Il n'y a pas d'ouvrières
tend à sïinifîer, à acquérir, au moins pour une industrie donnée et dans un milieu donné, une capacité productrice uniforme : aussi considérons-nous volontiers comme décisives les différences de rémunération. Mais la société orientale est un monde à part : et il serait étrange qu'à une si étonnante disproportion des salaires ne répondît pas au moins une certaine différence de productivité. Ainsi aux États-Unis à la supériorité générale des salaires correspond une productivité supérieure. Il convient en tout cas. avant de se prononcer, de mettre en balance les qualités et les défauts de la main-dœuvre chinoise.
Les qualités se sont surtout révélées dans l'industrie textile, plus particulièrement dans la filature de la soie. L'expérience a établi dune manière décisive que les ouvrières chinoises, travaillant avec des machines européennes et sous la surveillance d'Européens, produisent plus et aussi bien à temps égal que les ouvrières italiennes et françaises. Leur apprentissage est aussi plus rapide : quinze jours au lieu d'un mois. La dextérité des fîleuses chinoises est sans aucun doute supérieure à celle des fîleuses d'Occident.
Cette dextérité est certainement une qualité de la race : elle n'appartient guère moins aux hommes qu'aux femmes. Dans les nouvelles albumineries du Yangtzé le tour de main de l'homme capable d' « essayer » 40 000 à 50 000 œufs dans sa journée et de distinguer sans jamais se tromper au simple toucher ou à la transparence les frais des gâtés ne le cède pas à celle des quelques femmes qui parviennent à opérer pour un nombre égal la délicate séparation du blanc d'avec le jaune.
La dextérité des Chinois s'explique d'ailleurs fort bien par leur pauvreté en outils : la main, quand ce n'est pas le pied, est leur premier outil. Ils s'en servent avec une habileté qui se rapproche de celle des animaux, lesquels n'ont pas d'outils du tout. Je me rappellerai toujours, dans un des ateliers de la Monnaie de Xankin,
l'ouvrier qui tassait la terre sur les moules a fondre les sapèques : il se suspendait à moitié par les bras à une sorte de trapèze, et il ne se servait que de ses pieds, avec une agilité et une adresse merveilleuses. Le foulage de thé en Chine se fait aussi avec les pieds. Le Chinois est resté quelque peu quadrumane.
Certaines industries encore toutes manuelles, comme l'albuminerie, ne demandent précisément qu'une telle dextérité: mais elle joue encore un rôle important dans telle grande industrie comme la fdature qui a gardé, malgré l'introduction de la machine, un caractère marqué de « manufacture ».
Le Chinois est aussi doué d'une passivité et d'une rétentivité précieuses. Ce sont ces deux qualités morales qui, jointes à ses aptitudes physiques, lui permettent l'apprentissage si rapide de travaux dont il n'avait auparavant aucune idée. Le Chinois souvent apprend d'autant plus vite, et quelquefois d'autant mieux, qu'il réfléchit moins. Les conq)ositeurs chinois sont admirables pour manipuler avec correction des caractères qui leur sont aussi étrangers que le sont pour nous les caractères chinois : tout en allant très vite, ils font incomparablement moins de fautes dans la composition d'un texte français que des compositeurs russes seulement.
Une grande capacité de mémoire est d'ailleurs l'attribut général des peuples dont l'intelligence n'est qu'à demi développée : et l'éducation chinoise depuis des siècles n'a guère été qu'un long exercice mnémotechnique. Les jeunes étudiants chinois apportent dans l'éducation moderne leurs hal^itudes de l'enseignement traditionnel : au collège de Hong-Kong on a constaté qu'ils apprennent les sons anglais avec une extrême rapidité, que très vite ils savent lire correctement : mais on s'est aperçu aussi avec stupéfaction que très souvent les meilleurs liseurs ne comprenaient pas un traître mot de leur texte, que même ils ne cherchaient pas à le comprendre.
i98 CFIINE ANCIENNE ET NOUVELLE
Ces observations ont une portée qui dépasse l'avenir industriel de la Chine : elles touchent, on peut dire, à tout son avenir mental. Sans discuter tous les problèmes de psychologie sociale qu'elles soulèvent, il est évident que ce qu'on peut appeler Ihabileté mécanique des Chinois leur donne dans la concurrence économique des avantages positifs. Mais il est évident aussi que ces avantages sont strictement limités.
