‹ Chine ancienne et nouvelle. Impressions et réflexionsChapitre 12 sur 77 · C'est la corde qui fait balancer le pankha · texte numérisé non relu

C'est la corde qui fait balancer le pankha

Voici d'abord des enseignes écrites tout en chinois : mais au lieu d'être pendues verticalement sur la rue, elles sont disposées à plat sur le fronton de la boutique et dans le sens horizontal. Puis quantité d'enseignes en anglais.

Lorsqu'il s'agit de savetiers ou d'étameurs, les résonances exotiques des noms qu'on lit ne semblent pas étranges : il est par trop naturel C[u'il y ait des étameurs et des savetiers chinois. Mais lorsqu'il lit : Pu Lun Photographer, — ou bien : Tong-taï. Shiphuîlders. Boilermahers, — au nouvel arrivant, ces enseignes paraissent manquer dé vraisemblance. Et on ne peut s'empêcher de sourire lorsqu'on voit écrit sérieusement en toutes lettres : Licensed Boarding-housc for 13 Chincse Seamen, Kept by Chan-Kam — ou bien : Chinese Clubï Je me souviens aussi d'un petit marchand, vendeur d'un « coco » quelconque, installé dans la rue avec une petite fontaine, comme celle que les nôtres portent sur le dos : sur le côté du petit réservoir de grès, je lus : Charcoal Filter Patented Manchester. Cela me parut drôle.

Les maisons elles-mêmes, la hauteur, la régularité de leurs vérandas, la rectitude de leur alignement — comme la propreté et la largeur relative de la chaussée, — tout cela, grouillant de Chinois, porte témoignage d'une étonnante synthèse sociale. Voici, sur le quai, toute une série de maisons, toutes légèrement disposées de biais et suivant le même angle par rapport à la direction de l'alignement : qui en a ordonné ainsi? Ordonnance de la superstition chinoise? ou bien ordonnance de la police anglaise — pour donner plus de façade? — On ne sait plus.

Les détails les moins relevés sont instructifs. . Les Anglais, comme on sait, ne connaissent guère les « lieux d'aisances » publics; les Chinois ne les connaissent pas du tout. Les Anglais se contentent des « lieux » privés; pour les Chinois toute muraille est bonne. Les Anglais de Hong-Kong se sont donc résignés à construire des

cabinets publics : mais si ces édicules ont à l'extérieur un aspect d'Occident, à l'intérieur la Chine l'emporte, et je ne conseillerais à personne, mais surtout à une dame anglaise, de passer par là.

Le marché d'Hong-Kong est encore un spectacle d'un haut intérêt sociologique. C'est une véritable petite halle, un grand marché couvert comme tel des quartiers de Paris n'en a pas. Mais regardez les bancs des bouchers : comme ils sont peu nombreux, peu fournis et mal achalandés ; on ne voit guère se vendre que du porc, la viande nationale, si Ton peut dire, des Chinois. Le marché des fruits est assez bien monté : quantité d'oranges et de bananes. La volaille, surtout aux approches du jour de Fan, est de grande vente : le marché comprend toute une installation de tuage et de plumage.

Mais au marché du poisson, c'est là qu'est la grande presse, la bousculade et le vacarme : éclairs d'écaillés, éclairs de couperets passent sans cesse dans la demilumière des lampes fumeuses. Les étaux sont rouges de sang; c'est qu'on détaille le poisson pour ainsi dire à l'infini. Le Chinois achète pour la nourriture de toute sa famille des morceaux qui chez nous sembleraient destinés au repas d'un chat.

Le soir, non seulement les rues sont éclairées à l'électricité, mais beaucoup de magasins le sont au gaz. Et ce sont des becs Auer! 11 y a trois ans, il n'y avait, paraît-il, pas un magasin chinois de Hong-Kong éclairé au gaz. Il a fallu un degré de plus — surtout un degré d'économie — dans le progrès de l'éclairage occidental, pour le faire adopter. Mais cela a suffi pour que l'adoption fut quasi instantanée et universelle.

