‹ Chillon; étude historiqueChapitre 3 sur 49 · TEMPS · texte numérisé non relu

TEMPS

Sommaire. — l. Domination bernoise sur le Pays de Vaud. — Les baillis. — Les de Blonay. — Combat des mariés et des non-mariés. — Ni cola ici e de Blonay. — Mœurs de la contrée. — Mœurs nouvelles. — Le bailli transporte sa résidence à Vevey. — Projet de transformer Chillon en un grenier. — II. Deux points de vue en histoire. — Voltaire et Rousseau sur les bords du Léman. — Rousseau révélateur de la nature. — Rousseau révélateur politique. — La Révolution dans le Pays de Vaud. — MM. Rosset et Muller prisonniers à Chillon. — République helvétique. — Prisonniers valaisans et fribourgeois. — Chillon vaudois. — Arsenal. — Prisons politiques. — Derniers prisonniers. — III. Illustration de Chillon. — Le pilier de Bonivard. — M. de Malesherbes. — Byron. — Son poëme: Le prisonnier de Chillon.

Après la prise de Chillon, l'armée bernoise marcha sur Lausanne. L'évèque s'était enfui à Fribourg. En soumettant la partie du Pays de Vaud qui relevait du prélat, Berne acheva de prendre possession de la rive entière du Léman. Les conquérants auxquels la politique cou seillait de mettre entre eux et la maison de Savoie la barrière de la religion, s'empressèrent d'achever sur ce rivage la réformation de l'Eglise. Procédant ensuite à l'organisation de la province, ils formèrent une préfecture de Chillon, Vevey, La Tour,

Blonay, le Ghatelard, Montr eux et Villeneuve. La bannière rouge et noire remplaça sur les tours de Chillon l'étendard des vaincus. L'ours recouvrit l'écu de sable, billonné d'argent, les armoiries du Chablais. Augustin de Luternau vint le premier siéger, comme bailli de Leurs Excellences de Berne, dans les murs, jadis la résidence de Pierre de Savoie 1 .

A ce jour commence une nouvelle ère dans les annales de Chillon. Le château ne relève plus d'un roi barbare; il n'est plus la résidence d'un chef féodal ; il fait partie du domaine d'une aristocratie composée en grande majorité de bourgeois aguerris, économes, et formés à la politique par le rôle qu'ils viennent de jouer sur le théâtre de l'Europe. Cette aristocratie bourgeoise a compris que la formation de grandes puissances sur les flancs de la Suisse lui prescrit un rôle nouveau; qu'après avoir porté jusqu'au Jura les limites de la Confédération, elle doit moins songer à de nouvelles conquêtes qu'à s'assurer, à l'abri d'un beau renom militaire, la jouissance de celles qu'elle a faites. Laissant donc les révolutions nées de la Réforme poursuivre leur cours et ravager l'Europe pendant un siècle encore, la seigneurie de Berne s'occupe à ramener insensiblement le peuple dans les voies de la paix, l'Eglise dans celles de l'obéissance. Ce que les rois ne réussiront à réaliser qu'après un long temps et de longs déchirements, elle l'accomplit en peu d'années. Elle constitue l'Etat protestant, tel que le concevait le seizième siècle. Elle s'assied, comme Venise, au milieu de ses vignes, de ses champs et de ses pâturages. Le canton de Berne ne tarde pas d'offrir l'image d'un vaste jardin, cultivé dans

Ja paix par un peuple voué presque tout entier à la vie agricole: d'une grande ferme, administrée d'une main forte, prudente, avare peut-être, mais dont on excusait l'avarice, en énumérant les bienfaits répandus en grand nombre sur les peuples.

Chillon dut présenter, sous ce nouvel ordre de choses, un aspect bien différent de celui de ses premiers âges. La forteresse avait beaucoup perdu de son importance par le perfectionnement des armes à feu. Aussi les baillis de Berne songèrent-ils moins à s'en faire un rempart qu'à se créer dans ces murs une habitation confortable. Les «Tandes salles du rez-de-chaussée furent divisées et appropriées aux besoins du nouveau possesseur. L'élégance fut partout sacrifiée à l'utilité. Les fines colonnettes en marbre, ornement des jours tournés au midi, furent enlevées, et les croisées ogivales remplacées par des ouvertures rectangulaires, qui donnaient plus largement passage à la lumière. La salle des chevaliers fut transformée en salle des réceptions baillivales. La peinture en orna les murs de portraits et des armoiries des nouveaux gouverneurs de Chillon, et par-dessus les armoiries, elle représenta, tout autour de la salle, des ours joutant, gambadant, s'égayant, s'admirant, jouant dans les poses les plus diverses. Les parties supérieures des corps de logis furent remplies de grains, et les souterrains destinés à des vases de cave.

Quelquefois cependant encore, dans le cours de cet âge, Chillon reprit son attitude guerrière. Il en fut ainsi quand Emmanuel-Philibert de Savoie, après la victoire de Saint- Quentin, remportée sous son commandement , remonta sur le trône de ses pères. Lorsque, fort de l'appui de

l'Espagne, le nouveau duc de Savoie se fut fait rendre par la France tout ce qu'elle avait conquis sur Charles III, il réclama des Suisses la restitution de l'une et l'autre rive du Léman. Berne, désaccoutumée de la guerre, consentait à se dessaisir de la rive méridionale du lac, mais le prince insista sur la rétrocession du Chablais tout entier. Il offrit de l'acheter au prix d'une obligation de cent mille écus, et, d'une somme de quarante mille, qui serait payée en décharge des dettes contractées par son aïeul; il s'engageait à raser Chillon pour ne le rebâtir jamais. Mais Berne s'étant montrée résolue à courir tous les hasards de la guerre plutôt que de reculer davantage, le duc finit par abandonner, dans le traité de Nyon de l'an 1564, la possession de Chillon.

Vingt-quatre ans après, Charles-Emmanuel de Savoie releva les prétentions de sa maison sur le Pays de Vaud. Il venait de nouer une conjuration dans la noblesse du pays. Le jour était pris pour livrer aux Savoyards Lau sanne et les principales places du rivage. Déjà deux flottilles cinglaient à pleines voiles, Tune vers Ouchy, l'autre vers Chillon. Parmi les conjurés se trouvait un gentilhomme de l'ancienne famille des Bouvier % dont le manoir, entouré de lierre, attirait encore naguère, comme une ombre du passé, les regards du voyageur qui débarquait au port de Villeneuve. Lieutenant du bailli de Chillon, Bouvier s'était chargé de surprendre ce château. Il avait, dans ce but, embusqué quelques hommes dans la forêt voisine, et s'était rendu, à l'heure du dîner, chez le bailli, Hans Weyermann, d'une famille d'ancienne bourgeoisie bernoise. Mais comme ils étaient à table, échan-

géant de joyeux propos, une lettre arriva. La conjuration avait été découverte. Le bailli n'eut pas plus tôt lu, que, se tournant vers son convive : « J'en suis fâché, mon compère, lui dit-il ; mais je reçois l'ordre de vous arrêter. » Bouvier, prisonnier de celui qu'il venait surprendre, demanda deux heures, pour mettre ordre à ses affaires : une garde devait veiller sur sa personne. Le Bernois, le cœur ouvert, lui permet de se rendre, sous escorte, à Villeneuve. Mais, auprès de la porte du manoir, se trouvait celle de la cave, et l'usage du pays voulait que l'on s'y rafraîchît, après une course précipitée. On entre donc, on goûte d'un vin, puis d'un autre ; on était arrivé au meilleur quand Bouvier s'esquive, fait rouler sur les miliciens les gonds de ses portes de chêne, et, chargé de ce qu'il a de plus précieux, s'élance à cheval, passe le Rhône à gué, et se trouve en sûreté sur la rive savoisienne 3.

Dès lors un siècle entier se passa sans que la paix du Léman fût troublée par un appareil militaire. Durant ce temps, les guerres nées de la Réforme avaient pris fin. Les rois avaient consolidé leur empire, et, les yeux tournés vers Louis XIV, ils gouvernaient leurs peuples avec un pouvoir absolu. Ce fut dans ces circonstances que Louis, qui venait, par la conquête de la Franche- Comté, de porter les limites de la France jusques au Jura, manifesta la volonté de ramener ses sujets à l'unité de culte. La révocation de l'édit de Nantes fit fuir en Suisse des protestants français en si grand nombre que l'on en compta, dans un même jour, plus de deux mille réunis à Lausanne. Bientôt le nombre des réfugiés s'accrut en-

core par l'expulsion dès Vaudois des Vallées piémontaises. Tout un petit peuple, décimé par la faim, arriva dans les premiers mois de l'an 1687 sur les bords du Léman, demandant le sel et le pain. On leur donna ce qu'il était possible de leur donner, mais on ne pouvait leur rendre leur patrie ; et cependant ils ne se consolaient point d'être éloignés de leurs chères vallées. Ils finirent par se lever au nombre de six cents, et par se donner rendez-vous à Bex, au cœur des Alpes, résolus à se frayer un passage par le Saint-Bernard. Mais la saisie d'un bateau, chargé de fusils, faite non loin des murs de Chillon, avait répandu l'alarme ; Valaisans, Savoyards avaient allumé partout des signaux ; les Vaudois furent contraints à revenir sur leurs pas, et, sur les représentations du roi de France et du duc de Savoie, ils furent la plupart dirigés vers le Rhin.

Cependant leurs revers n'avaient pas éteint chez eux la soif de revoir leur pays, ni l'espérance d'y rentrer. Confiants en Dieu, et comptant sur l'intérêt que leur témoignaient tous les Etats protestants, ils reprennent donc les chemins du midi. Partis de points divers, ils se donnent rendez-vous dans la forêt de Prangins, entre Rolle et Nyon, dans le mois d'août de Tan 1689. Ils arrivent dans ces lieux, d'où sont partis, un siècle et demi plus tard, pour une expédition malheureuse, des réfugiés italiens et polonais. Réunis au nombre de 1500, ils ploient les genoux sur le rivage. Arnaud, leur pasteur et leur chef militaire, les recommande au Dieu de leurs pères. Ils s'embarquent, et, quelques semaines après, on apprend qu'ils ont reconquis leur patrie, et s'en main-

tiennent en possession, en face de vingt mille Français et Savoyards, commandés par Catinat.

Mais les Vaudois n'avaient pas tous eu le courage de prendre part à l'expédition d'Arnaud. À la nouvelle de son succès, ceux qui se trouvaient encore sur la terre étrangère s'enhardirent. Des Français, réfugiés comme eux, des Suisses, hommes la plupart sans aveu, et qui, sous le nom de religion, cherchaient la gloriole et le butin, leur offrirent leur secours. Ils s'assemblent non loin de Chillon; ils franchissent le lac; ils s'avancent dans les Alpes, sous le commandement d'un officier de mérite, le capitaine Bourgeois, d'Yverdun ; mais, troupe indisciplinée, ils perdent les heures dans les hôtelleries, laissent à l'ennemi le temps de recueillir ses forces, et finissent par se débander après une campagne de huit jours.

Pendant que ces choses se passaient, de nouveaux réfugiés continuaient d'arriver de France , et l'attitude prise par Louis XIV n'avait pas cessé d'être menaçante pour l'indépendance des Etats européens. Ce fut alors que les cantons protestants , se détachant des liens qui les unissaient à la cour de Versailles , nouèrent d'étroites relations avec l'Angleterre et les Etats généraux ; que les réfugiés, passant et repassant les monts, allèrent allumer la guerre dans les Cévennes , et que , prévoyant les effets de la colère du roi , les seigneurs de Berne se préparèrent à défendre, au besoin , la rive du Léman. Déjà , sous la direction du fils de Duquesne , l'on avait construit un port à Morges. Déjà, à la nouvelle que le duc de Savoie faisait creuser un port à Bellerive et qu'il y faisait équiper des vaisseaux . on avait fait construire à Genève

deux nouvelles galères, la grande et la petite Ourse , qui avaient pris rang auprès de l'ancienne galère de Vevey, d'ordinaire amarrée à Chillon. Bientôt une flottille , composée de seize grandes barques , de deux bateaux plats , de deux brigantins et d'une trentaine de barques plus légères , se promena sur le Léman , sous le commandement de Nicolas de Mellet 4. Quand la guerre de la succession d'Espagne eut éclaté, que le duc de Savoie , abandonnant la cause de la maison de Bourbon , se fut rangé sous les drapeaux des alliés , et que la flotte savoisienne, fuyant devant l'invasion des Français, se fut réfugiée dans le port de Morges , on compléta ces préparatifs de défense. Toutes les rives du lac furent armées, et la petite guerre commença sérieusement. En même temps que de nombreux Vaudois quittaient le service d'un monarque , persécuteur de leurs coreligionnaires, que d'autres, au nombre de plus de deux mille , s'enrôlaient sous les drapeaux de Savoie , et que les réfugiés faisaient des courses dans le pays de Gex, plusieurs corsaires se mirent à tenir le lac. Ils avaient l'œil sur les barques , qui, partant de Versoix, portaient les sommes destinées par des banquiers de Genève à l'armée française d'Italie. Un jour, quinze à vingt hommes, ayant franchi le lac , enlevèrent une tonne de vingt et un mille louis, entre Versoix et Goppet, sur terre française 5. Les mêmes hommes tirent , quelques mois après , rnain basse sur un brigantin , qui portait, pareillement une somme considérable 6. A leur tour, deux barques françaises s'emparèrent de la galiote de Vevey. Blanchet , banneret de Lutry , et qui se faisait nommer le baron de Laïs , avait épousé une Française , femme de

naissance, qu'il avait sauvée des dragonnades. N'ayant pu sauver ses biens avec elle , il crut devoir se récupérer en enlevant un convoi de 28 000 louis d'or , somme destinée à l'armée française en Piémont. Le duc de Savoie , qui avait avisé de l'envoi , reçut vingt- six tonnes de cet or, et vingt-quatre restèrent la part de Blanchet et de ses compagnons. Cependant l'ambassadeur de France s'éleva si haut contre une telle violation du droit des gens que Berne crut devoir se montrer. Blanchet fut arrêté. Il avait de nombreux complices parmi lesquels se trouvait , en premier lieu, le bailli Steiger de Lausanne. Steiger fut destitué. Blanchet paya sa hardiesse de sa tète 7. Mais les hostilités et le brigandage n'en continuèrent, pas moins d'infester les rives du lac , et tant que dura la guerre, on vit fréquemment, du rivage, tantôt des barques , et tantôt de petites flottilles , se livrer combat à la surface des flots.

