‹ Chine et Extrême-OrientChapitre 6 sur 18 · SUN-TSE · texte numérisé non relu

SUN-TSE

Avant de donner la traduction du traité de Sun-tse , voici l'histoire, plus ou moins authentique, que repro-

duit le P. Amiot dans sa Préface, et qui est destinée à peindre le caractère du général chinois :

« Avant que d'exposer les ouvrages de Sun-tse, il convient . disent les commentateurs, de faire comiaître sa personne , et de donner une idée de ses talents pour former les troupes et pour en entretenir la discipline militaire. Voici en peu de mots comment ils remplissent ce double objet, et l'histoire, vraie ou supposée, qu'ils racontent de ce général.

« Le roi de Ou, ayant des démêlés avec les rois de Tcheou et de Ho-lou, fit venir Sun-tse : — J'ai vu, lui dit-il, l'ouvrage que vous avez composé sur l'art militaire, et j'en ai été content; mais les préceptes que vous donnez me paraissent d'une exécution bien difficile; il y en a même quelques-uns que je crois absolument impraticables. Vous-même pourriez-vous les pratiquer?

« — Prince, répondit Sun-tse, je n'ai rien dit dans mes écrits que je n'aie déjà pratiqué dans mes armées, et je suis en état de le faire pratiquer par qui que ce soit, et de le former aux exercices mihtaires, quand j'aurai l'autorité pour le faire.

« — Je vous entends, répliqua le roi, vous voulez dire que vous instruirez aisément de vos maximes des hommes intelligents et qui auront déjà la prudence et la valeur en partage; mais le grand nombre n'est pas de cette espèce.

« — N'importe, répondit Sun-tse, j'ai dit qui que ce soit, et je n'excepte personne de ma proposition.

« — A vous entendre, reprit le roi, vous inspireriez,

même à des femmes, les sentiments qui font les guerriers, vous les dresseriez aux exercices des armes.

« — Oui, Prince, répliqua Sun-tse , d'un ton ferme , et je prie Votre Majesté de n'en pas douter.

« Le roi, que les divertissements ordinaires dé la cour n'amusaient plus guère, dans les circonstances où il se trouvait alors, profita de cette occasion pour s'en procurer d'un nouveau genre : — Qu'on m'amène ici, dit-il, cent quatre-vingts de mes femmes. Il fut obéi, et les princesses parurent. Parmi elles, il y en avait deux, en particulier, que le roi aimait tendrement; elles furent mises à la tète des autres. — Nous verrons, dit le roi en souriant , nous verrons , Sun-tse , si vous nous tiendrez parole. Je vous constitue général de ces nouvelles troupes. Dans toute l'étendue de mon palais, vous n^avez qu'à choisir le lieu qui vous paraîtra le plus commode pour les exercer aux armes. Quand elles seront suffisamment instruites, vous m'avertirez, et j'irai moi-même pour rendre justice à leur adresse et à votre talent.

« Le général , qui sentit tout le ridicule du personnage qu'on voulait lui faire jouer, ne se déconcerta pas, et parut, au contraire , très-satisfait de l'honneur que lui faisait le roi , non-seulement de lui laisser voir ses femmes, mais encore de les mettre sous sa direction. — Je vous en rendrai bon compte, Sire, lui dit-il d'un ton assuré, et j'espère que dans peu Votre Majesté aura heu d'être contente de mes services; elle sera convaincue, tout au moins, que Sun-tse n'est pas homme à s'avancer témérairement.

« Le roi sétant retiré dans un appartement de l'intérieur, le guerrier ne pensa plus qu'à exécuter sa commission. Il demanda des armes et tout l'équipage militaire pour ses soldats de nouvelle création; et en attendant que tout fut prêt, il conduisit sa troupe dans une des cours du palais qui lui parut la plus propre pour son dessein. On ne fut pas longtemps sans lui apporter ce qu'il avait demandé. Sun-tse adressant alors la parole aux princesses : — Vous voilà, leur dit-il, sous ma direction et sous mes ordres; vous devez m'écouter attentivement et m'obéir dans tout ce que je vous commanderai. C'est la première et la plus essentielle des lois militaires; gardez-vous bien de l'enfreindre. Je veux que dès demain vous fassiez l'exercice devant le roi, et je compte que vous vous en acquitterez exactement.

f< Après ces mots, il les ceignit du baudrier, leur mit une pique à la main, les partagea en deux bandes et mit à la tète de chacune une des princesses favorites. Cet arrangement étant fait, il commença ses instructions en ces termes : — Distinguez-vous bien votre poitrine d'avec votre dos, et Aotre main droite d'avec votre main gauche? Répondez. Quelques éclats de rire furent toute la réponse qu'on donna d'abord. Mais comme il gardait son silence et tout son sérieux : — Oui, sans doute, lui répondirent ensuite les dames d'une commune voix. — Cela étant, reprit Sun-tse, retenez bien ce que je vais vous dire. Lorsque le tambour ne frappera qu'un seul coup, vous resterez comme vous, vous trouvez actuellement, ne faisant attention qu'à ce

qui est devant votre poitrine. Quand le tambour frappera deux coups, il faut vous tourner de façon que votre poitrine soit dans l'endroit où était ci-devant votre main droite. Si. au lieu de deux coups., vous en entendiez trois, il faudrait vous tourner, de sorte que votre poitrine fût précisément dans l'endroit où était auparavant votre main gauclie. Mais lorsque le tambour frappera quatre coups, il faut que vous vous tourniez, de façon que votre poitrine se trouve où était votre dos, et votre dos où était votre poitrine.