Pénétrons un peu plus avant dans la vie de cette cité mixte. Voici une boutique sans devanture, sans comptoirs, sans rayons, sans tiroirs : rien que les murs — et le plafond même — tapissés de chaises en bambou et en osier. Chez ce marchand de meubles tout est de pur style chinois : la marchandise et la boutique.

A côté, un marchand d'horloges : l'arrangement de la boutique est absolument identique : il y a des horloges accrochées partout, même au plafond; et c'est tout. Ici il y a contraste entre la nature de la marchandise et l'aménagement de la boutique.

Mais voici une splendide montre de bazar élégant : c'est à coup sûr une maison européenne. Entrez : tout est européen. Cependant vous ne trouvez que des Chinois, qui vous accueillent et vous servent avec une amabilité et une aisance parfaites, s'exprimant dans un anglais très correct avec très peu d'accent. Cette fois l'influence occidentale n'a pas seulement modifié les choses; mais aussi les hommes.

Jusqu'à quel point, jusqu'à quelle profondeur les a-t-elle modifiés, c'est là le problème. Ce n'est pas en tout cas le simple contact des Européens qui a suffi à former ces commerçants chinois si bien plies, du moins extérieurement, aux coutumes européennes.

Sur une haute terrasse d'où le regard descend sans encombre jusqu'à la mer, dominant de très près et de très haut la ville européo-chinoise, s'élève le grand collège de Hong-Kong : Queen's Collège.

Le bâtiment est vaste, et cependant il est trop petit : le collège compte plus de 1 100 élèves. Le grand hnll, d'abord réservé, suivant la coutume anglaise et américaine, aux réunions générales, a été envahi par des classes. On en fait quatre à la fois dans cette salle spacieuse : des passages seuls les séparent. C'est une disposition assez défectueuse; mais de la galerie le coup d'œil est joli des robes de soie multicolores et chatoyantes : c'est vraiment, comme sont seuls chez nous les parterres de dames, un parterre de fleurs.

Entrons dans les classes, l'aspect est moins gracieux, mais plus curieux encore. Chacune est un véritable musée d'anthropologie vivant : des Macaïstes, des Hindous, des Malais, des Eurasiens de toutes sortes; d'étranges métis d'Européens et de Chinois, à la tresse blonde, aux yeux bleus; des croisés de Nègre, de Malais

et de Chinois, dont quelques-uns sont de véritables monstres. Il y a un certain nombre de jeunes Anglais; mais les jeunes Chinois sont en immense majorité et remplissent exclusivement la plupart des classes.

Sur Tcsplanade élevée qui sert de cour de récréation, de 'grandes raies blanches sont tracées, comme des raies de tennis. Ces raies ont une histoire. Le gouverneur de Hong-Kong avait un jour annoncé sa visite au collège : il devait passer les élèves en revue sur la terrasse. Or, les Chinois n'ont ni l'habitude, ni même la notion du groupement régulier : impossible de les faire s'aligner convenablement. On traça donc ces raies, le long desquelles on apprit aux élèves à se ranger. Le piquant de l'histoire c'est Cfue le gouverneur ne vint pas; les Chinois n'en avaient pas moins reçu, à l'occasion, une excellente leçon d'ordre et de discipline.

Ce petit détail nous ramène au grave problème d'éducation « interraciale » c[ui se pose ici. Les jeunes Chinois qui sortent de Queen's Collège sont-ils sinon conquis à la civilisation occidentale, du moins convaincus de sa supériorité décisive et de la nécessité pour la Chine de lui faire de larges emprunts?

Les « étudiants » de Qucen's Collège — tout comme ceux des Universités américaines — ont leur revue, même une revue illustrée. Elle s'appelle : The Yellow Dragon, et a pour devise une belle pensée de Confucius : « Tous les hommes — entre les quatre mers — sont frères. » On y lit des dissertations par des Chinois : sur les aptitudes de la Chine à se relever elle-même en s'ouvrant à l'influence occidentale, mais sans se soumettre à l'autorité étrangère i; — contre la barbare coutume de mutiler les pieds des femmes, etc. ; — dissertations fort bien raisonnées et écrites dans un anglais excellent.

