‹ Chine, Japon, Siam & CambodgeChapitre 17 sur 18 · MOT», IA*W · texte numérisé non relu

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toat le littoral, depuis le Binh-Thaaa, alors appelé le Ciampa, jusqu'au Siam, c'est-à;dire du 101 e au 107* degré de longitude, et dans l'intérieur, il s'étendait an nord jusqu'au Laos, c'est-à-dire du 8 e au 15 e parallèle septentrional. Le Siam était sous sa domination et ne se constitua en pays indépendant que sous le roi Prâ- Ruang, qui modifia l'alphabet cambodgien jusqu'alors en usage dans son pays et en fit l'alphabet Thaï. Le Ciampa, ou pays des Chams, séparait le Cambodge de l'Annam, et pour le premier c'était là un mauvais voisinage, comme on s'en aperçut au xvn e et au xviii 6 siècle, pendant lesquels les Annamites enlevèrent successivement les provinces de Baria, de Bienhoa, de Saigon, de Mitho, de Vinh-Long, de Chaudoc et d'Hatien (1658- 1715). Les rois de Siam à leur tour s'emparèrent des provinces situées à l'ouest du grand lac, Battabang et Onkhor, ou plutôt les confisquèrent (1809-1813), et, de fait, ils gouvernaient le Cambodge depuis un demi-siècle, par l'intermédiaire de leurs délégués, lorsque les Français, en Rétablissant dans la basse Cochinchine, remplacèrent les Annamites dans leurs droits au protectorat du pays et en assurèrent l'autonomie.

Ce qu'on sait de l'ancien Cambodge se réduit, en somme, à fort peu de chose. Comme dit M. Louis Delaporte, quelque importantes que puissent être les bibliothèques des couvents de Siam, du Laos et du Cambodge lui-môme, on ne peut guère s'attendre à en voir sortir de nouveaux documents historiques, et d'autre part, les auteurs du xvn e siècle — Ribadenera, de Rhodes, Christoval de Jaque, San Antonio, les Jésuites, Van Wusthof, Oléarius, — missionnaires pour la plupart, n'ont parlé qu'incidemment de ce pays,et ne nous apprennent rien sur les premiers temps de son histoire. La Chronique Royale du Cambodge, conservée autant par la tradition orale que par les documents écrits,

jusqu'au commencement de ce siècle et dont nous devons deux versions, différentes Tune de l'autre, à l'infortuné commandant de l'Expédition française du Mékong et au savant voyageur allemand Bastian ; La Chronique Royale nous fait cependant sortir du domaine de la légende et des traditions poétiques. Au moment où elle commence, la ville d'Ongkor n'avait pas encore cessé d'être le siège de la puissance royale : on était alors au commencement du xiv° siècle, et le royaume Kmer était toujours riche et puissant. Ongkor-Thom était entourée de ses fortifications et ses environs étaient couverts de splendides édifices. Mais cette prospérité ne devait plus durer qu'environ un demi-siècle, et en 1752, le roi de Siam, Phra Rama Thibode, en s'emparant de cette ville, ouvrait pour le Cambodge, cette série de guerres extérieures et de dissensions intestines au milieu desquelles devaient sombrer sa tranquillité, sa richesse et son indépendance même.

Même au temps de la plus grande prospérité, il se trouvait au Cambodge de vastes marécages, et des espaces couverts de forêts, impénétrables repaires de bêtes fauves. Les Rizières occupaient la plaine fertâe et la population agricole y habitait des cases exhaussées sur pilotis : les lacs et les cours d'eau, extraordinairement poissonneux, fournissaient un précieux appoint à son alimentation. Le commerce intérieur se faisait surtout par des caravanes ; elles traversaient les interminables plaines du pays sur de grandes chaussées, élevées au-dessus des inondations, et franchis* . saient les rivières torrentueuses sur des ponts, aux arches si étroites que d'une pile à l'autre, il n'y avait point place pour le passage d'une barque. Chaque centre important de population était en même temps une résidence première : le centre en était occupé par le temple en pierre avec ses dépendances — pagodes aux

ailes planes, ombragées d'arbres sacrés; cloîtres et cellules aux moines ; préaux et salles d'étude des novices ; bibliothèques etc., etc. Tout à côté, s'élevait la demeure du prince lui-même, avec ses vastes salles de réception et d'attente ; ses colonnades peintes et dorées aux riches draperies et son belvédère aérien ; ses pavillons de plaisance surmontés de toits en brique coloriées et de flèches incrustées de mosaïques faites d'or, de glaces et de pierres nuancées. Derrière se trouvaient le gynécée, ses jardins et ses appartements secrète; Puis, c'étaient les magasins royaux et les ateliers des artisans attachés au palais. Enfin à l'extérieur de l'enceinte, on voyait les habitations des fonctionnaires et des gens de leur suite, les casernes des gardes, les écuries des éléphants de guerre et les remises pour les chars.

