REGIONS ARCTIQUES
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sentent une surface parfaitement polie, par suite de l'action continuelle de l'eau bouillante. Le bassin a cinquante-six pieds de diamètre dans un sens, et quarante-six dans un autre; lorsqu'il est plein , il a quatre pieds de profondeur de la surtace de l'eau à l'embouchure du tube. Les bords sont très-irréguliers, ce qui s'explique par les concrétions successives des matières que Tagitation de l'eau y dépose; dans deux endroits on voit de petits canaux, dont le lit est aussi poli que celui du bassin par où s'écoulent les eaux , lorsque le cratère est plein jusqu'au bord. Le liquide coule avec rapidité le long de la partie supérieure du rempart ; mais la où la pente est plus douce il se répand plus tranquillement, et couvre un espace qui n'a pas moins d'une centaine de pieds dans certains endroits. Toute la surface inondée par les débordements du Geyser offre de magnifiques efflorescences siliceuses , formant de petites concrétions granulaires, espèces de bouquets qui présentent une grande analogie avec la pomme du chou-fleur, et sont d'une nature si délicate, qu'il est très-difficile de les enlever sans les briser.
Ces cristallisations sont généralement brunes, mais, dans certains espaces, elles sont d'une couleur qui approche du jaune. Quand elle a franchi le rempart , l'eau bouillante passe à travers un sol tourbeux , et , en imprégnant peu à peu la mousse et le gazon , les convertit entièrement en pierres , de sorte que le voyageur est tout surpris de se trouver au milieu d'une prairie de pétrifications.
a Des bruits souterrains,
semblables à des coups de canon , annoncèrent l'éruption du Geyser. Je courus aussitôt vers le rempart qui tremblait sous mes pieds : et à peine avais-je jeté les yeux sur le bassin, que le phénomène commença et m'obligea à me retirer à distance du côté du vent. L'eau jaillit de l'ouverture avec une rapidité surprenante, et s'éleva dans l'atmosphère par jets irréguliers au milieu d'un immense nuage de vapeur, qui, dans certains moments , dérobait
à la vue la colonne liquide. Les quatre ou cinq premiers jets ne dépassèrent pas en hauteur qumze ou vingt pieds, mais l'eau s'éleva bientôt à plus de cinquante pieds ; le dernier jet , qui fut le plus beau , atteignit soixantedix pieds. Les grosses pierres que nous avions jetées dans le tube pour provoquer l'éruption, furent lancées a une grande hauteur; j'en remarquai surtout une qui fut projetée beaucoup plus haut que l'eau du Geyser. La colonne avait au moins dix pieds de diamètre ; elle s'élevait d'abord perpendiculairement, mais elle se divisait ensuite en une infinité de courbes magnifiques , formant une admirable gerbe; plusieurs autres jets plus petits suivaient une direction oblique , ce qui ajoutait au danger du spectateur, qui risquait d'être brûlé avant de pouvoir se mettre à l'abri
« Le Geyser étant redevenu calme , et s'étant dégagé des nuages de vapeur qui l'environnaient , je gravis de nouveau le rempart, et plongeant un thermomètre dans le bassin , je vis le liquide marquer 183 degrés de Fahrenheit , température plus basse de plus de 20 degrés que celle de l'eau pendant que le bassin était plein ; je m'expliquai cette différence par le refroidissement de l'eau pendant sa projection.
« Le lendemain du
jour suivant, à cinq heures vingt minutes, nous fûmes réveillés pour contempler une éruption de la source appelée le Nouveau Geyser y et située à cent quarante yards de la principale fontaine. Je ne puis donner une idée de la majesté du spectacle qui frappa mes regards lorsque j'arrivai sur le seuil de ma tente. Une colonne d'eau, accompagnée d'une quantité prodigieuse de vapeurs, s'élançait avec une force inconcevable et un mugissement terrible par un orifice de neuf pieds de diamètre: sa hauteur variait entre cmquante et quatre-vingts pieds, et la fumée qui s'échappait avec eile du cratère obscurcissait l'horizon , quoiqu'il fût à ce moment splendidement éclairé par les vives clartés du soleil
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levant. Pendant le premier quart d'heure, je fus comme cloué à genoux à la place où je m'étais involontairement prosterné pour rendre hommage à l'auteur de tant de merveilles ; enfin nous nous rendîmes près du Geyser. L'éruption avait cessé ; mais la colonne d'eau était remplacée par des flots d'écume et de vapeur qui , libres dans leur ascension , s'élevaient avec un bruit retentissant à une hauteur de très-peu inférieure à celle du liquide.
Les pierres les plus grosses que nous 4)ûmes trouver, jetées dans le cratère, étaient immédiatement lancées à une élévation prodigieuse; et quelquesunes , chassées.^plus perpendiculairement que les autres, restaient pendant quatre ou cinq minutes sous l'influence de la vapeur, tour à tour poussées vers l'orifice , et précipitées dans le fond de l'abîme; ce spectacle nous amusa autant qu'il nous surprit. En passant du côté où se trouvait alors le soleil, nous vîmes un vaste et brillant arc-en-ciel , et , en me rendant sur le bord opposé , j'en aperçus un autre encore plus beau , et dont les nuances étaient semblables à celles de Tarc-en-ciel ordinaire.
« II paraît , d'après les
observations faites à différentes époques, que la hauteur des jets est trèsirrégulière. Du temps d'Olafsen et de Povelsen, l'eau était lancée à une hauteur de près de trois cent soixante pieds. En 1772, lorsqu'il fut visité par l'évéque Troïl, le Geyser s'éleva à quatre-vingt-douze pieds. Sir John Stanley évalua à quatre-vingt-seize pieds les jets d'eau qu'il observa en 1789. Le lieutenant Ohlsen, officier danois, qui eut l'occasion d'examiner ce phénomène en 1804, constata mathématiquement une élévation de deux cent douze pieds. En 1809, M. Hooker eut pour résultat de ses calculs, un peu plus de cent pieds; et sir George Makenzie , qui visita ces lieux intéressants en 1810, parle de quatrevingt-dix pieds. »
Ajoutons , pour compléter ces détails , que des expériences réitérées ont prouvé qu'on pouvait provoquer
presque à volonté les éruptions des Geysers ; il suffît , pour cela, de jeter dans l'ouverture de grosses pierres ; il se passe d'ordinaire peu d'instants avant que la colonne d'eau paraisse au-dessus du puits.
Lacs , montagnes, glaciers et rivières de l'Islande. Dans la description d'un pays tel que celui-ci , toutes les parties du tableau peuvent se juxtaposer sans craindre de choquer par les disparates de couleurs. Il existe entre elles un lien commun , une similitude qui permet de grouper dans le même ensemble , quoique sous des titres divers, des détails qui, pour tout autre sujet, exigeraient une rigoureuse division. C'est ainsi que nous « avons pu joindre notre fragment sur f les volcans à celui qui traite de la météorologie, et la description des sources bouillantes à celle des éruptions; c'est ainsi que nous pouvons encore, sans inconvénient , placer à côté des détails sur les Geysers, ce que nous avons à dire des montagnes et des lacs de l'Islande. Comme dans ce qui précède, en effet, nous avons encore à parler de cratères ouverts parles feux souterrains , de sombres paysages où tout ce qui rappelle les, commotions volcaniques se place au premier plan.
La liaison est donc parfaitement logique, car ici la géographie donne la main à la météorologie.
Les principaux lacs d'Islande sont :
Thingvallavatn (*) , où l'on précipitait autrefois les femmes condamnées à mort (**), et qui est situé non loin de Reykiavik ; Apavatn, voisin du précédent; Hvitarvatn, que bordent des glaciers magnifiq^ues;' Fiskrvatn , au centre de l'île, près de Skaptar Yôkul; celui qui s'étend tout auprès de la montagne de Torfa ; celui que l'on voit entre le volcan de Kôtlugiâ et Eyafialla-Ynkul ; enfin INIyvatn, "ou le lac des moustiques, ainsi nonuné à
(*) La terminaison vain signifie lac.
(**) Nous aurons plus loin l'occasion de revenir sur ce lac en parlant tle la vallée de Thingvalla, le lieu le plus juslenient célèbre de l'Islande.
ém
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cause de la nmltitudc des inseptes de cette espèce qui le fréquentent, te dernier est situé dans la^^artic nord-est de l'île, au milieu du Syssel de Thingeïrar. C'est le plus vaste et le plus Remarquable de tous à cause de sa situation et de son aspect romantique. Le paysage (jui l'environne rappelle, d'une manière frappante, les tristes lieux que baigne la mer Morte. Le lac s'offre d'abord cà vos regards. Tout l'espace qui vous sépare de cette sombre nappe d'eau est un vaste eliamp de lave noire, raboteuse, sillonnée de profondes crevasses, s'avançant jusqu'au milieu de cette petite méditerranée, ou livrant passage à ses flots et formant sur la rive septentrionale d'innombrables anses et promontoires. Au nord-est s'élève unechaîne de montagnes nues que domine un désert sablonneux. Plus loin, les yeux se portent sur de vastes marais , entrecoupés de collines rougeatres. Vers le sud, on aperçait une cordillière dont les pics sourcilleux affectent les formes les plus étranges.
Enfin à l'est, on distingue les montagnes de soufre ou Nâmar^ qui dégagent dans l'atmosphère une épaisse et abondante fumée. Un silence de mort règne sur cette région désolée.
L'affreuse tristesse que répand sur le lac l'ombre des montagnes voisines, s'accroît encore par l'aspect mélancolique des petites îles de lave noire; et les colonnes de vapeur qui s'élèvent du sein des eaux ne font qu'augmenter l'horreur de cette scène de deuil, en reportant la pensée sur l'élément destructeur qui a produit cet effroyable chaos, et vit encore , menaçant, dans les entrailles du sol. Le lac, qui a environ quarante milles de circonférence , est tellement encombré de lave, que sa plus grande profondeur n'excède pas quatre brasses et demie. On aperçoit dans la matière volcanique qui tapisse le fond , un grand nombre de fissures et de cavités. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que des sources d'eau chaude jaillissent au milieu du lac , et produisent à sa surface une vapeur qu'on voit à une grande distance. Les îles
dont nous avons parlé sont au nombre de trente; quelques-unes produisent de maigres pâturages, et la plupart abondent en aiigélique , plante dont les Islandais font grand cas , et dont ils font une ample provision pour l'hiver.
Le Krabla est une haute montagne voisine du lac Myvatn. Après avoir gravi avec de grandes difficultés plusieurs escarpements placés les uns sur les autres, on arrive sur un plateau, d'où on jouit d'une perspective magnifique. Tandis qu'au loin le regard embrasse un immense panorama accidenté par de larges rivières et par d'énormes rochers volcanisés, on voit au pied du pic sur lequel on est parvenu , un gouffre formé par l'ancien cratère du krabla ; sombre abîme d'où s'exhalent continuellement des vapeurs sulfureuses et dont l'œil ne peut sonder la profondeur. A plus de six cents pieds au^lessous du sommet le plus élevé de la montagne , on distingue un bassin rempli d'une matière noire et liquide semblable à de la lave en fusion ; au milieu de cette espèce de chaudière naturelle, la substance en ébullition jaillit sous la forme d'une colonne de vingt à trente pieds de haut, et dont le diamètre égale au moins celui du grand Geyser. Il est impossible de n'être pas saisi de terreur à la vue de cette scène effrayante ; à coup sûr, si l'antiquité eût connu ce lieu funèbre, elle y aurait placé l'entrée de l'enfer, et c'est ce qu'ont fait les paysans islandais, car Olafsen et Povelsen nous ont laissé la description de deux autres gouffres semblables et voisins du Kral3la, lesquels inspirent aux habitants une frayeur insurmontable, et partagent, avec celui dont nous venons de parler, l'honneur de passer pour le séjour des esprits infernaux , comme l'atteste suffisamment leur nom de Fute, ou Helvute, e'est-à-dire, enfer.
Les environs abondent en soufre, et le voyageur peut à peine s'y aventurer, car le sol est tellement mou et brûlant, qu'il s'y enfonce souvent jusqu'au genou. La plus remarquable des montagnes qui recèlent cette subs-
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tance , porte la dénomination significative de montagne de soufre. Sa hauteur est considérable, et elle s'étend, dans l'espace de cinq milles, entre les volcans du Krabla et du Leirhnukr.
Sa surface est très-inégale; elle consiste en immenses bancs de bol rouge et de soufre, dont la superficie est veinée de bleu, de jaune et de blanc.
Dans certains endroits, on aperçoit les trous creusés par les paysans qui exploitent, sans aucune régularité, la matière sulfureuse. Après avoir traversé dç vastes espaces où le terrain cède sous le pied des chevaux, et où, en conséquence, on marche avec la plus grande difficulté, on arrive à un chemin étroit qui offre des pentes si roides qu'on ne s'y hasarde pas sans effroi. La vue plonge dans un précipice de plus de six cents pieds, au fond duquel on aperçoit une série de douze cratères bouillonnants , toujours en action. Ici encore, l'imagination la plus poétique et la plus puissante ne saurait trouver des mots capables de rendre l'horrible beauté de cette scène extraordinaire. Devant ce tableau lugubre, on reste stupéfait d'admiration et d'épouvante , et l'on attache involontairement ses regards sur cette espèce de chaudière multiple , d'où s'élèvent un mugissement continuel et un nuage de vapeur qui voile la clarté du soleil.
Non loin du Krabla , mais dans une autre direction , on voit un torrent de lave refroidie qui s'est répandu dans les contours de plusieurs vallées, pour se réunir dans une vaste plaine. De tous les amas de lave qui existent en Islande, c'est peut-être le plus curieux et le plus imposant. Ici, cette substance est noire comme du jais. Les crevasses et les boursouflures qu'on remarque à sa surface ont des proportions gigantesques , et la plupart des ouvertures, remplies de matières vitreuses, offrent des espèces de stalactites. Dans certains endroits , la lave forme des tas circulaires dont la superficie est couverte d'aspérités et de figures semblables aux feuilles roulées d'une carotte de tabac. Là où le torrent furieux a
rencontré un obstacie et a eu le temps de se refroidir, il s'est formé une croûte qui , lorsque la lave a trouvé une nouvelle issue, s'est brisée, et, se mêlant avec la masse plus liquide, s'est accumulée dans différentes directions , en traçant dans la plaine les dessins les plus fantastiques. Ce fleuve de lave est un de ceux qui , de 1724 à 1730 , s'édiappèrent des flancs du Leirhnukr et du Krabla , et inondèrent les environs du lac Myvatn au nord et à l'est. Suivant les rapports des témoins oculaires de l'éruption, le torrent de pierres (Stinâ), comme disent les Islandais, se répandit lentement, entraînant tout ce qu'il rejicontrait, et produisant un long rub'an de flamme bleue, semblable à celle qui provient du soufre; quelquefois ces clartés livides étaient voilées par un épais nuage de fumée. Pendant la nuit, tout le pays semblait être une immense fournaise ; l'atmosphère elle-même paraissait comme enflammée et était incessamment sillonnée par des globes de feu. Des éclairs continuels illuminaient l'horizon et annonçaient aux habitants des districts éloignes les terribles scènes dont cette région de l'Islande était le théâtre. Quand la lave eut couvert la plus grande partie des terres basses , elle se dirigea vers le lac, dans lequel elle se précipita et où elle forma des îles nombreuses.
La plupart des montagnes de l'Islande sont des glaciers , et elles prennent alors la dénomination de Yôkul (*}. Dans ce nombre, le Geitland passe pour une des plus remarquables. Il n'y a pas un Islandais qui ne la connaisse et qui n'admire sa construction fantastique , ses masses de glace et sa hoiuteur extraordinaire. Ils en font même une merveille , car ils croient
(*) Voici la hauteur de quelques montagnes de cette ile.
L'Orœfa Yôkul 6,240 pieds.
Le ïindfiall 5,368
Le Knapfel Yôkul 6,000
Le Snœtell Yôkul 4,572
L'OEsler Yôkul 5,794
Le Glama Yôkul 5,ooo
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généralement, d'après une ancienne tradition consacrée par nne saga, qu'il existe au milieu de cette montagne une vallée profonde, ornée de superbes prairies et habitée par une petite peuplade incoimue.^ Ces hommes mystérieux sont , à ce qu'on dit, les descendants d'une race de brigands et de géants qui peuplaient autrefois ce lieu redouté. Nous ne suivrons pas Olafsen et Povelsen dans la description minutieuse qu'ils donnent de ce glacier fameux. Nous nous bornerons à dire que tous les phénomènes auxquels la glace et la neige peuvent donner lieu , s'oi)servent sur le Geitland, et que les énormes blocs de lave ou de roche noire y contrastent avec la blancheur des nappes éblouissantes au-dessus desquelles ils élèvent leur tête aride.
^"Snœfell-Yokul, à l'ouest et sur la ligni! médiane de l'île, etOrœfa-Yôkul, au sud-est, sont les deux plus hautes montagnes de l'île; leurs glaciers ne sont pas moins curieux à visiter que celui dont nous venons de parler; mais il est extrêmement difficile et dangereux d'y monter, car les tourbillons de neige, les crevasses profondes qu'il faut franchir à tout instant, les surfaces lisses et glissantes sur lesquelles il faut marcher, le froid excessif et la raréfaction de l'air dans les régions les plus élevées, sont autant d'obstacles qui arrêtent les pas du voyageur, et autant de périls qui menacent ses jours. S'il s'assied, vaincu par la fatigue et par le froid , il risque de s'endormir d'un sommeil éternel ; si le pied lui manque, il roule sur des pointes abruptes et tombe dans des précipices, dont quelques-uns n'ont pas moins de trois ou quatre mille pieds; si , enfin , il s'aventure sur ces montagnes presque inaccessibles par un jour froid et tempétueux , il est exposé-và être emporté par le vent ou étouffé par la neige.
D'après cela , on conçoit que peu d'étrangers aient le courage de tenter ces dangereuses (ascensions. Malheureusement , parmi ceux qui ont accompli ces entreprises , considérées comme téméraires même par les habitants, il n'en est aucun qui ait laissé de ces ex-
cursions un récit assez intéressant pour mériter d'être reproduit. Tous racontent assez sèchement les accidents les plus insignifiants de la journée, ou surchargent leur narration de détails scientifiques qui en détruisent tout le charme. Un poète comme Byron, ou un écrivain comme Chateaubriand , serait seul capable de sentir et de peindre les beautés des tableaux magnifiques qui se déroulent successivement aux yeux de l'observateur en gravissant ces cimes ardues.
Les montagnes ou glaciers de Torfa, d'Eyafialla, de Skaptar, de Sidar, de Skeïdera , d'Arnarfell , de Bald, d'Eïricks,deGlama et deDranga, ne peuvent être passés sous silence et mériteraient même quelques détails particuliers; mais nous craindrions, en multipliant les descriptions, de sortir des limites quelque peu étroites de cette notice.
