AVANT-PROPOS
Comme une goutte de rosée reflète à la surface de son cristal, ciel, terre, toute la scène qui l'environne, l'histoire particulière doit aussi réfléchir celle des faits généraux. Elle n'est vraiment digne d'intérêt qu'à la condition d'être, à la fois, l'histoire de l'homme, sur une scène limitée, et l'histoire de l'humanité. Celle de Chillon a, par-dessus beaucoup d'autres, le privilège de reproduire chacun des âges de l'histoire moderne dans un événement mémorable, chacun des grands développements de la société européenne sous la figure d'un de ses représentants les plus illustres ou les plus dignes de l'être. Les temps barbares, cet âge d'enfance, se retracent dans les aventures d'un premier prisonnier, le comte Wala. Les temps féodaux et chevaleresques se rattachent au souvenir du comte Pierre de Savoie. L'âge de renaissance et de la réforme revit
sous l'image de Bonivard. Les derniers temps, enfin, se montrent en ces lieux sous les traits de J.-J. Rousseau, de Byron et des prisonniers que la révolution helvétique a précipités dans les cachots de Chillon. Nous nous trouvons donc, en offrant au public une histoire de Chillon, lui présenter en même temps une histoire de l'humanité dans les âges modernes, réfléchie dans les scènes dont ces murs ont été les témoins.
« C'était un chaos , mais un souffle fécondauî s'agitait à la surface de la terre. »
Sommaire. — Première? mention de Chilien. — La Société barbare : le roi et les grands, l'Etat et l'Eglise. — Charlemagne. — Le comte Wala. — Sa haute position. — Sa politique est celle de Charlemagne. — Il prête hommage à Louis-le-Débonnaire, qui l'exile à Corbie. — Insurrection des grands et des peuples. — Intervention de Wala. — Prise d'armes des fils de Louis. — Wala prisonnier à Chillon. — Ses dernières destinées.
Sur le rocher que couvre aujourd'hui le château de Chillon s'élevait, il y a mille ans, une tour massive, baignée de tous côtés par les eaux, et qu'aucun pont-levis ne liait au rivage. Cette tour, qui était caverneuse, étroite et de difficile accès *, servait de prison politique. Elle n'avait pas de nom, du moins elle n'en a laissé aucun dans l'histoire"2. De ces murs, le captif ne pouvait apercevoir que le ciel, les sommets des Alpes pennines et le miroir du Léman3. Le chemin par lequel on arrivait en ce lieu serpentait au pied des Alpes abruptes qui descendent des hautes cimes de Naie jusques au rivage. Il était si resserré par le lac et les monts, que deux cavaliers ne pouvaient qu'à grand'peine s'avancer de front dans ces Thermopiles.
Un jour, sous le règne de Louis-le-Débonnaire, et
dans le cours de Tan 830 4, une troupe d'hommes armés s'avança vers ce passage, en cherchant à cacher sa marche, et elle jeta, le plus secrètement qu'elle put, un prisonnier dans la sombre tour. Elle ne put toutefois s'envelopper d'assez de mystère pour que le nom du prisonnier ne fût pas bientôt après murmuré de bouche en bouche. C'était celui d'un des premiers personnages de l'empire ; d'un homme qui avait commandé les armées de Charlemagne, gouverné la Saxe, et qui, dans les dernières années de ce prince, avait eu le premier rang dans sa confiance et dans son palais 5. Mais comment l'oncle de l'empereur Louis, le cousin de Chaiies-le-Grand, le petit-fils de Gharles-le-Martel, le comte WalaG, avait-il pu tomber, du haut rang qu'il occupait, dans la condition d'un captif? Pour le faire comprendre, il est nécessaire de se rappeler quelles étaient les conditions de la société, et surtout quels étaient les rapports des pouvoirs civils et ecclésiastiques dans l'empire des Francs, sous les rois carlovingiens.
L'empire romain, tombé dans la décrépitude, avait été mis en lambeaux par les Barbares. Ils avaient renversé sur leur passage lois, monuments, institutions, ce qui restait de la civilisation du monde ancien. Un seul pouvoir avait résisté. Tandis que les légions fuyaient, les prêtres du Christ, jeunes de cœur aussi bien que les peuples du nord, comme eux étrangers à la crainte, quoique leur intrépidité découlât d'une source différente, s'étaient portés au devant des vainqueurs ; ils s'étaient
interposés entre le glaive barbare et les tètes des populations subjuguées, et les Barbares étonnés, vaincus à leur tour, s'étaient inclinés devant un héroïsme d'une nature inconnue. Us avaient fléchi le genou devant la croix du Christ. Depuis ce moment, deux puissances s'étaient assises l'une auprès de l'autre ; Tune qui ne connaissait que 1 glaive, l'autre qui ne prêchait que la paix, et le monde moderne avait commencé dans l'union de l'Eglise et de l'Empire.
Bientôt Romains et Barbares, ou dans leur reconnaissance, ou dans leur soif d'acheter le ciel, s'empressèrent d'enrichir l'Eglise. Us lui apportèrent l'or, les vases précieux; ils lui donnèrent des terres considérables. Vainement les évèques les plus religieux cherchèrent-ils à persuader les paroisses de refuser ces dons d'une foi le plus souvent superstitieuse; elles reçurent des trésors considérables et devinrent propriétaires d'une grande partie du sol. Alors l'Eglise offrit aux yeux un aspect nouveau. Elle était une puissance morale, elle se trouva devenue une puissance civile et politique. Elle avait une religion à prêcher, elle eut des intérêts à défendre. On la vit édifier d'une main la cité de Dieu, et de l'autre couvrir là cité qu'elle possédait sur la terre. Elle se montra bienfaisante dans ce champ nouveau. Elle protégea les serfs, les colons; de chose qu'ils étaient, elle en fit des hommes; i le sol, cultivé par des mains ennoblies, redevint fécond ; néanmoins, la double tache qu'avait acceptée l'Eglise était pour elle pleine de péril, car elle n'avait pu s'engager dans les soins du siècle sans perdre du caractère spirituel propre à l'empire du Christ.
Cette situation devint plus périlleuse encore quand les rois des Francs, après avoir distribué successivement toutes les terres qui formaient le domaine public en récompense à leurs braves ~, furent réduits, pour rénumérer de nouveaux services, à jeter les yeux sur les biens de l'Eglise enrichie. Charles-le-Martel, quand il eut vaincu les Sarrasins à Poitiers, ne sachant comment payer le courage de ses leudes, leur donna pour solde des évèchés et des monastères. On vit alors des chefs de bandes guerrières se couvrir de la mitre ou se transformer en abbés, et ces soldats, qui savaient lire à peine, porter dans FEglise la rudesse inculte de leurs mœurs. La discipline fut ruinée. Les conciles cessèrent. L'Eglise se confondit avec le camp barbare. Au premier son du cor qui appelait les preux aux combats, les prélats, couverts du casque et de la cotte de mailles, coururent des premiers se ranger sous le drapeau des batailles.
Telle était devenue l'Eglise chrétienne lorsque Charlemasrne monta sur le trône des Francs. La grande li°rure de Charles s'élève avec majesté entre le monde ancien et nos âges modernes. Elle remplit à elle seule tout un âge d'homme. Il nous souvient, du moins à ceux de nous qui ont vu les premières années du dix-neuvième siècle , de la manière dont ces années furent remplies d'un seul nom. Tout se résumait dans ce nom de Napoléon, quer d'une extrémité de l'Europe à l'autre, on prononçait au réveil, qui remplissait le jour, et que l'on répétait encore dans les entretiens du soir. Il en ïut ainsi, durant un demi-siècle, du nom de Charlemagne. Une révolution était en marche. Les Francs subissaient impatiem-
ment la loi d'un homme. C'était en vain que les Mérovingiens s'étaient efforcés de relever l'état ancien ; c'était en vain qu'ils avaient tenté de composer, des débris du vieux monde et des éléments du nouveau, un ordre de choses régulier; leurs efforts avaient échoué contre l'orgueil du libre Germain, qui ne voulait recevoir de loi que de lui-même. Toujours la lance ou la francisque à la main f le leude ne reconnaissait dans le roi que le premier des braves. Tout courait donc à la décentralisation de tous les pouvoirs, quand Charlemagne, après Charles-le-Martel et Pépin, les releva tous, pour les réunir en sa personne, et suspendit ainsi, par la vigueur de son bras, l'avénement de l'âge féodal. Il entraîna au dehors les forces qui se heurtaient à l'intérieur de l'empire. Les Saxons et les Slaves s'agitaient au nord, les Grecs et les Sarrasins au midi. Charles, multipliant sa présence, comme nous avons vu Napoléon le faire de nos jours, recula les limites du royaume des Francs, au midi jusqu'à l'Ebre et au Garigliano, au nord jusqu'à l'Eider et à la Vistule. Tolérant dans ses rapports avec les peuples du sud, il frappa jusqu'à l'extermination les Barbares du nord, toujours menaçants, toujours prêts à de nouvelles invasions. Ce fut par là qu'il mit un terme aux migrations de ces peuples, et qu'il prépara le sol sur lequel la société moderne devait commencer.
Cependant Charles ne portait pas sans tristesse les yeux sur son œuvre. L'histoire, comme la terre qui en est le théâtre, repose sur deux pôles, et les pouvoirs sociaux courent sans cesse de l'un à l'autre. Les besoins d'ordre luttent avec les besoins d'indépendance, la tendance qui
ramène les forces au centre avec celle qui les rappelle aux extrémités. Or. à l'époque dont nous parlons, les instincts individuels étaient énergiques. Les cœurs étaient jeunes, violents, les esprits indomptés. La grande épée de Charles les retenait avec peine dans l'obéissance. Les éléments de la société devaient se décomposer pour donner naissance à une société nouvelle ; Charlernagne en avait la conscience et prévoyait que son œuvre ne lui survivrait pas. Vainement il avait multiplié les rouages de l'administration ; vainement il les avait simplifiés ; tout s'agitait sous sa main puissante. Voyant tous ses efforts pour faire refleurir la civilisation se perdre dans le bruit des armes, il tourna ses regards vers l'Eglise comme vers la seule force qui pût pacifier les esprits et opposer une digue au torrent des volontés individuelles. Encore fallait-il, pour qu'elle pût reprendre sa mission de paix, qu'elle se dégageât de l'élément féodal, avec lequel elle s'était plus ou moins confondue, qu'elle abandonnât les armes séculières et qu'elle reprit les mœurs propres à une institution religieuse. Charles travailla donc à la ramener dans cette voie.
Un jour qu'il tenait à Aix son plaid de Mai, entouré des grands et des prélats de l'empire, une pétition du peuple franc fut déposée devant son trôné8. On demandait qu'il fût interdit aux gens d'église de servir dans les rangs de l'armée. On rappelait que, tandis que Moïse avait prié, les mains élevées au ciel, Israël avait été victorieux, et que, quand les mains de l'homme de Dieu s'étaient abaissées vers la terre, Israël avait perdu le cœur en face de ses ennemis. Les guerriers assuraient que la
présence des clercs dans leurs rangs en affaiblissait le nerf : que, lorsqu'on voyait couler le sang d'un évèque, on s'émouvait, et qu'aussitôt le désordre se répandait dans l'armée. Les évêques n'entendirent pas avec plaisir ce langage. Ils savaient qu'aucun honneur n'égalait chez les Francs celui des armes, et que les armes seules pouvaient protéger les biens de l'Eglise contre les envahissements des seigneurs laïques, dont les yeux étaient toujours fixés avec envie sur les richesses du clergé. Les laïques, de leur côté, crurent devoir se justifier des intentions qu'on leur supposait. « Les choses vouées à Dieu, dirent-ils, appartiennent à Dieu. Elles sont le prix du péché. C'est se rendre sacrilège que d'y porter la main; aussi n'en ferons-nous rien ; nous le jurons devant Dieu, devant l'empereur et devant le peuple des Francs. » L'empereur, selon sa coutume, ne précipita point sa résolution ; il consulta le pape, persuada les évêques et finit par porter, « avec le consentement de tous les Francs, » un capitulaire conforme aux vœux exprimés dans la pétition qu'il s'était fait présenter.
C'est dans la correspondance de Charles, dans l'étude de ses capitulaires et dans celle des actes de son règne, que l'on apprend comment, après avoir rendu l'Eglise à elle-même, il en consolida l'unité, relevâtes conciles, ramena la discipline, et protégea les lettres. Toutefois il est, dans cette étude, des précautions à observer.
On a généralement reçu les capitulaires, dans la forme sous laquelle ils sont parvenus jusqu'à nous, comme l'expression fidèle de la volonté de Charïemagne. Confondant ce qui se passe dans les sociétés avancées avec ce qui se
fait à leur berceau, on a supposé des archives accessibles, une promulgation régulière, une collection officielle de la loi ; nous éprouvons quelques doutes sur la légitimité de cette manière de voir. Notre collection des eapitulaires a été composée une vingtaine d'années après la mort de Charlemagne. Elle est l'œuvre d'un homme d'église. Rien d'officiel. Les matériaux ont été recueillis dans les archives épiscopales. On a complété ce que l'on a trouvé dans l'une par ce que l'on a trouvé dans d'autres. De bien des années, il n'est resté aucun document9. Mais encore, par quelle main ces pièces ont-elles été déposées dans les archives épiscopales? Très probablement par celle des évèques eux-mêmes, à leur retour des grands plaids. Tandis que les seigneurs laïques partaient pour la guerre, les ecclésiastiques rapportaient dans leurs diocèses, ou conservées dans leur mémoire, ou notées par écrit, les résolutions de l'assemblée. Mais ont-ils toujours rendu fidèlement la pensée du prince? Nous n'en avons point la certitude. L'abbé Adelgise. à son tour, quia fait le recueil des eapitulaires, ne les a-t-il jamais altérés? Nous l'ignorons pareillement. Il a composé son recueil dans les lieux mêmes où, vers le même temps, a été fait celui des décrétales des papes ; l'auteur de l'une des collections n'a-t-il point été, comme celui de l'autre, l'instrument de la politique contemporaine, et n'a-t-il point, comme lui, mêlé le faux au vrai ? La critique a tout un travail à faire pour arriver à connaître, et peut-être encore bien imparfaitement, ce qui, dans l'œuvre qui porte le nom de Charlemagne , est l'expression fidèle de la pensée de ce prince. En tout cas, il ne nous est point permis de
conclure, comme l'ont fait tous les historiens, et comme le laisse entendre M. Guizot lui-même, du nombre des capitulaires relatifs à l'Eglise qui nous sont parvenus, que la législation de Charlemagne ait été dominée par une pensée ecclésiastique ; on ne peut en déduire autre chose sinon que les gens d'église presque seuls, à cette époque, savaient écrire et mettaient du prix à la conservation des documents.
Mais l'étude des actes du règne de Charlemagne ne doit pas être faite avec moins de précaution que celle des capitulaires. Il suffira pour le montrer d'un exemple qui tient de fort près au sujet qui nous occupe.
La question du sacre du roi par l'évèque de Rome touchait à tout ce qu'il y avait, dans la politique de cet âge, de plus délicat et de plus grave. A cette question se rattachait celle de la prédominance de l'un ou de l'autre des deux grands pouvoirs sur lesquels reposait la société chrétienne. En voyant leur chef recevoir l'onction sainte de la main du pape, les peuples se demandaient si celui qui conférait l'onction n'exerçait pas une puissance supérieure à celle du roi ; ils s'accoutumaient à l'idée d'un représentant de Dieu sur la terre, d'un dispensateur des couronnes terrestres, d'un juge souverain des peuples et des trônes. Cependant Pépin, persuadé par le missionnaire Winfried , avait reçu l'onction sainte. Roi parles armes, il avait éprouvé le besoin de faire consacrer son titre par la religion. Charles, en lui succédant, ne crut pas devoir suivre son exemple. Trente ans se passèrent sans qu'il fût sacré. Le jour vint, toutefois, qu'il reçut l'onction avec la couronne impériale, de la main du pape
Léon III. Ce fut l'acte du pape, à ce qu'assure Eginhard ; Charles y fut étranger, et même, ajoute son secrétaire et son ami, il déclara au retour du temple, que, s'il eût deviné ce qui devait s'y passer, il ne s'y fût pas rendu 10. On a généralement, il est vrai, douté, sinon delà véracité d'Eoinhard. du moins de la sincérité de Charles. On a cru le pape d'intelligence avec le roi, et l'on n'a vu, dans la scène que nous venons de retracer, qu'un jeu de leur politique. Mais nous hésitons à acquiescer à ce jugement de l'histoire. Nos doutes viennent de deux sources : de l'idée que nous nous sommes formée du caractère de Charlemagne et de celle que nous nous sommes faite de sa politique.
Plus nous nous sommes approchés de Charles, et plus la comédie que lui prêtent les historiens nous paraît étrangère à la grandeur de son caractère. Plus aussi nous avons fait l'étude de sa politique, et plus il nous a paru qu'elle était, avant tout, celle d'un roi des Francs 11 . Voltaire l'a bien peu compris, qui le blâme de n'avoir pas transporté à Rome le siège de son empire12. La résidence de Charlemagne devait être non loin du cours du grand fleuve, au coeur des populations les plus belliqueuses, au milieu des tribus qui faisaient sa force. Or, aux yeux de ces peuples le titre d'empereur, bien loin d'élever leur maître, le faisait déchoir. Les chroniques des couvents nous apprennent quels furent les murmures des Francs à la nouvelle de ce qui s'était passé à Rome13. Quant aux Romains, Charles n'avait besoin d'aucun titre nouveau pour être assuré de leur obéissance. Celui d'empereur devait, dans le cours des temps, acquérir un pouvoir réel; mais il ne le renfer-
mait pas lorsque Charles le reçut. La politique conseillait au pape ce qu'il fît , mais elle déconseillait à Charles de subir un acte qui abaissait le sceptre devant la tiare. Il savait ce qu'il devait à son épée. Aussi se garda-t-il de faire intervenir l'évêque de Rome lorsque, sentant sa fin venir et ses forces l'abandonner, il convoqua, une dernière fois, autour de sa personne son fils, Louis-le-débonnaire, et les grands de son empire14. La couronne était devant lui; il ordonna à son fils de la placer lui-même sur sa tète. «Prends ma couronne, dit-il, Christ consentant, et reçois avec elle les marques de la puissance. Fils cher à ton Dieu, à ton père et à ces peuples, toi que Dieu m'a laissé pour ma consolation, tu le vois, mon âge se hâte, ma vieillesse même m'échappe. Christ, qui m'a fait cet honneur de me faire naître dans le pays des Francs, a permis que je possédasse avec gloire les royaumes paternels. Je te les transmets non moins florissants que je ne lésai reçus. » Il dit, et peu de temps après, sentant la mort venir, il se coucha, reçut le sacrement, chanta tout bas : ce Mon père, je remets mon esprit entre tes mains, » et, fermant les yeux, il rendit l'esprit.
Dès que la nouvelle de la mort de Charles-le-Grand se fut répandue, des comtes, des barons, des évèques prirent, de toutes les contrées de l'empire, le chemin d'Aix-la- Chapelle, chacun avec un nombreux cortège. Quand ces bandes se rencontraient, elles s'interrogeaient du regard et de la voix. «Allait-on prêter hommage à Louis-le-dé-
bonnaire? Allait-on secouer un joug que l'on avait longtemps impatiemment, porté? » L'on ne savait pas encore. Tous arrêtaient les yeux sur l'homme que, dans les dernières années de son règne , Charles avait honoré de sa confiance particulière ; tous se demandaient ce que ferait le comte Wala13. Vrai, juste, prudent et d'une inébranlable fermeté l6? l'on savait que Wala avait été le dépositaire des pensées du grand prince, dont il était l'ami. Il vint audevant de Louis-le-débonnaire, prêta hommage, et tous les grands suivirent, sans plus hésiter, son exemple17.
Le nouveau roi des Francs était, comme son père, d'une haute taille. Ses jxaits étaient beaux et majestueux. Il était chaste, fidèle, instruit, mais il manquait de fermeté, et les moines qui l'avaient élevé, avaient moins développé chez lui la force de vouloir que le respect pour l'Eglise. Aussi Louis ne fut-il jamais homme. Il se montra timide devant les seigneurs laïques, anxieux devant les évêques. On ne pouvoit le voir sans éprouver du respect pour sa personne, mais sa faiblesse ne permettait pas qu'on lui accordât la confiance. Ses premières démarches firent voir que, trop faible pour porter le sceptre en des temps difficiles, il serait l'instrument de ses conseillers et bientôt le jouet des intrigues de la cour. Cédant aux hommes qui le gouvernaient, il éloigna de lui les ministres de son père. Adelhard, frère de Wala, fut exilé dans l'île de Noirmoutier, à l'embouchure de la Loire. Leydrade, Wala, les amis de Charlemagne, furent relégués dans des monastères. Wala se retira dans celui de Corbie, fondation de sa maison 1S.
Ce fut pour les moines un jour d'inquiète impatience
que celui de l'arrivée du personnage illustre dont la renommée avait souvent apporté le nom à leurs oreilles. Hochant la tète, ils se demandaient quelle place allait prendre au milieu d'eux, gens de labeur et d'austérité, un homme d'un rang aussi élevé 19. Comme ils s'interrogaient, Wala sa présenta, le cœur léger, le front serein. Il avait quitté le glaive, dépouillé les vêtements de cour, et ne tarda pas à se confondre dans les rangs des religieux, enveloppé de la caracalle, sorte de blouse, le vêtement des serfs et des moines20. Il s'assit à la table des conventuels et partagea leurs simples aliments. Aucune distinction^, sinon que, comme novice, il se montra le plus humble et le plus soumis des frères21. Ce ne fut bientôt qu'un éloge de sa vertu. Il était sobre, grave, sévère pour luimême, d'un rare support pour le$ faibles, d'une grande douceur envers tous. Son sérieux était celui du chrétien qui, apprenant à connaître son propre cœur, s'instruit à ne vivre que dans l'espérance22, son activité celle du fidèle qui sait qu'il a charge d'àmes. Lorsqu'il se fut fait connaître, on le nomma abbé. Alors il déploya dans l'administration du couvent le talent qu'il avait naguère fait valoir dans une plus vaste administration, heureux de travailler dans un champ où le bien n'était pas impossible à faire. On le vit ne négliger rien, ne laisser aucune place à la tiédeur, en même temps qu'il portait ses frères comme le Christ ses brebis23. Il se gardait surtout de charger les pauvres d'entre eux. Yisîtait-il les fermes, dépendances du couvent, plutôt que d'être incommode aux colons, il couchait, sans même se couvrir d'une tente, dans les champs et dans les creux d'un sillon 24. « Heureuse, dirent.
24 UN PREMIER PRISOxNNIER.
les moines, la communauté à laquelle il est donné de vivre sous le patronage d'un homme qui sait allier à tant de simplicité, tant de sagesse et de vertu ! » Et ce langage se répandit du couvent de Corbie dans les provinces de l'empire.
Cependant la paix de cette vie religieuse était troublée par les nouvelles que l'on recevait de tous lieux et particulièrement par celles qui venaient de la cour. A ces nouvelles, le cœur de Wala s'aigrissait, et, confiant sa douleur à ses frères, particulièrement à son fidèle ami le moine Pascase Radbert: « Le règne de la ruse et de la violence, leur disait-il, succède à celui de la sagesse. Les fondements de la société sont renversés. L'audace tient déplus en plus lieu de vertu. Les derniers des hommes élèvent leurs tètes par-dessus celles des hommes les plus honorables. Le vertige s'est emparé d'un empire où l'on ne parvient plus au pouvoir que par le crime et la damnation. Quelque temps j'ai nourri l'espoir que les nobles, en s'associant, le peuple, en serrant ses rangs, opposeraient une barrière à l'envahissement du mal25; mais cet espoir même a été trompé.» Alors il retraçait à ses amis quelles avaient été les intentions pures de l'empereur et comment la faiblesse du prince l'avait trahi; comment Louis, après avoir éloigné de sa cour les hommes dont il craignait le génie, s'était livré tour à tour, tantôt à des hommes religieux, mais sans expérience des affaires , et tantôt à des ministres perfides, qui abusaient de sa débonnaireté. Gharlemagne avait aimé l'Eglise, sans s'abaisser devant elle 26. Il avait légué le titre d'empereur à son fils, sans l'humilier devant l'évèque de Rome. Mais Louis s'était laissé enlacer
dans les filets qu'on lui avait tendus d'une main habile. Le pape Etienne IV était venu en France, la bouche pleine de paroles flatteuses. « Loué soit le Seigneur notre Dieu, s'était-il écrié en s'approchant du roi, de ce qu'il a donné à nos yeux de voir un second David! » Puis, il avait su persuader à Louis que, avant d'avoir reçu l'onction sainte., il ne pouvait porter le titre d'empereur sans iniquité. Louis avait cédé ; il avait ployé les genoux devant le pape, et reconnu à l'Eglise le droit de conférer des pouvoirs civils27. Des mesures imprudentes avaient achevé de soulever les seigneurs laïques28, qui dès lors se montraient partout disposés àl'insurrection. lisse conduisaient comme indépendants des lois. Vainement les envoyés du prince, ses Missi29, parcouraient les comtés, comme naguère le faisaient ceux de son père; ceux-ci représentaient Charlemagne et ceux-là la faiblesse de Louis -le-débonnaire. Tout se précipitait donc dans l'anarchie. Déjà, pour éviter d'y tomber, les peuples de l'empire les plus éloignés du centre, l'Aquitaine, l'Italie et la Bavière demandaient à l'empereur de leur donner, dans la personne de ses fils, des rois, qui vécussent au milieu d'eux, et pussent maintenir l'ordre public.
