Décret du 16 novembre
Encore sont-ils cédés, ou plutôt loués à bail, en vertu d'arrangements diplomatiques pacifiquement arrachés au Tsong-li-Yamen : et les territoires ne sont occupés qu'après la signature officielle de l'acte de cession.
La prise de possession de Kiautschou par les Allemands présente un tout autre caractère. C'est une occupation soudaine, brutale, par la force; un véritable coup de main, un acte de guerre sans même la formalité de la déclaration.
La conduite ultérieure des Allemands dans leur possession nouvelle est empreinte du même dédain pour les droits du gouvernement chinois. Comme les Chinois, suivant leur habitude, soulèvent difficultés après difficultés pour l'établissement d'une délimitation, les Allemands rompent tous les pourparlers et ne s'installent que plus librement dans leur nouvelle conquête. Ils traitent la résistance des habitants avec la même brutalité que les réclamations du gouvernement. On m'a assuré qu'ils avaient sans nécessité brûlé et dynamité des villages, comme s'ils avaient eu affaire à une peuplade de cannibales.
L'effet produit dans toute la Chine a été immense. Ce n'est pas un hasard si le premier centre des Boxeurs a été Tsinan-fou, la capitale du Chantoung. La prise de possession de Kiautschou par les Allemands et quelques-uns de leurs procédés de colonisation doivent certainement être mis au nombre des causes déterminantes de la crise actuelle.
Des causes accidentelles devaient enfin précipiter les événements.
La guerre du Transvaal, le coup terrible qu'elle a porté au prestige anglais dans le monde entier ont encouragé le mouvement anti-étranger. L'Angleterre était aux yeux des Chinois la première des puissances proprement occidentales. La Russie était sans doute une voisine menaçante : mais c'était une voisine, et elle ne menaçait que le nord de l'Empire. L'Angleterre au contraire, depuis plus d'un demi-siècle, était interven^
partout et sans cesse : puissance lointaine, elle faisait cependant sentir son action multiple au nord, au sud, au cœur même de la Chine. Voilà qu'elle était tenue en échec, presque vaincue par un petit peuple d'Afrique : ces Européens n'étaient donc pas si redoutables!
Tout se sait en Extrême-Orient, tardivement et sans exactitude : mais les grands événements du monde y ont leur lointaine répercussion. Si étrange que cela paraisse, l'imagination chinoise s'est enflammée aux récits exagérés des victoires des Boers; des fanatiques chinois se sont obscurément considérés comme des sortes de Boers asiatiques, défendant eux aussi, mais contre tout l'Occident, leur territoire et leur liberté. Un missionnaire anglais qui a vu de près les événenements m'a assuré que c'est l'exemple des Boers qui a donné aux Chinois l'idée de détruire systématiquement le chemin de fer de Tientsin à Pékin.
Avec cela, le printemps de 1900 a été marqué dans toute la Chine du Nord par une effroyable sécheresse. Dans le Tchihli. le Chansi, le Chensi et le Kansou, on n'a même pas pu ensemencer les champs.
La disette en tout pays prédispose les esprits populaires à la violence. En Chine, où l'administration publique ne s'est jamais préoccupée de parer aux éventualités même les plus graves, la menace du fléau est d'autant plus terrible.
La superstition devait donc, au milieu de l'inquiétude générale, accomplir facilement son œuvre. C'est une des croyances les plus profondément enracinées dans l'àme chinoise que les phénomènes météorologiques sont au pouvoir de divinités, qui les dispensent aux hommes pour leur bien ou leur malheur suivant leur mérite ou leur démérite. Cette sécheresse terrible évidemment est un signe de la colère céleste : d'ailleurs, des Merges célestes passent dans l'air; s'arrétant au-dessus des villes, à un de leurs cheveux elles suspendent une sapèque — et la ville bride! Les dieux sont irrités, irrités des concessions faites aux Diables d'Occident !
« Les religions catholique et protestante étaient insolentes à l'égard des Dieux et destructrices de la sainteté, ne rendant pas obéissance au bouddhisme et excitant la colère du Ciel et de la Terre, les nuages de pluie ne nous visitent plus désormais; mais huit millions d'Esprits soldats vont descendre du Ciel et balayer tous les étrangers, en purifier l'Empire! Alors les douces ondées arroseront de nouveau nos pays.... Ceux qui ne gagnent pas d'adhérents à la foi seront décapités; car, tant que les étrangers ne seront pas exterminés, la pluie ne pourra jamais nous visiter '. » Quand de tels placards s'étalent sur les murs, l'heure des massacres n'est pas loin de sonner.
Si nous écartons ces causes accidentelles qui n'ont pu être décisives, la cause profonde du conflit présent est en somme très simple : elle est toute dans un essai de pénétration plus intime de la civilisation occidentale au sein de la civilisation orientale. Cette pénétration s'est essayée sous toutes les formes : religieuse, commerciale, industrielle, politique, diplomatique, militaire ; sous toutes les formes elle a rencontré, soulevé des oppositions dont nous avons cherché à déduire brièvement les raisons; et c'est la coalition confuse de ces oppositions qui a abouti au conflit actuel.
