‹ Chine ancienne et nouvelle. Impressions et réflexionsChapitre 70 sur 77 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nous avons tenu à développer dans toute son ampleur et d'un seul trait la politique du maximum d'intervention des Puissances en Chine, parce que c'est une politique ingrate, surtout lorsqu'on la pousse jusqu'à ses dernières conséquences, et qu'elle est exposée à rencontrer la complète indifférence qui accueille les opinions chimériques ou l'opposition violente que suscitent les opinions extrêmes.

Les objections qu'elle soulève, nous ne les avons présentées jusqu'ici que d'une manière incidente et en quelque sorte pour en provoquer la réfutation. Cette réfutation n'a pas été de nature à dissiper tous nos doutes, et il nous convient d'insister davantage sur les raisons qui militent contre une politique dont l'aboutissant éventuel est le partage de la Chine.

La brutalité et en quelque sorte l'énormité de la formule ne peuvent nous empêcher de considérer la chose comme une des possibilités du prochain avenir : car nous avons vu quelles difficultés, peut-être insurmontables, présentait, au point où nous en sommes, la pratique d'une politique de réconciliation. Mais nous ne pouvons considérer cette possibilité sans une tristesse profonde et sans une sorte d'effroi.

Que de sang ne faudrait-il pas répandre pour établir seulement le protectorat — total ou partiel — étroit ou large — des Occidentaux sur la Chine! Que de sang chinois, et même que de sang européen! Dans quelle mesure la diplomatie européenne et la diplomatie des vice-rois combinées parviendraient-elles à diminuer l'horreur de cet immense conflit?

Nous croyons qu'il y a une œuvre coloniale grandiose

et lionne à accomplir pour les Occidentaux en Chine : mais les nations occidentales sont-elles aujourd'hui à la hauteur dune telle œuvre? Le malheur des œuvres, même les meilleures, lorsqu'elles sont accomplies par la force ou tout au moins par une autorité sans contrôle, est qu'elles prêtent à des abus révoltants. Si la Chine devait un jour être colonisée par les Occidentaux, quel dommage que la rencontre de ces deux grandes familles de THumanité ne se soit pas produite un siècle plus tard : on se fût fait alors en Occident une idée plus élevée, vraiment morale, de l'œuvre coloniale; et sans que son état eût sensiblement empiré, la Chine aurait trouvé des guérisseurs moins maladroits à coup sûr, et aussi plus désintéressés, ou plus largement intéressés.

A l'heure actuelle, nous risquons de faire payer aux Chinois, non pas plus cher qu'ils ne valent, mais plus cher qu'il n'était possible de les leur faire payer, les bienfaits de la civilisation moderne. Et nous risquons de payer cher, nous aussi, une entreprise qui devrait être tout bénéfice, et qui pourrait nous rapporter la guerre civile — la guerre entre Occidentaux.

Juscju'ici. les puissances ne se sont battues cju'à coups de notes diplomatic|ues, parce que les intérêts en jeu sont relativement encore peu considérables. Mais si. du fait des ambitions d'une puissance particulière, ou du fait du gouvernement chinois lui-même, il fallait en arriver au partage de l'immense domaine, quelle ne serait pas l'ardeur des convoitises jalouses! Et qui peut dire si la richesse du domaine à partager, sans parler de tant d'autres raisons, empêcherait que pour les moindres morceaux on ne fût prêt à se battre?

Et quelle dangereuse éducation encore pour les peuples d'Occident! A l'heure où l'idée du Droit des Nations est encore si vacillante dans la conscience obscure du monde civilisé. — comment expliquer assez clairement que ce qui en Chine serait une extrémité douloureuse, par la faute des hommes et des choses,

devenue inévitable ; et, en quelque sorte, un moindre mal, — serait ailleurs un attentat odieux, un crime sans excuse? Quand, aux yeux de la grande masse des Occidentaux, la Chine constitue une nation comme une autre, et le gouvernement chinois, un gouvernement légitime comme un autre — comment expliquer que le partage de la Chine entre les puissances européennes ne serait nullement une iniquité comparable, par exemple, à celle de l'annexion des Républiques sud-africaines par l'Angleterre!

Lorsque toutes ces considérations se présentent à l'esprit, on souhaiterait presque que le monde se délivrât du cauchemar chinois, en laissant la Chine retomber à son isolement, fût-ce au prix des intérêts européens là-bas et de la prolongation indéfinie de la misère chinoise !

Tout au moins, si douteux que nous ait paru l'espoir d'écarter les éventualités violentes par la modération des demandes, par une stricte limitation des revendications et des représailles, même par un recul de l'influence européenne — si grave que soit le risque de préparer ainsi de pires catastrophes, — on éprouve un soulagement à voir les puissances se rallier tant bien que mal à cette politique.

Mais, si ardents que nous soyons à souhaiter une solution pacifique, nous ne pouvons nous empêcher de penser qu'une politique d'action offensive pourrait bientôt s'imposer; et que l'établissement du protectorat des puissances sur la Chine, même le partage de l'Empire chinois, pourrait être, à plus ou moins brève échéance, la moins mauvaise des solutions encore possibles.

Le partage fait, si les puissances s'entendaient pour décourager le militarisme, suivant l'ancienne tradition nationale; pour interdire le port d'armes et l'instruction militaire; pour supprimer absolument la fabrication et l'importation des armes; pour n'employer que des blancs dans la police et dans la force armée ; — « peut-être alors le Chinois industrieux, amoureux de la paix, res-

peclueux des lois, se laisserait-il conduire à la lisière jusqu'à ce que le cours des siècles ait donné à d'autres influences de civilisation le temps de s'exercer sur les générations successives et de changer la tendance du sentiment national. Peut-être alors pourrait-on remplacer dans l'âme chinoise, l'orgueil, la haine de race par le sentiment de la solidarité internationale, et faire disparaître de l'avenir humain le Péril jaune *. »

1. Cette hypothèse est une de celles que sir Rohert Hart, un (les hommes qui connaissent le mieux la question de Chine, a exposées récemment dans un article de la Forlnighlly Review. Il nous convenait de placer notre conclusion sous une telle autorité.

Août 1901.

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