Toutefois , nous ne quitterons pas ce sujet sans signaler encore un glacier dont un voyageur anglais fait une mention particulière : c'est le Breïdamark- Yokul. Il est peu élevé, mais prodigieusement étendu , car sa longueur excède vingt milles anglais. Il s'est formé des glaces tombées des flancs des volcans voisins pendant les éruptions, et accumulées sur le même point par suite des obstacles qu'elles ont rencontrés dans leur chute. Cette grande masse solide empiète sans cesse sur les terrains environnants et change ainsi continuellement d'aspect.
Sur presque toutes les montagnes , ainsi que dans bien d'autres loc-alités de ce pays, on trouve du basalte, cette singulière production volcanique qui s'élève en colonnes régulières. Ces piliers, qu'on dirait taillés par la main des hommes , sont presque en aussi grande quantité en Islande que dans les îles voisines de l'Ecosse. Rien n'est plus curieux que les collines couvertes de fragments de basalte , les uns debout sur leur base polygone, les autres penchés, et le plus grand nombre étendus sur le sol dans le plus étrange désordre. Les environs de Hôskulstad sont peut-être l'endroit où l'on trouve la plus intéressante réunion de ces
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pierres. Elles couvrent de vastes espaces où elles sont rangées dans toutes les positions possibles. De loin, on prendrait cet amas de blocs uniformes pour les débris épars d'une ville monumentale renversée par un tremblement de terre. La côte voisine de Stappen est aussi très-curieuse sous ce rapport; le basalte s'y montre accumulé en monticules ou formant des grottes profondes qui ne le cèdent guère en étendue et en beauté à celle de Fingal, dans l'île de Staffa(*).]Xous ne devons pas oublier non plus lemontBaula, presque tout entier formé de la même substance. Cette montagne, qui a plus de trois mille pieds de hauteur et qui est de forme conique, est une des plus intéressantes au point de vue géologique. Elle mérite aussi de fixer l'attention de l'observateur, à cause de la singulière tradition qui s'y rattache :
les paysans islandais croientqu'il existe à son sommet une ouverture donnant entrée dans une riche campagne toujours verdoyante, habitée par une race de nains , dont la seule occupation est de garder de magnifiques troupeaux de moutons.
Les rivières qui silloiment l'Islande sont en nombre considérable.
Nous allons signaler les plus importantes.
LaBlanda, une des plus belles, traverse la partie septentrionale. Elle en reçoit une autre dont les eaux sont noirâtres, tandis que les siennes sont blanches comme celles de toutes les rivières d'Islande qui prennent leur source dans les Yôkul ou glaciers.
Quoique réunies dans le même lit , les deux rivières coulent séparément l'espace de trois milles ; mais enfin elles arrivent à une cataracte au-dessous de laquelle elles se mêlent com,plétement.
Le Skalfandafliot court aussi à la
(*) La similitude de ces deux noms (Stappen et Slajfa) est remarq\ial)le , et prouve que les deux localités , quoique éloignées l'une de l'autre, puisque Slalta est près de l'Ecosse et Slappen en Islande , ont été baptisées par le même peuple.
mer dans le nord de l'île. On croit qu'il prend sa source dans le KIofa Yôkul, non loin des côtes méridionales. Ses Ilots , d'un bleu clair comme de l'eau dans laquelle on a laissé tomber quelques gouttes de lait, se précipitent dans l'Océan avec une rapidité extraordinaire.il est coupé, à une certaine distance de son embouchure, par une belle cataracte, au-dessus de laquelle s'élève une colonne de vapeur qui se colore , au soleil, des nuances de l'arc-en-ciel; cette chute est connue dans le pays sous le nom de Goda-Foss.
La rivière Yôkul est la plus large et la plus rapide de toutes celles qui arrosent la zone septentrionale. Quelques voyageurs en ont donné une description qui ne mérite en aucune façon d'être reproduite.
Yokulsa-a-Bru est un des plus puissants fleuves de l'Islande. Lorsqu'on saura qu'il reçoit le tribut de trentehuit autres rivières ou torrents plus ou moins considérables, on pourra se faire une idée de sa largeur et du volume de ses eaux. Il coule dans la partie orientale.
Dans la même zone, coule leLagarfliot, qui est si large , qu'on le prendrait, dans certains endroits, pour un lac. Ses eaux sont blanches et trèspoissonneuses: avantage précieux pour les paysans qui habitent en grand nombre ses deux rives.
La montagne de Lons Yôkul donne naissance au Yôkulsa-i-Lon , qui baigne un district de l'Est. Ce fleuve inonde souvent les campagnes voisines , et alors on n'aperçoit, entre les montagnes au milieu 'desquelles il précipite ses flots écumants , qu'une immense nappe d'eau , où surnagent çà et là les bestiaux qui y ont trouvé la mort.
Dans le sud, on peut citer le Hverfisfliot , qui fut desséché pendant la terrible éruption de 1783, et dont le lit et les bords sont restés, depuis cette époque, couverts de lave. ^Non loin de cette rivière coule la Skapta, dont il a été longuement question dans la description de cette éruption volcanique.
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A l'ouest de la Skapta , et à une faible distance du mont llccia , la Thiorsa, réunie à la Tuna , vient mêler ses Ilots avec ceux de l'Atlantique.
Enfin, dans la région occidentale, la HvitA , s'échappant du lac auquel elle a donné son nom , va se réunir, près de son embouchure , au large cours d'eau qui sort du Thingvailavatn, et former, sur la limite maritime du Syssel d'Arness, une espèce de lac oui connnunique avec l'Océan.
Cavernes. Parmi les curiosités de l'Islande, il ne faut pas oublier les cavernes, qui existent en grand nombre sur les flancs des montagnes , et dont quelques-unes sont fort intéressantes.
Le terrain qui avoisine le glacier du Snœfell en est criblé; une de ces grottes , située près de la pêcherie d'Oendvertnaes , passe pour être immense, et nul n'a jamais su son étendue. Elle forme mille détours, et se prolonge , à ce que l'on croit , jusqu'à la mer. Toutes ces sinuosités souterraines n'étaient évidemment, dans le principe, que des canaux par lesquels les matières vomies par les volcans s'échappaient librement.
La Caverne de sang est située un
peu au delà du Stappetell, montagne à
3ic qui s'élève au-dessous du glacier.
Tous les voyageurs vont visiter cet
intre ténébreux , qui jouit dans le
)ays d'une grande célébrité. L'entrée
m est si étroite qu'il faut se mettre à
)lat ventre pour y pénétrer. L'inté-
ieur est ovale et offre une salle de
juinze pieds de haut sur dix de large.
ues parois sont garnies de petites ni-
;hes dont on ignore la destination.
'-e plafond se divise en deux voûtes
îoncaves, qui paraissent avoir été
reusées par l'action de l'air , à qui la
:onforniation de la grotte donne pleine
iberté de mouvement. La même rai-
on explique l'écho remarquable qui
rappe l'attention du visiteur dès
[u'il a pénétré dans cette sombre re-
raite; les sons les plus faibles sont
épétés par cet écho ; le bruit sourd
l'une conversation à voix basse est
nême lidèlement reproduit. Les ro-
chers qui tapissent iCS Dords sont couverts de caractères runiques et magiques , la plupart effacés par le temps.
La Sourtshellir, ou Caverne noire, est la plus connue et la plus grande de toutes ces grottes formées par les commotions terrestres ou volcaniques.
Elle est située dans le Borgardord , à quelque distance du glacier du Geitland. Si l'on en croyait le Landnamabok, son nom lui viendrait d'un géant appelé Sourtour, qui l'aurait autrefois habitée. Il paraît que les Islandais ont ajouté foi à cette fable; ce qui le prouve, c'est que , d'après le même monument historique , un poète nommé Thorvald alla, un jour, réciter devant la caverne des vers en l'honneur du géant. Il est plus positif que le surnom de Noire vient de Tespece et de la couleur des rochers au milieu desquels serpentent les sinuosités de la grotte.
Des amas de lave, affectant les formes les plus capricieuses; des stalactites volcaniques; des cristallisations brillantes; des rochers de toutes les grandeurs , et dans toutes les positions ; de vastes mares remplies d'eau gelée par le froid; des chemins tortueux, encombrés par les débris tombés de la voûte , et où , parfois , on s'enfonce jusqu'à la cheville dans un sable noir et lin; un mur bâti de main d'homme , et une salle renfermant des monceaux d'ossements réduits en poussière par l'action du temps et de l'air, voila ce que Povelsen et Olafsen ont remarqué dans cette immense caverne, qu'ils ont explorée les premiers.
Cet antre a été certainement habité, et probablement par des malfaiteurs qui y trouvaient un abri assuré. La Landnama Saga et l'Holmveria Saga disent que, pendant le dixième siècle, une bande de voleurs s'était réfugiée dans la Sourtshellir.
Un jour, on parvint à les surprendre par ruse ; on leur coupa la retraite, dans une de leurs excursions , et ils furent cernés dans un petit vallon , à qui on a donné , par suite , le nom de
16' Livraison, (Régions ciacoMPOLAiRESt^
L'UJNIVERS.
Oumsaaton7' (embuscade). Cette histoire et celle du géant ont fait une telle impression sur l'esprit du peuple islandais , qu'aucun paysan n'oserait pénétrer sous ces voûtes obscures , de peur de devenir la proie des esprits et des fantômes redoutables qui sont censés y avoir établi leur séjour.
filles , villages et lieux célèbres de rislande. L'esquisse que nous avous tracée de la nature physique de rislande suffit, nous le pensons, pour donner une idée exacte de la physionomie de ce singulier pays. Il est temps de nous occuper des ouvrages de l'homme, et de l'homme lui-même.
Les villages sont en assez grand nombre dans cette île ; mais chacun d'eux se compose de quelques chélives cabanes , dont la réunion mériterait plutôt le nom de hameau que celui de ville, dont les habitants leur font cependant les honneurs. La capitale est Reykiavik , située sur le bord de la nier, dans la partie occidentale. Cette pauvre bourgade ne comptait, il y a une soixantaine d'années , que quelques maisons d'humble apparence; depuis, elle a acquis une certaine importance, car elle est devenue la résidence du gouverneur, le siège de Tévêché et de la cour suprême , enfin le point le plus commercial de l'Islande.
Elle est construite sur un sol bas et marécageux , entre deux collines , en partie couvertes de gazon et parsemées de nombreuses chaumières.
Toute la ville consiste en deux rues, dont la plus longue s'étend le long du rivage, et est entièrement occupée par les marchands, tandis que l'autre, située à l'extrémité occidentale, sa dirige presque en droite ligne vers un petit lac, et renferme les maisons del'évêque, du landfoged et d'autres individus étrangers au commerce.
Vers le milieu de cette dernière rue se trouve le cimetière public , enclos d'un mur en terre. A l'extrémité orientale de la ville, on voit les habitations du gouverneur et du sysselmand ; un peu plus loin s'élève l'église, agréablement située dans l'espace qui sépare le lac de la ville. C'est un lourd
bâtiment de pierre qui offrirait un asile commode aux fidèles , si le toit, formé de tuiles rouges, n'était pas extrêmement fragile , et ne présentait pas de graves inconvénients en temps d'orage, ou lorsque régnent des vents violents. Sur une éminence voisine de la maison du gouverneur , dont elle est séparée par un petit ruisseau, on aperçoit la maison de correction, vaste bâtiment construit de pierres blanches; à l'ouest, s'élève, sur une colline, l'observatoire, petit édifice en bois. Le sommet de l'éminence voisine est occupé par le collège, que les étudiants ont fait construire à grande peine des pierres calcinées trouvées dans les environs.' A quelque distance dans la baie , on rencontre plusieurs petites îles , dont la plus considérable est celle de Videy. Ce lieu, à cause de sa situation agréable , de la richesse de ses pâturages , et du nombre d'oies sauvages qui le fréquentent, doit avoir la préférence sur tous les autres points delà partie méridionale de l'Islande. Il était autrefois célèbre par son monastère, fondé en 1226, etf occupé aujourd'hui par un juge. Cet ancien couvent repose sur de belles colonnes de lave basaltique, provenant sans doute d'un volcan , dont le crdtère se voit dans le voisinage. De pareilles traces d'éruption existent sur la côte opposée près de Reykiavik , dans un endroit où l'on trou\'e aussi des sources chaudes.
Reykiavik possède une bibliothèque de huit mille volumes; ce qui ne surprendra pas le lecteur quand il aura parcouru les pages que nous consacrons, dans cette notice, à l'instruction publique en Islande. On y a aussi établi une bonne école, où les enfants i reçoivent une éducation convenable.
Il est assez remarquable que la capitale de l'Islande soit bâtie sur le lieu même où Ingolf , le premier colon venu de Korwége , fixa sa demeure.
Conformément à une pratique superstitieuse assez générale à cette époque, cet aventurier , en approchant de la côte orientale , jeta dans la mer les principales pièces de bois qui compo
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Le
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Saient son ancienne habitation, faisant serment de s'établir sur le i)oint du rivage où elles seraient jetées. Quelque temps après , les esclaves , qu'il avait chargés de chercher les morceaux de bois, les trouvèrent à l'endroit dont nous parlons , et Ingolf, fidèle à son vœu , lixa sa résidence là où s'éleva plus tard Reykiavik, et cela en dépit des murmures de ses esclaves, qui lui reprochaient de préférer une plage aussi nue et aussi stérile aux riches campagnes qu'ils prétendaient avoir traversées en venant de la partie orientale (*).
L'aspect de cette ville serait des plus tristes si les maisons danoises qu'elle renferme ne dissimulaient pas officieusement , sous leurs murailles blanches, la sombre et misérable demeure de l'Islandais. En général , les habitations des insulaires sont construites de la même manière , et sur le même plan que celles dans lesquelles s'abritèrent les premiers colons venus de Norwége. Les murs, qui ont six pieds d'épaisseur, et quatre seulement de hauteur , se composent soit de tourbe , soit d'un mélange de terre et de pierres, et, au lieu d'être perpendiculaires , sont inclinés en dedans.
Le toit est de gazon , et repose sur des solives croisées de branches de bouleau. L'industrie des Islandais sait tirer profit de cette toiture : l'herbe qui la recouvre donne un fourrage que l'on fauche avec soin dans la saison. Les trois portes ménagées dans la façade se terminent en triangle dans leur partie supérieure , et sont presque toujours surmontées de girouettes. Celle du milieu donne entrée dans un passage obscur d'environ trente pieds de long sur cinq de large, et dans lequel s'ouvrent, des deux côtés , les portes des différentes pièces dont se compose Thabitation. Il y a la cuisine , la chambre où l'on tisse, la chambre des étrangers , qui est la meilleure de toutes , et au fond du corridor le badstofa ou chambre à
(*) Landiiama Bok , première partie, •diap, 6 , 7 et 8,
coucher, où la famille se tient et travaille ordinairement. On n'y peut entrer qu'en se courbant , à cause du peu de hauteur des murs. Dans plusieurs maisons, cette dernière pièce est placée dans le grenier , et l'on y n)onte par un escalier qui ne laisse pas d'être dangereux. La lumière du jour pénètre dans les appartements par de petites fenêtres pratiquées dans la toiture, et garnies d'amnios (*) de mouton, en guise de vitres. Un trou, ménagé également dans le haut de la maison, laisse échapper la fumée; mais ceci ne s'observe que dans la cuisine, les Islandais n'allumant jamais de feu dans leur chambre à coucher , même pendant les plus grands froids. Des ossements de bestiaux ou de baleines servent de siège et sont même souvent façonnés en ustensiles de ménage.
Deux ou trois tonneaux remplis de poisson sec ou de viande macérée dans du petit-lait aigre complètent l'ameublement. Les lits sont rangés des deux côtés de la chambre, et se composent d'un cadre élevé de trois pieds au-dessus du sol , couvert d'herbes marines, de plumes ou de duvet, suivant les moyens du paysan. Quoique ces couchettes soient extrêmement étroites, les Islandais s'y mettent toujours deux , tête-bêche. La terre nue et humide fait le plancher de ces chambres et des autres pièces. L'appartement destiné aux voyageurs est un peu moins négligé , et l'on y reposerait tranquillement après une journée de marche dans les montagnes, si Ton n'était pas suffoqué par l'odeur insupportable qui s'ex'hale incessamment de ces sales réduits. Le fait est que les Islandais sont d'une malpropreté dégoûtante, et qu'il est difficile d'accoutumer son odorat aux émanations fétides dont l'atmosphère de leurs habitations est toujours chargée.
Les deux portes latérales de la façade donnent entrée , l'une dans la pièce où l'on fait sécher le poisson et où l'on dépose les ustensiles de pêche,
(*) Membrane qui entoure le fœtus dans le ventre de la femelle.
L'UNIVERS
l'autre dans la forge qui , quelquefois, cependant, est isolée. Auprès du bâtiment principal on voit deux ou trois étables,le tout entouré le plus souvent de quelques maigres pâturages, et plus rarement de petits jardins, où quelques légumes d'Europe s'efforcent de pousser et où l'on n'aperçoit pas un seul arbre, le climat et le* sol de l'Islande ne comportant que des arbustes rabougris.
Telle est la demeure du pêcheur et du paysan islandais. C'est l'enseigne de la misère de cette population que déciuîent des fléaux de tout genre, et qu'appauvrit le monopole commercial.
On peut se figurer , d'après cette peinture, le contraste qu'offrent de î)areilles masures avec les bâtiments , a peu près confortables , des autorités et des gros commerçants danois de Reykiavik. En voyant cet assemblage de constructions "^grossières , dont la moins pauvre ne vaut pas la plus humble maison du plus humble de nos villages, on ne se douterait certainement pas qu'un pareil lieu ait eu , comme nos grandes capitales , ses orages politiques, sa révolution et sa restauration. Reykiavik compte pourtant, dans ses annales , des faits de cette nature. Ces événements sembleraient peut-être devoir rentrer dans l'histoire générale de l'Islande , mais ils se rattachent si particulièrement à la ville dont nous nous occupons , et se placent si naturellement ici , que nous pouvons , sans inconvénient , en donner dès à présent le récit. C'est M. Marmier qui , dans ses lettres sur l'Islande, nous les a fait connaître le premier, et il les a racontés avec tant de verve et d'esprit , que nous n'oserions marcher sur ses brisées. Nous préférons citer , bien persuadé que le lecteur nous saura gré de notre emprunt.