Les boutiques des marchands garnissaient les chaussées, ou bien s'alignaient sur les grands boulevards. Ceux-ci servaient d'emplacements pour les marchés; c'était là que les commerçants venus de la Chine, des grandes îles du Sud-Est, de Ceylan, de l'Inde, peutêtre même de l'Arabie, se donnaient rendez-vous, pour y trafiquer les produits de leurs pays respectifs contre les parfums, les bijoux, les pierres précieuses, l'ivoire, les bois incrustés, les animaux rares du Cambodge. Ce commerce devait affecter des proportions considérables, car les dominateurs de l'Indo-Chine regorgeaient de richesses. Ils déployaient un grand luxe dans leurs passetemps et leurs plaisirs, comme dans leur vie officielle, ils affectionnaient les représentations théâtrales, dont les mystères brahmaniques faisaient le fond ; ils s'émouvaient à l'audition des malheurs de la belle Sita et du triomphe du grand Rama, les héros favoris des basreliefs de ces temples qu'ils faisaient bâtir par des milliers d'esclaves. Cependant, les combats de coq, de

porcs et probablement de bètes fauves étaient leurs plaisirs préférés, ainsi que les courses de chars attelés de Zèbres, de Buffles et aussi, si on en croit les sculptures, de cerfs et de panthères.

Mais, c'était surtout dans les cérémonies religieuses et les fêtes publiques que les monarques Kmers déployaient tout le faste asiatique. Les figurations sculpturales des monuments donnent une idée de la magnificence qui marquait leurs entrées solennelles. Des cavaliers, armés de lance, ouvraient la marche aux sons des trompes et des gongs qui résonnaient sous les coups de mimes, les frappant en dansant, et qu'accompaguaient le bruit des piques, s'entrechoquant avec les boucliers. Venaient ensuite les archers, costumés de vestes brodées,avec de courtes jupes ouvertes par devant et coiffés de casques en métal repoussé figurant des becs d'aigle, des tètes de vautour, des hures de sangliers, des gueules de singe grimaçantes ; les fantassins revêtus d'armures et armés de la double épée suspendue au baudrier croisé, de Tépieu, de la lance à six pointes, du trident, de la scie dentelée et d'une hache. Derrière les cohortes guerrières, s'avançaient plusieurs centaines de femmes ; les unes le front ceint d'un diadème, la tête couverte d'une mitre ouvragée à jour, les cheveux séparés en longues nattes tombantes ; les autres portant une large coiffure entremêlée de lin et de feuillages. Elles étalaient à l'envi toutes sortes de bijoux — pendants d'oreilles, colliers ciselés, bracelets en forme de serpents, animaux doubles et enlacés comme des lianes autour des chevilles et des jarrets ; — elles portaient des vases en métal où brûlaient des parfums, agitant des éventails et déployant au vent des oriflammes éclatantes *•

1 Voyage au Cambodge, chap. xi.

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Dans son état actuel, le royaume de Cambodge a pour limites au N.-O. et au N. le royaume de Siam ; au N.-E. et à l'E. la Cochinchine ou royaume d'Annam, au S. la Basse-Cochinchine ou Cochinchine française, à l'O. le golfe de Siam. Il e*t compris entre 10° 3' et 13° 30' de latitude N., et il s'étend en longitude depuis le 40° 30' environ à TE. du Méridien de Paris, jusqu'aux environs du 104 e méridien. Sa plus grande étendue du S.-O. au N.-E., est à peu près de 500 kilomètres, sur 225 de largeur. On peut évaluer sa superficie à 100.000 kil. carrés, approximativement le sixième de la superficie de la France. Selon les chiffres officiels communiqués au protectorat en janvier 1874, le total de la population du royaume serait de 945,954 hab., ce qui représente une densité de moins de 10 hab. par kil. carré. Les deux tiers de cette population sont indigènes, le reste étant des Malais, des Chinois, des Annamites auxquels se trouvent mêlés quelques descendants de ces Portugais qui pénétrèrent dans le pays en 1566. Les Chinois, comme partout où ils s'établissent, se montrent très-industrieux et commerçants fort habiles; mais ils trouvent des concurrents redoutables dans les Malais. On rencontre aussi quelques villages de Chams ou Thiames, chassés de leur pays par les Annamites pendant le xvi e siècle et descendant d'une émigration malaise qui s'était fixée dans la basse Cochinchine. Ces Chams élisent eux-mêmes les chefs qui les gouvernent ; ils sont mahométans et ne s'allient qu'entre eux. Il y en a cependant qui se sont mélangés avec les Cambodgiens ; ceux-ci professent le Bouddhisme, ainsi queTattestent les nombreuses statues en bronze ou en pierre de Somana-Gudon (nom local de Gakiamouni) qu'ils ont laissées dans les montagnes du littoral.