On y voit que, tout comme en Angleterre et en Amé-

1. Cette dissertation particulière, reproduite du Saint John's Echo, revue de Saint John's Collège, à Changhaï.

rique, les étudiants y ont leurs matchs de cricket et de football, leurs concerts, et même leurs « Débats », où l'on discute les grandes questions de la politique actuelle. Les étudiants chinois prennent une part plus ou moins active à tous ces exercices.

A en juger par l'extérieur, la conquête morale des meilleurs éléments au moins du Collège semble parfaite. Et pourtant il paraît que dans les hautes classes, les seules précisément où ils pourraient s'approprier dans ce qu'elle a d'essentiel la civilisation occidentale, l'ardeur des étudiants chinois faiblit au lieu de redoubler !

La pliysionomie de la plupart des Chinois élégants que l'on rencontre dans les rues — de ceux qui agitent avec une nonchalance très distinguée leurs riches éventails, — n'exprime pas non plus une admiration sincère, fût-elle jalouse, de cette civilisation étrangère, dont pourtant la splendeur s'étale sous leurs yeux, dont la bienfaisante autorité s'étend sur leurs personnes, et dont la richesse les enrichit. Non; on y lit plutôt l'orgueil, et presque le'mépris. C'est une impression inquiétante, que ressent avec plus de force celui qui s'est habitué aux airs soumis, dociles, aux douces et enfantines figures des Annamites.

A Hong-Kong les Chinois semblent être chez eux, et les maîtres. A l'Européen perdu dans leur nombre V, ils ne témoignent aucune déférence : ils ne se dérangent pas, ne s'écartent pas pour lui livrer passage ; ils ne lui cèdent pas le trottoir. Les « boys » chinois, dans les hôtels, sont volontiers insolents, presque aussi insolents que les « Macaïstes ^ » ; ils répondent à vos questions quand cela leur fait plaisir, et ils vous rient presque au nez.

A la poste il y a un guichet spécial pour les Européens : mais l'employé chinois sert fort bien les Chinois avant l'Européen qui attend. Et lorsque celui-ci, pour

1. Il y a à Hong-Kong environ 10 000 Européens, y compris la garnison, contre plus de 100 000 Chinois.

2. Les Macaïstes à Hong-Kong sont plus nombreux que les Anglais.

passer plus vite, vient au guichet chinois, non seulement on ne lui cède pas la place, mais on le bouscule, et pour un peu on lui volerait son tour. 11 semble que ce soient les Chinois les plus en contact avec les Européens qui sont à leur égard les plus mal élevés. De Hong-Kong à Canton, il existe deux compagnies de navigation, l'une européenne, l'autre chinoise : le personnel de celle-ci semble le mieux dressé des deux.

Les Européens ici supportent, sans même y paraître faire attention, des manques d'égards, auxquels ils sont sans doute accoutumés, mais qui étonnent le nouvel arrivant, et que les Chinois — nous le verrons — ne se permettent pas ailleurs. Les Anglais, cette «race de silex», ont « gâté » les Chinois. Eux qui sont plutôt de mœurs aristocratiques, ils ont laissé tomber sur leur propre territoire le prestige nécessaire de l'aristocratie européenne.

Si Hong-Kong est avant tout chinois, la marque anglaise y est cependant visible.

Elle est visible dans la pauvreté des édifices publics et dans la magnificence des édifices privés — banques, bureaux, hôtels, clubs, etc. ; — d'ailleurs plus imposants qu'élégants. La solitude et la demi-obscurité du quartier commerçant européen où toutes les boutiques sont fermées des sept heures du soir, est bien un aspect de ville anglaise. L'absence des cafés, que compense d'ailleurs la multiplicité des bars, frappe le voyageur qui a passé par Saigon. La vaste esplanade de gazon qui s'ouvre à proximité du centre de la ville suffirait à nous dire que nous sommes dans une colonie du Pays du Sport : on y donnait en avril 1900 force matchs de cricket et de football au profit des blessés du Transvaal !

