempli par un courant prodigieux de lave liquide, rouge et brûlante, qui s'y précipita, et qu'avait déchargé l'éruption volcanique.
Le lit de la Skapta est très-profond ; il a de chaque côté de grands rochers et des bords élevés dans toute la longuélir de son cours. Non-seulement la lave remplit ce profond canal , mais elle déborda , se répandit dans toute la vallée , couvrant et rem-
plissant tous les terrains bas du voisinage , et, n'ayant point d'issues suffisantes pour s'écouler , s'éleva à une si grande hauteur, qu'elle inonda tout le pays voisin , en s'insinuant entre les collines , et couvrant même quelques-unes des moins élevées. Les collines de ce pays ne forment point une chaîne longue et suivie ; elles sont séparées et détachées les unes des autres, et il coule entre elles de petits ruisseaux; de sorte que, loin de se borner à remplir la vallée où coulait la Skapta, le torrent enflammé se répandit de chaque côté à une distance considérable , en se faisant jour entre ces collines , et couvrant d'un lac de feu tout le pays voisin. Ce lac, nourri et augmenté sans cesse par les jets de lave, ne tarda pas à monter vers la partie supérieure du cours de la rivière, inondant tous les terrains bas, et desséchant la rivière à mesure qu'il la remontait, jusqu'à ce que le torrent de lave se trouvât arrêté par le flanc de la colline où la rivière prend sa source.
« Alors cette mer de lave s'éleva à une hauteur prodigieuse : elle couvrit tout le village de Buland, consuma l'église, les maisons , enfin tout ce qui se trouva sur son chemin. Ceux qui ont connu la situation de ce village, et combien l'emplacement en est élevé, ne concevront qu'avec le dernier étonnement qu'il ait pu être submergé. Deux fermes de la même paroisse de Buland , à environ un mille et demi au nord du village, furent également détruites , et il périt trois personnes dans chacune. Toute l'étendue de cette paroisse , qui offrait un terrain supérieurement cultivé, est à présent entièrement ruinée. Cependant le lac de feu croissant toujours et s'étendant en tout sens , submergea tout le pays sur une largeur de six milles.
« Après avoir ainsi changé un vaste pays en une mer de feu , la lave s'étendit du côté du sud, et s'ouvrit un passage par le lit de la Skapta, qu'elle descendit en se précipitant avec une impétuosité d'autant plus
REGIOTNS CIRCOMPOLAIRES.
grande, que, durant environ un mille, elle se trouvait resserrée dans un espace étroit entre les bords élevés dont j'ai parlé. Elle arriva alors dans un lieu plus ouvert, où elle se répandit on torrents furieux avec une rapidité et une force iucroyables , s'étendant dès ce moment vers le sud , déchirant la surface de la terre , et entraînant sur ses Ilots des bois enflammés , et généralement tout ce qu'elle rencontrait; dans sa course elle ravagea encore une étendue considérable de pays. Partout où elle parvenait, le soi était rompu et crevassé , et l'extrême chaleur en faisait sortir une grande abondance de fumée et de vapeur longtemps avant qu'il fut atteint par le feu. Tout ce qui se trouvait près de l'extrémité du lac de feu était consumé ou liquéfié. Les choses restèrent dans cette situation depuis le 12 de juin jusqu'au 13 d'aoïît.
Alors ce lac formidable ne s'étendit plus, mais continua de brûler; et lorsque quelque partie de sa surface, en se refroidissant, venait à se former en croûte, cette croûte, bientôt rompue par le feu qui était dessous , et tombant dans ce brasier liquide, était roulée et agitée de côté et d'autre avec un bruit et un craquement prodigieux. Il se formait aussi, dans plusieurs parties de sa surface , de petits jets de feu, ou au moins des ébullitions, qui continuèrent pendant un certain temps.
«La rivière Skapta, dont j'ai tant parlé, est située au nord et au nordouest de la province de Sidu ; elle prend sa source au nord-est, et coulant d'abord vers l'ouest, elle tourne ensuite au sud , et va se jeter dans la mer en se dirigeant au sud- est. La partie resserrée de son lit, dont j'ai fait mention, s'étend jusqu'à environ quatre milles sans interruption. Dans cette partie, le canal de la rivière a quelquefois deux cents brasses de prolondeur (par exemple, dans le voisinage de Swartanup , où elle coupe une colline), ailleurs cent cinquante , ailleurs cent, et de largeur, tantôt cent, tantôt cinquante, quasante et trente
brasses ; son cours est partout fort rapide, quoiqu'il n'y ait point de cataracte considérable, ni de chute plus forte que de deux pieds. Il y a , dans d'autres parties de l'Islande, d'autres canaux de rivière resserrés comme celui-là , mais c'est le plus grand et le plus considérable dans toutes ses dimensions. Eh bien, ce canal fut rempli jusqu'au bord , et la lave se répandit de là sur le village de Skaptardal, consuma les maisons et tout ce qu'elle rencontra , et détruisit les bois et les pâturages; cet endroit est situé à l'est de la rivière, sur un terrain élevé.