L'on ne tarda pas à apprendre à Corbie que, cédant au vœu de son peuple , Louis avait donné l'Italie à gouverner à Lothaire, l'aîné de ses fils, l'Allemagne à Louis et l'Aquitaine à Pépin 50. Dans ce partage, il avait méconnu les droits de Bernard, son neveu, à qui les dispositions de Charleinagne assuraient le gouvernement de l'Italie. Bernard ayant recouru à l'insurrection, on l'avait trompé ; on l'avait attiré à la cour, et l'ayant fait prisonnier, on lui
avait fait crever les yeux; trois jours après , il avait été trouvé mort dans sa prison. Tout s'était fait à l'insu de l'empereur. Il n'en fut que plus profondément affligé lorsqu'il apprit l'attentat qui venait de souiller son règne. Ses larmes coulèrent abondamment. Il songea à se retirer, loin des hommes, dans une profonde retraite. Courbé , suppliant , couvert d'un cilice, dans tout le costume d'un pénitent, il demanda de faire une confession publique d'un crime qui n'était pas le sien 31 . Puis, toujours conseillé par le remords , il se ressouvint des amis de son père, qui avaient été ceux de Bernard ; Adelhard, Wala, furent rappelés auprès de sa personne. Ne croyant pas devoir se fier à ce retour du soleil, ils étaient allés fonder en Saxe un second monastère de Corbie 52 , qui devint le foyer de la civilisation du Nord, lorsque Wala fut pressé de se rendre à la cour. Louis qui, même en l'éloignant de sa personne , n'avait pas cessé de lui porter un singulier respect, et qui venait de passer en peu de temps d'une extrême défiance à une confiance extrême, le pria d'accompagner en Italie le roi Lothaire , et de le diriger par ses conseils.
L'abbé de Corbie crut devoir obéir. La dissolution de l'empire, qui s'accomplit à la fin du siècle , semblait imminente. Peut-être même se fût-elle réalisée dès cette époque , si quelqu'une de ces idées qui ébranlent les peuples les eût mis en mouvement. Dans l'absence d'idées générales , tout était égoïsme, rivalité, confusion. Wala se mit en chemin, résolu de tenter ce qu'il pourrait pour le relèvement et le pacification de l'empire.
Pascase Radbert, qui, dans un style emphatique et confus , nous a laissé le panégyrique plutôt que la vie du comte Wala , son ami , nous apprend peu sur ce que fit Lothaire, aidé de Wala, pour rétablir quelque ordre au delà des monts 35 . La question qui divisait toujours le plus profondément les esprits était celle qui s'agitait sur les limites de l'Eglise et de TEtat. Les évêchés, les abbayes, étaient des fiefs qui ne mouraient pas et héritaient toujours. Leurs domaines n'avaient donc pas cessé de s'accroître. On citait des monastères qui , moins d'un siècle après leur fondation , possédaient quatre ou cinq mille manses ou fermes. Tandis que la paix faisait fleurir ces maisons, les seigneurs laïques, appauvris par les charges militaires, souvent aussi par le désordre et la superstition, s'étaient accoutumés à reprendre par l'épée ce dont ils s'étaient vus dépouillés parla dévotion. Ils rançonnaient, ils pillaient les terres de l'Eglise. Plusieurs avaient obtenu de la faiblesse du prince, des évêchés, des abbayes, comme au temps de Charles-le-Martel. En les leur donnant, Louis avait irrité le- 1 rcs , comme par son indulgence pour les clercs il avait soulevé les grands. La plaie faite à la chose publique ne faisait que s'accroître , lorsque Wala, voulant essayer d'arrêter le mal, se rendit à la cour, se présenta devant l'empereur, et, s'efforçant de l'enhardir à prendre une ferme résolution , s'exprima devant lui avec la rude franchise qui était le langage de ces temps 34 .
« La chose publique, dit-il, ne se soutient pas par ellemême ; elle repose sur l'Eglise et sur la Milice; c'est ce que l'empereur ne doit jamais oublier. Le prince méconnaît ses attributions lorsqu'il croit pouvoir conférer aux laïques les dons du Saint-Esprit. Il n'est pas moins dans l'erreur lorsque , lâchant le frem à la violence, il laisse détourner de l'usage des clercs et des pauvres les biens une fois donnés à Christ. D'une autre part, il est juste que l'Eglise contribue à la défense de l'empire , et ce qu'elle doit elle le fera; que l'on se garde seulement d'arracher par la violence ce qui doit être le produit de dons volontaires. Renoncez donc, ô mon prince ! à jeter les églises dans les voies du monde en les donnant à vos hommes d'armes. Séparez avec soin la religion de l'Etat, car l'apôtre a dit : nul serviteur de Dieu ne doit s'ingérer dans le siècle, s'il ne veut avoir sa part avec le diable. Veillez enfin à ne pas permettre le dépouillement de l'Eglise, de peur d'attirer sur vous la malédiction des saints pères. » Wala conclut en proposant le prélèvement d'une imposition, semblable à celle que Charlemagne avait levée sous le nom de noue, ou semblable aux dons gratuits qui furent imposés au clergé dans des siècles plus rapprochés de nous 5S.
Inutiles efforts. Comme un innocent agneau , Louis était conduit où le menaient les hommes qui avaient surpris sa confiance , et c'étaient les plus adroits et les plus violents qui avaient pris sur lui cet empire. 11 n'avait pu faire que la société ne se scindât en deux camps. Lorsqu'elle est ainsi brisée, aucune des deux factions ne comprend le langage de l'autre. La voix de l'équité se perd.
Celui qui la parle est rejeté par les deux partis avec un égal repoussement. L'empereur l'avait éprouvé lorsque, commençant à régner , il avait essayé d'agir comme on lui conseillait de le faire encore. La démarche de Wala fut donc inutile. Il ne réussit qu'à soulever contre lui les gens d'église aussi bien que les grands. Les plus perfides l'accusèrent d'être venu jeter l'incendie au sein de la cour , et d'être la cause de tous les maux de l'empire ; la foule ignorante répéta ces discours après eux, et bientôt celui dont chacun louait autrefois la sagesse et la justice ne passa plus que pour être un homme de discorde et un ennemi public. Il ne lui resta que de se retirer à Corbie, d'aller verser sa douleur dans le sein de ses moines, et de pleurer, comme un autre Jérémie, sur les malheurs de Sion 5G.
Cependant, le cours des événements ne devait pas tarder à ramener l'abbé de Corbie sur la scène politique. Ces événements appartiennent à l'histoire générale. Personne n'ignore le mariage de Louis avec Judith de Bavière *7, la naissance d'un prince connu sous le nom de Charlesle-Chauve , et les guerres que les prétentions de l'impératrice allumèrent entre le père et ses trois fils, nés d'une première union. Louis fut pressé d'assurer un trône au jeune prince , et de le lui donner au cœur de l'empire, sur le Pihin, dans les pays qui, par leur position, dominaient tout le royaume des Francs. Ces prétentions alarmèrent les rois d'Italie, d'Allemagne et d'Aquitaine. On
répandait que l'ambition de Judith pour son fils allait plus loin encore^ et qu'elle ne serait satisfaite qu'alors qu'elle aurait fait de Charles l'unique héritier de son père. D'autres bruits coururent avec ceux-là. On accusait les mœurs de l'impératrice et la légitimité delà naissance de Charles. On allait jusqu'à soupçonner Judith de songer à se défaire de l'empereur pour épouser l'homme qu'elle recevait dans son lit. Toutes les rumeurs répandues par la méfiance étaient accueillies par la haine. Alors les trois princes s'entendirent. Il se levèrent en armes. Abandonné de tous, Louis tomba dans leurs mains.
Mais autant ils avaient remporté une facile victoire, autant ils eurent de peine à s'entendre après le succès. Ils s'adressèrent à Wala 5S. « Bannissez loin de l'empereur les hommes qui le trompent, leur répondit-il. Bannissez loin de lui l'homme et la femme adultère, et, avec eux, la foule des aruspices, des débiteurs de songes, et tous ceux qui pratiquent les arts du malin. Puis, rendez le trône à votre père ; libre de leur joug, il sera, comme il l'a été, le meilleur des princes 59. » Conseils aussi inutiles que ceux qu'il avait déposés devant l'empereur lui-même. Les princes se défiaient de leur père et ne se fiaient point l'un à l'autre. Cependant l'empire restait sans chef. Le désordre gagnait de proche en proche. Le mécontentement finit par éclater. Le vent de l'opinion , changeant brusquement , reporta Louis sur le trône et mit ses fils à ses pieds.
C'est alors que Wala fut relégué à Chillon. L'impératrice et son ministre Bernard dictèrent à Louis-le- débonnaire l'ordre qui frappait un homme d'une religion au-
stère, l'ami du roi d'Italie et l'adversaire de leur politique. Tous les principaux conseillers des rois vaincus furent pareillement exilés. On leur eût fait subir un sort plus sévère si la bonté de l'empereur l'eût permis 40 .
La contrée vers laquelle on entraîna l'abbé de Corbie ne ressemblait point, dans le onzième siècle, à ce qu'elle est aujourd'hui. Les chroniqueurs de cet âge n'en parlent que comme d'une terre lointaine, perdue , reléguée dans la région des nuages 41 . La culture n'avait point encore adouci le climat de Montreux. Des villes , des villages en grand nombre ne décoraient pas les coteaux. On ne rencontrait sur les monts de Lavaux que de rares habitations. Les plantes sauvages s'élevaient de rochers en rochers. Des ermites faisaient leur demeure dans les cavités des monts. Les moines de Hautcrèt n'avaient pas rendu fertiles les pentes du Désaley. Vevey n'était qu'un bourg de peu d'importance. Le souvenir de dernières révolutions delà nature ne permettait pas que les habitants s'établissent avec sécurité sur le rivage du lac; car on racontait encore avec effroi comment la chute du Tauretunum avait refoulé brusquement le cours du Rhône, et comment, rompant sa digue et se précipitant avec fureur dans le lac, le fleuve avait renversé sur le rivage les murs, les villages et les villes 42 . On ne voyait qu'une chapelle où s'élève aujourd'hui le village de Montreux; les habitations se dessinaient sur uij gradin plus élevé des Alpes. Les grands chênes et les grands châtaigniers descendaient
jusques au Léman , en des lieux où mûrissent maintenant des vins généreux. Même la plaine féconde du Rhône n'était que faiblement peuplée. Les dévastations des Lombards , et celles des seigneurs de la contrée, avaient porté les colons à se réfugier dans les vallées alpestres. Echangeant la vie agricole contre les mœurs pastorales, ils s'étaient répandus jusques aux lieux où leurs tribus , celtiques d'origine , avaient rencontré . dans le voisinage des sources de la Torneresse et des rochers de Saxiéma, les troupeaux des tribus germaines qui avaient occupé la Gruyère. Les voyageurs ne prenaient que rarement, pour se rendre en Italie , la route de la vallée du Rhône ; car le Simplon n'était, pas ouvert , et le passage du Saint-Bernard était difficile et plein de périls. Quant à la tour de Chili on, elle passait alors pour un lieu de solitude, de désolation et d'effroi.
Toutefois l'abbé de Corbie ne reçut pas cette impression sinistre à la vue de la sombre tour. ((Beauté ancienne et toujours nouvelle, s'écriait St. Augustin après s'être recueilli dans les retraites de sa conscience, je vous aime, et je sais avec certitude que je vous aime. Vous m'êtes une clarté, une voix, un parfum, un aliment, mais que je goûte dans cette partie de moi-même, tout intérieure et invisible, où brille aux yeux de mon âme une lumière que ne borne point l'espace; où je m'attache à un objet infiniment aimable sans qu'il y ait jamais satiété dans les délices dont m'enivre sa possession43.» Comme Augustin, Wala croyait une parole éternelle en constante communication avec l'âme humaine, et la foi qu'il avait en Dieu, source inépuisable
de consolation, le gardait de tout abattement44. Comme, sept siècles plus tard, un autre prisonnier de Chillon, il vécut plusieurs années renfermé dans ces murs. «Il n'y reçut nulle visite, nous dit son biographe 45, sinon celle des anges qui savent pénétrer en tous lieux jusques au cœur de l'homme de bien. » Un jour cependant, ce même écrivain, Pascase Radbert, réussit à se faire ouvrir les portes de Chillon. Peut-être Louis s'était-il souvenu de Wala, peut-être Radbert avait-il obtenu par ses sollicitations de pouvoir échanger quelques paroles avec son supérieur et son ami. Quoi qu'il en soit, il se présenta chargé d'un message bienveillant de l'empereur. C'est à lui-même qu'il appartient de retracer ce qui se passa dans l'entretien qu'il lui fut donné d'avoir avec l'abbé de Corbie.
«Nous fûmes un jour ensemble, dit-il, un jour de bonheur et de tristesse, durant lequel nous mêlâmes bien des larmes de joie avec les larmes d'une amère douleur46. Comment n'être pas heureux! Notre conscience était pure et nous étions dans les bras l'un de l'autre. Comment n'être pas dans le deuil ! Pour prix de ses vertus, celui que j'aimais avait été condamné à l'exil ; il était poursuivi par la haine et traînait ses jours dans les rigueurs d'une longue captivité. Nous échangeâmes bien des paroles, nous affligeant et nous consolant tour à tour. — L'empereur, lui dis-je, désire vous rendre à la liberté; il ne demande de vous que l'aveu d'un tort. Convenez d'avoir en quelque chose failli par un excès de zèle47, et promettez de vous ranger à l'avenir à la volonté du maître de l'empire. Il vous suffit d;un mot pour obtenir
votre pardon. — Et ce mot. me répondit-il, c'est toi qui m'encourages à le proférer! toi. mon ami, qui as lu dans le fond de ma pensée ! Tu doutes, par conséquent, de ma droiture ! Je croyais que tu venais m'exhorter à continuer de combattre pour la justice4*. Mais ce que je n'eusse jamais cru, c'est que tu vinsses ici m'engager à faiblir, à conniver au mal et à faire un aveu que l'honneur condamne49. — Non, répondis-je aussitôt, votre innocence n'a jamais été pour moi l'objet d'aucun doute; aussi ne demandé-je de vous qu'une expression de regret et d'assentiment; vos amis sont certains qu'il n'en faudra pas davantage pour vous faire rendre, non-seulement la liberté, mais la faveur de l'empereur et un rang supérieur à tous ceux que vous avez occupés dans l'Etat; vous obtiendrez du retour de la bienveillance royale tout ce qu'il vous plaira de demander. — A ces mots il sourit, et, du ton d'une légère ironie 50 : Tu crois donc, dit-il, avoir en ton pouvoir le prince et ceux qui le gouvernent ; mais as-tu circonvenu le tribunal de Dieu comme tu crois m'avoir rendu favorable celui du prince? Qu'en serait-il cependant devant le juge suprême quand j'aurais porté contre moi-même une sentence mensongère? quand j'aurais, selon ton conseil, abandonné la voie de la justice et de la vérité? Ne pourrait-il pas arriver que, Dieu confondant notre sagesse, les choses ne se passassent autrement que tu ne penses? que, voulant fuir les ennuis où je suis, je n'eusse fait, tout en mentant à ma conscience, qu'aggraver mes périls et me précipiter au-devant d'une condamnation à mort? N'en pourrait-il être ainsi lorsque je me serais condamné de ma propre bouche? Mais
quelques chances que j'eusse à la cour du roi, dois-je, pour échapper à des peines passagères *et regagner de vains honneurs, m'exposer à encourir la mort éternelle par une juste dispensation de Dieu? Serait-ce, selon toi, agir en homme avisé? Crois-moi, mon frère, nous ferons mieux de demeurer dans la voie où Dieu nous a fait la grâce d'entrer, et de garder dans nos cœurs l'espérance, afin d'avoir pour fin la vie éternelle 31.
» Je me tus, couvert de confusion, après avoir entendu Wala tenir ce langage. Je vis bien que, insouciant de ses propres intérêts, il ne songeait qu'à ce qui faisait l'objet de son ardente affection : Dieu, la patrie, l'Eglise, le salut du peuple, et que, dans tout ce qu'il avait fait, il n'avait voulu que sauver l'unité de la monarchie, laver la souillure de la maison impériale, rendre des fils à leur père et faire respecter les serments reçus par le roi Lothaire 32 . Pendant notre entretien, les eaux du Léman se brisaient contre les murs de la prison. AYala porta les yeux sur l'agitation des fïots. Accoutumé qu'il était à chercher Dieu dans la nature aussi bien que dans son cœur, ce fut de Dieu que les vagues écumantes lui firent entendre le langage. Leur flux et leur reflux lui dirent celui des choses humaines, l'immobilité du rocher, sur lequel reposait Chilien, l'assurance dont jouit l'homme qu'il a plu à Dieu de placer hors du combat de la vie. Plein de cette pensée, l'air heureux et le front serein : « Vous irez jusqu'ici, dit-il aux eaux soulevées, et vous briserez contre ces murs l'orgueil de vos flots. » Tel l'exilé de Patmos, l'ami du Christ, captif aussi, revenait sur les choses passées, perçait les voiles de l'avenir, et,
nourri de divins mystères, tressaillait de joie comme s'il eût déjà franchi les portes du ciel 33. »
La fin de l'histoire de Wala ne touche plus qu'indirectement à celle de la patrie suisse et cependant elle nous a paru mériter d'être ici retracée.
L'abbé de Corbie demeura dans Chillon jusqu'à ce que les trois fils de l'empereur se remirent en campagne contre leur père. Lothaire se leva le premier. Alors Chillon, trop voisin de l'Italie, ne parut plus une demeure assez sûre pour un prisonnier d'état34. On enleva donc Wala de ces murs, qu'il avait su se rendre chers, et, lui faisant traverser la France, on le jeta dans des prisons récemment érigées dans l'île de Noirmoutier, située à l'embouchure de la Loire et aux extrémités de la terre alors habitée Mais il n'y fut pas plus tôt arrivé que, les armées du roi d'Aquitaine s' étant mises en mouvement dans l'ouest de la France, on se hâta d'arracher le captif de sa prison nouvelle36, et de le transporter, à travers tout l'empire, jusques aux extrémités de la Germanie 57, dans l'abbaye de Fulde, dans laquelle il n'était pas destiné non plus à trouver le repos. Louis de Bavière, le troisième des fils de l'empereur, s'étant aussi mis en marche, les ennemis de Wala, ne sachant plus désormais quelles murailles pouvaient leur répondre de leur prisonnier, lui permirent de rentrer dans l'abbaye de Corbie, à la condition qu'il y vivrait en
simple moine, et dans la soumission à la règle du monastère 3S.
Cependant Wala ne devait pas trouver, même à Corbie, une tranquillité qui ne l'attendait nulle part sur la terre. A peine venait -il d'arriver dans ces lieux que se présentèrent devant lui des envoyés du saint Père, accompagnés d'envoyés des rois, fils de l'empereur, et de quelques-uns des premiers seigneurs de l'empire. Tous venaient supplier Wala de tenter ce qu'il pourrait pour le salut de l'Etat59. Ils savaient ce qu'il avait souffert pour n'obtenir aucun fruit de ses précédents efforts, et néanmoins ils le conjuraient de ne pas abandonner une cause sacrée. Wala repoussant toutes leurs instances, ils lui signifièrent l'ordre qu'ils avaient d'user, s'il le fallait, de violence, pour l'emmener à Lothaire. Déjà même la cour se remplissait d'hommes armés, et les religieux, ne sachant ce qu'on allait entreprendre, étaient glacés d'épouvante, quand les délégués du souverain pontife, se jetant aux pieds de Wala, le conjurèrent, au nom de ce qu'il y a de plus saint, de ne pas repousser la demande du père des fidèles, de ne pas abandonner le roi Lothaire, son ami, dans une situation aussi grave, et de ne point lui refuser l'appui de ses conseils. Ils firent intervenir la voix de Dieu, qui, disaient-ils, venait de se prononcer pour leur cause, en abaissant devant les pas du souverain pontife les sentiers des Alpes. En effet, Grégoire IV avait passé les monts dans une saison avancée, pour se présenter comme un père aux peuples soulevés, et c'était sa voix qui demandait un dernier sacrifice à l'homme dont l'autorité lui paraissait pouvoir con-
tribuer puissamment à la paix du monde60. A la fin se sentant vaincu : « Je me soumets, dit Wala, je ne donnerai pas l'exemple de la désobéissance aux ordres de l'évèque de Rome. » Il s'achemina donc avec les envoyés, accompagné de son fidèle Radbert.
Le voyage ne fut pas sans péril. De toutes les parties de l'empire des flots d'hommes armés se portaient vers le Rhin, pour se ranger, les uns autour de l'empereur, les autres autour des princes. Ces flots se croisaient, et parfois aussi se heurtaient. On ne faisait plus reposer de dernières espérances de paix que sur l'approche de l'évèque de Rome, dont tous les partis s'accordaient pour invoquer la médiation. Arrivé sur les bords du Rhin, il se rendit auprès de l'empereur, et aussitôt des ecclésiastiques en grand nombre, parmi lesquels se rangea Radbert, se groupèrent autour de sa personne. Ces conducteurs de l'Eglise étaient divisés en deux camps. Les uns invoquaient, les autres repoussaient l'intervention pontificale. Ceux-ci disposaient Louis à la rejeter, ceuxlà proclamaient le pape le souverain des souverains, le tuteur des princes et des peuples. Ce langage est remarquable à une époque où les évêques de Rome n'avaient pas pris encore la haute position à laquelle les porta plus tard le besoin qu'avaient les peuples d'une protection contre la violence et d'un juge dans leurs différends. Il marque dans le cours de l'histoire un moment important. Grégoire hésitait à se laisser conférer le rang que ses successeurs ont regardé comme inséparable de leur qualité de représentants du Christ sur la terre. « Il fallut, dit Radbert, que nous missions sous les yeux du pontife
des documents61 qui lui prouvassent, par l'autorité des saints pères, qu'il avait pouvoir d'aller et d'envoyer à toutes les nations, pour y faire régner l'Evangile; qu'il était revêtu d'une autorité divine, pareille à celle dont le Christ avait revêtu St. Pierre, et que, par conséquent, il lui appartenait de juger tous les hommes, sans qu'il pût être lui-même jugé par aucun. » Le pape, assure-t-on, sourit à la vue des documents62. Il y prit plaisir et se sentit le cœur rempli d'un nouveau courage.
Toutefois ce n'était pas lui qui, dans cette circonstance, devait résoudre les nœuds ourdis par la politique. Tandis qu'il poursuivait son œuvre dans la tente royale, le drame se dénouait au dehors, et par d'autres mains que la sienne. Les camps ennemis s'étaient rapprochés. Des hommes d'armes qui, sous Charlemagne, avaient combattu dans les mêmes ran^s, étaient allés les uns au-devant des autres. Ils avaient mangé, bu ensemble. Ils avaient échangé, comme frères d'armes, de bienveillants propos. On dit aussi que de l'or avait été répandu. Ce qui seul est certain, c'est que les deux camps avaient fini par se confondre, les deux armées par n'en former qu'une, et que, lorsque Louis se réveilla comme d'un songe, il se trouva le prisonnier de ses fils. Un petit nombre d'amis fidèles étaient seuls demeurés auprès de sa personne. « Allez, leur dit-il, allez aussi à mes fils ; je ne veux pas que personne perde un membre, bien moins la vie, pour l'amour de moi. » Il finit lui-même par les suivre et par aller se livrer aux mains des trois princes63.
L'histoire a raconté les événements qui suivirent. Elle
iO UN PREMIER PRISONNIER.
a retracé le calme de Louis, son refus persévérant d'abdiquer l'empire, le retour des sentiments d'intérêt et de respect pour sa personne, et les divisions qui recommencèrent entre ses fils. Wala s'efforça vainement de faire entendre aux partis qui se heurtaient des paroles de conciliation; il en était de la société, retombée dans l'anarchie, comme de ces scènes nocturnes, dans lesquelles chacun combat en aveugle, sans même reconnaître son ennemi, et sans bien savoir sur quelle tète il fera tomber ses coups64. Alors, plus pénétré que jamais de l'inutilité de ses efforts pour conjurer la tempête populaire, brisé de fatigue et de douleur, l'abbé de Corbie résolut de reprendre, sans plus tarder, les chemins de la solitude. Ce fut inutilement que Louis s'efforça de le retenir, inutilement que Lothaire le supplia de demeurer à sa cour; il s'arracha du milieu d'eux65. Ce ne fut pas toutefois pour porter ses pas vers Corbie. Peut- être craignait-il d'y être poursuivi par l'inimitié de la reine. Ce fut de l'Italie que cette fois il prit les sentiers. Il passa, non plus en prisonnier, mais en fugitif, sous la tour de Chillon, et, descendant les Alpes, il alla cacher de nouveau sa vie dans des murs habités par la religion.
Il était à Bobbio, à seize lieues de Milan, un monastère, fondé deux siècles auparavant, par un homme dont la vie avait été, comme celle de "Wala. une longue agitation. Ainsi que l'abbé de Corbie, Colomban avait dû fuir devant la colère d'une femme, et poursuivi jusque dans l'Helvétie par la haine de Brunehaut, il avait fini, lui aussi, par passer les Alpes et par aller chercher une retraite au milieu de religieux qu'il avait réunis sous une
règle commune. Ce furent les successeurs de ces religieux qui accueillirent "Wala. Leur maison avait eu beaucoup à souffrir de la confusion des temps. Les seigneurs du voisinage la pillaient et la rançonnaient à plaisir. Les moines nommèrent Wala leur abbé, et son nom les protégea contre des attaques nouvelles. En même temps il fit revivre la règle de leur fondateur. Il semblait que, comme celle du missionnaire irlandais, sa vieillesse eût trouvé un abri, et que, près de franchir le seuil de la vie, il rajeunit dans les soins d'une paisible activité, quand un nouvel appel lui fut adressé, de s'interposer encore dans les querelles des rois. Courbé par de récents revers, le roi d'Italie souhaitait de se réconcilier avec son père. Dans cette disposition d'esprit, il suppliait Wala de se rendre auprès de l'empereur, de le fléchir et de lui faire agréer tel accord qui paraîtrait équitable. Il attendait de son ami cette dernière marque de dévouement. Il était digne d'une aussi belle vie, assurait-il, de se terminer par une aussi belle œuvre que celle de la réconciliation des partis.
