LES MANDARINS
un prétexte apparent de justice pour exercer «ilors leurs poursuites acharnées. Ce système a du moins l'avantage de faire régner partout la plus grande sécurité.
L'Empire chinois est un pays d'une immense étendue, dont le peuple a une grande vitalité et des ressources considérables. Comment donc une nation aussi puissante a-t-elle été incapable de résister aux Anglais en 1 840, dans la guerre de Vopium, et aux alliés en 18G0? Pourtant, aucun des agresseurs, à ces époques différentes et pendant ces campagnes si connues, ne disposait de moyens d'action en rapport avec l'étendue et la population du pays attaqué. Quelles peuvent avoir été les causes d'une telle faiblesse au point de vue militaire ? Il y en a de morales et de physiques. D'abord les Européens sont incontestablement plus braves que les Chinois, qui savent attendre la mort de pied ferme, mais n'ont pas l'audace nécessaire pour attaquer. D'autre part, ils manquent presque absolument d'organisation militaire.
La Chine est entourée de tous côtés de peuples moins civilisés, depuis longtemps ses tributaires, et qu'elle n'a pas besoin de contenir. L'armée y devient une institution en apparence inutile, ce qui explique le peu déconsidération dont elle jouit, et partant son recrutement très-défectueux. Enfin, la décentralisation y est si grande, qu'elle ne permettrait guère de ramasser les forces du pays dans un commun effort.
Les dix-huit provinces sont groupées sous l'autorité de dix vice-rois. Chacun d'eux est à peu près tout-puissant dans son gouvernement. En théorie, il doit rendre compte de tout à la cour de Pékin ; mais, en pratique, s'il paye régulièrement les impôts fixés pour sa circonscription, si surtout il en affecte une large part aux mandarins de Pékin, enfin, s'il a soin d'éviter que les affaires de sa province ne deviennent une source d'embarras pour le gouvernement, il jouit, pour tout le reste, d'une indépendance à peu près complète.
Il est difficile de donner un aperçu de l'armée chinoise : il n'existe pas dans le pays de corps homogène dont on puisse, comme pour une
armée européenne, esquisser en quelques lignes l'organisation, déterminer l'effectif, décrire les insignes, l'armement et l'uniforme.
Les forces militaires de la Chine se divisent en trois catégories :
1''Les ïartares, ou troupes des bannières;
2" Les troupes de l'étendard vert-,
3" Les volontaires, appelés aussi Braves.
Les troupes des bannières se composent des descendants des Mandchoux et des Mongols, venus il y a deux siècles avec la dynastie conquérante, et de ceux de quelques Chinois qui s'étant soumis les premiers, ont été incorporés parmi eux; ils sont environ cinq cent mille, répartis en deux groupes; le premier, dans le Pe-tchi-li; le second, dans les provinces. Mais ils ne forment pas un véritable corps d'armée; c'est seulement une classe d'hommes qui bénéficient encore de la conquête de la Chine faite par leurs ancêtres; afin même que certains privilèges dont ils jouissent restent toujours entre les mains des premiers titulaires, il ne leur est permis d'épouser les femmes chinoises qu'à défaut de filles appartenant à une famille inscrite sur le coutrôle des bannières. Ce cas se
présente très-rarement, d'ailleurs. Dans les premiers temps de leur arrivée en Chine, les Tartares avaient besoin de se maintenir en force armée afin d'affermir leur domination; mais actuellement elle leur est de moins en moins contestée, et les bannières ne conservent plus que l'appareil militaire. Ils n'ont fait d'ailleurs que garder les divisions traditionnelles, d'où ils tirent leur nom; et cette organisation, importée de leur pays , est encore celle des tribus restées en Mongolie et en Tar tarie. Ils sont tous répartis en huié bannières, qui se distinguent par leurs couleurs :
La première est jaune;
La deuxième, jaune à bordure rouge;
La troisième, blanche;
La quatrième, blanche à bordure rouge ;
La cinquième, rouge ;
La sixième, rouge à bordure blanche ;
La septième, bleue;
La huitième, bleue à bordure rouge.
De ces huit bannières , les trois première^ sont considérées comme les plus honorables et appartiennent au service de l'Empereur, tandis que les cinq autres sont affectées à celui des
princes. Chacune de ces bannières renferme des hommes des trois nationahtés, plus un groupe formant la garde, dans lequel toutes trois sont également représentées. Celte dernière création date des guerres qu'eurent à soutenir les souverains mandchoux dans les premiers temps de leur établissement en Chine, et son nom actuel de Hu-kun-ying remonte à 1660. A la tète de chaque bannière, sont placés quatre personnages marquants, au litre mandchou, mongol, chinois, et de la garde. Leurs fonctions sont viagères, et ils n'ont pas besoin d'appartenir à la nation au nom de laquelle est leur charge. L'Empereur nomme, pour une durée de cinq à six ans, des officiers qu'on pourrait assimiler à des inspecteurs généraux ; ils président aux rares manœuvres qui s'exécutent, et pourvoient aux vacances produites parmi les soldats de toutes classes.
Chaque bannière se compose d'an certain nombre de tso-lings, ou compagnie ne comprenant que des hommes de même race, commandés par un officier; letfectif n'en est pas limité, mais cent ou cent cinquante hommes seulement reçoivent une solde et sont astreints à quelques
exercices. Les soldats de 1" classe, ou ma-kia, touchent par mois trois taels ou 24- francs; ceux de 2" classe, ou yang-yu-pings, un tael 1/2, ou 1:2 francs; dans les tso-lings chinois, il existe une classe intermédiaire appelée leuh-kiao-pings, ou porteurs de chevaux de frise, qui touchent deux taels. Tous, à quelque classe qu'ils appartiennent, ont droit en outre à une ration de riz.
Quelquefois la charge de Tso-ling (on donne aussi ce nom au capitaine de la compagnie) est héréditaire. Ce fonctionnaire tient les registres et s'occupe de toute la comptabilité. Les hommes ne sont pas casernes; ils habitent avec leur famille, dans les quartiers affectés à leur tso-ling, des maisonnettes ayant chacune leur petite cour. Ceux qui ne reçoivent pas de solde sont entièrement libres et peuvent même, si bon leur semble, quitter la résidence du tso-ling. II en reste toujours un grand nombre retenus par l'espoir d'entrer dans les cadres des soldats rétribués, quand se produit une vacance.
Tous les savants sinologues qui ont compulsé les écrits chinois font une énuméralion plus ou moins longue et différente avec chaque auteur, des divers corps spéciaux recrutés parmi les
hommes des bannières, mais je suis porté à croire que toutes ces divisions n'existent que sur le papier. Pour ma part, je n'ai réussi à en découvrir que quatre ou cinq :
1° La garde personnelle de l'Empereur, composée d'environ quatre cents hommes;
2° La garde intérieure du palais, qui en compte un millier;
3" La garde extérieure du palais, dont l'effectif s'élève à sept cent quatre-vingts hommes;
4° Un corps de fusiliers, comprenant deux mille trois cents hommes. 11 y a encore, à Yuenmin-yuen ou aux environs, deux mille à deux mille cinq cents ouvriers et mille cavaliers. Le septième prince, oncle du dernier Empereur, a, en outre, organisé en 1 862 un corps d'environ dix à quinze mille hommes, recrutés parmi les tso-lings. Cette troupe d'élite est seule armée de fusils et à peu près exercée à l'européenne. Tous les autres tso-lings savent seulement tirer de l'arc et exécuter quelques mouvements avec plus ou moins d'ensemble.
Les gardes du palais sont chargés du service intérieur, et font la haie sur le passage de l'Empereur, quand il sort. Les ouvriers sont em-
ployés à fabriquer ce qui se consomme dans l'intérieur du palais, dont les vastes magasins sont approvisionnés par les tributs de tout l'extrême Orient, la Chine, Siam, le Thibet et la Corée.
Les bannières tartares occupent, en outre, comme il a été dit plus haut, dix provinces, parmi lesquelles se trouvent toutes celles des côtes. Elles y sont réparties en dix-huit garnisons, sans compter quatre camps en dehors de la frontière de l'ouest.
Ces troupes sont placées dans chaque province sous les ordres d'un grand dignitaire portant le nom de général tartare, qni a la préséance sur le vice-roi ou gouverneur général lui-même, quoique son autorité ne s'étende en réalité que sur sa petile troupe des bannières.
Les troupes de Télendard vert, ou lou-yings, forment la milice qui, dans toute l'étendue de la Chine, est mise à la disposition des mandarins pour la police, la poste, etc.. Ces soldats, mal payés, ont presque tous une autre profession et n'endossent que le moins possible leur casaque. D'après Talmanach général de l'empire, l'efrectif des troupes de l'étendard vert serait de six cent cinquante mille hommes; ces soldats sont
154 CHINE ET EXTRÊME-ORIE iN T.
chargés de porter la correspondance officielle (l'État ne s'occupe pas de celle des particuliers). Les dépêches que les mandarins envoient à Pékin et celles qu'ils en reçoivent sont transmises par des courriers échelonnés à cet elTet; quelquefois, dans les grandes circonstances, elles sont expédiées avec une vitesse de deux cent cinquante kilomètres en vingt-quatre heures ' .
Mais ni les troupes tartares, ni les milices de l'étendard vert ne forment une véritable armée active. Lorsqu'il y a à châtier quelque rébellion ou résister à une attaque quelconque, ce qui est tout un aux yeux des Chinois, il faut recourir à d'autres moyens. Les mandarins chargés de la répression recrutent à cet effet des soldats qui prennent leur nom de « braves » du caractère chinois, peint en noir au milieu du disque d'étoffe dont est orné le devant de leur casaque bleu ciel bordée de rouge ou de jaune. Cette inscription est destinée à effrayer
' Pour plus de détails sur l'organisation intérieure de l'armée chinoise, les titres des mandarins qui composent la hiérarchie, etc., consulter : The Army of the chinese empire, dans T/ie chinese repositonj , vol. XXjetr/ze Chinese Government, par Mayers (Schang-haï, 4 878.)
l'ennemi en lui faisant croire que tous ceux qui la portent en sont dignes par leur courage personnel.
On emploie, pour les enrôler, toutes sortes de moyens, depuis la prime jusqu'à la contrainte.
Quelle est la valeur de ces divers éléments qui constituent les forces de l'empire chinois? Un de nos écrivains militaires les plus autorisés* attribue à deux causes différentes la puissance d'une armée. Les unes, selon lui, tiennent au caractère de la nation, à son tempérament, à ses traditions, à son histoire, à son degré d'instruction générale, etc. . . ; on peut les appeler des causes morales. Les autres résultent du mode d'organisation de l'armée, du degré d'instruction militaire des officiers, sous-officiers et soldats, du matériel de guerre, de l'armement, de l'équipement, etc.. Ce sont les causes matérielles. Or, ces deux sortes de conditions indispensables font complètement défaut en Chine. Tout semble y concourir à l'affaiblissement de la force militaire.
La Chine était autrefois soumise à un régime
' Le eénéral Trochu.
assez semblable à celui de l'Europe au moyen âge. Elle se divisait en un grand nombre de royaumes, plus ou moins indépendants. Ces petits États, tout en reconnaissant l'autorité de l'Empereur, étaient souvent en guerre entre eux . Il est probable qu'à cette époque, les armées étaient aguerries par les campagnes qu'elles avaient l'occasion de faire, et que le métier des armes jouissait d'un plus grand prestige qu'aujourd'hui. C'est à celte date que remontent les traités classiques qui, maintenantencore, forment la base fondamentale de l'art militaire en Chine, et sur lesquels portent les examens que doivent subir les candidats aux grades d'ofticiers. Ces livres, au nombre de six, sont antérieurs à Tère chrétienne, excepté un seul, qui est du septième siècle après Jésus-Christ. Le plus ancien ne compte pas moins de trois mille ans d'existence. Les Mémoires sur les Chinois, publiés au dix-septième siècle, en contiennent de nombreux fragments; quelques passages ont le caractère d'une simplicité tout à fait primitive qui, en telle matière, semble au premier aspect bien naïve. Mais il ne faut pas perdre de vue l'antiquité reculée à laquelle ils ont été composés et
le léger bagage d'expérience que possédait alors l'humanité. Quoi qu'il en soit, on voit tout de suite, par la lecture de ces ouvrages, combien les Chinois de tous les temps ont entendu d'une autre façon que nous l'art de la guerre.
Nous qui sommes convaincus de l'excellence de nos méthodes appuyées sur le raisonnement, qui n'estimons que les vérités démontrées et rejetons tout principe purement conventionnel, nous serions bien souvent étonnés, en lisant les recommandations adressées aux généraux chinois.
Le savant traducteur de ces ouvrages, le P. Amiot, dit lui-même dans son avant-propos : « Comme le goût des Chinois est aussi différent « du nôtre, que nos usages, nos mœurs, nos « coutumes diffèrent des leurs, il pourra se « faire que ce qui est si fort estimé chez eux ne (( soit regardé chez nous qu'avec une certaine « indifférence. Ainsi, ceux qui pourraient avoir « la curiosité de lire les ouvrages de Sun-tse et « des autres, qui ont écrit sur l'art militaire, ne « doivent pas s'attendre à y voir des détails (( amusants, des préceptes instructifs, ou des « pratiques pour le pays où ils vivent. Si j'avais
(( un conseil à donner, je dirais volontiers qu'ils « ne doivent se proposer d'autre but que celui (( de savoir ce qu'on a pensé dans ces pays loince tains, dans ces temps reculés, sur un art connu {( de toutes les nations et différemment exercé « par chacune d'elles. Je dirais encore qu'ils « doivent se rappeler que ce sont des auteurs « chinois qu'ils lisent, et que ce sont des Chinois (( qui leur parlent français : alors ils excuseront a facilement les défauts qu'ils pourront rencon- « trer et tout ce qui leur paraîtra n'être pas u conforme aux lumières de la raison, à leur a expérience et à leur bon goût. » Quoiqu'il en en soit, c'est dans ces temps reculés que l'art militaire a brillé du plus vif éclat en Chine, et certains des principes que ces âges nous ont transmis forment encore une sorte de monnaie courante, répandue dans tous les pays du monde.
Quand on a séjourné en Chine, on reconnaît la justesse de l'appréciation suivante, empruntée à l'auteur des Mémoires sur les Chinois :
« A juger des Chinois, dit-il, par leurs cou- « tûmes, par leurs lois, par la forme de leur gou- <( vernement et en général par tout ce qui s'ob-
« serve aujourd'hui parmi eux, on conclurait « sans hésiter que c'est la nation du monde la « plus pacifique et la plus éloignée d'avoir les « brillantes qualités qui font les guerriers. Leur (( génie naturellement doux, honnête, souple et « pliant, doit les rendre beaucoup plus propres « au commerce de la vie qu'aux actions mili- « taires et au tumulte des armes. Leur cœur, tou- « jours susceptible de la crainte des châtiments, (( toujours resserré entre les bornes d'une obéis- « sance aveugle envers tous ceux que la Provi- « dence a placés sur leurs têtes, doit être comme i( incapable de former ces projets hardis qui « font les héros. Leur esprit, toujours étouffé « par un nombre presque infini de petites pra- « tiques, fait que, dans l'âge même le plus bouil- « lant, le sang ne semble couler dans leurs veines » qu'avec une lenteur qui fait l'étonnement de « tous les Européens. Leurs préjugés ou, si on « veut, leur bon sens, ne leur font envisager « qu'avec une espèce d'horreur cette triste né- « cessité où des hommes se trouvent quelquefois « réduits d'attenter à la vie d'autres hommes. « Tout cela doit contribuer, à la vérité, à faire « des fils respectueux, de bons pères de famille,
(( de fidèles sujets et d'excellents citoyens, mais « ne doit pas inspirer de courage au soldat, de « valeur à l'officier, ni de vues au général'. » Tel est le jugement porté sur ce pays par les Pères Jésuites, qui y étaient fixés depuis la fin du dix-septième siècle. Sij'aime à citer cet ouvrage, c'est qu'il est écrit par les hommes qui ont le
1 M. Jamelel porte encore, en i883, un jugement semblable. {La Jeune France, tome VI, page 1 1 0.) Le trait le plus caractéristique de la race chinoise est bien certainement son amour de la paix et sa haine profonde pour toute espèce d'aventures. Ce sentiment a probablement eu pour origine première la configuration géographique du territoire formant la Chine proprement dite, qui a presque exactement la forme d'un immense cercle, placé de telle façon sur la surface de la terre, qu'il renferme dans ses limites tous les climats sous lesquels la vie est possible à l'homme. La race qui a été appelée à vivre et à se développer dans ce cercle a trouvé dans cette situation une force qui tendait d'autant plus à la rendre homogène que les productions variées de son berceau lui permettaient de se procurer tout ce t[ui lui était nécessaire pour son existence. Placée dans de semblables conditions, le peuple chincis n'a jamais senti le besoin d'aller conquérir |)ar la force ce qu'il ne pouvait trouver sur son propre territoire. La nécessité ne lui a point fait une loi de se former de bonne heure au maniement des armes, et il s'est toujours laissé en\ahir par ses voi^ins moins bien partagés que lui par la nature, sans opposer la moindre résistance, confiant dans sa vitalité qui lui a permis de s'assimiler successivement ses conquérants, jusqu'au point de les faire disparaître complètement.
mieux connu la Chine. La mission catholique de Pékin, établie depuis longtemps dans la capitale, n'inspirait aux indigènes aucune défiance; ses membres étaient en contact beaucoup plus intime avec la société chinoise qu'aucun Européen ne l'a jamais été depuis; le grand empereur Kang-Chi ne dédaignait pas de s'entretenir souvent avec eux. D'autre part, bien que ces Mémoires aient deux cents ans d'existence, ils peuvent être considérés comme presque contemporains, dans un pays où l'immobilité des institutions est absolue.