Ces temps d'une agitation passagère exceptés , c'était dans les soins de la paix que se passaient les jours du bailli de Chillon. Représenter dans le bailliage la dignité de ses seigneurs , percevoir leurs revenus s , et faire oublier aux sujets leurs anciennes libertés en leur assurant la protection d'un gouvernement absolu , mais paternel , d'une loi sévère , mais égale pour tous , tel était le rôle du magistrat que le peuple ne nommait que le capitaine de Chillon. Dans le seizième siècle, ce magistrat veillait à ce que les jeunes gens se rendissent à l'école,

à ce que les adultes fréquentassent le sermon et ne voyageassent pas le dimanche9; il travaillait à soumettre les anciennes justices des seigneurs de la contrée à la loi du souverain. Dans les siècles suivants, les baillis s'érigèrent en protecteurs de l'agriculture , favorisèrent l'abolition du parcours 10 , firent planter de nouvelles vignes en des lieux favorables et arracher ailleurs celles qui produisaient du mauvais vin M. Ils tinrent les greniers de Chillon bien approvisionnés de blé , qu'ils versaient sur les marchés dans les années de disette12. Balançant les droits des citadins et des villageois , sur le marché de Vevey , ils défendirent aux uns de vendre leurs vins dans la ville, et déclarèrent nul le droit qu'estimaient avoir les autres d'acheter le blé, sur leur marché , une heure avant que les forains pussent leur faire concurrence 13. Tantôt le bailli faisait publier le mandat par lequel Leurs Excellences de Berne invitaient leurs sujets à célébrer un jour de jeune solennel. Tantôt ils faisaient un devoir aux fils de la république de ne pas négliger de ceindre l'épée lorsqu'ils se rendaient , soit au temple , soit en voyage, leur rappelant qu'ils avaient un privilège que ne partageaient pas les sujets des rois14. Ils siégeaient fréquemment comme juges en matière de sorcellerie. A chaque âge de l'histoire il semble qu'il faille une nouvelle matière à la superstition et de nouvelles victimes aux haines populaires. Pendant les siècles précédents, on avait tourné le fer et le feu contre les Israélites, dans le cours du dix-septième , on sévit contre les sorciers. « La marque de Satan, » écrivaient Leurs Excellences à leur cher et féal bailli, le capitaine de Chillon , « la marque de Satan

n'est pas la preuve la moins cer laine dans les cas de sortilège , ni le moindre motif de mettre les accusés à la géhenne ; mais nous apprenons que Ton aurait procédé fort légèrement à la vision de telle marque. En conséquence , nous ordonnons que la recherche de la marque satanique ne doive être faite que par des gens entendus , en présence de deux jurés de la même justice, par trois différentes fois , en lieux et en membres clairs , et non obscurs 15 . »

Les baillis avaient, comme autrefois les châtelains, leur cour et leurs jours de grande réception. Le banquet réunissait la noblesse des environs, les Gruyère, les Joffrey, les Tavel, les Hugonin, les Charrière, les Crousaz , les Mayor des Planches 16 , avec les principaux membres des justices du bailliage tT. Les Blonay se montraient parfois à ces fêtes et parfois ils s'en tenaient à l'écart. Leur château, construit dans le dixième siècle, et. qui s'élève au pied de la Pléiade, dernier mont de la chaîne des Alpes, dominait naguère encore sur une partie de la ville de Vevey et sur plus de vingt villages épars sur les deux rives du lac. Plusieurs de ces villages se dessinent sous les grands noyers et sous les vastes châtaigniers, qui répandent leur ombre autour de château. Ils sont si rapprochés les uns des autres que, à distance, on les prendrait pour un seul village, se prolongeant entre les vergers, le long du pied de la montagne. On comprend sans peine que la noble famille eût avec douleur déposé son hommage devant une seigneurie étrangère et bourgeoise. Elle défendait pied à pied sa juridiction et ne se montrait pas moins jalouse de maintenir intacte sa vieille renommée de courtoisie 18 . La

tradition raconte d'un Blonay que, lorsque Chillon fut près de se rendre aux Bernois, préférant mourir plutôt que de renoncer à son prince et à sa foi, il se précipita sur son cheval dans le lac, et qu'ayant échappé à la flottille genevoise, qui cernait le château, il atteignit la rive opposée à la nage et fut reçu par Charles III avec une rare distinction. Le peuple de ces monts ne croyait alors rien impossible au courage fidèle. Il est certain qu'une branche des Blonay, abandonnant, après la Réformation, le Pays de Vaud, s'est établie sur la rive méridionale du lac, et qu'elle a été la tige des Blonay de Savoie. Mais les mœurs et l'esprit chevaleresque de la noble famille se trouvent peut-être encore plus fidèlement retracés dans le trait suivant, dont la relation s'est conservée dans les archives de Turin 19 .

Quelques années avant que le duc Charles III de Savoie perdit le pays de Vaud, plusieurs gentilshommes, jouvenceaux et écuyers, se trouvaient réunis à la cour en un banquet. Il en était de mariés et de non mariés. Après maints devis et mainte gaillardise, ainsi s'exprime la relation, ils finirent par se prendre de propos sur la condition des uns et des autres; et comme les paroles multiplient toujours, Simon de Blonay, qui s'était courbé sous le doux joug du mariage, déclara hautement les mariés aussi verts, partant aussi redoutables en faits d'armes , que ceux qui se trouvaient à marier; il dit pareillement les dames mariées aussi dignes de loz et de renom que l'étaient les demoiselles; et ce qu'il avançait, il s'offrit de le soutenir

à la lance et à l'épée, s'il était aucun qui le voulut contredire.

Lors, pour les écuyers et les demoiselles, se présenta le sire de Corsant, du pays de Bresse. Le duc, ainsi continue notre récit, voyant que la question ne s'émouvait pour haine, ni pour vitupère, mais que les deux gentilshommes ne demandaient à entrer en lice que pour passetemps et plaisance, consentit à leur ouvrir le champ du combat. Il permit deux courses de lances, au fer émoulu, et le jeu de Fépée, jusques au nombre de quinze coups, sous condition que le vaincu, s'il était le champion des mariés, serait tenu d'aller crier merci, d'abord devant mademoiselle de Savoie, puis devant telle demoiselle que nommerait le vainqueur, et que, s'il était le soutenant des non-mariés, il ploierait le genou devant très-recloutée dame de Savoie, puis irait s'agenouiller devant la femme de messire de Blonay, lui se trouvant au pays.

Cet appointement étant fait, les deux champions se rencontrèrent, le douzième de mai de l'an mil cinq cent quatre, sur la place qui s'étend devant le château de Turin. Le seigneur de Blonay se montra sur un roncin grison bien bardé, les bardes couvertes de damas rouge et noir, à grandes bandes, et lui-même pareillement accoutré. Corsant s'avança, de son côté, sur un roncin poil de pie, les bardes couvertes moitié de satin, moitié damas gris, brodé de velours cramoisi; l'accoutrement du cavalier ne différait point, non plus, de celui de sa monture. Dès qu'on leur eut mis les lances en main, ils s'attaquèrent avec tant d'adresse que le champion des mariés fut atteint au bord de sa cuirasse, et celui des non -mariés sur lape-

petite pièce, de manière à ce que, de ce coup, leurs lances volèrent en éclats. Ayant reçu des lances nouvelles, messiredeBlonay rompit la sienne si gaillardement que rencontrant sa partie au choc, poitrail, sangles, selle et croupière, tout fut porté par terre avec le cavalier, en façon que plusieurs crurent, que c'en était fait du pauvre sire. Mais incontinent Corsant se releva sur ses pieds, prêt à faire son devoir l'épée en main, selon les conditions du tournoi.

Le droit ne lui permettait pas, après qu'il avait été porté par terre, de remonter à cheval avant la fin du combat; mais Blonay, plein de grâce et de noblesse, lui permit de reprendre un cheval à son appétit , pour parfaire convenablement leur entreprise. Ils recommencèrent donc à cheval, gentement et gaillardement, la lutte engagée. Selon la relation du tournoi, ils parfirent, non pas leurs quinze coups, mais bien davantage, et frappaient de telle sorte que , si le duc n'eût ordonné de les départir, ils eussent procédé bien plus avant. Charles, considérant quelle avait été, non-seulement la vaillance du sire deBlonay, mais aussi son haut et bon vouloir, donna l'honneur de la journée aux seigneurs mariés, tout en reconnaissant que le champion des non-mariés avait fait bravement son devoir.

C'est à notre auteur qu'il appartient de retracer, en son gaulois -savoisien, la fin de l'aventure:

« Suivant les conditions du combat, nous dit-il. Corsant, après s'être un petit reposé, s'en fust crier mercy à deux genouils, devant très-redoutée madame de Savoie. Enfist de même, un fenouil en terre, à toutes les autres dames

mariées du palais. Puis, se tournant vers messire de Blonay, le pria de lui dire en quel lieu se trouvait pour lors sa noble dame, à cette fin d'aller devers elle, payer sa dette et crier mercy. » — « Loyal et preux champion, lui répondit Blonay, trop ne saurois bonnement vous dire où se trouve pour le présent ma darne et amie, laquelle ai laissée en couches par delà les monts ; mais ores est en Chablais, en mon chastel de Saint-Pol de Meillerie, ores en mon chastel deBionay en Yaulx. »

« Adoncques, bien que long et dangereux fust le chemin, tout incessamment Corsant, monté sur un bon ronsin et suivi de son escuyer, passa les monts à grand presse. S'en vint d'abord au chastel de Meillerie ; mais la dame n'y estant , soudain monta sur un bateau de pescheur, et, nonobstant que la nuit tombast, se fit mener devant Vivey, où le lac en tormente ne lui permist de gaigner terre qu'avec l'aube, et d'où bien que las et recreu, monta droit au château de Blonay. Or la première personne qu'il advisa fust la noble dame Catherine, qu'estait sur le préau, allai ctant son beau petit poupon. S'estant approché, mist vistement genouil en terre, et par trois fois crya mercy bien piteusement. Qui fust ébahie et en grand esmoy, ce fut certes la dame de Blonay. Le fit relever prestement et asseoir à son costé; puis, tout esmerveillée, s'enquist ce que cela voulait dire. Lors Corsant lui remembra toute l'affaire, et comment ayant été vaincu par son bénin mary, il accomplissait la loi du combat, et requérait quittance, à son honneur et. descharge. »

« A quoy la dame lui fist d'une voix bien douce : «. Seigneur champion des non -mariés, loyal et franc chevalyer

CHILLON. Il

estes au demeurant, et certes nul n'y contredira : toutefois ne convient à dame sage et discrette, restée seulette en son manoir, de vous héberger, estant absent son mari. Retournez -vous-en donc aVivey ; prenez-y repos et nuictée, et reviendrez, s'il vous plait ainsi, demain sur la raijour, quérir votre quittance et congyé. » Ainsi dict-elle, ainsi fit-il. »

«Et ne manqua mye, le lendemain, d'arriver sur la mijour. Le banquest se trouvait, dressé dans la grand'salle du chastel, voire même plusieurs parents et voysins de la noble dame, conviés en grand haste, estaient làprésents7 assavoir, monseigneur Antoine de Gruyère, venu de son chastel d'Oron, avecques escuyers et pages, messyre Humbert d'Aubonne, son parain, Hugonet du Chatelard, Nicod de Goumoëns, Amédée de Puisdouz, Bertrand de Duyn, chastelain de Ghillon, et le chapelain, le vieil Anshelm de Tavel. Le banquest fust long et allesgre, selon la bonne coustume de la terre de Vaulx, si bien que le soleil, se couchant, les vit encore festinant et s'esbattant en joyeux propos. Chascun d'escouter Corsant, qui jà se trouvait estre cogneu d'aulcuns de la noble compaignie, et qui gaigna le loz de tous par sa bonne mine, son doux langage et sa courtoisie. Chascun de s'enquérir ores du combat, ores d'autres choses delà les monts. Finissant le banquest. il se leva, et portant la santé de la noble dame : « Ce n'est pas à mon dam, dit-il, ains à mon proufit, qu'ay succombé dans ma lutte avec messire votre mari ; car oneques n'eus pareil honneur et lyesse qu'en ce jour d'huy, séant avec compaignie de si hault lignaige. Par ainsi va s'accomplissant ma devise: plus hault (al(ius). Partant m'est advis

qu'il me faut droict prendre femme, et qu'adoncques soutiendrais-je mieux la cause des mariés que n'ay faict celle des non-mariés, au combat de Thurin. » Et ce disant, se tournait bellement vers Yolande de Yillette, laquelle estait assise jouxte la dame deBlonay, sa cousine. Belle jouvencelle estait-ce, et de bon lieu; mais las î orpheline, n'ayant ne dot, ne chevance , en cestuy bas monde , estait venue prendre congyé, pour entrer en religion dans le cloistre des filles d'Orbe. Soudain que le chevalyer l'eust ung petit regardée, la pauvrette devint rouge comme escarlatte et ne dit rien que faire un long soupir. »

«Et quand sortirent de table, pour ung chascun se despartir, Corsant l'estant le dernier, comme pour faire ses granmercys à la dame de Blonay, se prit à lui dire: (( Courtoisie est votre lot, aultant que beauté; aurois une requeste à vous faire, octroyez-la moi, si me volez quelque bien. » — «Parlez, répondit la noble dame, et si mon debvoir et mon pouvoir n'oultrepasse, je cuide qu'amènerons votre désir à bonne fin. » — « C'est, dit Corsant, de gaigner mon procès avec la belle cousine, à cette fin que puisse doresnavant soubstenir la cause des mariés, pour ce que, incontinent que je l'ai vue, en ai faict la dame de mes pensées, et le serajusques à mon trépassement. » La belle cousine, qui n'estoit loin, baissa ses yeux bleus, et la dame : « Si l'ai bien compris, voudriez estre mon cousin^ n'est-ce pas, beau syre? Si la jeunette est de mon advis elle vous relesvera de blasme et fera tost de vous un bon mari de meschant garçon que vous estes. »

« Oyant semblable propos, la pauvre Yolande ne savait en quel coing se musser , tant se rendait vergogneuse.