Les hommes, suivant le point de vue dont ils considèrent la vie, se font du repos des idées bien différentes. Les uns le cherchent au dehors, les autres au dedans d'eux-mêmes. Ceux-ci le font reposer sur Dieu, ceux-là le font dépendre des événements. Le nouvel abbé de Bobbio, pour qui la loi du devoir était le chemin.de la paix, et qui crut reconnaître cette loi dans l'appel que venait de lui adresser Lothaire, secoua le poids des ans, et, recueillant ses forces, il n'hésita pas à se mettre en marche. Il revit la cour, et, cette fois, l'accueil qu'il y reçut fut
kQl UN PREMIER PRISONNIER.
plein de déférence et de bonté66. Celui même de l'impératrice fut cordial et respectueux. On était las de discordes. Tout fut pardonné. Les négociations ne furent ni longues, ni difficiles. Lothaire avait donné des pleins pouvoirs ; les termes d'un accord furent bientôt arrêtés. Une diète de l'empire devait être convoquée à W-orins, et les résolutions que Ton venait de prendre allaient être rendues publiques dans cette assemblée des Francs67. Heureux d'avoir ainsi vu le succès couronner ses longs efforts, Wala repartit, plein de joie, pour l'Italie. Il lui tardait de se retrouver auprès du roi Lothaire et d'avoir obtenu l'assentiment de ce prince. Mais ce dernier espoir d'une pacification rie l'empire devait être trompé comme tous ceux qu'il avait précédemment conçus. Une épidémie régnait au delà des monts. C'était une de ces fièvres malignes, que Ton a généralement, dans le moyen n ge , désignées sous le nom de peste. Wala n'eut pas plus tôt pas^é les Alpes que la fièvre le saisit68. Son âge lui laissait peu de ressources à opposer à la maladie. Il ne put qu'arriver à Bobbio, pour y rendre le dernier soupir au milieu de ses frères. Il ne craignait pas les approches de la mort ; mais ses derniers instants furent troublés par la soif qu'il avait d'accomplir sa mission de paix. Il croyait que. s'il ne pouvait achever son œuvre, les discordes soulevées allaient reprendre possession du champ des combats. Il mourut, poursuivi par ce dernier rêve et songeant moins à lui-même qu'à l'empire et au roi Lothaire69. Il expira le dernier jour du mois d'août de l'an 836 "°. Ses restes furent déposés auprès de ceux de Colomban. Hommes de religion l'un et l'autre , l'un et l'autre fugitifs,
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ils furent réunis l'un à l'autre dans leur mort 71 . « Heureux, dit en terminant le biographe de Wala, heureux l'homme qui, ayant regardé la vie comme une épreuve, est demeuré inébranlable, car une couronne de gloire lui est préparée dans les deux 72 . »
« Chaque jour on sonnait les clairons , et il y avait grands coups d'epée et pillage des vaincus. Les clercs même s'en mêlaient et portaient salade en tête. Mais quand le comte se fut montre, tous se rangèrent autour de sa personne, criant à l'envi : Vive notre redouté seigneur ! »
Sommaire. — Passage de la féodalité à la monarchie moderne. — Les Habsbourg et les Savoie. — Pierre de Savoie apanagé dans le Chablais. — Seconde fondation de Chillon. — Parti savoisien et parti féodal. — Guerre de Lausanne. — Pierre en Angleterre. — Réduction du Valais. — Paix d'Evian. — Pierre reçoit l'hommage de la plupart des seigneurs de l'Helvétie occidentale, et celui des villes de Berne et de Morat. — Ses institutions. — Pierre élu comte de Savoie. — Sa puissance. — Insurrection des barons e;i Angleterre.
— Insurrection des seigneurs dans l'Helvétie burgonde. — Rodolphe de Habsbourg. — Bataille de Chillon. — Paix de Lœwenberg.
— Derniers moments du comte Pierre.
Des débris de l'empire de Charlemagne se formèrent des étals en aussi grand nombre qu'il se trouva de seigneurs assez puissants pour se créer une existence indépendante à l'abri des murs d'un château fort ; et. comme les aspérités d'un sol de montagnes se prêtaient à ces constructions hardies, les habitations féodales. s'élevèrent plus nombreuses encore qu'ailleurs au pied des Alpes qui dominent le bassin du Léman.
Vainement l'Eglise, se considérant comme la mère des sociétés politiques, et comme le tuteur des peuples en-
core dans l'enfance, s'efforça-t-elle de relever, sinon l'empire, du moins des administrations provinciales. Vainement réussit-elle quelque temps à rallier la nation burgonde des deux côtés du Jura, sous un chef du sang de Charlemagne, sous Rodolphe, qu'elle sacra dans Saint- Maurice, le centre religieux du pays. Rodolphe et les princes qui lui succédèrent ne conservèrent leur autorité qu'aussi longtemps qu'un chef fut nécessaire à la défense du pays contre l'invasion étrangère, et qu'il sut ensuite occuper la noblesse à des expéditions aventureuses. Déjà sous le troisième de ces princes, les seigneurs féodaux se conduisirent comme indépendants. Le quatrième et le dernier, si misérable, selon le récit des chroniques, que ce onc ne fut roi comme ce roi, » et si pauvre, que les évèques étaient obligés de pourvoir à sa subsistance, finit par se voir réduit à s'enfuir et à déposer le sceptre aux mains de l'empereur d'Allemagne.
Mais l'empereur, en des temps de confusion, était luimême trop faible pour faire craindre son bras dans des provinces lointaines. Aussi les seigneurs de l'Helvétie burgonde se considérèrent-ils dès ce moment comme libres, chacun dans son domaine. Les premiers d'entre eux en rang, les évèques, essayèrent de profiter des circonstances pour réunir, comme l'ont fait ceux des bords du Rhin, les pouvoirs civils à ceux de princes de l'Eglise. Non-seulement ils travaillèrent à l'agrandissement de leurs territoires temporels, mais ils cherchèrent à se faire reconnaître en qualité de comtes, dans toute l'étendue de leurs diocèses. Toutefois celui deSion fut le seul, qui, grâce à l'isolement du Valais, réussit à quelque de-
gré dans ce dessein. Celui de Genève échoua contre la résistance des comtes du Genevois, et celui de Lausanne contre celle qu'il rencontra dans la noblesse du pays.
Cependant l'empereur trouva le moyen de relever, du moins pendant quelque temps, son pouvoir dans l'Helvétie occidentale, en le conférant à la maison puissante des Z^ehringen. S'appuyant sur la noblesse inférieure, et sur les villes, dont ils protégèrent la naissance, les Zaehringen s'efforcèrent de réduire à l'obéissance la haute aristocratie. Mais, à la mort du dernier prince de cette maison, évèques et seigneurs féodaux proclamèrent à l'envi leur immédiateté de l'empire, en d'autres termes, leur indépendance. Tous s'en mirent en possession de fait. Ils se donnèrent le droit de paix et de guerre, celui de haute et basse justice ; ils se comportèrent comme souverains. Quelques-uns d'entre eux, les comtes de Genevois, les Grandson, les Estavayer, les Neuchâtel, les Gruyère, étaient à la tête de familles puissantes. Tous étaient divisés en factions qui troublaient la contrée par leurs rivalités et leurs guerres.
Mais déjà commençait le mouvement qui, vers la fin du moyen âge, a transformé les sociétés européennes. Déjà se montrait l'élan des communes, et se manifestait la tendance des peuples à se ranger autour de la personne du monarque, comme d'un pouvoir tutélaire. Ce mouvement se fit sentir en Helvétie ainsi que dans le reste de l'Europe. Dès le onzième siècle, il s'était révélé par l'absorption de petites seigneuries dans des seigneuries plus puissantes. Dans le treizième , il prit un nouveau caractère et une nouvelle extension. Deux familles
CHILLON. i
de comtes, celles des Kybourg et des Savoie, travaillèrent, l'une dans l'Helvétie burgonde et l'autre dans l'Helvétie allémanique, à fonder un état puissant sur les débris des existences féodales. Dans les premières années du siècle, les seigneurs lèvent haut la tète; un demi-siècle plus tard, tous ils l'ont inclinée devant Pierre de Savoie. Peu s'en faut même que ce prince n'ait réuni toute l'Helvétie burgonde en un corps d'état, et que, du haut de son château de Chillon, sa résidence aimée, il n'ait fait reconnaître son autorité souveraine du sommet des Alpes au rivage de l'Aar. Essayons de raconter cette révolution, et de dire quelle fut en ces pays, dans un âge de jeunesse et d'énergie, l'œuvre du prince que son siècle a honoré du nom de « petit Charlemagne. »
Notre tâche est difficile. Il le serait moins, à la distance où nous sommes du treizième siècle, d'écrire une épopée, dont Pierre serait le héros, que d'essayer de renouer la chaîne des faits dont se compose son histoire. Pierre appartient à ces âges où l'intelligence humaine commençait à peine à se dégager des régions merveilleuses où se complaît l'enfance des peuples; où les événements n'apparaissent qu'à travers la nuée vaporeuse où se jouent la poésie et la légende. Ne sachant bien distinguer ce qui, dans ces âges, est le domaine de la vérité, nos historiens ont la plupart puisé, sans beaucoup d'examen, leurs récits aux sources légendaires. Cependant l'étude, faite en 1837, des
pièces relatives à notre sujet, renfermées dans les archives royales de Turin, nous avait déjà révélé toute une histoire nouvelle de Pierre de Savoie, quand M. Cibrario, ces documents en main, a, le premier, fait descendre l'histoire du comte Pierre de la région des choses merveilleuses sur un sol moins incertain. Après lui, M. le colonel Wurstemberger a recueilli, avec un soin consciencieux, les matériaux d'une histoire plus complète du prince , le second fondateur de Berne. Il a apporté à cette étude un œil lucide, un esprit mâle et une connaissance approfondie du moyen âge. La société d'histoire de la Suisse romane espère pouvoir prochainement publier l'œuvre, inédite encore, du savant bernois, dans la collection de ses mémoires 1 . Mais l'on aurait tort d'attendre de M. Wurstemberger lui-même la réponse à des questions nombreuses, insolubles à la rare clarté des chartes et à la lumière vacillante de la tradition. Après que l'historien se trouve avoir soumis à l'épreuve des pièces authentiques les récits des chroniqueurs, il reste encore sous sa main des narrations en grand nombre, qu'il ne peut, ni recevoir avec une pleine confiance, ni rejeter absolument dans les régions de la fable. Il ne peut recevoir comme certain ce dont il n'a pour garant que ces rumeurs vagues, qui ont pris dans les siècles suivants la forme sous laquelle nous les possédons. Il ne peut, non plus, rejeter la tradition, sans s'exposer à fermer l'oreille à des échos, qui, pour ne rendre que confusément la voix du passé, n'en sont peut-être pas moins son expression la plus naïve et la plus fidèle. Mais s'il lui donne une place dans sa narration, il la distinguera des faits puisés aux sources authentiques, et mettra tou-
jours le lecteur en position de juger de la crédibilité de ce qu'il raconte.
Sans remonter à l'origine, encore entourée de nuages, de la maison de Savoie, rappelons-nous que, dès les premiers temps ou les princes de cette maison descendirent de la Maurienne, leur berceau, pour se répandre sur l'un et l'autre versant des Alpes, on les vit déployer un courage instinctif, une politique habile et une froide intelligence des avantages qu'ils devaient à leur position. Maîtres des passages des monts, ils sont l'objet des égards des papes, des empereurs et des rois. Dans le commencement du treizième siècle, la cour de Thomas Ier de Savoie est en haut renom, comme école de vertus héroïques et chevaleresques. Sage, vaillant, généreux, Thomas voit croître autour de son trône huit fils et deux filles, qui tous ont, à quelque degré, attiré l'attention de leurs contemporains. L'aînée de ses filles, Marguerite, avait épousé Hartmann, connu dans nos histoires sous le nom de Hartniann-levieux, le dernier des comtes deKibourg2. La cadette, Béatrix, épouse du comte de Provence, était destinée à donner le jour à quatre filles, lesquelles devaient monter sur quatre des premiers trônes de l'Europe, et mêler le sang des comtes de Savoie à celui des premières maisons de la chrétienté. Eléonore, l'aînée des quatre sœurs, devait épouser Henri III d'Angleterre, Marguerite Louis IX de France, Béatrix Charles d'Anjou, qui la fit monter sur le trône de Naples, et Sanchie Bichard de Cornouailies, qui
Félevaà la dignité impériale. Des fils de Thomas Ier, l'aîné, Amédée, devait porter le sceptre après lui. La plupart des autres avaient été voués à l'Eglise ; Guillaume fut évèque de Valence et de Liège , Philippe archevêque de Lyon, Boniface archevêque de Cantorbéry et primat d'Angleterre.
Pierre était, comme eux, destiné par son père à porter la mitre en même temps qu'à servir la politique de la maison de Savoie. Comte de Maurienne, de Tarentaise et de Savoie, prince de Suze, et d'une grande partie du Piémont, en possession du Chablais et de la Val d'Aost, Thomas avait, à la fois, les yeux sur l'Italie et sur les contrées qui se déploient en amphithéâtre autour du Léman. Pendant la lutte des Zœhringen contre la noblesse de l'Helvétie burgonde, il avait jeté dans ce pays les fondements d'une puissance nouvelle. L'allié des seigneurs dans cette guerre, il s'était fait un parti dans leurs rangs, et, pour prix de son intervention, il s'était fait céder, à la paix, la ville de Moudon. Cette première acquisition des princes de Savoie dans le pays de Vaud mérite d'être remarquée. Moudon n'était pas contiguë à leur territoire. Elle est située au sortir du Jorat, à l'entrée de la plaine fertile arrosée par la Broie, au centre du pays dont ils méditaient la conquête. Ce point obtenu, il s'agissait, d'un côté, d'entretenir les bonnes dispositions du parti savoisien dans la noblesse et dans les villes; de l'autre, de chercher à soumettre les sièges indépendants de Genève, de Lausanne et de Sion, et de réduire les évèques de ces diocèses à la qualité de sujets. Trois moyens se présentaient d'y parvenir dans Lausanne et dans Genève : celui de se faire conférer les droits d'avouerie, ou de vidomat, dans les murs de ces
villes , celui de s'ériger en protecteur des bourgeoisies naissantes, et celui de travailler à faire monter des cadets de la maison de Savoie sur le siège de Pévêque. C'était dans ce triple but que Thomas avait fait entrer deux de ses fils, Pierre et Thomas, dans les rangs des chanoines de Lausanne. Déjà Pierre avait été deux ans administrateur du diocèse, pendant l'interrègne qui suivit la mort de l'évèque Guillaume d'Ecublens (1229-1231). A la mort de Thomas Ier, il joignait au titre de prévôt de Lausanne ceux de prévôt de l'église d'Aost et de prévôt de la cathédrale de Genève.
Mais Pierre n'était pas de caractère à demeurer dans la voie où la politique de son père l'avait fait entrer. Aussi celui-ci n'eut-il pas plus tôt fermé les yeux, que, déposant les vêtements de l'homme d'église, le jeune prince s'élança dans la voie séculière, et, pour première démarche, jeta, par un mariage avec l'héritière d'une maison redoutée, les bases de sa puissance personnelle 3. En face de la plaine du Genevois s'ouvre une vallée large et profonde, à laquelle un château, s'élevant fièrement sur les champs de Condamine4, a donné le nom de Faucigny5. Plus haut, cette vallée se partage en deux gorges alpestres ; l'une, arrosée par le Giffre, finit aux pieds de l'amphithéâtre formé par les monts neigeux de Tenneverge, qui la séparent du Valais; l'autre, plus sauvage que la première, se perd dans les hauts sommets et les glaces éternelles du Mont-Blanc, longtemps nommé la Montagne-Maudite, et dont les flancs ont passé pour inaccessibles jusqu'au jour où, sur les pas de de Saussure, l'Europe a fait de ces lieux un but annuel de pèlerinage. Ces vallées étaient alors sous
la domination d'une famille de barons puissants, laquelle avait donné deux évèques à Genève, un à Lausanne et un archevêque à Lyon 6 . Aymon, le dernier de ces seigneurs, avait trois filles. Après avoir marié les deux aînées aux sires de Gex et de Thoire-Villars , il donna la main de la troisième, du nom d'Agnès, à Pierre de Savoie, et, vaincu par l'ascendant que ce prince exerçait sur tout ce qui l'approchait, confondant, dès ce moment, toute son ambition avec celle du gendre, objet de sa haute estime, il lui destina sa succession.
Dès que Pierre se fut assuré par cette alliance la possession d'une contrée sauvage, hérissée de châteaux forts et peuplée d'hommes intrépides, il se tourna vers son frère Amé, qui venait de s'asseoir sur le trône de Savoie, et lui demanda sa part de l'héritage paternel. L'usage des premiers rois barbares , de partager leur royaume à leurs fils comme un héritage ordinaire , avait été abandonné pour un usage nouveau, conseillé par une politique plus intelligente. Le droit de l'aîné des fils, de monter sur le trône de son père, était reconnu, du moins s'il avait la main capable de porter le sceptre en des temps toujours orageux; mais les princes ses frères, s'ils n'étaient entrés dans l'Eglise, avaient coutume de recevoir quelque province à titre apanager. En ce siècle, où nulle part encore le pouvoir royal n'était bien affermi, les princes apanagés, quoiqu'ils affectassent volontiers l'indépendance , faisaient cependant rayonner la majesté du trône sur les contrées où l'autorité rencontrait de la résistance; ils les formaient à la soumission, et préparaient ainsi la fusion, qui devait s'opérer un jour, des membres dans le
corps de l'Etat. S'étayant de la coutume qui avait prévalu. Pierre s'était allié avec Aymon, l'un de ses frères, pour demander en apanage le Chablais et la Val d'Aost. Déjà les deux frères avaient pris les armes, et ils se disposaient à franchir le St. Bernard, lorsque les autres princes de la maison de Savoie interposèrent leur médiation et se firent accepter comme arbitres dans la cause. Aymon reçut le Chablais, Pierre des châteaux en Bugey et dans les environs de Genève ; le retour à la maison de Savoie des fiefs concédés fut spécialement réservé7.
Mais en cédant le Chablais à son frère Aymon, c'était à Pierre que le comte Amé venait de le donner en réalité. Miné par un mal dartreux qui le disposait à la mélancolie et à l'abattement, Aymon se reposait sur son frère et n'agissait que par son impulsion. C'était Pierre qui allait déployer son activité dans cette province , laquelle , du sommet du St-Bernard, se prolongeait le long du Rhône, et embrassait les deux rives du Léman, au nord, jusqu'au torrent de la Veveyse, au midi jusqu'à celui de l'Arve. Les Romains avaient nommé Caput lad, la Tête du lac, ces rives d'une beauté ravissante, et de ce nom, corrompu par l'usage, s'était formé celui de Chablais, par lequel on désignait la contrée. Le Grand- Chablais s'étendait le long du lac, et le Petit, que l'on nommait aussi province d'Affaune , dans les gorges de St. Maurice et de Martigny. L'on ne sait pas d'une manière certaine comment les comtes de Savoie avaient étendu leur domination sur ces lieux ; néanmoins l'on croit vulgairement qu'ils la reçurent pour prix du passage accordé à l'empereur Henri IV, lorsqu'il franchit les Alpes, seul,
sans cortège, pour aller se jeter aux pieds du pape Grégoire, et les expressions du chroniqueur Lambert d'Aschaffenbourg, sur lesquelles cette opinion repose, n'ont pas d'interprétation plus naturelle 8. Bien certainement, les comtes de Savoie sont, dans le douzième siècle, seigneurs du Chablais. Mais, avant eux, les évèques de Sion, se fondant sur une donation de l'empereur Conrad le Salique, de l'an 10249, s'étaient mis en possession de fiefs nombreux situés sur les deux rives du Rhône et sur celles du lac, entre autres du fief du Chatelard, ou deMontreux. Lorsque les princes de Savoie ajoutent aux fortifications de Chillon, ils reconnaissent tenir le sol en fief des princes-évèques du Valais. Mais c'était dans toute la vallée que se croisaient les droits de l'évèque et ceux du comte. Ici, l'un se trouvait relever de l'autre ; là, c'était celui-ci qui relevait de celui-là. Plusieurs hommes liges du comte tenaient des fiefs de l'évèque, plusieurs hommes liges de l'évèque tenaient des fiefs du comte. Il était d'autant plus difficile que ce croisement de juridiction ne fût pas l'occasion de démêlés nombreux, que les comtes mettaient un grand prix à demeurer les maîtres d'un passage, Tune des portes de l'Italie. Aussi les hostilités, engagées dès le moment où ces princes avaient mis le pied dans la contrée, n'avaient-elles été interrompues que par des trêves de courte durée. Les derniers traités de paix, conclus en 1224 et en 1233 l0, n'avaient pas empêché le différend de renaître. C'est dans ces circonstances que Pierre avait recherché la possession du Chablais. Si tôt qu'il y fut maître, laissant son frère Aymon se livrer tout entier à des soins religieux, et fonder , à l'extrémité du
lac, sur un lieu de passage alors très fréquenté, l'hôpital de Villeneuve de Chillon 11 , il ne songea lui-même qu'à la couvrir de bons ouvrages militaires. Il y construisit, dans le cours d'un petit nombre d'années, plusieurs châteaux forts : celui de Martigny, à l'entrée du col du St.- Bernard ; celui d'Evian, qui devait dominer la rive méridionale du lac, et, sur les ruines de l'ancien fort, le château de Chillon, qui devait à la fois commander au lac, et fermer ou ouvrir la route qui en suit la rive septentrionale. Quelque temps après, il éleva encore, non loin de Vevey, la Tour, jadis nommée tour de Vevey, et qui, de son nom, a pris celui de la Tour de Pierre ou de Peilz ,2.
En élevant ces châteaux forts, Pierre manifestait la volonté de continuer dans ces contrées la politique de son père. Il vivait à une époque où les peuples, cherchant à se dégager de dessous la féodalité, s'attachaient au bras qui leur promettait un appui; il comprenait son siècle, et il avait en lui les qualités qui le rendaient propre à jouer un rôle sur la scène, quelle qu'elle fût, sur laquelle il serait appelé à se montrer. On nous le représente « fier, hardi et terrible comme un lion ; si preux qu'on l'appelait le second Charles Maygne et sachant se tenir tellement qu'il devait mettre à subjection moultz de gens13. » Sage, prudent, discret, affable envers chacun, abondant en mots heureux et courtois, dans lesquels se réfléchissaient la vivacité de son esprit et la générosité de son âme, il gagnait aussitôt les cœurs. Il alliait aux vertus chevaleres-
ques le coup d'œil du capitaine et celui de l'homme d'état. Il ne tarda pas à se mettre à la tète du parti savoisien dans le pays de Yaud, et, fort de son appui, il chercha les moyens de se rendre maître des deux villes importantes du pays, de Lausanne et de Genève.
Ce fut d'abord du côté de Genève qu'il se dirigea. Des trois pouvoirs existants dans cette ville, l'évêque, la commune et le comte , il ménagea le premier , s'attacha le second et attaqua le troisième. Le comte du Genevois, contre lequel il avait d'anciens griefs, fut réduit à implorer l'assistance du comte Amé de Savoie, comme du suzerain des parties belligérentes. Amé le condamna à payer 20000 marcs d'argent de dommages-intérêts u, et à livrer, en gage d'exécution de la sentance , le château d'Arlod, situé dans cette région tourmentée et sauvage, où le Rhône, cessant d'être navigable, court au milieu de profonds abîmes et disparaît pour quelque temps dans le gouffre qu'il s'est creusé15.
Après ce succès, Pierre se tourna vers Lausanne. L'évêque de Lausanne, las de porter la crosse au milieu d'une cité corrompue et déchirée par les factions, était allé à Rome résigner sa charge aux mains du souverain pontife 16. Il laissait derrière lui, dans le chapitrr. le parti féodal et le parti savoisien en présence. Les savoisiens, à l'instigation de Pierre , élurent Philippe , son frère ; le parti contraire lui opposa Jean de Cossonay. L'élection avait eu lieu la veille de Pâques ; le lendemain, jour même de Pâques (1240), les deux villes dont se composait alors Lausanne se remplirent de gens armés. La cité fut, la première, occupée par une troupe qu'avait amenée
Aymon de Faucigny, le beau-père de Pierre de Savoie. Aymon justifiait son intervention par son titre d'avoué de l'Eglise, et il avait, en effet, porté ce titre, qu'il avait acquis des Kybourg, héritiers des Zaehringen ; mais l'évêque Guillaume d'Ecublens avait racheté l'avouerie pour le prix de 320 marcs d'argent, et il avait fait confirmer par l'archevêque métropolitain de Besançon l'acte qui devait affranchir à jamais le siège épiscopal de Lausanne de toute dépendance civile. Le baron de Faucigny n'en proclama pas moins son droit à rétablir l'ordre troublé dans le diocèse. Chacune des deux villes, la cité comme le bourg, avait son enceinte murée , et le ruisseau du Flon coulait entre les murailles. Aymon s'empara des ponts et fortifia les hauts-lieux. Ses adversaires , à leur tour, se retranchèrent sur la colline du bourg. Les hostilités s'engagèrent dans le vallon. Le fer, le feu, furent tournés contre l'ennemi. Tout à coup, pendant l'obscurité de la nuit, un incendie se déclare; il monte, et gagnant de proche en proche, ne s'arrête qu'après avoir consumé la ville entière, la cité seule exceptée. Un moment, la stupeur suspendit le combat. Mais bientôt il recommença sur les ruines fumantes des habitations. Tous les jours, les deux partis recevaient, des auxiliaires. Mille hommes de Berne et de Morat vinrent prendre position autour du petit château du Chable, en face de Saint-Maire. Pierre de Savoie accourut, de son côté, avec six mille hommes 17 . Le pays ne tarda pas à se trouver tout entier en armes. Les Wufflens, les Grandson, les Champvent, se levèrent pour Savoie. Les Cossonay, les Gruyères, les Fruenee, les Estavayer , le plus grand nombre des sei-
gneurs de la contrée, s'armèrent pour défendre l'indépendance de leurs fiefs. Cette levée de boucliers contraignit Philippe de Savoie à abandonner Lausanne à son concurrent 1S. La guerre continua telle qu'elle se faisait à cet âge, de château à château, de seigneur à seigneur. C'étaient de brusques équipées, dont le but était le gast ou le butin, des irruptions soudaines, des armistices, le plus souvent mal gardés, des combats journaliers sans qu'il se livrât jamais de bataille décisive. C'est ainsi que les hostilités se poursuivaient lorsque Pierre quitta ces champs de bataille pour se rendre en Angleterre, où l'appelait sa nièce, la reine Eléonore ; il partit, persuadé sans doute qu'il trouverait clans le voyage qu'il allait entreprendre les moyens de faire, à son retour, une guerre plus sérieuse et plus décisive à ses ennemis.
