Butterfield and Swire
vapeur passent dune rive à l'autre des chalands chargés d'ouvriers.
Juste en amont de Ousong, une escadre chinoise est mouillée : cinq trois-mâts noirs, dorés, avec quelques canons; tous pavoises — pavillon anglais au grand mât — en Ihonneur du 83'^ anniversaire de Sa Majesté Victoria. Sur la rive gauche, élégante et modeste comme un chalet suisse, la petite gare de chemin de fer de Ousong à Changhaï. A voir rouler ce train — Tunique train — de longs wagons suspendus sur bogies, peints en rouge brun comme le Pennsylvania Railroad, — on se croirait en Amérique : en effet tout le matériel est venu des États-Unis ^
Dans la rade même de Ousong une autre escadre : 6 jonques de guerre, armées chacune de 6 à 8 canons! Quelle puissance navale que la Chine : on peut en rire encore! A la pointe au-delà du phare, on est justement en train de démolir un fort qui avait le tort d'avoir été construit par des Occidentaux. Il est vrai qu'un peu plus loin un autre fort est respecté : les longues pièces blanches d'une batterie rasante se détachent sur les bétonnements noirs. Trois mois plus tard ce fort ne devait pas laisser d'inquiéter lesdits Occidentaux.
Le Yangtzé s'ouvre comme la mer. Les vapeurs qui sortent du Ouampou semblent dessiner avec nous des figures de danse autour des bouées. A intervalles réguliers retentit le cri monotone et mélancolique du sondeur relevant le plomb. Nous retombons dans des bancs de brouillard, et la sirène mugit.
Vers onze heures le soleil se dégage. Les brouillards s'enlèvent, se ramassent en longues traînées de nuages floconneux dont les ombres courent sur l'eau gris jaune, pailletée d'or. La rive gauche, relativement voisine, est d'un vert intense : parmi les ombrages sombres luisent les toits des villages. L'autre rive, lointaine, n'est qu'une
i. On m'a raconté que, depuis, on avait inauguré sur la ligne un service de wagonnets à traction « coolie »>
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ligne noire à l'horizon. Plus de vent : la fumée noire de deux vapeurs qui nous suivent monte droit en une colonne pour s'épanouir très haut dans le ciel bleu, comme la couronne d'un palmier.
Peu à peu nous nous éloignons de la rive gauche; mais la rive droite ne se rapproche pas sensiblement. Des grandes barques à trois mâts sont perdues dans la nappe de quatre lieues de large : ni le Mékong à son embouchure, ni le Mississipi à la Nouvelle-Orléans ne donnent une telle impression d'immensité. Devant nous l'eau monte si haut dans le ciel que, en dépit du courant violent qui ralentit notre marche, nous avons l'illusion persistante d'aller vers la haute mer. Et nous allons au cœur d'un continent!
A deux heures nous achevons de décrire un immense arc de cercle autour de petites collines coniques surmontées de pagodes, à notre droite : il semble que nous n'ayons pas avancé depuis une heure. Mais voici qu'au pied de ces hauteurs une brèche s'ouvre. La rive s'enfuit à six, sept, huit, dix lieues peut-être : c'est le chenal qui sépare l'île de Tsung-Ming de la terre ferme, reliant les deux grandes embouchures du Yangtzé. Les petites collines coniques sont le véritable commencement du continent.
Bientôt nous entrons dans un magnifique hémicycle du fleuve; au souffle de la mousson Sud-Est le Yangtzé moutonne, et les jonques dansent. De très près nous longeons la rive gauche couverte de feuillages foncés, de rizières blondissantes et de paillotes. A la hauteur de Toung nous nous arrêtons : un bac se détache du bord et rapidement, brutalement, secoué par les vagues violentes, nous accoste. Une amarre est lancée : de l'entrepont du Ngankin quelques passagers — chinois — sautent vivement dans le chaland avec leur léger baluchon. Nous sommes déjà repartis à petite vitesse; au coup de sifflet, l'amarre est lâchée, le bac dérive et nous reprenons notre allure.