Mais cognoissance estait faicte, d'aultant que mère nature avait déjà secoué flammesches d'amour sur ces jeunes cœurs. Si bien qu'à la parti n, Yolande, sans plus songer au cloistre que si cloistre oncques n'eust été, dict tout bas: «Oui, si mon cousin messyre Symon, qu'est mon tuteur, n'y trouve à redire. »

(( Messyre Symon, qu'arriva quatre jours après, ne desdit point la gente cousine. Mesmeroent leur fist belles nopces en son ehastel de Blonay. Et Corsant lui disait: « Noble cousin, n'ai rien perdu d'estre vaincu par vous; ains ay gagné pour lot belle et bonne femme, et si quelqu'un veut maintenant s'en prendre aux mariés, c'est qu'il aura à faire à moy, et lui ferai- je tout ainsi que m'avez faict au combat de Thurin. »

C'est ainsi que l'on vivait dans le château de Blonay. Tandis que le bailli recevait dans Chilien la cour de la noblesse inférieure, et que les bourgeois de Yevey s'asseyaient à sa table, les de Blonay maintenaient la tradition des mœurs féodales si fidèlement que l'on se fût cru chez eux aux temps de Savoie. Ils avaient, vers la fin du seizième siècle, accru d'anciennes possessions par l'acquisition du manoir voisin du Chatelard 20, qui domine au loin la contrée, et dont les terres s'étendaient, des pentes boisées du mont Cubly, jusques aux beaux vergers, la couronne de Clarens. Dès lors le Chatelard était devenu l'apanage et la résidence des cadets de la noble famille.

Vers le milieu du siècle suivant , florissait dans cette

haute demeure Barbille Nicolaïde de Blonay, tille du baron du Chatelard, renommée au loin pour sa beauté. Un officier au service de France, de Tavel de Villars, obtint, pour prix de plusieurs années de persévérance , la main de Nicolaïde , que de jeunes seigneurs en grand nombre avaient recherchée inutilement . On croyait mutuelle l'affection des deux fiancés. Ils paraissaient s'en donner journellement des témoignages. Séparés, ils s'adressaient des lettres fréquentes. Cependant , tandis que de Tavel se trouvait retenu par ses devoirs militaires loin de celle qu'il aimait , Jean-François de Blonay, sire de Bernex, de la branche savoisienne et catholique de la maison, sut profiter de l'entrée que les droits de la parenté lui donnaient au Chatelard , pour gagner le cœur de la jeune fille. Il s'enhardit alors jusqu'à demander la main de Nicolaïde. Les Blonay, fidèles à la parole donnée, rejetèrent sa prière. Néanmoins, fort de son amour, il ne se décourage point et renouvelle sa demande, avec l'appui de la duchesse de Savoie; mais, cette fois encore, il le fait inutilement. Alors il n'écoute plus que sa passion. Ayant résolu de conquérir par la violence ce qu'il n'avait pas obtenu par la prière , il se rend secrètement , avec quelques amis, dans les environs du Chatelard, attend de savoir la jeune chcàtelaine seule au manoir , l'enlève 21 , repasse le lac et devient l'époux de la femme qu'il adore.

Mais le bruit de cet événement ne se fut pas plus tôt répandu que tout s'agita sur les deux rives du lac. Le baron du Chatelard ne mit pas , il est vrai , une grande sollicitude à faire rompre le nœud que sa fille venait de former. Il passa bien en Savoie ; il fit bien quelques dé-

marches; mais soit qu'il n'en désirât pas le succès , soit qu'il crût inutile de les poursuivre devant des tribunaux étrangers, il n'alla pas jusqu'à porter sa plainte en justice. De Tavel n'en ressentit que plus vivement l'offense reçue. La cause des deux familles fut portée à Berne.

L'une et l'autre avaient dans cette ville des amis puissants. L'une et, l'autre cherchèrent à faire intervenir en leur faveur la diplomatie. La France et la Savoie s'étant prononcées pour les Blonay, l'on crut, un moment, qu'ils l'emporteraient. Ils paraissaient près d'avoir endormi l'attention des Conseils, et fait tomber dans l'oubli la plainte de leur partie adverse, lorsque de Tavel réussit à s'assurer l'active assistance d'un homme , son parent , dont la voix était alors toute puissante dans la République.

Cet homme était le général d'Erlach de Castelen. Après avoir deux fois couvert la frontière suisse , menacée par Richelieu ; après avoir fait reconnaître par la France le droit de Berne sur le Pays de Yaud , d'Erlach venait de délivrer sa patrie d'un nouveau péril. Le lieutenant et l'ami de Bernard de Saxe-Weimar , et devenu , après la mort de ce prince, le chef d'une armée d'aventuriers, à la tète de laquelle il s'était, il est vrai, mis à la solde de la France, mais qu'il n'en commandait pas moins en général presque indépendant, d'Erlach venait en s'avançant avec ses bandes, de sauver la République , menacée par une insurrection de paysans , et d'opérer la soumission des insurgés par la seule terreur qu'inspirait son nom. Intervenant, en ces circonstances, dans la cause pendante entre les Tavel et les Blonay, d'Erlach se fit écouter sans peine. Il commença par enlever aux Blonay l'appui de la

France. Puis il fit voir l'honneur de la République offensé par la violation de son territoire et l'injure faite à l'un de ses ressortissants. A ce langage , tout changea de face. Berne envoya l'ordre au bailli de Chillon, Jean Sturler, de reprendre a\ec activité le procès assoupi ; de citer à son tribunal Jean-François de Blonay , ainsi que ses deux principaux complices , Philippe de la Place et Claude de Mongenet. Les accusés s'étant gardés d'obéir , il fut procédé contre eux par contumace, et il furent déclarés, eux, leurs corps et leurs biens, échus à Berne, comme au souverain qu'ils avaient offensé; ils furent sommés de ramener la demoiselle de Blonay dans le manoir paternel , et condamnés à payer au sire de Tavel une indemnité de 350 louis doubles. Le baron du Chatelard fut réprimandé sévèrement pour la négligence qu'il avait mise à s'acquitter de ses devoirs paternels. Le sénat de Berne confirma cette sentence le 21 juillet 1643 , et donna l'ordre à ses baillis , principalement à celui de Chillon , d'en exécuter la teneur , et d'appréhender les coupables , s'il était en leur pouvoir de le faire. Après avoir , par ces mesures, satisfait à son honneur et aux exigences de d'Erlach, Berne remit au temps le soin de rapprocher les esprits et d'apaiser le différend 22 .

Tels étaient , durant les trois siècles du règne paisible de Berne sur le Pays de Vaud, les événements dont se préoccupaient les esprits. A défaut d'intérêts plus graves, des aventures de société s'élevaient jusqu'à la propor-

tion de faits politiques. Le peuple du pays , déchargé par ses seigneurs des soins de la chose publique, se livrait tout entier à ses travaux agricoles , interrompus de temps en temps par des fêtes , dans lesquelles la danse et le chant s'alliaient au vieil exercice du tir. Chaque année s'élevait, sur la place d'armes de Montreux , le château d'amour, forteresse de planches de sapin, assiégée et défendue par des jeunes gens, portant, bouquet de roses à leur chapeau. Cette fête avait même pénétré dans les villes, où les réfugiés de France l'avaient transformée en une solennité semblable à celle que l'on célébrait dans leur patrie sous le nom de cour d'amour. Tous les ans, chaque société se donnait pour reine une femme aimable et spirituelle, qu'elle portait sur le trône de la grâce et de la beauté, et qu'elle entourait d'une cour choisie -\

Chaque printemps les mayenchères se rendaient de porte en porte , vêtues de blanc, et chantant le retour du mois dont elles portaient le nom, tandis que de petits bouviers, les boveirons, couverts d'un masque, la tète coiffée d'un d'un haut bonnet de papier, des rubans partout, des sonnettes en sautoir, un grand sabre au côté, une bourse de cuir à la main, rançonnaient les passants. Dans la saison de l'effeuillage des vignes, la ronde nationale, commencée sur la rive, montait de coteaux en coteaux, et se répétait jusque sur les croupes des monts. Le dimanche, la ronde se formait sur la place du village, et filles et garçons se renvoyaient tour à tour de naïfs et malicieux refrains. Puis le lac avait ses fêtes. La grande barque de Chillon se montrait, pavoisée de banderolles et de feuillage, sur les eaux émues par la brise d'été. Autour d'elle se jouaient des barques

et des nacelles sans nombre , entremêlant leur musique et leurs chansons. Au milieu d'août avait lieu la fête des montagnes, la mit ça ut en. Alors l'habitant de la plaine, chargé des meilleurs produits du rivage , allait visiter le pâtre des Alpes , qui , de son côté, n'avait pas négligé de remplir les baquets d'une crème abondante. Les pauvres comme les riches recevaient leur donna, qui consistait en crème et en fromage. Bientôt les sons d'un rustique violon se faisaient entendre ; les danses se nouaient , tantôt sous le toit d'un chalet, tantôt sur l'herbe fine du pâturage: danses graves, continuées avec lé calme propre à la tranquille population des Alpes. L'automne venu , bergers, laboureurs , moissonneurs , faneurs , jardiniers, s'unissaient pour glorifier l'union de tous les labeurs agricoles et pour célébrer en commun 1\4 bbaie des vignerons. Ils arboraient la grande bannière , sur laquelle on lisait leurdevise commune : « prie et travaille , ara et labora. » Il se formait une longue procession, assez semblable à celle des Mystères dans le moyen âge , mais clans laquelle Cérès, Paies et Bacchus, chacun à la tète de leurs groupes, figuraient avec les personnages bibliques. Ainsi, la procession s'avançait dans les rues de Vevey, à travers les rangs serrés d'une foule accourue de la Suisse et de l'étranger24.

Voilà quelles étaient les fêtes du Pays de Vaucl, lorsque le bailli de Leurs Excellences résidait à Chillon, dans un âge d'insouciance et de simplicité, alors que la terre était cultivée d'une main moins avare, et que la liberté n'avait pas empreint s ;r les fronts les soucis de l'âge mûr. Il n'était pas rare que le bailli lui-même, sortant des murs de sa bastille, se mêlât à ces réjouissances publiques; qu'il

prît place dans la ronde entrelacée, et que, du moins pour quelques instants, tous les rangs se trouvassent confondus, et toutes les voix réunies pour répéter un même refrain25.

Lorsque des calamités publiques interrompaient le cours dé ces fêtes, c'était comme le bienfaiteur des malheureux que se montrait le bailli de Chillon. Ce fut le cas dans le cours de Tannée 1712. Des pluies incessantes ayant retardé les jours de la moisson . les épis avaient germé sur plante , et le pauvre peuple était tombé en proie à tous les maux d'une année de disette. Alors le bailli Vincent Frisching ne se contenta pas de répandre aux indigents de la contrée les blés amassés dans les greniers de Leurs Excellences , mais on le vit , tous les jours , sortir de son château pour visiter les indigents , apprendre à connaître leurs souffrances, et leur témoigner sa cordiale sympathie. La ouerre avant éclaté, dans le cours de cette même année, entre la Suisse protestante et la Suisse catholique, Frisching fit garder la forteresse de Chillon par des miliciens de la paroisse de Montreux , afin d'éviter que Ton n'envoyât dans son bailliage des troupes , dont l'entretien eût accru la cherté des vivres. Il ne se relâcha point lorsque la sécheresse, succédant à des années humides, prolongea des jours de misère. L'hiver de 1713 à 1714 s'étant passé sans neige, la terre, au printemps, se montra poudreuse. La Yeraye avait tari. Le ruisseau de Répremi , qui coule au delà de Chillon, n'apportait plus au moulin de Grandchamp le tribut des eaux de Naïe. Le lac, descendu de plus d'une toise, avait laissé sur ses bords un rivage élargi. Les souffrances d'une année aride ne tardèrent pas à s'ajouter à celles que le peuple avait déjà supportées. Mais

loin de se lasser, Frisching ne s'en rapprocha que davantage d'un peuple qu'il aimait , dont les peines étaient les siennes , et avec lequel on le vit partager jusques à son pain 26 .

Des jours arrivèrent cependant où le front du bailli, serein d'ordinaire , dut s'armer de sévérité. Berne n'était pas l'ennemie des plaisirs du peuple , pourvu qu'ils se renfermassent dans les voies traditionnelles ; mais toute innovation , dans les idées comme dans les mœurs , lui paraissait dangereuse. La seigneurie ne cessait donc pas d'exhorter ses sujets à demeurer fidèles à la vieille Suisse et aux vieux usages. Mais depuis le milieu du dix- septième siècle, un grand changement s'était opéré dans les sociétés européennes. Toutes imitaient, à l'envi, l'élégance des mœurs de la cour de Louis XIV, d'une cour dont les lois étaient l'étiquette, la galanterie , la mode, et dont les officiers suisses au service de France rapportaient dans leur patrie les habitudes élégantes et frivoles. En même temps, des gentilshommes anglais, hollandais , allemands , commencèrent, à cette époque, à séjourner en grand nombre dans le Pays de Yaud. La guerre leur fermant les chemins de Paris , ils venaient chercher , sous un ciel hospitalier, une terre libre , protestante , et dont le peuple parlait la langue de la France.