1. Placard affiché et dislribué à Tientsin par les soins de la Ligue patriotique des Boxeurs bouddhistes — traduit dans le Kobë Herald du 20 juin 1900.
La fin du placard mérite encore d'être citée : « Ceux qui ont été assez infortunés pour boire de l'eau des puits empoisonnés par les étrangers doivent aussitôt recourir à la Divine Prescription suivante : il faut faire bouillir et avaler les ingrédients; après quoi le patient se remettra.
Prunes noires sécliécs 1/2 once.
Solanum dulcamara. 1/2 once.
Eucommia ulmoïdes (?) 1/2 once.
Ce conflit était si naturel qu'on pourrait presque s'étonner de l'étonnement des puissances : comment deux civilisations si différentes lune de l'autre, après s'être pendant des siècles développées à part, pouvaientelles en l'espace de quelques années se pénétrer?
Le Japon a pu en un tiers de siècle se transformer : c'est peut-être le phénomène sociologique le plus extraordinaire de notre époque. Nombreux encore sont ceux qui n'y peuvent croire, et restent fidèles à la vieille théorie de l'irrémédiable infériorité de la race jaune. Le fait accompli a fait justice de cette théorie et nous croyons que les Chinois sont, eux aussi, capables de s'assimiler les éléments essentiels de la civilisation occidentale.
Mais, sans parler des nombreuses différences qui existent entre les Japonais et les Chinois, même au point de vue de la race, comment voulait-on que l'œuvre de transformation pût s'accomplir avec la même aisance dans l'immense empire du Milieu que dans le Japon, qui est une île, ouverte à toutes les influences extérieures !
Et puis l'évolution contemporaine du Japon a été toute différente de celle de la Chine. Le Japon n'a pas subi la civilisation occidentale : l'Occident l'a touché, et il s'est réveillé : il s'est « recivilisé » lui-même.
La Chine au contraire a été violentée : les relations entre elle et l'Occident n'ont cessé de tourner dans un cercle vicieux; toutes les innovations, il a fallu les lui imposer, et chacune étant imposée, a provoqué contre l'étranger un nouveau ressentiment.
Si l'on avait laissé à la Chine le temps de respirer, de se reprendre, d'éprouver les bienfaits de changements dont elle ne saisissait d'abord que les apparences choquantes et vexatoires, le sens du véritable intérêt, qui existe chez les Chinois comme chez les autres peuples, l'eût emporté à la longue sur la répulsion première. Qu'importe le temps pour les Chinois? Et nous-mêmes, pour une œuvre si grande, devions-nous être si pressés?
Mais on a voulu que la Chine se laissât civiliser sans délai; les réformateurs chinois eux-mêmes ont voulu aller trop vite : alors le vieux conservatisme chinois s'est soulevé.
Avant qu'éclatât le conflit actuel, un grand nombre d'Occidentaux en Extrême-Orient s'étaient rendu compte que, si l'on voulait éviter une catastrophe, il fallait ralentir l'action européenne ou tout au moins en corriger l'allure un peu rapide et trop agressive.
Je ne veux pas parler seulement des déclarations répétées, plus solennelles que sincères, de la diplomatie universelle en faveur de l'intégrité de l'Empire chinois. Mais les instigateurs mêmes du mouvement réformiste — des Anglais et des Américains — ont reconnu que les tentatives de réformes avaient été parfois prématurées, précipitées, et que les conséquences pouvaient en être dangereuses.
Les Occidentaux en général, commerçants et diplomates — les Français aussi bien que les autres étrangers, — s'étaient convaincus qu'il y avait danger à laisser s'établir, se perpétuer dans l'esprit des Chinois l'identification inexacte entre « occidental •» et « chrétien ». Ils avaient jugé que la civilisation occidentale offrait déjà aux Chinois assez de difficultés en ellemême pour n'y pas ajouter la difficulté d'une religion opposée aux traditions séculaires de la civilisation chinoise, et qui n'est nullement une part essentielle de la nôtre.
En un mot, sans perdre le bénéfice des positions acquises et sans laisser atteindre l'autorité européenne, on était disposé à donner à la Chine le temps de se reprendre avant de s'ouvrir; on voulait lui fournir les moyens de faire un pas de plus, un pas décisif, dans la voie du progrès, mais sans la pousser; on lui proposait la civilisation occidentale tout entière, mais on ne la lui imposait pas.
Appliquée plus tôt, ou développée plus longtemps, cette politique aurait-elle réussi à conjurer la crise
récente? 11 était permis de l'espérer, sans cependant qu'on pût l'affirmer.
Cette crise en tout cas ne peut pas être la preuve qu'une telle politique fût nécessairement condamnée à un échec. La politique contraire n'a guère réussi : que les Européens soient allés réveiller la Chine de son sommeil pour lui faire son éducation ou simplement pour gagner de l'argent dans son commerce, le récent conflit est un triste résultat : ce n'est ni pour les Européens une bonne affaire, ni pour les Chinois une bonne leçon.