Nous décrivons une vraie « ligne de beauté », une
« serpentine » parfaite dans les boucles étonnantes du fleuve; par endroits, comme sur la mer, un bateau-feu nous marque le chenal; à d'autres moments les rives devant nous semblent se réunir, comme le tour d'un lac.
Quelquefois nous essayons de « corriger » autant que possible une grande courl)e : nous n'avançons alors que prudemment, sondant perpétuellement et donnant à chaque coup de sonde un coup de barre.
Le soir, tandis qu'aux rayons rasants du soleil couchant l'immense nappe turbulente s'éclaire d'une lueur fauve et que les jonques vertes et roses qui passent s'illuminent, des montagnes verdoyantes à notre gauche courent obliquement vers le fleuve qui se rétrécit. A la brune nous franchissons le goulet de Kiang-Nin : le fleuve n'a plus que deux kilomètres. Sur la rive droite s'étagent des bâtiments blancs; un peu en amont un cône couvert de pins porte au sommet une tour rose; sur la rive gauche, quelques retranchements bas. Puis le fleuve s'élargit à nouveau, à perte de vue, dans l'ombre vite épaissie.
La nuit est noire : seule Vénus, rayonnante comme une escarboucle bleue, met au ciel une clarté et sur le fleuve un reflet. Sur la rive que nous suivons, quelques lumières, et de distance en distance des fanaux. De temps à autre nous croisons les feux d'un grand bateau qui descend rapide, ou la lanterne sohtaire d'une jonque. La brise tiède nous apporte comme des senteurs d'orangers.
Pendant toute cette journée nous ne nous sommes arrêtés que deux fois, et sans accoster, pour prendre ou déposer quelques passagers indigènes : à Toung et à Kiang-Nin. Quelle différence avec la navigation sur le bas Mississipi par exemple, où l'on fait escale de plantation en plantation ! Ici le commerce est plus centralisé : les bateaux de notre taille ne s'arrêtent guère que dans les grands ports : encore nous, ne pouvons-nous toucher qu'aux < ports ouverts ».
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25 mai. — Le fleuve, au matin, présente un nouvel aspect moins grandiose peut-être, moins immense plutôt, mais plus pittoresque. Nous sommes dans des îles, et les deux rives sont plus proches, plus accidentées aussi. Sur la rive droite des collines herbues tombent droit sur le fleuve, couronnées par un fort tout neuf; à l'arrière-plan, par delà une grande plaine verte presque à fleur d'eau, s'élèvent des montagnes pointues. Sur la rive gauche plus voisine encore, se distinguent des maisons aux murs de pisé, au toit de paille ou de jonc; des pagodes grêles, comme déchiquetées par la lumière. En arrière, des crêtes de collines couvertes d'arbres noirs; un dos de montagne surmonté d'une tour. Dans les anses une multitude de petites voiles blanches, comme des carrés de papier. L'eau est d'un jaune plus foncé que la veille. Nous avons passé à Tchin-Kiang cette nuit; nous approchons de Nankin.
Vers dix heures nous remarquons sur la rive droite une forêt de mats qui semble s'élever d'une plaine de joncs : c'est une flottille de jonques rassemblées dans un canal qui coupe la boucle du fleuve. A côté une colline isolée se dresse , couverte de retranchements , piquée de toits triangulaires qui ressemblent à nos signaux géodésiques, entièrement entourée de murs à sa base et d'où se détache à travers la plaine une grande muraille crénelée : c'est la citadelle de Nankin.
En avant trois vapeurs de construction européenne sont à l'ancre : mais ce sont des bâtiments chinois; Nankin n'est pas effectivement ouvert au commerce européen. Nous passons, sans rien voir de la cité qu'un large quai de pierre bordé de bâtiments blancs où stationnent des pousse-pousse et des âniers : la ville est cachée derrière les collines, derrière la grande enceinte aux portes monumentales.
Encore une canonnière chinoise, toute blanche, de construction européenne : elle a vraiment bon air avec son petit canon d'arrière, son gros canon d'avant, et ses deux Hotchkiss à bâbord et à tribord. Nous dépas-
sons aussi de grandes jonques rouges de style demieuropéen qui ressemblent fort à nos barques de pèche : mais les voiles sont faites de bandes de toile tressées comme une claie sur un cadre de bambou, et elles sont couvertes de caractères. Pour les petites jonques le vent est trop faible : et plus le secours de la marée! De longues files de hàleurs, perdus dans l'épaisseur des joncs, les tirent par une corde mince attachée au sommet du mât.