L'observation souvent faite qu'un Anglais hors d^Angleterre est deux fois Anglais s'applique très bien à Hong-Kong. Le patriotisme anglais y est très vif. Ce sont les journaux de Hong-Kong qui dénoncent avec le plus de violence la faiblesse des agents diplomatiques et consulaires anglais en Chine : il est vrai que les Anglais

y peuvent juger par leurs yeux des effrayants progrès de la concurrence allemande. — En avril 1900, un journal de Hong-Kong, dans un editorial éloquent, comparait le président Kruger à Gain, à Gengis-Khan, et à Mahomet!

Quant au loyalisme monarchique, il s'étale sur les murs de Victoria : Queen's Road — Queen's Collège — Tlie Queen, toilet fixture — Queen's Désinfectant \ etc. Une brèche de la montagne était inévitablement destinée, du jour où Y Union Jack flotterait sur l'île, à porter le nom de Victoria : Victoria Gap !

La dignité, le flegme anglais se retrouvent aussi tout entiers. Un maître, une maîtresse de maison ne se met pas plus en colère contre un « boy » négligent ou mal élevé que contre une machine mal montée. Si les Anglais à Hong-Kong ont dans une certaine mesure compromis le prestige européen aux yeux de l'Homme Jaune, ce n'est pas, comme trop souvent nos Français d'Indo-Chine, par des emportements ou des familiarités; mais par indifférence et inconscience.

Le climat tropical n'a pas fait fléchir la rigueur des mœurs anglaises. Chacun est habillé dès le matin; et ce n'est pas ici qu'on verrait, comme à Saigon, comme à Hanoï même, les dames se promener en peignoir léger. A Hong-Kong comme à Londres on prend le breakfast copieux assez tard le matin; le linich à une heure; et le dîner assez avant dans la soirée; et l'on ne fait pas la sieste. H paraît qu'on ne la fait pas davantage à Singapoure : à Saigon toute l'année, à Hanoi dès le printemps, la sieste est une institution!

Dans leur colonie les Anglais ont apporté avec eux leur sens, leur science du confort. Comme la vie coloniale est naturellement plus large, le confort à Hong- Kong est souvent devenu du luxe. Mais point de luxe inutile. En Indo-Chine nous n'avons trouvé d'autre moyen de parer au danger des fourmis blanches qui rongent toutes les pièces de bois, que de remplacer dans les constructions le bois par le fer. Il y a des fourmis blanches aussi à Hong-Kong, et les Anglais

peuvent se procurer le fer à meilleur marché que nous : cependant les charpentes de Hong-Kong sont généralement en bois. Les Anglais ont trouvé un moyen très ingénieux, très économique de prévenir les ravages des fourmis blanches ; elles fuient la lumière : ils se sont contentés de ménager des jours dans les plafonds.

Nous n'avons pas encore fini de voir Hong-Kong : nous n'avons vu que le centre de Victoria. En face de Victoria, sur le continent, s'élève une autre ville qui en est comme le principal faubourg : c'est Kowlun.

En débarquant, la façade des Entrepôts (godox'^ns) ne flatte pas l'œil : une inutile ornementation de plâtre que les pluies et les brumes ont moisie fait regretter la franche nudité des briques. Mais on est frappé des vastes dimensions et de l'immense disposition de ces magasins. A côté, d'énormes quantités de charbon sont entassées en gabions sur quatre, cinq ou six rangs superposés, afin de tenir moins de place.

Derrière les magasins s'est formée une ville nouvelle. Une ville chinoise, avec ses longs bâtiments gris bleu, uniformes comme des casernes — tout neufs et déjà salis, — l'air de vilaines cités ouvrières. Mais une ville européenne aussi : une charmante ville-campagne, dont les villas sont dispersées tout alentour, perchées sur des monticules ou nichées dans des fonds de verdure.

Entre les Entrepôts et les Chantiers de construction, sur plusieurs kilomètres, la mer est bordée par un magnifique quai de granit. C'est une promenade charmante. De gros rochers rouge feu aux formes fantasques vous transportent dans la Bretagne de Ploumananacli et de Bréhat; tandis que des collines blanches clairsemées de pins maritimes font plutôt songer à des coins de Provence. Mais des palmiers blottis dans les vallons abrités, des buffles paissant dans les prairies voisines vous rappellent que vous êtes en Orient. Le paysage est presque solitaire et plein d'une paix champêtre, auprès du tumulte de la ville voisine : les pavil-

Ions des sémaphores flottent sur la pointe des caps, et au-dessus tournoientlentement de petits oiseaux de proie.