Etrangers et nationaux répandaient donc autour d'eux des idées et des mœurs nouvelles. Ces mœurs descendaient des hautes classes dans les classes inférieures. Alors

Berne, concevant des craintes sérieuses de voir s'ébranler l'édifice de sa politique, se jeta dans une guerre prolongée contre un ennemi difficile à saisir. Les ordonnances succédèrent aux ordonnances. Tandis que les unes renfermaient les esprits dans le cercle tracé par les enseignements de Calvin, d'autres engagaient le combat contre le luxe et les modes. Mandats contre les toiles d'or et de brocart. Mandats contre les rubans, les galons et les points de Paris. Mandats contre les cappp-s d'une valeur de plus de dix écus : les personnes de qualité seules étaient exceptées. Règlements sur la longueur de la perruque, qui ne devait pas descendre plus bas que les épaules. Défense de porter la soie, et d'avoir sur soi plus d'une jupe et d'une robe. Interdiction des faux cheveux et des dentelles aux souliers. Une ordonnance sur les noces prescrivait l'heure à laquelle on devait se mettre à table et l'heure à laquelle devait finir le banquet; il pouvait se prolonger de dix à trois heures. Lois sans cesse renouvelées sur les manches courtes et la gorge découverte. Une sainte colère s'alluma dans le cœur de Leurs Excellences à la nouvelle qu'il se trouvait, dans leur ville de Vevey , un maître à danser, catholique, dont la présence était la cause de grands scandales, tels que de bals de nuit, entre les deux sexes. Ordre aussitôt à leur bailli de Chillon de chasser l'étranger, et de censurer les Veveysans de leur criminelle tolérance.

Le sénat avait fait composer un Résumé de tous les mandats concernant les mœurs ; il avait ordonné que7 tous les ans, il en fût fait une lecture publique; mais une adresse ingénieuse se riait de ces efforts. Vainement il poursuivait la mode jusque dans les replis les plus mys-

térieux de la toilette ; la mode , fuyant toujours , savait toujours se dérober à la loi. Le magistrat publiait l'ordonnance, et, le premier, on le surprenait à l'enfreindre. Le bailli de Chillon faisait afficher l'interdiction du café, du thé, du chocolat, et surtout du tabac; mais pendant qu'il faisait comparaître à l'audience le bourgeois coupable d'avoir bu du tabac, d'en avoir fumé ou prisé, lui-même, pour peu que l'audience se prolongeât , se prenait à faire crier sous sa main sa tabatière, à laquelle il avait déjà, sans s'en apercevoir, recouru plus de vingt fois27.

Ce fut bien pis encore quand le besoin des jouissances sociales , gagnant de proche en proche , se fut répandu jusque dans les murs de notre vieille bastille. Partout en Europe, l'homme, en même temps qu'il s'affranchissait des lois anciennes, se créait des besoins nouveaux, qui le rendait plus dépendant de l'homme. La noblesse abandonnait les châteaux pour les fêtes de la cour. Le campagnard désertait le foyer de ses pères pour aller prendre sa part aux plaisirs de la ville. La vie des salons succédait à la vie domestique, avant qu'elle-même se perdit dans celle des débats publics. Comment le bailli de Chillon se fût-il soustrait au mouvement auquel obéissait la société tout entière ? Le jour vint que l'ennui l'atteignit à son tour dans ces murailles, mieux faites pour renfermer des goûts solitaires et la dignité de la vie domestique , que pour goûter les charmes des relations sociales. A de longs jours succédaient des soirées plus longues encore. C'était à peine si Ton réussissait à composer la partie de cartes de Sa Seigneurie. Le bailli finit par s'adresser, en suppliant, à Leurs Excellences de Berne. Il invoqua la pitié de ceux qui

pouvaient, à leur tour, être condamnés par le sort à succéder à sa peine. Par quel crime avait-il mérité d'êtré réduit à habiter ces murs , dont il était le prisonnier bien plus qu'il n'en était le gardien! Il demandait de pouvoir fixer sa résidence dans la ville et dans la société polie de Vevey. Vainement on avait augmenté de deux mille francs le revenu de son bailliage; il ne s'en mourait pas moins de tristesse, privé qu'il se voyait d'un monde élégant et de la société des femmes 28 .

Leurs Excellences finirent par donner droit à d'aussi justes plaintes 29. Elles achetèrent, dans Vevey, l'ancienne maison des Tavel , pour la transformer en un château bailli val. Le vieil édifice fut réparé de manière à devenir une résidence convenable pour le représentant du souverain. Il parut remarquable que le magistrat auquel , le premier, le sort donna le bailliage de Grillon, après que le siège en eut été transporté dans Vevey , fût ce même de Tavel , qui venait de vendre son manoir à la Seigneurie, et qui ne tarda pas à en reprendre le chemin. Les Veveysans reçurent le nouveau préfet avec une pompe extraordinaire. La ville entière se rendit au devant de lui, dans un magnifique appareil. En tète du cortège s'avançait la société des mousquetaires en habit de drap neuf, couvert d'argent, parements rouges , bas rouges , et , sur la tète, un chapeau richement brodé. Elle déposa devant Sa Seigneurie une flaque d'argent du prix de trente-six livres. Et comme le souvenir d'une aussi belle fête devait être conservé pour les âges à venir, on en renferma le récit dans le cuivre d'un pommeau , ornement de l'ancienne

halle aux blés, qui l'a contenu jusqu'au jour ou, renversé par un orage, il a révélé ce qu'il renfermait 50 .

Mais l'événement qui répandait la joie dans Vevey avait plongé dans le deuil les murs de Chillon. On crut ces murs dépouillés pour jamais de ce qui les avait illustrés. Leurs vastes salles étaient restées mornes et silencieuses. Celle des chevaliers, si bruyante autrefois, était muette à cette heure. Les images des baillis qui s'étaient succédé dans Chillon, placées chacune sous les armoiries de la famille à laquelle le magistrat avait appartenu, paraissaient chercher un successeur, qu'elles ne devaient point avoir. Après avoir perdu son importance militaire, Chillon venait de perdre son importance civile , et l'on se demandait avec tristesse quelles allaient être ses destinées. Berne hésita longtemps avant de formuler un arrêt. Quelques voix opinèrent pour la destruction du château. Un plus grand nombre se prononça pour la transformation de l'édifice en caves et en greniers. Déjà le bourg qui s'élevait en face du château, sur les dernières pentes des monts, avait été abandonné ; ses habitants avaient quitté ces roches abruptes pour s'asseoir à Yeytaux, sur les fertiles alluvions de la Veraye. Une tour antique subsistait encore, à trois cents pas à l'occident du château , au pied des rochers à pic qui bordent le chemin, et devant une caverne qui s'avançait dans le rocher; c'était la tour élevée par le comte Pierre dans le but de rendre Chillon imprenable. On mura la caverne, qui servait de repaire aux vagabonds. On rasa la tour, de forme carrée, et dont la porte cintrée s'arrondissait sur le chemin de manière à ne laisser qu'un étroit passage au voyageur. Jusqu'alors les grands chars,

ne pouvant passer sous ia voûte , montaient un chemin rude, étroit, raboteux, qui s'élevait jusque sur la crête du rocher, pour redescendre bientôt vers le niveau du lac, après que Ton avait perdu quelque temps la vue de Chillon. On eût dit, surtout lorsqu'un sombre crépuscule ajoutait à l'illusion, que ne pouvant franchir la montagne, on allait pénétrer jusque dans les entrailles de la terre. Mais quand la tour eut été rasée, on élargit le chemin du rivage, et les grands chars , chargés de vin ou de blé , arrivèrent sans peine, d'un côté comme de l'autre, au pont-levis du château 31 .

Tout devait être pareillement changé dans l'intérieur des murs, pour les approprier à leur destination nouvelle. Selon les plans, que Ton possède encore5-, Ton devait construire, dans les appartements de la préfecture, une demeure modeste , pour l'officier que Ton allait revêtir des doubles fonctions de commandant de place et d'inspecteur des greniers de Chillon. Un humble foyer allait remplacer la vaste cuisine d'autrefois. La plupart des salles allaient prendre de nouveaux noms. On devait passer de la chambre des fours dans celle du moulin : c'était la nouvelle dénomination de la salle de justice. La chambre voûtée, qui supportait, la demeure du comte Pierre, était transformée en un pressoir pour le vin . et celle qui portait la chapelle en un caveau. Un vaste grenier devait être construit, à l'angle occidental de l'île , sur la place de l'ancien cimetière, et sur les appartements , jadis ceux des princes de Savoie. Une tourelle, que l'on se proposait de construire à l'angle du bâtiment, devait servir à monter

les blés, amenés par la voie du lac. La chapelle elle

donjon conservaient seuls la destination d'entrepôt militaire. Les plans étaient achevés , et l'on se disposait à procéder à leur exécution , lorsque la révolution française , débordant sur la Suisse , emporta dans son cours, avec la domination de Berne sur le Pays deVaud, les projets qui transformaient en un magasin de blés, de vins et de fourrages , la noble résidence d'une famille de princes 53 .

Il est deux points de vue opposés, d'où les uns ne voient dans les choses humaines que progrès , et les autres que décadence. L'histoire n'offre en spectacle à ceux-ci que les crimes et la folie des hommes ; elle ne se présente à ceux-là que comme un épanouissement des peuples au soleil de la liberté. A ces derniers, les noms de Cyrus, d'Alexandre et d'Auguste rappellent trois âges de gloire et trois grandes victoires de l'homme sur la nature. Cette victoire commence en Asie , par l'assujettissement du sol à la culture et à l'industrie ; elle se poursuit en Grèce dans les régions de l'idéal et du beau ; elle s'accomplit à Rome par l'élaboration de la politique et du droit. L'histoire moderne n'offre non plus, à ce point de vue, qu'une lente, mais constante émancipation de la terre et de l'homme, que l'on voit se dégager de la tutelle du prêtre, pour s'affranchir, tôt ou tard, de celle des rois.

D'autres esprits, placés sous un autre aspect, sont plus frappés des défaites de l'humanité que de ses victoires. L'homme ne puise à la source de l'abondance que pour chillon. 12

s'enivrer et se corrompre ; il ne s'engage dans les sentiers du beau que pour s'égarer loin du chemin du vrai ; et l'heure à laquelle il parvient à formuler le plus clairement Tidée du droit est celle où l'amour du droit s'éteint ordinairement dans les cœurs. La sagesse de l'ancien monde aboutissait à deux philosophies, dont l'une méconnaissait la grandeur et l'autre la faiblesse de l'homme. Elle laissait les premiers s'exalter dans leur orgueil , et les derniers s'abattre dans le sentiment de leur impuissance, lorsque le christianisme concilia ce qui paraissait inconciliable, l'excellence et la misère, la confiance et la crainte, l'indépendance et la loi. La terre a vu des hommes, prêtres par le cœur, sinon par l'habit, s'avancer, le front serein, dans la simplicité de la conscience, sans orgueil comme sans découragement , trouvant le bonheur dans le devoir , et les accordant dans la foi. La lumière avait lui dans les ténèbres, mais les ténèbres ne tardèrent pas à l'envelopper de leurs ombres. La légende et les superstitions, qui déjà flottaient autour du berceau du Christ, se répandirent sur les pas de ses disciples, et la lutte des deux hommes que nousportons en nous, lutte un moment suspendue, recommença dans le sein même de l'Eglise; le stoïque reparut sous l'habit du moine, tandis que les fils d'Epicure se confondaient dans cette multitude, qui laissait au clergé le soin de la réconcilier avec le ciel, alors qu'elle continuait de s'égarer sur les pas de l'enfant prodigue. L'ancien monde n'avait passé dans l 'Eglise que sous le bénéfice des indulgences. Sa vieillesse se trouva de cette manière transformée en enfance, et le monde nouveau commença, comme avait fait l'ancien, sous la tutelle d'un sacerdoce. Dès lors la société

moderne agrandi. Elle a eu sa jeunesse, son âge adulte, et réclame aujourd'hui l'émancipation , dans la persuasion d'être parvenue à l'âge de maturité. Mais pendant que les uns applaudissent à l'élan général et qu'ils en attendent le salut du monde, les autres se demandent avec inquiétude si le vaisseau monté par un équipage qui ne reconnaît ni loi, ni discipline, n'est pas près d'aller échouer sur les mêmes rivages, où s'est brisé celui qui portait une première humanité.

vin

C'est dans le cours du dix-huitième siècle que s'est formulée la loi d'émancipation de la société moderne. Les deux hommes qui sont demeurés les représentants de ce siècle ont , l'un et l'autre , arrêté leurs pas sur les bords du Léman , qu'ils ont aimé plus que tout autre séjour. Voltaire faisait consister la liberté dans la jouissance : J.-J. Rousseau la faisait reposer sur les droits et la dignité de l'homme. Le disciple d'Epicure préférait, des deux lacs dont le Léman se compose , celui dont les rivages n'offrent aux yeux que des formes adoucies , de riches et gracieux tableaux. De sa maison de Lausanne ou de ses jardins de Fernex, qu'il comparait aux jardins et à la maison d'Aristippe , il enseignait les hommes à jouir d'une existence passagère. Il s'adressait aux heureux, et ne descendait jusqu'aux misérables qu'alors que sa gloire s'y trouvait intéressée. Nouveau Lucrèce , il a passé sa vie à combattre la superstition, sans l'avoir assez distinguée de la vérité. Il a flatté les rois , tandis qu'il

travaillait à la chute de leurs trônes , et lorsqu'on lui demandait quel appui resterait à la société lorsque tous les étais moraux seraient ébranlés : « le bourreau i » répondait-il, comme Frédéric II fit après lui ; de Maistre, dans un chapitre fameux, n'a fait que développer cette réponse du philosophe et du roi.