Le paysage à la longue — berges de jonc et plages de boue, où par endroits se baignent des buffles — est monotone et triste. Le temps est lourd : les hirondelles rasent l'eau ; l'horizon devant nous, vers le sud, se charge de plus en plus, et la grande nappe jaune se colore en violet. Sur ce fond dorage se détache un promontoire : une. muraille blanche ondulant avec le relief en entoure la base; un fort dans un boucjuet d"arbres où tournoient des vols de corbeaux en couronne le sommet; un grand drapeau rouge avec des caractères blancs flotte à l'extrémité d'un mat mandarin : c'est un camp chinois. Du côté de Tamont, plus de muraille que la muraille de roc tombant à pic sur le fleuve.
De grands éclairs droits rayent le fond du ciel noir : on entend des grondements sourds. Les collines vertes luisent étrangement au jour blafard. La pluie commence. Un vent furieux s'élève soudain : en un instant le fleuve est couvert de vagues écumantes. Les chaises longues sont renversées, traînées sur le pont, les tapis roulés; à la hâte on ploie les tentes.
En moins de dix minutes le « grain « est passé. Le vent se calme, l'horizon se lève, le ciel se rassérène. De nouveau un promontoire sur la rive droite, mais moins abrupt que le premier ; parmi les rochers et les verdures délégantes vérandas : c'est un hôpital de missionnaires américains. Nous arrivons à Ouhou.
Dominant la ville elle-même la Mission catholique dresse son haut portail à rosace et sa grande croix de fer. A côté, plus bas, le consulat d'Angleterre. Plus loin
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la silhouette massive et noire d'une vieille pagode hérissée de feuillages. En haut de la berge assez élevée, des bâtiments d'un blanc sale bordent le quai; quelques mâts de yamèn sont perdus parmi les mâts des jonques, entassées dans le fond du port. Trois vapeurs européens sont mouillés sur la rade argentée, tous anglais, chargeant du riz pour le Sud, pour Ghatoou ou Canton. Une ligne de cinq pontons flottants s'étend à une encablure de la rive : nous abordons au premier, le plus beau de tous, un ancien navire de mer, avec une belle sirène sculptée à la proue.
Nous restons là une bonne heure. Je ne puis m'empêcher de réfléchir sur ce contraste entre la sévère et triste Mission catholique et l'élégante villa-sanatorium, éloignée de la ville sordide, des missionnaires américains. Je cause justement avec une dame américaine qui a longtemps vécu en Chine : — « Oh ! nos missionnaires, dans l'ensemble, c'est un corps « pourri » ! Ils ne sont pas sincères. Ils ne cherchent qu'à faire des affaires, et à bien vivre : villas, voitures, villégiatures dans les montagnes ou au Japon, ils ne se refusent rien !
« Les prêtres français ne sont pas ainsi : ils sont honnêtes. Ils ne vont pas se loger à un kilomètre de la ville pour être mieux. Ils sont là aux portes de la cité païenne, toujours à l'œuvre, et toujours au danger. » — Et cette dame me raconte la terrible émeute de 1891, quand la Mission catholique fut réduite en cendres et que le consul anglais lui-même n'eut que le temps de se sauver par son jardin, habillé en Chinois!
Le soleil s'est couché dans une nuée grise, sans rayons, presque sans contours, comme une vieille face rougeaude brouillée de larmes. La nuit, d'un noir d'encre, est continuellement illuminée vers l'ouest d'immenses lueurs d'éclairs où apparaît soudain la silhouette d'une rive : quelquefois une ligne nue comme la crête d'un mur, quelquefois un moutonnement d'arbres; — parfois la grêle mâture d'une jonque, parfois seulement
une grande coulée d'argent; — par moments la forme noire de la vigie au bastingage de l'avant ou le fantôme blanc du sondeur sur la plate-forme de tribord.
