‹ Chine ancienne et nouvelle. Impressions et réflexionsChapitre 30 sur 77 · Sir Henri Parker · texte numérisé non relu

Sir Henri Parker

par la colonie allemande à la canonnière naufragée Iltis rompt cette belle harmonie : même ce mât brisé par la tempête, glorieusement coulé dans le bronze, sur ce gazon anglais, semble un avertissement.

L'église anglaise, rouge comme la Douane, s'est entourée de vastes plates-bandes d'un vert cru; et le lierre cjui couvre quelques-unes des maisons décèle la nationalité des occupants. Çà et là, dans toute la concession internationale, éclate encore l'ardente écarlate anglaise ; ce sont les stations de pompiers — dont une au moins ne pouvait mieux faire que s'appeler Victoria ! A chaque croisement on voit baptisées du nom ambitieux de Road de modestes petites rues. Enfin toute la majesté impériale anglaise se promène dans ces « avenues », en la personne des Sikhs de 6 pieds en kaki avec boutons d'argent, la mine farouche sous leur turban rouge, sans autres armes cjue leurs longs bras et leurs grandes gigues !

La concession française a bien aussi son air de France. L'Angleterre a la tour de la Douane; la France a le grand mût de signaux : du matin jusqu'au soir les pavillons multicolores flottent sur Changhaï, annonçant aux bateaux en partance le bon ou le mauvais temps. A midi très jirécis, sur un signal parti de Zikaoué, la chute de la grosse boule noire au sommet du mat donne à la seconde l'heure sur laquelle se règlent tous les chronomètres des navires en rade — et le carillon même de la Tour.

Le Consulat est une très élégante villa. Bien différent du Consulat d'Angleterre, il n'a autour de lui que peu d'espace : ce sont des cours, non des jardins; mais dans ces cours il y a des arbres et même des platanes familiers ! La Procure des Missions étrangères lui fait assez joliment pendant; mais la petite agence de la Banque d'Indo-Chiue fait pauvre figure auprès de la IIong-Kong and Shanghaï Bank, de la Chartered, de la Russo -Chinoise.

Les quelques rues voisines ont un air provincial avec

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leurs grands murs très hauts, aux fenêtres rares ou grillées, qui sont les murs des Missions, des orphelinats, ou des dépendances du Consulat. Plus de Sikhs dans les rues; à leur place de petits Chinois malingres, étriqués, mais coiffés du chapeau pointu officiel à plumet rouge et armés au moins.... d'un ceinturon ! Le commandant de la police, un Français, s'il vous plaît, a le chef orné d'un magnifique casque colonial à tresse tricolore !

Le coin français par excellence est celui qu'occupe l'Hôtel des Colonies, au croisement de la « rue Montauban » et de la « rue du Consulat » : en face c'est la grande maison d'épicerie Gaillard et la Presse orientale, l'imprimerie de YÉcho de Cliine. Tout est français ici : les plaques bleues où se lit en lettres blanches le nom des rues, la disposition des enseignes à la porte des boutiques ou des bureaux. L'hôtel est peint en joli gris perle, l'annexe a un perron, et les fenêtres même, sans vérandas, ont des persiennes. A l'intérieur, même ressouvenance, plus intime, du pays : n'était la moustiquaire au lit et le sommier de simple treillis de fer, on se croirait dans un petit hôtel de lointaine province. Il n'y manque même pas les gravures sentimentales et pittoresques d'il y a cinquante ans : « L'Excursion dans la Montagne » — « Le Repos au bord du Lac » — avec chapeaux-cabriolets et robes à paniers !

Certains détails de luxe signalent encore la concession française. Ainsi les ponts sur le Yang-ki-pang, l'arroyo qui la sépare de la concession internationale, sont de jolis ponts en fer, avec balustrade forgée et lampadaire monumental à chaque coin. Les Anglais n'ont pas fait tant de frais pour leurs ponts sur l'arroyo de Soutchéou : le pont du Bund lui-même est tout en bois; c'est une estacade à la chinoise plutôt qu'un pont : les barques ont tout juste de quoi passer, et les voitures doivent gravir et descendre la pente d'un dos d'âne accentué. Il y passe cependant bien autrement de monde que sur nos ponts ; nous exagérons souvent Télégance, et hors de propos.