L'entrée du prince de Savoie dans Londres fut triomphale. La ville était ornée comme pour une fête publique. Les bourgeois, formés en procession, et vêtus de leurs plus beaux habits, les plus riches d'entre eux à cheval, et le roi en tète, se portèrent au-devant du noble étranger. Pierre n'était encore, il est vrai, qu'un simple gentilhomme, cadet d'une famille de comtes, mais sa renommée lui tenait lieu de couronne. Comme il n'était pas encore armé chevalier, le roi voulut lui conférer de sa main l'ordre de la chevalerie, et choisit, pour le faire, le jour de la Saint-Edouard, 5 janvier 1241. La cour fut convoquée à AYestminster. Les bourgeois furent invités à
se rendre à la fête en grand galas, sous peine d'un schelling d'amende pour les contrevenants. Telle était l'ivresse du roi qu'elle fit oublier un moment à Pierre de Savoie sa prudence accoutumée. Ne connaissant pas les mœurs du pays sur lequel il venait de mettre le pied, ni le repoussement instinctif de l'insulaire pour les étrangers, il pria le roi, son neveu, de vouloir ordonner un tournois, dans lequel les seigneurs savoisiens et vaudois, qu'il avait amenés avec lui, essaieraient leurs forces contre les fils de l'Angleterre, jusqu'à ce que Ton sût à qui devait appartenir la palme de la vaillance. La proposition fut agréée par le roi , qui choisit Xorthampton pour le lieu de l'arène, et le 1-4 avril pour le jour du combat. Mais, dans l'intervalle, les esprits se soulevèrent, l'indignation populaire se fit jour, et Henri III, en présence de deux camps formés, craignant que l'arène ne fût ensanglantée, comprit la faute qu'il avait commise ; il fit publier que le tournois n'aurait pas lieu. Pierre, de son côté, ne tarda pas à réparer un moment d'oubli par une manière d'agir pleine à la fois de noblesse et de simplicité. Il n'avait rien de la fierté française. Les chroniqueurs anglais euxmêmes, quelle que soit, en général, leur irritation contre les étrangers accueillis trop bienveill animent par Henri III, ne parlent qu'avec respect du comte Pierre19. Le peuple se prit, pour l'oncle du roi, d'une telle affection que, dans un jour d'émeute, il suffit de la présence de Pierre, de son attitude imposante, et de quelque paroles de sa bouche pour apaiser la sédition. Mais ce fut surtout de la part du roi que Pierre devint l'objet d'unehaute faveur. Henri ne se contenta pas de lui ouvrir son trésor, il lui
donna rang parmi les pairs du royaume, le nomma comte de Richmond 20, et, au don de ce comté, il ajouta celui de manoirs nombreux, et la garde de plusieurs châteaux, entre autres de celui de Douvres. Boniface, frère de Pierre, fut élevé au siège de Cantorbéry, et à la dignité de primat du royaume. Le roi passa bientôt pour ne rien entreprendre sans le conseil de son oncle. Telle était la haute fortune à laquelle il avait suffi de peu de temps à Pierre pour parvenir en Angleterre, lorsque la nouvelle du progrès de la guerre allumée sur les bords du Léman le rappela sur ce rivage, et qu'il y reparut en possession des moyens de recommencer la guerre avec de nouvelles chances de succès 21 .
La guerre engagée dans l'Helvétie occidentale avait, selon le récit des chroniqueurs savoisiens et allemands, changé de caractère pendant l'absence de Pierre, en même temps qu'elle avait pris une grande extension. Les ennemis de la maison de Savoie s'étaient adressés aux lieutenants de l'empereur dans la Haute-Allemagne , et ils avaient obtenu d'eux qu'ils fissent valoir les droits de l'empire sur la Val d'Aost et sur le Chablais , provinces importantes, dont la cession avait été de nature à pouvoir être contestée 22 . Choisissant le moment où Pierre , en lutte avec l'évèque de Lausanne, était à l'étranger, tandis que le comte Amé se trouvait retenu en Italie par le siège de Turin , ces lieutenants étaient intervenus 23. Un chef impérial s'était montré à la tête d'une petite armée. Quel
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qu'ait été le nom de ce chef, que les chroniques savpisiennes nomment Eberard de Nidove 24 , il avait franchi le lac, et lors du retour de Pierre en Savoie, il avait, avec ses gens, occupé le Grand-Chablais, et pris position près d'Evian , sur un pan de rocher nommé le Bret 23 , qui domine le lac et commande le chemin de Genève. En même temps , tous les anciens ennemis de Pierre s'étaient mis en campagne. Le comte du Genevois avait pris les armes. Les Valaisans , ayant à leur tète leur belliqueux évèque Landry, s'étaient partagés en deux corps ; les uns avaient franchi le Saint-Bernard 26 , pour se répandre dans la Val d'Aost, et les autres avaient pris possession du Petit- Chablais.
A la nouvelle de cette prise d'armes, le comte Amé se hâta de faire la paix avec la ville de Turin, et, laissant cette ville presque indépendante , il marcha en hâte sur la Val d'Aost , que les Valaisans abandonnèrent devant lui. Les suivant de près, il descendit à Martigny, où il attendit Pierre de Savoie 27 .
Pierre avait , de son côté , levé une armée, à la tète de laquelle il avait commencé par dicter au comte de Genève une suspension d'hostilités 2S, et s'était ensuite avancé jusques à Evian. Arrivé en présence des Impériaux et des Valaisans , campés sur le Bret , il avait détaché une partie de ses gens , qui , gravissant le Val d'Abondance, et redescendant dans la plaine par le Val Morgin, prirent les ennemis à dos 29 . Attaqués des deux côtés à la fois, les Impériaux reculèrent jusqu'à Port valais. Là se voit un monticule isolé , semblable à celui de Saint-Triphon dans la plaine du Rhône , et sur lequel on découvre en-
core des restes d'anciennes fortifications ; ces rochers offrant aux fugitifs un appui , ils se rallièrent à la voix de leur chef. Des deux parts, selon la chronique , on fit de merveilleuses prouesses. Cependant les Valaisans finirent par lever le pied. Abandonnés par eux , le chef impérial et des nobles en grand nombre ne purent non plus tenir davantage. La fuite devint générale , et Pierre se pressant sur les pas des fuyards , joignit à Martigny le comte Amé. Tous deux alors marchèrent sur Sion. Les Valaisans combattirent sur les remparts de cette ville comme ils Font toujours fait lorsqu'ils ont cru leurs libertés populaires ou leur foi en péril. Les échelles furent dressées. On allait livrer Tassant, quand l'évêque , armé de pied en cap, se jeta hors des portes, et, par une sortie furieuse, contraignit les assaillants à abandonner la brèche. Que devint-il? Périt-il dans le combat? Ce que Ton sait, c'est que depuis cette heure on ne l'a jamais revu. La lutte se prolongea jusqu'à ce qu'un détachement savoisien, attaquant la ville par un point nouveau, eut pénétré dans les murs. Alors tout s'enfuit. Sion fut emportée d'assaut. Puis Pierre de Savoie, poursuivant son succès, attaquant châteaux après châteaux 30 , et dispersant l'ennemi partout où il essayait de se rallier, s'avança, toujours combattant , jusque près des neiges de la Fourche et des lieux où le Pihône prend naissance , achevant ainsi la réduction du Valais 51 .
Mais ce n'était pas le Valais, qu'il remit quelques mois plus tard aux mains d'un nouvel évèque , qui devait être le prix de celte rapide campagne. Le fruit réel et durable de la conquête du Valais , fut celle du Pays de Vaud. Jusqu'à la victoire que Pierre venait de remporter , ses armes n'avaient pas obtenu , sur les bords du Léman, d'avantage décisif. La guerre avait inutilement dévasté la rive et les campagnes 58 ; inutilement Aymon de Faucigny s'était montré de nouveau dans Lausanne, le fera la main. Mais tout changea dès le jour où Pierre , vainqueur sur les bords du Rhône, reparut sur la rive du lac. Le voyant revenir triomphant , ses ennemis laissèrent , l'un après l'autre , tomber les armes de leurs mains. L'évèque de Lausanne ploya le premier. Il fit sa paix particulière à Evian , le 29 mai 1244. Il cédait ses droits sur Romont, dont Philippe de Savoie, pendant qu'il avait porté le titre contesté d'évèque de Lausanne, avait fait don à son frère Pierre. Il abandonnait tout le territoire situé entre les deux Glane et tout ce qu'il avait acquis de Guillaume d'Estavayer. Pierre lui rendait le château de Lucens, conquis dans la guerre , mais à la condition d'y conserver libre entrée pour lui-même et pour ses descendants 53 .
En signant ce traité, qui semblait ne concerner que lui, l'évèque signait réellement la renonciation de la noblesse vaudoise à l'indépendance ; en l'abandonnant, il la livrait à un maître. Dès ce moment s'accomplit la soumission
lente, successive, mais poursuivie avec persévérance pendant les vingt ans qui suivirent , des seigneurs et des villes du Pays de Yaud à un nouveau suzerain. Lors de la paix d'Evian, Pierre de Savoie ne possédait encore que Ifoudon, par l'abandon que lui en avait fait le comte Amé, Romont, par donation de Philippe, et l'avouerie du prieuré de Payerne, que le prieur Etienne lui avait conférée pendant le cours de la guerre 34 . Le jour même de la signature de la paix, Humbert de Cossonay, le premier, prêta foi et hommage. Quarante jours après, le comte de Gruyères ploya , dans Romont , le genou devant Pierre de Savoie 35. Les Yufflens, les Fruence 36, les Saint-Martin 3T, les Estavayer 3S suivirent l'exemple donné. Comme c'était, à cette époque , le cas de beaucoup de seigneurs, le sire de Biolay se trouvait chargé de dettes ; il vendit à Pierre son château de Bioley, et ses villages d'Orzens, d'Oppens et de Correvon 39. Toujours de nouvelles soumissions. Pierre repartira pour l'Angleterre ; il y passera la plus grande partie de ses années, et cependant le cours de ses acquisitions ne s'arrêtera pas. Il en sera des châteaux et des villes du Pays de Yaud comme de ces molécules qui se repoussaient naguère et qui, sous la main du chimiste, attirées par une force nouvelle , s'agglomèrent en un corps. Les actes d'hommage diffèrent dans leur forme. Il en est qui sont le résultat d'une vente 40 . Il en est qui le sont d'une contrainte plus ou moins déguisée. Parfois Pierre dépouille le père pour investir l'un des fils. Parfois son nouveau vassal déclare agir de son franc vouloir, « libre de toute crainte , de toute ruse et de toute violence, » et cependant ces expressions d'un loyal dévoue-
ment sont suivies de prestations de gages et de sévères conditions, qui jamais ne lient celui qui reçoit l'hommage et n'attestent une réciprocité. Jamais mention de l'empereur. En recevant d'Anselme de Billens une maison forte dans Romont, et la lui rendant par acte de revers, Pierre reconnaît n'avoir aucune prétention sur les possessions de ce seigneur hors de la ville ; « toutefois, ajoutent-il, sont réservées les peines contre les brigands , les traîtres, les meurtriers et les turbateurs de la paix publique , dont le crime est capital , et dont le cas nous regarde 41 . » C'était déclarer ouvertement qu'il tenait le lieu de l'empereur, et qu'il ne voyait, en Helvétie, que le ciel au dessus de sa tète.
Cependant il restait encore à surmonter bien des résistances. La plus opiniâtre était celle des évèques du pays et celle des comtes de Genève. La maison de Savoie continuait, il est vrai, de gagner du terrain dans Genève et dans Lausanne. A la suite d'une guerre nouvelle, qu'il fit en 1250 au comte de Genève , Pierre ne se borna pas à ajouter 10 000 marcs au poids de la dette qui pesait sur son ennemi , mais il se fit céder, à titre de nantissement , le château de Genève , avec tout ce que le comte possédait dans la ville, et dans le territoire qui s'étend de l'Arve à la Dranse , de la Cluse de Genève au pont de Barges ; il n'exceptait que les possessions du comte dans le pays de Vaud 42 . Dix ans après , le comte ayant cru pouvoir profiter des troubles de F Angleterre , qui semblaient devoir retenir Pierre de Savoie dans ce royaume, pour tenter encore une levée de boucliers, Pierre accourut, à la tête d'un corps de gentilshommes et d'archers an-
glais, tomba sur son vieil ennemi, l'accabla du poids d'une nouvelle dette, et prit en gage tout ce que le comte possédait au delà du Rhône , de Seyssel à Lausanne 45. En même temps, il s'érigea en protecteur de la commune de Genève et la prit sous sa garde spéciale 44. Puis ? se précipitant comme un torrent dans le Valais , où l'évêque s'était mis en mouvement , il l'eut bientôt contraint à demander la paix. Des arbitres donnèrent le cours de la Morge pour limite aux deux Etats 43 . A la suite de ces succès , Pierre reçut, à Chillon , l'hommage des seigneurs des hautes vallées de TOberland, des Straetlingen, des Kien 46, des Frutigen, des Wyssenbourg 47 ; ils s'engagèrent à le servir envers et contre tous , à lui ouvrir leurs châteaux et à tenir toutes leur forces à sa disposition 4S. Il ne suffisait pas à Pierre d'avoir réduit le Valais à l'impuissance , il fallait qu'il commandât dans ces monts dont les cols descendent vers la plaine du Rhône. A son retour, il réduisit Lausanne à une condition peu différente de celle de Genève ; Tévèque, dans sa faiblesse, fut contraint de partager avec lui la juridiction de la ville.
Déjà, dans l'intervalle de ces rapides campagnes, les regards de Pierre de Savoie s'étaient portés sur les villes libres que les Zaehringen avaient fondées pour lier leur château de Berthoud, et leurs possessions dans l'Helvétie allemande, avec celles qu'ils avaient dans l'Helvétie romande. Ces villes étaient celles de Berne, de Morat et de Fribourg. Elles avaient été construites dans un but commun, celui de servir de point de résistance contre la noblesse. Mais, à la mort du dernier des Zsehringen, un changement s'était fait dans leur condition. Tandis que
les Kiboursr avaient hérité de la ville de Fribours, Berne et Morat. comme cités impériales, avaient levé l'étendard de l'indépendance. Il en était résulté que ces villes, situées entre Fribourg et Berthoud, séparaient les deux cités qu'elles étaient, dans l'origine, destinées à lier entre elles, et que, jetées dans de nouveaux rangs, elles s'appuyaient sur la maison de Savoie, pendant que Fribourg, fidèle à la cause des Kibourg, se trouvait demeurée dans les pays romands leur place avancée, position d'autant plus menacée que Pierre avait porté plus loin les limites de ses états et multiplié ses points de contact avec la maison de Kibourg 49 .
Il était impossible que des différends ne naquissent d'un pareil état de choses. Aussi les nouveaux vassaux de Pierre de Savoie dans le Pays de Vaud n'avaient-ils pas eu de peine à trouver un prétexte pour venir mettre le siège devant Fribourg. Hartmann de Kibourg, de son côté, s'était porté sur Berne et sur Morat. Pierre, qui se trouvait en Angleterre accourut en hâte à la nouvelle des hostilités engagées. Déjà les villes de Berne et de Morat étaient réduites aux abois. Serrées de toutes parts, elles imploraient un prompt secours50. Elles offraient à Pierre de se donner à lui comme à leur avoué; de lui conférer, sa vie durant51, péages, justice, régale, tous les droits de l'empire dans leurs murs. Bientôt Pierre s'avança, battit Hartmann le jeune, délivra Morat, la reçut à hommage, se fit, en passant, jurer fidélité par tous les bourgeois de Berne âgés de plus de quatorze ans 52 , et continuant à chasser son ennemi devant lui, il le contraignit à signer la paix, non loin des murs de
PIERRE i)E SAVOIE. 71
Berthoud, dans le village deBollingen, assis sur les pentes fertiles de la vallée de Worbl (1255)33.
Dès ce jour, il s'en fallut peu que le pouvoir de Pierre de Savoie ne fût reconnu dans toute l'Helvétie occidentale. Les Estavayer, les Neufchàtel d'Arberg54, les Montagny, seigneurs deBelp, s'étaient soumis; duMontJouxau Jura, du Mont-Maudit à l'Aar, il restait peu de seigneurs qui n'eussent ouvert à Pierre leurs châteaux, et il n'était pas de villes qui ne se fussent placées sous sa protection. Ainsi les bases d'une monarchie se trouvaient jetées, d'une monarchie, dans le sens que ce mot pouvait revêtir au treizième siècle. Nos lecteurs n'ignorent pas combien, dans le cours de l'histoire, varie le sens de ce nom de prince, ou de roi, auquel on donne vulgairement une signification si déterminée. Telle qu'elle se dégageait alors du sein de la féodalité, l'idée monarchique répondait à celle d'un appui pour les faibles, d'une justice, d'un recours, d'un pouvoir pacificateur et tutélaire. Tel aussi se montra le pouvoir de Pierre de Savoie dans nos contrées et particulièrement dans I ! pays qui s'étendait de la rive du Léman jusqu'à la Sarine, Fribourg excepté ; dans ce pays que l'on commença à nommer la « patrie de Vaud, » lorsque se fut opérée la fusion de cette multitude d'existences qui naguère s'agitaient à la surface du sol.
Ce n'était pas chose facile que de faire régner une loi commune où n'existaient naguère que des institutions
locales. Il fallait savoir, à la fois, gagner l'affection des grands, seconder le développement des libertés communales, et protéger une administration régulière par de bons établissements militaires. Pour assouplir au joug d'une loi supérieure des hommes qui n'avaient jusqu'alors connu de volonté que la leur, Pierre les associa à sa gloire ; il parcourait le pays, « se fesant amer, disent les chroniques, festoyant les dames et les femmes, et gaygnant le cœur d'un chacung. » Il donnait peu de banquets, mais sa table était toujours hospitalière. Il prenait la nuit pour les travaux de la pensée, afin d'avoir le jour pour l'action. La douceur de son caractère se réfléchit dans ce qui nous reste de ses lois. Après qu'il eut privé les grands du droit de se faire la guerre entre eux, et qu'il les eut déclarés responsables des violences qui se commettraient sur leurs terres, il les laissa régler leurs différends par arbitres et se juger entre pairs. Voulant, sans blesser les coutumes du pays, les faire converger insensiblement vers un coutumier commun, il établit des juges mages dans les provinces, et l'appel à un juge suprême. La procédure fut simplifiée, l'enquête établie. Aucune trace d'emploi de la torture. C'est à Pierre que remonte cette disposition de la législation savoisienne qui donne à l'indigent un avocat, et lui garantit, sans frais, une justice sommaire35.
Une discussion s'est ouverte, à la fm du siècle passé, sur la question de savoir si le pays de Vaud avait reçu de Pierre de Savoie une constitution régulière56. Cette querelle, engagée avec chaleur sur un terrain politique , ne s'en est dégagée que lentement, et, replacée enfin sur le sol de l'histoire, elle n'est point aussi facile à résoudre
qu'elle a paru l'être aux hommes qui avaient intérêt à la trancher dans l'un ou dans l'autre sens. Pour parvenir à une solution historique, il est nécessaire, avant tout, d'écarter de l'idée d'une constitution, si l'on veut employer ce mot en parlant du treizième siècle, les idées que cette expression réveille dans le siècle où nous sommes. Un état constitué, tel que nos yeux le voient réalisé, est le fruit de la lente assimilation des éléments, qui, dans le moyen âge, ne faisaient que commencer à se rapprocher sous un chef commun. Quand un comte de Savoie se nommait alors duc de Chablais, marchion d'Italie, et prenait, à la suite de ces titres, tous ceux des diverses souverainetés qu'il avait successivement ralliées à la sienne , ce n'était point une vaine parade qu'il faisait de noms accumulés, mais il exprimait avec vérité la différente nature de son autorité sur des pays régis par des coutumes différentes. Pareillement Pierre de Savoie, au milieu des existences qu'il s'était subordonnées , ne méconnut point leurs caractères divers; il ne procéda pas autrement que ne faisaient alors les princes qui, ailleurs en Europe, accomplissaient une tâche semblable à la sienne. En présence d'une noblesse encore puissante, de villes en formation, et d'états ecclésiastiques, il reconnut les faits existants; il prit les points d'appui de son pouvoir où il les trouva, et sans confondre clercs, nobles, bourgeois et communiers, il les appela à descendre sur un même champ, à prendre part à une délibération commune, et à tendre vers un but commun.
On a cru pouvoir inférer davantage d'une charte donnée en résumé par Quisard dans son Introduction au Coutu-
mier du Pays de Vaud, publié en 1562. On a vu dans cette charte les bases d'une organisation arrêtée. La première question soulevée par cette assertion est celle de savoir si la pièce invoquée est authentique; la seconde, celle d'examiner quel en est le sens et la valeur.
La charte est-elle authentique? — Elle ne nous paraît pas avoir le caractère d'une pièce imaginée. L'écrivain des sièclespostérieursquil'eûtinventéene l'eûtpoint composée telle que nous l'avons 57 . Il eût recherché la vraisemblance. Il n'eût point fait siéger dans les Etats l'évèque de Lausanne, ni les députés d'Avenches, ville épiscopale, moins encore ceux de Saint-Oyens de Joux 5S, tandis qu'il se fût gardé d'oublier les noms des Grandson , des Palézieux, desBlonay,des Saint-Martin, des Champ vent, de seigneurs connus comme puissants au moyen âge. Une composition des Etats telle qu'il la présente eût paru trop extraordinaire à ses contemporains. — Mais fut-il jamais, dans notre passé, un moment auquel une assemblée nationale ainsi composée ait été possible? — S'il en est un, c'est celui-là même que Quisard a donné pour date à son document; c'est le moment qui suivit l'occupation du pays par Pierre de Savoie. Tout ployait. Tout accourait se ranger autour du héros. L'évèque de Lausanne était lui-même bien près d'être réduit à la condition d'un sujet. Sa présence, en ces circonstances, se comprend naturellement. L'absence de certains seigneurs, les familiers du prince, s'explique par des missions reçues. Cependant, nous le reconnaissons, supposant l'authenticité du document, bien des difficultés seraient à lever encore, et même d'assez importantes pour
qu'il fut nécessaire d'admettre qu'il renferme des erreurs, ou qu'il a subi des altérations.
Mais en recevant, sous ces réserves, comme historique l'acte publié par Quisard, il reste à en déterminer la signification . Q ue ressort- il de cette pièce ? Rien , ce nous semble , qui ne ressorte naturellement de la marche des événements dans THelvétie romane . Il était dans le cours des choses que Pierre réunît les nobles et les non-nobles duPays de Yaud, comme il réunissait, dans ses Grands Jours, ceux du Faucigny, ceux de la Val d'Aost ; qu'il travaillât à rapprocher seigneurs, clers 39, moines et bourgeois; que, dans ces âges où le prince ne s'appuyait point encore sur une armée permanente, il recherchât l'amitié de tous; que, dans ce but, il les assemblât autour de sa personne; que le petit Charlernagne eût ses plaids , comme Charles-le- Grand avait eu les siens, et que, comme l'illustre empereur, il fît servir ses plaids de moyen de gouvernement.
Mais ici nous nous arrêtons. Si nous pouvons reconnaître dans le document qui nous occupe le rôle d'une assemblée , nous ne saurions y voir les caractères d'une charte constitutionnelle. Nous croyons au fait, sans pouvoir du fait conclure à l'institution. Les écrivains qui, comme notre Jean de Muller l'avait fait d'abord, ont attribué à Pierre de Savoie l'organisation régulière des états de Vaud, sont tombés dans l'erreur de transporter à l'origine des états tout ce que ces assemblées sont devenues plus tard, sous la faible administration des princes successeurs d'Amédée VIII 60 . Muller a reconnu son erreur; mais, voulant la corriger, il a, je le crois, dépassé la limite
du vrai, et il Fa franchie en sens opposé. 11 n'établit pas que si, sous Pierre de Savoie, les états de Vaud ne se trouvent point sous une forme stable et déterminée, ils doivent s'être montrés sous la forme vague d'une institution naissante. Pierre a dû les convoquer, pour recevoir des soumissions, prendre des conseils, distribuer des exhortations, travailler à l'unité du pays. Ses compagnons d'armes, de retour d'Angleterre, où barons et communes conquéraient à cette heure la Grande charte, ont dû prendre plaisir à retrouver dans leur patrie ce qu'ils avaient vu par delà les mers. Toutefois, gardons-nous de confondre les états naissants de nos pays avec les libertés anglaises. La charte anglaise était le fruit d'une lutte entre le monarque et ses sujets; elle reposait sur un contrat entre deux parties, tandis que, dans le Pays de Vaud, les actes passés successivement entre Pierre et ses vassaux ne lient que les inférieurs et n'obligent pas le prince. Pierre demeure donc l'arbitre de la situation. Sans doute il a besoin de l'affection de son peuple, mais celui-ci n'a pas, comme celui d'Angleterre, acquis par le droit des armes celui d'une représentation. Les états de Vaud existent, mais en germe. Aux temps qui suivront de faire connaître si ce germe doit, ou non, se développer et devenir pour la contrée une institution libre et tutélaire.
Telles que furent ces premières1 assemblées, elles étaient le fruit d'une grande révolution accomplie. C'en était une assurément que celle qui avait remplacé la précédente anarchie par une administration régulière, et le pouvoir nominal de l'empereur par celui d'un prince actif, partout présent, dont les baillis surveillaient les seigneurs, dont les
châtelains secondaient l'essor des bourgeoisies61, et dont les lois favorisaient et modéraient, tour à tour, l'élan qui, dans ce siècle, élevait la condition de la classe inférieure de la servitude au servage02.