A l'orient le ciel est clair : les étoiles, comme les feux de la rive, s'éteignent et se rallument sans cesse au caprice de la magnifique fête d'électricité qu'est un orage à ces latitudes.
Les éclairs étincelants, violets, redoublent d'intensité : les uns décrivent dans le ciel des volutes, presque des cercles; d'autres croisent leurs zigzags comme un fil d'Ariane ; quelques-uns laissent derrière eux une traînée fulgurante comme le poudroiemeut d'or d'une fusée. L'illumination continue des heures, incessante, aveuglante, sinistre à la longue. Dans un endroit perdu nous nous sommes arrêtés quelques minutes pour embarquer quelques Chinois en plein fleuve, à la lueur des éclairs. Mais peu après il faut nous arrêter tout à fait : le pilote n'y voit plus !
26 mai. — Au lever, j'ai la surprise de voir passer à la vitre de ma cabine, sur la rive gauche toute voisine, une muraille blanche crénelée, puis une haute porte noire; enfin par-dessus létagement de grandes toits bruns aux cornes élégantes, voici surgir une belle pagode de sept étages, les assises alternées de briques jaunes et de briques roses bien nettes, lavées par l'averse, et les boules noires de la flèche bien détachées dans le ciel gris. Xous sommes à Xgankin, la ville de baptême de notre bateau.
En haut de la berge de glaise toute luisante où des bottes de joncs roux sont entassées, des maisons en briques, quelques-unes sur des soubassements de pierre tombant droit sur le fleuve, se suivent sans ordre, coupées seulement de place en place par des ruelles. Immédiatement derrière, tout près de la rive s'élève la muraille; par delà montent des frontons rouges et des mâts de commandement.
Après un court arrêt nous déliions devant la cité. La
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muraille s'élève, elle écrase, semble jeter au fleuve les maisons du faubourg qui se détachent en blanc sur le fond noir. La citadelle se dégage, campée à la pointe d'une longue croupe dont les maisons blanches de la ville dans un pittoresque désordre escaladent les flancs. A l'arrière-plan une haute montagne taillée en dents de scie ferme l'horizon. Sur plus d'un kilomètre le front de la ville se prolonge : longtemps le profil de la citadelle et le double toit noir de la porte d'amont restent visibles à travers la pluie battante.
Le Yangtzé est toujours immense. Est-ce un effet de sa grandeur, il paraît désert. Les jonques, les barques sont en somme peu nombreuses : sans doute la vie fluviale est concentrée sur les chenaux latéraux où le courant est moins violent. Sur les rives basses, inondées aux hautes eaux, le jonc règne à perte de vue, et les rizières, immédiatement sur les bords, sont assez rares : les grandes cultures et la population sont en arrière sur les terrains un peu plus élevés. Déjà d'ailleurs commencent à se marquer des berges hautes de plusieurs mètres.
Vers midi se dressent enfin, au sud, les âpres montagnes de Fong-chu : leurs contreforts bossus, verdoyants, tachetés de buissons noirs, viennent tomber sur le fleuve en falaises rouges. Sur l'une de ces falaises naturellement un camp chinois s'est perché, pittoresque comme un village des Alpes; un camp retranché du plus ancien style : palissades de jonc, beaucoup de bannières, pas de canons; un camp classique qui date... d'il y a trois mois ! Après tout pourquoi les bannières n'cffraieraientelles pas Fennemi? N'est-il pas dit dans les « Livres de tactique » qu'il est bon, à la veille d'une bataille, de jouer de la musique à l'ennemi pour amollir son courage!
Un contrefort plus audacieux fait surgir au milieu du fleuve un grand piton solitaire. Du côté de l'aval c'est une pyramide abrupte, presque une aiguille, de roc rugueux, aux teintes grises, blanches et roses. Mais du
côté de l'amont la pente est plus douce et plus large, couverte de verdure sombre. A mi-hauteur, en terrasse, est une pagode qui répète, en plus vif, les tonalités éteintes du rocher — blanche, noire et rouge; au sommet un élégant petit kiosque hexagonal émerge tout blanc des feuillages noirs.