Le Bund français est aussi le soir bien plus brillamment éclairé que le Bund anglais : les lampes à arc semblent presque aussi rapprochées que sur Tav^enue de rOpéra! Là encore on serait tenté de blâmer un luxe inutile : mais cette richesse d'éclairage est justifiée par une nécessité pratique. Sur le Bund anglais il ne se fait pas de commerce; ce n'est pour ainsi dire qu'une promenade; le seul débarcadère est celui de la Douane. Sur le Bund français au contraire, comme sur les quais de Hong-Kiou, les appontements sont nombreux : c'est de là que partent, précisément le soir, les bateaux d'une des grandes compagnies du Yantgzé, Butterfîeld and S'wire. Aussi, la nuit comme le jour, le Bund français est-il animé par le mouvement des coolies qui transportent sans cesse les marchandises des magasins aux bateaux et des bateaux aux magasins. Ce n'est pas très élégant, mais cela rapporte : il est seulement fâcheux que ce lucratif commerce auquel nous louons notre terrain ne soit pas entre les mains d'une compagnie française.

A l'extrémité de notre concession, il n'y a même plus de Bund : tout le bord de la rivière est occupé par les immenses docks de la grande compagnie chinoise China Merchant . La ville proprement européenne s'étend encore bien moins en profondeur sur la concession française que sur la concession internationale : ce n'est qu'une façade. Le mur de l'Hôtel des Colonies est mitoyen avec celui des premières constructions chinoises, et la rue où se trouvent l'école et l'église françaises est déjà une rue à moitié chinoise. Aussi l'Hôtel de Ville français, qui occupe à peu près le centre de la concession, est-il situé en plein quartier chinois.

Cette sorte de fusion de l'élément français numériquement si pauvre dans la masse chinoise donne à notre concession un caractère particulier : on ne dirait pas un établissement étranger à la porte d'un pays à demi ouvert, mais plutôt une sorte de colonie véritable. Changhaï serait après tout une de nos premières villes

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coloniales : en y comprenant l'extension récente, on n'estime guère à moins de 100000 âmes la population vivant sur cette terre qui est, en fait, terre française.

D'ailleurs, même dans les quartiers les plus franchement européens de la concession internationale, le spectacle de la rue ne nous permet pas d'oublier un seul instant que nous sommes en Chine. C'est un perpétuel passage de coolies portant fardeaux aux extrémités de leurs grands balanciers de bambou, la queue enroulée autour de la tête, et le torse demi-nu; — ou de Chinois aisés, employés, commerçants, le devant du crâne rasé de frais, la tresse tombant bien soyeuse et bien longue sur la longue robe bleue.

De temps à autre un prisonnier qu'on promène les menottes aux mains et quelquefois la cangue au cou vous fait voir que même les Européens ici n'administrent pas la justice à l'européenne. Ou bien un formidable coup de tam-tam vous fait ressouvenir que vous êtes au pays des mandarins : c'en est un qui passe, en chaise fermée. Devant marchent des porteurs d'insignes, plus ou moins crasseux; derrière, des cavaliers peu reluisants sur des chevaux hirsutes : on croirait voir dans ce décor d'Europe, passer un retour, un lendemain de mi-carême, — une cavalcade défraîchie.

Mais ce qui caractérise surtout la circulation de Changhaï — ce qui la distingue en particulier de celle de Hong-Kong, — c'est qu'au mouvement des piétons se joint celui des véhicules. Changhaï est aussi plat que Hong-Kong est accidenté : tout ce qui roule s'y donne carrière !

Voici d'abord les brouettes chinoises, la roue au milieu, très haute : quand elles sont également chargées elles gardent assez bien l'équilibre; autrement il faut toute l'adresse des coolies pour les empêcher de verser, ce qui leur arrive d'ailleurs quelquefois. Les Européens n'usent guère de ce mode de transport peu rapide et encore moins confortable, sinon pour s'amuser. Mais les Chinois y recourent communément par

économie ; c'est aussi le salut des « petits pieds » ; et Tamour-propre des uns et des autres ne s'inquiète guère de la nature du colis qui partage avec eux la brouette : ce peut être un porc lié aux quatre membres et tout grognant, cela ne les vexe ni ne les gène !