«Au mois de juin 1809, un négociant anglais , M. Phelps, équipa deux bâtiments chargés de denrées pour l'Islande, et se mit à la tête de sa cargaison avec un Danois , nommé Jorgensen , qui devait lui servir d'interprète. Le commerce était alors, comme
il l'est encore aujourd'hui, exclusivement réservé au Danemark. Mais le Danemark était en guerre avec l'Angleterre, et M. Phelps espérait peutêtre profiter de cette époque d'agitation pour échanger en toute liberté ses toimes de sucre et ses balles de café contre le suifctle poisson des Islandais. Ses deux navires entrèrent à pleines voiles dans la rade de Reykiavik; il jeta l'ancre, s'annonça comme négociant anglais, et attendit. Mais plusieurs jours se passèrent , et pas un Islandais ne parut. M. Phelps, qui se tenait sur son gaillard d'avant, la lunette à la main, comptant bien voir arriver l'une après l'autre toutes les embarcations dupays,futsingulièrementdésappointé quand il s'aperçut que pas un canotier ne se dirigeait' de son côté, que pas un paysan ne venait lui demander une once de tabac. Alors il apprit que le comte Tramp, gouverneur d'Islande, avait fait défense formelle, à tous les habitants du pays, d'entrer en relation avec les Anglais. Cette nouvelle irrita M. Phelps. Il y allait de l'honneur de sa nation et de la vente de ses marchandises; et, quand il vit le pavillon britannique ainsi méprisé , et ses denrées proscrites, il prit une résolution héroïque : il arma douze matelots et ordonna au capitaine de son bâtiment d'aller, sans autre forme de procès, s'emparer du comte Tramp. C'était un dimanche; les habitants de Reykiavik étaient réunis sur la place et autour de l'église; le capitaine anglais, brave comme César, s'avance au milieu de la foule, entre chez le gouverneur, lui montre ses douze hommes, leurs baïonnettes, et le déclare prisonnier de guerre. Tout cela se passa sans rumeur et sans effusion de sang : les Islandais restèrent dans la rue, bouche béante; et le soir même, le gouverneur couchait à bord du bâtiment anglais. Le lendemain , on vit paraître une magnifique proclamation. L'autorité du gouvernement danois était abolie; l'Islande redevenait libre et indépendante. ÎM. Jorgensen , interprète de M. Phelps , prenait le titre d'excellence et se déclarait protecteur
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de nie , f^énéral en chef des armées de terre et de mer. L'ancien sceau national fut remplacé par les deux initiales du nouveau gouverneur, et roriflamme bleue, portant trois morues, flotta sur le clocher. Après avoir ainsi annoncé la révolution survenue dans le pays, son excellence IM. Jorgensen descendit à terre ; et, pour montrer qu'il n'était uas si novice dans l'art de gouverner les hommes, il commença par confisquer la caisse de l'État a son profit ; puis il chercha à rallier à lui les personriOges les plus influents de ReykiavU\. Aux uns, il promit des places de magistrat, aux autres , des pensions; il se proposait aussi d'accorder de nouvelles immunités au clergé ; et les prêtres, touchés de ses sentiments religieux, signèrent une adhésion à toutes les mesures prises par lui. Pour compléter sa royauté, il lui manquait en« core une garde ; en faisant, par ordre de l'autorité, une perquisition dans toutes les maisons de Reykiavik, on finit par réunir cinq fusils, trois épées, six capotes de drap et deux casques.
M. Phelps fournit le reste de l'équipement, et huit hommes , armés de pied en cap, paradèrent chaque jour sous les fenêtres du protecteur. Lui-même était leur général et leur fourrier. Chaque matin il haranguait pompeusement leur patriotisme, et, chaque soir, il livrait à leur appétit une double ration de poisson sec. Non content d'une telle milice, M. Jorgensen voulut avoir un fort. Par ses ordres , on éleva sur- la côte une muraille épaisse; on déterra cinq vieux canons que les Danois avaient oubliés jadis dans le pays. On les plaça sur le rempart; et dans un conseil de guerre auquel assistaient le maçon de Reykiavik , comme directeur des fortifications, et le charpentier, comme ingénieur, la ville fut déclarée imprenable par mer et par terre. Après cela, M. Jorgensen parcourut le pays pour prévenir l'émeute et se concilier l'affection de ses nouveaux sujets. Il voyageait à cheval , suivi de cinq hommes. Trois d'entre eux criaient sur toute la route : Vive le protecteur ! et deux autres aig'ullonnaient, de la pointe de leurs pi-
ques, l'enthousiasme un peu lent des Islandais. Grâce à ces sages précautions , il traversa une partie de l'île au milieu des explosions de joie de toute la population; et si, à son retour, il ne trouva pas d'arc de triomphe à l'entrée de sa capitale, c'est que sa modestie s'y refusa.
« Le règne du protecteur durait déjà depuis deux mois. Un événement fatal vint l'arrêter au moment où il tendait chaque jour de plus en plus à s'affermir : au mois d'août, un bâtiment de guerre anglais , commandé par le capitaine Jones, arriva dans un petit port voisin de Reykiavik, à Havneliord. Les marchands danois, dont le protecteur avait mis les magasins sous le séquestre, portèrent leurs réclamations à M. Jones. Le comte Tramp , qui était toujours retenu prisonnier à bord du navire de M. Phelps , lui adressa aussi ses plaintes. Le capitaine, qui , au milieu de tous ces conflits, représentait l'autorité légale, commença une enquête sérieuse sur tout ce qui s'était passé ; et , après avoir entendu les griefs des uns et des autres, il enleva à M. Jorgensen sa garde et son sceptre, et ordonna à M. Phelps de conduire l'ex-protecteur d'Islande et le comte Tramp en Angleterre. Les anciens magistrats de Reykiavik reprirent leurs fonctions. Les anciennes lois furent mises en vigueur; et, quelques jours après cette comédie mercantile, la ville avait repris son attitude habituelle, et le bourgmestre, assis sur son siège de chêne, gouvernait, comme par le passé, au nom du roi de Danemark, »
Depuis cette époque, Reykiavik a joui d une tranquillité profonde, et son port ne s'est ouvert qu'à des vaisseaux amis.
Après Reykiavik, où l'on aborde, les premiers lieux qui attirent ordinairement l'attention de l'étranger, sont Skalholt, la vallée de Tliingvalla et celle où jaillissent les geysers. iNïais un voyage dans l'intérieur du pays n'est pas chose facile à exécuter en Islande : il n'y a ici ni voitures, ni grandes routes, ni ponts sur les rivières, ni auberges commo-
L'UNIVERS
des ; il faut aller h cheval ou à pied , suivre d'étroits sentiers sur les flancs des montagnes ou dans le fond des coulées de lave , traverser les fleuves à gué ou à la nage, et s'accommoder, bon gré mal gré, de l'hospitalité du bœr (*) islandais. Il est vrai qu'on trouve quelques dédommagements à tant de contrariétés. D'abord les chevaux sont excellents; ces animaux sont doués d'un instinct merveilleux : ils passent, pendant les nuits les plus obscures, au milieu des neiges et au bruit de la tempête, par les chemins les plus difficiles , tantôt escaladant les rochers , tantôt traversant des glaciers immenses, tout cela sans faire un faux pas et sans regimber sous la main du cavalier. Si celui-ci s'égare et reste indécis sur sa direction, il n'a qu'à lâcher la bride à son cheval et à se laisser conduire par lui; il peut être certain qu'il le mènera droit à son gîte, surtout si le cheval est vieux et habitué à ces excursions. Lorsqu'on arrive près d'un endroit marécageux , qu'on est obligé de traverser, fanimal s'arrête et flaire le terrain comme s'il voulait le sonder ; puis il y entre ou bien il recule, et, dans ce dernier cas , les plus forts coups de fouet ne le forceraient pas de s'y aventurer ; et si par hasard il se décide à y pénétrer , on peut être sûr qu'il s'y embourbera, tant le danger qu'il [)ressentait était réel. Si un pareil malheur arrive à un des chevaux de la caravane , il perd courage pour le reste de la journée , et se jette à tort et à travers dans toutes les mares qu'il rencontre, bien que les autres qui le devancent lui tracent le passage et franchissent ces obstacles sans difficulté. Ils traversent les rivières les plus rapides à la nage, chargés de leur cavalier ou de fardeaux pesants. Arrivés devant la demeure hospitalière où la troupe voyageuse doit se reposer, on les lâche, pendant la nuit, dans les champs, et ils vont ronger la mousse des rochers; le lendemain ils reparaissent d'eux-mêmes , prêts à reprendre
(*} C'est le nom qu'on donne à la maison du paysan islandais.
leur route. En hiver , le sort de ces pauvres animaux est bien douloureux.
« Le paysan , qui n'a jamais assez de foin pour nourrir tout son troupeau , garde seulement un ou deux chevaux et chasse les autres dans la campagne.
C'est grande pitié que de les voir alors errer au hasard, pour chercher un peu de nouriture et un abri. Ils grattent le sol avec leurs pieds, pour trouver sous la neige quelques touffes de gazon. Ils s'en vont au bord de la mer mâcher les racines flottantes , les fucus ; quelquefois on les a vus ronger les planches humides des bateaux.
Lorsque le printemps arrive, beaucoup d'entre eux ont péri, et ceux qui survivent aux rigueurs de l'hiver, à la disette, sont tellement maigres et exténués, qu'à peine peuvent-ils se soutenir; mais dès que la neige est fondue et que l'herbe pousse , ils reprennent leur vigueur (*). »
Le voyageur n'a donc pas à regretter le manque de voitures; les chevaux islandais lui offrent une compensation suffisante. Quant à la chaumière du paysan qui doit lui servir d'auber-" ge , il est sûr d'y trouver, à quelque heure du jour ou de la nuit qu'il y arrive, une hospitalité cordiale el les égards les plus empressés. Si les mets qu'on lui présentera ne sont pas de son goût et révoltent quelquefois son palais , au moins seront-ils offerts de bon cœur. S'il ne s'agit surtout que d'aller aux geysers, à Skalholt et à l'Hécla , il est à peu près sûr d'y arriver sans accident et presque sans fatigue, tant cette route est connue des guides et des chevaux.
En allant à Skalholt on peut passer par la vallée de Thingvalla, où il faut s'arrêter quelques instants pour admirer la scène pittoresque qui se déploie sous vos regards. « Thingvalla , dit Mackenzie, est un lieu sauvage qui offre tous les caractères de la désolation. Les hautes murailles de lave qui le bordent de chaque côté sont les témoignages irrécusables des convulsions terrestres qui ont bouleversé cet
(*) Marmier, Lettres sur l'Islande, p. a5.
IIKGIOJNS CIRCOMPOLAIRES.
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éhdroit désert : mijourd'hiii la natiiro y dort d'un silence de niorl nii milieu (kl chaos que ses jeux terribles ont enfanté. »
Ce qui donne ;i Thingvalla une importance qu'aucun autre point de l'Islande ne saurait avoir, c'est que les a/f/iings , ou assemblées générales de la nation, s'y sont tenjis pendant une période de près de neuf cents ans. En !>28 , lorsque le code ulfliotien fut accepté par les habitants, la cour suprême de justice, qui, d(Urant plusieurs années, s'était réunie dans un lieu appelé Hof , dans le district de Kiosar, fut transférée dans cette plaine célèbre. Les affaires publiques y furent traitées jusqu'en 1800 , époque à laquelle les ravages occasionnés dans les environs par un effroyable tremblement (le (erre, motivèrent la translation du siège des tribunaux à Reykiavik. C'est aussi àTbingvalla que se'réunissait annuellement la cour ecclésiastique sous la présidence de l'évêque de Skalbolt; [c'était même en quelque sorte un lieu de rendez-vous, car un grand nombre d'habitants y allaient uniquement pour y rencontrer leurs amis. Enfin, et pour dernier titre à la vénération des historiens nationaux, qui l'ont dignement célébrée dans leurs sagas , l'enceinte de Thingvalla a été le muet témoin de l'adoption publique du christianisme par les Islandais.
Écoutons M. Marmier au sujet de ce vallon fameux , consacré par l'histoire et la poésie :
« Le lieu le plus célèbre de l'Islande, c'est Thingvalla (*) ; c'est là que, dans les premiers temps de la république, les principaux habitants du pays avaient organisé un gouvernement central ; c'est là que chaque année se tenaient ces assemblées générales , ces althings, espèces de champ de INIars, où l'on venait délibérer sur les affaires
(*) J'emploie ici le mot mis en usage par 'les étrangers. Le vrai mot islandais est Tliingvollr, au pluriel Thing-vallr (champs du Thing). Les Islandais écrivent Tlùng avec le caractère runicpie et anglo-saxon dont les Anglais ont fait leur th.
ptddiques et promulguer les nouvelles lois. Là, en l'afi 1000, le christianisme fut adopté à la majorité des voix. Jjà, venaient les grands juges, et les deux évéques, et les chefs des différents districts. On réglait les impots, on lisait à haute voix les principaux contrats de vente et de mariage , car c'était à la fois wne assemblée politique et une assemblée de famille.
Quand le lœgmadr avait parlé pour tout le pays \ le sysselmadr parlait pour son canton. Les prêtres tenaientleur synode, le tribmial supérieur jugeait les procès criminels. Non loin du tertre de gazon où il venait siéger, est le rocher où l'on décapitait les hommes, le lac où l'on jetait dans un sac les femmes condamnées à mort, et le bûcher où l'on brillait les sorciers. Les assemblées de Thingvalla commençaient ordinairement au mois de juillet et duraient quelques semaines. Les deux chefs de l'althing occupaient une petite maison en pierre, dont on voit encore les vestiges ; les autres campaient sous des tentes.
Pendant le temps de la république, le président de l'assemblée était le lœgmadr élu par le peuple. Plus tard, quand l'Islande fut réunie au Danemark, le gouverneur nommé par le roi s'empara successivement des différentes attributions du lœgmadr, et il ne lui resta plus que son caractère d'homme de loi et son droit de juridiction. Les comices de l'althing ont duré hait siècles. Ils ont passé tour à tour par le paganisme Scandinave et le christianisme , par la ferveur catholique des premiers temps et la réformation, par la république et la' monarchie. Une ordonnance du roi de Danemark les a supprimés en 1800; le tribunal supérieur, le gouverneur, l'évêque sont aujourd'hui à Reykiavik.
« C'est dans le fond d'une coulée de lave, entre les masses gigantesques de rochers, que se tenaient les séances de l'althing. A voir ce vallon étroit, isolé au milieu des montagnes, resserré par ces lourdes murailles de pierre, on dirait que la nature avait
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disposé ce lieu exprès pour les orageuses assemblées d'un peuple de pirates et de guerriers. Lorsqu'on arrive à Tliingvalla , par la route de Laxelv , on descend dans ce vallon comme dans un abîme, par une pente tortueuse, par un sentier romuu qui ressemble à un lit de torrent. A droite, les rochers s'inclinent vers le lac, comme s'ils suivaient encore la pente que leur imprimait le volcan enflammé; à gauche, ils s'élèvent comme de hauts remparts, et se dessinent à l'horizon sous les formes les plus étranges.
D'un côté, le vallon est formé par ce chemin oii l'on n'avance qu'avec peine, de l'autre par une cascade. Tout autour on n'aperçoit que des montagnes rouges, une pla'ine semée de quelques arbustes chétifs, un grand lac , et au bord du lac la pauvre église de Thingvalla. Le soir, quand ce paysage est éclairé par les doux reflets d'une lumière argentée, quand tout est calme, et qu'on n'entend que la chute de l'eau et le léger frôlement de quelques touffes de mousses chassées par le vent, c'est l'un des lieux les plus romantiques qu'il soit possible de voir ; et si, au milieu de cette solitude profonde, on se représente les grandes réunions d'autrefois, les tentes blanches dressées dans le vallon, les juges assis sur les blocs de lave , les chefs de chaque cohorte marchant sous leur bannière, et le peuple dispersé à travers les rochers, je ne sache pas de tableau plus digne d'occuper le pinceau du peintre et la plume du romancier. »
Une faible distance sépare Thingvalla de Skalholt, l'ancienne capitale des jarls, le premier siège épiscopal de l'Islande. Les souvenirs se pressent en foule dans la mémoire de l'étranger en approchant de ce lieu célèbre dans les annales Scandinaves. Là, en effet, ont vécu des historiens , des orateurs et des philosophes, dont la renommée s'est étendue jusqu'à nous : Gissur qui, dans les premières années du douzième siècle, parcourut l'Europe et parlait la langue de tous les pays qu'il avait visités; Finsen, auteur de {'His-
toire ecclésiastique ; Thorlakr, dont l'érudition était respectée au loin ; et bien d'autres dont les noms ont été religieusement conservés dans les fastes norwégieus et islandais. On enseignait dans l'école de cette ville le latin , la grammaire , la poésie et la musique, c'est-à-dire, ce qu'on apprenait à peine alors dans les grandes villes de l'Europe. Cette école fut réunie à celle de Holum , à l'époque où les deux évêchés n'en formèrent plus qu'un seul, désormais établi à Reykiavik ( 1797 ). Les évêques de Skalholt étaient si riches, qu'ils donnaient des fêtes auxquelles assistaient huit cents personnes, et chacune d'elles recevait un présent. Cette ville était donc un centre de lumières et de civilisation, et un écrivain moderne a pu lui appliquer à juste titre , quoique avec un peu d'exagération peut-être , la dénomination à' Athènes du Nord. Hélas !
de tout ce passé glorieux il ne reste rien, et le seul vestige matériel important de cette métropole est l'ancien cimetière, dont la dimension est encore plus éloquente que les pierres et les mscriptions qu'on y remarque. Une petite église en bois et une maison habitée par trois familles de paysans, voilà Skalholt. Çà et là quelques ruines sombres reportent la pensée vers les temps plus heureux ou ces lieux contenaient une population relativement considérable; et si vous entrez dans ce bœr, dont la porte s'ouvrira certainement à votre premier appel , ses habitants vous diront que leur humble demeure s'élève à l'endroit même oij était construite la maison épiscopale ; ils vous parleront des choses d'autrefois , et ressusciteront dans votre imagination tout ce peuple qui s'empressait aux enseignements des profes^ seurs et aux fêtes de l'évêque. Dans l'église, vous trouverez des ornements d'autel d'un grand prix , un calice en vermeil, richement ciselé, orné de médaillons peints sur émail; enfin, des inscriptions tumulaires, dont quelquesunes sont empreintes d'un cachet original et poétique.
Ainsi Skalholt n'intéresse plus que
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jar ses souvenirs , tandis que Thingralia joint au charme des traditions listoriques celui d'un paysaj2;e dont la iuecession des siècles n'a fait qu'augfnenter les beautés.
Un court trajet mène de cette enceinte en ruine aux geysers que nous ivons décrits précédemment, et une utre journée de marche vous coniuira au pied du mont Hécla, cette iierveille de TTslande.
Si, au contraire , on ne veut pas rérograder et qu'on avance toujours Jans la même direction, on arrivera m peu d'instants à Haukadal, autre ;entre d'instruction de la vieille Isande. C'est là que Arœ-Frodr, le prenier historiographe du Nord et une jes illustrations de cette île , passa sa le laborieuse. C'est à ce savant , né en 068,que l'on doit les^c/iCfto, esquisses liistoriques très-précieuses, et le Land- ^ama Bok^ ou livre des origines islandaises. Il écrivit encore plusieurs
nds ouvrages qui , malheureusenent, ont été perdus.
Holum , situé dans le nord de l'île , i vu l'établissement de la première mprimerie en Islande, et a été le siège Tun évêché et d'une école, transportés lepuis à Reykiavik. Ce n'est plus auourd'hui qu'un misérable hameau.
