LE PERIL CHINOIS
La crise chinoise paraît toucher à son terme; mais la cjuestion chinoise n'est pas résolue. Quelle doit être à présent la politique de l'Occident?
Une politique possible serait une extrême modération, allant jusqu'à l'abstention et même l'abandon. L'État chinois serait plus que jamais reconnu souverain et indépendant; et mieux que jamais l'intégrité de l'Empire serait garantie. Les puissances ne méditeraient plus aucune annexion : elles renonceraient même
à tout protectorat et à toute protection particulière des missionnaires. Tout au plus demanderaient-elles au gouvernement chinois l'autorisation de fonder quelques < concessions » nouvelles; l'ouverture de quelques nouveaux ports au commerce international; une certaine réforme des likin; et quelques lignes de chemin de fer, quelques exploitations minières nouvelles sans préjudice des anciennes.
Si toutes ces demandes sont accordées, la question chinoise — disent les partisans de cette politique — sera bien près de se résoudre d'elle-même.
La punition exemplaire des principaux chefs du mouvement anti-occidental aura jeté la terreur dans l'âme des mandarins hostiles. L'Empereur n'aura pas de peine à s'entourer de bons conseillers.
Les réformes de Kang-you-oue'i étaient peut-être prématurées : il était peut-être dangereux de donner à la Chine des libertés pour lesquelles elle n'est pas mûre ; il était plus dangereux encore de mettre ouvertement les réformes sous le patronage d'une puissance européenne particulière, et même sous celui de l'Europe entière. Il fallait toucher avec plus de ménagements aux antiques traditions ; et la Chine devait rester pour longtemps encore un empire autocratique et paternel, où les provinces jouiraient d'une large autonomie et le peuple des simples libertés élémentaires consacrées par la coutume.
Justement — continuent les défenseurs de cette politique du minimum d'intervention européenne — les hommes qu'il faut à un pareil régime se sont révélés. Les vice-rois de Ou-tchang, de Nankin et des deux Kouangs se sont montrés des hommes de gouvernement : ils ont eu assez d'autorité pour maintenir dans l'obéissance le peuple de leurs provinces, pour l'empêcher de se soulever contre les Européens, et pour désobéir eux-mêmes aux ordres de la Cour. Sans eux Changhaï, Hankaou, Chamine auraient subi le sort de Tientsin, peut-être pis encore. On peut compter sur
eux, dans l'avenir, pour protéger la vie et les biens des Européens.
A leur exemple, la majorité des grands mandarins reconnaîtra qu'ils ont tout bénéfice à accueillir la civilisation européenne, que rien ne leur est plus facile que de s'en approprier les bienfaits. Les entreprises nouvelles fournissent à leurs capitaux des placements magnifiques. Li-Hung-tchang et Cheng le Taotaï auraientils acquis leurs richesses immenses s'ils n'avaient jamais eu d'autre source de profits que l'administration des villes ou des provinces?
Est-ce que la création des grands entrepôts de Changhaï, de Hankaou, de Tientsin et le progrès chaque jour plus rapide du commerce extérieur de la Chine n'ont pas été pour une foule de gros et de petits commerçants chinois une fortune?
Seraient-ils aveuglés par la superstition ou par la haine de race au point de méconnaître l'intérêt qu'ils ont à être en paix, à être amis avec des étrangers qui leur apportent la richesse et dans la fréquentation desquels ils n'éprouvent aucun déboire?
D'ailleurs les écoles que les Européens ne manqueront pas de multiplier dans leurs concessions formeront une jeune génération de Chinois ouverts aux choses d'Europe, qui seront les agents sûrs et efficaces de la civilisation occidentale et les ouvriers d'une Chine nouvelle.
Si les mandarins ne l'excitent plus contre les étrangers; si les imprudences des missionnaires ou leurs abus; si les violences commises sous prétexte de les venger ou tout simplement par politique brutale ne troublent plus ses croyances et ne blessent plus ses préjugés séculaires — le peuple se tiendra tranquille. D'ailleurs il ne tardera pas à s'apercevoir que l'introduction de la civilisation moderne est pour lui aussi pleine d'avantages : il trouvera du travail dans l'industrie et pourra se procurer à bon compte les éléments d'un bienêtre inconnu.
Ces chemins de fer que, la veille encore, il aura maudits, seront immédiatement pour lui une source inépuisable de bienfaits. « A peine les trains ont-ils commencé de marcher, des districts où il n'y avait auparavant que relativement peu de trafic, comme par exemple entre Paoting et Pékin, immédiatement bourdonnent de vie et d'activité ; et il naît un commerce florissant que l'on considérait auparavant comme un rcve irréalisable par manque de transport à bon marché K >
Ainsi — s'empresse-t-on de conclure, — ainsi par simple contact, par endosmose en quelque sorte, la Chine se réformera, se transformera elle-même — fara da se. Les grands principes de l'Occident seront saufs et ses intérêts bien servis.
Voilà, n'est-il pas vrai? un beau programme. Hélas! j'ai bien peur que ce ne soit qu'un beau rêve.
Le prince Tuan, l'auteur responsable de l'attaque des Légations, dont toutes les puissances ont exigé la mort, attend paisiblement dans une retraite sûre l'heure de son horrible vengeance. Tong-fuh-siang, le chef de la garde impériale, condamné à mort lui aussi à l'unanimité des puissances, du fond du Kansou les défie. Et Kang-yi, le premier instigateur du mouvement Boxeur, est bien vivant, dans la résidence même de la cour.
On avait annoncé leur triple exécution ; même on avait publié le récit très circonstancié de leurs funérailles ; et ces impudents subterfuges donnent la mesure du respect que la Chine professe pour l'Occident, Mais eussent-ils été réellement mis à mort, les trois quarts des Chinois au moins ne l'auraient pas su ou ne l'auraient pas cru.
On ne saurait exagérer la puissance d'illusion des Chinois, et, si l'on peut dire, leur puissance d'ignorance, lorsque leur orgueil national ou plutôt leur orgueil de race est en jeu. A l'heure actuelle il y a certainement beaucoup plus de Chinois convaincus que la