Année
soleil levant, s'estompent des fumées, surgissent des cheminées, des mats : par trois, quatre, cinq; par dizaines — sans nombre! Une rade magnifique se dessine où une flotte immense est à l'ancre : navires de guerre, vapeurs marchands, voiliers, jonques aux grandes voiles cjuadrangulaires, blondes ou brunes, palmées comme des ailes de chauves-souris. Au milieu de cette flotte immobile courent une multitude de bateaux de moindre taille : chaloupes à vapeur, légères et rapides; « monoroues » chinois, lourds et lents, mus par des hommes; canots européens vivement poussés au battement cadencé des avirons; innombrables sampans à l'allure tortueuse suivant le mouvement de la godille d'arrière.
C'est un beau spectacle de grandeur humaine. On est moins frappé des vastes espaces de la rade et de ses heureuses dispositions que du nombre des bâtiments de toutes sortes qui la remplissent; et chaque bâtiment même paraît petit, perdu dans l'ensemble. Le tableau est pittoresque autant C{ue grandiose : car le contraste des deux civilisations en présence y éclate déjà dans la fraternelle mêlée de leurs deux « marines ».
Voici que le brouillard achève de se dissiper, et Victoria nous apparaît. D'une polychromie claire où le blanc crème domine avec des touches de violet pâle, elle a tout à fait l'aspect colonial : ce ne sont que vérandas, arcades et balcons; les maisons semblent faites de loges vides comme les alvéoles d'un gâteau de miel. Mais ce qui fait l'étonnement du voyageur arrivant de rindo-Chine française, ce sont les proportions de cette ville coloniale. C'est une vraie cité comme une cité d'Occident: ses quais se prolongent très loin; les maisons massives se pressent, élèvent très haut leurs étages; une montagne tombe en pente raide derrière, et les maisons y grimpent; plus haut des routes y serpentent en corniche, des viaducs enjambent les ravins! Saigon, Hanoï, Haïphong sont des villages auprès, tout
petits, tout clairsemés, tout bas : Victoria, de la rade, fait reffet d'une cité de géants!
Mais les rues y sont étroites. Ce ne sont plus les larges boulevards de Saïgon et du nouvel Hanoï, villes de delta : ici, entre la montagne et la mer, l'espace est mesuré avec parcimonie.
La hauteur inaccoutumée des bâtiments, autre conséquence de la rareté et de la cherté du terrain, augmente encore cet air d'étroitesse. Les maisons ont deux, trois, quatre étages, et chaque étage, suivant le style colonial, est très élevé. Elles s'avancent sur la rue autant qu'elles peuvent, prenant toute la largeur des trottoirs qui, en beaucoup d'endroits, sont couverts et courent en galerie. Les grandes enseignes verticales qui sont accrochées aux piliers ou à la corniche de ces galeries sur la chaussée semblent en diminuer encore la largeur.
Au premier, au second, des enseignes encore; du linge à sécher, des blouses, des pantalons, les bras ou les jambes allongés sur des perches en bambou; des barrières hérissées de lattes pointues qui empêchent de communiquer entre les compartiments contigus des vérandas : tout cela déborde aussi sur la rue. Quelquefois, dans les quartiers i)auvres, de grands balcons de fer remplacent les vérandas en maçonnerie, et l'on y distingue encore mieux tout le bric-à-brac des ménages chinois : petits meubles, instruments de travail, ustensiles de cuisine, linge, vêtements, et jusqu'à des pots de fleurs mêlés !
On ne manque point d'ombre dans les rues d'Hong- Kong : les galeries surtout sont d'excellents refuges contre les ardeurs du soleil tropical, et les boutiques qui y donnent sont en été de fraîches retraites. Mais l'air fait un peu défaut, et aussi la verdure. Si l'ombre est abondante, les ombrages sont rares: à peine voit-on, perdus au cœur de la ville dans l'entassement des maisons, sur de petites places qui ont l'air de cours, verdoyer quelques grands arbres, abritant une fontaine.
La polychromie éclatante dont les maçonneries sont revêtues, à la grande lumière, fatigue les yeux. Les volets vert tendre et les arbustes nains qui se tordent dans des pots sur les balustrades sont de faibles repos pour l'œil qu'éblouissent les laques vertes, rouges, noires, aux tons crus, et les caractères dorés, étincelants, des enseignes.