En résumé, la Chine n'est point une nation militaire. La civilisation chinoise est le fruit d'une culture intellectuelle , développée à l'excès, de ce que nous appellerions le bel esprit, le raffinement littéraire. Arrivera briller en ce genre est le rêve de tout ambitieux dans le Céleste-Empire. Les honneurs, les distinctions, appartiennent à ceux-là seuls qui excellent à tourner les vers et connaissent à fond leurs classiques. L'influence de cette éducation dont l'objet est purement littéraire, a rendu Tesprit des Chinois tout à fait antimilitaire. L'emploi de la force leur est profondément an-
tipatliiqiie, et à peine osent-ils même recourir à celle du raisonnement : ils ne discutent pas ouvertement; ils cherchent à persuader leur interlocuteur en feignant de l'approuver, et ne soulèvent jamais (jue de timides objections. Cette manière de convaincre, qui peut avoir son mérite, fait juger de leur caractère insinuant. 11 n'est pas jusqu'aux généraux placés à la tête d'une armée qui ne mettent bien au-dessus d'une bataille gagnée un résultat obtenu par de cauteleuses négociations. Leur diplomatie consiste ordinairement à faire croire à l'ennemi qu'on veut s'entendre avec lui, ou aux rebelles que grâce leur sera faite, à leur promettre des honneurs pour les attirer dans son camp et à les massacrer à loisir. Aussi trouvet-on les conseils suivants donnés à un général dans le Sim-tsej le second des classiques militaires chinois :
« Travaillez sans cesse à créer des embarras « à l'ennemi ; vous le pouvez de plusieurs façons, « mais voici la meilleure. N'oubliez rien pour « lui débaucher ce qu'il aura de mieux dans son « parti : offres, présents, caresses, que rien ne « soit omis. Trompez même, s'il le faut, engagez
« les gens d'honneur qui sont chez lui à des u actions honteuses et indignes de leur répuutation; à des actions dont ils aient lieu de « rougir quand elles seront connues, et ne man- « quez pas de les faire divulguer. Entretenez « des relations directes avec tout ce qu'il y a « de plus vicieux du côté de l'ennemi, servez- « vous-en pour arriver à vos fins en leur adjoi- « gnant d'autres vicieux ; traversez leur gou- « vernement, semez la discorde parmi leurs (( chefs, fournissez des sujets de colère aux uns « contre les autres, faites-les murmurer contre « leurs officiers, ameutez les officiers subalternes «contre les supérieurs, faites en sorte qu'ils « manquent de vivres et de munitions, répandez « parmi eux quelques airs d'une musique volup- « tueuse qui leur amollisse le cœur, envoyez- (( leur des femmes pour achever de les cor- « rompre. Tâchez qu'ils sortent lorsqu'il fau- « drait qu'ils soient dans leur camp, et qu'ils « soient tranquilles dans leur camp quand il « faudrait qu'ils tinssent la campagne. Faites- « leur donner sans cesse de fausses alarmes et <( de faux avis. Engagez dans vos intérêts les « gouverneurs des provinces; voilà à peu près
« ce que vous avez à faire si vous voulez liioni- « pher par l'adresse et la ruse. »
C'est en combattant les Tai-pings d'après ces principes que le fameux vice-roi Li-hong-chang s'est acquis la grande renommée militaire qui l'a élevé au premier rang de l'Empire et fait considérer comme le bouclier de la Chine.
Il é(ait secondé par les corps anglo et francochinois qui, sous le commandement d'officiers européens, se battaient fort bien et conquirent sur les rebelles un grand nombre de villes; mais ces triomphes de la force, accomplis par les Européens, excitaient peu l'admiration des Chinois. De son côté, Li-hong-chang traitait avec les rebelles, promettant aux chefs des honneurs, des emplois, de l'argent, offrant aux soldats de les enrôler sous ses drapeaux et de leur donner une belle solde. Tous ceux qui croyaient à ces avances et venaient dans son camp, étaient impitoyablement massacrés. A Nankin, la garnison, après s'être rendue sur la promesse d'avoir la vie sauve, fut tout entière passée au fil de l'épée. Il y eut plus de deux cent mille hommes tués, sans compter les femmes et les enfants. Ne croirait-on pas lire
les antiques histoires des Mèdes et des Perses? Quelques-uns des vaincus cependant furent enrôlés et formèrent l'armée qui, à Tien-tsin, sert encore de garde prétorienne au vice-roi Li. Ces beaux exploits couvrirent de gloire leur auteur. Après son entrée à Nankin, l'empereur lui envoya la robe jaune, l'honneur le plus insigne et la marque de la plus haute faveur. Le major Gordon, maintenant au Soudan, etqui commandait alors le corps anglo-chinois, avait signé avec Li-hong-chang la capitulation. Il eut beau protester contre cette violation des engagements pris, il ne fut pas écouté.
Aujourd'hui qu'il a des Européens devant lui, Li-hong-chang a recours à une autre tactique : « On combat le poison par le contre-poison et
les étrangers par des étrangers rivaux
Jetons-les les uns sur les autres. » Telle est la manière dont il s'exprimait il n'y a pas bien longtemps, dans un document adressé au premier ministre du roi de Corée.
Ce serait assurément une opération militaire très-peu compliquée que de s'emparer de la Chine. L'expédition de 1860, qui s'est rendue par le cap de Bonne-Espérance, passerait main-
tenant par Suez et pourrait ainsi compter un effectif et des ressources au moins triples pour une dépense beaucoup moindre. L'occupation de Pékin ne présenterait aucune difficulté, et si, à l'exemple des Mandchoux, on continuait à faire administrer le pays par les mandarins chinois, sans heurter les préjugés des lettrés, on pourrait arriver à s'établir utilement dans cette vaste possession.
Mais quelle puissance européenne sera jamais assez délivrée d'embarras intérieurs ou extérieurs de la part de ses plus proches voisins, pour porter ses vues aussi loin et se consacrer à une telle entreprise? — M. Prévost-Paradol, dans sa France nouvelle, semble indiquer que ce rôle appartiendra à l'Australie.
Le P. Etienne, prédécesseur du supérieur général actuel des Lazaristes, était assez porté à diminuer l'importance donnée par l'Ordre qu'il dirigeait aux missions lointaines.
Peut-être estimait-il que ses religieux avaient assez à faire en France, et regardait-il cette double tâche comme préjudiciable à l'œuvre, plus importante à ses yeux, qu'ils accomplissent dans nos villes. Peut-être aussi pensait-il que d'autres étaient plus en position qu'eux de réussir, et qu'il valait mieux leur laisser cultiver seuls cette portion de la vigne du Seigneur.
Malgré tout, les missions lazaristes de l'extrême Orient n'ont pas laissé de jeter quelque éclat dans le monde savant du siècle actuel ; le P. Hue et le P. David seront toujours regardés, le premier, comme l'un des explorateurs qui ont su le mieux intéresser le public à leurs voyages;
le second, comme un des naturalistes qui ont le plus fait avancer leur science. La direction du Muséum montrait, du reste, combien elle appréciait les travaux du P. David; elle s'honorait elle-même autant que lui , en lui confiant les deux tiers de la maigre somme mise à sa disposition par le gouvernement pour favoriser les études et les recherches dans les sciences naturelles. Jamais assurément ressources ne furent employées d'une façon plus consciencieuse, plus scrupuleuse et plus intelligente.
Le P. David avait la passion de l'histoire naturelle. Dans le bel établissement que possèdent les PP. Lazaristes à Pékin, au Pétang, ou (emple du Nord, il a organisé un cabinet d'histoire naturelle et de physique.
Ce musée est riche en animaux du pays, et renferme également des spécimens étrangers; on y voit entre autres la peau du lion du Jardin des plantes mangé pendant le siège de Paris, en 1870, et dont la dépouille fut envoyée au P. David.
En Chine, le lion est considéré comme un animal fabuleux. On en sculpte à la porte des palais et des temples, qui ont l'air de chimères;
aussi, celui du Pétang , fort bien empaillé par le P. David lui-même, excite-t-il une vive curiosité. Les mandarins les plus considérables viennent visiter cette collection; ils y envoient même quelquefois leurs femmes et leurs enfants, ce qui est la marque d'une grande confiance.
La courtoisie avec laquelle les Pères leur en font les honneurs ne peut que prévenir favorablement les hauts dignitaires chinois à l'égard de rOEuvre ; la science établit ainsi de bons rapports entre les missionnaires et les autorités locales. C'est là sans doute un très-habile moyen de propagande.
Autrefois, les PP. Lazaristes avaient, avec les missions de Mongolie, le vicariat apostolique du Pe4chi-li septentrional. Depuis longtemps déjà, le Pe-tchi-li méridional est confié aux Jésuites, dont le principal établissement dans cette province se trouve à Chien-chien.
Mais, comme je l'ai dit, ce double fardeau paraissait au P. Etienne beaucoup trop lourd. Or, vers 1 850, se fondait à Bruxelles l'Ordre des missions étrangères belges, dont les statuts rappellent beaucoup ceux des Missions étran-
gères de Paris, bien qu'elles soient entièrement indépendantes. La Reine des Belges s'intéressait à cette œuvre, et allait souvent entendre la messe dans la chapelle de l'établissement où l'Ordre débuta sous la direction du P. Becks.
Pour donner aux nouveaux missionnaires une terre à évangéliser, le Saint-Siège releva les Lazaristes de la charge de la Mongolie, l'érigea en provicariat apostoUque, et l'attribua aux missionnaires belges.
On donne le nom de Mongolie à tout le pays qui s'étend au nord de la Chine : il est habité par un grand nombre de tribus, comme les Mongols, les Ouirates ou Eleuthes, etc. ; toutes s'adonnent exclusivement à la garde des troupeaux. C'est un immense plateau assez semblable au désert de l'Obi, mais moins aride et mieux pourvu d'eau.
Dans la saison où je l'ai visité, une herbe fine d'une teinte un peu monotone, couvrait les légères ondulations qui s'étendent uniformément à perte de vue; ces plis de terrain presque insensibles sont si parfaitement égaux que nous ne fussions jamais parvenus, sans le secours d'un c:uide connaissant très-bien le
pays, à en découvrir un dominant les autres, et d'où le regard s'étendît au loin. Les différences de niveau entre les sommets sont à peine de quelques décimètres : on ne peut s'en rendre compte sans aller constater sur place que l'œil embrasse de l'un ou de l'autre un panorama plus ou moins étendu.
Cette monotonie d'une nature spéciale a son charme ; on se sent invité par elle, beaucoup plus que par les horizons plats, mais infuiis du désert, à marcher en avant; en Mongohe, on éprouve l'illusion de croire toujours qu'on découvrira quelque chose de nouveau, en gravissant la petite hauteur qui borne l'horizon à un kilomètre ou deux. On monte, et l'on est tout étonné de se retrouver en face d'un spectacle absolument identique; partout même teinte, même vallonnement, même sommet qui paraît devoir dominer au loin; on s'y rend, c'est encore la même chose, et ainsi de suite indéfiniment, en avant, à droite, à gauche; on pourrait marcher quinze jours sans trouver le moindre changement dans le paysage.
De distance en distance, se dressent les tentes d'un village indigène, transporté, suivant la
saison, sur une pente exposée au nord en été, au sud en hiver.
Depuis quelques années, la population chinoise du Pe-tchi-li déborde en Mongolie : il y a trois causes de ce fait. D'abord l'accroissement du nombre des habitants; en second lieu, l'émigration venant des provinces ruinées par le changement de lit du fleuve Jaune. On sait que ce cours d'eau a rompu, il y a vingt-cinq ans, les digues au milieu desquelles il était conduit depuis Kai-fong-fou jusqu'à la Mer de Chine, et qu'ayant changé de lit, il suit maintenant, à partir de ce point, une direction plus septentrionale pour aller se jeter dans le golfe du Pe-tchi-li.
Le Shang-tung, où il apportait l'eau nécessaire aux irrigations, a été ruiné; et son nouveau lit n'étant pas encore tracé, il ne forme à cette heure, dans les nouvelles provinces qu'il traverse et fertilise pour l'avenir, qu'une vaste inondation. Des villages entiers ont été détruits, el les habitants doivent chercher de nouveaux foyers.
Enfin, il faut ajouter à ces causes l'existence de bandes de rebelles pillards (résultat ordinaire
de rinondation, qui laisse beaucoup de bras inoccupés). Plus ou moins en rapport avec les Taï-pings du sud, ces bandes chassaient les paisibles habitants qui avaient échappé au fléau.
Les terres ne manquent pas aux émigrants chinois, et les chefs mongols les leur abandonnent moyennant une légère redevance.
Peu à peu les villages se forment, les Mongols sont refoulés vers le nord, et la culture gagne sur ce que l'on appelle la terre des herbes. Déjà on trouve des Chinois installés à deux jours de marche au delà de Kalgan, nom lartare de la ville aujourd'hui entièrement chinoise de Tchang-kia-kou, située à la porte de la grande muraille. C'est par là que passe une partie considérable du commerce entre la Mongolie et la Chine, ainsi que les caravanes qu.' portent en Russie le thé venu par mer à Tien Tsin. Kalgan est quelquefois traversé dans un sens ou dans l'autre par trois mille chameaux en un seul jour.
La région envahie par les Chinois a un aspect tout différent de la partie encore consacrée aux pâturages. Elle est entièrement cultivée et produit des céréales ou des légumes. Les villages
chinois y sont pauvres et misérables, mais il faut faire la part du dénûment où se trouvent les colons quand ils arrivent.
Le sol étant entièrement vierge, ils doivent apporter les semences, les instruments de travail, attendre durant une année la récolte, et payer la redevance aux Mongols, ainsi qu'aux mandarins chinois envoyés par le pouvoir central pour administrer le pays au fur et à mesure qu'il se peuple.
Malgré toutes ces difticultés, ces établissements prospèrent toujours; les maisons sont construites comme dans la mère patrie ; le toit est supporté sur des colonnes de bois et recouvert de tuiles.
On reconnaît vite, ici comme ailleurs, les instincts mercantiles de cette race. La moitié des maisons au moins sont transformées en boutiques; le volet de la fenêtre s'abaisse et forme un étal, sur lequel le propriétaire expose tout ce qui peut être vendu et acheté.