Il va sans dire que le gouvernement est un gouvernement tout à fait absolu. Le roi peut choisir et désigner

son successeur parmi ses enfants ou ses frères ; il est le maître souverain de la vie de ses sujets, comme de leurs biens. Autour de lui, tout le monde, grands ou petits, se tiennent à genoux et les mains jointes. A la tête des provinces et des districts, il y a des mandarins qui n'ont pas besoin, comme dans la Chine et dans Ï'Annam, de passer des examens littéraires, et qui tiennent leurs titres du bon plaisir du prince seul. Ils sont d'ailleurs soumis au contrôle et à la fréquente visite de délégués royaux,» vrais missi dominici qui parcourent les provinces, rendent la justice et règlent les impôts. Ces impôts sont affermés aux Chinois qui pressurent les populations, et les irritent ainsi contre le gouvernement lui-même. Certes, c'est là un triste et odieux régime qui n'a pas même le mérite de garantir la paix et la stabilité aux peuples condamnés à le subir, puisque les annales du Cambodge ou du Siarn, tout comme celles de Ï'Annam et de la Chine, montrent ces États sans cesse en proie à de grands troubles intérieurs et à de profondes convulsions intestines. Mais n'est-ce pas chose piquante, quoique naturelle, qu'il s'appuie là-bas sur ces mêmes arguments qu'ont développés Hobbes au xvn e siècle et le comte Joseph de Maistre de nos jours ? Que le lecteur veuille bien écouter l'anecdocte suivante.

C'était sous le roi Phra-Naraï, qui régna en Siam de 1657 à 1683. Un talapoin vint un jour le prier de modérer ses rigueurs à l'endroit du peuple. Le roi ne répondit rien, mais il fit don au religieux d'un gros singe, qu'il lui ordonna de laisser libre dans la maison et maître d'y faire tout ce qui lui plairait. Le singe brisatout ce se qui trouvait à sa portée ; il égratignait et mordait les visiteurs, et ces visiteurs, égratignés ou mordus, ne revenaient pas; ils n'apportaient plus d'offrande. Le talapoin, à bout de patience, revint chez le roi et le supplia de reprendre un hôte aussi incommode. « Com

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« ment, lui répliqua Phra-Naraî, vous ne pouvez sup- « porter lés méchancetés d'un singe, et vous me dece mandez de supporter celles d'une multitude bien « autrement rusée que lui. Allez. Je serai bon pour les « bons, méchant pour les méchants.» Le talapoin se retira : l'histoire ne dit pas si auparavant il argua de la connaissance du bien et du mal et du libre arbitre humain.

Oudong « la victorieuse » était l'ancienne capitale du royaume. Elle est située à quelques kilomètres de l'affluent du Mékong qui lui vient du Grand Lac, et, quand on s'y rend de ce côté, on trouve sur la gauche un petit sentier aboutissant à des montagnes boisées et couvertes d'édifices. L'une d'elles porte une grande pagode carrée d'une construction massive et disgracieuse, mais dans l'intérieur de laquelle trône, sur un immense autel, une statue du Bouddha haute de quinze mètres et toute dorée. Des ruines, des débris de colonnes, de chapiteaux taillés, de pierres taillées et sculptées couvrent tous ces sommets ; un dieu nègre habite un temple voisin de celui d'un dieu au visage cuivré, revêtu de la simarre indienne. Ailleurs une vache couchée, aux cornes d'or, fait songer au bœuf Nandy des brahmanes. Des pyramides à base quadrangulaire se dressent au milieu d'un bois ; le soubassement de l'une d'elles offre une quadruple rangée d'éléphants qui font saillie et qui semblent porter sur leur dos le poids de l'édifice. Sur ces piédestaux s'élèvent des dômes superposés qui vont en diminuant de grosseur et se terminent en aiguille. Les Cambodgiens les appellent prea-cheadey , — terre-sainte — et ils prétendent qu'ils recouvrent] la cendre de leurs anciens rois.