Certaines parties d'Hong-Kong ont un air d'ancienneté que présentent assez rarement les villes coloniales. De fait Hong-Kong est la vénérable ancêtre des cités sino-européennes : mais l'humidité du climat l'a fait vieillir plus que les années. La ville est presque tout entière bâtie en briques : cette brique — brique chinoise d'un beau bleu gris, très distingué, un peu sombre — est presque toujours recouverte d'une couche de plâtre et de badigeon. Les pluies abondantes et violentes ont vite taché les murailles qui ne tardent pas à prendre une apparence de moisi. L'enduit déteint, se décolle, par endroits se détache : la masse entière du bâtiment semble avoir subi les injures des siècles î
Il y a un monument de Hong-Kong qui est empreint d'une sorte de dignité historique : c'est, bien au centre de la ville, la Tour de FHorloge {Clock Tower). Modeste et vieillot souvenir du premier âge d'Hong-Kong, quand ce n'était encore qu'une petite ville tranquille et bien anglaise ; aujourd'hui étroitement serrée, dominée de haut par les grands bâtiments voisins — elle rappelle un peu le premier Hôtel de Ville de Boston, écrasé lui aussi par la masse des constructions récentes.
A force de grandir, après s'être pressé et entassé dans l'étroit espace que lui assignait la nature, Hong- Kong en a franchi les limites, et sur la mer ou sur la montagne s'est conquis de nouveaux terrains. Corrigeant l'irrégularité du rivage, une belle ligne de quais de granit a donné à la ville qui étouffait une vaste esplanade où se bâtir une façade nouvelle.
Mais le sol à peine pris sur la rade, les constructions se le sont disputé, partagé, l'ont accaparé. Pour de
larges quinconces, pour de belles allées d'arbres, point de place! l'air de la mer suffira et l'horizon de la côte chinoise; ce morceau de terre a été trop chèrement acquis pour en laisser perdre une parcelle ! Et sur ce sol tout détrempé encore des eaux marines, ce sont des « buildings » énormes à l'américaine, de grands « blocs » carrés, aux assises de granit, à vingt et trente mètres de façade, à cinq et six étages, qui laborieusement, sur fond de pilotis, se sont élevés — s'élèvent encore !
Dans quelques années la basse ville de Hong-Kong, avec ses hauts bâtiments, ses rues étroites comme des couloirs, sera dans rExtreme-Oricnt — toutes proportions gardées — un spectacle aussi étonnant que la basse ville de New-York. Hong-Kong aura eu beau chercher de l'air, de l'espace : l'air et l'espace manqueront sur la Praya nouvelle ; et les quais nouveaux seront comme les anciens bordés même du côté de la mer — - par l'entassement grouillant des sampans.
Contre la montagne aussi la ville à l'étroit s'est retournée. D'abord elle s'était contentée d'en monter doucement par des rues obliques ou tournantes les premières pentes : mais arrivé à la muraille du roc, on s'était arrêté. Depuis, on a entaillé le flanc de la montagne : sur ce qui n'était qu'un versant abrupt et sauvage s'étendent des terrasses, où des villas se déploient à l'aise ; et de gradin en gradin s'élève une sorte de cité suspendue.
Hong-Kong n'est pas joli, ni très agréable : c'est une ville fatigante; mais c'est une ville héroïque, tout y sent l'effort de l'homme pour surmonter les obstacles de la nature, et son triomphe. Dans une telle ville, le léger, le sommaire, le provisoire n'ont pas de place : tout doit être solide, définitif, et grand. C'est ce qui donne à Victoria son air de capitale, de « cité impériale » !
Le cHmatd'Hong-Kong est très doux : toute la vie est dans la rue. A certaines heures la presse est telle dans
les principales voies qu'on s'étonne de voir encore du monde dans les maisons.
D'ailleurs l'animation des vérandas se mêle à celle de la rue et ne fait qu'accentuer l'impression de multitude que produit le perpétuel défdé de la foule sur la chaussée. Beaucoup de boutiques — toutes celles qui sont restées dans le pur style chinois — sont sans devanture et ouvrent toutes grandes sur le dehors. Ce sont très souvent des ateliers en même temps que des boutiques, et les artisans, travaillant en quelque sorte au milieu des passants, contribuent encore à accroître le mouvement de la voie publique.
Les principales rues d'Hong-Kong présentent assez l'aspect d'une foire. Les galeries, les trottoirs et la chaussée elle-même sont encombrés de multiples petites installations en plein air : marchands de « julienne » toute taillée pour la soupe; marchands de fruits, de gâteaux, de galettes, de pruneaux tout baignant dans leur jus ; marchands de friture qui empestent et enfument tout le quartier ! Beaucoup de marchands de fleurs aussi : les beaux lis blancs rachètent le prosaïsme des carottes et des pruneaux, et les senteurs des roses, se mêlant îjux odeurs de santal qui viennent des ateliers d'ébénisterie voisins, corrigent agréablement le parfum des poêles à frire. — Aux approches du jour de l'an chinois, il y a des vendeurs de plumes de paon, de papiers rouges et de papiers dorés où sont inscrits les caractères qui portent bonheur, et que les bonnes gens colleront à leur porte. Il y a encore des calligraphes publics, pour ceux qui désirent des inscriptions particulières ! 11 y a enfin les marchands de branches de laurier en bouton : la rue alors est un bosquet mouvant de lauriers-roses.