Ils sont considérables dans les industries où la machine, si elle dispense Touvrier du gros effort musculaire, le prend en quelque sorte dans son engrenage et en fait une pièce de mécanisme : c'est précisément le cas des fdatures de soie où chaque fîleuse est pour ainsi dire attachée au fil qu'elle dévide. Mais il est d'autres industries où l'ouvrier est moins passif, où il surveille la machine, où il corrige ses erreurs : par exemple la filature de coton. Chaque ouvrier dirige plusieurs métiers, il a une certaine liberté de mouvements, une certaine initiative. De sa promptitude de perception autant que de sa dextérité dépend le nombre de métiers qu'il peut diriger : en Amérique on voit un ouvrier diriger huit, dix et jusqu'à douze métiers. Dans une industrie de ce genre le Chinois n'est plus autant à son avantage, et je n'ai pas entendu les fîlateurs de coton en Chine faire de leur main-d'œuvre un éloge enthousiaste comme les fîlateurs de soie.
Où la supériorité des Chinois se change en infériorité, c'est dans les industries où l'initiative est le facteur essentiel : par exemple dans les industries d'art, où ils ne sont plus que de parfaits copistes. — Dans le service domestique ils déploient à la fois les qualités de leurs défauts, et, si l'on peut dire, les défauts de leurs qualités.
Au bout de très peu de temps un « l)oy » chinois connaît vos moindres habitudes, et pressent vos moindres désirs : il sait où vous placez votre bouteille sur la table, avec quels plats vous mangez de la moutarde, et quelle espèce de moutarde : invariablement il placera
votre bouteille à sa place et vous apportera la moutarde convenue au moment voulu. Pour le déjeuner du matin, si vous n'affirmez pas expressément votre intention de varier votre menu, il vous apportera tous les jours ce que vous aurez commandé la première fois.
Les domestiques chinois sont Thabitude personnifiée : fidèles comme elle, et quelquefois comme elle tyranniques. C'est un des secrets de l'empire qu'ils prennent souvent sur les Européens leurs maîtres. Et c'est bien une des caractéristiques de la race; car à San Francisco ils sont les mêmes : apprenant très vite la routine de la maison, d'une exactitude ponctuelle, mécanique, mais déroutés par la moindre nouveauté, le moindre imprévu. Ils ne savent pas se retourner : c'est ce qui explique, dans un tout autre ordre d'idées, pourquoi les troupes chinoises les plus braves sont si facilement prises de panique lorsqu'elles sont surprises ou attaquées de flanc.
Les Chinois sont-ils en moyenne doués d'une force musculaire supérieure ou inférieure à celle des ouvriers européens? — Leur force de résistance est très grande : ils sont d'excellents porteurs. Sur les chantiers du chemin de fer d'Hankaou on voit communément des équipes de quatre hommes transporter des rails de 400 kilos : une équipe de quatre ouvriers européens n'y suffirait généralement pas.
Les ouvriers chinois excellent surtout à combiner leurs efforts pour en obtenir le maximum d'effet utile : presque mieux que les ouvriers européens ils ont l'entente du rythme, et leurs refrains de peine sont des chefs-d'œuvre. Le rendement du travailleur chinois augmente énormément dans le travail collectif, à cause aussi de l'entraînement mutuel. Le travailleur chinois demande à être encadré par d'autres travailleurs, comme à être en quelque sorte engrené par la machine.