Husavik , bourgade célèbre pour jvoir été la résidence de Gardar, le second aventurier qui séjourna en Isande, est située à l'extrémité d'une "passe sur le bord oriental de la rivière le Skialfandafiord. Ce village se compose de quelques maisons en bois , d'une manufacture de soufre, et de plusieurs cabanes habitées par les ouvriers. Comme il est placé sur un plateau élevé de plus de cent pieds audessus de la mer, les différents objets de consommation que le commerce y introduit, et les articles qu'on en exporte, sont enlevés et déposés dans les bateaux , au moyen d'une grue et d'un cable très-fort; l'appareil est fixé sur le bord d'un précipice perpendiculaire qui s'ouvre au-devant des magasins.
Le port passe pour un des plus dangereux de l'Islande, à cause des rochers qui en embarrassent l'entrée et des
énormes masses de glaces que le Groenland y pousse en hiver à la faveur des vents de nord-ouest.
Jusqu'aux dernières années de ce siècle, Husavik a exporté annuellement une grande quantité de soufre.
D'après les ordonnances rédigées dans le treizième siècle , touchant l'exploitation de cette substance minérale, il paraît qu'elle a été longtemps extrêmement abondante en Islande. Après l'année 1561, des privilèges furent successivement accordés à des spéculateurs, pour encourager le raffinage et l'exportation de cette matière. C'étaient Husavik etlesminesdeKrisuvik, dans le sud, qui en fournissaient la plus grande partie. Ces dernières furent travaillées jusqu'en 1764; mais, dès cette époque, on les abandonna, quoiqu'il restât encore dans leurs environs assez de soufre pour assurer aux entrepreneurs de faciles profits. Les mines d'Husavik ont été exploitées avec plus de persistance et ont autrefois produit un bénéfice net de dix à dixhuit mille rixdallers (*).
Les autres bourgades de cette île ne valent pas la peine qu'on recherche leurs noms. On a même pu voir que celles dont nous venons de parler, à l'exception de Reykiavik , ne méritaient d'être mentionnées que sous le rapport historique et traditionnel.
Histoire naturelle, — La nature prévoyante a donné les plantes antiscorbutiques aux pays où un froid gr?cial ruine la santé de l'homme; elle fait croître en Islande le lichen, remède efficace contre [les maux de poitrine, dont les habitants de cette île sont souvent affectés. Les antiscorbutiques n'y manquent pas non plus. On y trouve, comme en Norwége, une grande quantité de baies sauvages d'un goût excellent. La civilisation européenne a introduit dans les jardins la culture de quelques légumes. Quant aux arbres , il n'en existe pas à proprement parler; on aperçoit bien çà et là quelques bois de bouleaux ; mafs ce sont plutôt des taillis qui ressemblent
(*) Histoire ecclésiastique d'Islande.
L'UNIVERS
à des champs de broussailles. Il est vrai que les Islandais sont amplement dédommagés par le bois que les flots de l'Océan jettent en immense quantité sur les côtes de leur pays.
. Les rivières et les mers d'Islande sont peuplées d'une infinité de poissons, tels que morues, harengs, saumons , truites et brochets.
Parmi les oiseaux de cette île, on doit citer surtout le faucon d'Islande, autrefois très-recherché, et Téder {anas mollissima), qui fournit le duvet connu sous le nom à'édredon.
Au nombre des quadrupèdes les plus remarquables, il faut placer le renard d'Islande qui donne une belle fourrure; le mouton indigène qui a jusqu'à trois et quatre cornes, et se distingue autant par sa grande taille que par la longueur de sa laine. Par un contraste singulier, les bœufs et les vaches d'Islande sont pour la plupart sans cornes.
Nous avons déjà parlé en détail des chevaux de ce pays. Ils sont de la môme espèce que ceux de Norwége. Le gouvernement danois cherche à naturaliser le renne dans cette île; il est singulier que cet animal ne soit pas indigène dans une contrée où l'on trouve les plantes dont il se nourrit exclusivement, et notamment la mousse de renne.
Habitants. Popidation. — Les Islandais sont généralement d'une taille moyenne; robustes et vigoureux, lorsqu'unedeces affections mortelles qu'ils contractent quelquefois de bonneheure ne mine pas sourdement chez eux le principe vital. Leur teint clair et leurs cheveux blonds les font ressembler aux Danois et aux Allemands. Du reste, ils n'ont pas un type particulier de physionomie; la douceur de leur caractère et leurs sentiments naturellement affectueux se peignent sur leur visage. Ils sont tristes et pensifs, ce qui s'explique suffisamment par le genre de vie qu'ils mènent et par la nature du pays qu'ils habitent.
Ils ne chantent guère que lorsqu'ils sont ivres, et alors leur bonté instinctive éclate par des explosions de tendresse.
Les femmes sont gracieuses, quoique généralement grandes, et portées à prendre plus d'embonpoint que les hommes ; comme ces derniers , elles ont les cheveux blonds et les yeux bleus; la blancheur un peu fade de leur peau accuse un tempérament lymphatique. Elles ont conservé l'ancien costume du pays : elles portent immédiatement sur la peau une skirta, ou chemise attachée autour du cou au moyen d'un bouton de métal. Indépendamment de deux ou trois jupons bleus, elles ont par-devant une svinta^ ou tablier d'étoffe également bleue, bordé de velours noir, et généralement attaché à la ceinture avec des agrafes d'argent ou de cuivre doré. Le corsage {npphtidur) est fait de wadmel rouge ou noir, et orné sur le dos de trois bandes de velours qui couvrent les coutures; par-devant sont cousues deux autres larges bandes de la même étoffe , sur lesquelles brillent cinq ou six élégantes agrafes d'argent et une masse de riches broderies. Immédiatement au-dessous du corsage, les jupons sont attachés au moyen d'une ceinture de velours {lindi)^ garnie de pierres polies, debijoux d'argent, etc..
Le cou est entouré d'un collier de velours large de deux pouces et brodé d'argent, hetreya^ ou justaucorps, est fait de manière à serrer la taille et consiste en wadmel de couleur noire.
Les manches aussi sont étroites et ornées sur le poignet ù'erma-knappar, ou boutons argentés sur lesquels sont quelquefois gravées les initiales du mari et de la femme. Par-dessus tous ces vêtements, se met le hempa, ou surtout de drap noir borde de velours de même couleur, et attaché par-devant au moyen d'agrafes. Les bas sont bleu foncé ou rouge, et les souliers se composent tout simplement d'un morceau de peau de phoque ou de mouton attaché sur le pied, de manière à l'envelopper commodément. Les femmes islandaises qui jouissent de quelque fortune , suspendent à leur cou d'élégantes chaînes d'argent, auxquelles sont attachées des médailles du même métal , offrant des inscriptions et des
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RÉGIONS CmCOiSrPOLAlRES.
Igiires d'un caractère religieux (*). La lartle la plus curieuse de ce costiiuie 3St la coitïure : elle cousiste en un faU/'d'y ou pyramide de mousseline jjanche, fixée au moyen d'un grand lombre d'épingles; cette espèce de iiitre a généralement quinze ou vingt )ouces (le iiaut; elle est ronde auprès ie la tête, mais elle s'aplatit en s'ele- •'ant, se recourbe en avant et se teruine par un rebord carré rjui n'a pas noins de six pouces de large. Cette 'oiffure , qui est absolument la même jue celle de nos Cauchoises, est mainenue sur la tête par un mouchoir de >oie noire ou brune, roulé en forme le turban, et dont les plis, tombant par lerrière jusqu'au cou , cachent entiè- •ement les cheveux.
Le costume des fiancées est encore )lus riche; \e faldur est alors remar- [unble par des broderies de fil d'or.
Le costume ordinaire d'été se com- )Ose tout simplement d'un jupon bleu, l'un justaucorps de même couleur, et l'un bonnet dont la pointe pend le long le la tête et se termine par un gland ouge ou vert.
Le costume des hommes est plus impie et ressemble beaucoup à celui les paysans de Norwége et de ceraines parties de la Suède. Une veste t un pantalon bleus , garnis de petits iserés rouges, composent leur habillenent. Chez eux, leur coiffure est sem- 'lable à celle des femmes , mais , pour ortir, ils mettent un chapeau plat et
larges bords. Lorsqu'il fa'it froid, ou [u'il pleut, ils portent l'espèce de surout appelé hempa.
L'Islandais s'est toujours fait renarquer par son amour pour sa parie. Dans quelques pays que le sort ait jeté, il n'oublie jamais son bœr t ses montagnes. Malgré les privaions qu'ils suljissent continuellement, nalgré les dangers de toute espèce uxquels les exposent la fureur des
(*) La plupart de ces bijoux d'argent sont lits par les Islandais eux-mêmes , qui [)resue tous sont naiureliemenl ojfévres. Ils scellent aussi dans la ciselure de la corne ' du bois.
volcans , les tremblements de terre et les rigueurs d'un climat de fer, ils sont toujours dominés par cette espèce d'adage national : Island er hinn testa /and aefn sollun skinnar uppâ, c'està-dire, l'Islande est le plus beau pays qu'éclaire le soleil. On a vu des Islandais transportés dans nos grandes villes d'Kurope, y languir sousrinlluence de la nostalgie et mourir dans la plus profonde mélancolie, lorsqu'ils ne pouvaient pas retourner sur leur terre natale. Tout le luxe de notre civilisation, toutes les jouissances de la vie policée, les distractions qu'offrent nos capitales, étaient sans charmes pour eux ; ce qu'il leur fallait, c'était leur famille, la vue de leurs lacs et de leurs hautes falaises , les récits des temps passés autour du foyer paternel. Ce sentiment ne peut s'expliquer que par cette merveilleuse prévoyance de la nature, qui a attaché l'homme par le cœur au sol le moins propre à fixer ses pas.
Les Islandais sont, comme nous l'avons dit précédemment, extrêmement hospitaliers. Il y a fête chez eux lorsqu'un étranger y arrive. C'est à qui sera le plus empressé auprès du voyageur; la meilleure chambre lui est réservée, et ils se privent pour lui de ce qui devait faire leur repas du dimanche.
Point de meurtre , point de vol chez ce peuple patriarcal; le pêcheur peut laisser son poisson étalé au soleil, sans craindre qu'une main coupable lui dérobe sa provision d'hiver. Ces pauvres gens ont toutes les vertus des paysans norwégiens.
Tout ce que nous savons de la littérature islandaise, prouve que cette nation est une des plus intelligentes du monde entier. Ce qui domine chez elle , c'est le penchant poétique, comme l'atteste le caractère de presque toutes leurs traditions écrites ou verbales.
Le plus humble pêcheur sait lire et écrire. Tous ont , sans exception , un goiJt prononcé pour l'étude. Dans les chaumières les plus pauvres, les plus dénuées de ce qui constitue le bienêtre d'une famille de paysan, on trouve des livres d'histoire et de littérature
L'UNIVERS
qui occupent les longues veillées d'hiver. Quand le soir est venu , quand la tempête gronde sur le bœr a moitié couvert de neige, les enfants et leur mère se réunissent autour du chef de la maison qui , pendant que chacun se livre à un travail manuel, lit à haute voix la Bible ou les annales historiques de l'Islande. Presque tous les habitants de l'île ont souscrit à la collection de sagas, publiée par la Société littéraire de Copenhague. Ce fait n'a pas besoin je commentaires, car il est plus significatif que tout ce que nous pourrions ajouter sur l'amour des Islandais pour l'étude.
L'imprimerie de Vidœ publie des livres d'éducation, des recueils de poésies et les sagas en vers composées par les étudiants islandais sous le titre de rimur. Cette imprimerie , fondée à Holum, en 1530, par l'évêque Gudbrandr, fut plus tard transportée à Skalholt, puis de nouveau restituée à l'ancienne métropole. Aujourd'hui elle rend les plus grands services aux Islandais, à qui elle fournit des ouvrages à bon marché, distribués par des commissionnaires dans les localités les plus lointaines.
La bibliothèque de Reykiavik n'est pas moins utile. Les huit mille volumes qu'elle contient passent tour à tour dans les mains du pêcheur et du fermier, qui les obtiennent en prêt pour plusieurs mois, et peuvent les prêter à leurs voisins. C'est ainsi que la vie intellectuelle circule parmi cette population intéressante , qui consacre a la culture de son esprit le temps que lui laisse la suspension de ses travaux matériels.
L'école de Besesstad, autrefois établie à Reykiavik, est la pépinière d'où sortent les hommes les plus instruits de l'Islande : on y enseigne le latin , le grec, l'hébreu, le danois, la géographie , l'histoire , l'arithmétique et la théologie. Malheureusement, on ne peut, faute de place, y admettre plus de quarante élèves : encore ces pauvres enfants sont-ils bien maltraités sous le rapport du bien-être physique : ils couchent deux à deux, et même quatre
à quatre, dans des espèces (farmoires à deux compartiments , que l'on ferme sur eux, au risque de les étouffer. Ils sont mal nourris , et leurs parents , qui sont obligés d'entretenir leur trousseau, ne peuvent quelquefois leur donner les vêtements nécessaires pour supporter sans souffrance les rigueurs de l'hiver. Malgré cela, ces jeunes gens travaillent assidûment, et quittent le collège avec une instruction aussi solide que celle qu'on acquiert dans nos lycées.
L'université de Copenhague est une ressource plus précieuse encore pour la jeunesse islandaise. Les insulaires qui y entrent jouissent de plusieurs privilèges : ils habitent une maison fondée par le roi Christian VI, et s'ils passent leur premier examen à la satisfaction des professeurs, ils reçoivent une gratification de trente où quarante francs par mois. Ces étudiants, à leur retour dans leur patrie, occupent les places de magistrat, de sysselmand, et desservent, s'ils sont prêtres, les paroisses les plus populeuses et les plus riches (*).
Les Islandais sont pieux et généralement instruits dans les matières religieuses. Ils se nourrissent de la lecture de la Bible et suivent avec exactitude les offices du dimanche. Ils professent le plus profond respect pour les ecclésiastiques, qui; du reste, indépendamment de leur caractère sacré , ont sur eux une grande supériorité intellectuelle. De tous les ministres de la religion du Christ, les prêtres islandais sont les plus à plaindre : ils ne reçoivent rien du gouvernement danois", et ont pour toute fortune l'usufruit de la ferme attachée à la cure et le quart des dîmes perçues dans la paroisse; encore, si la veiive de leur prédécesseur existe, sont-ils obligés de lui laisser une partie des revenus de la ferme.
Dans certaines localités, la dîme, le casuel et la ferme réunis, ne produi-
(*) Pour tout ce qui concerne l'instruclion publique en Islande, on peut consulter avec fruit l'excellent chapitre que M. Marniier a consacré -îi celte matière.
REGIONS CmCOMPOLAIRES.
sent pas plus de soixante à quatre-vingtdix francs. Des privilèges dont jouissaient autrefois les ecclésiastiques, il n'eu subsiste plus qu'un seul, c'est de pouvoir placer dans chaque chaumière un mouton que le paysan nourrit pendant l'hiver. Par suite de cet état de choses, qui condanme le prêtre à une misère profonde, il est forcé, pour vivre, de se livrer aux plus rudes travaux. Comme le plus indigent des fidèles de son église, il travaille la terre, ferre ses chevaux et va à la pêche. Le voyageur qui traverse en canot une des haies si nombreuses de l'Islande est tout surpris de rencontrer sous la livrée du pêcheur, la ligne ou le filet à la main , le prédicateur qu'il a vu monter en chaire, dans l'église du hameau, sous le costume de prêtre. Malheureusement il paraît que cette douloureuse obligation exerce une action fâcheuse sur les manières et les habitudes des ecclésiastiques ; peu à peu , dit-on , ils adoptent sans s'en apercevoir le rude langage et les allures des hommes grossiers qu'ils fréquentent; on assure même que la société continuelle des bateliers influe sur eux à tel point, qu'ils finissent par contracter le goût des boissons spiritueuses.
Du reste , cette dérogation aux principes qui doivent diriger la conduite d'un serviteur de Dieu, ne diminue en rien le respect des Islandais pour leurs |)asteurs; ces derniers en sont quittes pour ne pas prêcher sur la tempérance.
L'intelligence qui distingue les Islandais, leur goût pour la lecture des livres sérieux, par- dessus tout, leur piété fervente, devraient les préserver de toute idée et de toute pratique superstitieuses. Cependant , ils ne sont pas exempts de cette lèpre morale. De tout temps la magie a été chez eux en grand honneur, de tout temps ils ont employé des moyens extraordinaires pour guérir les maladies : ainsi, ils avaient autrefois l'habitude de se faire saigner, de laisser jaillir un peu de sang et de refermer de suite la piqûre, en conjurant les maliiis esprits par des formules consacrées. Plus tard ils adoptèrent
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d'autres moyens curatifs : ils formaient des croix avec leurs doigts et portaient écrits sur leur poitrine des psaumes ou des prières auxquels ils attribuaient des propriétés physiques bienfaisantes. Ils ont aussi conservé des traces de la chiromancie, et gardé précieusement les figures hiéroglyphiques relatives à cette science occulte. On trouve aussi chez eux quelques écrits sur l'astrologie, et notamment sur l'influence que les douze signes célestes exercent sur la naissance des hommes.
On sait que les anciens Norwégiens s'occupaient beaucoup de magie noire ou diabolique. La pratique de cette science cabalistique ne s'introduisit en Islande qu'à une époque plus rapprochée de nous. Les habitants de cette île prenaient leurs symboles dans les runes et dans la poésie; les runes, d'abord usitées comme simples caractères d'écriture , étaient devenues des signes magiques; on les réunissait à la poésie pour les grandes opérations mystérieuses , et on attribuait à ce mélange une grande puissance. On voit dans les histoires d'Edden et de Snorre Sturleson qu'Odin a été le premier et le plus grand magicien du Nord. Dans plusieurs autres monuments historiques de ces peuples , on trouve l'explication de toutes les cérémonies et l'indication du dessin des runes. Ces deux espèces de magies ont subsisté même en compagnie du christianisme; seulement, depuis l'extinction du culte païen , elles n'ont été pratiquées que par des gens mal famés.
Le mot 6/0^ désignait d'une manière générale, dans le Nord, l'ensemble des dogmes du paganisme Scandinave.
Mais ces dogmes , qui admettaient la plus grossière idolâtrie, étaient mélangés de magie. Disa blot indiquait le sacrifice offert à la déesse Disen , arbitre du sort des mortels. Alsa blot désignait le sacrifice fait aux esprits des neuves et des campagnes , dans le but d'être heureux en ménage ou de rendre un ennemi malheureux. Seidur est la plus ancienne et la plus terrible des magies; elle se, pratiquait sur le
L'UKIVERS.
feu , par la poésie ou par le chant. Présents ou absents , ceux que ces mystères concernaient étaient ensorcelés, devenaient quelquefois fous , et devaient , pendant toute leur vie , être incessamment visités par la misère et toute espèce de calamités.