La situation de la ville elle-même dans une plaine basse, marécageuse et que le Mékong inonde fréquemment, n'est nullement heureuse : aussi le roi actuel l'a-t-

il abandonnée en 4866, et Oudong « la victorieuse » n'est plus qu'une citadelle et un poste militaire. La localité où il s'est transporté est, comme nous l'avons déjà indiqué, Phnum-Penh, que sa position sur le Mékong à l'endroit où-il reçoit la rivière d'Oudong, avait déjà rendue le grand bazar du Cambodge, l'entrepôt où ses divers produits — riz, sésame, maïs, coton, soie, cochenille, indigo,gomme-gutte,laque,peaux,cornes,poivre,arek,etc., — viennent s'accumuler pour de là se diriger sur la Gochinchine. La ville renferme environ douze mille habitants, sans compter une population composée de Cambodgiens, mais surtout de Chinois et d'Annamites, qui vit sur des bateaux toujours prêts à lever l'ancre, si elle redoute les conséquences de quelqu'un de ses nombreux méfaits. Dans l'île qui fait face à Phnum-Penh, les Français possèdent une concession territoriale, et il y a toujours un stationnai! e de notre marine militaire sur le fleuve.

Par l'ensemble des traits et de la physionomie les Cambodgiens ressemblent aux Siamois et aux Anamites, leurs voisins, c'est-à-dire qu'ils offrent le type générale de la famille mongolo-tibélaine, sauf quelques particularités qui n'ont pas été suffisamment spécifiées jusqu'ici. Ils portent d'habitude les cheveux courts, si ce n'est dans les classes supérieures où l'on laisse à l'occiput un toupet' à la mode siamoise. Hommes et femmes leur costume se compose du langouti, tissu qu'ils enroulent et nouent au-dessus des reins, les femmes le laissant retomber comme un jupon et les hommes au contraire le relevant et le fixant par derrière. Chez les hommes, le buste reste nu, ou bien ils y jettent négligemment une sorte d'écharpe, tandis que les femmes se couvrent le haut du corps avec une tunique en coton ou en soie, jeunes filles, elles portent leur cheveux longs, et les coupent dès qu'elles se marient. En guise d'orne-

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ment, elles passent dans leurs oreilles des rouleaux de bois ou d'ivoire qui ont jusqu'à deux centimètres de diamètre, ce qui allonge bientôt d'une façon démesurée Je lobe de l'oreille, et lui donne un air tout-à-fait disgracieux.

Au moral, les Cambodgiens ne sont pas aussi fourbes, aussi serviles et aussi malpropres que les Annamites : ils ont même un fond d'orgueil naturel et de patriotisme dont une direction intelligente pourrait aisément tirer parti. Ils sont très superstitieux, et leur mythologie mêle plusieurs des extravagances de l'Inde à la doctrine bouddhique Leurs anges — Tivadas — exercent, comme les Vaçuns du brahmanisme, une action puissante sur la pluie, la foudre, les astres, les montagnes, les forêts ; ils leur élèvent de petites niches dans l'intérieur de leurs maisons et sur les arbres des grandes routes. Ils révèrent et craignent aussi une foule d'êtres surnaturels, saints, génies, serpents, qui vivent sous la terre. On dit d'ailleurs leurs bonzes plus austères dans leur conduite et plus attachés à leurs devoirs professionnels que les talopins du Siam, et on doit tout au moins leur savoir gré de ce qu'ils font, à défaut du gouvernement, pour répandre l'instruction parmi leurs ouailles. Cette instruction se., borne, il est vrai, à la lecture et à récriture : les garçons seuls en profitent, et les jeunes filles croupissent dans une complète ignorance.

Les Cambodgiens paraissent en outre très apathiques et profondément paresseux. Ces gens naissent pauvres, ils meurent pauvres, à côté de richesses souterraines et de champs d'une fertilité incomparable. Il y a eu un moment, par exemple, où le coton a . menacé de manquer presque entièrement en Europe aux millions d'ouvriers vivant de sa mise en œuvre; c'était lors de la guerre civile d'Amérique, et certes l'Angleterre se fût estimée fort heureuse de pos-

séder alors ces plaines de la vallée du Mékong dans les* quelles le précieux arbuste vient à merveille. Ses industrieux colons les auraient eu vite couvertes de plantations cotonnières. A cette époque, cependant, il n'y avait au Cambodge de cultivées en coton que l'Ile de Ko-Sutin et quelques bandés de terrain sur les rives du Mékong. C'étaient des propriétés royales, et leur propriétaire s'était aperçu qu'en les louant à des planteurs, à raison d'une livre pesant d'argent par lot d'environ un hectare, il faisait une spéculation splendide. Depuis, cette culture s'est étendue dans l'intérieur des terres, mais sur une faible échelle, et le Cambodge est bien loin de compter encore parmi les marchés de production de cette riche matière première.

