René Pinon et de*Marcillac, La Chine gui s'ouvre, p
contre les étrangers. D'ailleurs ce mouvement d'unification nationale fût-il plus prononcé, comme il est dirigé contre eux, les Occidentaux n'en auraient que plus de raison d'agir vite.
Le partage sera une source de disputes, de guerres peut-être entre les puissances européennes !
Mais la Chine — répond-on — est assez grande pour satisfaire toutes les ambitions des puissances : et si celles-ci hésitent tant à se battre contre les Chinois pour avoir la Chine tout entière, elles y regarderaient bien davantage encore à se battre entre elles pour un simple morceau !
Ce qui serait un danger bien plus grave pour la paix du monde, c'est de laisser tomber l'Empire chinois tout entier sous le protectorat d'une seule, ou même de deux puissances, à l'exclusion de toutes les autres.
Deux puissances peuvent précisément rêver un tel protectorat : la Russie et le Japon. C'est le secret de leur opposition au partage, et l'explication de leur politique actuelle.
Si les Russes ont retiré leurs troupes de Pékin, ce n'est nullement qu'ils professent pour la race chinoise en général, et pour l'Empereur en particulier, plus de sympathie que les autres puissances. Les Russes, dans le conflit actuel, ont certainement tué plus de Chinois que toutes les autres puissances réunies. Ils ne leur ont pas fait quartier. Ils ont même, à Rlagoveschensk, jeté à l'eau trois mille Chinois dont ils n'étaient pas sûrs et qu'il suffisait de garder à vue. Ils ont conquis par une campagne en règle, pour laquelle ils avaient mobilisé toute la Sibérie, une province qui compte dix-huit millions d'habitants.
Les Chinois, en bombardant Rlagoveschensk et en tirant sur les bateaux russes du fleuve Amour, leur avaient donné des griefs particuliers. Attaqués chez eux, ils ont riposté en envahissant le territoire ennemi.
Leur conquête, ils ont toujours entendu la garder;
mais ils ne voulaient pas la garder à titre de conquête : dautres pourraient les imiter. Ils voulaient l'obtenir de la gracieuseté de l'Empereur en récompense d'un service signalé. Ce service, c'a été de proposer aux alliés d'évacuer Pékin et de l'évacuer eux-mêmes immédiatement. La reconnaissance du gouvernement chinois n'a pas été longue à se traduire en actes; nous apprenons, à la date du 25 octobre 1900, que « l'Empereur de Chine a prié le tzar de prendre la Mandchourie sous sa protection spéciale ». Elle y restera longtemps.
Le principe de l'intégrité de la Chine est sauf; et, si une autre puissance cherchait à se tailler en Chine une autre Mandchourie, on verrait sans doute la Russie se réclamer de ce principe pour s'y opposer. La Russie ne veut pas que les puissances partagent la Chine parce qu'elle compte, sinon la prendre un jour tout entière, du moins y exercer en temps ordinaire, et d'un bout à l'autre, une influence toute-puissante; ce qui ne l'empêchera pas d'ailleurs, à chaque crise, de se faire payer ses bons offices par un bon morceau.
Le Japon, pour des raisons analogues, ne souhaite pas le partage de la Chine. Son ambition secrète est plus vaste qu'on ne pense. De même que les visées de la Russie dépassent la Mandchourie, celles du Japon vont au-delà du Fokien. Une régénération de la Chine par ses soins, voilà son rêve.
Pour le réaliser, il ne dispose pas seulement, comme la Russie, dune force militaire redoutable et toute voisine. La communauté de race lui donne des facultés d'accès, des moyens de pénétration qui sont interdits aux Occidentaux.
Dans les ports ouverts, là même où le Japon a sa concession indépendante, comme à Hankaou, la plupart des commerçants japonais vivent dans la ville chinoise; ils nouent avec les Chinois des relations intimes, et faisant avec eux le commerce sans intermédiaire, sans comprador, ils jouissent d'un avantage immense sur leurs concurrents occidentaux.