Les derniers ressauts des monts Fong-chu se terminent sur la rive droite par des collines vertes et jaunes, à demi enveloppées de sable ou de terre meuble que soulève le vent. Une grande montagne, de près de 2 000 mètres d'altitude, s'élève dans une direction presque perpendiculaire : c'est la montagne de Kouling, la grande villégiature estivale de la région.
Entre les deux débouche l'émissaire du lac Poyang. Le confluent est défendu par des batteries nouvelles, toutes noires et toutes basses au pied de la vieille citadelle blanche perchée sur un rocher. Loin en amont dans la brèche que forme la vallée tributaire une pagode mince s'élance du sommet d'un rocher noir en plein ciel.
Le Yangtzé ici décrit un coude brusque et nous allons maintenant franchement vers l'ouest. Sur les deux rives la campagne gentiment ondulée, verdoyante et blondissante, parsemée de villages et de bois, est riche, variée, jolie comme une campagne normande! Mais le Kouling s'enveloppe tout entier de nuages méchants : un rayon de soleil furtif fait rougeoyer les petites falaises de terre et luire les verdures.
Une colonne, sur une pointe, annonce de loin Kioukiang : bientôt les tours blanches et noires de l'enceinte se montrent par-dessus l'épaule des collines. Nous passons sous des batteries, et la muraille noire, habillée de verdure, s'allonge le long de la rive. Par endroits elle tombe droit sur le fleuve, par endroits elle laisse entre le fleuve et elle une étroite bordure où se sont collées, accrochées tant bien que mal. des maisons misérables. Sur la crête crénelée, où se dessinent quelques silhouettes de promeneurs, courent des fils télégraphiques.
Mais la muraille est bientôt remplacée par un quai de
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granit planté d'arbres; et aux maisons moisies et délabrées succèdent des bâtiments européens : la Mission catholique, très avenante celle-ci; des maisons à vérandas entourées de jardins : la douane, la poste, le consulat d'Angleterre . Sous les ombrages frais des grands saules et des platanes se promènent les misses élégantes en costume colonial, et des Chinois qui ont l'air d'être en chemise et qui sont en effet... en caleçon! Nous chargeons rapidement quelques caisses de thé et nous repartons sur la « mer » argentée et calme, dans le soir clair. Plus d'arrêt jusqu'à Hankaou!
27 mai. — Les rives, assez hautes, sont couvertes de cultures, mûriers pressés en rangées régulières, blés hâtivement mûris avant la montée des eaux. Les villages aux toits de chaume, dans des bosquets touffus, se suivent ; le fleuve lui-même est peuplé de voiles blanches : le Yangtzé a gardé l'aspect de richesse cju'il a pris en amont de Kioukiang. Le paysage n'a rien d'exotique : lignes et couleurs nous sont familières; par moments on pourrait se croire sur la Loire en aval d'Orléans !
Mais le fleuve est encore d'une énorme largeur, et à chaque tournant on croit voir s'ouvrir la mer. Les montagnes ont disparu : à peine quelques collines chauves, isolées, sur les flancs desquelles paissent des troupeaux de bœufs ; le fleuve décrit des boucles immenses autour de grandes plages de sable que le vent soulève en tourbillons et où des barques sont échouées.
Des filets carrés sont tendus tout le long des rives au bout de grands balanciers de bambou; et tout le long s'échelonnent les misérables cabanes des pêcheurs ; des filets noirs sèchent sur les toits de paille dorés. Dans les villages, à bras d'hommes,- ou à l'aide d'un rouleau de pierre que tourne un buffle, on bat la moisson précoce. Des caravanes de porteurs et de porteuses défilent sur la crête des berges.
Bientôt, la campagne se dénude. Sur la rive droite, on aperçoit déjà dans le lointain des cheminées et des
fumées : c'est Outchang. Sur la rive gauche, de vagues murs blancs, puis des cheminées aussi et des mâts : c'est Hankaou.
Un peu avant midi nous distinguons les berges maçonnées de la gare « maritime » en construction — la gare du chemin de fer Hankaou-Pékin. Le fleuve se rétrécit peu à peu, jusqu'à n'avoir plus bientôt qu'un kilomètre. Le courant est violent et nous n'avançons que lentement le long de la rive gauche. Un agent d'hôtel chinois, venu à notre rencontre dans une méchante barque, en profite pour nous accoster et sauter à bord : voilà qui est bien « américain » au cœur de la Chine! De nouveau une longue berge maçonnée avec de grands escaliers; en arrière, des toits de tôle ondulée : le dépôt de locomotives du chemin de fer.