Cependant ces opérations cabalistiques se faisaient en secret, car elles étaient sévèrement blâmées par les législateurs du Nord. Odin , suivant Sturleson , finit par les désapprouver comme immorales et peu agréables aux dieux. Alors on cessa de sacrifier aux idoles. Le seïdur ou grande magie fut surtout mis à l'index ; on rapporte même qu'Haraki aux beaux cheveux fit brûler son propre fils , comme coupable de ce crime, ainsi que ceux de ses amis qu il avait réunis en société jnystérieuse. La magie noire était prohibée par les plus anciennes lois de l'Islande. Les condamnés étaient enfermés dans un sac, puis on les lapidait jusqu'à ce que mort s'ensuivît; enfin, on brûlait leur cadavre , et on en jetait les cendres à la mer , afin , disait-on , qu'ils ne revinssent pas tourmenter les vivants; on croyait, en effet , que les morts reparaissaient sur terre, et Odin lui-même avait enseigné le moyen de les évoquer.
La magie qui, en Islande et en Norwége , avait survécu au paganisme, se pratiqua toujours en secret après l'établissement du culte chrétien. On opérait habituellement pendant la nuit , et surtout aux approches des grandes fêtes. Mais les acteurs de ces scènes de superstition étaient sévèrement punis. La loi païenne avait décrété la peine de mort contre les sorciers qui se livraient à la magie noire, et avait laissé de côté les autres espèces de magies. Le code chrétien fut plus rigoureux ; il condamna tous les degrés de cette science , en adoptant toutefois une proportion dans le châtiment. Ce ne fut que dans le moyen ù^e que l'on commença à brûler les magiciens. Croirait-on qu'il y eut , à cette époque, des femmes assez stupidement barbares pour mordreetmême couper entièrement un doigt à leurs
enfants, dans le but de leur assurer une longue existence, et qu'elles n'encouraient, pour cette absurde cruauté, qu'une simple amende en argent.^ Au ; contraire, ceux qui s'occupaient dd sortilèges diaboliques étaient mis hors la loi : chacun pouvait les taer, même' dans leur propre maison, et quiconque leur donnait asile, était, comme eux, mis à mort. Cependant , comme les chrétiens eux - mêmes se servaient de certains objets matériels dans leurs cérémonies religieuses, à l'exemple des sorciers qui suspendaient des pierres au cou des hommes et des animaux, il fallut renoncer à cette extrême rigueur, et adoucir au moins la pénalité.
Dans les temps modernes on vit renaître la magie en Islande , et les sortilèges se mêlèrent aux cérémonies religieuses que la réforme avait tolérées. Malheureusement les hauts fonctionnaires, intéressés à maintenir le peuple dans l'ignorance, favorisèrent cette fâcheuse tendance , non en se livrant personnellement aux opérations cabalistiques, mais en accréditant Topinion qu'ils étaient eux-mêmes doués de la faculté de deviner et d'ensorceler.
Il y eut alors , comme autrefois , plusieurs espèces de magies. Fmskgalclei indiquait la possession d'un esprit ayant la forme d'un ver ou d'une mouche; ce mode de sorcellerie avait été introduit dans le pays par un Islandais qui, dit-on, avait fait tout exprp> un voyage en Laponie. Atkalla anda or lopter désignait l'évocation des esprits et le pouvoir de s'en servir; c'était la magie des grands et des riches. Gandreid ç\^nmdM la précieust faculté de voyager dans les airs; mais tandis qu'en Allemagne on faisait chevaucher les sorcières sur des manches à balai , en Islande ces cavalcades aériennes se faisaient à califourchon sur des côtes et des tibias de chevaux. On croyait que lorsqu'un de ces voyageurs nocturnes s'approchait des ossements répandus dans la camgagne, ces derniers étaient, à l'instant même, réduits en poussière. Il y avait aussi des gens qui prétendaient pouvoir exciter
RÉGIOrsS CIRCOMPOLAIRES.
les orages et les tempêtes, faire périr des barques et des vaisseaux en nier, tout cela à l'aide de quelques caractères symboliques tracés sur une tète (le poisson. Ceci s'a|)i)elait (jiocinuKja vcdur. D'autres initiés interprétaient le chant des oiseaux {at s/a/ia Jiujlsrocdd) : c'était le privilège des princes et des rois. La corneille était , de tous les oiseaux , celui que l'on consultait le plus volontiers pour les affaires d'Etat; mais comme il ne s'en trouve pas en Islande , le corbeau , politique non moins profond, était le conseiller par excellence dans les circonstances les plus graves. Un autre genre de magie consistait à choisir une personne de connaissance ou un ami qui promettait de reparaître sur terre après sa mort, et de rendre compte de tout ce qui pouvait intéresser le survivant. On redoutait beaucoup la première visite du revenant , et on la disait fort dangereuse. Le karra kalf était le plushaut degré de magie : c'était l'incarnation du diable dans un veau nouveau-né , et que sa mère n'avait pas encore nettoyé. Celui qui désirait l'initiation était obligé de remplir les fonctions de la vache, c'est-àdire, de lécher entièrement, le veau.
Cette dégoûtante opération suffisait pour donner connaissance du grand mystère.
Les runes ont toujours été en Islande les principaux agents des sortilèges. On se servait aussi d'autres signes ou symboles, tels que la canne d'Aaron , le sceau de Salomon , le marteau de Thor, et enfin le sprota^ long bâton mince qui, suivant les sorciers et leurs crédules sectateurs, avait la vertu de faire entr'ouvrir les rochers et les montagnes , et procurait en même temps le moyen de converser avec les gnomes.
Les prêtres essayèrent , à une époque peu éloignée de nous , d'extirper la superstition et toutes ces folles manies. Mais, comme ils n'étaient pas •exempts de la maladie dont ils voulaient guérir les autres, leurs avis et leurs prédications n'eurent aucun effet. Alors on eut recours à l'intimi-
dation; on brûla de pauvres |;ens dont tout le crime était d'avoir l'miagination exaltée par des idées, au fond ^ très- innocentes. Dès qu'un homme était accusé d'avoir ensorcelé quelqu'un, ou seulement des animaux , on le condamnait au feu. Dix Islandais subirent cet horrible supplice dans l'espace de trente ans , c'est-à-dire, depuis IGGO jusqu'à 1090. Parmi ces malheureux , quelques - uns étaient simplement .sow/9ro/i;ié6' de sorcellerie.
Enfin, la raison publique et les autorités elles-mêmes, ayant protesté contre la barbarie de cette loi , une ordonnance royale la modifia dans Ifis dernières années du dix-septième siècle, en ce sens que le roi se réserva le droit de réviser le procès avant que l'accusé pût être condamné à mort. On vit alors disparaître une grande partie des anciennes opérations magiques; mais la croyance aux revenants et une foule d'autres superstitions subsistèrent en dépit de tous les efforts du gouvernement et du clergé.
Du reste, si ces préjugés et ces pratiques absurdes n'ont pas encore entièrement disparu de la terre d'Islande, il faut convenir que cette tendance trouve son excuse dans l'aspect et la nature des lieux qu'habitent ces pauvres paysans. Environnés de rochers aux formes fantastiques, de vallées obscures, de cimetières qu'éclairent les lueurs tremblantes de l'aurore' boréale , de montagnes au sommet desquelles s'arrêtent des nuées semblables à des fantômes blancs, les Islandais sont naturellement portés à croire aux revenants et aux esprits, dont ces lieux funèbres sont, comme on sait, le domaine ordinaire. Ce qui prouve que les impressions physiques sont pour beaucoup dans cette disposition morale, c'est que la population de la partie nord , qui est la plus triste et la plus sombre, est beaucoup plus superstitieuse que la population des districts méridionaux. Au surplus , les erreurs de ces pauvres gens sont aujourd'hui fort innocentes et ne mériteraient pas que la loi s'en occupât. C'est aux instituteurs et aux ecclésiastiques à ache-
L'UNIVERS
ver de détruire le mal dans sa racine, et tout fait espérer qu'ils y réussiront.
Avant de passer au chapitre des usages et des mœurs, il nous reste à indiquer le chiffre de cette population dont nous venons de tracer le portrait pjiysïque et moral. On évaluait autrefois à cent mille le nombre des habitants de l'Islande; aujourd'hui, il y en a tout au plus cinquante-cinq mille.
Le littoral > le fond des golfes et quelques vallées sont seuls habités, et ce n est là que le tiers de ce, vaste territoire. La cause de cette notable diminution est facile à signaler : c'est le nombre presque incroyable des calamités publiquesqui ont successivement frappé ce malheureux pays. En voici le tableau abrégé, tiré d'un écrit de M. Finn-Magnussen, queM.JMarmier, dans son Histoire de Plslatide , a mis à contribution :
L'Islande, en 976, avait déjà beaucoup souffert. En 985 , nous voyons plusieurs familles forcées, par la misère et les fléaux physiques , d'aller chercher un refuge au Groenland.
1002, 1003 et 1013. La récolte de foin est nulle, et les habitants sont obligés de tuer une grande partie de leurs bestiaux, leur seule richesse.
1015. Froid excessif; l'île est entièrement entourée de glaces ; par suite, misère affreuse.
1021 et 1035. Été pluvieux et sans soleil. La tewe ne peut se réchauffer et reste stérile; la santé des habitants en souffre cruellement.
1047. Cette année est désignée, dans les annales du pays, sous la dénomination significative d'œnnée du grand hiver.
1056, 1057, 1078, 1118. Les chevaux périssent par le froid, et plusieurs maisons sont détruites par des avalanches.
1120, 1160. Point de récoltes.
1181, 1182, 1183, 1184, llcS6, 1197, 1200 et 1202. Même calamité ; plus de deux nulle personnes meurent de faim et de misère.
1203,, 1204, 1206, 1209, 1211, 1226, 1227. Étés humides et infructueux; hivers rigoureux et faminet
1231, 1232,' 1233, 1236, 1252, 1253 et 1258. Printemps aussi froids que l'hiver; misère affreuse.
1259. Il neige abondamment dans les premiers jours du mois d'août, et il en résulte de grands malheurs.
1260. Série de mauvaises années.
1284. Le froid tue un grand nombre
de bestiaux. Des hommes même meurent de faim , études maisons deviennent désertes.
1287 et 1288. Froid excessif et famine.
1290. A partir de cette année inclusiven;ient , la terre reste pendant plusieurs étés constamment couverte de brouillards , et les récoltes sont nulles. 1300. Hiver rigoureux ; famine.
Dans la seule province de IXordurland, plus de cinq cents habitants périssent de misère.
1312 , 1313, 1314 et 1315. Été pluvieux. Froid violent en hiver. Une seule église reçoit , en très-peu de temps , trois cents morts.
1320 à 1340. Sur ces vingt années, dix seulement donnent quelques produits.
1343. Il neige si abondamment que le sol est couvert à une hauteur de plusieurs pieds. Un grand nombre de bestiaux périssent. On cite des fermiers qui sur deux cents moutons n'en peuvent sauver que deux. Dans le courant de juin, l'excès du froid tue, à Skalholt, quatre-vingts vaches.
1346 à 1377. Dix-huit années de froid cruel et de misère. Cent soixantedix personnes meurent de faim dans le district de Myvatn qui , ordinairement , trouve dans la pêche une ressource précieuse.
1379. La neige engloutit, au mois de septembre, plusieurs troupeaux de moutons.
Au commencement du quinzième siècle, la peste noire s'introduit en Islande, et enlève les deux tiers de la population. Le froid pendant l'hiver, et la pluie pendant l'été, se joignent à ce fléau pour augmenter la désolation parmi les Islandais.
1500. Famine.
1508, 1518, 1519. En plein mois de
Kl
KEGIONS CIRCOMPOLAIRES.
juin , la neige fait périr un grand nombre de moutons.
1520 et 1525. Misère et maladie contagieuse.
1552 à 1558. Froid intolérable qui lue hommes et bestiaux.
15G2, 1565, 15GG jusqu'à 1599.
Tourbillons de neige au mois de juin ^ui font beaucoup de mal aux animaux.
Premières années du dix-septième dècle. Hivers si rigoureux qu'on voit les chevaux mourir de froid en une luit. En deux ans (1003 et 1G04), leuf mille habitants meurent de faim, 't cette affreuse situation se prolongea usqu'en IGIO. Des paysans affaniés tirent réduits à mâcher la peau des noutons et à déterrer les os pour les nanger. On se rappelle surtout en Isande le 17 mars de cette année, qui ut le jour le plus néfaste.
Vi'oid extrême, neige abondante, iiortalité sur les bestiaux et nu'sère, n 1G12, 1G14 et 1615. Il en est de lùne en 1624, en 1633 et en 1634.
.a gelée est si forte et si générale , (l'on peut à peine se procurer de l'eau t qu'on n'abreuve les bestiaux qu'une jis par semaine. Chevaux et moutons leurent par centaines ; les restes des iseaux morts, dévorés par ceux qui urvivent , jonchent les plaines. La eige encombre tellement le rivage, ue les habitants ne peuvent, pour lier pécher, franchir l'espace qui les j|)are de la mer. Les rivières restent fiscs jusqu'au mois de juillet. Cet .;it de choses dure jusqu'en 1641.
1647. Le manque de récolte affame s bestiaux; les brebis sont obligées 8 dévorer leurs petits.
1652 à 1667. Années infructueuses.
1669. Des troupeaux sont emportés u' des tourbillons de neige.
1674. I\lisèr€ et famine.
1675. Maladie épidémique qui décuple non-seulement des maisons , ais des paroisses entières.
1680, 1683, 1684, 1685, 1686. Froid oient; récoltes presque nulles; mire; mortalité.
1689, 1690. Famine effroyable, telle l'on n'en avait jamais éprouvé de ,i mblable.
JG96. Les souffrances des Islandais, apaisées par une année heureuse(1694), recommencent et se prolongent pendant dix ans. Elles se renouvellent en 1707, et sur les vingt-deux années qui suivent, il n'y en a que quinze de bonnes.
1748. Hiver glacial. Dans le petit district de Langanaes , quarante-quatre hommes périssent de froid et de faim.
1757. II meurt trois mille six cents personnes , et , après un répit de six années, les mêmes calamités se renouvellent, pour se prolonger presque sans interruption jusqu'à la fin de 1782.
Pendant les dernières années de ce siècle, le froid, les éruptions volcaniques et les tremblements de terre sèment le ravage et la mort en Islande.
Suivant M. Stephansen, bailli d'Islande qui a écrit une description de ce pays au dix-huitième siècle, les années 1784 et 1785 virent périr 9000 personnes, 28,000 chevaux, 11,491 bêtes à cornes, et 190,488 bêtes à laine.
Le dix-neuvième siècle n'a pas commencé sous de moins sinistres auspices : déjà plusieurs années ont été marquées par des désastres irréparables.
Si l'on fait entrer dans cette longue énumération les soixante-trois éruptions de volcans dont nous avons donné la liste dans un chapitre spécial, et que nous avons omises ici pour ne pas faire de double emploi, on restera convaincu qu'aucun peuple au monde n'a été si cruellement éprouvé que le peuple d'Islande, et l'on se rendra compte de son affaiblissement numérique.
Certes, il faut que les causes de dépopulation soient bien actives et bien puissantes pour que la fécondité des femmes islandaises ne répare pas les pertes annuelles. *'
Tout se réunit, en vérité, pour faire de l'Islande une terre de désolation et de ses habitants un peuple de martyrs : le monopole commercial achève d'épuiser les ressources des malheu-
reux msuiaires, déjà si largement diminuées par les hivers rigoureux et les étés sans soleil. Pendant près de
Livraison. (Régions cibcompolaires. ) 17
L'UNIVERS
deux siècles, tout le commerce de l'Islande fut soumis à des entraves odieuses; en 1789, il fut déclaré libre, mais le Danemark s'en réserva le monopole exclusif. La conséquence toute naturelle de cet acte despotique est que les objets apportés par les bâtiments danois dans les entrepôts de l'Islande (*) sont excessivement chers; que les habitants sont obligés, pour se procurer les denrées et les ustensiles dont ils ont besoin, d'abandonner à l'avide tralicant tout le fruit de leurs sueurs et de leurs veilles, et qu'il leur est impossible de se ménager des ressources pour les mauvaises années. Que de laine , de suif, de viande de mouton, de poisson, de pelleteries, et de duvet d'éder, ne faut-il pas que l'Islandais livre au marchand danois, pour obtenir seulement un peu de farine et de sel , quelques outils, et un petit baril d'eau-de-vie!
Quant à l'argent, les Danois ayant intérêt à tout payer en marchandises, n'en donnent qu'avec beaucoup de répugnance et le moins possible.
Aussi le découragement paralyse l'activité et le bras de l'Islandais. Si, grâce aux leçons et à l'exemple de Biarin Haldorsen, l'Islande produit aujourd'hui quelques légumes , quels immenses espaces de sol susceptibles de culture sont encore en triche !
Il est hors de doute que les districts méridionaux, soumis à une température plus douce que les provinces du nord , pourraient devenir plus riches et plus productifs qu'ils ne le sont , et cependant ils ne sont pas exploités. A quoi peut-on attribuer cette incurie, si ce n'est à cette espèce de fatigue morale qui s'empare de l'homme quand il sait que sa volonté rencontrera toujours des obstacles insurmontables?
Mœurs et usages des Islandais. Ce chapitre ne sera que le complément de celui qui précède, car les coutumes et les mœurs d'un peuple ne sont que les manifestations de sa force physique et de ses instincts. Ici nous pouvons, à la rigueur, nous passer de
(•*) Ces entrepôts sont Reykiavik , Hafnarûôrdur, Eyrarbacki et Eskifiordiir.
matériaux récents, attendu que ce que nous avons à dire diffère peu de ce que les anciens écrivains ont dit sur le même sujet. Les Islandais, en effet, sont, sous le rapport des usages, ce qu'ils étaient autrefois. Aucune nation n'a été aussi fidèle à ses traditions.
Leur langue, leur costume et leur manière de vivre sont restés les mêmes pendant une période de neuf siècles, tandis que les autres peuples se sont modifiés sous l'influence des circonstances ou de certaines individualités puissantes. Habitués dès leur enfance a entendre vanter le caractère de leurs ancêtres, et sachant que leur île natale a été l'asile de la poésie et des sciences à une époque où l'Europe était plongée dans l'ignorance et la barbarie, les Islandais possèdent à un degré • éminent le sentiment national, et l'on peut même observer chez un grand nombre de paysans de ce pays une certaine dignité de maintien qui révèle à la fois l'indépendance de caractère et la conscience de la valeur personnelle.
N'est-ce pas pour obéir à une habituel* de leurs pères qu'ils s'obstinent à cons truire leurs maisons au pied des haute; ' montagnes, en dépit des périls qui ii menacent.'^ Que leur importe que de rochers énormes détachés du sommet ou des masses de terre détrempées pai I la pluie , fondent sur leur frêle habi tation et en dispersent au loin les de bris ? Les premiers colons norwégieii n'ont pas reculé devant ces dangers et eux, leurs dignes enfants, ils ne r( culent pas davantage.
