‹ Chine ancienne et nouvelle. Impressions et réflexionsChapitre 42 sur 77 · fr · texte numérisé non relu

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Les cours de la filature do Outchang dégagent en été une fâcheuse odeur c ammoniacale » : pour les Chinois les murs dispensent des cabinets d'aisances. Des chiffons gras, des houppes de coton traînent un peu partout; le grand moteur lui-même n'est pas reluisant. Les métiers de filature demandent un entretien méticuleux : à Hanoï, une filature française louée à des Chinois était au bout de quelques mois hors de service. A l'Arsenal de Nankin les ateliers sont assez proprement tenus; mais les fusils et les canons sont entassés péle-méle dans des magasins où ils s'encrassent de poussière et se mangent de rouille.

Rien n'est plus instructif que le spectacle d'un bateau de compagnie chinoise, dont l'écjfuipage est entièrement chinois, sauf le capitaine et les mécaniciens. La machine est brillante de propreté ; mais la cuisine toute voisine est une vue à vous couper l'appétit pour toute la traversée : on ne sait ce qui l'emporte, du désordre des différents ustensiles ou de la saleté de chacun. Cuisine et propreté dans l'esprit chinois s'excluent volontiers. Une maîtresse de maison en Chine une fois prétendit posséder une cuisine modèle : elle la montra aux visiteurs incrédules qui n'en revinrent pas. Mais un jour la triomphatrice eut l'imprudence de vouloir montrer la confection du dîner dans la belle cuisine. Hélas! il ne s'y faisait pas, il ne s'y était jamais fait! Il s'était toujours fait dans un horrible appentis chinois à côté, avec des ustensiles chinois encore, et entretenus à la chinoise. « Comment voulez-vous — dit le cuisinier avec bon sens — que la cuisine soit propre si j'y fais le dîner! »

Les plus « chinois » des ateliers modernes en Chine dont je me souvienne sont ceux de la Monnaie de Nankin. Encombrés de loques, de vieux chiffons, de vieilles caisses, de débris de toutes sortes, on eût dit larrièrc-boutique d'une épicerie : et des machines perfectionnées fontionnaient là dedans.

Ce désordre et cette malpropreté n'étaient rien cepen-

(lant à côté du pittoresque taudis des ateliers annexes restés dans le pur style chinois. Figurez-vous de petits hangars tout ouverts d'un côté, des sortes d'étables où les ouvriers travaillent, mangent, fument, dorment sur un peu de paille dans un coin. Comme il y a équipe de jour et équipe de nuit, il y a toujours des dormeurs, des fumeurs, des mangeurs mêlés aux travailleurs. Il y a aussi ceux qui se font coiffer, c'est-à-dire raser et curer les oreilles : un coiffeur est « attaché à rétablissement » ! Il doit même y avoir un diseur de bonne aventure ou un conteur d'histoires! Toute la vie de ces gens se passe là : c'est le type primitif de l'atelier domestique, se confondant avec la maison, transporté dans la grande industrie moderne, ou plutôt juxtaposé à elle 1.

Ces défauts particuliers de la main-d'œuvre chinoise nécessitent dans les ateliers ou sur les chantiers où on l'emploie la création de certains services spéciaux. D'abord, un service de surveillance plus strict qu'en Europe. Ce service peut d'ailleurs, sous certaines réserves, être confié à des Chinois aussi bien qu'à des Européens : car si l'ouvrier chinois est indolent, en général il est soumis.

Pour le « service de propreté », c'est autre chose, La propreté est facile, même pour des Chinois, dans les lilatures de soie. Mais on distingue du premier coup d'œil une filature de coton dirigée par des Chinois d'une filature dirigée par des Européens. Ce ne sont sans doute pas les inspecteurs qui manquent aux filatures de Outchang, mais il n'y a pas un seul Européen ; au contraire, à Vin ter national Cotton Mill, il y en a trois : un à chaque étage, et un à la machine; aussi y règne-t-il une propreté égale à celle des filatures d'Europe.

Tout dépend encore de la force de caractère et de

1. Voir cl'dessus la description d'une manufacture de tabac à Macao.

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ractiTité de l'Européen chargé de la direction. Il faut tenir compte aussi du plus ou moins d'éducation des directeurs chinois. Pourtant il est difficile à un Chinois, même d'une classe élevée, s'il nest pas sorti de Chine. d'acquérir certaines notions ou certaines habitudes de propreté qui pour la masse des Occidentaux sont devenues élémentaires et comme natureUes. Un des hommes les plus riches et les plus éclairés de Chine. Chéng le Taolaî, directeur de la grande compagnie de navigation China. Mcrchant, et du chemin de fer Hankaou- Pékin, s'arrêtera au milieu d'une conversation pour se gratter : il est juste d'ajouter qu'il ne mangera pas la petite bête qui le démangeait et qu'il aura pincée ! L'n coolie s'en régalerait.

Il y a telle industrie chinoise nouvelle, comme lalbuminerie. où une propreté minutieuse est tellement indispensable qu'on ne conçoit pas quelle puisse même exister sans la surveillance constante d'un personnel européen. On voit donc que l'emploi de la main-d'œuvre chinoise présente des inconvénients ou entraîne des charges qui. joints à son peu de productivité naturel. diminuent singulièrement les avantages que son bas prix permettait d'escompter.

