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Une marque de whisky écossais

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permettrait guère certaines libertés, certains airs insolents qu'ils prennent à Hong-Kong. L'Européen dans les concessions est bien chez lui, et il l'ait voir qu'il est le maître. Les coolies rappellent quelque peu les esclaves de la cité antique, oh! des esclaves bien traités, comme étaient ceux d'Athènes au V siècle; — des esclaves pour qui l'on dispose dans les rues, l'été, des barils de thé; — des esclaves volontaires, salariés, des esclaves libres ; mais tout de même traités en hommes d'une espèce au-dessous de l'humanité occidentale. Les cours mixtes, européo-chinoises, ne leur appliquentelles pas de petites tortures, et même quelquefois une sorte de « question préparatoire » !

Comme dans la cité antique — cette aristocratie restreinte, fermée, constitue en elle-même, par son organisation intérieure, une démocratie. Elle en a non seulement les lois, mais les mœurs. Car, si tout Européen est supérieur à un Chinois, un Européen en vaut un autre; et comme on est peu, on se connaît mieux, on s'estime davantage. Un cuisinier européen à Changhaï est un personnage, et tel lui serre la main qui ne la lui serrerait pas certainement pas en Europe.

Quant à la société chinoise, elle est très mêlée, ou plutôt elle est double ; deux éléments la caractérisent : les commerçants et les coolies.

Les commerçants vivent dans la ville sino-européenne, même ceux dont la clientèle est surtout une clientèle chinoise; il n'y a que les petits détaillants qui soient restés dans la ville indigène, où l'on ne voit pas de ces belles boutiques tout en laques et ors qui sont la parure de Canton. La plupart des commerçants d'ailleurs, les plus considérables, ont affaire avec les Européens : ils parlent ou jargonnent plus ou moins une langue européenne, l'anglais surtout; ils ont leur argent placé dans les grandes ban-Cj[ues européennes. Ils ont pris dans leur travail et jusque dans leurs plaisirs quelque chose des mœurs européennes : les jeunes vont à bicyclette, les vieux en Victoria le dimanche!

Pour ceux-là le contact des Occidentaux a été tout bénéfice : gain matériel et gain moral. Quelques-uns ont pu apprendre à aimer l'étranger; ils ont en tout cas appris à le respecter, parce qu'ils vivent sous son autorité et que cette autorité est pour eux un bienfait. Même ceux qui gardent enracinés au cœur leurs préjugés de race ont l'orgueil pacifique : ils ne réclameront pas une extermination des étrangers, qui les ruinerait.

Mais si l'élément commerçant s'est amélioré au contact, l'élément coolie s'est plutôt dégradé. Ce n'est pas que sa situation matérielle se soit trouvée diminuée : au contraire il a grandi en nombre et en bien-être. Les salaires ont suivi une progression constante, et le travail est plus abondant sans être plus rude. Mais cet élargissement subit de leur vie, ce relèvement soudain de leur condition a produit dans la masse de ces hommes ignorants, superstitieux, d'une misère mentale extrême, une sorte de démoralisation. Ils ont connu l'oisiveté mère de tous les vices.

La cité indigène est pleine de désœuvrés : elle a toujours un air de fête, un air de foire. Sur ses places on ne voit que raconteurs d'histoires, charlatans, jongleurs, acrobates, vendeurs de gâteaux et de confiseries semblables à nos marchands de plaisir avec leurs tourniquets! Montreurs de curiosités en plein air, marchands de nouilles et de friture! Les maisons de thé, les maisons de jeu, les fumeries d'opium ne désemplissent pas.

La moralité de cette population à demi fainéante est naturellement très faible. De la civilisation occidentale ils n'ont rien appris; ils n'ont fait que désapprendre. Ils ont perdu leurs habitudes de travail opiniâtre, incessant, réglé par les besoins de chaque jour auxquels le salaire journalier suffisait tout juste. Des ambitions se sont éveillées, des tentations se sont glissées dans leurs âmes obscures, ambitions et tentations malsaines faites de fol orgueil et de cupidité. Ils n'ont pas appris

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à respecter ces Occidentaux qui les font vivre : ils les méprisent; un pillage de leurs richesses, sinon un massacre de ces « diables d'Occident », ne les effraierait pas. Changhaï devait avoir ses Boxeurs; et quelquesuns des plus impudents placards du nouvel exclusivisme chinois sont en effet sortis de là.