J.-J. Rousseau préférait aux rives du petit lac la partie du Léman qui baigne Clarens, Chillon, Meillerie, et qu'enferment les hautes Alpes des Pléiades , des Tours-Jumelles, et les pyramides couronnées par les dents d'Oehe et du Midi 34. Rien n'égalait , à ses yeux , la belle ligne de ces monts , leurs fronts perdus dans l'azur da ciel, leurs crêtes tour à tour arrondies ou brisées, leurs nobles inclinaisons et leurs chutes hardies , leurs mouvements, mélange de grâce et de fierté. Il aimait ces teintes variées, vives , pures , riches , harmonieuses ; ce mélange de la pelouse des pâturages avec la couleur sombre des forêts; ces champs , ces vignes et ces prairies , se mariant , sur les hauts gradins , aux noyers et aux châtaigniers , sur les terrasses inférieures , aux myrtes aux lauriers et aux grenadiers. Il se perdait dans la contemplation des hauts rochers , et dans celle des nombreuses cascades qui descendent en filets argentés des sommets jusques au lac.

Il lui arrivait de passer des jours entiers à naviguer sur le miroir du Léman , à suivre les gracieux contours de ses baies nombreuses, ou bien à voir le Rhône se répandre dans un lit digne de la majesté de ce fleuve , et s'arrêter à un quart de lieue de ses embouchures, comme

s'il craignait de souiller de ses eaux bourbeuses le cristal azuré du lac 3S.

Parfois aussi Rousseau promenait sa rêverie dans l'obscurité d'un bois touffu, et d'autrefois il gravissait les sentiers sans nombre, jetés, comme des rubans sinueux, sur tous les flancs des coteaux. Il était saisi par le contraste qu'offre en ces pays , presque à chaque pas , la nature sauvage et la nature cultivée; il prenait plaisir « à trouver des maisons en des lieux où l'on eût cru que jamais l'homme n'avait pénétré, des pampres où l'on n'eût cherché que des ronces, des vignes dans des terres éboulées, et des champs dans des précipices. » — « Mais ce n'est pas seulement la main de l'homme , disait-il , qui rend ces pays si curieusement contrastés ; la nature semble encore se jouer et s'y mettre en opposition avec elle-même, tant on la trouve différente au même lieu, sous divers aspects. Au levant, les fleurs du printemps, au midi, les fruits de l'automne, au nord, les glaces de l'hiver; elle réunit toutes les saisons dans le même instant, tous les climats dans le même lieu, des terrains contraires sur le même sol, et forme l'accord, inconnu partout ailleurs, des productions des plaines et de celles des Alpes. Ajoutez à tout cela les illusions de l'optique, les pointes des monts, diversement éclairées , le clair-obscur du soleil et des ombres, et tous les accidents de lumière qui en résultent le matin et le soir. >) Rousseau ne pouvait se lasser d'admirer ces étonnantes perspectives, et les contemplant, il sentait renaître en lui le calme et la paix , qu'il ne trouva jamais parmi les hommes 56.

Rien des générations avaient, avant lui, vécu dans ces

lieux, bien des voyageurs avaient passé devant le spectacle de cette nature, mais on dirait qu'elle l'eût attendu pour l'identifier avec elle et lui révéler ses beautés. On dirait qu'avant qu'il l'aimât, elle eût tenu ses trésors renfermés sous un voile. On nous raconte de Saint-Bernard qu'il fit route le long du Léman sans l'avoir vu , témoignage légendaire de l'indifférence du moyen -âge pour les merveilles de la nature. Les écrits de Bonivard, de Calvin, de Viret , dans le seizième siècle , ne renferment, non plus, aucun trait qui témoigne d'admiration pour la scène au milieu de laquelle ils vivaient ; absorbés par leur tâche, ces hommes n'avaient de sens que pour les grandes vérités morales, l'objet de leur active contemplation. C'est dans un âge plus avancé de la civilisation que les imaginations sensibles et ardentes , à l'étroit dans les relations nouées par la société, se pressent contre le sein de la nature, lui communiquent la chaleur qui les anime , et lui prêtent une vie jusqu'alors inconnue. C'est de nos jours seulement que se sont révélées à l'homme les divines harmonies de la nature ; c'est Rousseau qu'elle a laissé pénétrer dans ses saints mystères ; c'est à lui qu'il était réservé de faire entrer le génie de l'humanité dans des voies nouvelles, et la terre qui devait l'inspirer était celle que baignent les eaux de Clarens et de Meillerie.

Mais ce langage de la nature inanimée ne fut pas le seul qu'entendit en ces lieux le génie de Rousseau ; il y reçut une révélation plus intime et qui devait remuer plus profondément les entrailles de l'humanité. Tandis que ses regards s'arrêtaient tour à tour sur les deux rives du lac ; qu'il admirait , d'un côté , la population belle et

nombreuse partout répandue et partout active sur la rive suisse ; qu'il voyait, de l'autre, les masures, les bruyères et les ronces en possession d'une terre non moins fertile, opposant ces deux tableaux , celui d'un sol fécondé par des mains libres, et celui d'une terre cultivée par les bras d'hommes qui ne la travaillent pas pour eux - mêmes : « Voilà, s'écriait-il, voilà comme la terre semble s'ouvrir et s'animer au doux soleil de la liberté ! »

Depuis le moyen-âge , les Alpes suisses rappelaient à l'Europe moderne ce qu'avaient été les monts de la Grèce en face des plaines de l'Asie. La liberté communale s'y était promptement transformée en gouvernements populaires. Plus tard, c'était au pied de ces mêmes Alpes que s'était allumé le foyer le plus actif du protestantisme et que s'était fondé l'empire de Calvin. Maintenant que s'engageait une lutte nouvelle , c'était dans Genève , dans la patrie deRousseau, que la démocratie moderne allait essayer ses premiers pas. Ces noms de citoyen, de liberté, de patrie , que l'on ne prononçait point encore ailleurs, étaient ici familiers. Ces discussions, aujourd'hui partout vulgarisées, sur les droits des peuples et sur la nature de la souveraineté , s'agitaient dans le bassin du Léman bien longtemps avant qu'elles soulevassent les pays qui l'entourent. Voltaire, il est vrai, n'avait vu, dans ce ces tempêtes en un verre d'eau, » qu'une matière à la plaisanterie. Il avait confondu dans ses épigrammes « les magnifiques seigneurs » et (de peuple souverain » de Genève. Mais ce dont une philosophie, fille de celle d'Epicure, avait fait l'objet de son léger badinage , était pour l'imagination stoïque de Rousseau celui d'un légitime orgueil. Aucune

noblesse n'égalait à ses yeux celle dont l'homme porte le témoignage en lui-même; aucun titre ne lui paraissait plus glorieux que celui de citoyen de Genève, aucun spectacle plus digne d'attention que celui d'un peuple assemblé pour faire la part des droits de chacun. Nourri dès l'enfance de ces pensées, il en remplit l'univers.

Voltaire avait distingué le philosophe de l'homme, et laissé l'homme dans la boue ; de cette boue qu'il échauffa à la chaleur de son génie, Rousseau fit un dieu. Il ne s'éleva pas jusqu'à la foi chrétienne. Il ne lui emprunta pas le secret, que seule elle possède, d'accorder la grandeur avec la faiblesse de l'homme. Il admira dans Jésus un sage, dans sa mort celle d'un Dieu, sans le connaître comme le Sauveur. Mais pour n'avoir pas incliné son front devant la croix du Christ, Rousseau n'en régna que plus puissamment sur l'esprit de ses contemporains. L'empire qu'ils lui accordèrent sur eux fut d'autant plus grand qu'il avait, à la fois, flatté leur orgueil et leurs faiblesses, leur orgueil par celui de son langage, leurs faiblesses par celles de sa vie. Aigri par de secrets chagrins, toujours solitaire dans sa perpétuelle hégire au milieu des hommes, et plein de colère contre la société qu'il accusait de ses souffrances, il chercha la cause de tous les maux, non dans l'homme, mais dans la civilisation. Il crut donc qu'il suffisait, pour corriger l'œuvre des siècles, de dégager l'homme du sein de la société humaine, de le rendre à la nature, et de substituer l'infaillibilité de tous à celle que s'étaient arrogée quelques classes privilégiées. Les sages du monde ancien, après avoir vu les nations régies tantôt par un seul, tantôt par plusieurs et tantôt par le grand nombre , sans avoir

vu jamais se réaliser l'objet de leur rêve , l'union de la force avec la justice 5T, avaient estimé que le meilleur ordre civil était Celui qui repose sur l'équilibre des forces sociales et sur la religion des citoyens ; que, par conséquent, il importait moins que l'Etat fût monarchique, aristocratique ou populaire , qu'il n'importait qu'il fût administré par des hommes vertueux; que tout gouvernement était bon qui voulait l'intérêt général , et tout gouvernement mauvais, qui se passionnait pour des intérêts privés.

Mais Rousseau, né dans l'âge de la société moderne où la démocratie s'avançait vers le pouvoir, proclama le vœu des sages, comme celui des peuples, réalisé, le jour où la société reposerait sur le libre suffrage de tous. La voix du peuple, affirmait-il , ne pouvait être contraire aux intérêts généraux du peuple 3S.

Bientôt ce langage fut répété par mille échos. Il se répandit dans l'air que respirèrent les générations nouvelles. Droits de l'homme , omnipotence des majorités , loi du travail, et jusqu'au renversement de la propriété, Rousseau venait d'articuler nettement tous les principes d'où sont sorties nos révolutions modernes. Il annonçait l'approche de la tempête, et sa voix l'avait soulevée. «Ne vous fiez pas, s'écriait-il 39, à Tordre actuel de la société. Le grand va devenir petit, le riche pauvre , le monarque sujet. » L'heure était venue, le bûcher était prêt. Aucune main plus que celle du citoyen de Genève n'en avait approché le flambeau qui devait allumer un vaste incendie.

De la France, son foyer, les flammes de la Révolution ne pouvaient tarder à se répandre sur la rive du Léman. Ce pays, qui venait d'être le séjour, non-seulement de Voltaire et de Rousseau, mais encore d'hommes en grand nombre parmi ceux qui avaient frayé les voies à l'esprit nouveau ; ce pays, dont les presses , rivales de celles de Hollande, avaient répandu sur toute l'Europe les semences de la philosophie, était de ceux que le mouvement révolutionnaire devait envahir les premiers. Sujet de Berne, il ne pouvait tarder à manifester des vœux d'indépendance. Déjà des accents nouveaux se mêlaient à ceux des rondes et des coraules. Déjà le mouvement des clubs refoulait celui des salons. Déjà l'on avait célébré par des banquets le jour de la prise de la Bastille à Paris. Dans le cours de l'an 1791, les manifestations furent plus sérieuses encore et les patriotes vaudois résolurent de célébrer par des démonstrations éclatantes le jour anniversaire de la fête de la révolution en France.

On prépara donc à Rolle, à Lausanne, à Vevey, à Yverdon, des fêtes pour le 14 juillet. A Lausanne, les tables d'un banquet furent dressées sous les grands maronniers ( du Jourdil, maison de compagne située sur le chemin qui descend à Ouchy. Cent quarante convives prirent place, au bruit de petits canons, les seuls que l'on eût pu se procurer. Au milieu du carré que formaient les tables s'élevait sur un échafaud le chapeau de Tell , arboré dans les airs. Tout autour flottaient des étendards aux couleurs

nouvelles. La musique s'assit sur les degrés , la gaîté parmi les convives. La pluie, qui survint, et qui tomba par torrents, ne fit qu'ajouter à l'enthousiasme. On chanta, devant la foule des spectateurs, les chants enfantés par la révolution française40. On invita la multitude à fraterniser avec les convives et à recevoir l'accolade républicaine. Des toasts furent portés aux villes et aux communautés du pays, à l'union du peuple allemand et du peuple romand, et pardessus tout, à l'Assemblée nationale de France. On avait réservé pour porter ce dernier toast deux coupes, fondues la veille, et sur lesquelles on lisait ces mots: ((Liberté, égalité, fraternité.» On n'oublia que Leurs Excellences de Berne. Le repas achevé, les convives s'unirent pour danser une vaste ronde; puis, la musique en tète, deux à deux, ils descendirent à Ouchy, où des barques et de petites embarcations en grand nombre se trouvèrent bientôt prêtes. Le lac se couvrit de navires. Les chants recommencèrent. Plusieurs mille personnes, accourues sur le port, répétaient les refrains. La nuit venue, un feu d'artifice éclaira la scène. Des signaux, allumés dans toutes les villes du rivage, s'entre-répondirent. A la fin, tout un peuple se mit en marche vers Lausanne, au bruit du canon, à la clarté des flambeaux et au pas marqué par la musique militaire. L'on était arrivé à moitiéchemin lorsque laprudences'éveilla. Quelques citoyens, devançant la colonne dans sa marche, l'arrêtèrent, invitèrent les musiciens à mettre leurs instruments en poche ou sur le dos , arrachèrent les flambeaux des mains de ceux qui les portaient , et finirent par obtenir , mais non sans peine , que la rentrée en ville eût lieu sans tumulte

et sans ostentation. Ils ne purent cependant empêcher que les chants et le bruit ne se prolongeassent jusqu'au matin.

A Yverdon, à Vevey, le mouvement avait été plus contenu. Mais àRolle, où la fête avait été renvoyée au lendemain , pour que les patriotes de tout le rivage pussent venir y prendre part, elle fut plus tumultueuse et plus bruyante encore qu'à Lausanne. Les conviés avaient mis à leurs habits des boutons portant la devise des clubs : « vivre libre ou mourir. » Ils arborèrent le chapeau de Tell sur la place du tir, et déployèrent alentour les drapeaux populaires. Puis plusieurs d'entr'eux , en uniforme, le saluèrent, l'épée nue, en prêtant serment à la liberté. Aux chants d'une ronde immense se mêlèrent les cris : « A l'égalité ! à la fraternité des peuples. » Quelques voix ajoutèrent : « A bas l'ours de Berne ! » La femme du bailli de Rolle étant venue à passer : « Viens, citoyenne, lui cria-t-on, viens boire à la liberté ! » — «Je suis dame, répondit fièrement la Bernoise, je suis libre et je n'ai pas soif.» Les coupes révolutionnaires que l'on avait apportées, circulèrent dans la foule. On but à la bonne harmonie de Lausanne et des autres villes du pays. Comme à Lausanne, le toast le plus chaudement accueilli fut celui qui s'adressait à l'Assemblée nationale de France. Comme à Lausanne, on n'oublia que la Seigneurie de Berne. Enfin, la multitude se rangeant en procession , se répandit dans la ville, portant devant elle les coupes et le chapeau de la liberté. On se sépara dans l'ivresse et dans l'espérance.