Le « pousse-pousse » constitue le véhicule européoasiatique par excellence : il n'en manque pas à Changliaï, et vous ne pouvez pas les ignorer ; ils vous obsèdent de leurs offres de services. Si vous tirez un papier de votre poche ; si vous regardez votre montre : évidemment vous cherchez une adresse, vous êtes pressé! Ils seront quatre, cinq après vous, quelquefois à vous barrer le passage ; et pendant plusieurs minutes, ils vous suivront, vous harcelant sans répit, si vous êtes sur la concession française, du seul mot de français qu'ils connaissent : Coloni! Colonil

Mais Changhaï a ses victorias, ses coupés — de vraies victorias, de vrais coupés, — comme sur les boulevards ! Ils sont tout de même adaptés aux exigences d'un climat continental : tous les panneaux sont mobiles; riiiveronmet panneaux de bois plein ; l'été, des panneaux de volets ou des vitres. Et les cochers, les valets de pied, que voulez-vous? sont des Chinois !

Cela ne serait rien si on ne leur avait mis sur le dos des livrées soi-disant européennes : on en a fait des cochers de carnaval ! Les uns ont l'air de pierrots; d'autres ont la longue robe blanche bordée de bleu ou de rose pâle comme des nourrices; et d'autres, de noir, comme des lettres de deuil ! Et tous, avec leurs petites figures noirottes et ratatinées, font penser au cirque Corvi! S'il pleut, les petits singes se couvrent de toile cirée : on dirait des pêcheurs de morue, une réclame pour l'Émulsion Scott!

Imaginez maintenant l'encombrement de ces rues étroites, sans trottoirs, où se mêlent piétons, brouettes, pousse-pousse, coupés et victorias : comme elles se coupent à l'angle droit, quels embarras aux croisements! Aussi la fonction la plus importante de la police est-elle

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d'assurer l'ordre aux carrefours. Cela ne contribue pas peu à donner à Changhaï un air de capitale : etChanghaï sur ce point avait devancé Paris !

Derrière le Changhaï européen s'étend, sur le reste des concessions, ce qu'on peut appeler le Changaï sinoeuropéen.

L'odeur seule — de vagues senteurs de benjoin et d'urine mêlées — vous avertit. Puis dans les rues débouchent d'étroites et sombre ruelles, que la municipalité française a eu beau dénommer « cités » : ce sont bien des rues chinoises. Chinois les toits, avec leur épais revêtement de lourdes tuiles brunes, tranchant sur la blancheur des gradins de plâtre relevés de cornes aiguës qui surmontent les murs mitoyens, barrières contre l'incendie. Chinoises les portes, avec leur encadrement quelquefois joli de bas-reliefs en terre cuite grise, finement découpés comme des sculptures en bois. Chinoises les tablettes laquées avec de grands caractères en or pendues verticalement devant les boutiques; — et chinois ces paillassons de tresse tendus sur des cadres de bambou tout en travers de la rue contre les ardeurs du soleil. Chinois encore ces comptoirs ouverts sur la rue, et ces balcons de bois au premier étage d'une ornementation si compliquée. A mon premier passage à Changhaï, venant du Japon, cette hauteur et cette solidité relative des maisons, ce développement du mobilier, j'avais été tenté de les attribuer à l'influence européenne : mais non, c'est que la maison chinoise est bien moins différente de la maison européenne que la maison japonaise — comme aussi le costume chinois se rapproche plus du nôtre.

Ce qui est bien européen dans cette cité mixte, c'est la largeur de ces rues qui nous paraissent étroites; c'est le pavé, si rocailleux soit-il ; ce sont les trottoirs, si exigus qu'ils soient. C'est l'alignement surtout, qui est parfait, et la propreté de la chaussée, qui est relative. Européennes ces devantures vitrées de petits carreaux;

— le comble de l'européanisme, ces globes électriques très haut suspendus qui illuminent de leur éclat blanc violet chacun tout un quartier; et ces petites lampes à incandescence dont la lumière plus jaune se mêle dans les boutiques à celle du pétrole fumeux.

La grande rue chinoise de cette cité sino-européenne, c'est FoochowRoad. C'est la rue des grands restaurants, des grands « cafés » de thé. Toutes les maisons ont trois étages; chaque étage a ses balcons, qui forment de longues lignes parallèles et bien droites. La rigidité de cette disposition, dont l'autorité européenne est responsable, n'a pas empêché la fantaisie chinoise de se déployer; elle ne fait que mieux ressortir les ajourements vermiculés des panneaux, le contournement des moulures, la richesse d'ornementation des lanternes, le luxe pittoresque de clinquant et de verroterie.