En général, il ne faut pas cherche|*jei l'excentricité dans les usages des IsTîii landais; cependant, quelques-uns sor assez singuliers. Leurs différentes m»
nières de saluer, par exemple, orjiff presque toutes un caractère orienta- Lorsqu'on se rencontre on s'aborde e' sedisiMit : Sœll vertu, ce qui correspoi directement ausalutdes Hébreux, 5f^ lom lachyet au bonjour arabe, 5ûf/a aleik; ni Tune ni l'autre de ces expre sions ne signifie paix , dans le sei qu'on attache à ce mot en Occident mais bien , soi/ez heureux. Il pari
Hé
RÉGIOINS CIRCOMPOLAIRES.
trait , d'après l'Rdda , que les anciens Scandi!iaves employaient le mot heill^ au lieu de sœli^ d'où, par suile des modifications de Tidiome anglo-saxon, les Anglais ont fait /^r/// ( Dieu vous conserve!), expression employée comme mode de salutation dans plusieurs passages de la Bible. En s'abordant et en se quittant, un affectueux baiser sur la bouche est, sans distinction de rang, d'âge ni de sexe, le seul genre de salut usité en Islande. Seulement , dans le voisinage des factoreries , l'homme du peuple salue un étranger qu'il regarde comme son supérieur, en plaçant sa main droite sur sa bouche ou sur son cœur, et en s'inclinant profondément. Lorsque vous visitez une famille islandaise, il faut la saluer suivant l'âge et le rang de chaque individu, en commençant par le chef et en finissant par le moins respectable, sans PU excepter les domestiques ; mais, en prenant congé, cet ordre est complètement renversé, c'est-à-dire, que le salut doit être d'abord adressé aux serviteurs, puis aux enfants, et enfin à la maîtresse et au maître du logis.
Henderson parle d'une coutume encore plus originale. Qu'on nous permette de traduire textuellement le curieux passage où il en fait mention :
« Le maître et la maîtresse de la maison m'ayant souhaité une bonne nuit , se retirèrent et laissèrent auprès de moi leur fille aînée, pour m'aider à ôter mon pantalon et mes bas. Je leur aurais bien fait grâce de cette étrange politesse qui contrastait avec les sentiments de délicatesse auxquels un Européen est habitué. En vain fis-je iDbserver à la jeune Islandaise que son ministère m'était parfaitement inutile; îlle persista en disant que c'était l'usage et qu'il était du devoir d'un chrétien de venir en aide au voyageur fatigué. Il fallut donc se résigner. Quand e fus couché, elle plaça devant mon lit ine longue planche pour m'empêcher le tomber, et après avoir mis une jatte le lait sur une table près de mon chenet, elle se retira en me disant bon- •oir. Cet usage est répandu dans toute Islande. Quand il n'y a point de fdles
dans la famille , c'est la maîtresse de la maison elle-même qui se charge de cette singidière corvée , et elle se trouve tres-honorée de donner cett« preuve de déférence à l'étranger qui est venu s'asseoir sous son toit hospitalier. »
Cet usage prouve en faveur des Islandais , car il révèle une grande pureté de mœurs et une chasteté qu'on n'observe plus nulle part en Europe.
Mais hâtons-nous de dire qu'il fait exception , sous le rapport de la bizarrerie, à la règle générale que nous avons posée, et que tout ce que les voyageurs nous apprennent sur les autres habitudes nationales de ce peuple est, comme nous l'avons dit, fort terre-à-terre.
Comment pourrait-il en être autrement.? Leurs occupations n'ont-elles pas une teinte uniforme et essentiellement monotone ? La pêche , la préparation du poisson et des peaux de phoques , le tissage du drap ou wadniel , la garde des troupeaux et la fenaison , tels sont leurs uniques travaux. Et les amusements par lesquels ils font diversion à ces tristes labeurs, ont à peu près le même caractère. La lutte , les échecs et les dames , sont leurs jeux de prédilection. Y a-t-il rien de moins excentrique ?
Le paysan islandais fait ses trois repas par jour : il déj.eune à sept heures du matin, dîne à deux heures de l'après-midi , et soupe à neuf heures du soir. Le déjeuner se compose de skyr^ ou lait caillé aigre , qu'on accompagne d'une grande quantité de crème douce. Quelquefois on lui donne une saveur particulière en y mêlant du jus de baies de genièvre. Leur dîner consiste en poisson sec ou gelé, et en beurre aigre, car les Islandais se servent très-rarement de beurre frais ou salé. Ils le laissent aigrir, et le conservent ainsi vingt ans et plus ; ils croient ce beurre plus sain et le trouvent meilleur que celui auquel nous donnons la préférence. Plus il est vieux , plus il flatte leur goût. La livre de ce beurre vaut deux livres de beurre frais. A souper, ils mangent, soit du
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skyr avec un peu de biscuit et de fromage, soit une soupe faite avec de la mousse islandaise , espèce de lichen bien connu en Europe. Ce dernier mets est le plus agréable et le plus salutaire. La boisson ordinaire est le blanda, petit-lait mêlé avec de l'eau.
Ils boivent aussi du petit-lait pur et du lait, qu'ils ne prennent guère que chaud.
Tel est l'ordinaire des Islandais.
Mais il est encore d'autres mets dont ils raffolent : par exemple, la viande salée ou fumée, ou bien encore conservée dans du pe*tit-lait fermenté. Ils juangent aussi avec plaisir des os, des tendons de bœuf et de mouton , et des arêtes de morue, qu'ils font cuire dans du petit-lait jusqu'à dissolution.
Ils les font ensuite fermenter et les servent dans du lait. Quant au poisson , il est certaines espèces qu'ils ne mangent que lorsque l'animal est sur le point d'entrer en putréfaction , et quand les fibres se détachent presque d'elles-mêmes. Ils en font quelquefois du bouillon qu'ils mêlent avec du petitlait. Les paysans qui jouissent d'une certaine aisance, se nourrissent aussi de viande bouillie , de veau marin et de chair de baleine.
Le dimanche, la famille islandaise se régale de quelques mets extraordinaires ; tels que du gruau d'orge ou de sarrasin cuit dans du lait, de la bouillie, de la soupe grasse et de la viande macérée dans du petit-lait. Aux grandes fêtes, comme Woël et Pâques, le plat de rigueur est de la viande fumée, dont on extrait le jus en la mettant en presse. Il y a aussi dans le courant de l'année certains jours qu'il est d'usage de célébrer par des festins : c'est ainsi que, après la moisson, on mange le slœgeri-lamb (agneau gras), ou un mouton si la famille est trop nonîbreuse. Ils appellent la soirée du mardi saint sprengiou kveld, parce qu'on est obligé , ce jour-là , de donner aux ouvriers et aux domestiques autant de viande fumée qu'ils en demandent.
Le lendemain, la viande est interdite jusqu'après Pâques, et, pendant tout le temps du carême, il faut bien se gar-
der de prononcer même le mot viande.
Cette coutume donne lieu à un singulier badinage : ils s'excitent les uns les autres afin que ce mot échappe à l'un d'eux, parce que le délinquant perd la portion de viande qui lui revient le mardi après Pâques (*). Le premier ■ jour d'été est aussi fêté par un régal de'y famille, auquel participent tous les gens de la maison.
Nous avons parlé plus haut du beurre aigre dont les Islandais font grand cas. Ce beurre, ainsi préparé, a sur le beurre salé l'avantage de pouvoir se conserver très-longtemps sans devenir rance; lorsqu'on a soin de le bien presser, afin d'en faire sortir tout le petit- -«^ lait, quand on l'a bien pétri et soigneu-lj* sèment lavé, il se garde, comme nous l'avons dit, plus de vingt ans, saiis perdre sa saveur acide. A l'époque où le catholicisme régnait en Islande, il y-^ avait près des évêchés de vastes mai-| " sons qui servaient uniquement à em-l *s magasiner de grandes provisions de ce' ''^ beurre. Dans les années de disette,] 'se qui ne revenaient que trop fréquem-| I^f ment, on en distribuait à tous ceiix qui en manquaient, et principalement a vassaux de l'évêque.
Il est certain, du reste, que ce met national était en usage dès la plui haute antiquité; ce qui confirme ce qu nous avons dit de la fidélité des Islan dais à leurs anciennes coutumes. On li le passage suivant dans la satire Skida Rima, un des plus anciens poèmes du pays, et l'œuvre d'un Islandais poète du roi Sigurd-Jorsalasard : « Skidi était le mendiant le plus misérable de l'Islande. Il rêva, une nuit, qu'il allait demander Freya en mariage, et prier en même temps Odin d'ajouter à cette faveur la permission de se faire remplir de beurre aigri une caisse qu'il portait avec lui. Friggia reçut ordre d'acquiescer à sa demande. 'Le pauvre Skidi réveillé, et revenu de son rêve dans un coin de la chétive cabane qu'il habitait dans le llittardal (vallée
(*) Cette interdiction de la viande aprcs^ la semaine sainte est uu reste de callioli-'BJ^ cisine, ^
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î'Hittnr), va, comme poussé par une mite de son délire, visiter une caisse m i! enfermait sa mesquine provision, hieis furent son étonnement et sa joie Ml la voyant pleine de vieux beurre liizri ! »
Quelques voyacjeurs prétendent que le pareils aliments ne nuisent en rien I la santé des Islandais. Cependant la aison dit qu'une nourriture aussi sin- ;ulière n'est guère propre à soutenir es forces de ces hommes condamnes u\ rudes travaux de la peehe et de la ulture. On peut même ajouter, sans raindre de se troîiiper, qu'une scm- (jable alimentation est tout à fait de lature à favoriser les horribles malalies dont ces insulaires portent le ;crme dans leur sang, telles que la ppre, l'éiéphantiasis et les scrofules, lëureusement la civilisation européeniP leur vient peu à peu en aide. Déjà m certain nombre de paysans islanais se nourrissent un peu mieux, 'oivent des vins de France, du café, et e servent de meubles venus d'Europe.
Les Islandais se chauffent avec de 1 tourbe, de la bruyère, des baissons e genièvre, des os des bestiaux tués lour la consommation , des os de poisons arrosés d'huile de baleine, et du umier de vache desséché. Ils emploient ussi le bois jeté sur leurs côtes par la ner. Il en arrive tous les ans une grande uantité dans tout le nord de l'île. Ce lOis vient en grande partie d'Amériue, d'où les vents et les courants les iQussent dans ces parages. Le Saint- .aurent en charrie beaucoup, ainsi que es fleuves qui se jettent dans la baie THudson. IMais il en vient de bien plus oin^: on a trouvé plusieurs fois sur le ittoral de l'Islande et du Groenland jes arbres qui ne croissent que dans 'ouest des Etats-Unis, et qui, entrailés par les flots du Mississipi dans le ^olfe du Mexique, avaient flotté, sous "impulsion des courants, jusque dans e voisinage des régions circompolaies arctiques.
Il existe en Islande un autre com- )ustible, plus précieux encore et d'une lature assez étrange; c'^st le surturwandou. bois noirlbssilisé. On trouve
cette substance enfDuie sous terre à une certaine profondeur, dans plusieurs quartiers de l'île. Elle se présente sous la forme d'arbres ou de raineaux couchés horizontalement, et accumulés par grandes masses dans le même endroit.
On a beaucoup discuté sur l'origine de ce l)ois à moitié fossile. Quelques auteurs pensent que les forêts dont cette contrée était autrefois couverte, ont pu être renversées par des torrents de lave et se transformer en surturbrand ; mais si le bois eût été en contact avec la lave brûlante, il eût été infailliblement consumé; ou si la lave était assez refroidie pour ne pas brûler ce qu'elle rencontrait, elle eût arraché violemment les arbres et les eût dispersés dans le plus grand désordre ; or les fragments de cette substance sont uniformément rangés dans une position longitudinale et dans un ordre remarqual)le.
L'hypothèse la plus vraisemblable, c'est que les anciens bois de l'Islande ont été abattus par la force de l'eau, puis recouverts à plusieurs pieds de hauteur de matières volcaniques. Quoi qu'il en soit, cette matière combustible offre , par l'état auquel elle est parvenue, un phénomène singulier. On ne peut douter que ce ne soit du bois, car on y voit les veines et les couches concentriques, en plus ou moins grand nombre, suivant l'âge des arbres. Le surturbrand, exposé à l'air sec ou au soleil, tombe en petites parcelles et se détruit; tandis qu'il se conserve trèslongtemps dans les lieux humides. Mis au feu, il donne une petite flamme claire, et produit une chaleur trèsintense. Les forgerons et les serruriers le préfèrent au charbon de terre, parce qu'il ne brûle pas tant le fer, et que l'odeur légèrement acide qu'il répand, en se consumant, n'est nullement malsaine. Du reste, ce n'est pas là le seul usage auquel on fasse servir le surturbrand. Les Islandais le travaillent avec une adresse merveilleuse et en font toute espèce d'ustensiles ; car ce bois n'a pas seulement la couleur de rébène, il en a aussi la dureté. Réduit en poudre, il préserve les habits des vers, et les insulaires assurent que
L'UNIVERS
c'est un remède souverain contre les coliques violentes.
Ce que nous venons de dire des rnœurs et des usages des Islandais est sufflsamnient caractéristique, et nous dispense de plus amples détails.
Langue islajidaise. Les rimes. L'islandais est considéré avec raison comme le modèle et la souche primitive du grand dialecte en usage chez les nations septentrionales et tiré de la langue gothique. Tandis que le suédois, le danois, et même le norvvégien , qui est une espèce de dialecte fort doux , subissaient plus ou moins l'influence de l'idiome teutonique ou allemand , la langue des anciens Scandinaves se conservait en Islande dans toute sa pureté. Cette langue était , durant le moyen âge, le dônsk ttmga, ou langue danoise; les Islandais l'appelèrent d'abord norrœna^ parce qu'ils l'avaient importée de la Norwége : ce dernier nom ressemble à celui de noms ou norse, qui désigne le dialecte corrompu parlé dans les Orcades. C'est seulement depuis que le Scandinave proprement dit a cessé d'être en usage sur le continent, qu'on l'appelle /aw^we islandaise. L'éloignement de cette île, et le peu de relations qu'elle a, pendant longtemps, entretenues avec le reste du monde, ont en effet préservé de toute altération le caractère original de cette ancienne langue. Tandis que les archéologues cherchent quelquefois en vain l'explication d'un mot ou d'une phrase écrite dans une langue éteinte depuis quelques siècles seulement, il n'y a pas en Islande un paysan , et même une servante qui ne soit capable de lire les plus anciens documents Scandinaves. Ce fait, au point de vue philologique, est aussi curieux qu'intéressant.
Il va sans dire toutefois que cette particularité ne se fait remarquer que dans l'intérieur de l'île, et que, sur les côtes , le contact des étrangers a fini par modifier l'idiome national.
La langue islandaise est d'une richesse et en même temps d'une simplicité remarquables. Elle admet les combinaisons grammaticales les plus
compliquées et de nombreuses modifications de mots ; ce qui lui donne un point de contact avec l'allemand. Elle a les trois genres, comme le grec, la déclinaison des noms propres, comme le latin, et, comme le danois, l'article déterminé qui se place à la fin des substantifs. Elle est douce et exempte de la prononciation si dure des idiomes germaniques. Elle participe à la fois du danois, du suédois, de l'allemand, du hollandais , de l'anglo-saxon et de l'anglais; elle offre aussi des affinités avec le grec et les langues slaves (*).
Les runes étaient autrefois les caractères d'écriture usités en Islande.
Le mot rune signifie parole mystérieuse. Chez les Finnois , il désigne les chants populaires , et quelquefois aussi chez les Islandais. Les monuments historiques et littéraires du JNord ne nous apprennent rien ni sur l'époque où les runes furent introduites en Europe , ni sur celle où elles tombèrent en désuétude. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elles passaient, en Scandinavie, pour avoir été enseignées par Odin, qui les faisait servir à des mys-' teres cabalistiques. La rune était un talisman, et la magie l'employait pour exprimer ses formules. Ce n'était quelquefois qu'un symbole ; gravée sur le bras ou sur la poitrine, elle avait une valeur hiéroglyphique : par exemple, un F désignait Freya, déesse de l'amour; un z, is , glace; un n, naudy nécessité; un Th, Thor, dieu de la force. Les runes servaient aussi comme simples lettres : elles formaient un alphabet de seize caractères. Une seule représentait les consonnes qui se prononcent à peu près de même, telles que le g et le k (dans les langues du Psord); le d et le t, le b et le ;;; 1'/^ , le z; , et Yij qui se prononçait comme Vu (**).
Après avoir résisté aux efforts des missionnaires chrétiens, l'usage des runes fit enfin place à l'alphabet européen ; toutefois il se maintint parmi
(*)Marmier, Lettres sur l'Islande, p. 329.
(**) V^oycz p. 7 de la Suède de \ Univers pittoresque, ce qu3 M. le Bas a déjà dit àd runes.
ilO
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iccrtaines populations septentrionales jusqu'au quatorzième siècle.
L1TTÉRA.T11K1:. Les scaldes. L'application presque exclusive des runes aux ciioses mystiques se conçoit mieux ;|uand on réfléchit que les anciens Scandinaves , par suite de l'habitude jù ils étaient de réciter de mémoire leurs chants populaires , n'avaient presque aucun besoin de l'écriture positive. Les poètes créaient, et le peuple répétait leurs chants , qui se per- ■)étuaient ainsi dans son souvenir de iciiération en génération. L'activité iitcllectuelle des Islandais favorisait 'usaiie de ces traditions orales. Cette H'tivité était telle, qu'à l'époque où "Kurope était encore plongée dans les énebres, les habitants de cette île voivine du pôle cultivaient déjà la poésie t l'histoire, et s'initiaient à des conlaissances qui devaient avoir pour résultat, non-seulement de hâter leur iéveloppement moral, mais encore de ransmettre à la postérité des docunents certains sur les antiquités du Nord.
Ce goût des Islandais pour la litté- ■nture et la science n'est pas difficile à '\ cliquer : les Norwégiens qui peu- )!èrent ce pays appartenaient aux fanilles les plus distinguées de la mère ')atrie. Ils étaient dès leur enfance ac- •outumés à entendre le récit des choses Tautrefois; ils avaient fréquenté les issemblées publiques, où la voix des lonnnes éloquents avait plus d'une fois rappé leur oreille ; enfin , ils avaient 'etiré de leurs expéditions maritimes me connaissance assez exacte de la situation politique, de l'histoire et des •nœurs des autres contrées de l'Euro- )e. Tout ce trésor intellectuel, ils l'ap- )ortèrent en Islande, et les hauts faits iccomplis par eux-mêmes sur cette erre d'adoption leur fournirent l'ocîasion d'exercer leur verve littéraire.
Is chantèrent aussi ; ils racontèrent e présent comme le passé, et les loisirs de leurs longues nuits d'hiver ne irent qu'augmenter cet heureux penchant.
Les premiers poètes islandais qui )assèrent sur le continent eurent tant
de succès, que l'art de faire et de chanter des vers héroïques fut plus que jamais cultivé dans les tristes vallées de rîle nouvellement colonisée. Les représentants les plus célèbres de cette littérature parlée furent les scaldes.