Le personnel de la grande industrie ne comprend pas seulement les ouvriers, mais encore les contremaîtres et les ingénieurs. Si ces derniers emplois pouvaient être remplis par des Chinois, l'industrie chinoise jouirait là d'un nouvel avantage d'économie. Mais s'il faut recourir aux Européens, comme les Européens en Chine sont généralement plus payés qu'ils ne le seraient dans les emplois correspondants en Europe, cet avantage se change en désavantage. Or nous allons voir que la plupart des industries nouvelles de la Chine sont dans le dernier cas.

L'industrie de la filature est extrêmement simple en eUe-même : la construction des métiers est un travail très délicat, mais leur emploi est peu compliqué. Même pour

filer la soie les métiers eux-mêmes sont d'une construction relativement facile; en outre la force motrice requise n'est pas très considérable : s'il est une industrie chinoise où le concours de FEuropéen semble superflu, c'est bien la filature de la soie.

En effet, sur les 30 filatures de soie que compte Changhaï, il y en a 24 qui se passent de toute direction technique européenne. Mais sur ces 24, il n'y en a guère qu'une dizaine qui soient vraiment des maisons sérieuses et dont la clientèle soit assurée. Et les filés des 6 filatures dirigées par des Européens se vendent toujours un peu plus cher que ceux des meilleures filatures entièrement chinoises. C'est que le titre et la facilité de dévidage des filés chinois ne sont pas aussi consciencieusement et minutieusement établis que ceux des filés européens. Quelquefois l'inexactitude constitue une véritable fraude, et récemment une grande filature chinoise n'ayant pas voulu consentir les rabais sur facture qu'exigeait un client mal servi, perdait un gros procès.

La première filature de Changhaï {Lun Hu'a) n'est pas seulement dirigée par un Européen; mais encore, et bien que les ouvrières soient payées à la journée et non à la tache, cet Européen est aidé par plusieurs surveillantes européennes. Cette abondance relative de personnel européen dans une filature de soie est, il est vrai, unique à Changhaï : mais les autres filatures essaient par tous les moyens de détacher les ouvrières de celles dirigées par un Européen. Il est juste de remarquer d'ailleurs que si la filature de soie n'exige pas les hautes capacités techniques de l'Occidental, elle appelle bien son contrôle, puisque la plus grande part du produit est exportée en Occident.

Mais dans la plupart des autres industries c'est avant tout l'insuffisance des connaissance techniques qui force l'industrie chinoise de recourir aux services de l'Européen. Cette insuffisance est d'autant plus grave que souvent elle s'ignore; et elle se traduit parfois d'une manière amusante.

D'importants capitalistes chinois, frottés de science européenne, réunissent 200 000 piastres pour exploiter une mine de charbon près d'Amoy. Ils ne poussent pas la confiance en eux-mêmes jusqu'à ne pas prendre de conseil : mais s'adressent-ils à un Européen? Non. Un Chinois ayant travaillé dans un atelier européen leur suffit : ils choisissent un ancien horloger de l'arsenal de Foutchéou, si naïve est leur croyance C{ue la science européenne est une et C|u'un l3on horloger peut faire un bon ingénieur des mines ! — L'ingénieur improvisé creuse le premier puits juste au bord de la mer; le puits, à peine creusé, est inondé : tout est perdu, l'entreprise est gâchée !

Près de FoutchéOu, des Chinois se proposent d'exploiter des mines d'anthracite. Les premières exi)ériences établissent c{ue cet anthracite ne pourra être utilisé que sous forme de briquettes. — « Quelle chance ! — s'écrie l'un des Chinois, — nous avons justement tout un outillage dusine à sucre, qui va pouvoir servir en changeant un peu ! » Le bon Chinois s'imaginait qu'une machine européenne, comme un savant européen, est jjonne à tout. Est-ce qu'un lettré chinois n'est pas bon à faire un constructeur de digues aussi bien qu'un magistrat ?

C'est surtout dans l'industrie minière et métallurgique que la direction technique de l'Européen est indispensable. Le personnel européen de l'arsenal de Foutchéou compte bien une trentaine de personnes; celui des aciéries d'Hanyang, quatorze.

Ce n'est pas C{ue les Chinois ne cherchent à se passer des étrangers : mais en général ils éprouvent à l'essai qu'ils ne sont pas capables de bien diriger tout seuls de grandes industries. Pendant quelque temps après la guerre du Tonkin l'arsenal de Foutchéou fut dirigé par des ingénieurs chinois diplômés : mais l'expérience prouva que les diplômes d'Europe ne suffisaient pas. Les ingénieurs retour d'Occident oublient vile ce qu'ils n'avaient d'ailleurs appris que très superficiellement,

et quelquefois mécaniquement. On en revint aux Européens eux-mêmes.