Mais il y a plus : avant qu'éclatât le conflit actuel, un rapprochement s'était opéré entre les deux gouvernements. Fait significatif : un peu partout des Japonais avaient commencé de remplacer, comme instructeurs militaires ou comme conseillers, les Occidentaux. Sur un ordre spécial de l'Impératrice, dix élèves du collège de Nanyang, près de Changhaï, qui devaient d'abord aller achever leurs études en Europe ou en Amérique, avaient été envoyés au Japon.
Sans doute, il ne faut pas croire que la communauté de race suffise à ouvrir toutes grandes aux Japonais les portes de la Chine, et à leur valoir, de la part de tous les Chinois, respect et sympathie. Le Chinois est orgueilleux et méprisant, même à l'égard de ses frères de race, à l'égard des Japonais comme à l'égard des Annamites. Les beaux Chinois de Outchang ne se gênent pas pour traiter les instructeurs japonais, maigriots et malingres, de « petites souris » ; et les officiers chinois se moquent des décorations que leur a conférées le Mikado. Mais il serait imprudent de nier la possibilité d'un péril sino-japonais K
Certaines personnalités russes de la Sibérie extrêmeorientale se plaisaient, en juillet et en août 1900, à faire courir le bruit que les Japonais, dans le conflit actuel, jouaient un double jeu, et qu'ils allaient se retourner contre l'Europe pour prendre le parti des Chinois. Le Japon n'a jamais songé, que nous sachions, à commettre cette folie. Mais ce qui est folie aujourd'hui pourrait être politique demain. Nous nous sommes demandé tout à l'heure quel danger ne ferait pas courir à la civilisation occidentale la Chine devenue un Japon demi-civilisé, « contrecivilisé » — un Japon de 400 millions d'habitants : le péril serait bien plus grand encore d'une Chine civilisée par le Japon.
On dira peut-être que le péril sino-russe, qui n'est
1. « Les Japonais joueront en Chine le rôle des Anglais dans l'Inde. » La Chine qui s^ouvre, p. 66.
pas moindre, neutralisera précisément le péril sinojaponais : mais, bien précaire la paix du monde, si elle ne dépendait plus que de la rivalité de deux puissances qui auraient tout à perdre à se contrecarrer, et tout à gagner à s'entendre!
Le maintien artificiel d'un gouvernement moralement et matériellement déchu, soi-disant au nom du Droit des Nations, mais bien plutôt du fait de la jalousie des puissances dont chacune espère le dominer à son profit — est une solution fausse.
Si l'une des puissances parvient à l'emporter, c'est la paix du monde ou d'une partie du monde qui est en danger. Si elles se neutralisent les unes les autres, c'est l'État protégé qui est condamné à dépérir sans remède de ses propres abus.
Si toutes les puissances avaient soutenu, en le guidant, le mouvement réformiste, peut-être la crise actuelle aurait été évitée. Mais l'Angleterre avait fait de la cause des réformes sa propre cause : les autres puissances n'avaient plus qu'à les combattre.
La lutte d'influence des puissances, soi-disant gardiennes communes de l'intégrité et de l'indépendance de l'Empire chinois, a fait avorter des réformes même moins importantes. Le rattachement des douanes intérieures au service des douanes maritimes ne suscita pas seulement l'opposition acharnée des mandarins, mais aussi celle de certaines puissances. Elles objectèrent, non sans quelque raison, que le service des douanes maritimes, officiellement service international, se trouvait être, en fait, un service aux trois quarts anglais. Et les likins subsistèrent.
Ainsi — - concluent les défenseurs de la politique d'intervention maxima — le partage de la Chine serait peut-être la seule solution rationnelle définitive; la seule susceptible d'assurer à l'ensemble du peuple chinois la réforme immédiate des abus séculaires sous lesquels il succombe; et d'empêcher qu'en servant les ambitions exagérées d'une puissance particulière, ou en se retour-
nant elle-même contre la civilisation, une des grandes races de l'humanité ne devienne un danger pour la paix et le progrès du monde.