Quelques instants de plus, et de grands bâtiments se distinguent dans la verdure — rouges et blancs, — audessus desquels flottent les drapeaux des nations. En arrière, sur une colline gazonnée, se détache la masse d'un fort.
Nous défilons devant les terrains vagues et les magasins neufs des concessions japonaise et allemande. Bientôt, nous sommes à la hauteur de la concession française; le « Grand Hôtel » français, le plus vaste bâtiment d'Hankaou, étage ses blanches vérandas entre la haute porte rouge de la muraille chinoise et les puissants ombrages d'où émerge le pavillon du consulat.
La ville maintenant se déploie et a vraiment grand air. Après la concession française, la concession russe et la concession anglaise : longue ligne de vérandas claires avec des toits rouges ou bruns. En avant, tout en bas de la berge maçonnée, la ligne des pontons où les vapeurs vont accoster. Sur le quai, et sur les vastes escaliers de pierre en pente raide, un grouillement de coolies.
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IIANKAOU
Le « Bund » d'Hankaou n'est pas somptueux comme celui de Changhaï.Les maisons, quelques-unes du moins, ne manquent pas d'élégance; mais elles sont petites, elles ont un air privé; entourées de jardins, quelquefois vêtues de plantes grimpantes, elles ont une apparence rustique qui rappelle le premier âge de la cité du Ouampou. Surtout derrière la façade du Bund ce ne sont guère que des entrepôts, ou des couvents : les rues courent entre des murs aveugles et l'on chercherait longtemps « Bubbling Well! »
Et puis, le Bund anglais seul est achevé, avec ses allées d'arbres et ses pelouses rases. Le Bund russe et le Bund français qui doivent le continuer sont en construction : on est encore aux fondations et la maçonnerie dépasse à peine le niveau des basses eauxi. Derrière le chantier où, du matin au soir, retentit l'allègre chanson des travailleurs, s'étendent encore des terrains vagues et même des prés. Et l'on ne peut passer de la concession anglaise à la concession française à travers la concession russe que par une seule route, qui n'est qu'une piste de poussière ou de boue.
Mais le Yangtzé est un autre fleuve que le Ouampou. Sur le Bund, on a l'illusion d'être sur une jetée. Le quai domine le fleuve de plus de dix mètres : les cheminées, les mâts même des grands bateaux n'en atteignent pas la plate-forme; et pourtant, dans deux mois les eaux y affleureront. Changhaï n'a jamais ce spectacle grandiose.
Changhaï n'a pas non plus l'équivalent du « Grand
1. Le quai a été solennement inaugulré le 17 mai J901, sous la présidence du contre-amirai Bayle, venu jusqu'à Hankaou à bord de V Amiral- Char ner.
Hôtel », avec sa vaste salle à manger élégamment décorée en bleu ciel, où résonnent, pendant les repas, les mélodies d'un grand orgue mécanique ; — avec la spacieuse terrasse où Ton respire à pleins poumons la brise du fleuve, et d'où, comme dun observatoire, un télescope permet d'observer à Taise la lune et les planètes, — ou bien les faubourgs de Outchang ! Le cinquième jour de la cinquième lune ^ fête du Dragon, j'y suis aux premières loges pour voir les régates. Deux barques, de lourdes barques de service, luttent à qui remontera le plus vite la longueur du Bund. Chacune porte étroitement serrés quinze rameurs et un pilote, plus un cymbalier et un tambour qui donnent la cadence : et les rames sont des balais ! Ce sont des rires, des cris sauvages. L'une des barques est vite dépassée et bientôt s'arrête : elle fait eau de toutes parts, et il faut à la hâte écoper! Voilà bien l'incurie chinoise ; quelle pitié pour quiconque aie respect du sport! Mais ces gens-là s'amusent royalement.