A chaque ligne de balcons des consommateurs sont assis : ils boivent tranquillement leurs tasses de thé, et regardent, comme à la galerie d'un café-concert. Très étroite entre ces maisons hautes, la rue est comme une scène, et c'est vraiment une pièce à grand spectacle qui s'y déroule le dimanche : car les Européens ont appris aux Chinois d'ici le repos dominical. De toutes parts on entend grincer les aigres violes et retentir l'effrayant fracas des tam-tam : c'est la note chinoise. Mais voici ces Dames de la nouvelle Chine — poudrées, fardées, brillantées, fleuries comme des actrices, — se pavanant en Victoria et passant au grand trot, au risque d'écraser les malheureux piétons! Adieu l'ombre discrète de la chaise fermée!

Nanking Road est au contraire la grande avenue européenne. Là, constructions européennes et constructions chinoises sont mêlées — et l'on pourrait se croire à Ginza, la grande rue de Tokyo! Des deux côtés le dimanche Chinois et Chinoises font la haie pour regarder passer les équipages européens qui vont faire leur tour de Bund ou qui reviennent à Bubbling Well

— le quartier des villas européennes, sur les confins

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de la campagne. Et c'est un spectacle amusant chaque soir de voir se mêler, comme au Japon, les gros réverbères fixes des coupés et les lanternes de papier multicolores, plus douces et toujours dansantes, des pousse-pousse!

Dans cette cité toute resserrée, mais peuplée peutêtre de plus de 200 000 habitants, la vie, le mouvement ne cessent pour ainsi dire pas. Quand dans tout le quartier du Bund, sauf sur les quais d'embarquement et autour du Club, tout est désert et mort; quand dans les villas de Bubbling Well les éclats discrets d'une soirée familiale troublent seuls encore la demi-solitude et la demi-obscurité, — la cité européo-chinoise flamboie toujours et grouille, et la fête dure jusqu'à l'aube, — où commence déjà le travail du jour suivant!

Le troisième Changhaï est la Cité indigène. Il n'y a peut-être pas dans la mêlée des civilisations à la surface du globe beaucoup de contrastes aussi frappants que celui que forme là l'Extrême-Orient en face de l'Occident.

D'abord, marquant la frontière même des deux mondes, au pied de la muraille aux briques moisies, aux créneaux délabrés, cet arroyo qui sert de fossé : c'est un égout! A marée basse les vieux sampans infects, où vivent des familles en guenilles pouilleuses, comme des tortues immondes, se sont échoués sur la vase noire parmi les ordures.

Mais la porte elle-même est encore plus éloquente. Le pied de la muraille est bordé extérieurement de plusieurs rangs d'énormes toupines superposées, qui quelquefois s'abritent sous un appentis, quelquefois au contraire, en plein air, semblent escalader le parapet. Aux approches immédiates de la porte qui est en retrait, elles font place à de petits étalages en plein vent. Mais à l'endroit précis où l'on franchit le seuil de la cité, le mur est resté vierge de tout accotement : c'est un pissoir public, un pissoir comme Rabelais en eût à peine osé imaginer! C'est un véritable petit ruis-

seau qui conle au pied du mur dans une sorte de petit fossé supplémentaire. Ce serait un spectacle héroïque à force d'être grotesque, si une effroyable odeur ne vous montait au nez, ne vous prenait à la gorge, l'inoubliable odeur de Chine ! Nulle part à Canton, à Foutchéou, ni à Hankaou, la saleté chinoise ne s'étale avec autant d'impudeur qu'à cette porte de Changhaï qui s'ouvre sur une des plus brillantes et luxueuses cités qu'ait créées l'Occident!