Pourtant à l'arsenal de Nankin on les a renvoyés; on s'est contenté de garder les ouvriers qu'ils avaient dressés . L'arsenal a continué de marcher tout de même. Les Chinois en sont tout fiers; ils ne manquent pas de faire remarquer aux visiteurs étrangers qu'ils sont là leurs propres maîtres. — « Cela se voit », répondit un jour un officier russe d'un ton de pincesans-rire. Et en effet, bien que dans l'ensemble les ateliers soient convenablement tenus, « cela se voit » à plus d'un détail. Nous avons déjà parlé du désordre des magasins. Dans les cours de petits arbres verdoient sur les troncs où l'on va tailler le bois des fusils : les Chinois ignorent que ce bois doit être parfaitement sec. Ils font mieux d'ailleurs : récemment ils s'avisaient de raccourcir un canon que Krupp leur avait, paraît-il, vendu trop long. Ils ont imaginé aussi de fabriquer des obus pleins, c'est-à-dire des obus qui n'éclatent pas.

A l'arsenal de Changhaï, en dépit de la superintendance nominale de deux Anglais, les Chinois se livrent aussi à d'amusantes fantaisies. Ils croient fabriquer des canons modèles, et ils ne fabriquent que des modèles de canons. Ils copient fidèlement le gabarit extérieur, et comme ils remarquent des ressauts, dans le moule de fonte ils ménagent des rentrants. Or ces ressauts sont tout simplement des sortes de manchons ou de frettes qui doivent être entrés à chaud et de force autour du cylindre. C'est à cette seule condition qu'ils lui donnent le supplément de résistance voulu : les canons chinois coulés tout d'une pièce doivent éclater au premier coup — et ce sont d'énormes canons, du modèle le plus perfectionné en vérité! L'atelier des torpilles au même arsenal, en dépit des éloges de lord Beresford, est d'une exiguïté, d'une pauvreté d'outillage ridicules.

A Hanyang, le nombre des Européens, qui est encore de quatorze, était primitivement de trente-huit. Ce n est

pas seulement le désir déconouiie qui pousse les Chinois à réduire au minimum leur personnel européen, c'est aussi l'orgueil de race. Les Japonais ont péché par là plus d'une fois : mais peu à peu ils arrivent à pouvoir se passer réellement des Européens. Les Chinois ne sont pas encore de cette force : et ce qui constitue une des infériorités de la jeune industrie chinoise à l'heure actuelle, c'est bien moins le surcroît de dépenses que lui cause la nécessité d'un personnel étranger, que la limitation excessive de ce personnel.

Autant qu'une bonne direction technique et une bonne main-d'œuvre, une administration honnête et éclairée est nécessaire au succès d'une industrie. Or les entreprises chinoises dont l'administration est confiée à des Européens sont tout à fait rares, même parmi les entreprises privées, et même lorsque des Européens y sont intéressés. L'administration du chemin de fer Hankaou- Pékin est toute européenne : mais c'est une exception: les autres chemins de fer de la Chine ont toujours été entre les mains d'administrations cliinoises. Que valent donc ces administrations, et tout d'abord les administrations privées"?

Les Aciéries d'Hanyang sont un établissement privé dont le principal actionnaire, sinon l'unique propriétaire, est Chéng le Taotaï. L'administration est naturellement toute entre les mains des Chinois. Les Européens ont la direction technique : ce sont eux qui lixent les salaires, qui embauchent et renvoient les ouvriers; mais ce ne sont pas eux qui les paient. Ou'arrive-t-il? C'est que le paiement est très irrégulier. L'administration n'a pas tenu sa promesse de payer les ouvriers chaque mois : ceux-ci se sont mis en grève.

Les irrégularités de l'administration ne s'arrêtent pas là : elles font disparaître à peu près tous les bénéfices de l'entreprise. Elles ne sont certainement pas étrangères au prix relativement élevé des charbons de Piiig-Chang. Elles sont toujours, si l'on peut dire, à la

hauteur des circonstances. Les Aciéries vendent les rails à la Compagnie du chemin de fer au prix d'Europe. Il y a sept ans, quand elles se fondèrent, la tonne de rails valait en Europe 95 francs; aujourd'hui elle vaut 200 francs. Le coût de production à Hanyang, malgré la réduction excessive du personnel européen, n'a pas sensiblement haussé : pourtant les bénéfices n'ont pas augmenté ! En réalité chacun, d'une manière directe ou indirecte, plus ou moins frauduleuse et plus ou moins intelligente, en a pris la part qu'il a pu.

La filature de Outchang peut aussi être considérée comme une entreprise privée, bien qu'elle appartienne au vice-roi Tcheng-chi-tong. Elle ne rai)porte rien non plus. Le vice-roi peut dire qu'il ne Ta pas établie pour qu'elle rapporte, mais afin de fournir un débouché au coton chinois; de donner du travail aux ouvriers; enfin d'apprendre aux Chinois à se passer de l'étranger. Mais ce triple but pourrait être atteint, et la filature cependant rapporter. Si vraiment elle ne rapi)orte absolument rien, quelquefois moins que rien, c'est que l'honnête vice-roi est pillé de toutes parts. Le coulage est en effet universel autour de lui : l'un vole sur les acliats de coton, l'autre sur les salaires; un autre sur la vente des filés, un autre sur la fourniture du charbon; naturellement il ne peut jamais rester de bénéfice.

Les entreprises qui dépendent d'une administration publique sont-elles mieux partagées? — C'est la même incurie et le même gaspillage, encore plus développés peut-être.

