‹ Chine et Extrême-OrientChapitre 16 sur 18 · DES NEUF SORTES DE TERRAINS · texte numérisé non relu

DES NEUF SORTES DE TERRAINS

« Si VOUS faites la guerre dans le pays ennemi , dit Sun-tse, ne divisez vos troupes que très-rarement, ou mieux encore, ne les divisez jamais; qu'elles soient toujours réunies et en état de se secourir mutuellement ; ayez soin qu'elles ne soient jamais que dans des liaux fertiles et abondants. Si elles venaient à souffrir de la faim, la misère et les maladies feraient bientôt plus de ravages parmi elles que ne pourrait faire dans plusieurs années le fer de l'ennemi. Procurez- vous pacifiquement tous les secours dont vous aurez besoin ; , n'employez la force que lorsque les autres vous auront été inutiles ; faites en sorte que les habitants des villages et de la campagne puissent trouver leur intérêt à venir d'eux-mêmes vous offrir leurs denrées; mais, je le ré-

pète, que vos troupes ne soient jamais divisées. Tout le reste étant égal, on est plus fort de moitié lorsqu'on combat chez soi... »

« Lorsque vous aurez tout disposé dans votre armée, et que tous vos ordres auront été donnés, s'il arrive que vos troupes , nonchalamment assises , donnent des marques de douleur, si elles vont jusqu'à verser des larmes , tirez-les promptement de cet état d'assoupissement et de léthargie, donnez-leur des festins, faitesleur entendre le bruit du tambour et des autres instruments militaires, exercez-les, faites-leur faire des évolutions, faites -leur changer de place, menez-les même dans des lieux un peu difficiles où elles aient à travailler et à soulTrir. Imitez la conduite de Tchouantchou et de Tsao-houei, vous changerez le cœur de vos soldats, vous les accoutumerez au travail, ils s'y endurciront, rien ne leur coûtera dans la suite.

* Les quadrupèdes regimbent quand on les charge trop, ils deviennent inutiles quand ils sont forcés. Les oiseaux, au contraire, veulent être forcés pour être d'un bon usage. Les hommes tiennent un milieu entre les uns et les autres; il faut les charger, mais non pas jusqu'à les accabler: il faut même les forcer, mais avec discrétion et mesure... »

« Si vous ne savez pas en quel nombre sont les ennemis contre lesquels vous devez combattre, si vous ne connaissez pas leur fort et leur faible, vous ne ferez jamais les préparatifs ni les dispositions nécessaires pour

la conduite de votre armée, vous ne méritez pas de commander.

« Si vous ignorez où il y a des montagnes et des collines, des lieux secs ou humides, des lieux escarpés ou pleins de défilés, des lieux marécageux ou pleins de périls , vous ne sauriez donner des ordres convenables, vous ne sauriez conduire votre armée; vous êtes indigne de commander.

« Si vous ne connaissez pas tous les chemins, si vous n'avez pas soin de vous munir de guides sûrs et fidèles, pour vous conduire par les routes que vous ignorez , vous ne parviendrez pas au terme que vous vous proposez, vous serez la dupe des ennemis, vous ne méritez pas de commander... »

« Dès que votre armée sera hors des frontières, faitesen fermer les avenues, déchirez la partie du sceau qui est entre vos mains * , ne souffrez pas qu'on écrive

' Les généraux avaient entre les mains la moitié d'un des •sceaux de l'Empire, dont l'autre moilié restait entre les mains du souverain ou de ses ministres; et quand ils recevaient des ordres, ces ordres n'étaient scellés que d'une moitié de sceau, laquelle ils joignaient avec la leur, pour s'assurer qu'ils n'étaient pas trompés; mais quand une fois cette moitié de sceau était déchirée ou rompue, ils n'avaient plus d'ordres à recevoir. Les inconvénients qui étaient arrivés par des ordres souvent contraires aux intérêts de l'État et aux véritables intentions du souverain, obligèrent à cette coutume. Ils pensent qu'un général choisi par un prince éclairé est un homme sur lequel on a droit de compter. Il est à présumer, disent-ils, qu'il fera tout ce qui dépendra de lui pour venir à bout de ses fins. Il est sur les lieux, il voit tout, ou par lui-même ou par ses émissaires; on peut donc croire raisonnablement qu'il est beaucoup mieux en état de

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OU ([u'on reçoive des nouvelles ' ; assemblez votre con-

juger sainement des choses que ne peut l'être un ministre qui n'est peut-être jamais sorti de la sphère de la cour, et qui a souvent des intérêts différents de ceux de son souverain et de l'État. Tel est le raisonnement que font les Chinois.