C'étaient des hommes au bras de fer et au langaçe inspiré; guerriers et poètes, ils chantaient les exploits des héros, les combats et la mort des braves qui s'en allaient vers le Valhalla. Leurs chants avaient un caractère exclusivement martial; on n'y trouvait ni gracieuses images, ni sentiments tendres, ni pensées douces et tranquilles. Il n'y avait dans leurs œuvres qu'un parfuili de batailles, une odeur de sang qui donnait des vertiges à ceux qui les entendaient réciter et exaltait leur ardeur belliqueuse.
Les scaldes étaient les bienvenus à la cour des rois. Lorsqu'ils voulaient faire fortune, ils allaient chez les princes du Nord , et leur demandaient la permission de chanter un de leurs poèmes. Si le scalde faisait preuve de talent et savait conquérir les éloges de Tauditoire, on le récompensait sur-lechamp par le don d'un anneau d'or, d'une épée ou d'un riche vêtement; dès ce moment, il était admis au nombre des familiers du prince. Il avait souvent l'honneur d'occuper la seconde place dans la salle des festins, et devenait à la fois le généalogiste, l'historiographe, l'ami et le conseiller intime du souverain. Les courtisans apprenaient ses inspirations par cœur, afin de pouvoir à leur tour, et partout où ils se trouveraient, célébrer les vertus et la valeur de leur patron : ainsi se consolidait et se répandait au loin la réputation du scalde. La meilleure preuve de l'importance que ces aventuriers acquéraient auprès des rois, c'est qu'ils se permettaient de leur dire des vérités que nul autre n'aurait osé faire entendre à l'oreille du maître. Le scalde suivait son roi à la guerre. Avant la bataille , il fallait qu'il composât un chant approprié à la circonstance. Il le récitait ensuite devant le prince, et sa parole animait les soldats qui se répétaient les uns aux autres
L'UNIVERS
les vers du poète guerrier. Pendant le combat, il se tenait auprès du chef, afin d'être témoin de sa bravoure et de pouvoir raconter ses prouesses. C'est ainsi qu'à la bataille de Stiklastad (1030) nous voyons le roi Olaf ordonner à ses scaldes d'entrer dans la garde d'élite chargée de protéger ses jours : « Il faut, leur dit-il, gue vous soyez auprès de moi , pour que vous voyiez de vos propres yeux ce qui va s'accomplir aujourd'hui, et que, pour chanter nos exploits, vous puissiez vous passer du témoignage des autres. » Du reste, les scaldes payaient bravement de leur personne, et avaient le bras aussi lourd que les hommes d'armes qui les entouraient. Plusieurs se firent tuer glorieusement en s'élançant au travers des phalanges ennemies , ou en voulant défendre le prince qu'ils accompagnaient.
« Quand un roi avait su rendre dignement hommage au talent et au caractère d'un de ces poètes énergiques, il pouvait compter sur sa bravoure et sa fidélité : un jour, l'orage jette sur les côtes de Danemark le vaisseau d'un jeune aventurier : c'était un scalde encore peu connu, nommé Starkoddr, mais il était grand, fort et plein d'ardeUr. Le roi Frodd l'accueillit à sa cour, et fut tellement frappé de son air martial , qu'il lui équipa un autre vaisseau ; et Starkoddr partit, et s'en alla en Suède, en Angleterre, en Irlande , puis sur les cotes de la mer Baltique , et pénétra dans la Russie et la Pologne. Le long de sa route , il s'attaquait à tous les vaisseaux de pirates; il amassait les dépouilles de ses ennemis, puis il revenait les partager avec le roi et lui raconter ses voyages. S'il entendait parler d'un guerrier célèbre, il courait aussitôt se mesurer avec lui. Si un malheureux lui adressait une plainte, il allait à son secours; si un pays gémissait sous la tyrannie d'un roi, il était, comme Thésée, toujours prêt à purger les royaumes de leurs despotes , et la terre de ses monstres.
«Cependant Frodd, son ami, son bienfaiteur, est assassiné; mais il a
un fils , et Starkoddr ne veut pas enlever au jeune prince Thonneur de venger la mort de son père : il se retire en Suède, et pendant qu'il raconte ses dernières batailles et se prépare à en livrer de nouvelles, il apprend que Helga , la fille de Frodd , a été séduite par un orfèvre. Il part à l'instant, arrive en Danemark, entre chez l'orfèvre, la tête couverte d'un grand chapeau qui lui masque le visage, et s'asseoit à l'écart, immobile et silencieux : là, il reconnaît que tout ce qu'on lui a dit n'est que trop vrai ; il observe , en serrant la poignée de son glaive, les caresses que Helga prodigue à son séducteur. Tout à coup la jeune fille l'aperçoit, jette un cri de terreur, et repousse son amant. Starkoddr se lève, et le malheureux orfèvre regarde, pale et effaré, cette main de fer qui le menace, et cette épée qui va s'appesantir sur lui. Aucun moyen de se défendre , aucun moyen de s'enfuir, et il est là qui tremble et se courbe sous le regard enflammé du scalde, comme l'oiseau sans force sous le regard sanglant du vautour. Mais Starkoddr, après l'avoir fait passer par toutes les angoisses de la mort, le repousse dédaigneusement : « A Dieu ne plaise, dit-il, que je ternisse ma réputation de guerrier en tuant un lâche tel que toi. Je t'imposerai un châtiment plus cruel en te laissant vivre. » Car Starkoddr, dit Saxo le grammairien, était de ces hommes qui croient qu'une vie passée dans le crime et la honte est mille fois plus redoutable que la mort.
« Après avoir ainsi vu palir les deux coupables devant lui, Starkoddr chanta son voyage, et ses derniers vers s'adressaient à Helga :
« O jeune fille, s'écria-t-il , quelle magie t'a donc aveuglée? Quel plaisir pouvais-tu attendre dans cette demeure sale et enfumée, toi dont l'enfance a été bercée dans le palais des rois?
« Comment ces lèvres pales , ces lèvres couvertes de cendre de ton amant, se sont-elles approchées de ta bourbe de rose? Comment as-tu permis à ces bras de manœuvre d'enlacer ton beau
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corps, et à ces mains grossières de touclier ta peau de satin? »
r « Quelque temps après, Hclga se marie avec le liis d'un roi, et le scaldc retourne en Suède. IMais lui jour, on vint lui dire que Ingel, le nouveau roi de Danemark, loin de chercher à venger la m )rt de son père, est devenu l'ami de ceux qui l'ont tué et a épousé leur sœur. A cette nouvelle, Starkoddr se remet en route; il accourt dans le palais d'Ingel, et, sans se faire annoncer, entre dans la grande salle du festin , et va s'asseoir sur le siège d'honneur qui, du temps dcFrodd, lui efait toujours réservé. La reine, apercevant cet homme couvert d'habits poudreux qui s'en allait prendre la meilleure place, lui ordonna de se retirer. Le scalde ne chercha pas à se justifier, il ne répondit rien : il descendit, mais, dans la rage qui le dominait, il donna un tel coup de poing contre les colonnes de la salle, que toute la maison en fut ébranlée. Quand le roi revient de la chasse, il reconnaît l'ami de son père, et, quoique le Ut ble vieillard le gène, il ordonne à chacun de lui faire bon accueil : alors les courtisans s'empressent autour de lui, et la reine lui demande pardon de son erreur. IMais Starkoddr écoute
■ tous les éloges et toutes les protestations d'un air distrait et indifférent. On prépare pour lui une grande fête , et il s'asseoit au banquet de deuil. Toute la table est couverte de mets recherchés, de liqueurs rares, et il se souvient qu'autrefois on n'y voyait que la coupe d'hydromel et le quartier de 1) euf rôti. Quand le roi l'invite à boire et lui présente les plats choisis qu'il gardait ordinairement pour lui-même, le vieux guerrier le repousse avec mépris : « Je suis venu ici, dit-il, pour voir le fils de Frodd, non pas pour voir un lâche voluptueux qui ne songe qu'à manger. » Autour de lui il entend parler allemand , et sa fierté scandi-
; nave se révolte à cet accent étranger.
' Tout à coup les meurtriers de son roi paraissent et viennent prendre pince à table; h leur aspect, le regard de Star-
if koddr s'enflamma de colère , et la
reine en fut si affligée, qu'elle arracha le diadème d'or qui brillait sur sa tête, et le lui présenta; mais le scalde le rejeta avec dédain , et s'écria :
« Loin de moi ces folles parures; loin de moi tes présents ! Penses-tu qu'un vieux soldat se laisse séduire connue une fennne à la vue de l'or? Je le dis à haute voix : celui-là n'a pas un noble cœur qui peut poser sur sa tête de tels ornements. La vraie parure du guerrier, c'est la cicatrice et l'épée. »
« A ces mots, il s'élance sur les assassins de Froddr, les renverse à ses pieds et retourne en Suède finir sa vie de héros (*). »
Jusqu'ici nous avons vu le scaldc arriver pauvre à la cour des princes et y parvenir rapidement aux honneurs.
En voici un qui va plus loin encore, qui s'assied sur le trône des rois.
Frodd III, roi de Danemark, étant mort sans héritiers , le peuple danois mit la couronne au concours, et la promit à celui qui composerait le meilleur poème sur la mort du prince. IJn scalde encore inconnu, nommé Biarn, fut proclamé vainqueur et devint roi.
Mais tous les scaldes n'avaient pas besoin de chercher honneurs et fortune au péril de leur vie. Il y en avait qui tenaient ces avantages de leur naissance, parce qu'ils appartenaient aux plus puissantes familles de Scandinavie. Des jaris, des ducs, des princes même cultivaient la poésie , et chantaient les héros comme l'humble Islandais qui venait s'asseoir à leur table. Parmi ces scaldes de haute !ignée, le plus célèbre est Ragnar Lodbrok, roi de Danemark. La biographie de ce monarque poète nous a été conservée dans une des premières sagas islandaises. Comme dans presque tous les récits de ce temps , le merveilleux, dans l'histoire de Ragnar, se mêle au positif; mais la vérité se laisse facilement deviner à travers le voile transparent du mythe historique.
Nous voyons d'abord la jeune Thora, fille d'un roi du Gothland , empri-
(*) Marmier, Lettres sur l'Islande , p. i32.
L'UNIVERS
sonnée dans son palais par un serpent qui , entourant de ses plis le château tout entier , en défend l'approche à tous ceux qui veulent y pénétrer. Le roi promet la main de sa fille à quiconque tuera le monstre formidable.
Ragnar se présente , et triomphe. Il épouse Thora ; mais elle meurt , et lui , pour se consoler , s'en va courir les mers et guerroyer envers et contre tous. Dans une de ses excursions en Korwége , il rencontre une jeune fille dans une chaumière , et il en fait sa femme. Mais bientôt il s'éprend de la belle Ingeborg, fille du roi de Suède, et, au mépris des liens qui l'unissent à Kraka , son épouse , il la demande en mariage. A son retour dans ses États, Kraka, instruite de son infidélité, lui déclare qu'elle n'est pas une pauvre paysanne, comme il l'avait cru jusqu'alors, mais la fille de Sigurd qui a tué le serpent Fafnir; pour le prouver, elle lui annonce qu'elle mettra au inonde un fils dans les yeux duquel on verra l'horrible image d'un dragon. A la naissance de cet enfant, Ragnar, convaincu de la véracité de sa femme, refuse d'épouser Ingeborg. Le roi de Suède, irrité, lui déclare la guerre. Les deux armées se rencontrent, et la victoire semble se décider en faveur de Ragnar, lorsqu'une vache furieuse accourt et se précipite contre les fils du monarque danois, semant parmi leurs compagnons l'épouvante et la mort. Ragnar tombe blessé ; Eirik , son fils aîné, est fait prisonnier et condamné à mort. Mais les Danois ne tardent pas à prendre une sanglante revanche. Les Suédois lancent encore contre eux la vache qui leur a procuré une première fois la victoire; mais un fils de Ragnar tue le redoutable animal, et ses ennemis se dispersent.
Les enfants du roi de Danemark s'en vont ensuite ravager l'Europe jusqu'en Suisse : un instant même, ils veulent aller saccager Rome, mais ils ne savent où cette ville est située, et renoncent à leur projet quand ils apprennent qu'ils en sont trop éloignés.
Ragnar, ranimé par les exploits de ses fils, recommence ses courses aven-
tureuses. Il veut d'abord envahir TAnglelerre, et il s'embarque sur deux vaisseaux équipés à grands frais. Ella, roi de la Grande-Rretagne , lui livre bataille et le fait prisonnier. Le vieux guerrier est condamné à périr dans une fosse remplie de serpents venimeux. j,.
Le premier jour , les vipères n'osent ^h l'attaquer à cause d'une cottede mailles impénétrable dont sa femme l'a revêtu avant de quitter le Danemark. IMais Ella lui enlève son armure ; aussitôt les serpents se jettent sur lui, s'enroulent autour de son corps, et le couvrent de blessures mortelles (*). Alors Ragnar entonne un chant de mort, pour mourir comme doit mourir le scalde vaincu :
« Nous avons frappé avec le glaive.
— Quand j'allai dans le Gothland, la vengeance eut bientôt détruit le dragon qui se cachait sous terre. Ce fut alors que Thora devint ma fiancée. On m'appela Lodbrok, parce que j'avais tué le serpent habitant de la terre. Mon épée enrichie d'or poli transperça le monstre aux longs replis.
« Nous avons frappé avec le glaive.
— • J'étais encore bien jeune lorsque je défis mes ennemis , à la grande joie des loups avides et du roi des oiseaux aux pieds dorés ; tandis que ma lame bien trempée résonnait sur le heaume solide, ils trouvaient une pâture abondante. Le sang gonfla la mer, et le corbeau y marcha fièrement.
« Nous avons frappé avec le glaive.
— Je n'avais pas encore vingt ans que je portais déjà ma lance bien haut et que la lame de mon épée était teinte de sang. Je triomphai de huit jaris à l'embouchure de la Dwina, et je servis au faucon de riches festins. La sueur rouge de la mort (**) tomba dans la sombre mer. Rien des guerriers perdirent la vie.
« Nous avons frappé avec le glaive.
-^ La femme d'Heiden favorisa notre
(*) Le volume consacré à la Siiè«lo contient, pages i3 et suivantes, des dcl.^îls plus explicites sur l'histoire de Ragnar Lodbrok, Nous y renvoyons le lecteur.
(**) Le sang.
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soif de gloire lorsque nous envoyâmes les enfants d'Heisinga à la salle d'Odin. Nos vaisseaux sillonnèrent les eaux de riva. La llèche empennée lit sentir sa morsure. I^es flots de sang qui jaillissaient des blessures fumantes teignirent bientôt le torrent. Les épées retentissaient sur les cuirasses. Les haches terribles fendaient les boucliers.
« Nous avons frappé avec le glaive.
— Nul, je crois , ne revint du combat jusqu'au moment où le courageux Héroth succomba au milieu de ses chevaux rapides. Quand il cinglait vers le [)ort, aucun chef porté par les coursiers écumants de la mer ne fendait aussi hardiment la retraite des oiseaux marins. Son cœur audacieux le poussa tête baissée dans la bataille tumultueuse (*)
« Nous avons frappé avec le glaive.
I — Nombreuses étaient les bandes que j'aperçus, dès l'aurore, s'élancant à l'atlaque. Une épine s'enfonça trop tôt [Inns le cœur de mon lils Régner. Ce fut Égil qui ôta la vie à l'intrépide jeune homme. Les armes résonnaient sur notre armure d'acier éprouvé. Nos pennons brillaient dans les airs.
« Nous avons frappé avec le glaive.
-^ I/expérience prouve qu'il faut se résigner au destin. Il en est peu qui puissent se soustraire à la puissance du sort. Quand je semais le carnage sur les terresr d'Ella, quand je conduisais mes vaisseaux dans ses ports, quand nous gorgions les oiseaux de chair et de sang dans les baies de l'Ecosse , je ne me doutais pas que mes jours seraient tranchés par mon ennemi.
« Nous avons frappé avec le glaive.
— Mais il est une consolation qui soutient mon courage : la cour du père de Balder est ouverte devant l'homme courageux.' Nous boirons bientôt la liqueur ambrée dans le Jarge crâne de nos ennemis. Les héros morts sont heu-
Ragnar continue
\^ ; iviigiidr cuiuiuuc ici l'énumération des combats dans lesquels sa valeur s'est si2;nalée. Les mêmes métaphores se retrouvent dans presque toutes les strophes que nous passons sous silence.
reux quand ils entrent dans le palais du redoutable Fealner (*); je n'approcherai pas de la cour de Vithris (**) avec une voix tremblante d'effroi.
« Nous avons frappé avec le glaive.
— Les fils d'AsIang (***) viendraient bien vite armés de torches enflammées, et prêts h combattre, s'ils savaient notre malheur. Quel essaim de vipères pleines de venin déchirent mon corps!
,T'ai cherché une noble mère pour mes enfants , une mère qui donnât des cœurs courageux à ma postérité.
« Nous avons frappé avec le glaive.
— Maintenant la couronne va bientôt passer à mon héritier. Terribles sont les souffrances que cause la couleuvre ! Les serpents ont fait leurs nids dans les plus profondes retraites de mon cœur. Mais c'est la consolation de mon âme de penser que la lance de Vithris percera bientôt Ella. Mes fils seront gonfiés par le désir de la vengeance, en apprenant le sort de leur père; ces généreux enfants oublieront les douceurs de la paix.
« Nous avons frappé avec le glaive.
— Cinquante fois ma lance, précurseur de la dévastation, a annoncé de loin mes entreprises. Aucun roi n'a, ce me semble, plus de motif de se glorifier.
C'était le passe-temps de mon enfance de teindre mon épée de sang. Les dieux me recevront au milieu d'eux ; aucun soupir n'attristera ma mort.
« Maintenant, cessons de chanter.
— Voyez, les vierges célestes, venues de la salle où se tient la cour belliqueuse d'Odin , m'invitent à y yenii\ Lcà , heureux sur mon trône élevé , je boirai l'hydromel. Ma vie est finie. Le sourire de la mort erre sur mon visage tranquille. »
Ce chant funèbre , que plusieurs écrivains ont attribué à un Islandais, mais dont le savant M. Rafn a prouvé l'ancienneté, porte bien le caractère de la poésie héroïque de cette époque.
Il a quelque chose de rude et de sau-
(*) Surnom d'Odin.
(**) Fils d'Odin, mis au nombre des grands dieux.
(***) Femme de Ragnar Lodbrolî
L'UNIVERS
vage, qui donne une idée exacte des mœurs farouches des hommes du Nord. Ragnar, quand il prononce le nom de sa femme, ne s'attendrit pas à son souvenir; il ne pense à ellejLjue pour se dire qu'elle a donné de nobles cœurs à ses enfants , et que ceux-ci vengeront assurément leur père. Déchiré par la morsure des serpents qui s'acharnent sur son corps, il ne songe qu'à ses victoires sur ses ennemis et à la gloire que lui ont acquise ses exploits. Puis, quand il sent la mort qui s'approche, il se réjouit à l'idée qu'il va là où vont les héros ; enfin il expire le sourire sur les lèvres. C'est là le type du guerrier et du scalde des premiers siècles ; aussi Ragnar Lodbrok est-il célèbre dans le Nord et comme souverain et comme poète.