La Monnaie de Nankin en est un bel exemple. On y voit dans un hangar un magnifique et coûteux outillage moderne pour la frappe automatique des sapèques : chaque machine pouvait frapi)er 100 sapèques à la minute. On s'en est servi juste deux mois : puis on l'a mis au rancart et l'on est revenu à l'ancien système, celui où on frappe une sapèque à la fois et où il faut que l'ouvrier la mette littéralement sous le pilon. Chaque semaine il y a un doigt écrasé : mais qu'importe? Cela

donne moins de souci à l'administration que d'installer les machines.

Ensuite on imagine de fondre les sapèques au lieu de les frapper : avec la frappe on perdait, avec la fonte on gagnera; et une Monnaie, suivant la conception chinoise qui fut celle du Moyen Age, est faite pour gagner. Les sapèques fondues sont très laides; pour les polir on a recours à un procédé très primitif, qui consiste à les agiter dans un baquet avec de la porcelaine pilée. Avec cela elles se cassent : mais qu'importe encore"? une sapèque est bonne tant qu'il reste... le trou pour l'enfiler !

Et puis si les pauvres gens y perdent, l'administration n'a pas tant de scrupules. Les mandarins n'emploient-ils pas toute leur autorité à faire passer des pièces de 100 sapèques qui ont juste le poids de celles de 40, et que le peuple pour cette simple raison s'entête à ne pas recevoir! — Un mandarin de Nankin dernièrement était plus ingénieux : ayant saisi tout un outillage de faux monnayeur, il s'en servit ingénument pour son compte!

L'arsenal de Changhaï présente aussi un beau désordre. Les grands portiques sculptés, laqués, dorés, sont entretenus avec assez de soin : mais le reste ! Voici un dock qui a une porte en fer, mais dont l'armature est tout en bois : le bois est pourri, toute une végétation s'y déploie; les femmes du village ouvrier compris dans l'enceinte de l'arsenal viennent s'asseoir et faire la causette sur les gradins ! A côté, un autre bassin plus petit : celui-là est tout à fait abandonné, ce n'est plus qu'une cuvette de vase où grouillent les crabes. Un peu plus loin une cale de construction couverte est également laissée à l'abandon. Les cours sont pleines d'apprentis en rupture d'atelier, de coolies inoccupés, de marmots, de chiens — il ne manque que des porcs! Dans les ateliers beaucoup de machines oisives : surtout une immense roue à tourner les gueuses posée sur le sol où elle se rouille. Sans doute on l'aura démontée, et on

n'aura pas su la remettre sur le bâti, — ou on n'y aura plus pensé !

L'arsenal de Foutchéou est mieux tenu : le personnel européen y est nombreux, et il a la haute main sur la police et l'organisation des ateliers. L'administration mandarinale ne contrarie pas moins le bon fonctionnement de l'usine : elle s'est réservée la fourniture du charbon et du bois, et elle remplit fort mal ce service essentiel.

Il n'est peut-être pas d'ailleurs une seule industrie privée qui n'ait à pâtir de la mauvaise administration publique.

Ainsi la multiplicité des likin ou douanes intérieures compromet le succès des filatures de coton. Le coton brut doit payer des droits énormes avant d'arriver à la filature ; les filés de même avant de parvenir au consommateur : comment l'industrie chinoise pourrait-elle lutter victorieusement avec l'industrie japonaise, par exemple, qui ne supporte aucune charge pareille? Celle-ci est même affranchie de tous droits sur les cotons étrangers : les cotons indiens ou américains importés en Chine paient au contraire des droits assez élevés. L'arbitraire dans la perception, du moins pour les douanes intérieures, augmente encore les difficultés de l'industrie chinoise.

La tyrannie mandarinale trouve bien d'autres prétextes que les douanes pour s'exercer. Ce n'est pas d'hier que la classe des commerçants en Chine est exploitée à merci par celle des fonctionnaires. La transformation commencée de l'industrie n'a pas encore changé les mœurs publiques.

Quelle concurrence la nouvelle industrie chinoise estelle donc capable de faire à l'industrie européenne? — Voyons quelle concurrence elle lui fait déjà : la rapide analyse à laquelle nous nous sommes livrés nous permettra de fixer à quelles conditions cette concurrence pourra se développer; quelles seront vraisem-

blablement ses limites; enfin jusqu'à quel point le renouveau industriel de la Chine constitue pour TOccident un péril.

Jusqu'ici, des diverses industries nouvelles en Chine, il n'y en a guère qu'une seule dont le succès ait été complet et décisif : c'est la filature de soie. Les faillites individuelles ne signifient rien : une sélection doit se faire pour que l'assiette d'une industrie s'établisse. Dans l'ensemble et en dépit des nombreux risques naturels qu'elle comporte, la filature de soie est prosi)ère : la première usine de Changhaï a réalisé en 1899 un bénéfice net de 200000 taëls. c'est-à-dire plus de GOOOOO francs.

Si la filature de soie avait jamais été une des grandes industries de l'Europe, il est hors de doute que les industriels européens seraient à l'heure actuelle très gravement, prescfue mortellement atteints. Mais le cas est tout ditïérent : la filature de soie n'a jamais été très développée en Europe, sauf dans une partie de l'Italie. La grande filature chinoise ne fait guère concurrence en réalité c|u'à la petite filature indigène, aux petits ateliers domestiques chinois. Actuellement toute la soie c{ue le Japon produit est filée au Japon : en Chine au contraire la proportion de la soie filée à la machine n'est pas supérieure à un dixième. On voit donc quel avenir la nouvelle industrie a devant elle, cjuelle extension elle ne peut manquer de prendre : c'est une terrible menace pour le travail familial chinois, non pour le travail européen.