Je profitai pendant quelque temps en Mongolie, avec d'autres membres de la légation, de l'hospitalité des missionnaires belges de Siin-ze. C'était le quartier général d'où nous
partions chaque jour pour aller chasser. Le pays abonde en perdrix, cailles, lièvres; nous trouvions aussi des bandes de pluviers dorés : on en faisait des pâtés, et, comme ces oiseaux étaient fort gras, ils composaient un mets excellent. Nos hôtes avaient certainement besoin d'évoquer la mémoire lointaine de la mère patrie pour retrouver le souvenir d'un ordinaire aussi succulent. En échange, ils nous offraient leur bière, fabriquée par eux-mêmes avec des grains du pays et qui, malgré l'absence de houblon, constituait une agréable boisson.
Quelquefois nous poussions une pointe dans la terre des herbes. Nous nous arrêtâmes un jour près d'un groupe de tentes, et nous pénétrâmes dans l'une d'elles, appartenant au chef de îa petite tribu.
C'était, comme les autres, une tente cylindrique, aux parois verticales et au toit conique, formée d'une carcasse de roseaux, soutenant des plaques de feutre roussâtres, d'un demicentimètre d'épaisseur ; le toit n'était pas construit autrement.
Le propriétaire nous reçut fort bien, et nous offrit quelques rafraîchissements. L'intérieur de
son établissement pouvait avoir quatre à cinq mètres de diamètre et deuK mètres de haut sur les côtés; le centre était un peu plus élevé. Au milieu de la pièce brûlait, dans une grille de fer, un feu d'argoles sèches, dont la fumée s'échappait par un trou pratiqué dans le toit. Quelques coffres de bois, rappelant les arches de nos paysans du centre de la France, formaient tout l'ameublement. La famille couche sur des couvertures ouatées qu'on roule pendant le jour. Notre hôte nous fit servir un peu de lait aigri, mélangé avec du thé salé. On nous proposa d'y ajouter quelques pincées de farine de millet ou de blé concassé provenant d'échanges de chevaux ou de bétail faits avec les Chinois. On nous présenta aussi un fromage mince et boursouflé comme une galette, mais tout cela sentait le rance.
La maîtresse de la maison, la femme de celui qui nous avait introduits, était une belle personne, aux grands yeux noirs, et dont les traits tenaient plus de la race caucasique que de la race jaune. Ses yeux, fort beaux, n'étaient pas bridés, et les pommettes de ses joues faisaient moins saillie que chez les Chinoises. Elle por-
lait des vêtements de couleur foncée, et avait la tête couverte d'un petit morceau d'étoffe noire. Des espèces de grandes boucles d'oreilles en argent, accrochées à droite et à gauche de la tête, constituaient la parlie la plus caractéristique de sa toilette. Ces ornements, formés de plaques articulées, avaient environ quinze centimètres de long; ils étaient bombés en avant, et allaient en s'élargissant par le bas, comme les glands d'un chapeau de cardinal. Elle ne portait pas d'autres bijoux. Sur la demande de notre cornac, transmise à son mari, elle envoya chercher une voisine qui passait pour avoir une belle voix. Celle-ci nous arriva vêtue comme la première et chanta, d'un ton un peu nasillard , une mélodie d'un rhythmo lent et bizarre, mais avec des modulations, un charme et une poésie étranges que certainement on chercherait en v^in chez tout ce qui tient au Chinois pur sang.
Il serait dilTicile de voir une habitation aussi primitive que celle de ce pauvre Mongol. A l'extérieur elle doit ressembler aux huttes des sauvages de l'Afrique ou des îles de l'Océanie, et pourtant, les manières de notre hôte, son air,
son costume, révélaient une éducation physique et intellectuelle très-supérieure à celle de ces derniers.
Il est interdit aux habitants de ces steppes de cultiver les terres; ils sont uniquement pasteurs, vivent de la vente de leurs chevaux, de leurs chameaux et de la conduite des caravanes. Ils n'ont certainement pas les aptitudes des Chinois pour le négoce, mais ils sont plus francs, plus braves, moins méfiants; ils paraissent capables d'égaler, sinon de surpasser les Chinois sur tous les points, excepté la ruse et la finesse, si la civilisation venait à les entraîner dans son courant ; mais, en Europe même, nous ne voyons pas non plus les peuples d'un tel caractère tenir la première place.
Notre Mongol nous montra l'enceinte en pierres sèches où, par peur des loups, on rentre le bétail pendant la nuit, sous la garde d'énormes chiens.
Les Mongols montent beaucoup à cheval.
Parmi leurs cérémonies du mariage, ils en ont une qui consiste à faire franchir à la fiancée une selle placée par terre, pour signifier qu'elle doit être capable de monter, elle aussi, à
cheval et d'accompagner son mari partout, lis aimaient à nous suivre dans nos chasses au lièvre. Nous étions sûrs d'en trouver, au rendezvous indiqué la veille, tout un petit peloton en robes jaunes, montés sur leurs poneys et attendant nos lévriers.
Nos chevaux, nourris avec plus de grain et entraînés à aller au galop, laissaient ordinairement les leurs en arrière. A moins de circonstances exceptionnelles, les Mongols ne vont que le pas ou l'amble; leurs chevaux, trapus et mastocs, au poil hérissé, se prêteraient mal aux fantasias qu'exécutent les cavaliers des pays de soleil et de sable. Rien de brillant non plus sur les cavaliers et les montures.
Les Mongols forment une nation de cavaliers et d'éleveurs de chevaux. A ce double titre, leurs pratiques et leurs procédés méritent d'être étudiés.
Pour acquérir une connaissance approfondie de la méthode qu'ils emploient dans l'élevage du cheval, il faudrait demeurer longtemps dans leur pays; mais, à première vue, la race de leurs chevaux ne semble rien devoir à un perfectionnement raisonné.
Une complète rusticité et une grande résistance à la fatigue : telles sont les deux qualités qui distinguent la plupart des chevaux mongols. Leur supériorité relative se montre dans toutes les courses que les Anglais ont organisées dans les ports de l'extrême Orient. Partout, les chevaux de Mongolie battent ceux du reste de la Chine, de Manille ou du Japon, quoique leur
taille soit moindre et leur apparence moins belle.
Vers 1860, c'étaient des chevaux pur sang qui figuraient dans ces courses. Ils contaient fort cher. Mais les grandes fortunes des Anglais établis en Chine, les énormes bénéfices des Jardyne, des John Dent, des Russel, leur permettaient ce luxe. C'était le temps où les employés eux-mêmes de ces puissantes maisons menaient grand train, n'admettant pas sur leur table d'autre vin que le Champagne, et où, chaque matin, le caissier payait leurs dettes de jeu faites pendant la nuit.
Le télégraphe a changé tout cela en multipliant, en facilitant les rapports avec l'Europe, enfin en mettant le public à même de tenter ces beaux coups réalisés seulement autrefois par les propriétaires des paquebots rapides, qui apportaient des nouvelles de Singapoor et de Calcutta.
Les courses ont donc pris un caractère plus
démocratique, si l'on peut employer cette
expression. On a fixé une taille maxinia qui
permet aux poneys indigènes seuls de concourir.
Elles n'en sont pas moins suivies avec beaucoup
d'intérêt et d'entrain, surtout à Shang-haï et dans les établissements du nord de la Chine, dont le climat est plus favorable aux exercices du sport. Les chevaux, sont généralement montés par des jockeys chinois fort habiles, et qui ont toutes les qualités et les défauts de leurs confrères d'Occident. On leur fait endosser pour la circonstance les bottes à revers, la casaque et la toque professionnelles, aux couleurs de leur maître. Rien n'est plus curieux que de les voir courir, accrochés comme des singes, à leurs petits chevaux, leur longue tresse de cheveux se déroulant malgré toutes les précautions et flottant horizontalement derrière leur tête par suite de la vitesse de la course.
11 se fait à cette occasion de fort gros paris, auxquels les Chinois ne sont pas les derniers à s'intéresser. On invite toujours l'autorité locale, et le Tao-tai ou le ïche-fou ne manque point de s'y rendre avec un certain apparat.
Les chevaux, en Mongolie, sont élevés par troupeaux nombreux, paissant à l'aventure dans les immenses steppes de la terre des herbes. Chaque soir, on les rentre dans une enceinte circulaire, formée d'un petit mur et voisine des
LES CHEVALX MONGOLS. 183
tentes de feutre du propriétaire. D'énormes chiens les gardent des loups.
La taille moyenne de cette race est d'un mètre dix à un mètre vingt. Avec leurs membres vigoureux, une grosse tête, leur encolure raide, bien qu'en cou de cygne, leur poil hérissé, ils rappellent nos chevaux de Bretagne ou de la Camargue.
Les Mongols ne vendent guère leurs juments; d'un côté, ils tiennent à les conserver comme poulinières; d'autre part, les Chinois, qui sont leurs principaux et même leurs seuls clients, ne les montant pas, en font peu d'estime. C'est surtout pour l'hygiène des chevaux de service que nous pourrions trouver quelque enseignement dans l'expérience des Mongols.
Élevées en plein air, ces bêtes connaissent peu l'écurie. Plus tard, chez leurs nouveaux maîtres, elles n'en prendront pas davantage l'habitude.
Dans les auberges, oii les chevaux arrivent échauffés après une course plus ou moins longue, ils trouvent, en guise d'écurie, une sorte de petit toit, qui n'abrite que la mangeoire et couvre seulement l'encolure et la moitié du dos des
chevaux; ils sont ainsi constamment exposés aux intempéries de l'air, et cela par les plus grands froids, qui atteignent parfois vingt-cinq degrés centigrades au-dessous de zéro. Jamais un animal qui vient de faire une course n'est attaché immédiatement à la mangeoire, n'eût-il marché qu'au pas; il est toujours promené doucement en main pendant au moins un quart d'heure. Partout on trouve des enfants pour remplir cet office, qui leur rapporte 4 ou 5 sapèques. Chez leur maître, et dans la journée, les chevaux sont d'ordinaire attachés dans une cour, à un poteau. Durant les nuits d'hiver on les rentre sous un hangar, mais le plus tard possible, et dès le point du jour, on les remet en plein air. Ils sont promenés chaque matin au pas par le licol, pendant trois quarts d'heure ou une heure, et autant le soir, s'ils ne sont pas sortis dans la journée ; le bon marché de la main-d'œuvre et la douceur des animaux rendent cet usage possible : un enfant peut en tenir trois ou quatre. Cette promenade au pas, par le licol, semble être un des principes essentiels de l'hygiène des chevaux mongols : si vous êtes en route et que vous veniez à vous
arrêter, une foule de gens se précipitent pour s'emparer de vos montures et les faire marcher lentement, afin qu'elles ne restent pas immobiles pendant la halte.
On tient beaucoup aussi à leur donner l'habitude de la selle. Un Chinois en voyage s'empresse à son réveil de seller son cheval et ne le desselle que le soir, jamais dans la journée. S'il s'arrête pour prendre du repos, pour manger lui-même ou faire manger sa monture, il se contente de relâcher la seconde sangle qui passe derrière le ventre.
Le cavalier mongol ou le chinois, qui a les mêmes habitudes, fait de préférence manger son cheval le soir, ou pendant la nuit, bien qu'il lui donne aussi quelque nourriture le matin. Il n'a cependant aucun parti pris contre un repas au milieu du jour; et s'il le supprime, c'est généralement par économie.
On fait volontiers boire les chevaux en route, lorsqu'il reste encore au moins une heure de trajet. Sur tous les chemins se trouvent, de distance en dislance, des auges en pierre, remplies pour une sapèque (soit un centime ou demi-centime) , où le voyageur peut désaltérer
sa monture. Quelque bonze cumule souvent ce léger bénéfice avec celui de l'entretien de sa modeste pagode.
Ces règles d'hygiène ne sont guère perfectionnées par un peuple ennemi-né de tout changement; mais elles sont scrupuleusement observées, avec ce respect de la coutume qui est le propre des nations orientales; comme elles i.c sont ignorées de personne, jamais on ne s'en écarte.
Les Mongols ou les Chinois ne trottent point en route, ils marchent au pas; mais la plupart des chevaux et des mulets montés pour voyager vont l'amble. La longueur ordinaire des étapes représente cinquante à soixante kilomètres ; quelques chevaux et surtout les mulets peuvent faire beaucoup plus. J'en ai vu qui abattaient au grand amble cent vingt kilomètres entre le lever et le coucher du soleil, et cela pendant plusieurs journées de suite. Un beau nmlet capable de soutenir un pareil train atteint parfois le prix de 3,000 francs de notre monnaie, tandis qu'un cheval ordinaire ne coûte jamais au delà de 200 à 300 francs, même lorsqu'il va l'amble.
Les mulets sont superbes, et relativement
très-supérieurs aux chevaux. Le principal centre de production pour les premiers est la province de Shantung; là ils valent environ 600 à 700 fr. On commence à y recruter les animaux nécessaires au service de la remonte dans notre colonie de Gochinchine.
En Chine même, il n'existe pas de pâturages : aussi, en dehors de la Mongolie, oii ils paissent l'herbe des prairies, les chevaux ne mangentils que de la paille de riz ou de sorgho hachée et mélangée avec de la graine de millet, du blé noir et une sorte de vesce, ou encore avec du son qui, par suite de l'imperfection des instruments de blutage, se trouve être très-riche en farine. Dans le nord de la Chine, on donne aussi aux chevaux une avoine assez semblable à la nôtre, mais dont le grain se décortique plus facilement. En Mongolie, ils n'ont que l'herbe de la prairie; encore sont-ils forcés, dans la mauvaise saison, de l'aller chercher sous la neige, assez rare à la vérité, malgré les froids rigoureux qui régnent dans ces immenses steppes. Aussi, la mortalité est énorme, chaque hiver, dans ces grands troupeaux.
Sur la terre des herbes, en Mongolie, les
chevaux ne sont pas ferrés, ce serait chose inutile; mais sur les routes de Chine la ferrure est indispensable; elle est légère, ne gêne pas le pied du cheval et lui conserve bien son aplomb. Elle n'a d'autre inconvénient que de s'user très-vite, de se casser ou de s'arracher souvent dans les mauvais chemins.
Le maréchal ferrant chinois, comme l'anglais, ferre seul et sans aide pour tenir le pied; il le place sur un escabeau, la pince appuyée dessus, et la sole verticale; il le pare à l'aide d'un instrument dont il se sert comme d'un ciseau, en l'appuyant à l'épaule pour le faire descendre verticalement; la sole est ainsi parée à plat. Le fer est fort étroit, avec un centimètre au plus de couA^erture; on l'applique sous le pied sans se préoccuper de sa dimension; on rogne ensuite exactement la corne à sa mesure; il est assujetti par quatre clous en dedans et deux en dehors. On ferre toujours à froid, et beaucoup de maréchaux ne faisant pas leurs fers euxmêmes, n'ont pas de feu. La Chine est le pays de la petite industrie : il n'est pas rare de voir un homme acheter quatre fers le matin, et vivre, tout le jour, lui et sa famille, de la pose
de ces quatre fers. Leurs autres outils, le marteau, la lime, sont semblables aux nôtres. Pour chasser les vieux clous, l'instrument dont ils font usage est coudé, au lieu d'être droit comme le nôtre.
Les chevaux mongols ont généralement le pied très-sûr, mais dans les mauvais chemins les ambleurs tombent assez fréquemment si le cavalier n'est pas fait à cette allure.
La selle mongole et la selle chinoise se ressemblent; seulement la première est plus élevée sur le devant, et elle a un pommeau vertical dans le genre de celui de la selle arabe. Elle se compose de deux arçons en bois de quarante centimètres de long sur dix de large, réunis par une arcade de garrot et un troussequin se soudant Tun à l'autre : cela forme un siège tout en bois, offrant une grande liberté pour l'échiné, de sorte que le cavalier est très-élevé sur le cheval. Le bois est recouvert d'un petit coussin. En voyage, les Chinois placent sur leur selle un immense sac renfermant leurs couvertures et effets de toute sorte, qui les élève encore de vingt-cinq centimètres. Ainsi juchés, ils ne se
trouvent plus à cheval, mais assis sur une
espèce de plaie-forme, ce qui rend le trot difficile, mais présente peu d'inconvénients, car, nous l'avons dit, ils vont toujours l'amble.