Mais aujourd'hui la foule se presse plus serrée dans l'étroit passage : les coudes se heurtent, et les poitrines se collent les unes contre les autres, à s'étouffer! Des porteurs d'eau sale veulent passer quand même; les seaux se renversent à moitié, et c'est un cloaque de boue, où l'on piétine entre les fragments des dalles brisées. Passé l'arcade basse, semblable à la porte d'un château féodal, on respire un peu mieux : des soldats paternels avec des badines et des martinets écartent les curieux. Qu'est-ce donc qu'on vient voir? C'est le bandit, l'éventreur de Poutong! Il est là, debout, dans une cage de bois à large claire-voie, en forme de tronc de pyramide. La tête seule sort de la partie supérieure, le cou étroitement pris entre les barreaux comme dans une cangue. Il est coiffé d'un chapeau de paille canotier — ô ironie du modernisme chinois ! et il fume une cigarette qu'un ami lui a mise aux lèvres

Les pieds ne reposent pas sur le fond de laçage, mais sur des pierres et des gravois qui forment un petit tas. Pendant sept jours on l'exposera ainsi — un jour à chacune des portes de la ville. Le septième jour on retirera doucement les pierres; et lorsqu'il aura beau tendre le jarret, allonger la pointe des pieds, qu'il ne trouvera plus de point d'appui, le misérable, suspendu par le cou dans la cangue, mourra de strangulation lente ! — A cette porte de Changhaï l'horreur morale s'étale comme l'horreur physique; la barbarie s'affiche, le recul des âges s'accuse ! C'est le poteau de télégraphe voisin qui paraît un anachronisme !

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Pénétrons dans la cité. Dans Fenchevêtrement confus des bâtiments s'ouvrent des petites cours, où sont placées quelques-unes de ces grandes terrines dont nous avons vu des entassements le long de la muraille ; elles sont remplies de petits haricots ronds qui baignent et fermentent au soleil dans un liquide brun rouge : c'est la fameuse « sauce » dont Changhaï exporte de telles quantités. Parfois, chose étrange, la cour est vide; elle est pavée de grandes dalles de granit percées ellesmêmes de grands trous ronds : c'est le dessus d'une citerne, et c'est par ces ouvertures qu'on puise l'eau en cas d'incendie.

Voici la grande place. Une maison de thé s'y élève : au milieu d'un « petit lac », disent certaines descriptions sur la foi des photographies. C'est en réalité une mare, une eau noire, bitumineuse, à la surface de laquelle, sous le soleil chaud, viennent crever sans cesse les bulles de gaz qui montent du fond de vase. Là dedans s'ébattent de grands gamins demi-nus, les cheveux hérissés, comme des sauvages.

Boit-on tout de môme de cette eau-là dans la maison de thé? Non; de grands cratères de grès à la porte sont remplis d'une eau relativement claire : c'est de l'eau prise dans la cité européenne. Mais comme elle séjourne là sans môme ôtre couverte, les poussières de la place voisine l'ont vite salie. C'est alors qu'on la boit!

Sur cette mare infecte, le pont ou plutôt l'estacade miniature qui mène au pavillon formant îlot, dénote un effort d'art : elle est toute en lignes brisées, fondée sur de multiples piliers massifs de granit. Il semble qu'on ait cherché l'effet dans la complication superflue des lignes et dans l'excès de puissance des matériaux. Cette disproportion voulue, dont on trouve maints exemples aussi au Japon, n'est pas sans une certaine fantaisie étrange et amusante.

Môme contraste dans le pavillon lui-môme. Les courbes du toit sont d'une élégance charmante; mais les tuiles sont moisies, le bois est vermoulu, l'escalier

pour monter à l'étage est une échelle. Dans tous les coins, de la vieille poussière; partout dans cette maison, pourtant bien vivante, un air d'abandon. Ainsi est la Chine.

Le portique d'un temple voisin, jadis resplendissant, a grand air encore, malgré la poussière et l'humidité qui ont terni les ors des caissons : et les deux petites barques poudreuses qui descendent du plafond font penser aux ex-voto qui pendent aux voûtes des églises bretonnes. Le Bouddha lui-même est d'imposantes proportions : mais le repas qui lui est servi le rabaisse — à nos yeux! Car une sole sèche, un morceau de porc bien entrelardé et un poulet bouilli sont sans doute pour la masse des Chinois un repas digne d'un Dieu! La lanterne au milieu de la cour est un ouvrage d'un art raffiné, comparable aux plus beaux toros du Japon : mais le papier qu'on y brûle est un affreux papier jaune, papier-paille comme celui où chez nous on enveloppe la viande — et toutes les dalles d'alentour en sont couvertes.