La grande filature de coton est moins florissante : les actions de la plupart des manufactures sont au-dessous du pair. Cependant la production ne cesse d'augmenter, et d'après le rapport des Douanes pour 1899, « il est probable que les filatures et tisseries locales l'emporteront graduellement sur leurs rivales étrangères ». Si l'importation des cotonnades n'a pas jusqu'ici diminué, cela est dû à l'accroissement considérable de la consommation indigène.

Les industries métallurgiques sont naturellement beaucoup moins développées : pourtant elles ont déjà remporté des succès importants. Les Aciéries d'Hanyang, nous Favons vu, peuvent fournir des rails aux prix d'Europe et on y a fabriqué des rouleaux de laminage qui sont revenus à 3500 francs la paire, alors que pour les faire venir d'Europe la déi)ense eût été de 10000 francs. Si ce sont toujours les grandes maisons anglaises Platt et Asa Lee qui fournissent le matériel aux fdatures de coton, les grandes filatures de soie se procurent dès maintenant leur outillage en Chine même. Enfin les navires construits à l'arsenal de Foutchéou reviennent moins cher au gouvernement chinois que ceux dont il donne la commande à l'Europe ou à l'Amérique, et les bâtiments moins considérables qui sortent des chantiers de Changhaï et de Hong-Kong sont encore autant de commandes enlevées à l'industrie occidentale.

Quant aux industries agricoles, raffineries, albumineries, distilleries, etc., elles donnent toutes de très beaux bénéfices : elles ne cesseront de se développer et de se multiplier. Des savonneries, des tanneries, etc., se seront établies en Chine avant longtemps.

Enfin si l'on considère les transports fluviaux et maritimes comme une industrie, la Compagnie chinoise China Merchmit rivalise dès à présent avec les plus puissantes compagnies anglaises; et c'est une compagnie chinoise, sous pavillon allemand, qui fait à la Compagnie de navigation tonkinoise entre Haïphong et Hong-Kong une concurrence acharnée et même quelque peu déloyale.

A quelles conditions cette concurrence de l'industrie chinoise pourra-t-elle prendre tout son développement? — Elle est née de l'intervention occidentale : on peut dire que son extension dépend du degré d'extension que prendra l'intervention occidentale elle-même.

Le minimum de cette intervention consiste à fournir à la Chine des cai)itaux. Pour que l'industrie chinoise

se développe, il faut que les capitaux européens ne se retirent pas, et même qu'ils continuent d'affluer. Bien qu'il se soit formé dès à présent en Chine une classe de grands capitalistes dont Li-Hung-tchang et Chêng sont les principaux représentants, leurs ressources sont encore insuffisantes.

Le degré immédiatement supérieur d'intervention consiste à fournir à la Chine des contremaîtres et des ingénieurs. Il est indispensable pour le plein et rapide développement de l'industrie chinoise que le personnel étranger ne voie avant longtemps ni son nombre restreint ni son autorité diminuée. Il n'y a que deux moyens d'améliorer la main-d'œuvre chinoise et de lui faire atteindre, non pas dans une, mais dans toutes les industries, une productivité sensiblement égale à celle de la main-dœuvrc européenne. Le premier est d'envoyer des Chinois faire leur apprentissage en Europe : ainsi les chefs d'équipe des hauts fourneaux d'Hanyang, d'ailleurs soumis encore à la direction d'un Européen, ont travaillé vingt mois en Belgique. Le second moyen, beaucoup plus pratique, est qu'une surveillance européenne constante et indiscutée force peu à peu l'ouvrier chinois à perdre ses habitudes d'indolence et de négligence. Quant aux ingénieurs chinois diplômés d'Europe, il est de première nécessité aussi que pour longtemps encore ils restent en sous-ordre.

Le troisième degré d'intervention serait que l'administration — la direction commerciale et financière aussi bien que la direction technique et ouvrière — de toutes les grandes entreprises chinoises fût entièrement confiée à des Européens, sans qu'il reste aux Chinois autre chose qu'un droit de contrôle. Les Chinois manquent des qualités nécessaires à la grande administration sans laquelle cependant il n'y a pas de grande industrie.

On a dit qu'ils étaient de grands commerçants; la vérité est qu'ils sont d'excellents moyens et petits commerçants. Le Chinois est très sur en affaires, beau-

coup plus que le Japonais : il ne renie pour ainsi dire jamais une parole donnée. Les négociants étrangers n'exigent pas la signature d'un Chinois alors qu'ils exigeraient celle d'un Européen. Du moment que le Chinois a inscrit l'engagement sur son petibook, il le tiendra. Aussi les marchés à terme sont-ils une pratique courante du commerce des soies en Chine, alors qu'au Japon c'est l'exception : en 1899, à la fin de mai, avant qu'on pût connaître les chances de la récolte et prévoir les cours, 30000 Ijalles de soie avaient déjà été vendues à Changhaï; le marché du Japon est toujours en retard de plusieurs semaines sur celui de Chine. Mais malgré ces qualités précieuses, le Chinois manque généralement de celles qui sont indispensables au plein succès d'une grande affaire.