Immédiatement au-dessous de cette selle, sont fixés deux immenses panneaux en cuir dur, formant chabraque et destinés à protéger la robe du cavalier du contact avec le cheval; ils empêchent toute action des jambes, et de plus se réunissent sur l'échiné, de façon à enlever beaucoup de liberté au garrot : il en résulte que, malgré l'avantage que paraît présenter à cet égard le bois de la selle, beaucoup de chevaux sont blessés sur la ligne médiane du dos. Ces panneaux ont un trou pour le passage des sangles. Les étriers sont grossiers et assez larges pour que les Chinois se contentent ordinairement d'y appuyer le côté du pied sans l'engager dans l'arcade. Sous le cuir se placent les tapis, le plus souvent en feutre commun et semblables à ceux des selles arabes.
Pour les longs voyages, les Chinois emploient un tapis excellent, d'une remarquable légèreté, d'un très-bas prix et avec lequel les chevaux ne sont, pour ainsi dire, jamais blessés sur les côtes. 11 se compose de deux morceaux de
laine, piqués de façon à former des boudins longitudinaux de deux ou trois centimètres de large, qu'on remplit d'une graine très-légère, analogue à celle du sorgho. Le tassement complet ne se produit jamais dans ce rembourrage; et toutes les aspérités que peuvent offrir la selle ou le corps du cbeval viennent s'y loger. Ce tapis est parfait, il y aurait profit à l'emprunter aux Chinois.
Les sangles sont mauvaises, en fil ou en poil de chameau. Il y en a deux, l'une ajustée comme les nôtres, au passage ordinaire des sangles, la seconde prenant en arrière du ventre pour suppléer à la croupière; mais un grand nombre de chevaux portent dans cette région des traces de blessures, ce qui semble devoir coiidamner cet usage.
XIÎI.
On arrive en trois jours de Shangaïà Nangasaki. J'accomplis la traversée sur le \kw-York, de la Compagnie du Pacifique, qui fait le service entre Hong-kong et San-Francisco, en longeant les côtes de Chine et en passant par le Japon. Le premier aspect de ces îles, perles de l'extrême Orient, justifie bien leur renommée de pittoresque.
Des coteaux boisés, limitant de riantes vallées, entourent la rade de tous côtés; la ville s'élève au fond. Tout est vert; malheureusement cette fraîcheur de végétation s'achèle au prix d'une grande humidité. Il pleut souvent au Japon, de même qu'en Irlande, et dans tous les pays verts; le beau ciel bleu n'est l'apanage que des contrées brûlées. Les deux choses ont chacune leur charme et leur poésie.
A Nangasaki, on doit visiter le cimetière, très-bien situé sur une hauteur dominant le golfe et la ville; il faut également voir Tîle de Décima (anciennement Kisraa), où se trouvait le comptoir de la Compagnie des Indes hollandaises.
Ce sont les Portugais qui ont découvert le Japon; les Hollandais ne tardèrent pas à s'y établir peu de temps après.
Les premiers, outre le commerce qu'ils faisaient dans le pays, tentèrent d'évangéliser les indigènes, comptant s'appuyer sur les Japonais convertis pour établir leur domination. Ils suscitèrent ainsi beaucoup d'embarras au gouvernement, et il en résulta même une guerre civile, à la suite de laquelle les Japonais chrétiens furent battus et presque tous exterminés.
On défendit alors de recevoir aucun étranger, de peur qu'il ne fût Portugais. Les Hollandais seuls obtinrentl'autorisation de commercer avec les insulaires, mais on leur imposa de nombreuses conditions. Ils ne devaient pas sortir de l'île de Kisma, en face de Nangasaki; à peine leurs bateaux arrivaient-ils que les voiles et les gouvernails en étaient enlevés et portés chez le
gouverneur de la ville, il fallait que toutes les marcliandises fussent immédiatement déchargées, et ils n'avaient le droit de repartir qu'après y avoir été autorisés.
Après l'expulsion des Portugais, on voulut imposer aux étrangers l'obligation de jurer qu'ils n'étaient pas chrétiens; les Hollandais tournèrent la difficulté en jurant qu'ils étaient simplement Hollandais,
Cette situation convenait peu à la Compagnie des Indes, puissante société comme il en existait de semblables à cette époque en France et en Angleterre, et à laquelle le gouvernement néerlandais avait concédé le monopole du commerce avec ses possessions d'Extrême Orient. Aussi chercha-t-elle plusieurs fois à se rendre plus indépendante. Le célèbre voyageur Tavernier raconte à ce sujet une tentative assez intéressante à rapporter.
Le général de Batavia, d'accord avec le président du comptoir de Nangasaki, avait chargé un amiral de faire une reconnaissance sur les côtes du Japon et d'y chercher un point oii Ton pût s'établir pour exploiter des mines d'or, qui eussent été une source très-importante de ri-
chesse. Mais les bateaux pris par le mauvais temps, vinrent échouer sur la côte japonaise; comme il était défendu de recevoir des étrangers, les indigènes qui les recueillirent les conduisirent à l'empereur.
L'amiral, ne voulant pas avouer le véritable but de sa mission, n'imagina rien de mieux que de se donner pour un très-grand seigneur hollandais, victime d'une fâcheuse aventure. 11 avait eu le malheur, disait-il, de tuer en duel un membre de la famille royale, et force lui avait été de s'expatrier momentanément pour laisser à la colère de son souverain le temps de se calmer; mais voulant utiliser ses loisirs forcés au service de son pays, il avait équipé une flotte pour donner la chasse aux pirates qui pillaient le commerce hollandais; les hasards de la tempête l'avaient heureusement jeté sur la côte japonaise, et il se félicitait de la fortune qui l'avait amené dans les États d'un aussi grand prince.
L'empereur ajouta foi à ce roman et fit reconduire le naufragé avec les plus grands honneurs au président de Nangasaki : l'amiral séjourna quelque temps dans ce port, attendant une occasion pour rentrer à Batavia.
Un jour, un clomeslique du président, qui savait le hollandais, surprit la vérité dans une conversation qu'il entendit. Le gouverneur japonais, instruit par lui, en informa l'empereur : celui-ci, furieux d'avoir été mystifié et surtout de voir les projets que tramaient les Hollandais, ne parlait de rien moins que de les jeter à la mer, eux et leurs marchandises, et de rompre à Tavenir toute espèce de relations, si on ne lui livrait immédiatement le traître et l'espion. Entre temps, l'amiral avait regagné Batavia. La nouvelle des menaces de l'empereur du Japon faillit y faire éclater une révolution. Le conseil des marchands prétendait obliger le général à céder à ces menaces et à renvoyer le pauvre amiral. Ce dernier se défendait de son mieux, alléguant qu'il ne relevait pas de la Compagnie. Enfin, voyant que la sédition ne se calmait pas, il conçut un dessein hardi. Il se déclara prêt à retourner au Japon, pourvu (ju'on lui donnât deux vaisseaux magnifiquement équipés et une suite considérable, enfin tout ce qu'il fallait pour jouer un personnage important. On lui accorda ce qu'il demandait, et il revint en cet équipage au Japon. Il se fit
conduire, en arrivant, à la cour. L'apparat avec lequel il se présenta, le train qui l'accompagnait, ne laissèrent pas de faire impression et de confirmer l'assurance qu'il donnait d'être réellement un personnage considérable de son pays, obligé de s'expatrier pour une affaire d'honneur. Amené en présence de l'empereur, bien qu'il eut déjà commencé à apprendre le japonais, il demanda encore huit mois pour l'étudier. Il aiïirmait qu'il le parlerait alors couramment et arriverait à se justifier du crime dont il était accusé. Sa bonne mine, son habileté, ses largesses aux principaux personnages de la cour, lui firent obtenir la grâce qu'il sollicitait. Il profita si bien de ce répit, que le souverain changea complètement de sentiments à son égard. La fable inventée par lui fut tenue pour vraie, et le maliieureux Japonais, coupable d'avoir divulgué la vérité, fut exécuté.
L'amiral comblé de présents put retourner en Hollande; son premier soin, dès en arrivant, fut d'intenter un procès à la Compagnie, pour la violence qu'on lui avait faite en le renvoyant au Japon au péril de ses jours. Il obtint des dommages et intérêts très-considérables.
En sortant de Nangasaki, on ne tarde pas à entrer dans la Mer Intérieure, par le détroit de Simonozaki. Le coup d'œil est féerique. Le bateau à vapeur circule à travers un archipel de petites îles, où, pour le plus grand charme de la vue, les rochers se mêlent à une végétation presque tropicale, venant baigner jusque dans la mer. Celle-ci pénètre par de nombreuses criques dans les (erres, qui, à leur tour, poussent dans l'eau des caps de toute forme. Le bateau, pour suivre ce dédale, est obligé à tout instant de changer de direction, et chaque île remplit, pour ainsi dire, le rôle d'un verre dans une lanterne magique; tout à l'heure elle formait fond de tableau; dix minutes après, elle est dépassée, rentrée dans la boîte, et c'est le verre suivant qui déroule aux regards des spectateurs une petite baie, quelques jonques de pêcheurs, avec un village dans le fond. Le tableau change ainsi à chaque instant pendant plusieurs heures. On passe parfois à quelques encablures seulement de terre.
Kobé, autrement dit Hiogo, au centre de la Mer Intérieure, nous retint trois jours. Une magnifique cascade y sert de but de prome-
nade; il y a tout autour des établissements pour prendre le thé, au milieu de pittoresques jardins.
Contrairement à leurs voisins de Chine, les Japonais sont la propreté même. Tout le monde connaît maintenant, grâce à la dernière Exposition, lenrs maisons de bois qui ressemblent aux petits chalets en miniature qu'on vend aux touristes en Suisse. Ces habitations sont presque toujours neuves, car l'incendie ne leur laisse pas le temps de vieillir; mais les tremblements de terre, si fréquents dans ce pays, rendent impossibles et même dangereuses les maisons de pierre. De Kobé, nous fûmes en deux jours à Yokohama, établissement européen à l'entrée de la rade de Yeddo.
Tokio, anciennement Yeddo, capitale du Japon, compte de douze à quinze cent mille habitants. Au centre, s'élève le Scho-dji-rho, ou palais du Micado. Tout autour s'étend le quartier des yas-kis, hôtels des anciens daïmios ou seigneurs féodaux. Ces palais sont aujourd'hui abandonnés, et les rues ne voient plus passer les brillants cortèges qui venaient les animer, il y a vingt ans encore.
Avant 1 868, le Japon était, en effet, un pays
féodal avec dix-huit grands feudataires ou principaux daïmios, soixante ou soixante-cinq seigneurs, moins considérables, et au-dessous d'eux deux cent cinquante autres encore. Cet ensemble constituait une aristocratie qui avait ses armoiries, ses châteaux, ses hommes d'armes, ses pages et ses gentilshommes. La noblesse seule avait le droit de faire ferrer ses chevaux : le commun des mortels remplaçait la ferrure par une sorte de chausson de paille retenu autour du paturon par des tresses de même matière. La dignité de daïmios a été abolie en 1 868. A cette époque, quelques-uns des plus puissants du Sud, parmi lesquels le prince de Satzouma était le plus considérable, se liguèrent contre l'autorité du Taïcoun, principal daïmio et maître effectif du pays où son autorité s'était substituée à celle de l'Empereur. Pendant longtemps l'Europe, regardant ce premier des vassaux comme le véritable souverain, traitait avec lui, et lui-même n'avait ouvert au commerce étranger que les ports qu'il possédait en propre-, or, ce n'était, en réalité, qu'une sorte de maire du palais, dignité que se transmettaient, avec tous leurs autres biens, les héritiers de la puissante
famille To-koun-gawa, descendant du grand Taï-ko-sama, le fondateur de cette domination. Les Taïcouns gouvernaient à la place du Micado, l'Empereur véritable, qui résidait, dans une complète inaction, à Kiolo, et dont les parents les plus proches étaient placés dans des bonzeries et pourvus de riches bénéfices.
Le dernier Taïcoun, avec l'aide des daïmios du Nord, serait cependant parvenu à maintenir son autorité, si ses adversaires n'avaient trouvé moyen de mettre le Micado dans leurs intérêts. La négociation fut conduite par un ambitieux cougaie, nom qui désignait les seigneurs de l'entourage particulier du Micado. Cette noblesse, à la différence de celle formée par les daïmios, ne possédait pas de terres et n'avait par conséquent aucune influence; mais on servait aux chefs de ces anciennes familles des revenus qui leur permettaient de soutenir le luxe d'une cour assez fastueuse et tout à fait oisive. Ils recevaient de grands honneurs et étaient entourés de nombreux domestiques. Les Taïcouns les entretenaient comme des hochets autour des Micados et les maintenaient à dessein dans l'ignorance laplusabgolue etl'éloignementleplus completdes affaires.
Une fois l'autorité du Taïcoun détruite, le Micado, remis en possession d'un pouvoir plus effectif, établit le siège de son gouvernement à Yeddo, qui prit alors le nom de Tokio ; la révolution fut consommée par l'abandon de la plupart des anciennes coutumes et l'adoption en principe de la civilisation européenne. On supprima la puissance des daïmios, mais plusieurs d'entre eux firent partie du nouveau gouvernement et conservèrent leur situation sous un autre nom. Les autres perdirent presque toute leur fortune, mais ils n'eurent plus à entretenir les armées de samouraïs et de koskaïs qui autrefois vivaient aux frais de leurs maisons; s'ils ont beaucoup perdu de leur importance, leur bien-être et leur confortable n'en sont en rien diminués. D'ailleurs, tous ceux de la classe dépossédée, daïmios ou samouraïs, qui avaient un peu l'esprit d'intrigue, sont entrés dans le nouveau personnel gouvernemental, où ils trouvent de nombreux moyens débattre monnaie; l'héritier des To-koun-gawa lui-même vit, en simple particulier, à Yeddo, d'une modeste pension.
Yeddo occupe une superficie à peu près égale
à celle de Paris et renferme de vastes parcs avec de beaux ombrages, au milieu desquels s'élèvent des temples, constructions légères dont la laque forme le principal ornement. Le sol, les murs, les colonnes qui soutiennent le plafond, les dieux, les autels, les vases, les chandeliers, les brùle-parfums, tout est laqué. Ce vernis rouge, noir ou doré, recouvre tout au Japon. Ces jardins sont également semés de petites maisons de thés, tenues par de jolies Japonaises, qui vous invitent avec la plus gracieuse insistance à leur donner la préférence, quand on passe à leur portée.
Rien n'est attrayant comme ces petites fées, dans leur élégant costume aux larges manches tombantes, d'où s'échappent de jolis bi as blancs . Les magnifiques robes et ceintures brodées que nous admirons en Europe, ne sont portées que par les chanteuses et les danseuses. Les autres femmes s'habillent d'étoffes unies ou à très-petits dessins, et le plus souvent de couleur foncée. 11 n'y a que les revers croisés sur la poitrine qui soient plus voyants. Leurs robes traînantes sont relevées avec une ceinture large de vingt-cinq centimètres et doublée d'étoffe
roide , dans laquelle elles emprisonnent leur petite taille ronde. Tous leurs vêtements, ceux de dessous comme ceux de dessus, ont la même forme. Ces robes sont fendues du haut en bas et seulement très-croisées, sans être retenues autrement que par la ceinture ; il en résulte que, par un grand vent, elles s'entr'ouvrent quelquefois, et lorsqu'elles laissent apercevoir un petit pied, on n'en est pas réduit à deviner que la jambe est jolie. Quelques-unes ajoutent à leur débit de thé un tir à l'arc ou quelque autre petit trafic, mais rarement celui de leurs charmes. Autant les Chinoises sont roides et gauches dans leur tournure, autant les Japonaises paraissent élégantes et souples dans tous leurs mouvements; mais la plus grande ne dépasse guère quatre pieds de haut : ce sont de vrais petits bijoux d'étagère. Malheureusement les femmes mariées ont la déplorable habitude de se laquer les dents en noir et de se raser les sourcils. Elles sortent aussi beaucoup plus que les Chinoises, et on les rencontre à chaque pas dans les rues, par petits groupes de deux ou trois amies, courant les bouliqueis. Elles forment la majorité du public des théâtres, tan-
dis qu'en Chine elles n'y constituent que la minorité. Les Japonaises ne se fatiguent jamais de la longueur des représentations, qui durent du matin au soir. Elles y remplissent les loges et les petites cases du parterre, formées par de minces divisions sur lesquelles les garçons de service courent incessamment, comme de vrais équilibristes, leur plateau de rafraîchissements à la main en guise de balancier.