Alors le torrent s'avança au sud par le village qui se trouve à l'extrémité méridionale de la partie la plus étroite du canal , et s'étendit vers l'est en passant entre deux collines : ce village fut aussi entièrement détruit avec tous ses pâturages et ses bois.
« Le 12 de juin , la lave s'étant précipitée vers la partie resserrée du lit de la rivière, et ayant ainsi obtenu une issue , s'étendit en largeur vers le sud-est, jusqu'au côté oriental des montagnes de la province de Skaptartunga, ainsi qu'au côté ouest de Sidu, et au sud-est de Medalland vers l'est.
Dès le moment que la lave eut commencé d'inonder ce pays plat, et qu'elle se fut dégagée du canal étroit de la rivière, la hauteur perpendiculaire de ses côtés était de soixante-dix brasses. S'avançant ensuite vers le sud, elle détruisit l'église et la ville de Skal , et ravagea toutes les terres voisines : ce fut là qu'on entendit un bruit prodigieux, lorsque la lave se répandit sur les terres basses, et des éclats semblables au tonnerre y ont toujours continué depuis, jusqu'au 12 août.
Le déluge de feu envahit ensuite le village de Swinadalur, dont la position, par rapport à Skal, est au sud-est, et l'ayant détruit par un coude qu'il fit, s'avança plus loin à l'ouest, et engloutit le village de Hvammar, situé sur un terrain assez élevé au côté occidental de la rivière. Mais avant que le feu eût atteint ces deux villages, l'un et l'autre avaient ét% inondés par l'eau de la rivière, détournée de son cours par l'obs-
L'UNIVERS
truction qu'avait causée la lave qui s'était emparée de son lit.
« .... Cette immense éruption de feu a été accompagnée de deux autres circonstances non moins prodigieuses. La mer a enfanté tout à coup deux îles.
L'une s'est élevée au mois de février- 1784, dans un endroit où auparavant l'eau avait plus de cent brasses de profondeur; elle est située au sud-ouest de Reykianess, environ à seize milles de la grande île, et à huit milles à peu près de l'assemblage de petites îles appelé Gurfuyla. Suivant les derniers détails qu'on en a reçus, cette île (qui est volcanique) a continué de brûler avec une grande véhémence , et de jeter une quantité prodigieuse de pierre ponce, de sable, et d'autres matières semblables à celles que jettent les autres volcans. Elle a un peu plus d'un demi-mille de circonférence, et elle est au moins aussi haute que la montagne d'Ésian , en Islande. L'autre île a été vomie par l'Océan à une plus grande distance de l'Islande; elle est au nordnord-ouest, et se trouve placée entre ce pays et le Groenland. Elle a, comme l'autre, brûlé jour et nuit sans interruption pendant un tempsconsidérable; elle est tort haute , et d'un plus grand circuit que la première.
« .... La plupart des pêcheries sont détruites ; car les bancs où se trouvait d'ordinaire le poisson sont tellement changés et bouleversés, que les pêcheurs ne peuvent plus les reconnaître; la fumée, d'ailleurs, est trop épaisse pour leur permettre de s'écarter au loin en mer, car il n'v a pas moyen d'apercevoir aucun objet à une plus grande distance que cinquante brasses. L'eau des pluies , ne tombant qu'à travers cette fumée et cette vapeur, est tellement imprégnée de sel et de soufre , qu'elle détruit le poil des bestiaux, et corrode même leur peau. L'herbe, dans toute l'étendue de l'île , est tellement couverte de cette matière, tenant de la suie et de la poix, que j'ai décrite précédemment, que la plus grande partie en est détruite, et que ce qui en reste est un poison assuré pour tous les bestiaux qui en mangent; de sorte que ceux qui
ont échappé au feu périssent à présent faute de nourriture , ou sont empoisonnés par les restes malsains des végétaux. Les habitants ne sont pas , à bien des égards , plus exempts de danger que les bestiaux ; la qualité vénéneuse de la fumée et de la vapeur dont toute l'atmosphère est pleine, a coûté la vie à un ^rand nombre; surtout à des gens âges, à ceux qui avaient de la faiblesse, ou quelque anection maladive de la poitrine ou du poumon. »
Il est impossible de lire ce naïf récit 'sans frémir, sans songer à la situation des malheureux que le torrent de feu poursuivait partout dans la campagne.
