‹ Chine ancienne et nouvelle. Impressions et réflexionsChapitre 34 sur 77 · EXCURSION SUR LE CHEMIN DE FER HANKAOU-PEKIN · texte numérisé non relu

EXCURSION SUR LE CHEMIN DE FER HANKAOU-PEKIN

Le directeur du chemin de fer franco-belge Hankaou- Pékin me fournit gracieusement les moyens de visiter le ruban de ligne le plus proche d'Hankaou. En compagnie du chef de la première section, un ingénieur français, je m'embarque sur une chaloupe de la Compagnie : le point initial de la pose se trouve en effet à 17 kilomètres et demi d'Hankaou, au-delà d'un petit affluent du Yangtzé qui aurait arrêté trop tôt l'avancement des travaux.

Nous passons au pied de la gare fluviale qu'on appelle volontiers, par une erreur qui n'en est pas une, la gare

SUR LE YANGTZE 153

a maritime ». Sur 1300 mètres se développe la magnifique berge maçonnée, tout en pierre rouge, en avant de laquelle l'ancien talus de terre achève d'être désagrégé par les flots. La gare elle-même avec ses dépendances ne couvre pas moins de 2 kilomètres carrés. On l'a placée à quelque distance de la ville pour payer le terrain moins cher : mais la ligne se prolongera par derrière la cité d'Hankaou, de manière à aboutir au Han en face d'Hanyang.

Bientôt nous quittons le Yangtzé pour le petit affluent du kilomètre 17 : c'est une sorte de canal qui fait communiquer le fleuve avec une de ces nombreuses dépressions latérales dont son cours est bordé. Aux hautes eaux le fleuve déborde dans la dépression; aux basses eaux, comme en ce moment, cette sorte de lac temporaire s'écoule dans le fleuve. Cette espèce d'arroyo, dont les flots moins chargés de limon sont déjà d'un vert plus clair, serpente entre des berges de terre couvertes de grandes herbes semi-aquatiques qui sont en effet submergées à l'époque des crues.

Sur une terrasse un peu plus élevée, je remarque une grande paillote entourée de palissades : c'est un magasin du chemin de fer. On y décharge des rails amenés des aciéries voisines d'Hanyang sur une large plate-forme portée par deux jonques accolées : ainsi fut transporté jadis l'obéhsque de Louqsor! En avant de nous se profilent des remblais et déjà l'on entend les refrains des attelages de coolies. Un détour de la rivière, et nous sommes arrivés.

Le pont de 180 mètres qui doit franchir le canal par où nous sommes venus est déjà fort avancé. Les piles, en maçonnerie, sont terminées ; de grandes piles minces et hautes, assez hautes pour que, môme au moment des grandes eaux, les jonques puissent passer en abaissant leur mât. Le tablier en fer vient d'arriver du Creusot et on s'occupe à le monter. Il n'y aura pas de passerelle pour piétons : on veut éviter aux indigènes les accidents, et aussi les forcer à prendre le train.

Du haut du remblai on découvre une immense plaine de joncs, parsemée de paillotes volantes. Cette plaine décrit un grand arc de cercle vers FOuest autour du plateau qu . suit le chemin de fer, et la ligne la retrouve au kilomètre 60. Au moment des crues, les chalands peuvent amener les matériaux à pied d'œuvre jusque-là. Même maintenant les chambres d'emprunt au bas du remblai sont à moitié remplies d'eau. Des coolies sont occupés à régaler les talus avant la montée du fleuve sous l'œil d'un surveillant qui compte les pannerées de terre transportées par chacun. Un soldat de garde, crasseux, nonchalamment assis sur une caisse, a l'air d'un mendiant.

Nous prenons le train de service : il n'est pas luxueux! Pas un seul wagon aménagé pour les visiteurs, pour les chefs au moins. Nous nous installons sur un simple truc à ballast, en posant une planche sur les rebords : encore faut-il prendre garde de mettre la planche de biais, autrement elle dépasserait trop et accrocherait aux réservoirs, aux signaux! Nous voilà donc bien, le visage en plein soleil, bientôt aveuglés par l'épaisse fumée de la locomotive, qui brûle du charbon japonais.

Jusqu'au kilomètre 20 la voie n'est qu'une voie provisoire en contre-bas du remblai, qu'on abandonne aux hautes eaux. Elle franchit une sorte de clienal actuellement à sec, qui est un autre débouché de la dépression, et qui a nécessité la construction d'un second pont, dont la maçonnerie est dès à présent achevée. Puis gravissant une pente elle rejoint la voie définitive.