Cependant le jour n'était pas venu de pouvoir lever

avec succès le drapeau de l'indépendance. On avait devancé les temps. Berne mit une armée sur pied et fit partir pourLausanne une commission chargée de faire une enquête sur les scènes de Lausanne et de Rolle. L'armée, qui traînait soixante pièces d'artillerie, descendit sur Lausanne, en faisant rouler le feu de nombreuses décharges. Des batteries furent dressées sur les hauteurs qui dominaient la ville et dans les principales places publiques. La Commission établit son siège sur la colline du Champ de Pair et s'entoura d'un appareil menaçant. Par son ordre, des représentants des villes, choisis par les baillis, furent convoqués à Lausanne , pour y déposer l'acte de leur soumission. Tout avait, en peu de jours, changé d'aspect. La ville était morne. Les représentants du pays la traversèrent, tète nue, entre deux haies de soldats, tandis que de nouvelles décharges d'artillerie annonçaient , de minute en minute , leur opprobre et la réduction du pays. Arrivés dans les murs du Champ de l'air, ils reçurent de sévères admonestations. On les menaça , à la première plainte , de mettre garnison dans toutes leurs villes. Aucun murmure, aucune parole ne sortirent de leurs lèvres ; ils emportèrent dans leurs cœurs leurs ressentiments. Des peines plus ou moins sévères furent prononcées contre plusieurs des convives du banquet de Rolle et la peine de mort contre Laharpe d'Yens, convaincu d'avoir organisé le banquet. Messieurs Rosset et Muller de la Mothe, choisis avec lui comme victimes expiatoires, furent condamnés à être conduits prisonniers- à Chillon. ( 31 août 1792.)

Arrêtés tous deux, ils déposèrent leurs épées devant la

Commission, et furent livrés à M. de Tavel de Yillars. chargé de l'exécution de la sentence. Ils descendirent entre deux rangs de soldats ce même chemin d'Ouehy, que saluaient, quelques semaines auparavant, tant de cris d'allégresse, et montèrent sur la barque destinée à lesporter à Chillon. Mais on venait à peine de les placer à fond de cale, chacun à Tune des extrémités du navire, que des cris tumultueux se tirent entendre, et que des voix menaçantes leur répondirent. Les cris partaient de la bouche de MM. Blanchet, Jaquet , Bugnion , Lardy , de nombreux patriotes, amis politiques des prisonniers, qui, ne pouvant se résoudre à les laisser emmener sans tenter leur délivrance , s'avançaient sur le lac , se disposant à monter à l'abordage. D'une autre part, M. Pillichody, qui commandait l'équipage, faisait charger les fusils de ses gens et pointer les canons sur le tillac. Sa fîère attitude finit par éloigner les assaillants. Alors la barque continua paisiblement de voguer sous les regards qui la suivaient du rivage. Aucun vent ne soufflait. Le lac était si calme que, parti le 31 d'août au soir, on n'arriva que le lendemain, aune heure après midi, sous les murs de Chillon. La garnison du château se trouvait sous les armes. Les prisonniers débarquèrent au milieu d'une foule accourue de tous les environs. On les jeta dans deux cachots éloignés l'un de l'autre.

M. Rosset, dans des Mémoires inédits, décrit celui dans lequel il fut enfermé : « Ce cachot portait le numéro 12. Il était voûté. Quand on en eut fermé sur moi les trois portes , je calculai qu'il avait douze pieds de longueur sur huit de largeur. Un lit et une chaise de bois en com-

posaient tout 1* ameublement. Le jour y pénétrait si difficilement que je devais, pour lire, monter sur ma chaise et m'élever à la hauteur du guichet par lequel de faibles rayons pénétraient jusques à moi. J'y fus plusieurs jours sans prendre l'air. Plus tard, on fit à l'une des portes deux guichets vitrés, au moyen desquels je pus lire assis, et Ton m'accorda de pouvoir me promener dans la cour, une heure le matin et une heure le soir, avec l'officier de semaine. »

«Vers la fin du mois, ma position fut améliorée. On me transféra dans une chambre, numéro 24, d'où la vue s'étend sur le lac, et dans laquelle était une cheminée, où je pus faire du feu. On m'accorda d'avoir de la lumière le soir. Ce fut ce que crut pouvoir faire pour moi M. de Joffrey, commandant àChillon. Ainsi se passèrent quatre mois. Cependant arriva la Haute Commission qui devait nous juger 41 . Elle nous interrogea sur notre présence au Jourdil, à R.olle, sur nos rapports avec les clubs révolutionnaires de France , du Valais et de Fribourg. Nous étions dans l'attente de ce qui serait décidé sur notre sort quand, le 16 janvier 1793 , M. de Joffrey vint nous annoncer l'arrivée de MM. Durheim et Dettlinger , chargés de nous conduire à Berne, dans la prison de l'hôpital. Ce fut à Berne que nous subîmes un dernier interrogatoire, à la suite duquel nous fûmes destitués de nos emplois civils et militaires, et condamnés à vingt -cinq ans d'emprisonnement dans la forteresse d'Àrbourg 42.»

Sept ans après les événements que nous venons de raconter , nous retrouvons dans Chillon M. Muller de la Mothe , mais il a échangé le sort d'un prisonnier contre le titre de commandant du château. Dans l'intervalle, la révolution française avait poursuivi son cours; elle avait franchi le Rhin, les Alpes, pénétré dans les Cantons, et affranchi le Pays de Vaud.

Déjà vers la fin de l'an 1797, Renie avait perdu tout le terrain quelque temps regagné. Ses préfets avaient pu s'en convaincre en voyant, pendant la célébration de l'abbaye des vignerons , des vivats interrompre les refrains bucoliques et troubler la paisible allégresse des rondes, à l'apparition de bateaux aux couleurs tricolores , partis de l'autre rive et débarquant des soldats français. Bientôt après, le général Bonaparte, passant par Lausanne en se rendant à Rastadt, fut accueilli par des transports d'espoir et d'admiration. Des comités secrets partageaint dans le fait avec Berne le gouvernement du pays. Le comité de Lausanne s'assemblait, loin des regards du bailli , dans une grotte naturelle, située sous l'esplanade du signal, et non loin de l'entrée de la foret de Sauvabelin. Ses membres, liés par le serment d'être fidèles à la liberté, et de lui sacrifier leur vie, avaient semé le pays d'appels à l'indépendance. Tout à coup, le 28 décembre, ils descendent des lieux retirés où s'abritait le secret de leurs délibérations, se présentent devant le Conseil de Lausanne, lui donnent lecture d'une pétition par laquelle ils demandaient

à Berne la convocation des anciens Etats du Pays de Vaud, assurés de trouver auprès du Directoire de la République française l'assistance que leur refuseraient leurs concitoyens. Le Conseil est entraîné. La pétition, déposée dans le cercle des jeunes négociants, se couvre de nombreuses signatures 45 . Bientôt les citoyens organisent une garde nationale, placent des sentinelles aux portes des temples, et finissent par se mettre en possession de la ville. Il en est à Yevey comme à Lausanne. Montreux plante le ; premier arbre de la liberté. Les baillis voyaient le sol manquer sous leurs pas.

Dans ces circonstances, des Veveysans formèrent le projet de s'emparer deChillon. Berne avait, en 1793, transformé les salles abandonnées du château en hôpital d'invalides, et les souterrains en chantiers, où l'on fabriquait des chaloupes de guerre. Sous le prétexte d'armements, qui menaçaient la sûreté de leur ville , les patriotes se présentèrent hardiment chez le bailli , et lui arrachèrent la permission de visiter le château. Courant aussitôt se faire ouvrir la forteresse , ils se mêlèrent aux vétérans qui l'habitaient, et ne tardèrent pas à se trouver les maîtres de la place. Chillon fut la première conquête de la révolution vaudoise, comme la Bastille, à Paris, avait été le premier rempart renversé par la révolution française44.

Dans le cours des semaines suivantes, les armées françaises franchirent la frontière 45 , proclamèrent la chute de la vieille Confédération, l'indépendance des pays sujets, l'abolition des privilèges aristocratiques et la souveraineté du peuple de i'Helyétie. Le torrent révolutionnaire se répandit sur tout le pied des Alpes. Le Bas- Valais secoua, chillon. 13

à l'exemple du pays de Vaud , le joug des populations allemandes de la vallée du Rhône. Français, Vaudois combattirent sous les murs de Sion , emportèrent cette ville d'assaut et poursuivirent leurs succès dans les gorges des monts. Pendant plusieurs mois Chillon fat rempli de Valaisans, les uns saisis comme otages, les autres prisonniers ou blessés. Ailleurs se livrèrent d'autres combats, à la suite desquels la Suisse fut jetée, sanglante encore, dans les formes d'une constitution unitaire 46.

Mais c'était plus qu'il n'était permis d'accomplir , que de vouloir , dans un jour , fondre en un seul corps d'Etat des peuples aussi nombreux et aussi divers qu'étaient ceux dont se composait l'ancienne Confédération, peuples divergents de mœurs, de religion, de langage, et si différents d'organisation, qu'on trouvait chez eux toutes les formes de gouvernement, depuis la démocratie absolue des petits cantons jusques à la monarchie de princes tels que celui de Neuchàtel, ou que l'abbé de Saint-Gall. Comment eût-il été possible que des nationalités, si brusquement absorbées, ne réagissent pas contre la forme nouvelle ! que des classes dépouillées d'anciens privilèges ne cherchassent pas à relever leurs vieux drapeaux ! Lorsque l'Europe entière était sous les armes , divisée en deux camps aussi bien que la Suisse, qu'elle avait pris pour son champ de bataille, comment des soulèvements n'auraientils pas éclaté contre les pouvoirs nés de la Révolution ! Fribourg eut, à cette époque, son insurrection, renfermée dans les limites d'un village, promptement terminée, mais dont le résultat n'en fut pas moins de précipiter dans les murs de Chillon de nouveaux prisonniers47.

L'usage du gouvernement helvétique était d'envoyer des commissaires partout où se manifestait quelque mouvement insurrectionnel, et celui de ces délégués d'agir de manière à ramener par la terreur les populations dans l'obéissance. Ce ne fut pas autrement que procéda Gapany, de Marsens, envoyé comme commissaire àFribourg, Il montra dans des proclamations foudroyantes, « le machiavélisme des aristocrates abusant de la crédulité populaire , les nouveaux Gessler mettant leur espoir dans le tyran qui marchait sur la Suisse à la tète des armées coalisées ; mais aussi la justice nationale s'avançant terrible, résolue à frapper, et les fils de FHelvétie prêts à concourir avec les vainqueurs des rois pour repousser des attaques liberticides. » En parlant ainsi, il fit saisir un nombre considérable d'anciens magistrats qu'il envoya prisonniers dans le château, devenu la bastille de la Suisse. Aucune plainte n'avait été formulée, aucun tribunal n'était intervenu ; les personnes arrêtées étaient, selon les termes de la lettre adressée par le commissaire au commandant de Grillon, « suspectes, mais non convaincues encore, d'être les auteurs des maux qui affligeaient la patrie. » Elles étaient des otages qui, dans l'état des choses, devaient répondre de la tranquillité du pays.

Parmi ces otages se trouvaient les hommes les plus marquant du patriciat-fribourgeois : Son Excellence l'avoye'r de Diesbach, les deux frères Diesbach de Belleroche et de Torny, deux Werro , deux Gottrau , un Week , un Von der Weid , un Castellaz , un Burgknecht , un Odet, frère de Févèque de Fribourg. On leur adjoignit le banneret Perret , le curial Magnin . le greffier Dupré de

Gruyère et Nicolas Kuenlin , officier de milice dont on redoutait la popularité. Le clergé se trouvait représenté par M. de Gléresse, grand chanoine d'Arlesheim, et par le capucin Séraphin Sansonnens. Les paysans l'étaient par Brodard, de la Roche, dont l'habit de milaine et les rustiques manières contrastaient avec les dehors d'une société aristocratique , et que ses compagnons de captivité , ne comprenant pas le motif de son arrestation, soupçonnaient de leur avoir été donné pour les espionner 48 .

La plupart des prisonniers partirent du couvent des Gordeliers le 27 avril 1799, après avoir entendu la messe de la bouche du père Sansonnens. L'attitude de la foule qui les vit monter en voiture témoignait de plus de stupeur et de commisération que de colère. L'agent national Lottaz prit place dans le premier équipage; c'était un homme simple et naïf, naguère pauvre vitrier, qui devait à la facilité merveilleuse avec laquelle il avait appris la langue révolutionnaire , et savait en articuler avec emphase les mots nouveaux, le rôle auquel il se voyait appelé. Des dragons français prirent rang des deux côtés du chemin.

Cependant le bruit répandu dans toute la contrée de l'arrestation de nombreux aristocrates , et de leur translation à Chillon, avait ému des populations prédisposées à leur attribuer tous les maux de la guerre qui déchirait l'Helvétie. Aussi vit-on partout sur la route, la foule accourir, les uns venant «se donner le spectacle de voir abaissés les hommes qui, naguère encore, tenaient le peuple sous leurs pieds, les autres animés de passions plus violentes, qui se manifestèrent , à l'arrivée des voitures, par

des invectives et des clameurs vingt fois renouvelées. A Bulle, où la première station se fit dans l'hôtel de la Mort, les sentinelles destinées à protéger les prisonniers se joignirent à la multitude pour les accabler d'injures , et ce fut la femme de l'aubergiste qui, seule d'abord, puis secondée par son mari , réussit à préserver ses hôtes de sanglants outrages. Le cortège traversa Ghàtel-Saint- Denys au milieu des huées et salué par les cris : les voleurs ! les tètes-à-perruque ! Mais ces tumultes ne devaient que préparer les Fribourgeois à la scène qui les attendait à Vevey, où ils arrivèrent à la nuit tombante.