AYeddo, les rues sont très-larges et très-propres, un sable fui y tient lieu de pavé. Avant l'arrivée des Européens, les voitures étaient presque inconnues, et tous les transports se faisaient à dos d'homme ou de cheval. La grande route du To-kaïdo elle-même, qui traverse le Japon dans toute sa longueur, franchissait la plupart des pentes à l'aide d'escaliers, que les chevaux étaient habitués à gravir.
Les maisons n'ont, au plus, qu'un étage audessus du rez-de-chaussée. Les plus belles boutiques ne possèdent pas de devanture.
De Yeddo, je revins à Osaka, port principal de la Mer Intérieure, grande et belle ville très-régulière. Les rues y sont toutes percées à angle droit, comme dans les cités de la nou-
velle Amérique. Osaka est du reste une ville relativement moderne, qui a été construite tout d'une pièce , sous le règne du grand Taï-kosama, le fondateur de la dynastie des Taïcouns ou Siogouns.
Quand on a admiré le château, qu'on est monté dans une tour à sept étages, construite dans le goût chinois et la plus haute de tout l'empire, lorsque enfin on a visité quelques temples, Osaka n'a plus de mystères pour le touriste.
En allant voir un négociant français, ^I. Real des Perrières, à qui j'avais été recommandé , je trouvai chez lui un ingénieur, M. Mouchez, notre compatriote, employé par le gouvernement japonais à l'exploitation d'une mine d'or et d'argent, à Ikouno, dans les montagnes de l'intérieur. Ces messieurs devaient partir le lendemain pour cet établissement; ils me proposèrent de les accompagner, et je n'eus garde de refuser cette occasion unique qui m'était offerte de pénétrer au cœur du Japon; nous revînmes donc par mer à Kobé. Il n'y a que cent dix kilomètres de cette ville aux mines. Nous devions les parcourir en trois jours.
Notre carayane se composait de quatre cljinrikichas, ou petits cabriolets à bras, destinés à chacun de nous trois et à nn interprète japonais, le seigneur Kataoka. C'était un jeune homme fort élégant, avec ses bottines, son chapeau mou de feutre gris, ses épais cheveux noirs courts et hérissés et son pardessus noisette recouvrant un costume entièrement japonais. Il était convaincu d'être mis comme le Parisien le plus accompli, et avec cela il ne doutait de rien. Sa présence ne contribua pas peu à l'agrément de notre voyage. Il était heureux comme un roi de tirer quelques grives que nous rencontrions sur la route, et qu'il manquait régulièrement. Kataoka devait remplir les fonctions de courrier en s'occupant de nos moyens de transport et de notre logement dans les hôtels; il était aussi chargé de nous procurer des nidzogos pour traîner nos petites voitures. C'est ainsi qu'on appelle les hommes qui font ce service et qui portent les palanquins. Nidzogo signifie mot à mot pied d'homme ; on leur donne ce nom parce qu'ils remplacent les pieds des personnes qu'ils portent.
Notre première étape fut Acachi, jolie ville
de vingt à vingt-cinq mille habitants. L'hôtel oii nous descendîmes se composait d'une enfilade de pièces, séparées par de petites cours carrées plantées de trois ou quatre arbres, camélias, pins ou palmiers, tous taillés et entremêlés de petits monuments en pierre. Chaque appartement comprend deux chambres avec salle de bain' et autres dépendances. Tout cela est fort propre, élégant même; de petites peintures sur les murs, mais de meubles pas l'ombre. On est donc fort embarrassé quand on n'a pas, comme les indigènes, l'habitude de s'asseoir sur les talons.
Le plancher est partout recouvert de nattes très-fines : pour dormir, on s'étend dessus en s'enveloppant d'épaisses couvertures ouatées qu'on nomme phétons; pendant le jour on les roule et on les serre dans un placard ménagé à cet effet dans la paroi du mur et dissimulé par une porte à coulisse. Ces couvertures présentent une particularité assez singulière : elles sont taillées en forme de robe de chambre avec manches, de sorte que si, pendant le sommeil, il
• Les baignoires sont de petits tonneaux verticaux où l'on se tient debout.
survient quelque alerte, un incendie ou un tremblement de terre par exemple, on trouve dans la couverture un vêtement prêt, avec lequel tout bon Japonais peut très-convenablement affronter le froid de la nuit.
Le dîner nous fut servi sur des tables laquées, hautes de dix centimètres, par deux jolies petites Japonaises, qui ne nous présentaient nos assiettes qu'à genoux. Chaque hôtel possède ainsi pour servir les voyageurs deux ou trois jeunes personnes au regard avenant et des plus accortes. Elles portent comme insigne professionnel une large ceinture de crêpe rouge par-dessus leur petite robe. Cet ornement est breveté comme autrefois la ceinture dorée chez nous, mais pas plus au Japon qu'en France avec garantie du gouvernement, et je crois qu'on pourrait aussi appliquer à l'autre hémisphère notre proverbe : « Bonne renommée vaut mieux que ceinture rouge ou dorée. »
Kataoka dîna avec nous de fort bon appétit. Avant de nous rouler dans nos phétons, nous fîmes une partie de whist. Kataoka nous considérait d'un air entendu. crSavez-vousjouer? lui
demanda l'un de nous. — Un peu, répondit-il, mais pas très-bien. » On lui montre un trois de cœur; il le prend pour un Yalet de carreau. La plupart des Japonais ont la même confiance en eux que Kataoka, ce qui les pousse à se lancer dans des entreprises quelquefois au-dessus de leurs forces. Ils ne les mènent pas souvent à bonne fin, mais cet esprit d'audace n'en produit pas moins des résultats avantageux à la transformation de leur pays.
Le lendemain, à six heures et demie, Kataoka nous réveilla, et nous remontâmes dans nos djinrikichas. Nous abandonnâmes la mer que nous avions longée la veille sur une route bordée de bois de pins, et nous nous enfonçâmes dans l'intérieur des terres. La campagne que nous traversions est extrêmement riche et bien cultivée ; les villages s'y touchent les uns les autres. Après la récolte de riz, dont le produit revient presque tout entier au gouvernement, qui lors de la dernière révolution s'est substitué aux seigneurs féodaux, le paysan peut, sur le même terrain, obtenir encore une et quelquefois deux récoltes; cela suffit à faire vivre une population agricole nombreuse, mais très-
sobre, il faut le dire. La misère semble inconnue à ces braves gens qui ont si peu de besoins.
L'hôtel où nous déjeunâmes, à Kakougaraa, ressemblait à celui d'Acachi. Cependant, pour avoir la clientèle des nombreux voyageurs européens que la mine d'Ikouno attire dans le pays, on y a fait les frais d'une table et de deux bancs. Nous eûmes donc le plaisir de manger assis, ce qui est incontestablement très-favorable à la digestion.
Imedgi, où nous devions passer la nuit, était, avant le 93 japonais, la résidence d'un seigneur important; la tour de son château domine encore la ville au fond de la vallée. Les rues sont larges et spacieuses; c'est une place de commerce importante, qui compte environ trente mille âmes. La principale industrie consiste dans la fabrication des cuirs maroquinés et leur imitation avec le papier. On en fait des coffrets, des meubles, des blagues à tabac. Tout cela est fort joli, mais horriblement cher.
De retour à l'hôtel, j'allai, avant de dîner, faire un petit tour aux cuisines. Le fourneau en brique occupe le milieu de la pièce, comme
dans les laboratoires de nos grands restaurants.
Il y a tout autour plus de femmes que dans les cuisines chinoises, où l'on n'emploie guère que des hommes. Les plats japonais ressemblent beaucoup à ceux des Chinois. Nous vivions, du reste, à l'européenne et étions suivis d'un maître queux fort expert. Il nous donna à goûter d'une sauce indigène très-appréciable, appelée choïa, et qui sert à assaisonner différents mets; elle rappelle certaines sauces anglaises et faisait très-bien surtout avec un poisson fendu par le milieu, simplement grillé sur des charbons ardents et saupoudré de gros sel.
Les cuisinières attisent le feu avec deux bâtonnets de fer d'un mètre de long, qui remplacent les pincettes et qu'elles manient fort adroitement de leurs mains mignonnes. Les bâtonnets tiennent lieu de fourchettes, de cuillers, etc., etc. On les emploie atout, même à écumer le pot-au-feu. Il va sans dire qu'on ne les tient pas, un dans chaque main, comme on le croit généralement en France, mais bien tous les deux dans la môme, de telle sorte que
leurs exlréraités appuyant l'une contre l'autre forment pince.
A notre troisième journée de marche, nous devions pénétrer dans les montagnes et abandonner nos djinrikiclias pour un autre mode de transport. Kataoka nous avait retenu des norimons, la veille, au gouvernement. Ces palanquins japonais se composent d'une boîte carrée de soixante centimètres de large sur quatrevingts de long et autant de haut, suspendue à un bambou que deux ou quatre hommes placent sur leurs épaules. Il faut être Japonais et avoir acquis dès l'enfance une souplesse toute spéciale pour arriver à tenir dans ces instruments de supplice. La cage illustrée par le cardinal de la Ballue était certainement plus spacieuse, sans quoi il n'eût pu supporter aussi longtemps qu'il le fit une semblable torture. Cet appareil, réduit à sa plus simple expression, se compose d'un petit rond de rotin, grand comme un plat et fixé par deux montants à quatre-vingts centimètres au-dessous d'un bambou horizontal. Ces singes de Japonais trouvent raoyen de s'installer et de voyager sur ce perchoir d'écureuil.
Nos porteurs ne vont pas vite, et si je ne peux tenir dans mon équipage, il me sera du moins possible de faire une partie de la route à pied sans être trop en retard.
Mes compagnons de voyage s'installent tant bien que mal dans les leurs, et Kataoka parvient à se pelotonner dans sa boîte de façon à s'y trouver parfaitement à l'aise. Il a même de la place de reste, et me fait de profonds salut s quand je passe auprès de lui.
A une montée, las de tirer la jambe, j'essaye enfin de m'introduire dans ma norimon. Au bout de quelques instants, le tassement se friit, et j'y puis demeurer sans trop de fatigue.
Grâce à Kataoka, de nouveaux porteurs sont prêts, et nous attendent à chaque relais, c'est-àdire tous les dix ou douze kilomètres.
Nous arrivons ainsi à lokata, où l'on doit faire halte pour déjeuner. Élégant hôtel, jolies ferrures ciselées reliant les poutrelles de l'établissement; gracieuses moussemés^, grands honneurs rendus à Kataoka, qui est, paraît-il, le rejeton d'une famille distinguée du pays.
* Demoiselles.
Après le déjeuner, M. Mouchez a l'amabilité de m'offrir sa norimon particulière, un peu plus vaste et plus confortable que celles de louage.
La route à partir de lokata est des plus pittoresques. Elle suit le fond d'un ravin dont les pentes sont couvertes d'arbres verts et qui s'élargit de temps en temps, laissant alors apercevoir des champs merveilleusement travaillés, avec le soin que savent y apporter ces Japonais, pour qui toute culture est un jardinage.
On étonnerait bien les laboureurs français en leur apprenant que là le blé se cultive comme les radis, et que chaque tige est plantée et repiquée avec plus d'amour que nos maraîchers n'en mettent à soigner leurs laitues.
L'arrosage qu'on leur prodigue est malheureusement pour les nez européens un des défauts de ce joli pays. Il répand une odeur sui generis qui gâte les plus beaux points de vue.
A huitheures du soir, nous atteignons Ikouno : là, je reçois le plus gracieux accueil de madame Mouchez, dont le charme contraste avec la sévérité de ce séjour.
Je fais grâce au lecteur de la description technique de la mine. Il suffira de savoir qu'elle
rapporte, bon an mal an, au gouvernement japonais huit millions en lingots d or et en cuivre.
Ikouno est situé au sommet de la chaîne de montagnes qui sépare la mer de Chine de la Mer Intérieure. Aussi y fait-il très-froid.
On me mena visiter une cascade très-pittoresque en été, et qui n'était, quand je la vis, qu'un bloc de glace. Néanmoins, le sol du Japon est si privilégié que tout autour de ces glaces poussaient des bambous et des camélias. Au nord, aussi bien que sur le flanc de la montagne exposé au midi, c'étaient des forêts d'azalées roses et blanches. Les bourgeons commençaient à poindre. Les sommets le plus élevés ont environ mille mètres de haut, et la maison que nous occupions était à six cents mètres audessus du niveau de la mer.
Dans une des promenades que je fis aux environs, je rencontrai un chasseur du pays qui, le fusil sur l'épaule et la mèche allumée, n'attendait que le gibier. Je lui demandai de nous montrer son fusil. — Voulez -vous le vendre? lui dis-je. — Oui. — Combien,^ — Trentedeux francs. — Marché conclu !
Pour décharger son arme avant de me la remettre, il en appuya la petite crosse à sa joue, il poussa un ressort, la mèche s'abattit dans le bassinet, et le projectile alla se loger à quarante pas de là, dans un arbre gros comme le bras. Mon bonhomme chassait le faisan à balles et ne devait pas être maladroit pour arriver à pourvoir ainsi son garde-manger.
Le lendemain, le bruit de mon acquisition s'étant répandu, on venait m'offrir des fusils, de quoi armer toute une compagnie. Quelques-uns étaient plus beaux que le mien, mais ils n'avaient pas pour moi le mérite d'originalité de ma première trouvaille.
La maison du directeur japonais de la mine^ M. Asakoura ou Asakoura-San , comme on dit au Japon, est très-élégante et remplie de ces bibelots, vases, étagères, boules de cristal, dont le plus élevé n'a pas un mètre de haut. De belles peaux de tigre cachent en partie les nattes, qui pourtant sont de la plus grande finesse.
Pendant que nous causons, madame Asakoura vient nous offrir une tasse de thé. Servir le thé aux étrangers est une des trois seules choses
que sache faire une Japonaise de qualité. Ses deux autres talents consistent à danser et à chanter en s'accompagnant sur le samichen, espèce de guitare à trois cordes. Quelques femmes, dont l'éducation est très-soignée, jouent, en outre, d'une sorte de harpe appelée koto, ou encore d'un petit tambourin. Là se borne toute leur science. Ce ne sont donc pas des bas-bleus, et pourtant elles seraient parfaitement incapables de recoudre les boutons des vêtements de leurs maris, si les boutons étaient connus au Japon.
Je profitai, pour partir, d'un convoi escortant 1 20,000 francs en lingots, que la mine envoyait à Osaka, où les Japonais ont établi leur hôtel des monnaies-
D'Osaka, j'allai visiter Kioto, oii un Français, qui est à la tète d'une école japonaise, M. Dury, m'olTrait l'hospitalité. Son établissement est installé dans un temple, en compagnie des bonzes, qui en occupent encore une partie, mais où l'appartement de l'abbé lui est réservé; son salon se distingue par le luxe des boiseries, des panneaux couverts de dessins sur fond d'or, des laques et des ornements de bronze, ce qui en
fait une pièce des plus élégantes. Les temples sont, avec l'ancien palais du Micado, ce qu'il y a de plus remarquable à Kioto. Le premier que j'ai visité porte le nom de Chioïn. Le supérieur des bonzes qui y résident doit toujours être un Mia ou proche parent du Micado; aussi son logement est-il digne de cette haute parenté. Il communique avec le temple par une galsrie couverte en bois, semblable aux cloîtres de nos anciennes abbayes. L'édifice se compose de plusieurs salles, dont la principale a deux cents mètres carrés de superficie. Le plafond à compartiments repose sur des colonnes de bois poli et laqué.