Ce n'est pas que le travailleur isolé ne soit capable d'un puissant effort. Ainsi, sur le « Bund » d'Hankaou
on peut voir des déchargeurs de thé porter allègrement, à la manière de seaux d'eau, deux caisses de 30 kilos chacune. Là encore d'ailleurs la force est faite surtout d'adresse, d'un sens subtil de l'équilibre, d'un jeu de mouvements auquel le corps entier participe. La différence entre la brouette chinoise et la brouette européenne est à cet égard très caractéristique. La brouette chinoise, avec sa grande roue très haute, placée au milieu juste sous la charge, demande pour transporter un poids égal beaucoup moins de force que la brouette européenne : mais elle exige, en dépit de l'écartement des brancards, une science consommée de l'écjuilibre.
Il est peu probable que la force musculaire brute du Chinois soit supérieure à celle de l'Européen, surtout de l'Européen du Nord. Le mode d'alimentation conduirait plutôt à penser qu'elle est inférieure. C'est l'habitude séculaire et universelle de transporter des fardeaux sans l'aide de la machine et même souvent sans l'aide des bêtes de somme qui l'a rendu capable, par certaines habiletés, d'égaler et quelquefois de dépasser en force de résistance l'Occidental.
Mais pour donner un coup de force à un moment donné, pour un effort court, mais vif; pour tirer, pour pousser brusquement, rapidement, le Chinois est décidément inférieur : sa force est une force patiente et lente, comparable à celle du bœuf })lus qu'à celle du clieval. Il n'est pas étonnant que le soldat clîinois soit bien meilleur dans la défensive que dans l'ofîensive.
En somme, la force que le Chinois fournit le mieux est aussi celle pour laquelle la machine peut le mieux remplacer le muscle humain : les mouvements lents et réguliers sont ceux cfu'un mécanisme peut le plus facilement accomplir; et l'industrie moderne tend de plus en plus à remplacer les grosses écpiipes d'hommesmoteurs, les grands attelages d'hommes-bétes de trait, par des groupements mixtes d'hommes et de machines, où la machine de plus en plus développée accomplit
tout le gros travail, et où le personnel humain de plus en plus réduit ne donne plus que des elTorts momentanés, et en quelque sorte, des efforts de direction, La valeur des capacités musculaires de l'ouvrier chinois, comme celle de ses capacités manufacturières, est doue limitée.
Si nous passons maintenant aux défauts caractérisés de la main-d'anivre chinoise, ils peuvent se ranger sous trois chefs principaux : indolence, légèreté, manque de soin.
L'indolence naturelle du Chinois ne peut réduire sa productivité dans les industries où la machine pousse sans cesse l'ouvrier, ne lui laisse pas le loisir de flâner. C'est pourquoi les filateurs peuvent louer sans réserve la main-d'œuvre chinoise. Mais là où l'ouvrier est encore le maître de son travail, la productivité de l'ouvrier chinois est bien inférieure à ce qu'on pourrait attendre de sa puissance musculaire, l)ien inférieure à celle de l'ouvrier européen.
Aux Aciéries de Hanyang, par exemple, il faut être tout le temps « sur le dos » des ouvriers pour qu'ils travaillent consciencieusement : si le contremaître n'est pas là, le travail ne se fait pas. Même expérience sur les chantiers de chemin de fer. A l'Arsenal de Changha'ï, en entrant dans chaque atelier, j'ai trouvé les ouvriers en train de muser, et je les ai vus se remettre précipitamment au travail comme des écoliers suri)ris à jouer en étude. Je me rappelle l'un d'eux — c'était dans l'atelier des torpilles — qui ronflait sur son établi, —les Chinois ont une telle facilité de sommeil! — tandis que sa machine continuait de tourner à vide.