En arrivant aux Chantiers, on tombe dans une autre agglomération chinoise. A l'entrée est une grande fabrique d'allumettes {American Match C°) toute retentissante d'un babillement d'enfants. On dirait une école : hélas! c'est la triste école du travail manuel forcé, l)rématuré, — et gâché, puisque la machine existe! Puis c'est l'enfilade des maisons à balcons de fer : le classique balcon chinois où pendent de grosses lanternes rondes, où flottent pêle-mélc au vent le linge qui sèche et les poissons salés, où sont entassées les provisions de bois, et où s'alignent les plantes vertes.

Les Chantiers sont en eux-mêmes une ville : ateliers, bureaux, logements chinois, résidences anglaises avec l'obligatoire tennis! Les cales de construction, sommairement couvertes d'un toit en paillote, sont de dimension médiocre. Mais les bassins de radoub sont magnifiques, sans doute les plus beaux de l'Extrême-Orient. Un vapeur anglais s'apprête à quitter l'un; un croiseur américain à entrer dans l'autre : c'est un mouvement perpétuel, et les bâtiments attendent après la place.

Par delà les Chantiers s'élèvent encore des cheminées : de grandes verreries. De l'autre côté de la rade, des cheminées encore : des filatures, des raffineries. Hong-Kong n'est pas seulement un entrepôt; du fait seul qu'il est un entrepôt — un entrepôt libre — il est devenu un centre d'industrie.

Mais revenons à Victoria, et élevons-nous enfin audessus de cette rade magique où toutes les activités de l'île et du continent semblent se précipiter. Au-dessus de l'entassement poudreux et aride des maisons, s'étend la magnifique oasis du Jardin Pul)lic.

Tout en terrasses sur les premières pentes de la montagne, il a comme la ville elle-même quelque chose de grandiose et d'héroïque. Mais les chemins montants serpentent sous un délicieux couvert, et les tranchées

que l'homme a faites dans le roc, la nature ici — une nature qui a déjà toute la luxuriance de la nature tropicale, toute gonflée d'humidité comme une végétation de serre — les a revêtues d'un royal manteau de verdure éclatante. Palétuviers et cocotiers s'élancent en plein air, et l'atmosphère est chargée de senteurs pénétrantes et acres.

Le luxe de l'homme égale le luxe de la nature. Les parterres, dessinés avec art, soignés avec amour, présentent les plus riches combinaisons de couleurs, et les terrasses tombent les unes sur les autres par de majestueux escaliers. Tout autour, c'est un cercle de somptueuses villas — les dernières, toutes neuves, si vastes et si ornées que Ton doute si ce sont des demeures privées.

De leurs vérandas, les verdures sombres du jardin, piquées de lauriers-roses, semblent descendre jusqu'à la grande eau tranquille où l'immense flotte guerrière et marchande est à l'ancre. De l'autre côté de la nappe bleue, par derrière Kowlun, des collines dénudées, rougeâtres, semblent un désert. Hong-Kong peut à peine reconnaître en face d'elle l'image de ce qu'elle était, alors qu'elle n'était pas entrée dans l'Histoire : et pourtant cette richesse naturelle et cette richesse humaine, ces forêts nouvelles et ces villas neuves — cette création grandiose est l'œuvre d'une génération !

Il est, un peu à l'écart, à Test d'Hong-Kong, une retraite plus discrète : c'est le cimetière d'Happy Valley.

Avec ses allées ratissées, ses ruisseaux au lit de béton, son savant étagement de terrasses, la complication de ses plates-bandes, ses élégants jets d'eau et les riantes arcades de ses tonnelles — ce cimetière est le plus soigné, le plus enjolivé des jardins.