C'est dans ce temple que se trouvent les appartements du fameux Tai-ko-sama, dont nous avons parlé plus haut, et qui vivait il y a un peu plus de deux cents ans. On montre la baignoire dont il se servait, sa chambre à coucher, la pièce où il recevait ses officiers, etc. Le jardin, encore tel qu'il était au temps du grand Tai-koun, est orné de petits ponts en pierre, de cascades, d'arbres taillés et de bassins où nagent des poissons rouges d'un pied de long.
Dans un temple des environs, on me raconta
qu'à l'époque de la fête, qui a lieu au mois de juillet, on couvre le sommet d'une montagne voisine de bandes de soie blanche, pour simuler l'aspect de la neige.
Je fis aussi, à douze kilomètres de Kiolo, l'excursion du lac de Biva, qui tire son nom d'une espèce de guitare dont il offre la forme. C'eet un lac qui se respecte : montagnes obligées tout autour, beaux arbres qui se reflètent dans ses eaux, quelques temples épars çà et là (en Suisse, ce seraient des chalets) ; enfin le programme est rempli, et le voyageur n'a pas à se plaindre que la nature ne tienne pas les promesses de ceux qui lui ont conseillé Texcursion; il y a même un hôtel avec de nombreux cabinets de société, à l'instar de tous les schweizerhofs.
De retour à Kioto, je recommençai mes visites dans les temples; j'allai voir, entre autres, celui des trois cent trente-trois mille trois cent trente-trois idoles. S'il n'en possède pas ce nombre exact, il en approche beaucoup : parmi ces idoles, il y en a plus de cent qui sont de grandeur naturelle, en bois doré, ayant chacune quatre ou cinq têtes et huit ou dix bras.
En parcourant le quartier des maisons de thé, je vis deux jeunes gens qui venaient de terminer un joyeux festin dans une salle donnant sur une pièce d'eau; ils achevaient cette partie fine par une promenade en bateau, avec des chanteuses ou guechas, qui s'accompagnaient sur le samichen et le tambourin.
Kioto est le Lyon du Japon pour la fabrication des soieries, mais, depuis la chute 'des daïmios, cette industrie, qui vivait de leur luxe, est bien tombée. Les draps, les cotonnades étrangères et surtout anglaises, tendent de plus en plus à se substituer aux soieries indigènes. Ce n'est pas sans l'arrière-pensée d'écouler leurs produits que les Anglais poussent les Japonais à renoncer à leur costume national, au grand détriment du pittoresque. Ils leur persuadent également qu'un peuple qui ne mange pas de beefsteaks ne saurait occuper qu'un rang très-inférieur dans l'échelle de l'humanité, ils les engagent à créer des établissements pour l'élève des bêtes à cornes et s'en font nommer directeurs avec de gros appointements.
Les fabricants de soie de Kioto forment une
véritable corporation, semblable à celles qui florissaient autrefois en France. Le nombre des patrons et des ouvriers est limité. La corporation a sa maison où les membres se réunissent; elle est ornée de pièces de soie tissées en présence des grands personnages ses prolecteurs, qui ont visité les fabriques. On y fait reproduire dans le tissu, en leur présence, quelques caractères tracés par leur auguste pinceau, de même que chez nous, lorsqu'un prince visitait une manufacture et qu'il mettait sa main à une pièce d'étoffe , elle se déroulait aussitôt du métier avec son nom ou son portrait.
Quoi qu'il en soit, les règlements qui sont censés protéger la corporation, ont eu au Japon, comme en Europe, le résultat de rendre stationnaire la fabrication de la soie; l'industrie japonaise ne pourra lutter avec la nôtre que lorsqu'elle se sera retrempée dans le système de la libre concurrence, quitte à revenir à la réglementation, quand les abus, dont le temps se sert pour saper toutes les institutions, auront rendu nécessaire un nouveau changement.
Kioto est un des points où l'on trouve à acheter le plus de bibelots et de curiosités. Les
Cougais, presque réduits à la mendicité par la révolution de 1868, se défont, pour vivre, de tous leurs costumes, armes et objets d'art. Mais on éprouve un certain serrement de cœur à aller faire le juif chez ces victimes toujours intéressantes de la politique.
Notre bonne étoile nous til nous embaniuer pour Penang sur un affreux bateau chinois, dont la principale cargaison consistait en coolis à destination des colonies anglaises; car les fils d'Albion, malgré l'indignation dont ils poursuivent les Espagnols qui envoient des coolis dans leur île de Cuba, admettent parfaitement pour leur propre compte ces sortes de « contrats », où figurent parfois les plus iniques stipulations.
Ce bateau à vapeur, où se trouvaient pourtant quelques cabines pour les Européens, était bien le navire le moins confortable qu'on pût rêver, et le moins approprié à noire innocent goût de la propreté. La saleté chinoise y régnait en maîtresse, et quelle cuisine! moitié chinoise, moitié malaise. Seuls, les couteaux et les four-
LES GROTTES DE QUOUIDA. 22,'i
chettes avaient vaguement la forme européenne, encore n'était-ce qu'une simple apparence, car je ne crois pas qu^^on en puisse trouver d'aussi désargentées sur tout le continent; avec cela, leurs dents gardaient les traces du menu de la veille et même de celui de l'avant-veille.
La bonne chance que nous avions eue ne consistait donc pas précisément dans le charme que présentait le séjour à bord de ce bateau, mais bien dans l'heureuse rencontre que nous y fîmes. Nous nous trouvions avoir pour compagnons de route le radjah ou sultan de Quouida et son frère, le prince ou tunkou Youseph. Tous deux revenaient de Bangkock, où ils étaient allés assister au couronnement du jeune roi de Siam. Le tunkou savait quelques mots d'anglais : la connaissance fut vite faite, il s'éprit même de nous et nous engagea à l'aller voir à Quouida. L'invitation nous semblait légèrement gasconne; car il n'était là que chez son frère, qui, plus soucieux de sa dignité ou moins communicatif, se montrait peu et demeurait presque continuellement enfermé dans sa cabine. Toutefois, il nous confirma, avant de nous séparer, l'invitation de son frère : tous les arrangements
furent pris alors, et il fut convenu qu'après avoir séjourné deux jours à Penang, nous nous mettrions en route pour la capitale du radjah.
Ce prince est le plus puissant de la péninsule de Malaca : il reçoit pour l'île du Prince de Galles et le petit territoire de Wellesley, situé en face sur ses États et occupé par les Anglais, la somme de cinquante-cinq mille francs qui lui est payée chaque année par le gouvernement de la Reine. Il compte ainsi, dans une certaine mesure, la Grande-Bretagne parmi ses tributaires. C'est un musulman des plus orthodoxes, et il ne se commet jamais, à vrai dire, avec les chrétiens : ce qui ne l'empêche pas, d'ailleurs, d'opérer des réformes et des améliorations dans ses États. Mais les Anglais trouvent qu'il ne marche pas assez vite et cherchent à faire passer toute l'influence sur la tête du radjah de Johore, voisin de Singapoor, qui est tout à fait devenu leur homme lige. Ce dernier parle fort bien l'anglais; il a vécu à Londres, où il était un des lions de la fashion, et la Reine l'a nommé maha-radjah, titre qui le place audessus des autres radjahs. Mais les populations
conservent toujours un plus grand respect envers celui de Quouida.
Nous avions donc deux jours pour visiter Penang. Les splendides paysages qui l'environnent, la chute d'eau, les jolis bains de l'hôtel d'Alexandra, sont connus des touristes anglais, car les paquebots de la Compagnie péninsulaire s'arrêtent à Penang; mais tout cela est à peu près ignoré des voyageurs français. Les messageries maritimes que nous prenons de préférence et qui, grâce à la supériorité de leur service, accaparent même un grand nombre de passagers anglais, ne s'arrêtent point à Penang.
Toute l'île est sillonnée de belles routes; à la vue de ces jolies maisons, de ces jardins si coquets, on admire une fois de plus le génie colonisateur des Anglais, leur art à transformer une contrée et à lui donner en peu de temps, par l'introduction des mœurs de la mère patrie, une physionomie tout anglaise. L'air national est rendu plus frappant encore par la rencontre de ces nombreux colons, avec leurs femmes et leurs enfants qui se réunissent, se fréquentent et savent s'amuser entre eux comme en Angle-
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terre. Il ne paraît guère croyable en France qu'un bal du gouvernement de Penang ou du club de cette ville de l'archipel malais, dont le nom est presque incounu de nos compatriotes, puisse réunir jusqu'à soixante femmes très-élégantes. A Saigon, à peine en pourrait-on rassembler tout au plus douze ou quinze.
L'art avec lequel les Anglais arrivent à faire revivre leur home au loin est un trait du génie national. Anglais et Français, nous aimons d'un égal amour la patrie, mais ce sentiment n'agit pas sur eux et sur nous de la même manière : il pousse les premiers à reproduire partout où ils se trouvent l'image de leur pays, pour vivre comme s'ils ne l'avaient pas quitté; il fait que nous ne nous résignons à nous éloigner du nôtre qu'à la dernière extrémité, et jamais sans esprit de retour ; c'est surtout chez les femmes que cette répugnance est la plus vive.
En rentrant de notre promenade dans l'île, nous trouvâmes à l'hôtel un billet ainsi conçu : « Le départ est pour demain matin, les éléphants sont prêts. » On devine l'effet magique que ces quatre derniers mots produisirent sur nous.
J'avais, en Mongolie, enfourché des chameaux, j'avais traversé en palanquin la Grande Muraille, et je m'étais ployé en quatre pour entrer dans un congo ou une norimon japonaise, mais il me manquait encore d'être initié à l'éléphant.
Une chaloupe à vapeur devait nous prendre à Penang et nous transporter en sept heures à Quouida. Pendant la première partie de la traversée du détroit qui sépare l'île de la terre ferme, où se trouvent lesÉtats de notre hôte, rien de particulier, si ce n'est la nécessité où nous sommes de déjeuner avec nos doigts. Notre guide était Anglais de naissance; mais, depuis son mariage avec une Malaise, qui l'accompagnait, et son inféodation au radjah, il avait, je crois bien, adopté aussi les mœurs du pays : il jugeait les couverts un luxe inutile. Je sais assez bien manger à la chinoise avec des bâtonnets, mais j'avoue que cela m'a toujours paru la plus grande simplification que l'on puisse apporter au couvert; je trouvai donc d'un fâcheux augure pour le reste du voyage d'être obligé, dès le début, de dépecer un canard et de manger du kurry avec les dix doigts. J'enviai la grande habileté que déployait
dans cette circonstance le couple hétéroclite qui nous faisait les honneurs du repas.
Pendant la dernière heure de la traversée on remonte la rivière, peuplée de caïmans. Des singes de toute espèce et des oiseaux au riche plumage venaient jusque sur les arbres du bord. J'avais mon fusil, et je m'exerçai surtout contre les caïmans. Rien n'est plus amusant que les pirouettes de ces animaux, lorsqu'ils reçoivent une balle : ils font un saut de carpe en montrant leur ventre jaune; puis, ouvrant leur gueule armée de dents aiguës, ils retombent dans l'eau, où ils disparaissent. Des troupes de singes se donnaient rendez-vous sur les hauts arbres, dominant la jungle et hors de portée.
Nous trouvâmes, en arrivant à Quouida, une foule immense rassemblée sur le rivage. La présence des voitures du radjah qui nous attendaient avait signalé l'arrivée de personnages d'importance. Le vizir lui-même était là pour nous recevoir.
Il nous fit monter dans une charmante Victoria attelée de beaux chevaux de Calcutta et conduite par le plus brillant cocher qui soit
jamais monté sur un siège : c'était un Hindou des plus foncés, avec une belle barbe noire ; son costume consistait en une robe de satin violet, chamarrée de broderies, avec une écharpe de mille couleurs, un large pantalon rose et un turban de brocart d'or, de la grosseur d'une barrique. Deux sais, moins richement vêtus, tenaient les chevaux par la bride , les suivant au galop ou montant derrière la voiture, quand leur allure était trop rapide.
Cet équipage nous conduisit à une jolie villa, que le radjah a fait construire, il y a quelques années, pour ses hôtes de distinction. Elle a été meublée en l'honneur du roi de Siam, lorsqu'il vint visiter son voisin. Là, les modes orientales disparaissent à peu près et ne sont plus représentées que par le costume éclatant et l'immense turban des serviteurs.
Tous les Malais sont bons musulmans, et plusieurs d'entre eux ont fait le pèlerinage de la Mecque, ce qui les entoure d'une auréole de sainteté. Pour se faire mieux reconnaître, les pieux pèlerins ont coutume de porter un immense turban : ce symbole matériel leur attire toute la vénération due à un mortel assez pri-
vilégié pour avoir- foulé la terre sainte et visité le tombeau du Prophète. Les radjahs coiffent leurs serviteurs de turbans semblables, pour s'assurer du respect des populations; aussi les indigènes ne manquaient-ils pas de s'accroupir sur le passage de nos voitures : c'est la façon malaise de s'agenouiller.
Au bout de quelques instants, le vizir nous rejoignit, et l'on nous annonça que le dîner nous attendait. Un jeune Anglais demi-sang nous avait été adjoint en qualité d'interprète. Nous goûtâmes du kurry malais, réputé le meilleur du monde entier. Au riz, qui sert de base aux ingrédients dont le mets se compose, on ajoute ce qu'il y a de plus fort en piments et épices de toutes sortes, et, en outre, de petits morceaux de poisson, de poulet, de mouton, de crevettes accommodées à une sauce spéciale, aussi très-épicée; d'autres plats contiennent des tranches de concombres, de pommes de terre, et même d'ananas, à une sauce semblable. Eufin, on passe aux convives un plateau couvert de soucoupes; elles contiennent chacune une épice différente, dont on prend suivant son goût, gros comme une tête d'épingle. Les araa-
teurs piquent dans toutes les soucoupes. Le kurry constitue donc à peu près à lui seul, en Malaisie, tout un dîner, auquel on peut reprocher une certaine monotonie, car toutes ces épices, quelque variées qu'elles soient, ne produisent à la fin d'autre résultat que celui d'emporter la bouche. Le reste du dîner se composait seulement de onze canards rôlis. Détail à noter : le mot dont on se sert pour se porter mutuellement les santés est « salamat »; il doit avoir la même origine que le salamaleck des Arabes.
Le radjah nous avait organisé pour le lendemain une intéressante excursion. Son vizir vint nous prendre de bonne heure avec les voilures, aux brillants cochers, qui nous avaient servi la veille. Elles nous conduisirent d'abord par une belle route de quelques milles à une autre villa, meublée plus luxueusement encore, et aussi en l'honneur du roi de Siam.
Cette habitation est située sur une éminence, d'oiî l'on aperçoit les immenses plaines couvertes de riz affermées auxChinois par le radjah. Mais bientôt le vizir nous arrache à ce spectacle pour nous conduire au bateau qui nous attend;
c'est une espèce de pirogue où nous nous asseyons, sur un faux tapis turc, dans une posture qui, elle, est trop réellement turque.
Dix rameurs armés de pagaies, espèces de rames courtes paraissant fort incommodes, nous font glisser lenlement sur une étroile rivière, au-dessus de laquelle les arbres forment, eu se rejoignant, un dôme de verdure.
Ce petit canal au milieu de la jungle est ravissant. Ici, ce sont des banians dont les innombrables racines, tombant des branches,^ forment une sorte de colonnade le long de l'eau, où notre léger esquif a peine à trouver un passage; là, des palmiers, plus loin des mimosas, une infinie variété d'arbres, de plantes au feuillage sombre ou vert tendre, qui se mêlent et s'entre-croisent dans l'harmonieux désordre de la nature. A chaque instant, se montre quelque pirogue classique, taillée dans le tronc d'un arbre séculaire, avec ses deux extrémités relevées comme celles d'une gondole. Elle contient un ou deux Malais qui cherchent à attraper leur dîner à la ligne.