Le « monde » sur le Bund est moins élégant qu'à Changhaï. Les Chinois endimanchés, à bicyclette, y font bien admirer leurs bas de soie et leurs beaux mollets. Et les jours de fête, ce sont de longs défilés de poussepousse où l'on distingue de mignonnes têtes féminines toutes fleuries: des cortèges aussi de bambins, vêtus de robes éclatantes et portant avec fierté de hautes tiares dorées, ornées de verroteries et surmontées de grandes plumes de paon. Mais tous les jours, et d'un bout à l'autre de la promenade, c'est un perpétuel va-et-vient de coolies entre les pontons et les entrepôts.
Les déchargeurs de thé se distinguent cependant par un certain raffinement de toilette. S'il leur arrive d'avoir le torse entièrement nu, et même les jambes, ils sont coiffés d'un grand chapeau de paille fine, quelquefois doublé de soie bleu clair, dont les bords se relèvent avec grâce en ailes de papillon. Et les boîtes qu'ils por-
J, 1" juin,
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tent suspendues aux flexibles balanciers, avec leur revêtement de bois peint en jaune ou en vert, coloriées à la manière d'une boîte de prestidigitateur forain, n'ont pas la grossière apparence de caisses banales. La vague odeur de thé qui flotte dans l'air vaut bien celle du musc ou du patchouli; le parfum du tabac n'est pas non plus désagréable, et les senteurs de naphtaline elles-mêmes, près des magasins de peaux, ont leur charme pour qui a respiré les puanteurs d'une ville chinoise.
La société européenne d'Hankaou est aussi plus mêlée que celle de Changhaï. Hankaou est la capitale d'une sorte de Far- West : on y rencontre plus d'un parvenu, plus d'un aventurier; certaines dames qui y font les châtelaines, mettant orgueilleusement une tour d'angle à leur maison, sont d'anciennes femmes de chambre ou d'anciennes cuisinières à qui la rareté de l'élément féminin a procuré l'occasion d'un riche mariage. Dans les rues d'Hankaou on voit plus de charrettes anglaises et de cavaliers que de coupés et de victorias. Les travaux du chemin de fer, enfin, y ont amené tout un personnel de chefs d'équipe et de contremaîtres qui ne sont pas toujours la distinction même : on s'en aperçoit vite au ton, au diapason seulement des conversations à l'hôtel.
Entre la ville indigène et la ville occidentale, c'est le même contraste qu'à Changhaï. La ville indigène est peut-être un peu moins sale, mais le contact avec la ville d'Occident est encore plus intime. A part les concessions japonaise et allemande, celle-ci s'est, en effet, établie en-deçà des murs, dans des terrains que le resserrement de la cité chinoise avait rendus disponibles. Rien ne sépare, pas même un arroyo, le Bund anglais du « Bund chinois ». Aux grands escaliers de pierre succède, sans transition, une berge de terre, coupée de palissades — afin que chacune des maisons qui se pressent sur le bord ait son morceau de rivage bien à elle, — où l'on n'accède que par des ruelles
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infectes, et où, pendant des mois, s'accumulent toutes les ordures du quartier voisin, jusqu'à ce qu'une crue les emporte ! Même sur la concession russe une rue chinoise subsiste encore, tout près de 1 "église russe et de l'église anglaise. Une ligne de dalles brisées forme une espèce de gué au milieu du bourbier noir où des cochons trouvent leur vie; sur le seuil des cabanes misérables sèchent des boulettes de charbon, du poil de chèvre étendu sur des claies, et à côté, des gâteaux sur des planches; des chiens pelés dorment au soleil. L ne espèce de raccommodeur de pipes, aveugle, passe en se guidant avec son bâton et en jouant d'une sorte de viole grinçante. Un malheureux, demi-nu, couvert d'ulcères, est affaissé, comme écrasé, au pied d'un mur. ainsi qu'une bête immonde.