Mais voici, à côté des chemins tournants aux courbes et aux pentes artistement ménagées, de brusques ravines; à côté des escaliers de pierre, de simples marches taillées dans le roc ou la terre. De gros blocs noirs roulés de la montacfne avoisinent le cazon tondu de frais

et les géométriques parterres; des chemins bien sablés s'arrêtent tout à coup devant une haie de bambous, ou se perdent en sentiers herbus dans l'épaisseur des taillis. Enfin i)lus haut s'élève la grande foret de pins. Plus haut encore c'est la franche montagne abrupte et âpre : mais comme s'il était dit que nulle part dans ce paysage l'homme ne serait absent, un grand viaduc la festonne de ses arches blanches !

La blancheur des marbres éclate sur le vert intense des gazons, se détache sur le fond sombre des bois de pins; les hibiscus, les glycines, les églantines émaillent les buissons et les haies : l'air est embaumé de senteurs capiteuses. Beaucoup de tombes sont parées de fleurs fraîches : la blancheur des lis se marie à la blancheur des marbres; quelquefois un palmier puissant jaillit du sein de la tombe, comme une résurrection.

Sur plus d'une pierre se lit l'inscription : Tué par les pirates; sur plus d'une aussi : Mort en service de police : souvenir des temps difficiles d'Hong-Kong ! Mais les plus nombreuses sont celles qui accusent les fièvres décimeuses des stations navales : Per mare, Per terram : c'est la devise des morts de l'infanterie de marine anglaise. Quelques-uns se glorifient de leurs longues années passées au service de SaMajesté(To //e?-Majesty's service).

Il y a le coin des Francs-Maçons : le compas et le niveau gravés sur la pierre, et, au lieu de croix, l'équerre qui a l'air d'une croix renversée. — Il y a des tombes chinoises, chrétiennes sans doute. Sur l'une d'elles se lit l'inscription : R. I. P. ; presque toutes cependant ont devant elles, piqués en terre ou dressés dans des bambous, des bâtonnets de benjoin. Quelquefois de la tombe il ne reste plus qu'une borne de granit avec quelques caractères, et ces bâtonnets. Nulle tristesse ne règne en ce lieu : tout y déborde de lumière et de vie. La terre, faite de sable et de roc délité, se coupe comme un gâteau, et les tombes qu'on y creuse ont l'air de boîtes rouges, bien sèches et bien nettes, où l'on voudrait cacher des trésors....

Il faut monterencore — jusqu'au sommet de l'île, jusqu'au Pic — The Peak ! Un chemin de fer à ficelle y grimpe.

Du sommet, le paysage est enchanteur. Une dentelle de promontoires bruns et de criques bleues ; la grande mer unie comme un miroir, les crêtes à distance voilées de brume, et les plus lointaines comme flottantes dans le ciel!

Mais dans ce paysage très reposant, très doux, tout parle encore de leffort et du succès de l'homme : ces cheminées d'usines au fond des criques; les chemins de sable et de béton tailladant les flancs de la montagne; ces villas, d'extérieur peu élégant, mais fièrement perchées comme des forts; et les inscriptions qu'on lit aux portes des plus grandes, comme celle-ci : Cloudlands ^ MM. X. Hong-Kong and Shanghaï Banking Corporation! — ces nappes d'eau qui semblent de petits lacs et qui sont des réservoirs; et jusqu'à ces tennis dont la terrasse a été conquise sur la falaise du roc ou sur la pente du gazon !

Enfin du côté du continent, et sur le continent même, cette grande agglomération brune et blanche, semblable à une grande cristallisation minérale; ce port merveilleux où sont mouillés trente grands bateaux de commerce, dix navires de guerre; où circulent et stationnent des dizaines de chaloupes à vapeur et des centaines de barques, — semblables à des insectes sur une glace !

Nul spectacle ne parle plus haut de la grandeur de l'Angleterre ; rien n'est mieux fait pour exalter l'orgueil britannique! Dans cette rade — il y a soixante ans déserte, refuge de pirates entre les rochers nus, — •20 000 navires entrent et 20 000 sortent chaque année : tonnage total, entrée et sortie : 7 millions de tonnes ! L'accumulation des capitaux ne le cède pas au volume du trafic : le siège principal de la Hong -Kong and Shanghaï Banking Corporation, qui est de beaucoup

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