On ne rencontrait plus de caïmans, mais seulement des iguanes, animaux plus petits et
à la carapace moins épaisse. J'en liiai quelquesuns, ainsi qu'un singe. Il y avait beaucoup de ces derniers; mais les pauvres animaux avaient l'air si heureux dans leurs branches; ils venaient avec tant de confiance boire à nos côtés, suspendus à un arbre par la queue et par une des mains de derrière, tandis qu'ils puisaient de l'eau avec celles de devant, que je n'eus pas le cœur d'en abattre d'autres.
Enfin , après une heure et demie de cette pittoresque traversée, nous arrivâmes à l'endroit où nous attendaient les éléphants. Ces majestueux animaux, leur cornac sur le cou, croquaient tranquillement quelques feuilles de bananiers ramassées avec leur trompe. Il faut leur tirer un peu l'oreille, non pas au figuré, car ils sont très-dociles, mais bien réellement au propre, pour les faire agenouiller; nous nous installâmes deux sur une monture, un de chaque côté de la plate-forme qui tient lieu de selle. Les cinq hommes de notre suite montèrent avec les provisions sur le dernier, qui pourtant était le moins gros des trois; mais partout le monde est le même : malheur aux petits, même chez les éléphants. Je n'insisterai
point sur ce genre de promenade, qui est trop connu .
Un soleil ardent, pompant l'eau des rizières, remplissait l'air de l'humidité parfumée des serres chaudes. Autour de nous, nous ne voyions guère que deux tons : le bleu intense du ciel ou le vert un peu uniforme du riz naissant et de celte luxuriante végétation des tropiques qu'aucun automne ne vient jamais nuancer.
Les échassiers que nous dérangions s'enlevaient lourdement pour aller se poser un peu plus loin. La nature était calme, tout semblait étouffé parla chaleur. Les éléphants enfonçaient sans bruit leurs pas pesants dans le sol mou et spongieux de la sente que nous suivions. Ils ne risquent leurs grosses pattes qu'à bon escient, et dans les mauvais endroits, qui sont nombreux, ils s'assurent prudemment avec leur trompe de la solidité du terrain sur lequel ils doivent marcher; aussi ne tombent-ils jamais, fort heureusement pour ceux qu'ils portent.
Leurs larges oreilles, toujours en mouvement, leur servent d'éventails. Ils ne perdent pas leur temps en route : tout en s'avançant gravement, ils cueillent avec leur trompe des
touffes de riz, adroitement coupées au ras du sol d'un coup de leur énorme pied , et s'en régalent sans s'arrêter.
Le but de notre excursion était de visiter des grottes situées dans une éminence qu'on appelle la Montagne de l'Éléphant, à cause de sa forme, semblable à l'un de ces animaux agenouillé. Cette élévation, qui se dresse isolée dans la plaine, parait être la pointe d'une immense fusée, c'est-à-dire, en termes de géologie, l'extrémité d'un jet volcanique. Elle ne se compose pourtant pas de roches éruptives, et doit avoir été creusée à l'intérieur par les eaux qui, à une époque ancienne, sont arrivées à son niveau. Elle est maintenant percée à jour comme une gigantesque éponge. Les parois extérieures sont presque verticales; mais le temps a amassé des dépôts de terre végétale dans les anfractuosités, où l'action puissante du chmat des tropiques a fait pousser une végétation vigoureuse qui s'élance pittoresquement de ces rochers à pic.
L'entrée par laquelle nous pénétrâmes dans les grottes est située à mi-côte; nous Tatteignîmes par une sorte d'escalier naturel qui
tourne et serpente sous les lianes. Il conduit à un cirque immense entouré d'une muraille *de cent pieds de haut, découpée de la manière la plus fantastique.
Les plantes au riche feuillage, qui étalent dans chaque déchirure leur verdure éblouissante, contrastent avec l'éclatante blancheur de la roche. De cette espèce de vestibule, une arcade naturelle donne accès dans les grottes. Cette ouverture laisse apercevoir dans la pénombre, au fond de la première salle, d'énormes stalactites que les siècles ont lentement sculptées. Elles forment tantôt de gigantesques piliers, tantôt une immense dentelle qui sert à les relier entre eux, se repliant, se drapant, et courant d'une pointe de rocher à l'autre.
Notre suite se composait d'une cinquantaine de Malais qui nous éclairaient les uns avec des torches de palmiers, de dix pieds de long, les autres avec de plus petites en résine. Ces hommes au corps de bronze, aux volumineux turbans dorés, à peine couverts de quelques lambeaux d'étoffes jaunes, bleues, violettes ou d'autres couleurs vives, apparaissant tantôt groupés, tantôt dispersés dans l'ombre où brillaient leurs
flambeaux, ajoutaient encore à la magie du spectacle. Par l'effet du scintillement de la lumière qui se jouait dans les cristallisations, les guirlandes, les aiguilles, les franges diamanlées jetaient ici des lueurs d'un rouge de feu , là des reflets de topaze ou d'émeraude, selon la direction et l'intensité de la flamme qui les éclairait.
Dans certains endroits, la voûte s'élevait à une telle hauteur, et les dimensions de la salle étaient si vastes qu'un navire à toutes voiles aurait pu y évoluer. La lueur des torches n'arrivait pas alors à percer complètement l'obscurité au-dessus de nos têtes, et des parties de rocher blanc apparaissaient çà et là comme des flocons de nuages éclairés par la lune.
A certaines places l'eau a creusé par ses infiltrations des réservoirs autour desquels la matière calcaire, en se déposant sur les bords, forme une sorte de bourrelet; celui-ci, s'étendant peu à peu, donne à ces bassins l'aspect d'une vaste coquille ou d'un immense bénitier bien proportionné aux voûtes de la cathédrale. L'eau qui s'en échappe, se cristallisant encore, forme au-dessous des pendentifs qui ressemblent à de grands poulpes pétrifiés.
Il est impossible de décrire ces merveilles, dont certains dessins de Gustave Doré, parmi les plus extravagants, peuvent seuls donner quelque idée. Encore son crayon hardi paraîtil bien timide et de beaucoup distancé par la nature, quand on voit les grottes de Quouida.
Nous passâmes deux heures dans ce monde souterrain, et nous sommes loin d'avoir tout visité. Au pied de la montagne, sous un petit toit de feuilles de cocotier, le titfyn, lunch de l'Orient, nous attendait, et nous trouvâmes avec plaisir le Champagne de notre hôte. Du Champagne! voilà qui manque peut-être un peu de couleur locale. Mais en courant beaucoup le monde, on découvre que cette boisson est encore mieux en harmonie que toute autre avec les différents sites, et qu'elle est surtout bien appropriée aux cuisines chinoise, malaise, japonaise ou birmane.
Nos bons éléphants n'avaient pas bougé, et de nouveau nous les escaladâmes pour retourner. Chemin faisant, nous nous amusâmes beaucoup, en voyant la manière originale dont on s'y prenait pour rassurer un éléphant effrayé. J'avais tiré et abattu un héron de dessus celui
qui me portait : c'était un vieux routier, il ne broncha pas. Mais un autre, plus jeune, manifesta à cette détonation la plus grande terreur. Il élevait sa trompe, criait et cherchait à s'enfuir, malgré tous les efforts de son cornac; enfin, ce dernier réussit à le rapprocher du mien. Quand ils furent à portée l'un de l'autre, le plus raisonnable, à un signe de son conducteur, enlaça sa trompe autour de celle de son camarade et se mit à pousser des cris qui me paraissaient aussi lamentables que les siens. C'était tout simplement un mutuel échange de confidences. Lorsque les cornacs jugèrent qu'ils s'en étaient dit assez, ils les séparèrent; tout signe d'inquiétude avait disparu, et les deux éléphants reprirent leur route aussi paisiblement l'un que l'autre.
Quelques jours après, j'eus encore l'occasion d'admirer la sagacité et l'intelligence de ces animaux. A Maulmein, on les emploie dans les grandes scieries de bois de teck, qui forment le principal commerce de ce port. Ils chargent sur leurs défenses, avec leur trompe, des pièces de bois que quarante coolis parviendraient à peine à remuer, puis ils vont les empiler les unes sur
les autres, avec tout le soin qu'y pourrait mettre un ouvrier consommé, les poussant avec leur front ou les tournant avec leur trompe jusqu'à ce qu'elles soient placées bien régulièrement. Ce qu'il y a de plus intéressant à voir, ce sont les vieux éléphants qui dressent les jeunes, les initient aux mystères de l'échafaudage du bois et leur apprennent à enlever adroitement les morceaux inutiles.
Le lendemain de notre excursion aux grottes, le radjah, en bon propriétaire, nous envoya visiter sa plantation de café. Il en est fier, à juste titre, et pourra en tirer, lorsqu'elle aura pris l'extension qu'il compte lui donner, un revenu très-considérable. Elle est située dans des terrains en pente, relativement plus secs. Nous y allâmes encore à dos d'éléphant, à travers les rizières qui couvrent la plaine.
A notre retour, la politesse exigeait une visite à notre hôte. Le seul sentiment des convenances nous inspirait, sans aucun mélange de curiosité; car nous savions que nul n'a le droit de pénétrer dans le palais, et, quelque envie que nous en eussions, nous ne pouvions espérer d'en voir l'intérieur. Le radjah nous reçut dans une
grande salle assez nue, et le soir même il nous fit reconduire à Pénang, où nous étions trèsdésireux de nous trouver pour le jour de Noël; nous fîmes le trajet dans un joli petit bateau de quatorze rameurs, à quatre belles voiles, qui filait comme le vent.
La traversée de Singapoor à Batavia ne prend que quelques heures et procure à ceux qui l'exécutent la gloire de franchir l'équateur.
Le bateau des messageries de service sur cette ligne s'offre cette distraction trois fois par semaine, de sorte que tout le personnel du bord est un peu blasé sur ce genre de plaisir et ne le fête par aucune cérémonie extraordinaire. On longe tout le temps, de fort près, les côtes verdoyantes de Sumatra et de quelques petites îles avoisinantes.
L'aspect de Batavia, vu de la mer, n'est pas très-imposant; la côte est basse, il faut, pour débarquer, se transborder sur des chalands plats qui remontent la rivière jusqu'à la douane. Les sévérités du contrôle causent, dès le début, une impression fâcheuse, surtout lorsqu'on arrive
des ports de l'Inde ou de la Chine, où ces inutiles tracasseries sont épargnées au voyageur inoffensif.
Il faut que les Hollandais aient une bien grande peur de la révolte de leurs vingt millions de sujets (nombre, il est vrai, très-respectable), pour mettre tant de rigueur à interdire l'importation des armes. Mon arsenal se composait d'un fusil de chasse ordinaire, de l'instrument que j'avais acheté au Japon : c'était une sorte de mousquet, à mèche en forme de pistolet, dont la crosse, aplatie et longue de quinze centimètres, s'applique à la joue; je possédais, en outre, deux arcs chinois, avec leurs carquois munis de flèches. Tout cela fut considéré comme pouvant, au besoin, servir à armer les Javanais contre leurs maîtres, et gardé en consigne pour m 'être rendu seulement à mon départ.
On va du port à la ville par une longue roule d'une demi-heure, longeant le canal, bordée de villas et sur laquelle courent les rails d'un tramway.
Le principal hôtel, celui des Indes, oià je descendis, se compose, comme tous ceux de
ces pays, d'un ensemble de maisons à un étage, avec vérandas, salle à manger pavée de marbre, jardins immenses et cours plantées de palmiers ou autres arbres tropicaux.
Batavia couvre une très-grande étendue de terrain. Chaque maison, qui n'a que le rez-dechaussée, s'élève au milieu d'un joli jardin entouré d'une grille. La ville possède deux cercles, superbes constructions, formées de salles grandes et petites séparées entre elles par des portiques : le tout richement pavé de marbres blancs et orné de sculptures.
Les Européens ne sortent de chez eux qu'à la fin de la journée, beaucoup font la sieste jusque vers les quatre heures. Bien que certaines parties de l'ile soient assez malsaines, le climat de Java, pour un pays des tropiques, est vraiment privilégié; la température y est constante presque toute l'année. Des pluies un peu plus fréquentes distinguent seules la saison chaude de la froide. Mais il n'y a jamais, pendant le jour, beaucoup plus de trente-trois degrés, et il est agréable de sortir à partir de cinq heures.
Batavia est, de tout l'extrême Orient, le
point où les Européennes entendent le mieux leur costume, au point de vue de la chaleur; elles le réduisent le plus souvent à une sorte de jupon nommé sarron, dans lequel elles s'enroulent, et à une camisole de fine percale blanche, appelée cabaille, descendant jusqu'aux genoux ; elles chaussent de babouches leurs pieds nus, et laissent leurs magnifiques cheveux blonds flotter librement sur leurs épaules.
C'est dans ce costume que demeurent tout le jour des femmes qui, par leur grâce, leur distinction, leur éducation et leur habitude du monde, ne seraient pas déplacées dans nos salons d'Europe. Mais, le soir, elles reprennent les toilettes de la mère patrie. A ce moment, les habitants de chaque maison se réunissent sur la galerie ouverte qui forme une sorte de portique avancé. Un lustre à dix becs de gaz éclaire ces différents groupes qui, aperçus de la rue à travers le feuillage, produisent l'efTet le plus charmant.
Les familles sont fort nombreuses ; les Hollandaises surpassent les Anglaises en fécondité ; il est fréquent de leur voir de huit à dix enfants.
Le costume des indigènes est des plus primitifs; ils circulent aussi peu vêtus que les Cochinchinois, ayant pour tout habillement le pagne aux couleurs voyantes, qu'ils affectionnent par-dessus tout. Ils se distinguent en cela des Chinois, qui ne portent que des étoffes aux nuances indécises, bleues, grises, ou d'un tissu marron imperméable; à Java, comme dans le sud de la Chine, ceux qui travaillent se contentent d'un simple pantalon.
La civilisation javanaise semble dériver de l'Inde plutôt que de la Chine; l'écriture est empruntée aux Arabes.
Le système de colonisation des Hollandais, décrit déjà bien souvent, est parfait dans son genre, mais il diffère entièrement de celui pratiqué par les Anglais, leurs voisins.
Les uns et les autres ont respecté l'organisation indigène, et leur commune politique consiste à maintenir la paix entre tous les principicules, auxquels ils ont conservé leurs pouvoirs. Mais les Anglais font tous leurs efforts pour développer chez les indigènes les besoins de toutes sortes et principalement la consommation des produits manufacturés anglais; c'est
sur les bénéfices de ce commerce que reposent les avantages de la possession pour la mère patrie. Les Hollandais, n'étant pas un peuple industriel, ne pourraient tirer le même parti de leur colonie; aussi l'exploitent- ils plutôt à la manière d'une ferme. Ils se montrent d'ailleurs excellents fermiers, et gèrent , comme le prescrit notre Code civil, en bons pères de famille.
Le café est le principal objet de leur sollicitude. Tous les pieds du précieux arbuste sont comptés, et la récolte ne peut être vendue qu'au gouvernement, qui fixe lui-même le prix d'achat bien au-dessous de celui auquel il doit livrer ensuite les produits.
De Batavia, un petit chemin de fer conduit, en trois heures, à Buitenzorg, séjour du viceroi. Cette résidence est située dans un endroit assez élevé pour que le climat y soit relativement sain à des Européens. Elle est entourée d'un magnifique parc, où deux cent cinquante jardiniers cultivent des spécimens de toutes les plantes tropicales connues.
L'île est traversée par une roule construite au temps où la Hollande était française et où
Java était administrée par le général Dentzel ^ à qui Napoléon avait confié cette charge.
Le gouverneur hollandais qui s'y trouvait à Tépoque de mon voyage, était M. Loudon. Il voulut bien mettre la poste à ma disposition pour me rendre, avec un compagnon de route, à Sindanglaya, au pied du Pangerangon, montagne sur laquelle on retrouve la flore des Alpes et une fraîcheur bienfaisante.
Le voyage se fit dans une bonne berline, traînée par quatre chevaux nerveux qui, dans les descentes, nous entraînaient à toute vitesse. Aux montées on leur adjoignait des buffles, appelés carbos dans le pays. Des relais de ces animaux attendent les voitures aux passages difficiles; on en attelle parfois jusqu'à huit, deux à deux, les uns derrière les autres.