Les forêts situées sur 1rs hauteurs abondent en essences précieuses, en beaux bois de construction, en arbres -> résineux et gommeux très-recherchés du commerce, en -plusieurs sortes de bois tinctoriaux. Les montagnes renferment de nombreux dépôts d'or, de plomb argentifère, de zinc, de cuivre et surtout de fer. Tout cela demeure inexploité, et comment en pourrait-il être différemment, lorsque les rois et les mandarins s'enrichissent par la spoliation ou la concussion, lorsque tout l'impôt pèse sur le producteur et le cultivateur? Plus il produit, plus il paye ; aussi, déjà enclin à la paresse par suite d'un climat énervant, trouve-t-il dans l'avidité du fisc une autre raison de caresser ce vice. Moins il travaillera, moins il déboursera, et il agit en conséquence. Ce n'est pas chose extraordinaire en ces pays que le voyageur, en traversant un district, y voie de belles cultures, et qu'à son retour il ne rencontre plus que de grandes herbes, des villages abandonnés, des clôtures à terre et des huttes en ruines. Il s'enquiert de ce qui s'est passé, et on lui répond que les habitants, sous le coup d'une oppression intolérable, ont émigré en masse.

C'est ce qui arriva, il y a une vingtaine d'années, aux Thiâmes des environs d'Oudong et de Phnum-Penh. Accablés d'impôts et d'exactions par le mandarin dont ils dépendaient, en proie à une misère si affreuse que beaucoup mouraient de faim, ils se résolurent, au nombre de plusieurs milliers, à passer en Cochinchine. Le roi donna des ordres pour arrêter leur marche ; mais toute la population cambodgienne, mandarins en tête, s'était enfuie dans les bois à la nouvelle de leur exode. Rien ne leur eût été plus facile que de s'emparer de la capitale, restée sans défenseurs ; mais ils ne se livrèrent à aucune violence, ils ne commirent aucun dégât, aucun acte répréhensible. « Nous n'en voulons point au peuple », disaient-ils sur leur passage. « Qu'on nous laisse paisiblement partir et nous respecterons les propriétés. » Et, de fait, ils ne se saisirent pas même d'une seule des larges embarcations qui étaient amarrées près des marchés, s'abandonnant au cours du fleuve dans leurs frêles et misérables pirogues.

Deux autres cultures également susceptibles d'un grand développement et qui demeurent à l'état rudimentaire, sont celles de l'indigo et de la canne à sucre. Le peu d'indigo que Ton récolte est employé sur place à la teinture des étoffes dont Phnum-Penh est le marché» et il se passera du temps sans doute avant que le sucre du Cambodge soit coté sur les marchés européens, tant le système employé pour le fabriquer est primitif et défectueux. Les cannes sont écrasées entre deux gros cylindres verticaux en bois dur, munis de dents d'engrenage, que des buffles mettent en mouvement. Le sucre tombe dans un puits en maçonnerie ou bien dans des troncs d'arbres creusés et mis en terre. Le jus ou vesou se transvase dans de grandes cuves en fer très évasées, où on le fait bouillir à l'air libre pour qu'il ne s'altère pas et que le sucre se concentre ; on renferme ensuite

4e «ocre dans des pois en terre de forme cylindrique, et on le livre à la consommation, 11 a une teinte brun-foncé ; il est humide, sirupeux et renferme beaucoup de mélasse/Parfois, on le purifie avec de l'argile détrempée. Les Cambodgiens ont aussi du sucre terré, du sucre candi, et, en dehors de celui qu'ils retirent de la canne, ils extraient du palmier Tam-Denot un sirop qu'ils font bouillir dans les tubes de bambou mêmes qui ont servi à le recueillir. Us obtiennent ainsi un vin fort agréable au goût, le résidu de l'évaporation fournissant un sucre non cristallisable qui se vend sous forme de tablettes noires et superposées.