Il n'existe pas une seule grande banque chinoise : les banques chinoises sont de petits établissements où l'on se prête à des taux usuraires entre gens qui se connaissent. La Hong-Kong and Shanghaï Banking Corporation, où les gros capitalistes chinois ont placé leurs fonds, est absolument entre les mains des Européens. Les grandes entreprises industrielles et commerciales en Chine ne seront assurées, elles aussi, d'une complète réussite qu'à cette condition.

Enfin, le quatrième et dernier degré de l'intervention étrangère serait que l'administration publique ellemême, directement ou indirectement — d'une manière plus ou moins complète et plus ou moins effective, — passât aux Occidentaux. Un premier pas serait fait dans cette voie si l'administration des likiyi était confiée, comme celle des Douanes maritimes et des Postes, à un personnel européen; un second, si c'était toute la gestion financière de telle ou telle partie du territoire. L'établissement, plus ou moins étroit, d'un protectorat européen sur les diverses provinces serait — sauf l'annexion franche et définitive — la limite extrême de cette forme extrême d'intervention. Il n'est pas douteux que si la Chine devenait une colonie de l'Occident, alors, et

alors seulement, elle atteindrait dans le minimum de temps son maximum de puissance économique. Une réforme profonde, et en quelque sorte révolutionnaire, de son administration actuelle est en tout cas une des conditions essentielles pour qu'elle ne reste pas trop au-dessous de ce maximum.

Ces diverses conditions sont plus ou moins nécessaires, comme d'une réalisation plus ou moins probable ; mais elles sont toutes dans une certaine mesure solidaires. Ainsi, les capitaux européens seront moins abondants si une place suffisante n'est pas faite à l'élément européen dans la direction des entreprises; si lanarchie , la guerre civile ou la guerre extérieure menacent de troubler le pays. Les ingénieurs euro- })éens, de leur côté, ne consentiront plus aussi facilement à s'aventurer dans l'intérieur du pays si la sécurité n'y est pas bien rétablie. Au contraire, capitaux et personnel afflueront si l'influence ou l'autorité européennes s'affermissent. Les événements récents ont, d'autre part, montré que cet affermissement n'allait pas sans rencontrer d'énormes difficultés.

Telles sont les considérations qui doivent être présentes à l'esprit lorscju'on veut juger du degré d'imminence du « péril économique chinois ». — Mais supposons qu'avant longtemps, de gré ou de force, la Chine s'ouvre enfin tout entière et pour de bon à la civilisation occidentale — qu'elle devienne économiquement au moins une colonie de VOccident, — quelle situation son plein développement industriel nous créerait-il?

Il est certain que ce jour-là l'Europe, l'Amérique et le Japon lui-même auront cessé d'importer en Chine les articles qui constituent i)récisément aujourd'hui le principal de leurs importations. Par exemple, la Chine filera et tissera toutes les cotonnades dont elle aura besoin : c'est le terme naturel d'une évolution au commencement de laquelle nous assistons. La Chine de même fabriquera ses fers et ses aciers. Elle fabriquera

bien d'autres choses encore qu'elle achète aujourd'hui à l'étranger : presque tout en vérité. Car elle forme déjà naturellement, et elle formera alors économiquement — aussi bien que l'Amérique et beaucoup mieux que l'Europe, — un monde complet, capable de se suffire à lui-même pour ses besoins essentiels.

Est-ce à dire que l'étranger n'aura plus rien à lui vendre? — Il importe de remarquer que cet avènement de la Chine à la pleine indépendance économique, si rapide qu'on le suppose, sera toujours graduel. Nulle raison de penser que la Chine échappera à la loi commune : à mesure que croîtra sa puissance de production, croîtra également sa puissance de consommation, et cette puissance de consommation, pendant quelque temps au moins, constituera, du point de vue de l'étranger, une puissance d'absorption.

D'une part, en effet, la Chine aura besoin, pour augmenter sa production, d'augmenter son outillage, et cet outillage, l'étranger seul pourra d'abord le lui fournir. Et d'autre part, des désirs, des goûts, des besoins nouveaux s'éveilleront dans l'âme du consommateur chinois, que l'augmentation de richesse générale lui permettra de satisfaire. Déjà la consommation d'objets, qui, du point de vue chinois, sont des objets de luxe, au moins de grande aisance : les cotonnades chères, les montres et les horloges, la farine, le verre à vitres, les lampes, le pétrole, les allumettes, les aiguilles, la parfumerie, le savon, le sucre, les parapluies, etc., — la consommation de tous ces articles, dans ces dernières années, n'a cessé d'augmenter.

Tous ces articles sont aujourd'hui des articles d'im- })ortation. Ils ne le seront pas toujours ; dans l'hypothèse, très vraisemblable, où nous nous sommes placés, on peut même affirmer que la plupart d'entre eux cesseront d'être articles d'importation. Mais le consommateur chinois, une fois qu'il aura rompu avec ses habitudes séculaires d'abstinence et d'insouciance, ne cessera pas non plus d'acquérir des désirs, des besoins supplémentaires.