Chaque marchand — comme chez nous — a son cri ou sa musique pour attirer les clients. Dans un comptoir voisin retentit la mélopée chantante, monotone, machinale — mélopée d'Orient — de gens qui comptent des œufs. Non loin éclatent des cris de chat en colère : c'est un allclage de coolies qui s'excile i)our monter une
lourde charge sur une rampe un peu forte. Au milieu de ce fracas, de cette confusion, circulent des poussepousse — pour la ville basse — et des palanquins pour la ville haute : et ce sont des accrochages, des heurts, des bousculades, et encore des cris !
Dans les rues latérales, moins passantes, c'est un autre spectacle. Je me souviens d'une, donnant sur East Queen's Road, dans un quartier pauvre. Une rue étroite et noire, sans trottoir, dallée dans toute la largeur, le ruisseau au milieu : trois étages de balcons sales, sur; chargés d'effets domestiques. Dans la rue c'est un grouillement; les enfants sont en fête et sautent de joie : on vient de dressera l'entrée de la rue l'autel d'un « Dieu » ambulant.
Quel autel! quelques vieilles planches tant bien que mal clouées. Et quel Dieu! un Dieu de papier colorié, quelque chose comme les découpages que les enfants s'amusent à assembler. Mais les couleurs sont vives, comme celles de nos images d'Épinal! Et l'expression du visage est terrible, avec de grandes virgules noires sur les joues — comme un clown — et de grandes plumes de paon fièrement piquées dans le bonnet! Surtout il y a le nombril; un nombril proéminent, énorme, qui rappelle les cibles mécaniques de nos tirs de foire !
Devant la divinité les gens du voisinage déposent des offrandes : quelques sapèques, une bolée de riz cuit dont les enfants affamés ne se font pas faute de prendre une pincée; des bâtonnets de benjoin, même de gros cierges rouges. Derrière une espèce de paravent dressé contre le mur, presque entièrement caché, le bonze, tout en robe rouge — tel que Delacroix nous a représenté le Dante aux Enfers — chantonne sa monotone litanie, tandis qu'un desservant joue sur une petite trompette des airs de biniou.
Et cette petite scène exotique a quelque chose de particulièrement étrange entre ces deux rangées de grandes maisons que l'on prendrait presque, à la tombée de la nuit, pour une « cité » d'un quartier pauvre de Paris !
Le rapprochement, le mélange intime des deux civilisations d'Occident et d'Orient, c'est là ce qui constitue la plus profonde originalité d'Hong-Kong.
Les contrastes violents frappent d'abord. La soie bleue et la lustrine noire des Chinois font avec le blanc et le kaki des Européens un pittoresque bariolage. Une belle montre de bijouterie, de pharmacie ou de librairie européenne fait singulière figure entre un étalage de porc et canards laqués, et un comptoir où des hommes sont occupés à compter des milliers de petites pièces de cuivre percées d'un trou et à les enfiler dans une tresse de paille de riz. On regarde avec étoujiement entre ces beaux alignements, sous ces longues galeries, se promener des hommes nus jusqu'à la ceinture comme des sauvages ^ Au sortir d'un grand hôtel où l'on pourrait se croire dans une grande ville d'Europe ou d'Amérique, il est étrange de voir sous la galerie un « boy * assis sur une chaise, occupé à tirer d'un mouvement rythmique avec deux doigts de son pied nu une corde mystérieuse qui pénètre dans l'intérieur du bâtiment 2.
De voir offrir du riz et des cierges à un Dieu de papier que nous prendrions pour un Guignol; — de voir aux barreaux d'une grille de caserne une troupe de gamins portant la queue se presser pour regarder deux grands diables d'highlanders hindous qui jouent de la cornemuse en faisant les cent pas; — ou bien encore dans la grande rue, de grands Chinois s'assembler pour considérer longuement les pendules-navires, penduleslocomotives, pendules-balançoires d'une devanture d'horlogerie, — en vérité, on peut se demander dans quel pays on est, et si ce n'est pas dans un monde de fantaisie !
Les signes extérieurs d'entente, d'accommodation réciproque entre les deux civilisations ne sont pas moins curieux.
•I. Des coolies.