DE CE QU IL FAUT AVOIK PREVU AVAJST LE COMBAT
« ...Sans donner de batailles, dit Sun-tse, tâchez d'être victorieux : ce sera là le cas où plus vous vous élèverez au-dessus du bon, plus vous approcherez de l'incomparable et de l'excellent. Les grands généraux en viennent à bout, en découvrant tous les artifices de l'ennemi, en faisant avorter tous ses projets, en semant la discorde parmi ses gens, en les tenant toujours en haleine, en empêchant les secours étrangers qu'il pourrait recevoir et en lui ôtant toutes les facultés qu'il pourrait avoir de se déterminer à quelque chose d'avantageux pour lui... » ilhid., art. III, p. 70.)
Les passages suivants du même article renferment des conseils donnés aux généraux. Il en est qui, à force de justesse, semblent des banalités : pourtant, celui qui, le premier, a su les formuler ainsi devait posséder un excellent jugement. Tout au plus serait-on en droit de demander à l'auteur de plus amples détails sur la manière de mettre en pratique les bons conseils qu'il donne ; mais ses nombreux commentateurs y ont pourvu. 11 ne faut pas oublier, d'ailleurs, que Sun-tse est presque contemporain d'Homère, et c'est pour lui un titre d'honneur suffisant d'avoir, à cette époque, formulé des principes et développé des théories militaires encore si vivantes aujourd'hui :
« Si vous êtes dix fois plus fort en nombi'e ([ue n'est l'ennemi, continue Sun-tse, environnez-le de toutes parts; ne lui laissez aucun passage libre, faites en sorte qu'il ne puisse ni s'évader pour aller camper ailleurs, ni recevoir le moindre secours. Si vous avez cinq fois plus de monde que lui, disposez tellement votre armée, qu'elle puisse l'attaquer par quatre côtés à la fois, lorsqu'il en sera temps.
« Si l'ennemi est une fois moins fort que vous, contentez-vous de partager votre armée en deux. Mais si, de part et d'autre, il y a une même quantité de monde, tout ce que vous pouvez faire, c'est de hasarder le combat; si au contraire vous êtes moins fort que lui, soyez continuellement sur vos gardes, la plus petite faute serait de la dernière conséquence pour vous. Tâchez de vous mettre à l'abri, et évitez autant que vous le pourrez d'en venir aux mains avec lui : la
prudence et la fermeté d'un petit nombre de gens peuvent venir à bout de lasser et de dompter même une nombreuse armée... »
« Un général ne peut bien servir l'État que d'une façon, mais il peut lui porter un très-grand préjudice de bien des manières différentes. Il faut beaucoup d'efforts et une conduite que la bravoure et la prudence accompagnent constamment pour pouvoir réussir; il ne faut qu'une faute pour tout perdre, et, parmi les fautes qu'il peut faire, de combien de sortes n'y en a-t-il pas? S'il lève des troupes hors de saison, s'il les fait sortir, lorsqu'il ne faut pas qu'elles sortent, s'il n'a pas une connaissance exacte des lieux où il doit les conduire, s'illeur fait faire des campements désavantageux, s'il les fatigue hors de propos, s'il les fait rcA^enir sans nécessité , s'il ignore les besoins de ceux qui composent son armée . s'il ne sait pas le genre d'occupation auquel chacun d'eux s'exerçait auparavant, afin d'en tirer parti suivant leurs talents; s'il ne connaît pas le fort et le faible de ses gens, s'il n'a pas lieu de compter sur leur fidélité, s'il ne fait observer la discipline dans toute la rigueur, s'il manque du talent de bien gouverner, s'il est irrésolu et s'il chancelle dans les occasions où il faut prendre tout à coup son parti, s'il ne sait pas dédommager à propos ses soldats lorsqu'ils auront eu à souffrir, s'il permet qu'ils soient vexés sans raison par leurs officiers, s'il ne sait pas empêcher les dissensions qui pourraient naître parmi les chefs; un général qui tomberait dans ces fautes épuiserait d'hommes et
de vivres le royaume, déshonorerait sa patrie, et deviendrait lui-même la honteuse victime de son incapacité. » {Ibid., art. III, p. 73-74.)