« Ce que je viens de dire n'est peut-être pas assez clair, je m'explique. Un seul coup de tambour doit vous signifier qu'il ne faut pas changer de contenance, et que vous devez être sur vos gardes ; deux coups, que vous devez vous tourner à droite ; trois coups, qu'il faut vous tourner à gauche ; et quatre coups, que vous devez faire le demi-tour. Je m'explique encore :

« L'ordre que je suivrai est tel : je ferai d'abord frapper un seul coup ; à ce signal, vous vous tiendrez prêtes à ce que je dois vous ordonner. Quelques moments après, je ferai frapper deux coups; alors, toutes ensemble, vous vous tournerez à droite avec gravité; après quoi, je ferai frapper, non pas trois coups, mais quatre, et vous achèverez le demi-tour. Je vous ferai reprendre ensuite votre première situation, et, comme auparavant, je ferai frapper un seul coup. Recueillezvous à ce premier signal. Ensuite, je ferai frapper, non pas deux coups, mais trois, et vous vous tournerez à gauche; aux quatre coups, vous achèverez le demitour. Avez-vous bien compris ce que j'ai voulu vous

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dire"? S'il vous reste quelque difïiculté, vous n'avez qu'à me la proposer, je tâcherai de vous satisfaire. — Nous sommes au fait, répondirent les dames. — Cela étant, reprit Sun-tse, je vais commencer. N'oubliez pas que le son du tambour a^ous tient lieu de la voix du général, puisque c'est par lui qu'il vous donne ses ordres.

« Après cette instruction répétée trois fois, Sun-tse rangea de nouveau sa petite armée; après quoi, il fait frapper un coup de tambour. A ce bruit, toutes les dames se mirent à rire; il fait frapper deux coups: elles rirent encore plus fort. Le général, sans perdre son sérieux, leur adressa la parole en ces termes : — Il peut se faire que je ne me sois pas assez clairement expliqué, dans l'instruction que je vous ai donnée. Si cela est, je suis en faute ; je vais tâcher de la réparer en vous parlant d'une manière qui soit plus à votre portée. (Et sur-le-champ, il leur répéta jusqu'à trois fois la même leçon, en d'autres termes). Puis nous verrons, ajouta-t-il, si je serai mieux obéi. Il fait frapper un coup de tambour, il en fait frapper deux. A son air grave, et à la vue de l'appareil bizarre où elles se trouvaient, les dames oublièrent qu'il fallait obéir. Après s'être fait quelques moments de violence pour arrêter le rire qui les suffoquait, elles le laissèrent enfin échapper par des éclats immodérés.

« Sun-tse ne se déconcerta point; mais, du même ton dont il leur avait parlé auparavant, il leur dit : — Si je ne m'étais pas bien exphqué, ou que vous ne m'eussiez pas assuré, d'une commune voix, que vous compreniez

ce que je voulais vous dire, vous ne seriez point coupables ; mais je vous ai parlé clairement, comme vous l'avez avoué vous-mêmes; pourquoi n'avez-vous pas obéi? Vous méritez punition, et une punition militaire. Parmi les gens de guerre, quiconque n'obéit pas aux ordres de son général mérite la mort : vous mourrez donc. Après ce court préambule, Sun-tse ordonna à celles des femmes qui formaient les deux rangs de tuer les deux qui étaient à leur tête. A l'instant, un de ceux qui étaient préposés pour la garde des femmes, voyant bien que le guerrier n'entendait pas raillerie , se détacha pour aller avertir le roi de ce qui se passait.

« Le roi dépêcha quelqu'un vers Sun-tse pour lui défendre de passer outre, et, en particulier, de maltraiter les deux femmes qu'il aimait le plus, et sans lesquelles il ne pouvait vivre.

« Le général écouta avec respect ces paroles qu'on lui apportait de la part du roi ; mais il ne déféra pas pour cela à ses volontés. — Allez dire au roi, répondit-il, que Sun-tse le croit trop raisonnable et trop juste pour penser qu'il ait sitôt changé de sentiment, et qu'il veuille véritablement être obéi dans ce que vous venez d'annoncer de sa part. Le prince fait la loi, il ne saurait donner des ordres qui avilissent la dignité dont il m'a revêtu. Il m'a chargé de dresser aux exercices des armes cent quatre-vingts de ses femmes , il m'a constitué leur général; c'est à moi à faire le reste. Elles m'ont désobéi, elles mourront. A peine eût-il prononcé ces derniers mots, qu'il tira son sabre; et du même sang-froid qu'il avait témoigné jusqu'alors, il

abat la tète aux deux qui commandaient les autres. Aussitôt, il en met deux autres à leur place, fait battre les différents coups de tambour dont il était convenu avec sa troupe , et , comme si ces femmes eussent fait toute leur vie le métier de la guerre, elles se tournèrent en silence et toujours à propos.

« Sun-tse adressant la parole à l'envoyé : — Allez avertir le roi . lui dit-il , que ses femmes savent faire l'exercice, que je puis les mener à la guerre, leur faire affronter toutes sortes de périls, et les faire passer même au travers de l'eau et du feu. » {Art mililaire des Chinois. Sun-tse. Préface, p. 47-oo.)

Sun-tse a divisé son traité en treize articles, qui sont les suivants :

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