Ce parvis consacré à l'étendage et au séchage s'ouvre par une porte historiée de bas-reliefs en terre cuite, qui rappellent les belles sculptures du Temple de la Médecine à Canton. Mais ici c'est toute une procession, un cortège guerrier : des armures, des lances, des panaches, des chevaux caparaçonnés, on croirait voir un défilé de chevaliers — quelque illustration inédite d'Ivanhoé, — ou plutôt une imitation de cette Entrevue du Drap d'Or dont les pompes se déroulent sur les murs du Bourgthéroulde à Rouen !

Dans cette cité de plusieurs centaines de mille âmes — cité murée, métropole fluviale et maritime, -— à chaque instant se présentent des aspects de village. Des poules, des poussins picorent dans les rues; dans le clairobscur d'une arrière -boutique on voit se traîner la lourde blancheur d'une oie ; dans les recoins les porcs fouillent à plein groin les tas d'ordures. Sur les rares terrains vagues qu'a déblayés l'incendie, tous les

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tumiers de la ville s'amoncellent : des chiens pelés, y dorment au soleil, semblables à des chiens morts, ou bien se grattent avec désespoir. La vermine en Chine est universelle; et l'éventail n'y sert pas moins à déranger les petites bêtes qui vous démangent dans le dos qu'à se rafraîchir le visage.

De l'influence européenne peu ou point de traces. A l'Occident, si voisin, point d'emprunts, que des lampes à pétrole et quelques vitres pour certaines devantures. Aucun souci du confort public; aucune idée de ce que peut être la voirie. Le peu de luxe public achève de se dégrader; le luxe privé se cache.

La cité possède sa salle des fêtes, ou plutôt un salon de réception intime pour les hauts personnages : on y accède par une petite porte et un couloir détourné. La salle, assez vaste, meublée de tables et de chaises en bambou laqué, donne par une galerie formant balcon sur un jardin minuscule, qui est un chef-d'œuvre du goût chinois. Pas de pelouses, pas de plates-bandes, pas de terre : seulement un minuscule bassin, tout couvert de petites herbes aquatiques et de lotus : ce sont là les « parterres » chinois ! Les bords du bassin, d'un dessin et d'un relief fantaisistes, sont tout en rocaille. Sur un rocher artificiel, un petit kiosque; et pour arriver à ce kiosque un petit pont. Chaque détail est d'une élégance mignonnne, mignarde et compliquée. Les laques ternies, les panneaux décolorés du pavillon font avec la rocaille une harmonie vieillotte. C'est un coin paisible, une oasis fraîche et solitaire : il doit faire bon — pour les Chinois — assis à la grande table, boire une coupe de thé, écouter les chanteuses chanter devant le tapis de lotus dans le petit décor de rocaille !

Mais tout à côté c'est la grande place turbulente, tumultueuse et déguenillée. Ce coin soigné est un coin perdu dans la cité grossière et misérable : la plupart des riches Chinois ont émigré pour leurs plaisirs comme pour leurs affaires dans la ville d'Occident.

Il y a naturellement à Changhaï une société européenne et une société chinoise : Tune et l'autre sont originales.

Dans la « colonie » occidentale, ce qu'on appelle la « vie de société » est très développée : elle Test autant que la vie de famille est réduite. Parmi les expatriés, la proportion des célibataires est toujours considérable : beaucoup de résidences sont passagères, beaucoup de situations temporaires. L'excès primitif de population masculine tend naturellement à se perpétuer : peu de ménages, peu de jeunes filles à marier. Ceux mêmes qui ont un foyer n'ont pas d'autre famille : les frères, les oncles, les neveux, les cousins sont restés au pays.

Dans les premiers temps, quand Changhaï d'Occident n'était qu'une toute petite ville, la colonie tout entière formait comme une grande famille. Tout le monde se connaissait, se fréquentait : chaque nouvelle venue recevait la visite de toutes les dames de la colonie; puis elle était reçue chez toutes; et les relations dans ce cercle étroit devenaient vite très intimes.