Cette éruption n'est pourtant pas la plus effrayante de celles dont nous avons donné la liste; il en est une dont les effets ont été bien autrement déplorables et qui a surpassé toutes les autres en beauté sublime et en célébrité: c'est celleduKôtlugia,en 1755 et 1756. Une grande partie du globe ressentit le contre-coup de cette horrible convulsion terrestre. On éprouva dans les Iles Britanniques de violentes secousses qui renversèrent des maisons, fendirent d'énormes rochers , et agitèrent les eaux de la mer et des lacs. En Norwége, en Suède, en Allemagne, en Hollande, en France, en Italie, on sentit la terre trembler. L'Espagne et le Portugal furent plus maltraités; un grand nombre de villages, de couvents et d'églises y furent abattus; les plus hautes montagnes de ces deux royaumes furent ébranlées dans leur base, et les plaines inondées par les rivières qui avaient franchi leurs limites. Lisbonne fut atteinte plus sérieusement encore; tout le monde connaît les détails de l'affreuse catastrophe qui joncha de cadavres et de débris les rues de cette capitale. L'Europe ne fut pas seule agitée par ce mémorable tremblement de terre : les secousses se propagèrent jusqu'en Barbarie et ravagèrent plus de quinze villes du littoral de l'Afrique. Enfin, la Pefse, les Indes occidentales et l'Amérique ne furent pas exemptes d'alarmes dans cette circonstance , car elles sentirent aussi de sourdes conmiotions (*). Que ne dut pas souffrir l'Islande qui était
RltGlONS CIRCOMPOI.AIRES.
le principal tliéûtie de ce bouleversement.
Comme la montagne de Kotlugia est toujours couverte de glace, Téruption jeta des blocs énormes d'eau solidifiée dans les lieux environnants. Une effroyable inondation accompagna l'éjection de la lave et des autres matières volcaniques; de sorte que le feu et l'eau se réunissaient pour porter au loin la dévastation et la mort.
Au moment où les flots bouillonnants envahirent les campagnes, les habitants s'enfuirent en grand nombre sur une montagne isolée, appelée Hafursey; là , les malheureux furent obligés de rester sept jours entiers , presque entièrement privés de nourriture, exposés aux atteintes des pierres, du feu, de l'eau, des cendres brûlantes et du soufre enflammé qui tombaient autour d'eux. Un globe de (eu, sorti du cratère principal , tua deux personnes et onze chevaux dans une étable creusée dans le roc et dont la porte était fermée. Un fermier fut frappé de mort au moment où il paraissait sur le seuil de sa demeure. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ses vêtements extérieurs, qui étaient de'laine, n'offraient aucune trace de feu, tandis que le linge qu'ils couvraient était entièrement brûlé ; et, lorsqu'on eut déshabillé le pauvre paysan, on s'aperçut avec étonnement que, du côté droit, sa peau et ses chairs étaient consumées jusqu'aux os.
Sa domestique avait été atteinte par l'éclair en même temps que lui, et quoiqu'on l'eût dépouillée immédiatement des vêtements qu'elle portait, le feu intérieur qui la dévorait brûlait tout ce qu'on mettait sur son corps.
Elle mourut peu de jours après, dans des souffrances inexprimables.
On a vu dans le tableau chronologique des éruptions, que le volcan de l'Hécla y figure vingt-trois fois. Tel est le principal titre de cette montagne à la célébrité dont elle jouit. Tous les voyageurs qui ont parcouru l'Islande l'ont visitée, mais peu .sont montés
(*) Philosophie des Iremblemenls de terre, l^ar Slukeley.
jusqu'au sommet le plus élevé. Située dans la partie méridionale, à quatre lieues du rivage, elle est visible à une grande distance en mer. Sa cime est partagée en trois pointes, dont la plus haute est celle du milieu; on estime à cinq mille pieds l'élévation de ce piton au-dessus des flots. Les flancs de la montagne sont couverts , par intervalles, de neige , de sable , de cendre, de gravier et de pierres calcinées. On y remarque des ouvertures profondes, qui , dans les éruptions , livrent passage aux matières volcaniques, et dont les bords sont tapissés tantôt de roches vitrifiées, tantôt de pierres rouges semblables à des briques. La lave ne se remarque que dans les parties inférieures ; ce qui a fait conjecturer qu'elle n'était jamais sortie que par les cratères les plus éloignés du sommet.
Nous n'en dirons pas davantage sur ce volcan fameux, dont la description minutieuse n'offrirait rien de bien intéressant.
Sources d'eau chaude; les geysers.