La poésie des scaldes resta pendant plusieurs siècles ce qu'elle avait été dans l'origine, c'est-à-dire, claire, précise, hardie, énergique; mais elle finit par perdre ces qualités distinctives ; elle devint prétentieuse, ampoulée et presque inintelligible. Les scaldes des derniers temps redoutant la popularité, surchargeaient leur langage de néologismes, d'images de mauvais goût, de tournures inusitées et de mots empruntés à des langues étrangères. Dès lors le peuple cessa de les comprendre, et leurs œuvres , devenues aussi fastidieuses que celles de leurs devanciers étaient attrayantes, ne servirent qu'à la distraction des savants qui en faisaient l'objet d'une étude approfondie, et des grands dont l'oreille était habituée à ce singulier jargon.
Si l'on voulait apprécier en quelques mots les Œ'uvres des scaldes dans leur ensemble, il faudrait dire qu'elles ont un double mérite, la valeur littéraire et la valeur historique. Sous le rapport littéraire, elles ont un caractère essentiellement épique, et elles unissent la force de la pensée à l'éclat de la versification. Sous le rapport historique, elles constituent une série de documents indispensables pour la connaissance des antiquités du Nord. C'est aux inspirations des scaldes que nous devons les récits authentiques dont
Snorre Sturleson et Saxo le grammairien ont fait la base principale de leurs chroniques. C'est encore aux chants de ces trouvères que l'on doit le tableau de la théogonie et de la cosmogonie Scandinaves, c'est-à-dire toute la magnifique épopée de l'Edda. Sans eux, les traditions des peuples septentrionaux auraient été perdues pour nous, et la littérature islandaise des temps postérieurs aurait été vide d'enseignements et de révélations sur le passé.
Caractère de la littérature islandaise à différentes époques. La littérature dont nous venons de parler, c'estàdire, celle dont les scaldes étaient les organes ambulants , n'appartient pas proprement à l'Islande. Les poètrs du Danemark , de la Suède et de la Norwé^e peuvent en revendiquer une large part. Fout le Nord a eu ses guerriers ciianteurs, et ceux qui venaient d'Islande n'avaient nen ni dans les idées, ni dans les formes du langage, qui les distinguât de leurs conifères des autres pays. Il est donc temps que nous nous occupions de la littérature islandaise proprement dite.
On a dit, à tort, suivant nous, que cette littérature reflétait plutôt la vie intime et individuelle que la société au sein de laquelle elle se produisait ; qu'elle ne portait pas le cachet de la spontanéité et de l'inspiration, et que, par conséquent , elle ne pouvait pas avoir sur le peuple l'influence qu'ont exercée sur les nations européennes en général leurs grands poètes ou leurs grands écrivains^ L'Edda et la plupart des sagas, indépendamment des chants des scaldes nationaux , prouvent la fausseté de cette assertion. Quelques ouvrages de mathématiques et quelques volumes d'annales j)Ositives, publiés en Islande, ne suffisent pas pour motiver une opinion aussi «trancnée, car ce n'est pas sur un petit nombre de productions que l'on peut apprécier la tendance littéraire d'un peuple. Nous n'hésitons pas à affirmer que la littérature islandaise est essentiellement marquée au coin de l'inspiration et de la vraie poésie ; les œuvres dans lesquelles règne une grande sécheresse de
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pensée doivent être classées à part et reléguées, pour la plupart, dans les ouvrages scientiliques. Ce jugement est fondé sur les produits les plus justement célèbres du génie islandais , et mèmesur les travaux des clu-oniqueurs, dont le plus grand nombre rentre dans la règle générale que nous venpns de poser.
La littérature islandaise a eu trois phases distinctives , son apogée, sa décadence et son réveil. La première période est comprise entre le onzième et le treizième siècle. C'est dans cet intervalle de temps que cette littérature a enfanté les œuvres qui constituent ses titres de gloire. On sent qu'elle était alors pleine de sève et d'ardeur, qu'elle puisait largement à la source du patriotisme et de la liberté , et que le peuple dont elle formulait les sentiments avait encore toutes les vertus primitives qui faisaient sa force. Sœ^ mund célébrait Odin dans l'Edda, et traçait* d'une main hardie le tableau de la mythologie et de la cosmogonie Scandinaves. Les chroniqueurs composaient leurs plus belles sagas. Snorre immortalisait son nom et sa patrie par ses travaux sur les rois norwégiens ; Arœ Frodd faisait l'histoire de son pays dans ses Shedœ^ et rappelait les origines islandaises dans son Landnama-Bok; le Rymbegla ou calendrier ecclésiastique , et le Miroir du roi (Rongs skugg-sio), publiés à la même ('i)oque , prouvaient que le génie islandais avait un côté essentiellement positif; enfin les premières sagas, toutes parfumées de la poésie des scaldes , inauguraient une série de productions nouvelles, particulières à l'Islande.
La seconde phase de la littérature islandaise, celle de sa décadence, date de la fin du treizième siècle et du commencement du quatorzième. La petite république était devenue tributaire de la Norwége; elle avait perdu dans les guerres civiles son ardeur et son énergie; déjà découragée par la perte de son indépendance, elle avait été cruellement frappée par des fléaux qui l'avaient jusqu'alors épargnée. Les volcans et les tremblements de terre avaient boule-
versé le sol , détruit les richesses des colons, et jeté l'épouvante dans tout le pays ; une effroyable maladie épidémique avait enlevé les deux tiers Je la population; enfin, pour comble de calamités, des corsaires anglais avaient pénétré dans l'intérieur de l'ile, et n'avaient laissé sur leur passage que sang et ruines fumantes. Tant de malheurs, éprouvés coup sur coup , avaient jeté une sombre tristesse dans le cœur des Islandais , et détourné leur attention des occupations qui avaient fait autrefois le délassement de leur esprit. La poésie et l'histoire furent négligées; toute émulation s'éteignit chez les lîommes les plus capables de suivre l'exemple des génies des siècles précédents. L'influence du christianisme, qui avait été lente à se faire sentir, contribua aussi à perdre la littérature islandaise. Le petit nombre de ceux qui, au milieu de ce désastre intellectuel, essayèrent de ranimer le flambeau de la poésie nationale , préoccupés des légendes et des prétendus miracles des missionnaires catholiques, ne produisaient que des œuvres sans originalité et sans couleur. Les saints avaient usurpé la place des héros païens de l'antiquité Scandinave. Le moine Eystein acquit bien quelque célébrité par la publication de son poème du Lys ; mais ce long cantique en l'honneur de la Vierge Marie n'avait aucune des qualités qui constituaient la valeur des productions littéraires d'autrefois.
Cependant cette période n'était qu'un temps d'arrêt dans le dévelopj)ement du génie islandais. Les descendants des scaldes devaient , plus tard , se réveiller de leur léthargie , et se reprendre à la vie intellectuelle. La réforme de Luther avait ranimé le nord de l'Europe, qui se mourait de langueur; elle galvanisa aussi l'Islande.
Mais cette résurrection littéraire n'enfanta aucun homme de la taille de ceux qui avaient autrefois chanté Odin et les héros. Les œuvres sorties de la plume des écrivains islandais furent toutes empreintes d'un caractère de froideur et de sécheresse qui contrastait singulièrement avec la fière énergie
L'UNIVERS
des inspirations des anciens poètes.
L'histoire sous forme d'annales chronologiques remplaça la chronique animée ; la dissertation savante détrôna la saga dramatique et pittoresque. ]..'Islande était devenue raisonneuse , et sacrifiait désormais à la logique , comme elle avait sacrifié à l'imagination. Néanmoins plusieurs esprits supérieurs apparurent durant cette période de rénovation. Plus tard, au dix-huitième siècle, on vit surgir du sein de la foule des hommes d'un mérite non moins éclatant, tels que Olafsen , auteur du lexique runique; Magnussen , qui publia une excellente grammaire islandaise; Vidalin, archéologue distingué , Einarsen , qui fit une précieuse esquisse de la littérature de son pays -, et plusieurs autres érudits qui méritèrent par leurs travaux l'estime et la reconnaissance de leurs concitoyens. Quant aux prétendus poètes qui se crurent alors destinés à jouer le rôle de scaldes modernes, parmi les soixante-dix-huit noms cités par Einarsen, il n'en est qu'un seul que l'on puisse rappeler ; c'est celui de Halgrim Peterssèn, qui rima des psaumes, devenus , plus tard , la lecture habituelle du peuple. Au dix -huitième siècle, l'histoire trouva en Islande des interprètes dont l'intelligence et le talent n'étaient pas au-dessous de leur mission. Torlœus , par sa chronique de Norwége et l'introduction dont il fit précéder sa chronologie des rois de Danemark , se fit une réputation européenne. Arne Magnussen révéla au monde littéraire les anciens monuments poétiques et historiques de son pays. Finnsen écrivit son histoire ecclésiastique d'Islande, qui est un des documents les plus sûrs. Quant à la poésie, ce n'est qu'à la fin de ce siècle qu'elle retrouva quelques lueurs du feu sacré qui l'avait animée aux anciens jours. Jon Thorlaksen publia une belle traduction en vers du Paradjs Perdu , de ï Essai sw l'homme, et de la Messiade de RIopstock ; un fonctionnaire de Reykiavik fit plusieurs poèmes remarquables, et une comédie que l'on dit excellente ; Eggert Olafs-
sen , savant naturaliste , composa des poésies qui, par leur caractère tendre et rêveur, se rapprochent de l'élégie; son frère rima des refrains joyeux où une verve de bon aloi se révèle à chaque page; Bénédict Grondai se fit aussi une réputation littéraire méritée. Aujourd'hui, on peut citer M. Thorarensen ; celui-là est un vrai poète , et l'Islande est fière de le posséder. Il résume à lui seul , et personnifie beaucoup mieux que les hommes d'élite dont on a lu plus haut les noms , le mouvement littéraire issu de l'avantdernier siècle , et la tendance du génie islandais moderne dans sa sphère la plus élevée. Il aime sa patrie comme Béranger, et la célèbre dans ses vers; il est quelquefois aussi tendre que Lamartine, et soupire des accords pleins d'amour et de tristesse.
Les deux Eddas. JNous venons d'indiquer le caractère de la littérature islandaise pendant ses phases de gloire, de décadence et de régénération. Considérée dans son ensemble, cette littérature admet deux grandes divisions :
la première comprend les différentes parties de l'Edda ; la seconde , tous les récits historiques et fabuleux connus sous le nom de Sagas.
L'Edda (*) se divise elle-même en deux parties , l'Edda de Sœmund et l'Edda de Snorre.
L'Edda de Sœmund (**) contient une
(*) Ce mot vient du verbe oda, enseigner. Telle est du moins l'opinion d'Olafsen , et elle nous paraît la plus admissible. M.lNIarmier cherche Télymologie à'edda dans odda, nom de la retraite habitée par Sœmund et Snorre Sturleson.
(*j Sœmund naquit en io56. Jeune encore, il parcourut l'Europe et fréquenta, pendant plusieurs années, les écoles de Paris. II revint dans sa patrie en 1082 , rapportant de ses voyages et de ses longues éludes , des connaissances variées et une science qui ne tarda pas à lui attirer le respect et l'admiration de ses compatriotes. Pour fixer dans la mémoire du peuple le souvenir de l'ancienne poésie nationale , prèle à disparaître sous l'influence du christianisme , il recueillit les chants des scaldes et les traditions historiques les plus anciennes, se pénétra àti
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collection de poèmes mythologiques et historiques , entremêlés de préceptes moraux. Ces poèmes sont au nombre de trente-huit. En voici les titres, avec l'indication des matières qu'ils traitent :
1. La T'oluspâ (*), ou la prophétie de Vola. C'est le tableau complet de la mythologie des peuples du Nord. On croirait lire une série d'oracles sortis de la bouche d'une pythonisse; c'est, en effet, la sibylle Scandinave qui chante la lutte des démons, la destruction du monde et sa régénération. Rien de plus sombre, de plus terrible, de plus mystérieux et de plus bizarre que ce tableau des temps primitifs. L'auteur des Lettres sur Vislande en a traduit un fragment que nous allons citer pour donner un échantillon de cette ancienne poésie :
« Au commencement des temps, il j n'y avait rien; il n'y avait ni sable, ni .mer, ni vent. On ne voyait point de terre et point de ciel, rien que l'abîme vide sans arbres et sans végétation.
« Le soleil parut au sud. La lune ouvrit la portedela nuit. Mais le soleil ne connaissait passa route; la lune ne savait pas où elle devait se poser, et les étoiles ignoraient leur place.
« Alors les dieux montèrent sur leurs sièges élevés , et tinrent conseil ensemble. Ils donnèrent un nom à la nuit et au crépuscule. Ils réglèrent l'heure du matin, le milieu du jour, et partagèrent l'année.
I « La prophétesse sait où s'élève le \i frêne Ygdrasil, le grand arbre qui étend au loin ses blancs rameaux. De là découle la rosée qui baigne la terre, et le frêne reste toujours vert.
" croyances du paganisme Scandinave , et composa de ces monuments divers l'ouvrage qui porte le titre à'EcIda. Sœnnmd mourut en n33, à l'âge de 77 ans. Son œuvre resta près de cincj siècles inconnue dans son propre pays. Ce ne fut qu'en 1639 que l'évêque de Skalholl découvrit et envoya au roi de Danemark le manuscrit des principaux poèmes.
(*) Ce mot vient de tola (sibylle) et spd (prophétie.)
« Du milieu des eaux, les trois filles de la Sagesse s'avancent sous cet arbre. L'une s'appelle IJrd , la seconde î crdandl, la troisième .y^?//rf. Ce sont elles qui règlent le destin de l'homme, et disposent de sa vie.
« Elle sait que la trompette de Ileimdal est cachée sous les larges rameaux de l'arbre céleste. Elle voit les vagues écumantes du fleuve de sagesse tomber du front de l'Alfader.
« Un jour, elle était assise à l'entrée de sa demeure. Elle voit venir à elle le dieu savant par excellence , et le regarde entre les yeux. « Que me de- « mandez- vous? Qu'attendez-vous de « moi? Je sais tout, Odin. Je sais que « ton œil est plongé dans la limj)ide « source de Mimer, qui, chaque matin, « l'arrose avec l'eau de la sagesse. »
« Le dieu souverain lui donna des anneaux , des bâtons runiques , et le don de prophétie. Sa vue s'étend au long et au large sur chaque monde.
«^ Elle a vu le sort cruel réservé à Balder, fils d'Odin. La branche d'arbre croissait; elle était petite encore, mais belle. Cette branche devint un glaive meurtrier. Hauder s'en servit. '
« Bientôt naquit le fils d'Odin, qui devait venger Balder. En une nuit il devint vieux , et il ne se lava pas ler» mains, et il ne se peigna pas les cheveux avant que d'avoir porté sur le bitcher le meurtrier de Balder. Mais Frigga pleurait le malheur arrivé dans le Valhalla. »
Une voix crie à la prophétesse :
Voyez -vous encore quelque chose?
Elle répond :
« Les chiens aboient dans les cavernes de Gnipa. Les chaînes sont brisées.
Les loups sont libres. La prophétesse sait encore beaucoup de choses; elle voit de loin le déclin de l'empire céleste, la chute des dieux.
« Les frères combattent l'un contre l'autre et se tuent. Les parents rompent leurs liens. On viole la foi du mariage. On brise les boucliers. C'est un teinps de fer, un temps de loups et d'orages, et avant que le monde s'écroule, les hommes ne s'épargnent plus.
« Les chiens aboient dans les caver-
L'UNIVERS
lies de Gnipa. Les chaînes sont brisées ; les loups sont libres. Du côté de l'est s'avance Hrym. La mer déborde; les serpents s'enflent avec colère. L'abîme des eaux s'entr'ouvre. L'aigle pousse des cris de joie auprès des cadavres qu'il déchire, et le Naglfar flotte sur les vagues.
« Il vient du midi. Les fils de Muspell le montent; mais Loki le gouverne. Toute la race des monstres accourt avec les loups , et Loki marche à leur tête.
« Surtur vient du sud et apporte rincendie. Son épée flamboie. Les rochers se fendent. Les trottes errent avec anxiété. Les hommes prennent le chemin de la mort. Le ciel se déchire.
« L'inquiétude saisit le cœur de Hiyna (*), lorsque Odin s'avança contre le loup. Le vainqueur de Belâ combat contre Surtur. Mais l'époux chéri de Frigga succombe.
«■ Alors le fils du maître de la victoire, le puissant Yidar, s'avance pour lutter avec le loup monstrueux. D'une main il saisit cette progéniture de géant, de l'autre il lui enfonce son épée dans le cœur.
« Puis vient le noble fils d'Odin (Thor). Il attaque vaillamment le serpent IMidgard , et lui porte le coup mortel. Mais il recule de neuf pas , renversé par le monstre.
'* Le soleil s'obscurcit; la terre s'abîme dans l'eau. Les étoiles brillantes disparaissent. Les nuages de fumée enveloppent les arbres. La flamme s'élance jusqu'au ciel.
« Et la prophétesse voit une nouvelle terre, une terre verte et riante, sortir du sein des eaux. Les vagues se retirent. L'aigle qui prenait le poisson dans les champs s'enfuit.
« Dans la vallée d'Ida, les ases se rassemblent, et parlent de la destruction du monde, et rappellent les grandes actions du passé et les leçons du dieu suprême.
« Ils retrouvent dans le gazon les merveilleuses tables d'or que le pre-
(*) Une des grande* déesses.
miec des dieux et la race de Fiolner avaient possédées avant le temps.
« Les champs se couvrent de fruits sans qu'on les cultive. Le mal est anéanti. Balder revient, et demeure avec son frère Hauder dans le palais d'Odin.
« La prophétesse voit la salle de Gimle toute couverte d'or et plus brillante que le soleil. Les justes doivent y demeurer et y vivre heureux à jamais.
^ « Du fond des lieux ténébreux , INidhug, l'horrible dragon, s'élève portant sur ses ailes les cadavres des morts. Il plane au-dessus des vallées, tombe, et disparaît. »
2. Le raftlirudnismâl. C'est un chant cosmogonique où l'on voit le géant Vafthrudner proposer à Odin des questions sur la création du monde ; et le dieu y répond dans un langage assez clair: c'est le complément de la Voluspâ.
3. Le Grimnismâl ; autre complément de la Voluspâ. Odin , caché sous le nom de Grimnir, est en prison, et y compose ce poème, dans lequel il se plaît à énumérer les noms et les demeures des dieux.
4. V Jlvismâl. Quatrième fragment sur la cosmogonie. On y trouve les dénominations données à différents objets dans le langage des dieux , des géants et des hommes. .
5. Le Havamâly ou le sublime Discours d'Odin, contient un grand nombre de maximes et de proverbes anciens qui peignent merveilleusement les mœurs et les idées *des Scandinaves. C'est un cours de morale éloquent et précis qui peut figurer à côté de ce que les autres peuples ont produit de plus remarquable en ce geqre.