Même air de flânerie, mêmes sommeils opiniâtres à l'Arsenal et à la ^Monnaie de Nankin, Dans le premier de ces établissements, pour achever de distraire les ouvriers, tout un groupe de curieux amassés à la porte, entrés par fraude, nous accompagne dans notre visite, et bon nombre d'apprentis quittent leur tache pour se
joindre au cortège. A la Monnaie, les ouvriers sont au moins deux fois plus nombreux qu'il ne serait nécessaire : à côté de ceux qui travaillent — négligemment, il y en a qui n"ont positivement rien à faire la moitié du temps, qui sont des parasites.
A l'Arsenal de Foutchéou nous avons vu que les salaires étaient moins élevés cfue dans d'autres établissements similaires : mais cet avantage est largement compensé par la moindre activité du travail. Le personnel ne forme littéralement qu'une grande famille, les ouvriers sont presque tous unis les uns aux autres par des liens de parenté. Tel contremaître se trouve le neveu de tel ouvrier : il n'a moralement plus le droit de lui donner des ordres. On imagine aisément que la discipline des ateliers n'est pas bien sévère, ni par suite le travail bien ardent !
Cette nonchalance au travail réduit tellement la productivité que, au témoignage des directeurs de l'Arsenal, si les ouvriers chinois gagnaient seulement trois fois leur salaire actuel, il n'y aurait aucune économie à les employer de préférence à des ouvriers européens. Comme le salaire actuel de l'ouvrier chinois est de 25 cents, et le salaire moyen de l'ouvrier européen correspondant toujours supérieure 5 francs, cela revient à dire que la productivité de l'ouvrier chinois dans ce cas particulier est au moins trois fois plus faible, à temps égal, c{ue celle de l'ouvrier européen.
Aux Aciéries d'Hanyang on n'estime pas c{ue le bas prix de la main-d'œuvre chinoise constitue pour l'entreprise un avantage bien sensible. A prendre ce témoignage à la lettre, on en déduirait que la productivité de l'ouvrier chinois dans ce genre de travail, à temps égal, est de cinq fois inférieure.
Même les simples coolies travaillant aux terrassements abattent beaucoup moins de besogne que les terrassiers européens. Les travailleurs russes par certains côtés ressemblent aux travailleurs chinois : ils sont forts, plus forts que les Chinois, mais en général
assez peu actifs. A Khabarovsk * cependant, en juillet 1900, pour les chargements et les déchargements pressés on prenait toujours des Russes : et pourtant il restait des Chinois disponibles, et la journée des ouvriers russes, à cause de la mobilisation, avait monté jusqu'à deux roubles K
Lorsqu'on lui confie une tâche délicate, l'ouvrier chinois pèche aussi souvent par légèreté. A la Monnaie de Nankin, un ouvrier chargé de la direction d'une machine qui doit frapper 60 pièces à la minute lui en fait frapper 80. Il risque de détraquer tout le mécanisme, même de mettre le feu à la machine qui pourra lui éclater dans la figure. Mais il n'y songe pas : il a tant de pièces à frapper dans sa journée, il ne songe qu'à cela; et dès que le surveillant aura le dos tourné, il recommencera.
Il manque à l'ouvrier chinois le sens de la machine. Aucune éducation technique générale, aucune hal)itude un peu longue ne le lui a encore donné. Sa docilité, sa passivité naturelle ne font pas qu'il soit dépourvu de toute curiosité, surtout si quelque intérêt immédiat l'y pousse. D'ailleurs il suit encore sa machine lorsqu'il la laisse aller trop vite : il n'imagine pas que ce simple surcroît de vitesse puisse avoir des conséquences graves, et que c'est à lui de les prévoir. De ce que l'ouvrier chinois est en art excellent copiste, il ne s'ensuit pas qu'il ait le sens net de la précision scientifique, qui ne s'acquiert pas sans le raisonnement. Récemment une explosion terrible se produisait à l'une des pompes élévatoires de la grande filature de Outchang : le mécanicien s'était simplement amusé à jouer avec le manomètre.
Enfin le manque de soin, de propreté est un des attributs de la race chinoise dont elle ne pouvait pas facilement se dépouiller au seuil des grandes usines.