Quelle ne fut pas leur terreur lorsque , après avoir été accueillis dans les faubourgs par une grêle d'injures , ils se virent au milieu d'un rassemblement de près de deux mille personnes, formé devant l'hôtel des Trois-Gouronnes, dans lequel ils devaient passer la nuit. De toutes parts s'élevèrent les cris de : « Vive la république ! A la guillotine les aristocrates! Qu'on nous livre les scélérats, et nous en ferons justice! » En même temps, un peuple en fureur s'élançait contre les voitures avec une telle impétuosité, que les dragons, le sabre en main, eurent peine à leur frayer passage. Il fallut un ordre supérieur pour que l'aubergiste, tremblant, consentit à recevoir des hôtes aussi impopulaires. De nouveaux cris s'élevèrent à la descente de voiture de chacun des prisonniers. Des coups furent même donnés. Le père Sansonnens avait eu beau changer le vêtement de son ordre contre un habit séculier, il ne parut pas plus tôt que se fît entendre le cri ; « c'est un curé ! c'est un capucin ! » et qu'un puissant coup de pied précipita son entrée dans l'hôtel. Le sous-

préfet, qui survint, et fit de vains efforts pour obtenir la dispersion de la multitude , dut se contenter de remplir l'hôtel de nombreuses sentinelles.

«Je crois, nous dit le père Sansonnens, dans le récit qu'il a laissé de sa tragique aventure, je crois que ces sentinelles, chargées de nous protéger, eussent plus volontiers fait à notre égard l'office de bourreaux, car tout leur entretien , comme celui des personnes qui s'étaient jetées dans l'hôtel, roulait sur le supplice qu'avaient mérité des traîtres à la patrie. Ces discours continuèrent pendant le souper, auquel nous ne fîmes pas grand honneur. Ils nous poursuivirent dans nos chambres, en sorte que nous crûmes bonnement que nous devions nous préparer à faire le sacrifice de nos vies. Le bruit, l'inquiétude ne nous laissèrent pas dormir. Mais notre joie n'en fut que plus grande lorsque, au point du jour, nous vîmes que la foule s'était insensiblement dispersée, et que nous pouvions, sans bruit, opérer notre départ pour Chillon, où nous arrivâmes le dimanche 28 avril, à huit heures du matin 49 . »

Notre capucin continue : « De vieilles murailles , une trentaine de prisons, l'une plus forte que l'autre, d'immenses galetas, une caserne, deux arsenaux, une belle casemate et quelques mauvaises chambres du côté du lac, plus propres à renfermer des criminels qu'à servir de demeure à d'honnêtes gens, voilà Chillon. De vieux bancs, des lits dressés à la hâte , des paillasses remplies de la vermine laissée par de malheureux Valaisans , qui nous avaient précédés dans ces lieux , des rats enfin , en si grand nombre , et si bien apprivoisés , que , à l'instant même de notre arrivée , nous en tuâmes deux sur la fe-

nêtre d'une de nos chambres, voilà tous les agréments qui nous attendaient en ce triste séjour. On parla de dîner, mais comme rien n'était prêt, on fut réduit à faire chercher à Villeneuve un méchant repas , qui n'arriva qu'à deux heures , et que nous fûmes condamnés à manger froid. »

« Avant notre arrivée, quelques invalides du régiment de Watteville composaient toute la garnison ; mais pour que nous ne pussions pas échapper au glaive de la justice nationale, on venait de placer dans Chillon un corps de quatre-vingts hommes, avec un commandant, un capitaine et deux lieutenants. »

Le commandant était M. Muller de la Mothe, autrefois captif dans ces murs. M. Muller s'empressa de rendre la prison moins sévère qu'elle n'avait d'abord dû paraître à ses nobles hôtes. Déjà d'honnêtes Yevey sans l'avaient prévenu. Un boulanger, nommé Ducosterd, avait, le premier, envoyé des matelas et des meubles à Chillon. D'autres personnes avaient suivi cet exemple. La table, que le commandant et ses officiers partageaient avec les Fribourgeois, ne tarda pas à être convenablement servie, et quoique la plupart des prisonniers, surtout ceux qui se voyaient privés des soins accoutumés de la famille, portassent douloureusement l'ennui de la captivité, de joyeux propos finirent par égayer au moins le dessert. Un vin généreux de Neuchâtel , reçu par le colonel Von der Weid, acheva de réchauffer et d'épanouir les cœurs. Les nouveaux hôtes de Chillon avaient vu le monde. Plusieurs avaient vécu dans les cours. Quelques-uns même avaient été reçus avec distinction dans les salons de Versailles.

Rangés autour de l'avoyer de Diesbach , l'objet de leur commun respect, ils passèrent bien des heures à faire, et à entendre successivement, des histoires de guerre ou d'amour.

Us écrivaient et recevaient des lettres nombreuses ; mais comme elles devaient passer sous les yeux du capitaine Vincent, de Chailly, qui remplaçait le commandant absent, et que le capitaine ne connaissait guère que la lettre moulée , il mettait cruellement à l'épreuve la patience des malheureux. Aussi se hâtaient -ils, lorsqu'ils le pouvaient, de soumettre leur correspondance au lieutenant Grenier, de Vevey , qui lisait rapidement , s'il ne faisait semblant de lire. Parmi les lettres reçues, toutes n'étaient pas de la main d'une mère , d'une épouse , d'un frère ou d'une sœur ; plusieurs eussent demandé le secret ; elles venaient de maîtresses , quelques-unes de servantes-maîtresses, communes , en un temps où l'usage était", dans le patriciat fribourgeois, que les cadets de famille ne se mariassent pas; mais les ordres du commandant exigeant la publicité, le château se trouva bientôt avoir sa chronique scandaleuse, l'assaisonnement de l'après-dinée.

Il n'était pas interdit aux prisonniers de sortir des murs , pourvu que ce fût dans la compagnie de quelque officier; et comme le lieutenant Grenier se prêtait volontiers à les accompagner dans ces promenades, il était devenu leur favori. Ainsi que la plupart des jeunes gens de son âge , Grenier avait pris part au mouvement révolutionnaire; il allait s'enrôler dans les bataillons du Léman, lorsque son père, élevé dans des sentiments de respect pour leurs Excellences de Berne , le menaça de sa

malédiction s'il portait jamais les armes contre le Souverain légitime. Que faire? Ne pouvant demeurer à son foyer lorsque tous partaient pour la guerre , ni supporter la pensée d'être accusé de lâcheté , le jeune homme demanda de pouvoir aller rejoindre les Vaudois de la Légion fidèle, troupe héroïque qui combattait dans les rangs des ennemis de la Révolution ; l'essentiel était pour lui de se battre , n'importait pour quelle cause ; mais ses parents jugèrent plus sage de lui faire passer les Alpes , sous le prétexte d'un voyage de commerce en Lombardie. Nommé lieutenant à son retour , c'était dans le château de Chilien qu'il venait d'être appelé à faire ses premières armes.

Le colonel de Diesbach , le voyant bien neuf dans le métier , se chargea de lui apprendre l'école de bataillon. La table servit de place d'armes , des fragments de pipes et des haricots figurèrent les soldats. Diesbach était un officier distingué , qui s'était vu , en France , chargé de concourir à la rédaction de l'ordonnance de 4791. Ses leçons et un plan , fait sous sa direction, pour la défense de Villeneuve, valurent à Grenier d'être nommé capitaine au choix, et avant son tour.

Mais les instructions du vieux colonel n'étaient pas les seules données à Grenier, dans l'art de la guerre ; il recevait aussi les enseignements de G... de B..., la physionomie la plus originale parmi celles qui se trouvaient

dans Ghillon. Agé de quatre-vingts ans, M. de B était

plus agile qu'aucun jeune homme. Maigre , et de courte taille, il réunissait la souplesse et la vivacité d'un adolescent aux passions concentrées d'un vieillard , qui s'était

fait de son orgueil une religion. Un jour que la table était couverte de plats et de bouteilles, on le vit s'élancer d'un bond et faire la roue d'un bout à l'autre , sans rien renverser. Souvent il grimpait, par les piliers , jusques aux galeries de bois qui font le tour du château. Puis, il venait s'asseoir gravement auprès de Grenier, et lui racontait la guerre de sept ans qu'il avait faite , le monde qu'il connaissait. Ils allaient ensuite ensemble faire des armes. (( Je vais, dit un jour M. de B. . . . au lieutenant, vous montrer une botte que vous ne parerez pas ; » et parlant ainsi, il fonça sur son adversaire , en faisant la roue , le fleuret en main ; mais Grenier, qui se tenait sur ses gardes, prit son temps, et l'atteignit en plein dans la partie postérieure du corps.

D'autres fois, l'aristocratique vieillard se montrait sombre et tel qu'un homme qui concentre un chagrin profond. Il avait en effet une douleur vive sur le cœur. Une de ses filles avait épousé , malgré lui , un protestant , bien plus, un plébéien. Jamais, dès lors, il n'avait voulu la revoir. La voici cependant qui vient à Chillon, et qui se présente inopinément aux yeux du vieux reître. Le sachant malheureux , elle espère fléchir sa colère. « Ah ! te voilà, s'écrie-t-il. Que me veux-tu? Que viens-tu faire ici ? — Voir mon père, que je sais affligé. — Ton devoir était de ne pas souiller ses cheveux blancs... Mais es-tu seule ici? ... Non , tu ne l'es pas. Avec qui donc es-tu venue? — Avec... avec mon mari, » dit-elle en hésitant. Ace nom, l'octogénaire saisit avec fureur sa chaise par le dossier , et , prêt à casser la tête de son gendre , s'il se

présentait à ses yeux: ((Qu'il n'entre pas! s'écria-t-il, qu'il n'entre pas î »

Au sortir de prison, M. de B.... , mécontent d'un mariage contracté par son fils , voulut se donner d'autres héritiers ; il se remaria, et il eut des enfants 50 .

Lorsque, après une captivité de plus de trois mois, les détenus fribourgeois eurent obtenu leur élargissement, le château de Chillon rentra dans le silence, dont les orages révolutionnaires l'avaient fait sortir 51 . En 1803, il devint la propriété du canton de Vaud, qui venait de prendre rang dans la Confédération suisse. Les progrès de l'art de la guerre avaient, à cette époque, fait perdre à ces murs presque toute importance militaire. Le gouverneur devint un simple concierge. La garnison fut composée de deux gendarmes.

En 1836, la petite république résolut de faire de Chillon l'un de ses dépôts d'artillerie. En même temps que la partie orientale des bâtiments fut appropriée à cette destination nouvelle, on essaya de rendre, autant que possible, au château son ancien caractère. On démolit, dans les casemates, des enclos et des entresols, construits en 1795 pour servir à une marine de guerre, et l'on fit disparaître, dans les salles du rez-de-chaussée, les cloisons par lesquelles elles avaient été transformées, sous les préfets bernois, en chambres d'habitation. Malheureusement tout fut gratté , blanchi , modernisé. La chaux fit perdre à ces murs la couleur antique, qui les maintenait en harmonie

avec les souvenirs des vieux âges. Jusquesaux lambris de la vaste cuisine, que Walter-Scott eût pris plaisir à décrire, subirent l'affront du badigeonnage.

Six ans après, le 8 septembre 1842, la Société d'histoire de la suisse romane, tenant sa séance dans la grande salle de Chillon, exprima le désir que l'une des salles du château fût consacrée à un Musée d'antiquités. Ce vœu fut accueilli , mais les événements survenus depuis lors dans le canton de Vaud paraissent en avoir fait différer la réalisation 52 .

Il a été donné plus de suite à la décision prise, en 1844. par les Conseils vaudois, d'établir, dans l'étage supérieur, un corps d'habitations saines et convenables pour des prisonniers politiques. Ces Conseils qui, les premiers sur le continent, avaient pris l'initiative de la réforme des prisons, et fait construire une maison pénitentiaire, crurent, tout en complétant leur système d'emprisonnement, satisfaire par une dernière mesure à un devoir d'humanité. Plusieurs chambres spacieuses, bien chauffées, tournées au midi, réunies par un vestibule commun, et telles que plus d'un étranger a demandé de pouvoir les habiter comme locataire , furent donc destinées à remplacer les anciens cachots. Mais, ces chambres achevées, l'on se demanda si jamais, dans un pays de mœurs douces, régi par des lois égales, elles seraient habitées par des prisonniers de la catégorie de ceux pour lesquels on les avait préparées. On se posait encore cette question , lorsque les dernières révolutions qui, commençant par la Suisse, se sont répandues de ses monts sur l'Europe entière, ont jeté quelque temps dans les murs de Chillon l'évèque de Fribourg, et,

bientôt après lui , des Vaudois de confession catholique, condamnés comme coupables d'avoir, dans la guerre du Sonderbund, porté les armes contre leur patrie, alors qu'ils croyaient servir la cause de leur religion menacée.

Telles ont été les destinées du château de Ghilion. C'est ainsi que chacune des grandes révolutions du monde moderne s'est réfléchie dans quelqu'un des événements dont ses murs ont été le théâtre. Son nom se détache du milieu des grandes ombres qui enveloppent le siècle de Charlemagne , et c'est pour ne plus retomber depuis lors au rang des noms vulgaires. Cependant son illustration la plus grande ne remonte pas à une date aussi ancienne ; elle est postérieure aux temps où la forteresse était une résidence féodale et la place d'armes de la contrée ; elle Test même aux jours de Bonivard.