Ces désirs, ces besoins, quels seront-ils? Nul ne le sait au juste. On peut supposer qu'ils seront toujours si étroitement conformes aux traditions de la race que l'étranger pourra fournir tout au plus les moyens mécaniques destinés à les satisfaire. Mais il est permis de penser aussi qu'une transformation économique aussi profonde cjue celle qui se sera alors produite en Chine n'aura pas été sans y déterminer une transformation mentale. L'importation occidentale devra nécessairement se renouveler; il n'est pas dit qu'elle diminuera : elle a augmenté au Japon.

Mais rOccident a d'autres craintes : il redoute — ou plutôt on redoute pour lui — l'envahissement de ses marchés par les produits d'une Chine outillée à la moderne. La Chine ne nous vendrait plus seulement, comme aujourd'hui, son thé, ses soies, ce que le climat et le sol lui donnent et ce qu'ils nous refusent. Elle nous enverrait des produits capables de faire concurrence, jusque chez nous, à notre propre industrie. Ce sera à son tour de nous vendre la cotonnade, et peut-être, — qui sait? les allumettes, le savon, les aiguilles, les parapluies, ... la parfumerie ! Ce qui assurera — dit-on — cette extraordinaire expansion économique de la Chine, c'est l'extraordinaire bon marché de sa main-d'œuvre.

Mais comment admettre sans discussion que tout le système de production et peut-être tout le système d'administration de la Chine change, et cju'au milieu de cette universelle transformation, il y ait une chose C{ui ne change pas : le prix de la main-d'œuvre !

Du moment c|ue le fracas des machines, la surveillance de l'Européen, l'entraînement des grands ateliers auront secoué la demi-indolence du travailleur chinois, comment croire qu'on n'aura pas du même coup secoué l'indolence de ses désirs? Si on lui fait accomplir un travail plus intense, n'aura-t-on pas, par là même, accru l'intensité de ses besoins? Le nouvel ouvrier chinois aura des appétits, des ambitions que ne connaissait pas l'ancien : il demandera que son salaire soit augmenté.

Et, comme la main-d'œuvre exercée aux nouvelles machines ne sera pas surabondante, il faudra lui accorder ce supplément de salaire. Déjà, dans les filatures de coton de Changhaï, les salaires en vingt ans ont quadruplé. Depuis que les travaux du chemin de fer Hankaou-Pékin ont commencé, le salaire des simples coolies a doublé.

On peut même dire que ce renchérissement de la main-d'œuvre, s'il est la conséquence immédiate, est aussi la condition nécessaire de l'accession à un régime économique supérieur. La cherté nouvelle de l'ouvrier imposera de plus en plus le recours à la machine. A Nankin récemment, un vice-roi éclairé songea à créer, ce qui n'existe dans aucune ville chinoise, une canalisation d'eau. Les ingénieurs européens lui firent un devis : on constata que l'eau reviendrait aux Chinois plus cher que par le transport dans des seaux à dos d'hommes * ; et le projet fut abandonné. Il ne sera repris que le jour où le salaire des porteurs d'eau d'une part, et la consommation individuelle des Chinois d'autre part, auront augmenté dans des proportions telles que le système européen réalisera une économie.

Du moins — assure-t-on, — l'ouvrier chinois restera un ouvrier docile : on le fera travailler le nombre d'heures qu'on voudra, et il ne se mettra pas en grève. Quelle supériorité sur l'ouvrier d'Occident dont les lois tendent de plus en plus à restreindre le temps de travail, et entre les mains de qui la grève devient une arme de plus en plus redoutable !

Mais on exagère la souplesse moutonnière de l'ouvrier chinois. Il connaît la force de l'association et la mutinerie ne l'effraie pas. Le travailleur chinois n'est pas un serf : il n'est pas plus attaché au métier, il ne sera pas plus attaché à la machine qu'il ne l'est à la glèbe. Et si l'autorité publique en Chine s'exerce avec un effrayant

1. Le prix de revient par ce mode de distribution était d'à peu près 0 fr. 03 l'hectohtre.

arbitraire, elle est aussi à roccasion, par insouciance même, très tolérante. La grève, c'est-à-dire la simple cessation du travail, n'a rien qui soit pour attirer ses rigueurs

La grève existe en Chine comme en Europe depuis longtemps : ce nest pas le développement de la grande industrie qui la fera disparaître. Le rapprochement dans un même local d'un grand nombre d'ouvriers ayant des intérêts solidaires, ne pourra que les aider à prendre conscience de cette solidarité, et donnera ainsi à leurs revendications une force, bientôt une violence nouvelles. Le rapide accroissement des salaires luimême ne sera pas sans déterminer chez les ouvriers une certaine démoralisation, qui leur fera plutôt exagérer leurs réclamations. Nous avons vu qu'il y a trois ans, les ouvriers des aciéries d'Hanyang s'étaient mis en grève parce qu'on ne tenait pas une promesse qu'on leur avait faite. Sur les chantiers de construction des chemins de fer, les révoltes de coolies sont très fréquentes, motivées la plupart du temps d'ailleurs par les exactions des entrepreneurs.

Voilà l'avantage décisif de la future industrie chinoise singulièrement réduit ! On peut admettre cju'elle jouira C|uelque temps, du fait de l'infériorité des salaires, d'une supériorité réelle. Mais il ne suffit pas cju'un pays produise à meilleur comi)te que l'étranger pour c|u'il envahisse ses marchés : il épuisera d'abord sa propre capacité de consommation; carie marché domestique lui offre, par sa proximité même, des facilités spéciales. Et la capacité de production d'un pays, elle aussi, a ses limites.