Nous avons encore à signaler un des effets les plus extraordinaires et les plus beaux du feu souterrain que recèle l'Islande; nous voulons parler des sources d'eau bouillante qui , dans plusieurs endroits, jaillissent, poussées par une force invisible, et dont la projection est accompagnée de phénomènes remarquables. Quoique la communication de ces sources avec les volcans soit regardée comme incontestable, elles se trouvent rarement dans leur voisinage et sont dispersées dans toute l'île ; elles surgissent partout, non-seulement dans les intervalles des collines , mais encore au sommet des montagnes couvertes de glaces éternelles. On en a signalé môme dans la mer , entre autres dans l'Isafiord, près de Reykiafiord. Toutes diffèrent l'une de l'autre, tant par l'inégalité du degré de chaleur, que par l'élévation du jet. Dans les unes, l'eau coule doucement comme d'une fontaine ordinaire, et prend parmi les Islandais le nom de laug , qui signifie bain ; dans d'autres , l'eau sort bouillonnante et avec un grand bruit : alors
L'UNIVERS
ce n'est plus un laug , mais un huer ou un kettel ( chaudron ). Dans aucune, la chaleur n'est moindre de 188" du thermomètre de Fahrenheit ; dans quelques-unes elle est si forte, que de f^ros morceaux de viande plongés dans le bassin sont cuits, au bout de cinq ou six minutes, au point de tomber en lambeaux (*). Les habitants aux environs (ie quelques huers font usage de cette eau pour leurs teintures. On peut aussi y faire la cuisine, en faisant bouillir l'eau dans un potcouvert. Les Islandais s'en servent également pour extraire du sel de l'eau de mer. Les vaches qui boivent de ces eaux sulfureuses donnent beaucoup de lait et se portent parfaitement.
Tout le liquide qui sort de ces fontaines a une qualité incrustante , de sorte que la surface de l'orifice par oii il s'échappe est toujours couverte d'une croûte , ou plutôt d'une écorce qui ressemble à des feuilles de métal ciselé à jour. C'est surtout dans les huers dont l'eau jaillit avec force, que cette superficie cristallisée offre un coup d'œil ravissant, à cause de la pureté des particules qui la composent.
De toutes les sources chaudes de l'Islande, la plus extraordinaire est celle que l'on désigne sous le nom de geyser. Elle est située à deux journées de l'Hécla, à peu de distance de Skalholt, près d'une habitation qu'on appelle Haukadal. Le paysage qui l'environne est tel, (|ue l'imagination des poètes ne saurait en concevoir un plus pittoresque et plus beau. Que l'on se représente, dit l'évêque de Linkœping, une vaste plaine bordée d'un côté par de hautes montagnes chargées de neige et de glace ; les vapeurs qui couronnent ordinairement leurs sommets s'abaissent quelquefois et entourent leurs flancs; rien de plus admirable, alors, que cette ceinture de blanches nuées légèrement suspendues aux angles saillants des rochers, et dont la brillante traînée, séparant en deux parties ces pics sourcilleux , fait croire , au premier coup d'œil, que les cimes se sou-
(*) Troïl , Lettres sur l'Islande.
tiennent d'elles-mêmes dans les airs.
Si l'on se tourne d'un autre côté, on aperçoit le mont Hécla et ses trois mamelons, dont la crête se perd au milieu des nuages ; à l'opposé , la plaine est bordée par une chaîne d'escarpements, dont la base laisse échapper des torrents d'eau bouillonnante. Plus près , on voit un marais d'une demi-lieue de circonférence, au sein duquel jaillissent quarante ou cinquante sources chaudes, toutes surmontées de vapeurs épaisses qui montent lentement pour se perdre dans l'espace.
C'est au milieu de ces sources qu'est situé le geyser. Il s'annonce de loin par un bruit semblable à un roulement de tonnerre mêlé de décharges d'artillerie. Mais laissons parler Henderson , qui a soigneusement examiné et décrit ce merveilleux phénomène.
« Vers l'extrémité nord de l'espace où nous étions, dit le voyageur anglais, que nous traduisons, s'élève un vaste rempart circulaire , formé par les substances qui coulent incessamment sur les bords de la fontaine justement appelée le Grand Geyser (*). Des vapeurs épaisses s'élevaient du milieu du bassin. INous gravîmes le rempart, et lorsque nous fûmes arrivés sur le bord supérieur , nos regards plongèrent dans un large cratère presque entièrement rempli d'une eau chaude et limpide, légèrement agitée par la faible ébullition que produisait le dégagement de la vapeur par une ouverture cylindrique placée au centre. Le tuyau qui donne passage à l'eau bouillante a soixante-dix-huit pieds de profondeur perpendiculaire ; son diamètre est en général de huit à dix pieds ; mais, en approchant de l'ouverture, il s'élargit graduellement. Le fond du bassin est blanc et se compose d'incrustations siliceuses, qui pré-
(*) Le nom de ^cy^er vient de geysa, mot islandais qui signifie /«//v^ 'ogc, s'clancer avec 'violence et impétuosité. On trouve celte expression dans j)lusieurs ouvrages classiques , notamnient dans TEdda , vers la fia de l'antique poëme intitulé Foluspa.