Ce fut Rousseau qui, dans la Nouvelle Héloïse , apprit à toutes les bouches à répéter les noms de Chillon , de Clarens et de Meillerie. Les souvenirs les plus touchants restent muets, si l'âme humaine ne s'en empare et ne les vivifie ; la nature , fût-elle celle de la Grèce ou de Montreux , reste froide et insensible si le souffle du génie ne s'en approche et ne la fait parler. C'est depuis que Rousseau s'est inspiré de ces rivages, que l'on a vu le flot des voyageurs en prendre le chemin ; que le nom de Bonivard a commencé de sortir de l'obscurité , et que , chaque jour, de nouveaux noms se sont ajoutés à ceux qui déjà

se lisaient gravés sur la colonne du martyr : noms illustres ou obscurs, qui maintenant se serrent, et se couvrent l'un l'autre, bientôt effacés par des noms nouveaux.

Ici , tous les partis se croisent , toutes les couleurs, se confondent. On lit le nom de Néander auprès de celui de J, -J. Rousseau. Sous celui d'Alexandre Dumas un plaisant a écrit le nom d'Homère. On discernait naguère aussi celui, maintenant indéchiffrable , de M. de Malesherbes, et la date de juin 1792. L'ancien ministre de Louis XVI fut, à cette époque, introduit en ces lieux par un invalide de l'ancienne garde suisse , qui le reconnut à son habit marron, à sa perruque en désordre, au tabac répandu sur son jabot, à je ne sais quelle négligence, mais surtout à l'expression de noblesse et d'intelligente bonté répandue sur toute la personne de ce « Franklin de vieille race 35 . » Malesherbes vivait retiré dans le pays de Vaud ; mais, au sortir de Chillon, une lettre lui fut remise. « Je pars pour Paris, dit-il après l'avoir lue; je vais à mon poste ; le roi pourrait avoir besoin de moi. » Quelques jours après il remplissait le noble et dangereux office de défenseur du roi devant la Révolution.

Mais parmi tant de noms divers, il en est un sur lequel tous les regards viennent s'arrêter, c'est celui du poëte qui, plus même que Rousseau, a contribué à la gloire de Chillon. Comme Rousseau, Ryron avait cessé de croire aux hommes , lorsqu'il vint cacher quelque temps sa vie sur le rivage de Clarens. Comme Rousseau , il avait fui

sa patrie. Gomme lui, il avait opposé l'orgueil de ses mépris aux mensonges de la société.

(( Le monde et moi, dit-il, ne nous sommes jamais aimés. Je voudrais croire que la parole est quelquefois l'expression d'un sentiment vrai , que toutes les espérances qui se donnent ne sont pas trompeuses, qu'il est des vertus indulgentes qui ne tendent pas de piège à la fragilité. Je voudrais croire qu'il est des malheurs auxquels l'amitié donne des larmes sincères , que la bonté n'est pas un mot, que le bonheur n'est point un rêve !

» La sagesse ne nous ordonne-t-elle pas de chercher la solitude et de n'aimer la terre que pour ses charmes terrestres, que ce soit auprès des lieux où jaillissent les premiers flots du Rhône, ou sur les bords de ce lac qui nourrit le jeune fleuve comme une mère l'enfant indocile qu'elle apaise par ses caresses? La sagesse ne nous donnet-elle pas le conseil de passer ainsi notre vie, dans un séjour écarté, plutôt que de nous mêler à la foule pour devenir oppresseurs ou opprimés?

» Limpide Léman ! le contraste que m'offre ton miroir paisible avec le monde orageux dans lequel j'ai vécu, m'avertit d'abandonner les vagues de la terre pour une onde plus pure. La voile de la nacelle , sur laquelle je glisse à la surface de ton miroir, me semble une aile silencieuse qui me détache d'une vie bruyante. J'aimais jadis les mugissements de l'océan furieux ; mais ton doux murmure m'attendrit, comme la voix d'une sœur qui me reprocherait d'avoir trop aimé de sombres plaisirs 54 . »

Mais c'est vainement que l'homme cherche la paix loin

de rhomme ; créé pour aimer , c'est de toutes parts que des voix le rappellent vers ceux qu'il croyait contempler de haut ; la nature, en lui parlant d'infini, de beauté, d'harmonie, réveille sa conscience, et quand la conscience est réveillée, la vanité, si ce n'est la sympathie, la ramène à ceux dont l'orgueil l'avait séparé.

Ce fut donc le génie de la nature que Byron entendit le premier sur le rivage de Clarens. Les impressions qu'il en reçut furent si puissantes qu'il la confondit avec Dieu:

(( Je ne vis plus par moi-même. Je deviens une partie de tout ce qui m'environne. Tandis que le bruit des villes m'est un supplice, les hautes montagnes m'inspirent de l'attendrissement. La chose qui seule ici me paraisse odieuse , c'est de former, malgré moi, un anneau dans la chaîne des êtres, et de me voir classé dans les créatures, alors que mon âme pourrait prendre l'essor, et se confondre avec les cieux, la cime des monts, la plaine mouvante des eaux et les étoiles de la voûte azurée.

» Les monts, les vagues et les cieux ne sont-ils pas une partie de mon àme, comme je suis une partie d'euxmêmes? L'amour qu'ils m'inspirent n'est-il pas pur dans mon cœur? Quel objet comparerais-je à ces créations sublimes? Et ne braverais-je pas tous les maux, plutôt que de renoncer à ces sentiments pour la froide apathie de ces hommes, dont les yeux demeurent attachés à la terre et dont la pensée ne s'anime jamais d'une noble chaleur 55 ? »

Mais la voix humaine ne tarde pas à s'unir à celle du génie de la terre et des airs. Deux grandes ombres appa-

Baissent à l'àme du poëte: ce sont les ombres des deux hommes qui ont habité ces bords et ont été les guides du siècle; Byron voit planer devant son imagination les génies de Voltaire et de R.ousseau :

« Lausanne, Fernex, Clarens, vous rappelez des noms qui ont rendu les vôtres célèbres! Vous accueillîtes jadis des mortels qui ont cherché la gloire dans de dangereux sentiers. Les Titans osèrent attaquer de nouveau le ciel par des pensées dont l'audace eût attiré la foudre sur leurs tètes, si l'homme et ses outrages pouvaient exciter autre chose que le sourire du ciel.

» L"un était tout inconstance et tout feu ; enfant , il était inspiré par la sagesse et par la folie ; protée , il se multipliait au milieu des hommes , tenant toujours en main l'arme du ridicule , qui , comme un vent capricieux renverse tout sur son passage , tantôt l'œuvre de la sottise et tantôt la base des trônes.

» L'autre aimant la méditation, et maître dans l'art de l'ironie, sapa les autels par un mépris réfléchi. .. Sophiste ingénieux à se tourmenter lui-même , l'apôtre de la mélancolie, il fit parler la passion avec un charme magique. Il sut rendre le délire admirable , et revêtir des actions coupables d'un coloris d'expression qui nous éblouit comme ferait un rayon du soleil . et qui fait tonlber de nos yeux des larmes involontaires.

» Il était égaré; ... il l'était par la maladie ou par le malheur. Son délire fut de l'espèce la plus funeste, celle qui s'offre avec les apparences de la raison.

» Il était inspiré ; et de sa retraite solitaire sortirent, comme jadis de l'antre mystérieux de la pythomsse , ces

CHJLLON. U

oracles, qui embrasèrent le monde , cet incendie , qui ne s'éteignit que lorsque des royaumes eurent cessé d'exister... Le voile déchiré , le secret qu'il avait dérobé jusques alors parut aux yeux de toute la terre ; l'orage renversa le bien, le mal, et ne laissa que des ruines. Hélas ! sur ces mêmes fondements, de nouveaux cachots et de nouveaux trônes remplacèrent bientôt les anciens, car jamais l'ambition n'a pensé qu'à se satisfaire ellemême 36 . »

Cependant le génie de Byron s'inspire et de celui de Voltaire et de celui de Rousseau ; il subit leur influence alors même qu'il les fait comparaître devant lui ; mais à cette heure et en ces lieux , c'est surtout du génie plus panthéistique de Rousseau qu'il sent la présence. C'est Rousseau qu'il a pris pour guide et qu'il retrouve en tous les lieux de ce rivage. C'est Rousseau qui l'introduit dans Clarens et qui lui dicte ces vers :

(( Clarens, aimable Clarens, berceau du véritable amour ! l'air qu'on respire autour de tes vergers est le tendre souffle de ce dieu lui-même. L'amour embellit tes bocages. Les neiges mêmes qui couronnent tes glaciers ont revêtu ses riantes couleurs ; les rayons du soleil couchant leur donnent une teinte de roses , et aiment à se reposer sur leur sein. Les rochers mêmes, respectés par les ans, parlent ici de l'amour ; ils nous rappellent qu'ils lui servirent de refuge , lorsqu'il s'enfuit loin des espérances trompeuses d'un monde perfide et méchant.

» Tout ici proclame sa puissance : les sombres pins qui lui prêtèrent leur ombre, la voix mugissante des torrents , qui charma ses rêveries , et jusqu'à la vigne , qui

décore de ses pampres verts la douce pente qui conduit au rivage. Les eaux viennent caresser ses pieds nus. Le bocage , dont les arbres , blanchis par les ans , sont couronnés d'un feuillage frais comme le plaisir , lui garde pour les siens et lui sa solitude peuplée 37 . »

C'était aussi Rousseau qui berçait en ces lieux l'âme de Byron de songes de liberté. Il est une liberté qui respire la haine de tout despotisme et de toute oppression ; Byron est mort pour celle-là. Ce n'est toutefois qu'une liberté vulgaire , et qui nous dira si son œuvre sur la terre n'est pas l'œuvre, toujours vaine, de Sisyphe ! Il est une autre indépendance, d'un ordre plus élevé, qui seule donne à l'homme la victoire sur lui-même, et seule le réconcilie avec la Providence ; cette liberté fut pour Byron et pour Ptousseau l'objet d'un malheureux amour. Hors de ce bien suprême , rien ne leur a paru désirable sur la terre, et cependant ils ont couru , comme la foule, après ce dont ils savaient le néant. Créés pour les affections éternelles, ils ont passé leurs jours à se jouer de ce qu'ils adoraient, à s'abandonner à ce qu'ils faisaient hautement profession de mépriser. Ils ont soupiré après l'affranchissement , et vécu dans la servitude. Parfois cependant on les voit s'approcher du bien qu'ils estiment supérieur à la vie ; il semble qu'ils soient près de le saisir ; mais c'est pour retomber de nouveau dans les profondeurs de l'abîme. Une chose les séparait de l'objet de leur continuelle poursuite , la foi ; mais ils voulaient avoir compris pour croire , et il eût fallu croire pour pouvoir aimer et comprendre.

Il est dans le village de Gîarens une maison modeste, qu'un verger sépare de la route, et sur un côté de laquelle se prolonge une galerie , d'où la vue s'étend sur le fond du lac; la chambre ouvrant sur cette galerie est celle que Byron a habitée 58 . Près de là, sur le rivage, reposait un bateau, dont Byron et Hobhouse dirigèrent, un matin, la voile vers Chillon. C'est de ce même lieu que Rousseau faisait partir la famille de Julie pour cette dernière partie de plaisir à Chillon , au retour de laquelle l'amie de Saint-Preux devait trouver la mort 59. Comme le héros de la Nouvelle Hélai se, Byron avait vu se rompre les liens qui l'attachaient à l'existence. Son cœur semblait ne pouvoir plus s'ouvrir que pour la douleur. Cependant il s'épanouit en présence de cette nature, qui ne s'était jamais montrée aussi belle, et qu'il n'a jamais essayé de décrire, parce que tout ce qu'il en eût pu dire lui paraissait trop au-dessous des impressions qu'il avait reçues 60 .

Les deux amis abordèrent à Chillon , et descendirent dans le souterrain. Là fut attaché Bonivard. Mais Byron. ignorant l'histoire du prisonnier , ne vit d'abord que les voûtes , qui se refermaient sur lui , les ombres qui s'épaississaient , et la mort qui semblait descendre dans ces lieux. Saisi par la rêverie , les souvenirs du Dante s'emparèrent de son imagination. Il vit Hugolin, ses fils, leur mort épouvantable. Il songeait ainsi, tandis qu'un caporal ivre 61 , sourd, et persuadé que tous ceux qui l'écoutaient l'étaient comme lui , hurlait d'une voix formidable à ses

DERNIERS TEMPS. 2j 3

oreilles la légende du lieu. AJors se mêlèrent, dans Famé du poëte , et se rattachèrent au nom de Bonivard , ses souvenirs, ses douleurs, ses aspirations vers la liberté, et, s'enfermant en lui-même , il composa, sous l'inspiration du moment, le plan et la plus grande partie de son Prisonnier de Chillon 62 .

Enfin ils remontèrent à la clarté du ciel. Byron revit le jour, la nature. Il lui sembla qu'elle lui sourît pour la première fois. Son cœur était au large. Sa main distribuait des demi-guinées à des enfants qui se trouvaient sur son chemin : « Voilà , mes jolis garçons suisses , voilà, leur disait-il, pour votre grâce et votre beauté. » Hobhouse et lui reprirent à pied , et le long du rivage , le chemin de Clarens. Tous les traits de Byron exprimaient l'admiration.

« Je me sens , disait-il , sous le charme du génie de la contrée. Mon àrne se repeuple de nature. Des lieux comme ceux-ci ne sont pas faits pour être foulés par les hommes , ils ont été créés pour être la demeure des dieux 63 . »

Un des jours suivants, il s'embarqua de nouveau, mais pour se diriger vers Lausanne. Cependant, à sou arrivée dans le port de cette ville, à Ouchy, le ciel s'était obscurci, et Byron se vit retenu, tout un jour de mauvais temps, dans l'hôtel de l'Ancre, situé sur le port. Ce fut dans ce jour, et dans ce lieu , qu'il acheva de jeter sur le papier le chant qui a porté dans toutes les parties du monde le nom de Chillon 64.

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