Hong-Kong, territoire anglais, sur les confins de la Chine, est plus qu'à demi chinois; à Hankaou, l'Européen est mieux chez lui. Ce n'est pas que les populations environnantes soient amies de l'étranger : plus d'une fois, les missionnaires ont dû fuir de Outchang, et lorsqu'on se promène dans la cité chinoise d'Hankaou on saisit plus d'un regard hostile. Je me rappelle que le jour de la fête du Dragon, comme je franchissais la planche d'accès du ponton de la China Mercliant C°,un coolie, sans doute excité par les pétarades delà journée, la fit danser avec assez d'impertinence et même assez de malveillance. Mais l'Européen se fait respecter : par exemple, il interdit aux Chinois de toute classe l'accès des pelouses du Bund. Même il affirme parfois un peu rudement la supériorité de sa civilisation. Un jour, j'avais grand besoin d'un pousse-pousse, et on n'en trouvait pas: d'aventure il en passe un avec un Chinois dedans; le garçon de Ihôtel eut tôt fait de faire descendre le Chinois, et le Chinois de filer sans rien dire.
Changhaï a un aspect international où domine cependant la note anglaise; à Hankaou. les différentes nationalités sont non pas mêlées, mais juxtaposées. En moins
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d'un kilomètre, vous voyez les noms des rues écrits successivement en anglais, en russe et en français : le chinois est la seule langue commune. Même variété dans le personnel policier. Voici d'abord un Sikh en kaki avec le turban rouge : police anglaise; puis un Cosaque en blanc avec la casquette : police russe ; enfin un Chinois en bleu avec le chapeau pointu orné d'un plumet rouge : police française!
Les Anglais à Hankaou ont peut-être la concession la plus étendue : mais ils n'occupent nullement le premier rang. Les Russes, les Allemands même sont plus nombreux qu'eux. Les Russes leur ont presque complètement ravi l'exportation du thé. Le temps est bien passé où toute une flotte anglaise venait se disputer la précieuse cargaison, et où entre les plus rapides vapeurs s'engageait une lutte de vitesse à qui apporterait aux entrepôts de la Tamise le premier chargement de la saison. Moscou aujourd'hui, et non plus Londres, est le premier entrepôt des thés en Europe, et les trois quarts de l'exportation d'Hankaou se font par quatre grandes maisons russes millionnaires. Les grandes usines où se prépare le thé en briques, destiné à être expédié par Tientsin et Kiakhta — ou directement par le Han, ou bien encore par la Mandchourie, — et qui couvrent de leurs fumées la ville européenne, appartiennent toutes à des Russes. Et justement, le 30 mai, je vois arriver le premier des grands exportateurs maritimes : c'est un bâtiment d'Odessa.
Quant aux autres exportations d'Hankaou, ce que les statistiques rangent sous la dénomination de gênerai cargo, les Allemands et les Français passent avant les Anglais. Ceux-ci n'ont gardé la première place que pour les importations, et pour le trafic fluvial. Leur pavillon est toujours le premier dans le mouvement du port : mais il couvre très souvent des marchandises étrangères.
Hankaou est en passe de devenir une des métropoles commerciales du monde. Le chiffre de son commerce
152 CHINE ANCIEiNNE ET NOUVELLE
est déjà plus de la moitié du chiffre de Changhaï; il atteint déjà presque le chiffre de Tientsin. Entre Changhaï et Hankaou, les relations sont fréquentes à ce point qu'il part et arrive de ou pour Tun et l'autre port au moins un grand vapeur chaque jour. Même aux basses eaux de grands bateaux de mer peuvent remonter jusqu'à Hankaou : je me rappelle encore l'impression que me produisit l'arrivée d'un bâtiment de la Flotte Volontaire russe, à trois cheminées, tout noir, très haut de bord et l'avant taillé pour résister aux plus violentes tempêtes du large, s'avançant sur ce fleuve tranquille à plus de 1 000 kilomètres de la mer !
Et vers l'amont encore, jusqu'à Itchang, trois compagnies de navigation à vapeur, deux anglaises et une chinoise, entretiennent des services réguliers. La nouvelle compagnie allemande leur fera bientôt concurrence sur le haut comme sur le bas fleuve. Déjà la compagnie japonaise a poussé sa tête de ligne jusqu'à Chasi.
Que sera-ce lorsqu'à la voie fluviale du Han seront venus s'ajouter, pour faire affluer à Hankaou les produits du Nord et du Sud, les deux chemins de fer de Pékin et de Canton!