En même temps qu'il avait ainsi jeté dans l'Helvétie romane les bases d'un Etat, Pierre s'était mis en position de défendre son œuvre par de fortes institutions militaires. C'était peu pour lui d'avoir accoutumé la noblesse à combattre sous ses ordres, à le suivre dans des expéditions lointaines, et à se former, sous lui, dans l'art des combats ; c'était peu d'avoir, plus d'une fois, grâces à l'or du roi Henri III, pris à sa solde une troupe nombreuse d'aventuriers anglais, premier exemple de ces armées de condottieri qui jouèrent un si grand rôle dans le moyen-âge; Pierre, qui voulait donner à ses chevaliers l'appui d'une bonne infanterie, encouragea la formation des bourgeois des villes en corps d'archers et de hallebardiers G5. C'est à lui que remontent nos sociétés de tir, semblables à celles des villes anglaises, et dotées de privilèges d'origine évidemment princière. C'est depuis Pierre de Savoie que, chaque année, le roi du papegay fut, pendant l'année de sa royauté, franc de lods et libre d'impôts. La société des archers de Berne 64 célèbre encore annuellement comme son fondateur le prince dont ses emblèmes perpétuent la mémoire. Pierre acheva aussi de se rendre maître de tous les lieux forts et de tous les passages importants de îa contrée. Il s'était mis en possession du château de Joux, qui ouvrait et fermait une des gorges du Jura 65 ; il s'était fait céder par les Montfaucôn la ville d'Yverdun, tête du lac qui portait alors le nom de cette ville forte 66, et il avait
ordonné la construction d'un nouveau château dans ses murs, ainsi que dans la ville naissante de Morges 6T. située de manière à commander tout le bassin du Léman. Enfm. il avait placé des garnisons soldées dans tous ses châteaux, mais particulièrement dans celui de Chillon, dont il avait fait son arsenal 6S. Tours, balistes, mantelles de siège, fléchons pour arcs , fléchons pour balistes , Pierre avait rempli sa principale forteresse d'un puissant attirail de guerre. Il en avait défendu les approches au moyen d'une tour élevée au pied du Sonchaux69. Lorsqu'il séjournait en Angleterre, il laissait ses forces militaires sous le commandement du châtelain de Chillon, de son fidèle Hugues de Grammont. En l'absence de son maître et de son ami, Hugues promenait un œil attentif sur la contrée, employait l'or qu'il recevait d'Angleterre à de nouvelles acquisitions, et continuait l'œuvre commencée de la soumission du pays.
Cependant ces mesures militaires, tournées bien autant contre l'intérieur que contre le dehors, témoignaient assez que Pierre ne regardait pas son pouvoir comme affermi dans l'état qu'il s'était créé 70 . Bien des tètes, qui s'étaient courbées devant lui. n'attendaient que le jour de pouvoir se relever avec quelque chance de succès, et Pierre, qui déjà sentait décliner ses forces, ne devait pas tarder à se trouver engagé dans une lutte nouvelle, plus sérieuse qu'aucune de celles qu'il avait jusqu'alors soutenues.
Il semble que jusqu'à cette heure il n'ait eu qu'à se
montrer pour remporter la victoire, et que le succès ait constamment couronné ses desseins. Tandis qu'il triomphait en Helvétie, il avait donné sa fille à Guignes, de la puissante maison des dauphins du Viennois, et marié Philippe, son frère, à la veuve du comte de Bourgogne. On eût dit la maison de Savoie destinée à relever^ sur de nouvelles bases, l'ancien royaume des Burgondes. La prospérité de cette maison parut prendre un nouvel éclat lorsque, à la mort de Boniface, comte de Savoie et successeur d'Araé IV, les grands et le peuple se tournèrent vers Pierre, comme vers le prince de sa famille le plus capable de porter le sceptre en des temps agités, et que, l'un devançant l'autre, ils coururent lui prêter hommage à Chambéry 71 . Boniface avait succombé dans une guerre malheureuse en Italie ; Pierre commença son règne en passant les Alpes et vengeant l'honneur de sa maison; il prit Turin et laissa cette ville aux mains d'un des fils de son frère Thomas 72 .
Il venait d'atteindre le plus haut degré de sa puissance. Le pape et l'empereur recherchaient à l'envi son amitié. Son influence à Paris et à Londres maintenait entre les deux cours une union difficile. L'histoire n'a point assez remarqué l'office de médiation que les princes de Savoie, en haute considération dans les principales cours de l'Europe, ont rempli dans la politique de cet âge. En Angleterre, Pierre recevait, chaque année, de nouveaux témoignages de la faveur royale. Henri III l'avait donné pour guide à son fils Edouard, lorsqu'il avait envoyé ce jeune prince commander en Irlande. Il le chargeait de négociations qui demandaient une confiance entière 73. Chaque
année aussi Pierre recevait de nouveaux dons de la munificence du roi. Ce fut sur un sol que le monarque lui avait donné qu'il bâtit le palais de Savoie (Savoy palace), rasé dernièrement lorsque l'on a construit le pont de Waterloo, mais dont un quartier de Londres a conservé le nom 74. De nombreux gentilshommes savoisiens et vaudois avaient suivi Pierre en Angleterre. Il usa du privilège de tutelle, que le roi lui avait conféré sur plusieurs nobles héritières, pour marier ses pupilles à des fils de nos montagnes. C'est ainsi qu'un Chalant épousa l'héritière de l'illustre maison des Vascy. D'autres encore de ces gentilshommes s'allièrent à de grandes familles d'Angleterre et se fixèrent dans ce royaume. Les La Porte y sont devenus des Porter, les Boutillier des Butiller, les La Fiéchère, des Fletscher. Les Grandson ( de Grandissono ) ont joué quelque rôle sous le nom de Grandisson 75 . Les Maréchal sont la tige de laquelle sont descendus les lords Mareschall. Des Charrons, des Wuippens renoncèrent aussi à leur patrie pour une patrie nouvelle. Ebal de Mont s'attacha à la personne du prince Edouard T6. Le chroniqueur anglais Matthieu Paris nous apprend que le comte de Savoie avait aussi, dans ses fréquents voyages à travers l'Océan, amené de belles filles du pays de Yaud, et qu'il avait uni leur sort à celui de gentilshommes anglais, comme s'il eût voulu rapprocher ses deux patries par tous les liens du sang. On cite au nombre des Anglais qui épousèrent de belles Yaudoises Jean, fils de la comtesse Mathilde de Yarennes, et Balduin, comte de Devon et seigneur de l'île de Wight.
Mais en même temps que Pierre élevait si haut sa for-
tune en Angleterre, ce royaume était en proie aux agitations intérieures, qui devaient aboutir à la constitution de ses libertés politiques , et à la transaction connue sous le nom de Grande charte. La faiblesse du roi, ses prodigalités envers de nouveaux étrangers venus de France , le désordre de ses finances, et le manque d'égards pour les instincts nationaux de la vieille Angleterre, avaient soulevé le peuple et les barons. L'orage grossissait. Cependant il n'avait pas encore éclaté lorsque parut un étranger, un de ces hommes, mélange de bassesse et de génie, de froideur et de passion, de ruse et d'audace, caractères à cent faces diverses, souples, rampants, audacieux, dont la Providence se sert pour châtier les nations et les amener par l'épreuve à la liberté. Simon de Montfort se trouva le chef qu'attendaient , pour se soulever, les lords et les communes. Alors commença la guerre civile. Tant que les partis se balancèrent, l'office de Pierre de Savoie fat celui de médiateur entre eux. Il fit partie du Conseil provisoire, placé par la défiance auprès du roi, à la suite de la pacification d'Oxford. Mais la guerre ayant recommencé pendant que le comte de Savoie était absent, et le roi, après la bataille de Lewes étant tombé au pouvoir de ses ennemis, Pierre ne songe plus dès lors qu'à relever la couronne du monarque son neveu. Il emprunte des sommes considérables ; il équipe une flotte sur les côtes de la Flandre et il lève une armée. A sa voix, des hommes d'armes accourent en foule du pied des Alpes : des d'Aubonne, des Saint- Martin , des Montagny, des Cornières, des Rovéréa; à leur suite marchent les hommes des communes, Jean de Berne, Guy de Lutry, deux frères, Pierre et Ro-
bert Carra, et beaucoup d'autres encore. On s'embarque; mais les vents s'étant déchaînés, dispersent les vaisseaux et contraignent la flotte à rentrer dans le port.
C'est à ce moment que le comte de Savoie reçut la nouvelle d'événements qui le rappelaient en hâte dans sa patrie. Ses elîorts pour replacer le roi d'Angleterre sur le trône de ses pères avaient échoué. Les biens qu'il possédait dans ce royaume avaient été saisis. Les dettes qu'il venait de contracter pour tenter une entreprise inutile avaient épuisé ses ressources. Ce fut dans ces circonstances qu'il dut reprendre le chemin de l'Helvétie , où ses anciens ennemis s'étaient tous levés et de nouveaux adversaires s'étaient mis en campagne pour lui ravir le fruit de sa laborieuse carrière.
Le chef qui s'était mis à la tète d'une nouvelle levée de boucliers contre le comte Pierre était Rodolphe de Habsbourg. Rodolphe préludait par une activité remuante et guerrière à la gloire qui l'attendait, et il avait commencé à jouer dans l'Helvétie orientale le rôle que Pierre remplissait depuis un demi-siècle dans l'Helvétie romane. Déjà, sur tout le pied des Alpes, on l'estimait comme un héros et le craignait comme un mauvais voisin , lorsque moururent, à un an de distance, les deux comtes de Kibourg, Hartmann-le-Jeune à Rerthoud, et Hartmann -le - Vieux dans le château de ses pères 7S.
Hartmann-le-Jeune avait laissé pour héritière de tous ses biens allodiaux une fille, jeune encore. Quant aux
biens qu'il tenait de l'empire. Pierre, fort de l'amitié de son ne\eu, l'empereur Richard, s'en était fait donner l'investiture. Se présentant, s'il est permis d'en croire la chronique , dans un costume moitié d'or et moitié de fer, symbole des deux moyens par lesquels il avait fondé sa puissance , il avait reçu le vicariat de l'empire dans des limites étendues , l'inféodation des pays soumis à son sceptre, et celle de tous les fiefs impériaux compris dans l'héritage de Hartmann-le-Jeune 79.
Lorsque Hartmann-le-Yieux mourut à son tour, il fut enseveli dans les tombeaux de ses pères avec casque et bouclier, comme étant le dernier de sa race. La paix de ses derniers jours avait été troublée par la sollicitude que lui inspirait le sort de sa veuve , Marguerite de Savoie, qu'il avait tendrement aimée80. Les faits ne tardèrent pas à montrer que ces craintes n'étaient que trop fondées. Rodolphe de Habsbourg, son neveu et son héritier naturel , ne se fut pas mis plutôt en possession de ses biens, que, sans égards pour les dernières intentions du vieillard, il déposséda Marguerite des châteaux qui formaient son douaire. Puis, s'avançant sur Berthoud, il s'empara de cette ville, dans laquelle il s'était ménagé des intelligences, se proclama tuteur de la famille de Hartmann-le- Jeune, et sachant bien qu'il venait par ses actes de déclarer la guerre à la maison de Savoie, il marcha sans hésiter sur le Pays de Yaud, à la tète de 1500 chevaliers et d'une redoutable infanterie 81 .
Il n'eut pas plutôt posé le pied dans ces contrées, que tous les anciens ennemis de Pierre, reprenant confiance, crurent pouvoir reconquérir ce qu'ils avaient perdu dans
une succession de guerres malheureuses. Tous se montrèrent à la fois, les évèques de Sion , de Lausanne et de Genève, le comte du Genevois, et tout ce qui, dans le Pays de Vaud, n'avait subi qu'à regret le joug de Savoie. Les villes mêmes furent entraînées dans l'élan de l'insurrection. En même temps les villes de Turin, d'Asti, le prince de Montferrat, avaient pris les armes de l'autre côté des Alpes, et le duc d'Anjou, depuis peu comte de Provence, avait joint ses forces aux leurs. Le Dauphiné même manifestait des dispositions à la révolte.
Cependant Pierre de Savoie , lorsqu'il accourut pour combattre tant d'ennemis conjurés, n'était plus ce prince, dans la vigueur de l'âge , qui puisait largement dans le trésor d'un roi, son ami. Seul, endetté, brisé par la double lutte qu'il avait constamment soutenue, il arrivait sans autres ressources que celles qu'il avait en son génie. Il n'en fit pas moins front de toutes parts. Après avoir envoyé quelque gens-d'armerie au-delà des Alpes, sous son frère Philippe, il se tourna d'abord du côté de Genève. Il lui suffit de renforcer ses garnisons pour amener l'évèque, qui s'était joint à ses ennemis, à traiter à des conditions avantageuses. Pressé par le besoin d'argent et par la nécessité de courir à d'autres adversaires, Pierre reconnut, en échange d'une somme de 2250 livres genevoises, le droit suzerain du prélat dans Genève; il se désista de l'avouerie, que les bourgeois lui avaient conférée, et se réduisit aux droits qu'il possédait en nantissement de la dette imposée au comte de Genève. Il amena le comte luimême à signer cet accommodement82. Puis, libre de ce
P1ERHK DE SAVOIE. 85
côté , il marcha contre Lévèque de Sion , qui venait de s'emparer de Martigny, reprit cette place, refoula les ValaisansS3, et laissant ses lieutenants, Aymon de Salleneufve et Guillaume de Lucinge, continuer la guerre sur ces frontières , il se porta sur Fribourg , la place d'arme de Rodolphe, et sur Berne, que le comte de Habsbourg tenait étroitement serrée.
Nous connaissons peu les événements de la guerre qui, pendant tout le cours de Tan 1265 et dans les premiers mois de Tannée suivante, ravagea l'Helvétie occidentale. Ce fut sans doute une de ces guerres de ruses , de surprises et de dévastation, pareille à la plupart de celles du moyen Age. Pierre avait trop peu de monde et trop d'ennemis sur les bras pour pouvoir remporter des avantages décisifs. Cependant il réussit à réduire quelques-uns des seigneurs soulevés contre lui. Le jeune comte de Nidau
vint lui faire hommage à Moral*4. Les seigneurs d'Esta- — —
vayer jurèrent, dans le château de Font S5, de demeurer neutres jusqu'à la fin de la guerre. Pierre avait recherché l'appui du pape Clément IV, protecteur naturel de la cause d'une veuve ; il en avait obtenu la reconnaissance des droits de sa sœur Marguerite, et l'envoi d'un légat chargé de signifier à Rodolphe le jugement du père des chrétiens. Giffre S6, abbé de Notre-Dame d'Abondance, qui se trouva porteur de ce message, se présenta sous les murs de Fribourg. Il y rencontra Godefroy de Lauffenbourg ST, lequel, s'enflammant à la vue du moine, répandit sa fureur en accents si terribles dans son allemand suisse, que l'abbé, étranger à cette langue, se retira plein d'épouvante. Ce-
pendant on se pressa sur ses pas ; des négociations s'ouvrirent à quelque distance de la ville, mais elles n'amenèrent, aucun résultat.
Alors le comte de Savoie prit la résolution de rassembler ses forces, et de donner à la guerre un nouveau caractère par quelque entreprise hardie. Il renforça sa fidèle gensd'armerie de cinq cents auxiliaires bernois, troupe solide et valeureuse, et, quittant brusquement les rives de PAar et de la Sarine, il s'engagea dans les gorges du Valais, où la guerre continuait avec des succès divers et beaucoup de brigandages. Il battit l'évèque, lui prit ses meilleurs châteaux, et le contraignit à signer, le 27 février 1266, un armistice d'un an, durant lequel des arbitres travailleraient à la conclusion de la paix ss.
Mais pendant que Pierre s'efforçait de mettre fin à la guerre du Valais, ses ennemis avaient de leur côté réuni leurs forces, et ils s'étaient avancés jusque sous les murs de Chillon, dont ils avaient commencé le siéo:e. Allemands, Vaudois, la plus grande partie de la noblesse du pays, campaient aux alentours du château. A leur tète se trouvait un chef que la chronique saxonne nomme le duc de Lupfingen, et les chroniques savoisiennes le duc de Cophingen ou de Zoffingen. Ils étaient occupés au siège depuis plusieurs jours , quand le comte de Savoie , chevauchant en silence et enveloppant sa marche des ténèbres de la nuit, déboucha des gorges du Valais et s'approcha du Léman.
Laissons le chroniqueur raconter l'événement qui suivit . « Sans être aperçu , le comte Pierre fit signe au guet du chastel, et s'étant fait cognoistre, il pénétra, lui troisième, dans Chillon. Et quand il fut ens (dedans), se refrescha
et beust; et ceux du chaste! furent moult joyeux. Tost après monta sur la tour, duquel lieu peust choysir et aviser ses ennemis, et vist qu'ils avaient leurs logis l'ung loings de l'autre , et qu'ils dormayent , car de nulz ne se doubtayent. Adonques dessandist, et se mist sur une petite nef, qui tost le conduisit à la Villeneufve, où il avait laissé ses gens. Et vint à eux rnoult allègrement. Quand le virent si joyeux : « Quelles novelles? » lui demandèrent. « Belles et bonnes, » leur répondit-il, « car à l'ayde de Dieu, se voulions estre bonnes gens, tous nos ennemys sont nôtres. » A quoy tous dirent d'une voix : « Signieur, il n'y a que de commander. » Et s'armèrent, et s'étant mis en point, montèrent à cheval en bonne ordonnance, passèrent le pas de Ghillion sans sonner trompettes , et à un cop frappèrent sur les tentes et les logys du duc de Chopingen , dont ils eurent bon marché , car trouvèrent ly et ses gens, désarmez , moytié veillianz et moytié dormanz. Et firent si bien que le duc fut fait prisonnier. Et furent prins avec lui les contes de Nidove, de Gruyères, d'Arberg, et les barons de Montfaucon, de Grandson, de Cossonay, de Montagny, ensemble quatre-vingt barons, signieurs, chevalliers, escuyers et nobles du pays. Et tous les fist mener le conte Pierre au chastel de Chillion , où ne les traita comme prisonniers, mais les festoya honorablement. Moult fut grande la despoillie et moult grand le butin. »
Le fruit de la bataille de Chillon fut la conquête du Pays de Vaud. Pierre rentra dans Moudon, dans Romont et dans Morat. « Et fust moult content de ceux de Morat, dit la chronique, et fist fayre un donjon et une forte tour
à l'entrée de la ville. S9 » Puis, après avoir aussi jeté les fondements d'une tour forte sur la Broie, entre les lacs de Morat et de Neuchâtel, il longea la rive et vint mettre le siège devant Yverdun, dont il ne s'empara qu'après une vive résistance. La prise de cette ville et la soumission des Lausannois, qui avaient eu part à l'insurrection 90, achevèrent de le rendre maître du pays.
Lors, selon la chronique, le comte Pierre envoya quérir les prisonniers qui se trouvaient à Chili on, à Villeneuve et autres lieux, et leur parla comme suit : « Monsignieur de Cophingen, et vous autres signieurs, vous êtes venus moy guerroyer ; toutefoys Dieu s'est mys devers le droit, puisque vous êtes tous mes prisonniers, comme véez ; si sachez que m'avez fait dépendre un grant argent, et aurois beaucoup de raisons de vous mettre à haute rançon, mais ne veux regarder au pis. Si donc vous, Mr. de Cophingen, voulez m/abandonner le Pays de Vaudz, sans autre rançon vous acquitteray. Se non, n'êtes pas échappé de mes mains, et l'aurai, le Pays de Yaudz, veuillez ou non. » — « A quoy le duc, bien qu'il luy fist mal de perdre tel jocel (joyau) que le pays de Yaudz, répondist : c< Suis d'accord, pourvu que moy et les miens soyons francs et quittes. » — ce En ce qui vous touche, vous et vos Allemands, je le veux, répartit le comte, mais les signieurs de Yaudz me feront hommage et par leur rançon nvayderont à porter mes charges. » Toutesfoys. après bien des paroles, tous furent libérés, « moyennant homaige94. Ce qu'étant fait, le comte envoya mander les dames du pays à Yverdun. et par espéciaî les dames des
signieurs prisonniers, et les festoya trois jours si grandement qu'on ne le sauroyt dire. »
Tel est le langage de la chronique. Je ne puis soulever ici toutes les questions que fait naître ce narré. On ne saurait rejeter de l'histoire la bataille de Grillon, dont Ruchat nous dit avoir lu le récit dans une chronique de l'an 1280; qu'un ancien manuscrit, conservé dans le château du Chàtelard, retrace avec quelques détails nouveaux sur la fuite de plusieurs seigneurs, faits prisonniers dans les vallées d'Oron, et avec la mention d'un ossuaire, élevé sur le lieu du combat ; que toutes les chroniques savoisiennes et vaudoises ont raconté, et que l'on retrouve dans les généalogies saxonnes de Fabricius92. Mais autant il nous paraîtrait difficile de nier le fond de ces récits traditionnels, autant nous aurions de peine à garantir tous les détails dans la narration d'un fait qui prêtait si naturellement aux développements épiques. Quant au moment de ce fait d'armes, nous ne saurions le placer à une autre époque que ne l'ont fait la plupart des chroniqueurs et que nous ne venons de le faire.
Mais quel est le vaincu deCbillon? Quel est ce chef que nos chroniques nomment, les unes, le duc de Zhoffingen 93, les autres, le duc de Cophingen ou de Chepelungréen 94 ? dont Fabricius fait un duc de Loffîngen et un landgrave de Stulingen, dans la Forêt-Noire93 ? Etaitil un lieutenant impérial, comme le dit le généalogiste saxon ? Etait-il un lieutenant de Rodolphe ou Rodolphe lui-même? — M. Cibrario n'hésite pas à voir dans le
vaincu de Chillon Rodolphe en personne. Nous croirions plutôt un lieutenant du comte de Habsbourg. Il nous semble que si ce prince eut été fait prisonnier par Pierre de Savoie, nos chroniques romanes eussent mieux retenu le nom du captif, et les chroniques allemandes eussent gardé mémoire d'un fait aussi marquant. . Il est vrai de dire que les chroniqueurs allemands, pleins de détails réels ou légendaires, peut-être trop légèrement accueillis par l'histoire, sur la lutte, heureuse pour ses armes, que R.odolphe soutenait à la même époque contre les barons de Reggensberg, le comte de Toggenbourg, et l'abbé de Saint-Gall, nous apprennent fort peu sur la guerre malheureuse qu'il faisait à Pierre de Savoie. Mais encore, un fait aussi frappant que l'eût été la captivité de Rodolphe eût-il pu se passer sans se graver, là, dans la tradition, ici, dans le cours des choses ?
Le cours des événements suppose une victoire signalée de Pierre de Savoie ; car nous voyons le théâtre de la guerre, longtemps prolongée autour de Fribourg et dans le pays de Vaud, se transporter tout à coup sur les bords de l'Aar ; les villes se soumettre Tune après l'autre, et tous les seigneurs du pays qui s'étend jusques à ce fleuve, ceux des vallées de l'Oberland et des bords du petit lac comme ceux du Pays de Vaud, porter leur hommage au vainqueur. Pierre entre dans Berne , aux acclamations des bourgeois96. A sa voix, la ville s'agrandit pour recevoir dans son sein les nouveaux habitants que la guerre avait jetés dans ses murs97. Berne proclame le comte de Savoie son second fondateur. Il accorde à la ville héroïque, en récompense des services qu'il en a reçus, Té-
change d'une première charte, compromettante pour ses libertés 9S, contre une charte nouvelle, clans laquelle il reconnaît plus clairement les droits de son alliée au titre de ville impériale. Puis, ayant construit sur TAar un pont, et jeté de ses mains la poutre qui la première atteignit la rive opposée 99 , il franchit ce pont, et court s'emparer du château de Bremgarten, résidence d'antiques barons, richement possessionnés sur la rive droite du fleuve. Le seigneur de Bremgarten jure de servir Pierre envers et contre tous, mais spécialement contre Rodolphe de Habsbourg100. L'année suivante, le comte de Savoie dirige ses forces sur Fribourg, la seule place que Rodolphe eût conservée dans l'Helvétie occidentale. Mais pendant qu'il en presse le siège, des négociations, ouvertes au Lôwenberg, sur le lac de Morat, aboutissent, le 8 septembre 1267, à la paix. Rodolphe reconnaît les droits de Marguerite de Savoie et garantit par des gages le paiement du douaire de cette princesse 101 . Pierre l'emporte : il dicte les conditions du traité ; toutefois ces conditions ne nous paraissent point supposer un fait aussi grave qu'eût été la prise en personne du prince ennemi, fait dont la charte, telle que nous la possédons, ne renferme, du reste, aucune mention.
Aussitôt après avoir fait sa paix avec Rodolphe, Pierre courut en Valais, où l'évèque avait rompu l'armistice, et il allait emporter Sion d'assaut, lorsque l'évèque et le comte de Genève interposèrent leur médiation, et firent agréer les termes d'un accord reposant sur les bases de celui de 1260 402.
Ce fut la dernière campagne du comte Pierre. Une activité si constante avait brisé les ressorts de son âme et la vigueur de son corps. Succombant à de dernières fatigues, il alla demander à Chillon ce repos qui le fuyait toujours. On nous raconte qu'il y passa le reste de l'année, cherchant, sous un ciel propice, à rajeunir ses sens amortis. Tantôt il se laissait bercer sur le miroir du Léman, au doux balancement des flots, ou bien à celui des vers que lui récitait son troubadour aimé, Guillaume de Ferrât ,03. Tantôt assis près d'un vaste foyer, dans la salle qui porte encore aujourd'hui le nom de salle du comte Pierre, il se livrait à de derniers soins et ranimait la chaleur d'un sang qui commençait à se glacer.
Les chroniques s'accordent à dire qu'il rendit le dernier soupir en ces lieux, qu'il avait aimés plus qu'aucuns au monde. C'est, en effet, dans Chillon que s'est terminée la carrière active de Pierre de Savoie dans nos contrées, mais ce château n'a pas été témoin de la dernière heure du héros. L'histoire, plus sévère, et qui voit de plus haut que la légende, ne dispose pas comme elle des événements ; il n'est pas en son pouvoir d'entourer de paix les derniers jours de l'homme engagé dans l'arène des débats du siècle. Nulle trêve pour lui que l'épreuve ne soit terminée. L'état des affaires de Pierre en Italie l'obligea de faire un dernier effort, de passer encore une fois les Alpes, et c'est à son retour vers Chillon qu'il expira, non dans ce château, mais sur le chemin qui l'y ramenait.