Pourtant on peut se représenter une Chine tout à fait convertie — à limitation des Européens et par l'intervention de plus en plus active des Européens eux-mêmes — au mode de production capitaliste; —une Chine surproduisante, encombrée de ses propres produits comme est notre Europe, et cherchant des débouchés, non pas

chez elle par l'augmcntalion de bien-être des classes inférieures, mais au dehors, c'est-à-dire chez nous. On peut supposer, par un juste renversement du pour au contre, la Chine organisant la conquête économique de l'Occident, comme l'Occident à l'heure actuelle se précipite à la conquête économique de l'Orient. On peut supposer même que cette révolution industrielle et commerciale s'accomplisse sans déterminer immédiatement une révolution correspondante dans les prix de la main-d'œuvre chinoise. — L'Occident, i)Our se sauver de la ruine, naurait-il i)lus alors qu'une ressource : le tarir i)rotecteur? L'Europe se fermerait-elle à la Chine aussi jalousement que la Chine naguère était fermée à l'Europe? Et pour que l'analogie historique fût parfaite, ne manquerait-il plus que la Chine forçat par les armes les portes de l'Europe !

Mais il n'est pas du tout indispensable à l'avenir de l'Europe qu'elle fabrique toujours des cotonnades, des lainages, des fers et des aciers, du savon et des allumettes : si tout ce gros œuvre de la production humaine, un autre quart de l'humanité l'accomplit à meilleur compte ! Il suffît qu'elle ait d'autres produits équivalents à donner en échange. — Et puis il n'est nullement établi que l'infériorité même prolongée des salaires chinois forcerait l'Europe à abandonner ses anciennes industries. La supériorité du machinisme pourrait y compenser et au-delà la cherté du travail. L'exemple des États- Unis suffit à le prouver.

Comme la supériorité technique d'un pays sur un autre, et les différences entre les prix du travail sont choses essentiellement variables et relatives, et cependant, du fait de la facilité croissante des communications, deviennent des facteurs de plus en plus importants dans la concurrence internationale : il est normal qu'une perpétuelle redistribution du travail s'accomplisse entre les peuples. Même les spécialisations qu'on croyait à jamais fondées sur la nature sont soumises au changement. Une agriculture scientifique élargit en quelque

sorte les limites des climats : la Chine n'est plus l'unique pays producteur de thé. Que dire des sciences qui font réellement changer de règne toute une industrie? Le secret de la soie artificielle est découvert, et déjà la soie chimique fait concurrence aux soies grossières du Chantoung : si le nouveau mode de production se généralise, qu'adviendra-t-il du monopole naturel de la Chine?

De même qu'un capitaliste aujourd'hui déplace constamment ses capitaux d'une affaire à une autre, de même et de plus en plus les nations devront sans cesse changer leurs industries : non pas seulement celles qui ne vivaient que de l'exportation, mais celles mêmes qui se croyaient à jamais assurées du domaine national.

Si l'on considère cette éventualité comme un péril, oui, il existe pour l'Europe, imminent ou latent, un « péril économique chinois ». — Mais il existe aussi pour elle un péril américain; comme il existe pour la France et l'Angleterre un péril allemand; comme le développement industriel des États-Unis du Sud est, pour l'industrie des États du Nord, aussi un péril. Bien plus, pour toute nation qui a des colonies, il existe un péril colonial, et qu'elles se créent elles-mêmes! Et s'il existe pour la France un péril chinois, elle peut bien craindre déjà un péril indo-chinois, comme l'Angleterre s'effraie du péril hindou\

Tant de périls ! — Mais pourquoi appeler ces évolutions naturelles et bienfaisantes dans leurs résultats, puisqu'elles tendent à répandre sur toute la surface du globe le plus grand bien-être pour le plus petit effort, — pourquoi les appeler des périlsl

C'est que notre régime de production actuel, le régime capitaliste, n'y est qu'imparfaitement préparé. Tant que ce régime subsistera, les évolutions naturelles dont nous venons de parler — l'expansion du machinisme dans le monde après la découverte des machines elle-même — constitueront des périls, parce qu'elles ne s'accompliront qu'au prix de désastres individuels ou régionaux. Toute une province de l'Angle-

terre, par exemple, pourra être ruinée par le développement rapide de l'industrie cotonnière en Extrême- Orient, parce que la nation anglaise n'aura pas été économiquement organisée pour parer à cette éventualité.

Mais lorsque les nations seront devenues vraiment conscientes de la solidarité économique qui doit lier tous leurs membres, ces crises partielles ou temporaires n'entraîneront pas plus de ruines locales que le déficit momentané d'un grand magasin, la suppression même d'un des rayons, ne compromet la situation d'un seul des employés.

On ne verra plus alors une partie des capitalistes d'une nation, et le gouvernement de cette nation à leur service, créer pour leur exclusif bénéfice à d'autres capitalistes et à la nation elle-même des périls qui ne sont des périls que faute de solidarité nationale; — faute aussi de comprendre qu'une perpétuelle division et redivision du travail doit s'opérer désormais, non plus seulement entre les diverses régions d'un môme pays, mais entre les diverses parties du Monde.

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