Nous passâmes une nuit à Sindanglaya ; pour nous distraire, on nous servit le soir une demi-douzaine de bayadères (topeng). Ces ballerines se drapaient gracieusement, dans leurs écharpes de soie, de pourpre et d'or. Elles avaient les bras et les chevilles chargés de bracelets à clochettes d'argent. Un étroit sarron
à raies multicolores leur serrait les hanches, en laissant nu le bas de la jambe.
La gaze du corsage permettait d'entrevoij" au-dessous d'une courte brassière, couvrant seulement la poitrine, leur taille souple et bronzée. Les reflets cuivrés de leur peau lisse se mêlaient aux scintillements des paillettes de leurs ceintures.
Les sons discordants d'un orchestre d'instruments à une ou deux cordes et de tamtams bruyants marquaient la mesure; elles dansaientens'accompagnantde chants bizarres, et tournaient lentement sur elles-mêmes en faisant des ronds de bras.
La scène se passait sous une véranda de la résidence, avec la jungle comme toile de fond : la lueur vacillante des torches achevait de donner à ce spectacle un aspect étrange et fantastique.
La soirée se termina en mangeant quelques friandises avec nos belles danseuses, dont l'amabilité et la bonne volonté à tous égards ne connurent plus de bornes.
A mon retour àBuitenzorg, je partageai l'hospitalité princière du gouverneur avec M. Mick-
louko, un savant russe qui, par dévouement à Tethnographie , venait de passer chez les Papous six mois, pendant lesquels il s'attendait chaque jour à être mangé par les hôtes dont il étudiait les mœurs. Il était justement fier de cet exploit et des résultats importants qu il avait obtenus.
Je quittai peu de temps après cette terre liospilalière, et me rembarquai à Batavia pour Singapoor, d'où je rentrai en Fraliice par les Indes.
Il nous a paru assez intéressant de mettre sous les yeux du lecteur quelques extraits de la traduction des classiques militaires chinois, qui fut faite, au siècle dernier, par le P. Amiot '.
■ Le P. Amiot, savant Jésuite du dix-huitième siècle, a été le créateur de la sinologie, comme Cliampollion le fut un demisiècle plus tard de l'égyptologie. — C'est lui, on peut le dire, qui a révélé la Chine à l'Europe. Envoyé d'abord en mission à Macao, où il arriva en 1750, il avait été appelé presque immédiatement par Khian-louiigà la cour de Pékin (1751). C'est dans cette ville qu'il passa les quarante dernières années de sa vie, et qu'il mourut en 1794. Ses vastes connaissances scientifiques l'avaient mis en grande faveur auprès de l'empereur lettré, dont il traduisit en français plusieurs des œuvres poétiques, en autres VÉloge de la ville de Moiihdeii : l'original du poème mandchou se trouve à la Bibliothèque nationale.
Outre l'/lr< militaire des Chinois, le P. Amiot est l'auteur d'une Vie de Confucius, la plus exacte que l'on possède encore aujourd'hui; d'un Dictionnaire tartare-mandchou-français, composé d'après un dictionnaire mandchou-chinois; d'une curieuse élude sur la musique chinoise,- enfin de nombreux mémoires pour servir à l'histoire de la Chine. 11 parait même que le docte et spirituel missionnaire s'était donné le plaisir de traduire en mandchou les Fables de la Fontaine. Jamais, certes, notre fabuliste n'avait rêvé pareil honneur pour son œuvre, môme en écrivant le Songe d'un habitant du Mongol. Avis aux bibliophiles en quête de raretés littéraires!
On y verra comment le métier des armes était compris en Cliine à une époque très-ancienne. Outre l'intérêt historique que présentent ces textes, ils donnent une idée assez juste des méthodes d'après lesquelles, aujourd'hui encore, les Chinois font la guerre : on sait que la Chine est le pays classique de l'immoblUté. Cette connaissance a donc pour nous, au point de vue pratique, une sérieuse importance. Il est clair que le voisinage de notre colonie de Saigon et du Tonkin, sans parler des autres causes de conflit, peut, un jour ou l'autre, nous amener à faire de nouveau la guerre à cette nation. Or, on ne connaît jamais trop exactement le fort et le faible de ses adversaires. La science militaire, en ce qui concerne les rapports avec un peuple ennemi, n'a même d'autre précepte à donner que de discerner le point par où il est vulnérable, afin de l'attaquer de ce côté.
On verra, dans ces fragments, avec quelle duplicité les affaires militaires sont conduites en Chine et quel fond nos diplomates peuvent faire sur la parole de mandarins, formés à l'école de Sun-tse, d'Ou-tse et des autres écrivains classiques. Il faut que nos officiers soient bien avertis qu'ils auraient à lutter contre une tactique de mensonge et de perfidie, bien plus que contre des résistances effectives.
Les auteurs des traités chinois traduits par le P. Amiot sont Sun-tse, Ou-tsé et Se-ma. 3Iais laissons le traducteur les présenter lui-même.
« Le premier de ces ouvrages est le plus estimé de tous : il a été composé par Sun-tse. un des plus vaillants
et des plus habiles généraux que la Chine ait eus. Les Chinois font si grand cas de cet ouvrage, qu'ils le regardent comme un chef-d'œuvre en ce genre, comme un vrai modèle et comme un précis de tout ce qu'on peut dire sur l'art des guerriers. Leurs docteurs d'armes (car la miUce a ici ses docteurs comme les lettres), leurs docteurs d'armes, dis-je, ne sont parvenus au grade qui les distingue, que parce qu'ils ont su l'expliquer ou en commenter simplement quelques articles, dans l'examen qu'on leur a fait subir avant (|ue de les admettre.
« Le second, composé par Ou-tse, \a presque de pair, et n'a pas moins une approbation universelle. Celui (jui l'a composé est un héros, dont les brillantes actions sont un des principaux ornements de l'histoire de son temps. Le grand empereur Kang-hi fit traduire, en langue tartare mandchou, l'un et l'autre de ces ouvrages, pour les mettre entre les mains des Tartares, et aujourd'hui même, il n'est personne qui se crût en état d'être à la tète des troupes, s'il ne savait par cœur son ?un-tse et son Ou-tse. Ces deux auteurs, disent les Chinois, sont, dans leur genre, ce que Confucius et iMong-tse sont dans le leur. Ceux-ci forment des philosophes, des liummes vertueux, des sages; ceux-là forment de bons soldats, de grands capitaines, d'excellents généraux .
« Se-ma et les autres qui ont écrit sur l'art militaire ont également leur mérite ; ils sont néanmoins d'un rang inférieur, et on peut parvenir à être bachelier et docteur, même dans la science militaire, sans les savoir
OU sans les aAoir lus. Cependant, quoique ceux qui veulent s'élever par la voie des armes ne soient pas obligés, à la rigueur, de prendre des leçons dans l'ouvrage de Se-ma et dans les autres auteurs du second rang, il est fort rare qu'ils ne les lisent, qu'ils ne les apprennent, et qu'ils ne les sachent, du moins en substance.
« Le livre de Se-ma jouit d'une estime universelle ; c'est ce qui m'a déterminé à en donner la traduction, que l'on trouvera après les deux auteurs dont j'ai parlé. » {Art militaire des Chinois. Paris, Didot, 1772. Discours préliminaire, pages 4 et 5.)
La traduction d'un ouvrage chinois n'est pas aussi aisée que celle d'un livre écrit dans une de nos langues européennes. Le P. Amiot, dans le passage qui suit, signale les difTicultés d'une telle entreprise et la manière dont il les a surmontées : « On a un grand avantage, lorsqu'on possède les deux langues, je veux dire la langue chinoise et celle des Tartares Mandchoux, Lorsqu'on ne comprend pas le chinois, on a recours au tartare, et lorsqu'on est embarrassé de trouver le vrai sens dans le tartare, on ouvre le livre chinois; ou, si l'on veut mieux faire, on les a continuellement l'un et l'autre sous les yeux. C'est la conduite que j'ai tenue pendant le cours de mon travail, qui a été de bien des années. Je n'ai pas néghgé de consulter les personnes habiles, lorsque je l'ai cru nécessaire. Néanmoins, il est
arrivé bien des fois, malgré leurs longues explications, que le secours de leurs lumières ne m'a guère éclairé.
« Tous les hommes ont à peu près les mêmes idées, mais chaque nation a sa manière propre de les développer, toujours conformément à son génie, et conséquemment à la nature de la langue qu'elle parle. Ce qui paraît clair, brillant, pompeux et magnifique chez les unes, est embrouillé et plein d'obscurités, fade et insipide chez les autres. Les Chinois ont cela de particulier, que leur langue ne ressemble en rien à aucune de celles qu'on parle dans le reste du monde, si l'on excepte quelques nations limitrophes, qui probablement leur doivent leur origine. Cette langue singulière, que les Japonais appellent la langue de confusion , ne présente que des difficultés à un Européen, sous quelque point de vue qu'il l'envisage. Les caractères qui sont faits pour exprimer les idées chinoises sont comme ces belles peintures dans lesquelles le commun ou les connaisseurs médiocres ne voient qu'en gros l'objet représenté, ou, tout au plus, une partie des beautés qu'elles renferment, tandis qu'un vrai connaisseur y découvre toutes celles que l'artiste a voulu exprimer.
« La langue tartare, beaucoup plus claire, sans comparaison, méthodique même, comme nos langues d'Europe, a néanmoins aussi ses difficultés. » (fbid., p. 9 et 10.)
Voici quelle est, d'après une note du P. Amiot, l'organisation intérieure des troupes dans le pays : « Les
garnisons chinoises, dit-il, diflerent des nôtres : 1» eu ce que les soldats qui les composent ne sont point ambulants, comme chez nous. Ce n'est point tantôt un régiment, ni tantôt un autre qui garde telle ou telle ville, tel ou tel poste; mais les mêmes soldats demeureront dix ou vingt ans de suite dans un même lieu. 2° Les troupes qui composent la garnison sont dans des lieux séparés du reste des habitants. Elles ont des espèces de casernes, dans l'enceinte desquelles chaque soldat a sa ipetite maison d'environ dix pieds en carré. Sur le devant de chacune de ces maisons, il y a une petite cour, et par derrière, un petit jardin : la cour et le jardin sont à peu près de la même grandeur que la maison. Il faut qu'il y ait là de quoi loger un soldat, sa femme et ses enfants ; car ici les soldats, comme le reste du peuple, sont tous ou presque tous mariés. De plus, ces maisons ne communiquent point les unes aux autres, elles sont séparées par des murailles de la hauteur de six à sept pieds, afin que les familles ne puissent pas voir ce qui se passe les unes chez les autres, ou plutôt afin que les femmes ne soient pas vues dans la liberté de leurs ménages ; car ici c'est une espèce de crime à un homme de regarder la femme d'un autre. » {Ihid. — Les Dix Préceptes de long- Tcheng, p. 23.)
Le P. Amiot ne s'occupe ici que des troupes des bannières, formées de Tartares, dont l'organisation, à l'époque oii cet écrivain se trouvait à Pékin, moins éloignée du moment de la conquête, était meilleure que maintenant.
Les trois notes suivantes contiennent d'assez curieux traits de mœurs :
« Après que les Tartares Mandchoux se furent emparés de la Chine, l'empereur, sans toucher aux terres du peuple, se saisit de toutes celles qui étaient incultes, qui appartenaient aux princes et aux grands, qui avaient constamment suivi le parti des restes de la dynastie qui venait d'être éteinte, et celles aussi <le tous ceux qui se trouvèrent atteints de quelque crime auprès du vainqueur. Il en fit comme l'apanage de ceux de sa nation, auxquels il les distribua toutes.
« Les huit bannières, sous lesquelles sont tous les Mandchoux, eurent, par les règlements qui furent faits alors, des fonds de terre déterminés, dont, à proprement parler, elles ne sont que les usufruitières, car le droit d'aliénation ne leur appartient pas. Un particulier pouvait bien vendre les fonds de terre dont il était possesseur, mais seulement à un autre particulier de la même bannière que lui. Malgré cela, les Chinois trou- A aient les moyens de s'en rendre peu à peu les maîtres, lioit en les achetant sous des noms empruntés, soit en trompant de mille manières ces nouveaux venus, qui n'avaient point encore perdu leur ancienne bonne foi, ni leur sincérité naturelle. Les empereurs de cette dynastie ont fait chacun des règlements pour tâcher de remédier à cet abus; mais il paraît qu'ils n'ont pas eu tout le succès qu'ils avaient droit d'en attendre; l'Empereur régnant a publié un édit, par lequel il permet ■aux descendants des propriétaires de terres aliénées
hors de la bannière de les reprendre, en rendant seulement le prix du premier achat. » (ibid., p. 27.)
« Lorsque quelqu'un est coupable de quelque crime, il est puni, non-seulement dans sa propre personne, mais encore dans celle de sa femme et de ses enfants, qu'on donne pour esclaves à quelques seigneurs, sils sont de bonne famille, ou qu'on vend à qui veut les acheter, s'ils sont gens communs. Cette loi, barbare en elle-même, est comme nécessaire; elle est une espèce de frein qui arrête bien des crimes qui se commettraient sans cela. Ici les hommes ne s'embarrassent pas trop de mourir ; pourvu qu'ils soient enterrés en lieu honorable, et qu'ils laissent des descendants qui les pleurent dans les temps prescrits, ils sont contents. La seule idée qu'ils pourraient être privés de ces honneurs, s'ils étaient sûrs que leurs femmes et leurs enfants ne dussent couler que des jours malheureux, dans une honteuse servitude, les fait frémir, et les empêche de se livrer à certaines passions, qu'ils suivraient aveuglément sans cette crainte. Malgré cela, il ne s'en trouve encore que trop qui se défont eux-mêmes pour se venger de leurs ennemis, ou pour telle autre raison semblable; mais ce sont des monstres dont on a horreur, et que toute la nature abhorre. Je dis qu'ils se donnent la mort pour se venger de leurs ennemis, parce que, suivant les lois du pays, quand quelqu'un a été trouvé mort, on recherche tous ceux qu'on croit avoir
été ses ennemis ; on les interroge, on les met à la question, pour savoir d'eux si, par leurs mauvaises manières, ils n'ont pas porté cet homme à une action si détestable. » {Ihid., p. 37.)
« Les Chinois et les Mandchoux, qui sont aujourd'hui dans la Chine, sont peut-être de toutes les nations du monde celles qui, en apparence, ont le plus d'aversion pour le jeu. Un joueur, un homme capable de tous les crimes, et un malfaiteur avéré, sont ici des termes presque synonymes. On ne laisse pas cependant que de jouer, et de jouer même avec fureur. On a fait, en différents temps, des ordonnances très-sévères contre le jeu. Les empereurs de cette dynastie (par une politique semblable à celle d'un de nos rois qui, pour arrêter le cours du luxe qui se répandait en France, permit aux courtisanes seulement ce qu'il défendait aux personnes dhonneur), en défendant rigoureusement le jeu dans toute l'étendue de l'empire, l'ont permis aux porteurs de chaise seulement, gens sans aveu, qui sont dans un mépris général ; mais cette politique n'a pas eu tout le succès qu'on s'en était promis. L'empereur régnant n'a excepté personne de la loi commune. » {Ibid., p. 41.)
Outre les ouvrages classiques, le P. Amiot a encore traduit un autre traité, sur lequel il s'exprime en ces
termes : « Afin de ne rien omettre de ce ({ui a été fait pour les militaires de ces contrées, je joins ici la traduction d'un petit livre que Yong-tchen, fils de Kang-hi et père de l'Empereur régnant, a composé autrefois, pour l'instruction des troupes, comme membres de la société civile. Le premier soin d'un empereur de la Chine, c'est de travailler à faire de bons citoyens; il tâche ensuite de faire de bons guerriers. » {Art militaire des Chinois. — Discours préliminaire, p. 11.)
L'ouvrage de Yong-tchen, bien postérieur aux précédents, puisqu'il date de 1728, est divisé en dix chapitres ou préceptes, qui sont les suivants :
L II faut aimer et respecter ses parents ;
IL II faut honorer et respecter ses aines;
IlL II faut être en bonne intelliyenee avec tout le monde;