Il est, non loin des lieux où l'Isère se perd dans le Pthône, un château fort, situé sur la proéminence d'un rocher, et d'où la vue s'étend sur les vallées de l'Isère et du Bugey; c'est dans ces murs, ceux de Pierrechàtel, dernier asile de sa mère, que Pierre, arrêté par la maladie, a terminé sa vie agitée. Il est mort, non comme les chroniques le racontent, tranquille et bercé par des chants de gloire, mais traînant jusques à la fin la chaîne à laquelle il se trouvait attaché; entouré d'héritiers avides, jaloux, dont les yeux se fixaient sur lui comme sur leur proie, et qui, pendant que la mort lui faisait sentir ses prochaines atteintes, se pressaient autour de son lit, en se disputant son héritage. S'il avait sacrifié à l'ambition, il l'expiait cruellement à cette heure dernière. De quelque côté qu'il tournât les yeux, il rencontrait les regards de ceux qui croyaient avoir des droits à faire valoir à sa succession. Pierre nomma Philippe, son frère, son héritier au titre de comte de Savoie, et sa fille héritière de son apanage et de ses acquêts. Il donna ses biens en Angleterre, qui venaient de lui être rendus, à sa nièce, la reine Eléonore, exceptant toutefois son palais à Londres, qu'il léguait à l'hospice du Grand-Saint-Bernard. Il assurait un douaire à sa fidèle épouse, Agnès deFaucigny, et assignait à sa sœur Marguerite de Kibourg un revenu de 500 livres sur les péages de Villeneuve de Chillon. Puis, promenant ses yeux mourants sur ceux qu'il avait aimés, il leur donna, à chacun, un témoignage de son affection. Son fidèle Hugues de Paleysieux reçut le château de la Tour, en récompense de ses longs services. Pierre avait fait, jusques à cette heure, peu de dons à l'Eglise ; il en
94 PIEHRE DE SAVOIE.
fit, par codicille, d'assez nombreux dans ses derniers moments. Il remit au comte de Genève w2000 marcs sur la dette qu'il lui avait imposée. Il signa d'une croix, tracée d'une main tremblante ; puis il détacha de son doigt l'anneau de Saint -Maurice, pour le placer à celui de son successeur, et rendit, peu d'instants après, le dernier soupir.
Pierre n'avait pas atteint le but qu'il poursuivait en Helvétie. Ni lui, ni Rodolphe ne réussirent à fonder un état monarchique dans nos montagnes. La gloire de Rodolphe et de sa maison a été d'avoir accompli , hors des limites de la Suisse, ce qu'il n'a pu réaliser parmi les libres enfants des Alpes , et d'avoir jeté les bases de ce vaste empire , sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Sans avoir été inférieur à Rodolphe, Pierre est loin d'avoir laissé dans l'histoire un nom pareil à celui du prince qu'il a vaincu. A peine aujourd'hui ce nom du comte Pierre se lit-il encore dans les annales de la Grande-Bretagne ; et dans nos pays, après qu'il a, quelque temps, été l'objet d'un souvenir religieux et d'une gloire modeste, il s'est perdu dans ces vagues régions, intermédiaires entre celles de la poésie et de l'histoire, dans lesquelles aucune image ne se montre sous des traits précis et prononcés.
Il devait en être ainsi. S'il eût vécu davantage , peutêtre Pierre de Savoie eût-il achevé de constituer un état dans FHelvétie: peut-être eût-il fondé, entre la France et l'Italie, une puissance, maîtresse des Alpes, et faite pour jouer un rôle dans l'histoire européenne. Mais il n'avait pas assez vécu pour assimiler les éléments qu'il avait rapprochés les uns des autres. Fribourg était restée
habsbourgienne. Berne, grâce à l'héroïsme de ses bourgeois, était demeurée indépendante. Les évèques n'avaient pas été réduits à l'obéissance. Pierre avait dû renoncer, dans de derniers périls, à la position qu'il avait prise dans Genève. La terre qui se déploie autour du Léman, la patrie de Yaud, était, il est vrai, en grande partie réunie en un corps d'Etat ; mais séparée de Lausanne , de son foyer naturel, brisée en deux existences, l'une ecclésiastique et l'autre séculière, elle s'arrêta bientôt dans son développement, et finit par retomber dans l'anarchie à laquelle la main de Pierre avait voulu l'arracher.
L'Helvétie romane demeura donc brisée en Etats indépendants et rivaux , et comme aucun bras aussi puissant que celui du comte Pierre ne vint achever son œuvre, ce pays resta divisé jusqu'au jour où le principe cantonal, épanouissement de celui de la commune , prévalut dans la Suisse orientale , et se propagea par d'éclatants faits d'armes. La conséquence de ces choses devait être l'absorption des pays romans dans la Suisse républicaine. L'accession de Berne à la Confédération prépara cette révolution bienfaisante ; le seizième siècle la vit s'accomplir.
Telles sont les voies providentielles. Ce n'est pas sans quelque tristesse que nous avons vu s'évanouir, avant de s'être pleinement réalisés., les projets de Pierre de Savoie : cependant l'Helvétie romane devait , dans le cours des âges, parvenir à une prospérité qui n'eût pas été son partage au même degré si Pierre eût exécuté ses plans; la liberté devait prendre possession de ces lieux, et lorsque aujourd'hui nos yeux s'arrêtent sur les deux rives du
Léman, Tune savoisienne et l'autre suisse, nous n'hésitons pas à nous estimer heureux de ce qui , du treizième au seizième siècle, a sans doute été pour plusieurs le sujet de bien des regrets.
« La liberté, qu'il a servie, N'expire pas au seuil de sa prisou La voila qui reprend une nouvelle Au nom du captif de Chillon !
BONÏYARD.
Sommaire. — Développement des monarchies européennes. — Action et réaction. — La Réforme dans l'Eglise. — L'Helvétie romane. — La Réforme dans Genève. — Ronivard. — Son caractère et son génie. — Première captivité. — Ronivard en présence de la Réforme. — Sa seconde arrestation. — Chillon au seizième siècle. ■ — Ronivard à Chillon. — Ses vues sur l'Etat. — Ses vues sur l'Eglise. — Son poëme « de l'origine du mal. » — Deux hommes en lui. — Souffrances et consolations. — Délivrance.
Tous les siècles ont vu se renouveler le combat de ce qui est avec ce qui tend à être , du génie de l'ordre avec celui du progrès , de l'esprit conservateur avec celui qui emporte l'humanité vers des destinées nouvelles. Cette guerre se poursuit dans la politique et dans la religion , dans les mœurs et dans les arts. Et comme il n'a pas été jusqu'ici de gouvernements assez forts pour coordonner les deux tendances l'une à l'autre , et qu'il ne paraît pas qu'il soit dans les plans de la providence de mettre avant longtemps un terme au combat. , c'est de révolution en révolution que se poursuit le cours des choses humaines.
De la révolution du treizième siècle étaient nés la Com-
mune et l'Etat moderne. Dans les siècles suivants , en même temps que les intelligences se développèrent, l'Etat s'étendit et se constitua. De grandes monarchies se formèrent ; les deux plus puissantes , celle des Valois en France , et celle des Habsbourg dans l'Empire, s'élevèrent sur les flancs de l'Helvétie. Déjà dans le seizième siècle , on entendit murmurer autour de Charles V le nom de monarchie universelle. Le mouvement des communes avait fléchi sous l'élan de la royauté. En Angleterre, en Espagne, la commune était entrée dans le corps de l'Etat. En France, après s'être montrée plus impétueuse que nulle part ailleurs , elle s'était rangée sous le sceptre du roi. Des républiques italiennes , les unes s'étaient perdues dans la tyrannie, les autres étaient tombées sous un joug étranger. L'esprit de liberté communale ne se manifestait plus que dans des villes éparses sur le sol de l'Allemagne et dans les Alpes helvétiques; encore n'avait-il pas , même en ces lieux , conservé sa première énergie. Les cités allemandes, sans lien puissant, semblaient incapables d'opposer une résistance sérieuse à la force qui travaillait en Europe à la création de grandes unités nationales. Les cantons suisses paraissaient être devenus le seul refuge de la vie républicaine.
Le soulèvement communal du moyen-âge n'avait réussi que chez eux à constituer un Etat. Treize républiques, épanouissement d'autant de foyers communaux, s'étaient fortement organisées, les unes en aristocraties, les autres sous un gouvernement populaire, et toutes , elles avaient formé une confédération respectée. Mais dans la confédération suisse elle-même, la vertu, qui lui avait donné l'être,
s'était altérée. L'intrigue avait pénétré dans les cantons, et les Suisses avaient passé du service de leur patrie à celui des princes, qui payaient leur courage. En devenant mercenaires, ils étaient devenus, de fait, les serviteurs de la politique des rois. Il est permis de demander, si les héros de Morat, en renversant le rempart qui les protégeait du côté de la France, combattirent pour leurs foyers ou pour la formation de la monarchie de Louis XI et de Louis XIV. Des deux pôles sur lesquels se balancent les sociétés humaines, celui-là donc l'emportait qui les entraine vers un ordre extérieur, plus ou moins étranger à la liberté. Des deux tendances, entre lesquelles elles se partagent , celle dont le point de départ est dans la conscience humaine semblait à plusieurs bien près d'être anéantie , lorsqu'elle fît irruption sur un sol nouveau , et que les deux forces ennemies recommencèrent leur lutte éternelle avec de nouvelles armes et un nouvel acharnement. ' C'est dans l'Eglise que, cette fois, l'esprit de liberté se fit jour. Le sacerdoce avait fléchi, comme le reste, sous Télan de la royauté. La tutelle qu'il avait exercée sur les sociétés barbares tendait à se transformer en une tutelle séculière. Intérieurement déchirée, et minée par le travail des esprits, l'Eglise ne commandait plus aux rois. Riche, elle était devenue pour eux un objet d'envie ; corrompue, elle entendait prononcer de tous côtés le mot de réforme. Ce mot , dans le seizième siècle , se fît entendre presque à la fois du sein des populations chrétiennes, musulmanes et brahmaniques , de chacune d'elles dans l'esprit de la religion qui était la leur. Chez les populations chrétiennes, la foi s'était perdue dans l'œuvre extérieure, l'obéissance
102 SOMVARD.
à Dieu dans l'obéissance à l'homme. Les miséricordes divines avaient été transformées en une marchandise vulgaire. Ainsi rabaissée, la religion ne relevait plus le front de l'homme et ne bénissait plus la terre. Alors un cri d'affranchissement se fit entendre , presque en même temps, en Allemagne, en Suisse, en Angleterre et dans les contrées de la France où les germes d'une première réforme avaient été étouffés vers la fin des croisades.
Le premier cri partit des consciences. On en appelait , de la foi crédule et morte du siècle , à la foi vivante des premiers âges. Mais à ce cri de réveil mille cris répondirent , qui n'avaient pas la même origine. En même temps que la religion , toutes les libertés se soulevèrent à la fois. Les classes intellectuelles proclamèrent venu l'âge de la renaissance , les classes opprimées l'heure de rejeter le frein qui pesait sur elles. Partout où la réforme apparut, la liberté des esprits et la liberté politique se montrèrent sur ses traces. Partout aussi la société se partagea en deux camps ; avec les âmes religieuses se précipitèrent dans l'un les esprits ardents et les caractères ennemis du joug ; avec les maîtres des peuples . se jetèrent dans l'autre les hommes attachés à Tordre traditionnel et à la conservation du passé.
Ces deux camps ne tardèrent pas à se trouver en présence sur les rives du Léman , comme dans le reste de l'Europe. Dès l'an 1525, la lutte y est engagée. Les Etats du Pays de Vaud, assemblés à Moudon, s'élèvent contre « ce maudit hérétique, Martin Luther, contre les gros esclandres qu'il a faits en tous lieux. » et ils condamnent ses sectateurs à l'estrapade au premier chef , aux flammes
en cas d'obstination. Mais pendant que le prince et l es Etats du pays repoussaient ainsi la réforme, les villes suisses l'accueillaient. Berne se rangeait sous sa loi, et , dans toutes les villes de l'Helvétie romane , des congrégations plus ou moins nombreuses se formaient autour de son drapeau.
La maison de Savoie possédait encore les deux rives du Léman , et son territoire , dans ces contrées . avait , peu s'en faut , les mêmes limites qu'à la mort du comte Pierre. En apparence , la situation du pays paraissait n'avoir que peu changé ; mais il en était bien différemment en réalité. Depuis que Amédée VIII, devenu le pape Félix V , avait laissé ses héritiers chargés de dettes considérables . hypothéquées sur leurs meilleurs revenus et entre autres sur Chillon 1 ; depuis que le sceptre avait passé de ses mains dans celles de princes faibles , de femmes et de mineurs ; depuis surtout que la Savoie avait été entraînée dans les revers du duc Charles de > Bourgogne , et que les Suisses avaient promené le fer et le feu dans le Pays de Vaud , tous les liens qui font la force d'un Etat avaient été relâchés. Un âge de décadence avait succédé à un âge de gloire. Déjà Berne avait soumis les montagnes d'Aigle et porté ses frontières jusques au cours du Rhône. Déjà cette ville et celle deFribourg, qui venait d'entrer dans la Confédération suisse , avaient conquis ensemble Echallens , Orbe , Grandson , et elles s'en maintenaient en possession. Quelques traits achèveront
de dire l'humiliation des descendants de Pierre de Savoie et le degré d'anarchie dans lequel le Pays de Vaud se trouvait être plongé.
Des villes du pays, à peine sorties de la cendre en laquelle la guerre les avait changées, étaient entrées en campagne l'une contre l'autre pour de légers différends2. Les montagnards, de leur côté,, qui s'étaient accoutumés à descendre dans la plaine pour la saccager, faisaient, presque chaque année , quelque excursion , dans le but de rançonner les villes ou de prendre leur part de la vendange. Parfois aussi quelque chef mercenaire , bernois ou fribourgeois , se donnant comme créancier du duc de Savoie, et alléguant l'impossibilité d'être payé, levait une bande, et s'emparait des murs qu'il prétendait lui être hypothéqués. C'est ainsi que Scharnachthal s'établit, un beau jour, dans Chillon, et ne quitta ce château qu'après avoir épuisé la contrée de ses dernières ressources. La ville de Fribourg elle-même avait été près de lever son drapeau , et de faire marcher ses fils vers ce rivage, sous le prétexte de s'indemniser de ce que le duc lui devait , et c'est avec peine qu'elle s'était laissé arrêter par ses confédérés 3.
En de telles circonstances , la voix de Berne et celle de Fribourg étaient bien mieux écoutées dans THelvétie occidentale que ne l'était la voix même du prince du pays. Le duc n'en continuait pas moins la politique de ses pères. Il cherchait, comme eux , à se rendre maître de Lausanne et de Genève. Il venait d'échouer dans une dernière tentative sur Lausanne. Plus heureux dans Genève , les princes de Savoie avaient élevé sur le siège
épiscopal un des cadets de leur famille, et Charles III paraissait bien près de se voir en pleine possession de cette ville, lorsque la Réforme y fit son entrée, que, dans ces murs comme dans toute la contrée , se formèrent ces congrégations d'hommes , les uns amis d'un renouvellement de l'Eglise , les autres de la liberté politique , tous également comptant sur l'appui de Berne, et qu'ils engagèrent le combat , rangés sous un nouvel étendard.
Jusqu'alors les enfants de Genève , c'était le nom que se donnaient les amis de l'indépendance de cette ville, n'avaient obtenu de succès que pour retomber bientôt après dans les périls d'où leur courage les avait tirés. Vainement ils s'étaient confédérés entre eux. Vainement ils avaient pris pour devise : « Un pour tous, et qui touche l'un touche l'autre. » Vainement ils avaient élevé l'insurrection en principe, en vertu des franchises de leur ville. L'alliance même qu'ils avaient contractée avec Berne et Fribourg n'avait pas empêché que le duc ne serrât chaque année Genève de plus près. La liberté de cette ville était semblable à ces germes nés dans l'orage, que le premier coup du vent peut emporter.
Les syndics qui, de simples magistrats de police, étaient devenus les chefs d'un état, n'avaient qu'une autorité faible et empruntée. On avait essayé d'une dictature. Il existait à Genève, comme dans la plupart des villes et des villages de l'Helvétie romane, une institution connue sous le nom de <a l'abbaye des fous. » Elle tirait son principal revenu
du tribut prélevé sur les veufs qui convolaient en secondes noces. Les princes la protégaient, dans la pensée, disaiton, qu'elle empêchait les peuples de devenir plus sages qu'eux. L'abbé des fous avait pour office de présider à des jeux publics. On avait essayé d'anoblir cette charge en la conférant à un citoyen distingué ; on l'avait donnée à Besancon Hugues, en lui remettant le soin de défendre la ville et d'y faire régner la modération. Mais on n'avait réussi qu'à faire perdre à Hugues le respect et l'affection populaires. Dès lors tout n'était, dans Genève, que désordre et qu'insurrection, tandis que les Savoyards campaient autour des murs de la ville et la menaçaient journellement.
Ce fut en ces circonstances que la Réforme pénétra dans Genève. Les premiers qui la prêchèrent étaient des réfugiés de France. Ils montrèrent comment le peuple s'était laissé tromper par les prêtres, et jetèrent une flamme nouvelle au sein d'une agitation qui semblait extrême. Les auditeurs étaient la plupart des Enfants de Genève. Un jour que Froment, l'un des réfugiés, prêchait devant eux dans une salle d'école : « Au Molard ! crièrent les plus animés ; au Molard ! prêchez-nous publiquement la Parole de Dieu ; » et le portant sur leurs épaules, ils le placèrent sur le banc d'une poissonnière, l'invitant à continuer sa harangue en ce lieu. Froment stigmatisa « ces hommes à longue robe, qui vendaient le salut, ruinaient les veuves, et ne craignaient que de perdre leurs riches revenus. » Mais comme il prolongeait son discours, les prêtres accoururent en armes et le contraignirent à quitter la ville. Victoire de courte durée ! Les Enfants de Genève prirent à leur tour les armes. La guerre s'engagea dans les rues.
Des femmes se mêlèrent dans les rangs ; des enfants les suivirent, armés à leur manière. Les amis de la Réforme étaient en petit nombre, mais ils comptaient sur Dieu, sur Berne et sur leur courage. Des députés de Berne ne tardèrent pas, en effet, à se montrer, et, la voix haute, ils exigèrent que Genève laissât les chemins libres à la Parole de Dieu 4.
Un homme avait contribué pour une grande part à frayer à la Réforme et à la liberté les voies dans Genève ; c'était François de Bonivard 5, prieur de Saint-Victor. Savoisien de naissance, né à Seissel 6. élevé à Turin, où il avait fait sa philosophie et son droit 7, Bonivard était uni par le sang, et lié par l'amitié, à la haute noblesse du pays ; il ne s'en était pas moins donné de cœur, la raison Dieu la sait, à la cause de Genève. Venu jeune dans cette ville, avec le cortège de seigneurs que le duc amenait sur ses pas, et qui, comme Bonivard le raconte lui-même, c< avaient efféminé les citoyens ainsi que jadis Circé les compagnons d'Ulysse, » il s'était, dès l'abord, jeté dans les rangs périlleux des amis de l'indépendance. Devenu par héritage d'un oncle prieur de Saint-Victor, petit monastère situé dans les faubourgs de Genève , il ne tarda pas à se trouver en position de montrer vers quel parti le portaient ses sympathies. Son oncle, en guerre avec le baron de Viry, avait fait fondre des carions pour entrer en campagne ; puis, saisi par le remords aux approches de sa dernière heure, il avait ordonné que ses couleuvrines
fussent converties en cloches d'église. Le jeune prieur ne se pressa point d'accomplir la dernière volonté d'un mourant, et bientôt, sans crainte d'encourir l'indignation de son prince, il se laissa persuader de remettre l'artillerie aux syndics de la ville.
Ces choses se passaient en 1514 8. Bonivard avait vingt ans. Dès lors il n'y eut plus pour lui de sécurité, ni de repos. Une démarche, un mouvement du cœur, avait, dès ses jeunes années, décidé de son sort. Un acte l'avait jeté, loin de la voie commune, dans une carrière d'aventures, de gloire et de malheurs. Plus de retour, il est marqué du sceau tragique ; vertueux ou chancelant, faible ou fort, une fois entré dans ce chemin, il ne lui reste que d'y marcher, poussé par un bras invisible. Il aura beau faire, son nom ne retombera plus au rang des noms vulgaires; il sera Bonivard. Genève se souviendra de lui chaque fois qu'elle fera rénumération des hommes qui l'ont illustrée; elle oubliera les inconstances du prieur de Saint- Victor, mais non pas le mouvement généreux qui l'avait jeté dans les rangs de ses enfants. Le dévouement vient du ciel ; c'est parmi les bienfaits du ciel qu'elle placera Bonivard.
Dans l'agitation à laquelle Genève était en proie , les occasions de se prononcer pour la cause à laquelle il avait donné son cœur ne tardèrent pas à se multiplier. Un jour, un de ses parents, arrivant de Turin, vint lui découvrir les moyens de rentrer en grâce auprès du duc. Prompt et léger spadassin , tel que Bonivard s'était fait connaître dans le cours de ses études, on le conviait, avec force caresses, à prendre dans Genève la position d'un
sujet fidèle, à se jeter sur les chefs des Enfants de Genève, et à les livrer à son prince , pieds et poings liés. Mais Bonivard s'excusa, sur ce que ce n'était plus à lui qu'il appartenait de tirer l'épée, depuis qu'il en avait échangé l'usage contre celui du bréviaire 9. Un autre jour, un Enfant de Genève 10, auquel la torture avait arraché l'aveu* «.d'avoir pris part à des conventicules illicites , et fait des efforts pour rendre Genève esclave, de libre qu'elle était, » marchait au dernier supplice. Il avait été condamné par le tribunal de l'évèque. Il ne restait de ressource au malheureux que celle d'un appel au supérieur du prélat, à l'archevêque de Vienne. Mais cet appel, quel homme osera le signifier! Bonivard gagne un moine, l'amène tremblant devant l'évèque, et, le voyant hésiter encore, fait briller un poignard à ses yeux; le placet est remis, et l'Enfant de Genève est sauvé. Puis Bonivard, tranquille, lier de son fait, se retire dans son prieuré, « où j'avais bien, ditil, telle juvénise et folle arrogance, que je ne craignais ni duc, ni évèque, et Dieu m'y donna, je crois parce que c'était juste folie, telle fortune que, pour l'heure, ils ne m'y firent aussi rien. »
C'était une position singulière que celle du jeune prieur, devenu l'allié des Enfants de Genève. Sa générosité l'avait jeté hors des rangs de la noblesse, à laquelle il appartenait, et nous ne pouvons dire cependant qu'il eût conçu pour ceux auxquels il se donnait, une amitié qui reposât sur une estime profonde. Homme de nobles manières,
génie fin, naïf et gracieux, l'ami des muses, particulièrement de celles de la poésie et de l'histoire, il aimait peu îa liberté telle qu'il la voyait , sans frein , tavernière et bruyante. Ses sympathies n'étaient pas pour ce peuple, dont « l'universalité voulait bien , selon lui, que justice régnât, mais dont aucun, en particulier, ne voulait qu'elle régnât sur lui-même. » Les riches marchands, dans les rangs desquels se recrutaient les conseils, n'étaient pas davantage faits pour lui plaire. Combien s'en trouvait- il qui préférassent l'indépendance au gain que leur procuraient les gens de la cour? Combien qui voulussent hasarder leur personne et leur fortune dans une lutte dont l'issue était plus qu'incertaine? « Les uns non plus que les autres, disait-il, ne savent ce qu'ils demandent, en demandant la liberté, cuydant que ce soit que chacun vive à son appétit, sans loi, règle, ne compas. Ils ignorent que liberté n'est de faire ce que l'on veult, si l'on ne veult ce que l'on doibt. » Marchant ainsi seul, hors des partis, sans condescendre jusqu'à eux , si peu soucieux de leur complaire qu'il en était suspect à tous, qu'aimait donc le prieur de Saint-Victor? Il aimait Genève, devenue sa patrie, Genève et la liberté: la liberté, telle qu'elle apparaît dans les écrits des anciens, grande, héroïque, idéale, ou telle qu'il l'entrevoyait dans l'Evangile, humble et sereine, soumise et confiante, forte, mais de la force du ciel.
Mélange de foi, de scepticisme , de dévouement, d'indifférence, de haine, de malice, de bonhomie et de gaîté, Bonivard semblait allier en lui tous les contraires. Le plus souvent seul au milieu des hommes, tout s'animait, tout se peuplait autour de lui , lorsqu'il rentrait à son foyer.
BONiVARD. 111
Là se trouvait sa Bible , là son Horace et ses anciens , là les matériaux qu'il avait recueillis sur l'histoire de Genève. Là se rencontraient tout ce qu'une mémoire facile lui prodiguait de souvenirs , tout ce qu'une imagination féconde lui prêtait d'harmonies et lui versait de couleurs. C'était un monde à lui, monde de vieilles et de nouvelles aventures, souvent d'ingénieuses rêveries, souvent aussi de nobles et pures consolations.
Bonivard avait beaucoup lu. Ce n'était pas seulement les anciens qui lui étaient familiers, mais il savait l'allemand et l'italien. Son génie avait compris les génies divers des peuples qui parlent des idiomes différents. Sa raison se plaisait à chercher dans les langues anciennes les origines de nos langues modernes, et dans cette recherche il fait preuve de plus de science qu'on n'en trouve dans aucun homme de son siècle1*. En toutes matières, il aimait à remonter à la cause des choses et le faisait avec une rare intelligence. Tantôt c'est la question des vrais et des faux miracles qu'il soulève i23 tantôt celle des sources de la puissance des papes l'\ Un jour, il s'occupe de la fabuleuse origine de la maison de Savoie 14 ; une autre fois, il se demande comment se sont formés la noblesse, les servitudes, les trois états monarchique , aristocratique et populaire15, et toujours son bon sens se fait jour à travers les saillies, les plaisanteries et les propos bouffons. Mais, vraie nature de poëte, c'est surtout alors. qu'il chante et qu'il raconte que Bonivard est heureux 16. Il s'épanche alors. Il abonde en tournures originales, en expressions énergiques , en traits rajeunis par la verve de sa parole. Il a peine à s'arrêter quand il parle de lui-même, mais
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plus encore quand il parle de Genève. De tout le reste, de ses biens entre autres et de son revenu , il ne se soucie : Dieu et Genève y pourvoiront.