Ainsi se rencontrent à Changhaï les deux Chines nouvelles nées du contact de l'Occident : la Chine qui s'ouvre, et la Chine qui se referme.

La destinée de Changhaï est naturellement liée à l'issue du conflit actuellement engagé contre les deux tendances. Si, par impossible, la civilisation moderne devait reculer, Changhaï en serait le réduit sur la terre chinoise. Mais, si, comme il est plus probable, tôt ou tard, la civilisation moderne l'emporte, si la Chine définitivement se laisse pénétrer — quel sera l'avenir de Changhaï?

Changhaï verra de plus en plus grandir ses rivales. Hong-Kong l'a toujours primé par l'importance de son mouvement commercial et l'accumulation de ses capitaux. Voici que Kobé lui ravit le second rang parmi les ports de l'Extrême-Orient, du moins pour le tonnage et le chiffre d'affaires. Si les grands travaux projetés aux bouches du Peïho sont exécutés, Tientsin deviendra le grand entrepôt de la Chine du Nord un peu à ses dépens. L'intervention russe ne pourra que développer aussi le commerce de Nioutchouang. A Kiaustchou les Allemands lui préparent encore une concurrence.

Tandis que le commerce de Changhaï progresse régulièrement, mais lentement, celui d'Hankaou augmente hors de toute proportion. Déjà l'entrepôt des peaux, de la plupart des produits bruts de la Chine Occidentale, s'est transporté dans la métropole la plus rapprochée des régions de production.

Changhaï reste le grand entrepôt des soies de toute la Chine, et le lieu de transbordement général des marchandises qui entrent dans le bassin du Yangtzé ou qui en sortent par voie de mer. Les bateaux du Yangtzé sont

en effet incapables de quitter les eaux fluviales: mais de grands bateaux de mer, surtout dans la saison des crues, peuvent remonter jusqu'à Hankaou : ainsi font les grands navires de la flotte volontaire qui vont embarquer leur chargement de thé à Hankaou même. Quelle importance ne va pas prendre Hankaou, lorsqu'elle sera reliée par le Transchinois et le Transmandchourien au Transsibérien?

D'autres ports sur le bas Yangtzé sont à certains égards encore plus favorisés qu'Hankaou. A Tchinkiang, à Nankin même, cfui vient dêtre effectivement ouvert au commerce étranger, les gros bateaux peuvent monter en tout temps. Nul doute que lorsque la ligne de chemin de fer qui longera à peu près le Grand Canal sera construite, ces deux ports ne deviennent d'importants entrepôts, dont le commerce sera autant d'enlevé à celui de Changhaï.

Même comme port maritime Changhaï est assez défectueux. La remontée du Ouampou devient de jour en jour plus difficile, et la plupart des grands paquebots sont déjà forcés de mouiller -sur la rade ouverte de Ousong.

Si Changhaï veut avoir un avenir digne de son passé, il lui faudra exécuter de grands travaux dans la rivière, que les Chinois laissent s'envaser, comme ils ont laissé, par précaution stratégique peut-être, s'exhausser la barre de Takou. A cette condition elle pourra continuer de grandir. Si la Chine s'ouvre sans réserves on peut prévoir un développement du commerce extérieur tel que le Changhaï du xx<^ siècle pourrait être le double ou le triple du Changhaï d'aujourd'hui. Mais même alors elle n'occupera plus cette situation privilégiée et en quelque sorte unique dont elle avait joui jusqu'ici. Elle sera toujours une cité-reine; mais elle aura dû partager avec d'ambitieuses cadettes la royauté commerciale de la Chine Nouvelle.

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