Mais Changhaï grandit : des inconnus arrivèrent en foule, trop nombreux pour s'encadrer dans l'ancienne société ; de nationalités, de conditions trop mêlées pour y être tous reçus. C'est alors que, pour suppléer à la vie familiale ou au commerce d'amitié, les Clubs grandirent jusqu'à devenir des institutions. Le « Club Anglais », qui est en réalité le Clul) International, est aujourd'hui le vrai centre de la vie sociale de Changhaï. Même, au Club de campagne {countr y-club), annexe de celui de la ville, les dames sont admises.

Cette intensité de vie mondaine — vie de club, vie de salon, — dans une société venue de tous les points du monde pour s'enrichir, et d'autant plus éprise des jouissances que la richesse procure qu'elle était sevrée de celles du pays natal, devait faire naître des habitudes de luxe. On dépense beaucoup à Changhaï : la vie y est très large, comme dans les colonies en général; mais

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avec cette différence que le commerce y donne — y donnait surtout — des bénéfices bien supérieurs aux traitements coloniaux.

Jusqu'ici les Anglais, dont beaucoup sont des cadets de grandes familles, et les Français ont donné le ton, imprimé à ce luxe quelquefois extravagant un cachet de distinction et d'élégance. Maintenant les Américains, les Allemands apportent des mœurs plus vulgaires, et aussi, ces derniers du moins, des habitudes nouvelles d'économie.

Le travail à Changhaï n'est ni très assidu ni très intense. Comme au Japon d'ailleurs, toute occasion est bonne pour fermer les banques et les maisons de gros — tout anniversaire, et jusqu'au concours hippique! Les affaires se traitent à la chinoise, c'est-à-dire avec beaucoup de cérémonies. Le courtier chinois entre dans le bureau du commerçant européen : il cause de choses indifférentes d'un air dégagé; puis il fait semblant de sortir. Si on le rappelle — ou même si on ne le rappelle pas, suivant les cas, — il revient, et alors dans le tuyau de l'oreille il propose son affaire. Enfin le commerce des soies, qui est le grand commerce de Changhaï, n'a qu'une saison de pleine activité : et des mois de demiloisir succèdent aux époques de fièvre.

Colonie lointaine de l'Occident, Changhaï est avide de nouvelles rapides; et du matin au soir les journaux publient en Express, lorsqu'elles sont importantes, les dernières dépêches arrivées. Les mouvements multiples de la flotte maritime et fluviale, les modifications perpétuelles des départs et des arrivées à la dernière heure, justifient aussi l'existence de cette sorte de presse pins que quotidienne.

La reclame s'en est emparée. Ce n Csl pas seulement de nouvelles du pays qu'on est friand à Changhaï; et comme le nombre est considérable des maisons qui se disputent le marché restreint, mais avantageux, des produits alimentaires européens, tel gros épicier mettra en forme d'express des annonces de ce genre : « Chet se

just landed, in splendid condition! » — « Fromage, vient d'atterrir, en parfait état! »

L'esprit, ou pour être plus exact l'humour parfois s'en mêle. Le 13 juin 1900, quand depuis trois jours déjà Pékin était coupé de toutes communications avec le reste du monde ; quand l'inquiétude grandissait sur le sort des Légations; quand la vague menace du péril chinois chaque jour se précisait; — vers trois heures de l'après-midi, on put lire affichés dans tous les vestibules d'hôtels, de banques, de maisons de commerce les télégrammes suivants :

Extra Spécial Telegrams.

Peking, 12 Noon.

An unprecedented offer has been made by America, particulars of which hâve not yet transpired.

Later.

From an officiai source, il is learned Ihat « Jim » JefTries * has ofTered to proceed at once to Tientsin or Peking and défend his title as Champion « Boxer » of the World.

Peking, 1 a. m.

Scotland has agreed to support the Chinese government in the présent crisis, provided she is granted an exclusive monopoly in the Empire for the sale of her Mountain Dew 2.

Later.

The Tsong-li-Yamen has rejected the olTer made by Scotland and agreed to drink only Cyrus noble Whisky and Crown Cocktails. A terrible crisis has accordingly been averted.

C'était moins banal que de faire porter des écriteaux par des hommes-sandwichs, dans un pays où la journée d'un coolie est de quelques sous!

La société occidentale de Changhaï est une aristotocratie, une aristocratie de race et plus encore de civilisation. Les Chinois, sauf ceux qui sont riches ou puissants, sont nettement traités en inférieurs. Ils doivent céder le pas à l'Européen dans la rue, et on ne leur

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