Personne peut-être dans Genève n'avait travaillé plus que Bonivard à jeter cette ville dans l'alliance des cantons suisses. Personne, non plus, n'avait attiré plus que lui la colère de Charles III sur sa tète. Aussi crut-il , un jour que le duc s'approchait, devoir s'éloigner de la ville. « Je voulus, dit-il, être un peu plus sage que les autres; je m'adressai donc à messire de Vaulruz, gentilhomme du Pays de Vaud, et à l'abbé de Montheron, né mon sujet, qui me promirent de me mener, caché sous un habit de moine, à Echallens, sur territoire des cantons. Mais quand nous fûmes à Montheron , au lieu de me faire accompagner plus loin , ils me mirent sous bonne garde , et , me menaçant de la mort , ils me contraignirent à renoncer à mon bénéfice. L'abbé garda pour lui le prieuré de Saint- Victor, en faisant à Vaulruz une pension de deux cents livres, et tous deux me livrèrent au duc , qui me retint deux ans son prisonnier 17 . »
Remis en liberté, grâce à l'intervention de ses amis en Suisse, Bonivard fit ses efforts pour rentrer en possession de Saint- Victor. Mais le pape, après la mort de l'abbé de Montheron, avait disposé du prieuré. « Force me fut, nous dit Bonivard, d'attendre que les temps me fussent favorables pour faire ma restauration. Or, je crus ce moment arrivé quand, après le sac de Rome par le connétable de
Bourbon, le pape eut été fait prisonnier. On avait répandu le bruit que tout était mort , ce que crurent sans peine ceux qui désiraient des bénéfices. L'évèque, comme revêtu de la suzeraine puissance par la captivité du souverain pontife, se donna le premier à lui-même le prieuré de Saint-Jean sur le Rhône, lequel appartenait à un cardinal. Pour moi, j'estimais que, une fois le pied dans Saint-Victor, je m'y tiendrais ferme , et que mon adversaire aurait assez à faire d'y revenir, vu que le pape, dont il se faisait fort, était en assez petite estime auprès de nos confédérés. Je prévoyais d'ailleurs que nous finirions par faire ce qu'avaient fait nos amis de Berne , qui s'étaient séparés de Rome. Ce me disant, je me rendis chez l'évèque. Il m'aimait; ainsi faisais-je de lui, car nous étions quelque peu parents ; il me mit en possession de ma maison. »
Mais le difficile était de s'en assurer les revenus. Pour y parvenir, il fallait se rendre maître du château de Cartigny, qui couvrait les terres du couvent. Ici tout étroit qu'il était, le champ de la chronique se resserre encore. Ce n'est plus Genève , et son sol illustré , qui en est le théâtre : c'est un donjon, chargé de protéger quelques terres seigneuriales. Le prieur se transforme en soldat. C'est dans ses Chroniques 18 qu'il faut lire le récit de ses efforts pour reprendre son petit empire , et celui de la guerre qu'il engagea sous son drapeau. On y voit comment il plaça dans son château fort une garnison de six hommes, sous un capitaine de Fribourg; on apprend la simplicité de celui-ci, qui laissa prendre le château, tandis qu'il courait les champs ; puis le traité que fit Boni-
CHfLLON. 8
vard avec Bichillar, ou, pour dire plus correctement, avec Bischelbach, boucher de Berne, qui, pour ne pas soumettre ses mœurs à la sévérité de la Réforme, s'était retiré dans Genève avec quelques compagnons. C'est à Bonivard qu'il appartient de raconter les grandes promesses de Bischelbach, de lui reconquérir son château, la défiance du prieur, le départ, la plaisante campagne et la déconfiture de la petite armée. Il ne lui resta dès lors que de supplier Genève d'accepter son prieuré en échange d'une modique pension. La triste fin de l'aventure fut de laisser Bonivard en proie à la pauvreté. Avec les besoins de sa précédente fortune et les habitudes de son rang, il ne reçut pas suffisamment pour nourrir lui-même et son page. Il s'efforça néanmoins de s'en contenter, voyant que, pour le moment, Genève ne pouvait faire mieux.
Ce fut après ces événements que Berne commença de protéger ceux des Genevois qui parlaient mal des prêtres, condamnaient leur vie débordée et demandaient une réforme de l'Eglise. Chaque jour, la cause de ces hommes faisait des progrès ; cependant les Conseils n'osaient se prononcer encore. On nous assure que, dans leur incertitude, ils s'adressèrent à Bonivard, et qu'il leur fît la réponse suivante 19 :
ce II serait sans doute à désirer que le mal fût ôté du milieu de nous, pourvu que le bien lui succédât. Vous brûlez de réformer notre Eglise ; certes , elle en a besoin ; mais comment la pouvez -vous réformer, difformes que
BOMVARD. 115
vous êtes? Vous vous plaignez de ce que les prêtres et les moines ne sont que des paillards, et vous l'êtes; de ce qu'ils sont joueurs et ivrognes , et vous l'êtes. La haine que vous leur portez provient-elle de contrariété de complexion? n'est-ce point plutôt de ressemblance? Vous avez l'intention de vous défaire de votre clergé et de le remplacer par des ministres de l'Evangile ; ce sera un grand bien de soi, mais un grand mal au regard de vous, qui n'estimez autre félicité que de jouir des plaisirs qui vous sont permis par les prêtres. Les ministres voudront réformer les vices; mais c'est alors que vous vous fâcherez bien, et que, après avoir haï les prêtres, parce qu'ils sont trop semblables à vous , vous haïrez leurs successeurs, parce qu'ils vous ressemblent trop peu. Vous ne les aurez pas gardés deux ans , que vous les chasserez arrière de vous. Partant, si vous me croyez, faites de deux choses l'une : si vous voulez rester difformes, comme vous l'êtes, ne trouvez étrange que les autres le soient comme vous ; ou, si vous voulez les réformer, commencez par leur montrer le chemin. »
Nous ne saurions pas garantir que Bonivard ait tenu ce langage devant Messieurs des Conseils ; mais ce qui nous parait certain, c'est que sa parole incisive et sa manière d'agir avançaient dans la ville la cause du parti réformé. S'il n'enseignait pas toujours la soumission à l'Evangile, il apprenait au moins à se soustraire au joug du clergé, i C'est ce que montre le trait suivant. Bonivard, se rendant à Berne, dans la compagnie d'envoyés genevois, s'arrêtait à lire des lettres d'excommunication , fulminées contre Genève , et placardées sur le chemin , quand ses compa-
gnons de voyage l'en voulurent empêcher. cr Gardez-vous de lire, lui dirent-ils , car sitôt que vous auriez lu , vous vous trouveriez excommunié. » — ce Vous vous trompez, leur répondit en riant le prieur de Saint- Victor ; car si votre cause est mauvaise, vous êtes dors et déjà sous l'excommunication de Dieu; sinon, que le pape, à Rome, vous condamne, le pape Berthold, à Berne, est là, qui vous absoudra. » Bonivard faisait allusion à Berthold Haller, le plus illustre des ministres de Berne. Tous les jours, par des propos semblables, il ouvrait les esprits, enhardissait les consciences et les arrachait au passé.
Cependant, cette manière d'agir n'était pas celle qui pouvait le réconcilier avec le duc de Savoie, ni lui faire des amis à la cour de ce prince. Elle avait suscité des haines violentes, et, seul, Bonivard semblait ne pas s'en douter. Il avait agi dans l'entraînement, dans l'abandon, sans colère, sans animosité, et ne se faisait nulle idée de l'inimitié qu'il avait soulevée contre sa tète. Qui le croirait9 Il alla jusqu'à se persuader que, pauvre comme il était, il pouvait recourir à la commisération du duc ; que Cha rles III agréerait l'offre du prieuré de Saint -Victor, eu échange d'une pension meilleure que Genève ne pouvait la faire, et que, témoin de la misère d'un de ses sujets, il le couvrirait de son manteau. Mais laissons Bonivard lui-même nous retracer sa folle confiance et sa fatale aventure.
(( Depuis que j'avais cessé de guerroyer autour de Car-
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tigny et de faire des sorties sur les terres du duc, on m'avait fait une pension, de laquelle je ne pouvais vivre avec mon serviteur, tant elle était légère. Cela nie venait mal à point, et je m'en plaignais aux seigneurs du Conseii, qui, ne pouvant m'aider davantage, me laissèrent entendre qu'ils ne seraient point fâchés que je m'appointasse avec le duc, pourvu que ce ne fût pas au désavantage de Genève. Ils n'estimaient point profit l'annexation que j'avais faite de mon bénéfice à leur hôpital. Sollicité, d'une autre part, au nom du duc, de défaire cette annexion, je résolus de me tourner vers ce prince, quoique je ne me fiasse guère à lui. Ma mère était alitée et malade à Seysseî. Je fis savoir en cour, que, si l'on me donnait un bon saut-conduit, j'irais trouver ma mère, et là, mon honneur sauf, j'entrerais en pourparler.
» Le duc me fit aussitôt parvenir un sauf- conduit, pour un mois, c'était celui d'avril. Mes amis me disaient bien je ne m'y fiasse pas, mais l'affection que j'avais de voir ma mère fut la plus forte ; je partis donc, secrètement, et tout seul. Ma mère et tous mes parents furent bien ébahys à ma venue, et moins réjouis qu'étonnés, connaissant la légèreté du prince. Pour moi, je ne songeais qu'à faire en sorte que, dans Genève, on ne sçùt pas que je traitasse avec le duc, lorsque j'appris que j'avais des ennemis dans la ville, et qu'ils avaient soulevé les Conseils et le peuple contre moi. Lors, je me vis entre deux selles, ayant à craindre, d'un côté, le duc, et, de l'autre, la fureur du peuple de Genève.
» Je dépêchai pourtant un messager au prince, qui prolongea mon sauf- conduit pour tout le mois de mai. Les
lettres me parurent d'assez méchante assurance, en sorte que, ne voulant m'y fier, je partis pour me rendre à Fribourg. J'y trouvai, chez Pavoyer, le maréchal de Savoie et plusieurs gros maîtres, qui tous me donnèrent les plus belles assurances de réconciliation. De Fribourg, je me rendis à Lausanne, où l'évêquê me lit grosse chère. Nous parlâmes de lui céder mon prieuré, moyennant quatre cents écus de pension et certaine somme qu'il me livrerait pour payer mes dettes, et sur cela, je m'acheminai vers Mou don, où se tenait une journée pour un procès du comte de Gruyère. J'espérais recommander mon affaire aux seigneurs, réunis en ce lieu. Je soupai vis-à-vis du maréchal et m'allai coucher avec Bellegarde, maître d'hôtel de la duchesse. C'était vigile de l'Ascension. Comme on ne pouvait aussitôt s'occuper de moi, parce qu'on avait sur les bras l'affaire du comte de Gruyère, je résolus de m'en retourner à Lausanne. Bellegarde me donna, pour m'accompagner, un sien serviteur à cheval. Mais quand nous fûmes près de Sainte -Catherine, sur le Jorat, voici le capitaine du château de Chillon, Messire Antoine de Beaufort, lequel, avec quelques compagnons, sort des bois, où il était embûché, et m'arrive sus. Je chevauchais lors sur une mule, et mon guide sur un puissant courtaut. c< Piquez, lui dis-je, piquez, » et moimême je piquai pour me sauver , en mettant la main à l'épée. Mais mon guide, au lieu de piquer en avant, tourna son cheval, me sauta sus, et jouant d'un coutel qu'il avait tout prêt, il me coupa la ceinture démon épée. Sur ce, ces honnêtes gens tombent tous sur moi, me font prisonnier de la part de Monsieur, et. quelque sauf-con-
duit que je leur montrasse, ils m'emmènent, lié et garotté, à Chillon, où je devais, sans autre que Dieu, subir ma seconde passion-0. »
Le château de Chillon n'avait pas cessé d'être, depuis le temps de Pierre de Savoie, la résidence d'un châtelain, qui d'ordinaire était aussi bailli de la province du Chablais21. La chàtelainie comprenait toute la rive méridionale du lac, de Genève au Saint -Bernard, et la rive septentrionale, des Alpes au cours de la Yeveyse. Plus au nord, elle s'étendait encore sur Morat et sur Payerne82. Le bailli percevait, dans ces limites, les revenus du prince-5 ; il rendait la justice24, veillait à la sûreté des routes - \ protégeait le grand et le petit commerce 26 , rançonnait les Juifs et les défendait parfois contre la fureur populaire27; il installait certains magistrats28, intervenait dans les différends des nobles et des communes, maintenait au dedans la tranquillité et commandait la chevauchée en temps de guerre29. Il représentait le prince absent30, signait en son nom des traités31, et, lorsque la cour passait les monts, il déposait devant le duc l'hommage du pays32. Il veillait aussi sur les châteaux forts, maintenait particulièrement celui de Chillon en bon état de défense, et commandait la petite flotte, amarrée à Villeneuve, et destinée à la garde du lac33.
Les édifices de Chillon, d'une solide architecture, étaient, à peu près, tels que les avait laissés le comte Pierre, et n'étaient pas très différents de ce qu'ils se mon-
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trent encore à nos yeux*. Ils couvraient le rocher tout entier, dont une première forteresse, la prison de W'ala34. n'avait occupé que la partie supérieure. Au centre de l'île rocheuse, dont la forme est celle d'un ovale irrésulier. légèrement incliné vers le levant, s'élevait le donjon, qui dominait, comme aujourd'hui, tout l'ensemble des constructions environnantes. Les corps d'habitation avaient été placés au midi. Au nord, en face du rivage, couraient, parallèlement l'un à l'autre, deux rangs de murs crénelés, séparés par une cour, et fortifiés par trois tours de forme arrondie. Ces tours rondes étaient liées, à Test, à une tour maîtresse, massive et carrée, sous le flanc de laquelle aboutissait le pont-levis, jeté de la rive au rocher, et se prolongeait la porte cintrée, la seule entrée du château.
A l'intérieur, trois cours s'élevaient de degré en degré. La première était située entre les écuries et la petite place, nommée place de la fontaine. Les deux supérieures étaient séparées par le donjon, et se prolongeaient le long des corps de logis55.
Les corps d'habitation se composaient de deux étages et de souterrains. Dans l'étage supérieur, la grande salle ou salle des chevaliers, partagée, comme elle l'est encore, par trois colonnes, séparait les appartements des gens de la maison du prince de la chambre du prince lui-même, liée à celle de la duchesse par une porte dérobée. La chambre de la duchesse avait la vue du lac et de ses deux rives. Celle du prince plongeait sur les cours intérieures. La grande croisée, d'un beau dessin, est or-
* Voyez le plan de Chillon, à la fin du volume.
BOMVARD. 12)
née à l'extérieur de sculptures allégoriques. Intérieurement la peinture avait représenté sur les murs des scènes de chasse, que le temps n'a pas fait entièrement disparaître. On distingue encore des cerfs, des ours, des sangliers. Poursuivi par les veneurs, un ours s'efforce de gravir le tronc d'un arbre. Sur le ciel noir du plafond, le peintre a semé des fleurs de lis, et sur les poutres rouges qui le soutiennent il a répandu des croix de Savoie. Les comptes de la maison ducale nous apprennent que ces décorations furent, l'œuvre d'un artiste , nommé Jéhan de Grandson. et qu'elles remontent à l'an 1342 36. Quelques degrés conduisent de l'appartement du prince à la chapelle, située hors du corps de logis, et prise sur l'espace de la cour extérieure. Les murs de la chapelle étaient aussi couverts de riches peintures, mais ils ont été blanchis de manière à ce qu'il n'en est resté que peu de traces. La nef est d'une belle ogive. Les voûtes étaient arquées de manière à renvoyer la parole du prêtre plus forte et plus sonore. A Test de la chapelle, au pied du mur, le cimetière occupe l'angle occidental du rocher.
L'étage inférieur du corps de logis comprenait l'appartement du châtelain de Chillon, la cuisine et la vaste salle à manger , divisée par une rangée de quatre colonnes en chêne sculpté. Il renfermait encore la salle de justice, de laquelle un escalier conduisait au souterrain, et plusieurs chambres , la plupart voûtées, qui paraissent avoir servi d'arsenaux et de magasins. C'est à cet étage que se voient les grandes cheminées, surmontées d'une couverture légèrement surbaissée et pareille au tablier d'un pont. Les croisées des grandes salles sont ouvertes sur le lac 3 en
face des Alpes de Savoie. Toutes étaient autrefois ornées de colonnes élégantes et sculptées , pareilles à celle qui subsiste dans une chambre voisine ; mais comme elles ne donnaient au jour qu'un passage étroit et avare, elles ont été remplacées , sous l'administration bernoise , par de simples ouvertures rectangulaires , de l'architecture la plus commune. Au-dessous des fenêtres, la sonde mesure dans le lac une profondeur de 800 pieds 37 .
Sous ces habitations se prolongent, dans les cavités du rocher , et à travers un espace de 256 pieds , les souterrains de Chillon. Le sol n'en est pas , comme on le croit vulgairement , inférieur au niveau du lac : il surpasse de huit pieds celui des plus hautes eaux , en sorte que l'humidité n'a pas laissé de traces sur le roc. Les souterrains se divisent en plusieurs salles d'inégale grandeur. Les plus grandes sont situées sous la salle de justice et sous la salle à manger de l'étage qui les couvre. En passant de l'une à l'autre , on traverse deux cavités étroites et sombres, qui doivent avoir été réservées pour le lieu du supplice des condamnés , et dans l'une desquelles descendait l'escalier de la salle de justice. Chacune des grandes cryptes est partagée par une rangée de colonnes byzantines, surmontées d'arcs en ogive, qui se perdent dans les anfractuosités du rocher. La plus vaste et la dernière est divisée par sept colonnes. L'entrée en est éclairée par des ouvertures longues et étroites, semblables à des meurtrières , et par lesquelles se glisse en hésitant un jour incertain , tandis que dans la partie la plus reculée de ce vaste tombeau, règne , sous les larges entaillures du calcaire, une obscurité profonde. La lumière et les ténèbres
se partagent donc ce séjour. Tantôt le jour l'emporte , et tantôt la nuit. Ils se croisent et se livrent sous les voûtes un perpétuel combat , duquel naissent mille formes et mille apparences diverses. Souvent aussi, le matin, le soleil, réfléchi par le miroir du Léman , projette sur les faces du rocher une teinte azurée , pareille à celle que Ton admire, près de Naples , dans les grottes de Capri. Souvent ce phénomène se reproduit le soir ; mais c'est alors, le plus ordinairement, d'une teinte verdàtre que le souterrain se colore. Il arrive même parfois que les rayons du soleil couchant enflamment la pierre, et se répandent en gerbes de feu sur les colonnes et les voûtes. Mais d'autres fois, la lumière semble reculer, en pénétrant à travers le soupirail; elle n'entre que pâle, mystérieuse, attristée, et comme enveloppée d'un crêpe de mort.
Tel est le souterrain de Chillon , œuvre d'homme assez semblable à celle que la Grèce antique attribuait à ses demi-dieux. Dans le commencement du seizième siècle, aucun pas curieux n'était admis à pénétrer dans cette sombre demeure. Le peuple, qui la savait destinée à servir de prison , et qui ne la connaissait que par des récits vagues et pleins de mystère, ne la nommait que le ce Profond de Chillon. » Tout ce qu'il en récitait était accompagné de terreur. Combien de têtes avaient blanchi, combien d'infortunés, une fois enfermés en ces lieux, étaient morts oubliés ! Après qu'ils y avaient été précipités, combien peu d'hommes avaient revu le jour ! Les grands rochers , la sourde et caverneuse résonnance de la voix , la solitude , le flot qui frappe uniformément les murs, tout était fait pour glacer les sens d'effroi. La religion même,
124 B0NIVARD.
en cet enfer , paraissait ne pouvoir se montrer que menaçante.
A l'entrée du grand souterrain , à la droite , était une chapelle , ouverte au levant. On voit encore, sur le murquelques-unes des images dessinées au-dessus de l'autel. Ces images sont celles de St. -Jean , le prisonnier de Pathmos , de St. -Antoine, le premier des anachorètes et de St. - Christophe ou St. -Christophore. Le dernier de ces saints avait abandonné le service de l'empereur pour ne servir que le Christ. Il s'était éloigné des lieux où la religion n'habitait que les dehors , et non le cœur. Réfugié dans une chaumière située près d'un fleuve, il portait sur ses épaules les voyageurs de l'un à l'autre bord. Cependant un jour un enfant demande à passer. La charge était légère, mais à mesure qu'on avance elle devient plus pesante et finit par le devenir à ce point que les forces du saint ne suffisent plus à la porter. Il soutenait le Christ, le maître du monde. Le Christ baptise celui qu'il a choisi pour le mettre au rang de ses apôtres , il le nomme Christophore , parce qu'il a porté le Sauveur en chair, et qu'il va désormais porter en tous lieux son évangile de paix. Le pinceau nous a représenté le saint, le bâton à la main; la légende nous apprend que, à l'heure de commencer sa mission, il planta ce bâton en terre, et que le bois mort poussa des racines et devint un arbre verdoyant. Ces saintes images parlaient de paix et de résurrection. Elles étaient , pour les prisonniers , un symbole de vie. Mais l'imagination populaire transformait les saints mêmes, captifs en ce lieu , en ces sombres divinités dont les anciens ont peuplé les rives du Ténare.
BOMVARD.
C'est dans ce vivant tombeau que fut jeté Bonivard. On montre la colonne à laquelle il fut attaché . l'anneau qui soutenait la chaîne à laquelle on lia son pied. Que devintil ? que souffrit-il? Il ne nous a point, comme Pellico, raconté sa prison. Cet homme, qui a rempli ses chroniques de sa propre histoire, sans doute parce que, dans des années de solitude , ses impressions personnelles s'étaient fréquemment réveillées dans son imagination , ne nous a rien appris sur les temps de son martyre. Il ne nous a laissé sur les longs jours qu'il a passés à Chillon que deux mots , jetés , l'un dans le cours de ses Chroniques 3S, et l'autre dans une addition qu'il a faite à celles du zuricois Stumpf 59. Il nous apprend qu'il ne fut pas tout d'abord jeté dans le souterrain de Chillon ; que, pendant deux ans, il fut enfermé dans une chambre voisine de celle du gouverneur, qui le visitait et le traitait avec égards. Les deux gentilshommes, de camps opposés, se racontaient mutuellement leurs aventures. Beaufort montrait de l'abandon ; il appelait la confiance; il semble qu'il voulût ramener Bonivard à la fidélité envers son prince. Mais une visite du duc à Chillon mit fin à cette manière d'agir, ce Alors, nous dit Bonivard, le capitaine me fourra en unecroctes, plus bas que le lac, où je demeurai quatre ans ; je ne sais s'il le fit par le commandement du duc ou de son propre mouvement; mais je sais bien quej'eus alors si bon loisir de me pourmener que j'empreignis en la roche, qui était le pavement de léans un rionnet , soit un petit sentier, comme si on l'eust fait avec un martel. »
126 BONJVARD.
Quelles furent, pendant ces quatre ans, les pensées du prisonnier ? Il nous est permis d'en suivre la trace en consultant les écrits, sortis de sa plume après sa captivité, mais dans lesquels il a répandu les idées qui l'avaient occupé dans la solitude. Ses premiers mouvements, après qu'il eut été privé de la terre et de l'air, paraissent avoir été de colère contre le prince dont il accusait la trahison. En proie à cette sensibilité maladive , l'apanage ainsi que le tourment du pcëte , il répandit dans de premiers vers son indignation contre Charles III 40 :
« Si devant lui cause juste has, Alors je ne t'assure pas ; Mais n'est elle juste n'honneste, Point ne te fault rompre la teste, Ains dormir et te tenir coy, Car assez veillera pour toy.
Mais garde qu'il ne s'aperçoive Que cognoisses qu'il te déçoive, Car en prison faudra courir, Au moins, s'il ne te fait mourir.
Car il tient les bons en prison Et les meschantz en sa maison, Pour lui servir en son festin Vêtus de veloux et satin... »
Il ajoute :
« A corps de lièvre et d'asne teste Celui qui si fort me moleste.
Doulx au fiers, lier aux doulx se montre Celui qui d'ame et corps est monstre. »
Mais bientôt la pensée de Bonivard s'élève et son horizon s'étend. Son grand savoir lui vient en aide. Il recourt à la puissance qu'a l'àme humaine de s'affranchir des liens qui retiennent le corps , de se transporter dans le passé, et d'endormir ainsi la douleur. Alors philosophes.
jurisconsultes, poètes , les anciens comme les modernes, viennent se ranger autour de lui. Les images de ces héros et de ces sages, avec lesquels il avait , dès ses jeunes ans , contracté familiarité , font groupe autour de son chevet de pierre. Pendant qu'il les interroge, le temps, dont il a cessé de compter les jours, passe inaperçu. Bonivard en vient même à bénir la lumière triste et captive, qui, ne troublant point son recueillement , le laisse tout entier à la contemplation des choses humaines et de vérités éternelles.
Cependant ses réflexions demeurent le plus souvent empreintes de tristesse, et, sous une apparente gaité, son langage incisif trahit une profonde amertume. Il ne connaît qu'une noblesse , celle de l'âme, et ce que l'on nomme noblesse parmi les hommes est le contraire de celle-là. « Elle est, dit-il, rebours de vertu. »
« Veux-tu seavoir ce qu'est vraye noblesse? Escoute moi: c'est vertu en haultesse, f celle estant que partout est cogneue, Et, par renom, demeure perpétue. »
Que sont cependant les nobles parmi lesquels il a vécu? « Ce sont, répond-il, tyrans, vilains, lourdauts et deshonnètes. Que savent-ils, eux qui ne pensent pas être hommes, mais dieux, usurpant les titres divins de Majesté, d'Excellence et d'Altesse, que sçavent-ils qu'inventer mille imposts, mille péages et mille gabelles, voire jusques sus un chou, sus un œuf et sus un oignon? Non sans cause portent empreint un aigle en leurs armes, qu'est un oysel de rapine, et le principal. Et serait encore peu de faict s'ils ravissaient seuls, mais ils engendrent
continuellement gerfaux, laniers, faucons, autours, grands ravisseurs ; puis les petits, à sçavoir esperviers, esmérillions, aubereaux, et semblables, qu'ils n'advoueraient de leur famille s'ils n'étaient larrons comme eux4i. »
Mais est-il un remède à ces vices ? Parmi les formes politiques en est-il une qui puisse offrir une base stable à la liberté ? Bonivard les passe successivement en revue 42. Xénophon, Platon, les meilleurs des Grecs, ont préconisé la monarchie ; il se rangerait de leur avis, à la condition que le monarque, reflet de la trinité divine, réunît en lui « sapience, puissance et bonté »45.
a Quand seront heureuses provinces,
Royaumes, villes et villages?
Quand on fera sages les princes
Ou, qu'est plus court, princes les sages. »>
Mais déroulant le cours de l'histoire, il n'y trouve que des exemples de la folie des rois. « Ceux-ci, de tempérament colérique, <ne rêvent que bombarde, comme faisait Charles-le-téméraire ; ceux-là, de tempérament sanguin, s'adonnent plus à accroître le genre humain qu'à le dépeupler, et, s'ils ne dissipent le bien public, ils ne sont tenus pour vrais princes. Il en est de mélancoliques, qui ne se soucient que de pécugne ; il en est de phlegmatiques, qui ne songent qu'à boire, à manger et à dormir, suivant la règle des moines , comme le fait plus d'un prince allemand. »
Mais ce que Bonivard désespère d'obtenir du gouvernement d'un homme, l'attend-il de celui de plusieurs, ou même de celui de tous? Thomas Morus, à l'entendre, à répondu sagement à la première de ces deux questions dans des vers latins, que notre prisonnier traduit ainsi44:
BOMVARD.