' Une autre maxime que la i)oUtique chinoise regarde comme d'une extrême importance, c'est celle par laquelle il est défendu à ceux qui sont à l'armée d'écrire rien de ce qui se passe sous leurs yeux à leurs parents et à leurs amis. Par là, les officiers généraux sont les maîtres d'écrire au souverain tout ce qu'ils veulent, et de la manière dont ils le jugent à propos. Ils ne courent point de risque de voir leur réputation entamée par des relations déguisées ou fausses, faites souvent sans connaissance de cause par des officiers subalternes, qui leur prêtent des intentions qu'ils n'ont jamais eues, des desseins mal concertés auxquels ils n'ont jamais pensé, et un total de conduite qui n'a de réalité que dans leur imagination.

Tous les officiers généraux ont droit de s'adresser directement à l'Empereur; il y a même des temps et des circonstances où ils doivent le faire par obligation. Quand ils ont quelque fait à annoncer, ou à faire passer quelque nouvelle jusqu'à la cour, ils conviennent auparavant entre eux de la manière dont ils doivent s'y prendre pour ne pas taire ce qu'il est à propos de dire, ou pour ne pas dire ce qu'il faudrait cacher. Tl est difficile qu'ils puissent tous s'accorder à tromper leur maître dans une chose de conséquence; ainsi, on peut penser raisonnablement que l'Empereur est à peu près au fait du vrai : mais comme il n'y a que lui qui le sache, hors de l'armée, il n'en fait passer au public que ce qu'il juge à propos. Il fait composer des nouvelles, plus ou moins favorables, suivant les circonstances, il se fait féliciter par les princes, les grands et les principaux mandarins de l'Empire, sur des succès chimériques, dont il s'applaudit aux yeux de ses sujets; on les insère dans les fastes, ■ pour servir un jour de matériaux à l'histoire de son règne. Si les armées, après plusieurs campagnes, sont enfin victorieuses, tous les succès annoncés en détail passent pour constants : il fait la paix, ou, comme ils disent ici, il pardonne aux peuples vaincus, leur fait des dons pour se les attacher, et leur fait pro-

seil dans le lieu destiné à honorer les ancêtres ', et

mettre une soumission inviolable et éternelle. Si, au contraire, ses troupes ont été vaincues, il en est quitte pour faire couper quelques têtes, en disant qu'on l'a trompé. Il envoie de nouveaux généraux a\ec des sommes considérables, pour réparer les pertes passées, et, après une campagne, tout est soumis, tout est rentré dans l'ordre. Le secret de tout ceJa n'est su que de quelques grands du conseil secret de Sa Majesté, et le reste de l'empire est toujours persuadé que le grand maître qui gouverne la Chine n'a qu'à vouloir pour dompter le reste de l'univers. Les officiers et les soldats se trouvent récompensés ; à leur tour on les vante comme des héros, il ne leur vient même pas en pensée de contredire leur panégyriste. Telle est la politique que les Chinois mettent en pratique aujourd'hui. En était-il de même autrefois;' Il y a grande apparence : c'est cependant ce que je n'oserai garantir.

• L'usage des Chinois, tant anciens que modernes, a toujours été d'avoir, chacun chez soi, un lieu destiné à honorer les ancêtres. Chez les princes, les grands, les mandarins, et tous ceux qui sont à leur aise, et qui ont un grand nombre d'appartements, c'est une espèce de chapelle domestique, dans laquelle sont les portraits ou les tablettes de tous leurs aïeux, depuis celui qu'ils comptent pour le chef de la famille jusqu'au dernier mort, ou seulement le portrait ou la tablette du chef, comme représentant tous les autres. Cette chapelle, ou salle, n'a absolument pas d'autre usage. Toute la famille s'y trouve dans des temps déterminés pour y faire les cérémonies d'usage : elle s'y transporte encore toutes les fois qu'il s'agit de quelque entreprise de conséquence, de quelque faveur reçue, de quelque malheur essuyé : en un mot, pour avertir les ancèlres et leur faire part des biens et des maux qui sont arrivés.

Ceux qui sont à l'étroit et qui n'ont que les appartements nécessaires pour loger les vivants, se contentent de placer dans un des fonds de leur chambre intérieure, s'ils en ont plusieurs, la simple tablette qui est censée représenter les aïeux, à laquelle ils rendent leurs hommages et devant laquelle ils font toutes les -cérémonies dont je viens de parler. Dans les camps et armées des anciens Chinois:, le général avait dans sa tente, ou près de sa tente, un lieu destiné pour la tablette des ancêtres. Il s'y trans-

là, en présence de tout le monde, protestez-leur que vous êtes disposé à ne rien faire dont la honte puisse rejaillir sur eux; après cela, allez à l'ennemi.

« Avant que la campagne soit commencée, soyez comme une jeune fdle qui ne sort pas de la maison ; elle s'occupe des affaires du ménage , elle a soin de tout préparer, elle voit tout, elle entend tout, elle fait tout, elle ne se mêle d'aucune affaire en apparence. La campagne une fois commencée, vous devez avoir la promptitude d'un lièvre qui, se trouvant poursuivi par des chasseurs , tâcherait par mille détours de trouver enfin son gîte, pour s'y réfugier en sûreté. » {Ihid., art. XI, p. 133-145.)

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