Celle-ci traverse une plaine élevée au-dessus des inondations, dont elle coupe par une suite de tranchées et de remblais peu importants les faibles ondulations. Les ruisseaux, pour la plupart à sec, sont franchis sur des ponts provisoires tout en bois. La voie elle-même est loin d'être parfaite : en bien des endroits elle est insuffisamment ballastée et a besoin d'être relevée ; le bourrage des traverses est à reprendre. Si faible que soit

SLR LE YANGTZÉ 135

notre vitesse, nous sentons très nettement quand la voie penche indûment d'un côté, et quand elle joue aux « montagnes russes » — ou au « dragon chinois » ! Dans quelques tranchées un peu profondes les talus se sont éboulés et les fossés privés d'écoulement débordent.

Les pluies violentes, quasi tropicales, sont le grand tracas des ingénieurs. Près du point terminus, 50000 traverses en fer sont entassées : on veut se rendre compte si malgré leur prix élevé elles ne sont pas plus avantageuses que les traverses en pin d'Orégon ou en hinoki du Japon, même injectées. En revanche l'humidité du climat rend aux ingénieurs ce service de jeter rapidement un manteau d'herbe sur les talus de terre rouge. Et le lit des nombreux cours d'eau que la voie traverse leur fournit au moins à proximité un excellent ballast, que l'on peut presque partout transporter aux endroits voulus à bras d'hommes. Les coolies en emplissent des paniers qu'ils placent sur les deux côtés d'une brouette; les brancards de la brouette se prolongent en avant de manière qu'un coolie peut tirer tandis que l'autre pousse.

La campagne n'est pas jolie : les ondulations de terrain sont trop éloignées et trop molles, les bouquets de bois trop rares et trop maigres pour la sauver de la monotonie. C'est l'éternelle rizière, qu'on est en train de préparer : labours fangeux et odieuses senteurs d'engrais humain. Les champs de blé et d'orge sur les mamelons sont plus avenants : c'est la moisson déjà; on ne voit que gerbes portées sur l'épaule au bout du balancier de bambou qui sert à tout.

Le pays est bien cultivé et pourtant les villages sont rares. Les maisons — en briques cuites au soleil — sont disséminées ou rassemblées seulement par petits groupes, en hameaux. Les stations de la ligne sont espacées de 20 en 20 kilomètres et ce ne sont que des croisements, avec des dépôts. Mais dans l'intervalle il y a des paillotes-cantines pour les travailleurs des chantiers.

On se rend bien compte cependant que cette cam-

pagne est très peuplée. Quelquefois quand nous sifflons les gens s'enfuient avec le bétail — les femmes en trottinant sur leurs jambes raides comme de jeunes veaux encore mal dégourdis. Mais en général on vient nous voir passer : nudités des gens au travail; toilettes de ceux qui se sont endimanchés pour la fête du Dragon, dont c'est aujourd'hui la veille. Il y a des femmes en splendides atours — large pantalon rouge et veste bleue, — qui ressemblent de loin à des chasseurs d'Afrique! Des enfants s'amusent à courir après le train. Des familles entières sont accroupies sur les crêtes des talus, et leurs ombrelles font comme des champignons.

Comme toute campagne chinoise, celle-ci est parsemée de tombeaux. Autant de tombeaux que la ligne rencontre et qu'il faut déplacer : autant de fois 10 000 sapèques* qu'il faut débourser! Les taupinières funéraires des deux côtés servent de postes d'observation aux curieux : je vois encore sur l'une d'elles un petit gamin d'une dizaine d'années, tout nu, tout bronzé, une faucille à la main — une vraie statue de petit dieu antique, un « enfant de Cérès » !

Il se fait tard : au kilomètre 50 nous nous arrêtons et notre wagon ballast se transforme en wagon restaurant. La caisse du photographe de la Compagnie sert de table : le pied de l'appareil me sert de siège. L'ingénieur s'assoit sur la caisse aux sapèques : 2 millions de sapèques elle renferme! On fait des avances aux coolies pour la fête du Dragon; heureusement, par privilège spécial du vice-roi de Outchang, ce sont des sapèques de papier, des billets de mille.

Notre interprète mange en même temps que nous et la même chose que nous : il boit même sa large part de vin. Et, tandis que nous nous grillions au soleil sur notre planche, tout le long de la route il s'est prélassé bien à l'ombre dans un palanquin : nous voulions voir!

Page 1