« Que vaut mieux à une province Etre sous plusieurs ou un prince ?
Si l'un, ne l'autre, rien ne vaut, Aymer l'un ni l'autre ne faut.
Si tous deux sont bons, au plurier Ha plus de bien qu'au singulier...
Et si viens jamais en pouveoir De sénateurs ou roy pourveoir.
Je dis que toi-mesme ès roy ; Garde donc le règne pour toy, Et ty gouvernes sagement, Afin de régner longuement. »
Quant au gouvernement de tous : ce Je ne sais, dit Bonivard, comment luy retrancher sa queue, l'anarchie, corruption pire que celle des deux autres estats, vu qu'où règne l'anarchie, n'ha loi que celle qu'un chascun se forge en la teste. C'est ce que Horace a bien dit dans des vers qui nous ont suggéré ces carmes gauloys45 :
« Ce n'est pas pays de franchise Où les fols vivent à leur guise, Et mesmement si leur follie De mauvaistié ha compaignie ; Car, par telle franchise, sages Et bons sont réduicts en servages, Qu'est une servitude pire Qu'être sous tyrannique empire, Veu que plus dommageable est beste De plusieurs que de seule teste. »
N'ayant pas trouvé la liberté dans le monde séculier, Bonivard interroge l'Eglise. Il remonte aux commencements du monde, et ne voit qu'hommes divinisés, nations se faisant des dieux qui leur appartiennent. Vient enfin le Christ, d'humble et divine origine. Viennent ces temps chillon. 9
de communauté dans la charité, temps trop courts, auxquels succèdent bientôt ceux de la corruption de l'Eglise. Constantin fait plus de mal aux clercs par ses largesses, et un mal bien plus irréparable , que ne leur en ont fait les persécutions ; « car le diable eut bien meilleur marché du prestre, le trouvant en paix, qu'il n'avoist eu lorsqu'il lui faysait la guerre ; et ce fut le commencement du pape. » Bonivard décrit les phases de la papauté. Il arrive aux pontifes, ses contemporains, et raconte le règne de Jules II. Il montre le successeur de Saint-Pierre chassant, avec l'aide de Schiner et de sept mille Suisses « deschirez et deschaux, » les Français de l'Italie. Il sème, sur son chemin, les anecdotes et les traits. « Plus ami de Bacchus que de Vénus, Jules ne laissait jamais son buffet se dégarnir de vins de tous pays, et des meilleurs que l'on pût trouver ; mais dans sa haine contre la France, il lui arrivait de jouer du bâton contre les flacons renfermant des vins de provenance française ; Anjou, Frontignan, tout y passait ; il n'épargnait que l'Arbois, le Beaune, les vins bourguignons; il finissait cependant par s'apaiser, et l'on assure qu'alors il ne s'approchait plus d'aucun vin avec lequel il ne s'accordât, et auquel il ne donnât, en signe de réconciliation, Yosculum pacis, le baiser de paix.
Au portrait de Jules succède celui de Léon X. Même verve et même causticité. Bonivard parle de ce qu'il a vu. Il a fait un voyage à Rome en 1518. Il a été témoin des désordres de la cour pontificale et il en prolonge le récit. « Cependant, continue-t-il, fallut que se trouvas! vray le dict du sage : l'extrémité de la joye est commen-
cernent de tristesse, et ce pape tîst plus de bien que n'avoit faict aucun de ses prédécesseurs, mais il le fict malgré luy. Tous avoient tenu les Allemands, que Jules ne nommait que pecora campi, pour bestes a paystre, et le faisaient à bon droict, car ils se laissaient baster et chevaucher comme beaux asnes, en façon que, les menaçant de coups de basions cl'excommuniement, ou les alléchyssant par des chardons de pardon, on les faisait trotter au moulin, d'où ils apportaient tant de farine que l'on en voulait. Mais Léon, pour trop presser l'asne et le charger, le fit ruer et verser le sac. Cet asne s'appelait Martin, comme tous les asnes. Son surnom estait Luther, ce qui signifie lumière. »
(( Cependant, poursuit-il, quand on considère bien toutes choses, on trouve qu'il est plus aysé de détruyre le mal que de construire le bien. Ce monde estant faict à dos d'asne, le fardeau que vous voulez redresser, et mettre au milieu, n'y demeurera, ains penchera de l'autre côté. Aussi pensé-je comme Cicéron, qui disait, en la guerre citoyenne entre César et Pompée : Quem fugiam scio, ad quem nescio.
« Qui doibz fuyr, bien le sais élire, Mais vers quy, je ne sçaurois dire. »
Et je trouve la vraye Eglise semblable- à la brebis désespérée, colloquée entre le loup d'un côté, et de l'autre son pasteur qui tient en main le coutel pour l'escorcher. Luther a bien amoindri le pape, mais à la tyrannie a succédé l'anarchie. Vainement il a fait son possible pour l'empêcher. Vainement il a observé les règles de la médecine, esvitant toute soudaineté dangereuse, donnant sy-
rops, juleps et minoratifs ; les humeurs n'en ont été qu e davantage esmeues, sans que purgation s'en soit suyvie. Lisez cette tragédie dansSleidan. Pour moy, je distingue deux sortes de poursuyvantz de l'Evangile. Les uns abandonnent leurs biens, voire même leur vie, pour Jésus- Christ. Les autres prennent plaisir à laisser les ministres aboyer, pour faire lever le lièvre, et viennent ensuite le prendre. Ils ne se soucyent que d'avoir le bien d'autray. Tels sont le roy d'Angleterre, le landtgraff de Hesse, les Albrecht de Brandenbourg. Voyez le maistre des chevaliers de Prusse. Il estait religieux et souverain prélat, eslu de l'ordre et non mye héréditaire. Incontinent qu'il ouït l'exposition de l'Evangile selon Luther, il l'accepta à deux belles mains jointes. Pourquoy ? Il havait désir de se maryer, d'havoir quelque bien qu'il peust laisser à ses enfants ; et partant il fit par ses menées qu'il eut en mariage la fille du roi de Danemarche, et par inféodation fit muer son office électif en dignité perpétuellement héréditaire. Il fîst ainsi chose dommageable à la chrétienté; car qu'advint-il? Qu'un office, institué pour être tenu par un homme le plus souffîsant que l'on pust trouver à la défendre contre les infidèles, peut tomber ès mains d'un entant, qui ne saura pas se moucher. Le marquis, son cousin, ravit sur les ecclésiastiques les biens qu'il dit devoir appartenir ès paoures ; mais comme il les rendit ès vraiz seigneurs, allez le demander à Sleidan. Et combien d'autres luy ont enseigné le chemin, ou l'ont appris de luy. Tout ce qu'ils sçavent, c'est de faire différence de larrons. Les prebstres étoient de mauvais larrons, qui avoient dérobé les pauvres gens ; tandis qu'eux sont, bons
larron s, qui n'ont dérobé que les prebstres. Et voilà un bel avancement de l'Evangile ! Je suis bien ébahy si Saint -Pierre et Saint-Paul l'avanceraient ainsi ! »
« Mais nous, faisons-nous guères mieux que les princes ? Nous nous vantons de combattre pour Christ : nous cryons, comme en Espagne, les losiios et les villanos, qui s'entretuoyent, malgré le roy, et ce néanmoins cryoient tous : Vira il rey ! Nous aussi nous nous combattons, contre la volonté du Christ, et nous cryons tous : Vive le Christ ! Mais qui sondera les intentions trouvera que Christ est l'occasion, non la cause du débat, mais que la cause ha été sa robe.... Desportons-nous donc de tant cryer contre le pape et les cardinaux, les peignant en diables, vu que autant en pourroyent faire de nous. »
Bonivard continue 46 :
« Il y a bien encore aucune manière de réformateurs qui font profession de ne rien vouloir bavoir en propre47, mais que tout soit en commun, comme en religion papale , les pieds deschaux 4S , et comme entre nous , qui avons fait la figue au pape (à cause de quoy Rabelais nous a nommez papefigues), les anabaptistes. Les uns ni les autres n'ont de pournom possessif au singulier. Ils ne diront donc pas, mon mantel , monbissac , mais nostre mantel , nostre bissac ; ils descendront mesme jusques là qu'ils diront notre bourse: mais quand viendra à parler de ce qu'est dedans , ils retourneront au singulier , et ne diront pas nostre argent , mais mon argent. Nos compapefigues , les anabaptistes , feignent bien ainsi de vouloyr que tout soyt en commun , mais s'ils se trouvent les plus fortz, ils exercent bien cette charité activement, mais non
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passivement. Aussi bien font ce les paoures mendiantz de la religion de Mahomet , qui font profession de la paoureté ; aussi bien encore ce seigneur de Monego , qui dict : Yo son el segnor de Monego , chi non a roba se non la robo. Ces gens ne veulent rien avoir en propre, car ils se contentent de l'autruy , prenant l'aumosne plus tost que la demandant. Tels sont aussi nos anabaptistes; car ils veulent bien que l'havoir d'autruy leur soit commun , mais non pas pour la pareille. De quoy l'exemple nous montre le roy de Munster en Westphale. Mais d'où vient l'erreur de ces paoures gens ? Doù , sinon de ce qu'ils ne se veulent pas appeler les enfants d'Adam le pécheur , mais de Adam le juste : ni les héritiers de son péché , et conséquemment de sa peine , mais les héritiers de sa justice et conséquemment du loyer que par sa justice il croyait mériter. Ils errent grandement ces paoures folz. Pensant tirer l'un des pieds hors du bourbier , ils les y plongent les deux , voire tout le corps jusques au menthon49. »
Le cours de ses pensées avait amené Bonivard à chercher le principe de la sagesse où Socrate l'avait cherché , dans la connaissance de soi-même, et la source des maux de l'humanité dans une déviation primitive ? dans une insurrection contre la volonté divine. Alors il se recueille. Ses accents deviennent plus graves. Sa voix s'éîève avec le sujet de sa méditation. La langue gauloise , trop folle et trop naïve , ne répond plus aux besoins de sa pensée : le latin seul est assez grave pour exprimer les idées qui se
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pressent sur ses lèvres. Il a pris pour sujet d'un poëme YAmartigénée , V Origine du mal Prudence, il est vrai, le prince des poètes de l'Eglise primitive , avait fait de ce sujet celui d'un de ses chants ; mais Prudence s'est renfermé dans les limites des saintes - Ecritures , et Bonivard se propose un plan plus étendu. Il prendra tous les anciens comme tous les modernes à partie. Il recueillera les témoignages de Pâme humaine de la bouche des philosophes et des moralistes, depuis Platon jusqu'à Thomas Morus; de celle des poètes , depuis Homère jusqu'à Marot; des pères de l'Eglise, depuis Polycarpe jusqu'à St. Bernard ; il interrogera les cosmographes, les naturalistes; il fera la part du mythe et celle de l'histoire. Il se rendra compte du droit de nature , qu'il ne faut plus chercher qu'en Utopie ou chez les sauvages , et le distinguera de celui des gens , qui seul régit les peuples de l'Europe.
Le plan tracé, il commence par l'aveu de son ignorance. Il reconnaît que le fruit de toutes ses études a été de le persuader qu'il ne sait rien50. Platon lui avait appris à s'élever sur les ailes des idées ; mais Aristote l'a fait redescendre de ces régions sublimes , et lui a montré les hommes gouvernés parles lois civiles, lois diverses, contradictoires , qui ne peuvent émaner d'une même raison. On Pavait enseigné à écouter la parole du pontife romain comme celle de Dieu; on lui représente aujourd'hui ce pontife comme la puissance du mal , l'envoyé du Styx et labète aux cornes crochues51. Les uns n'assiègent le ciel que par la foi , les autres croient le mériter par leurs œuvres. Tout ce qu'approuvent ceux-ci , ceux-là le condamnent, tout ce que ceux-là font, ceux-ci le détestent
ou s'en rient. Et cependant, si contraires qu'ils soient , tous s'accordent , soit entre eux , soit avec les sectateurs d'autres religions , pour reconnaître un Dieu , qu'ils proclament leur Père. Tous ont une même vérité gravée en leur conscience. Bonivard en conclut que , si divergentes que soient les intelligences , elles sont toutes émanées d'une même lumière. Mais comment se fait-il que, créées pour la vérité 5 elles aient tant de peine à la reconnaître ? La cause en est fort difficile à dire , puisqu'il la faut chercher à l'origine du monde. C'est cependant ce que Bonivard va faire et ce qu'il a choisi pour le sujet de son chant.
Il essaie de décrire la première innocence , la chute et ses conséquences. Mais bientôt le souffle lui manque ; lui-même il en dépose l'aveu : Hic me déficit spiritus meus. « Il m'arrive, dit-il, ce qu'il advint jadis à Pétrarque, qui avait commencé d'écrire en carmes latins ses Triomphes, et que sa veine n'a pas porté jusqu'au bout du chemin. Il acheva bien, mais en son pays de Toscane et en son langage. Gomme à luy, le souffle m'est failli à my chemin; c'est pourquoy, je m'en retourne en mon pays, qui est Gaule, et je m'essaierai à dire en langue gauloise comment l'homme
« Est devenu meschant et malheureux Quand l'appétit luy iîst baisser les yeux, Le rendant serf au lieu qu'il était maistre, Pour, avec luy, de terre s'entremettre, Et, pour la terre, habandonner les cieux. »
C'est ainsi que, du sein de son cachot, le prisonnier de Chillon s'élançait à travers les âges et qu'il sondait les grandes questions agitées dans tous les siècles comme dans le nôtre. Sa verve hardie et railleuse s'attaquait à tout ce qui lui paraissait mensonge sur la scène du monde et sur celle de l'histoire 32. Cependant il n'a pas le courage de condamner, comme l'a fait Saint-Augustin35, la ruse, lorsque, loin de nuire à personne, elle peut servir au prochain. Il voudrait même oser, comme l'a fait Horace, justifier les poètes :
■ Peintres, poètes, grands seigneurs, Gens anciens, gens lointains voyageurs, Et chevallierz hayant fait résidence A Rhode, hont de mentir la dispense. »
Mais témoin des maux que les fictions ont répandus sur la terre, Bonivard n'ose achever et se range à la sentence prononcée par Platon contre les poètes, comme étant les corrupteurs de la république, et à celle portée par Saint- Augustin sur les voluptés trompeuses cachées sous un vain langage. Il reconnaît que c'est « ammiellés par ces doux mensonges » que les hommes ont délaissé la sagesse 34. Il accuse Virgile lui-même, le prince des poètes latins, d'avoir immolé la vérité sur l'autel de la flatterie. (( Ne fust-ce pas meschamment faict à luy, de blâmer tant vertueuse dame, et principalement en chasteté, que fut Dido, laquelle, pour l'amour qu'elle portait à son feu mari Sicheus, résolut de demeurer veufve toute sa vie, et qui, pour estre fidèle à son vœu, aima mieux s'occire que
de se rendre au roi Hiardus, qui la voulait contraindre à l'épouser? Et mou Virgile, pour complaire à Auguste, qui se vantait d'être sorti de la race d'Enée , ne sait faire mieux que de nous montrer cette noble dame séduite par la beauté de corps du clief troyen , ennamourée par son éloquence de bouche, et se donnant la mort pour ce qu'il l'avait habandonnée : en quoi il mentait, car selon Diodore et tous les vrais historiens, elle s'était occise soixante ans avant qu'Enée arrivât à Carthage. »
Telles étaient les pensées de Bonivard. Privé de la société des hommes, il contemplait l'humanité sur le théâtre de l'histoire, dont il cherchait à deviner les lois, et pour conserver dans sa mémoire le fruit de ses méditations, il le déposait dans des vers latins, qu'il paraphrasait ensuite dans son français de Savoie. Cependant l'àme humaine, mais surtout celle du poëte et du penseur, créée pour l'air libre, plus sensible que stoïque, plus impressionnable que persévérante, s'épuise dans une longue solitude. Le sang s'arrête. Les sens s'engourdissent. Les ressorts de l'intelligence s'usent et finissent par se briser. Alors le sommeil n'apporte plus le rafraîchissement. Tout s'enveloppe d'un brouillard. Les images deviennent confuses. Il semble au malheureux qu'il n'y ait. plus ni ciel, ni terre, ni vertu, ni crime; que ni l'amour, ni la haine, ne peuvent plus émouvoir son cœur. Ce n'est plus la vie, ce n'est pas la mort, c'est l'indifférence à toutes choses, c'est la fixité sans le repos. Un soupir vient-il encore s'échap-
per des profondeurs de l'âme, il ne sait à qui s'adresser. Combien Bonivard a-t-il vécu de jours, dans lesquels tout ce que son àme avait de forces se tournait ainsi contre lui pour le dévorer? Combien a-t-il passé de nuits d'insomnie, la tète appuyée à sa colonne, le cœur chargé d'un poids plus pesant que n'était celui des chaînes qu'il portait à son pied, et sans autre compagnie que celle des choucas, les seuls hôtes de sa noire demeure? Le prisonnier ne nous en a rien appris. Mais lorsque, à la première aube, un rayon de soleil , réfléchi par les Alpes de Naïe, venait dorer les murs de la prison ; lorsqu'un passereau, se posant sur le soupirail à travers lequel pénétrait ce rayon du jour, entonnait sa chanson matinale, n'est-il point arrivé que Bonivard, recouvrant ses sens, crût recevoir un messager du ciel? qu'il entendît une voix lui dire : « Dieu, qui nourrit l'oiseau, veille aussi sur toi? » N'a-t-il point reconnu dans cette voix celle qui lui avait fait préférer la liberté , parmi des frères , aux joies qu'il eût pu goûter à la table des grands? Ne s'est-il jamais écrié : c< Mieux être le dernier des hommes, mieux gémir captif sur un dur grabat, que d'habiter ces palais dont le juste n'a pas l'entrée ! » Alors plus que jamais la liberté, la seule qui mérite ce nom, lui a paru belle. Elle ne brille nulle part d'un plus vif éclat que dans ces lieux, où ne pénètre pas une autre lumière que la sienne.
Mais pendant que les heures se traînaient pour Bonivard dans le souterrain de Chillon, les événements exté-
rieurs avaient poursuivi leur cours, et, lorsque commença l'année 1536, tout avait changé d'aspect sur la rive du Léman. Après que le duc de Savoie eut continué ? pendant plusieurs années, de tenir Genève bloquée, et que les Genevois aux abois eurent invoqué maintes fois le secours de Berne sans l'obtenir, les seigneurs de Berne avaient fini par se résoudre à mettre une armée en campagne et à prendre activement la cause de leurs combourgeois. Ils l'avaient fait à la nouvelle que le roi de France se disposait à envahir la Savoie, en même temps qu'il entretenait des intrigues dans Genève , dont il essayait de se mettre en possession. Le 1er février 1536, six mille Bernois s'étaient mis en marche en remplissant les airs de leur chant de guerre : « L'ours est sorti de son antre , la prudente bète. Il s'est mis aux champs, et c'est pour arracher à la mort ceux que la terre avait abandonnés. Voilà neuf ans que poursuivie, haletante, Genève a recherché notre alliance. Voilà neuf ans que le duc, Pharaon nouveau, la tient sous le bâton, captive, éplorée et n'en pouvant plus ; l'heure est venue , pour la pauvre Israélite , de passer la mer. En cet âge de douleur pour les enfants de Dieu, de combats pour les pauvres de cœur, l'ours, l'ours seul, a ouvert ses entrailles à la pitié. Sus donc, ma vaillante bète, et malheur à qui ne s'arme point comme toi pour combattre les hypocrites et les caffards 35 . »
Chantant ainsi, les Bernois s'étaient avancés sans rencontrer de gonfanons ennemis. Une marche militaire leur avait suffi pour dissiper les quelques escadrons , seule force que le duc pût mettre en campagne, pour conquérir
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le Pays de Vaud et pour porter jusques au Jura les limites de la Confédération suisse.
Cependant Berne n'avait pas achevé son œuvre. Les miliciens, pressés de regagner leurs foyers avec leur butin , n'avaient pas rangé sous son obéissance le Chablais, ni le patrimoine de l'évèque de Lausanne, territoires enclavés dans la contrée qu'ils venaient de conquérir. Il fallait donc trouver un prétexte pour recommencer la guerre, lorsque se répandit le bruit que l'évèque intriguait à Fribourg et cherchait à entraîner la Suisse catholique dans la cause du duc de Savoie. Le capitaine de Chillon, de son côté, con liant dans l'antique renommée des murs de son château, se promenait tous les jours fièrement sur le lac, attaquant les anciens et les nouveaux sujets de la république . Il venait de piller l'hospice et le bourg de Villeneuve. Sommé de se rendre et de mettre en liberté les prisonniers renfermés dans Chillon, il avait répondu qu'il n'en ferait rien. Il n'en fallut pas davantage pour décider Berne à mettre mille hommes en campagne sous le commandement de Nsegueli, du chef qui venait de soumettre le Pays de Vaud . Genève fut invitée à seconder les armes bernoises 56.
Genève, à l'heure où lui parvint ce message, était semblable au malade, lequel, après une longue réclusion, s'enivre d'air et de liberté. Toutefois, bien des inquiétudes s'alliaient à sa joie. Ses fils, nourris dans les dissensions, avaient le cœur haut, le bras prompt et l'esprit indocile. Tous les jours , les rênes échappaient aux mains des magistrats. Le Conseil cherchait quel emploi donner
à l'ardeur vague et dévorante des esprits. En ces circonstances 3 il accueillit avec empressement la demande de joindre ses forces à celles de Berne pour attaquer Chillon 3'.
Cette résolution ne fut pas plutôt connue , que la ville s'émut. Les Genevois n'avaient pas oublié le prieur de Saint-Victor. Ils ne s'étaient engagés dans aucun pourparler avec le duc sans que la libération de Bonivard fût entrée dans les conditions de la paix. Mais occupés à défendre leurs murs 3 ils n'avaient pu songer, jusqu'à ce jour, à prendre les armes pour délivrer le prisonnier de Chillon58. D'autres encore de leurs concitoyens devaient avoir été jetés dans cette forteresse 59 . Sitôt l'ordre reçu, deux galères, deux barques et quelques légers navires se trouvèrent prêts. Tout ce que Genève avait d'hommes les plus aventureux se jeta sur ces embarcations. Au départ de la flottille, le peuple entier se précipita vers le rivage. (( Sauvez les captifs, disaient quelques voix émues. » Tout le peuple s'écria : « Allez et sauvez Bonivard. »
La flotte força de voiles, craignant que l'ennemi n'emmenât les prisonniers. Arrivée dans le grand lac , elle y croisa , appelant de ses vœux l'arrivée de l'armée bernoise, et les yeux attachés sur les murs de Chillon. Tout à coup retentit une détonation lointaine : c'était l'avis que les Bernois donnaient de leur approche ; arrivés à Lutry, ils faisaient rouler sur le Léman le tonnerre de leur artillerie. Peu d'heures après, Chillon était assiégé.
Les approches prirent, un jour. La nuit, on creusa les fossés. Le lendemain, 29 mars, le canon des Genevois tira du côté du lac, celui des Bernois du côté de Montreux et
de celui de Villeneuve, à de longs intervalles, il est vrai, mais si bien, que la nuit venue^ le commandant offrit de se retirer. On parlementait, lorsque le capitaine de la grande galère de Chiilon, voyant le moment où la place allait être rendue, s'enfuit avec sa nef, en si grande hâte, que les Genevois ne purent l'atteindre. On les voyait le poursuivre avec leurs barques allégées ; mais, plus prompt qu'elles, il traversa le lac, et parvenu près de Lugrin, il mit le feu à son vaisseau et s'enfuit dans les montagnes 60 . La flottille revint de sa poursuite inutile. Les matelots, ne doutant pas que les prisonniers ne fussent abord et n'eussent péri dans les eaux, avaient l'angoisse dans le cœur. Comme les rives du lac étaient attentives, un bruit douloureux se répandit jusque dans Genève. Quand les barques arrivèrent à Chiilon, le château venait de se rendre. Il était près de midi. On se hâte, on fait rouler les verrous des portes basses, on entre à l'envi. « Bonivard vit-il ? — Il respire. » On se précipite vers lui: «r Bonivard, tu es libre! — Et Genève? — L'est aussi61. »
On dit que, pendant quelque temps, le prisonnier parut ne pas savoir ce qu'on lui voulait, et qu'on l'eût dit indifférent au bonheur cle revoir le ciel; que, près de sortir de sa prison, il se retourna, et que, les yeux humides, il fit à tout ce qu'il laissait un long et profond adieu. Il semblait un homme qui quitte le toit paternel, tant l'habitude avait fait pour lui de ces lieux une patrie. Il avait fait alliance avec les ombres , tandis que la lumière vive du jour blessait ses yeux, désaccoutumés de sa clarté. Les Enfants de Genève, non plus, ne pouvaient s'arracher à la vue de cette architecture, mélange de grâce et d'ef-
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frayante majesté ; de ces voûtes, pendant des siècles l'objet de tant de terreurs ; ils ne pouvaient quitter la place où Bonivard avait laissé gravée dans la pierre l'empreinte de ses pas. On n'en approche plus que comme d'un lieu sacré. Si jamais, par la colère du ciel, les flammes de la liberté venaient à s'éteindre sur la rive du Léman, elles brûleraient encore en ce lieu. Les peuples viendraient à cet autel en rallumer le flambeau. On voit, tous les jours, l'étranger lui-même venir, le front baissé, chercher la trace des pas du martyr et demander à ces voûtes des inspirations d'indépendance. Il ne manquait à la plus belle des terres que d'être ennoblie par le plus touchant des souvenirs 62 .
« Je n'entends plus que l'aviron léger Dessinant dans la vague un sillon passager. Alors que sur les monts la lune se balance, Que tes flots sur ton sein se bercent en silence. .
lieu jours de sommeil, soirs calmes, nuits sereines L'éclair a lui, la tempête a grondé.
Le lac mugit, et des rives lointaines Roulent les flots d'un peuple soulevé, s'éveille en criant : Brisons, brisons nos chaînes