Dans un autre palmier, le lan du Laos, ce n'est plus la tige qu'on utilise, mais les "feuilles. Elles servent de papier à écrire sur lequel les caractères se tracent avec un stylet en fer, affectant la forme d'un soc de charrue, et avec une encre faite de noir de fumée et d'huile de bois. On passe cette encre sur la feuille de palmier et Ton essuie la surface, de façon que l'encre demeure dans les rainures creusées par le stylet. Trente ou quarante de ces feuilles percées d'un trou, dans lequel on passe un cordon de soie, composent ordinairement un manuscrit cambodgien. Ces manuscrits ne sont pas rares, parait-il, dans les bonzeries, chez les chefs, voire chez les particuliers, et, comme l'écriture en est beaucoup moins compliquée que l'écriture chinoise, il y aurait là de quoi tenter et récompenser peut-être le zèle studieux de quelque orientaliste qui se proposerait de faire dans le pays un séjour quelque peu prolongé. Cette écriture court de gauche à droite, comme l'écriture européenne; elle est phonétique et se compose de vingt-quatre caractères primitifs qu'en emploie seuls et de trente-trois lettres ou caractères qui se modifient d'une trentaine de façons pour former des syllabes, au moyen de signes uniformes affectés à chacun de ces caractères. Quant à

la langue elle-même, elle diffère totalement du chinois et de l'annamite, et il faut bien moins de temps pour l'apprendre que cette dernière. Le manque d'article ou de déclinaison, de singulier et de pluriel, de nombre, de même que la nécessité de recourir à certaines particules pour la formation du passé et du futur des verbes, ne laissent pas cependant d'en rendre la construction difficile.

Le tissage est la grande industrie du Cambodge : c'est dans le pays même que se fabriquent ces vestes courtes à boutons d'or et d'argent ou de verre, que portent les hommes, ces ceintures dorées dont se ceignent les mandarins, ces langoutis dans lesquels s'enveloppent les deux sexes, ces longues robes serrées à la taille et ouvertes à la poitrine que traînent les femmes. Ces tissus sont souvent en soie et coûtent fort cher. Leur fabrication est le fait exclusif des femmes, et une fille cambodgienne qui l'ignorerait, courrait grand risque de ne point se marier. C'est une industrie tout à fait domestique, selon l'usage des peuples primitifs, chez qui les hommes libres dédaignent les arts manuels et en abandonnent l'exercice aux esclaves et aux femmes. Même dans la Grèce civilisée et parvenue à l'apogée de sa gloire, chaque grande maison, comme on dirait aujourd'hui, formait un petit monde économique. Les meubles, les ustensiles de ménage, les vêtements communs se fabriquaient dans ces ateliers intérieurs dont Homère trace une peinture embellie, et que Xénophon nous montre à l'œuvre dans la maison du riche lstomachus.

Un hangar que Ton rencontre près de chaque case sert d'atelier aux tisseuses cambodgiennes. Le métier à leur usage est des plus simples, et le type s'en trouve répandu dans toute la région montagneuse, depuis l'Assam jusqu'à la Cochinchine. Une extrémité de la chaîne est attachée à des chevilles fichées en terre, tandis que

l'autre est fixée sur la trame par une large courroie de cuir qui se boucle au dos de i'ouvrière,assise à terre et le s jambes allongées. Un long morceau de bois maintient ouverts les fils de la chaîne, de sorte que la navette qui se manœuvre des deux mains passe facilement entre eux 1 . Cet appareil primitif se monte et se démonte aisément. L'étoffe en cours d'exécution peut s'enrouler autour du métier ; celui-ci s'emporte sous le bras, de sorte qu'il n'est pas rare de voir des femmes cambodgiennes continuer pendant une halte de voyage la confection d'une étoffe commencée au logis.

Ce n'est point du dehors que les Cambodgiens font venir la soie de leurs beaux langoutis : ils récoltent cette soie, sur leur propre sol, si propice au mûrier que l'industrie séricicole devrait être chez eux très-florissante. Il s'en faut bien qu'il en soit ainsi, ce qui peut s'expliquer en partie par l'excès même des précautions qu'ils prennent dans l'éducation des vers à soie. Ils ne se contentent pas d'isoler les étagères sur lesquelles les vers sont déposés de façon à les garantir des fourmis et des insectes : ils les placent sous des moustiquaires afin de les dérober aux morsures moins des moustiques euxmêmes que d'une sorte de mouche appelée lan. Persuadés que certaines émanations nuisent à leurs élèves, ils ne laissent pas les chevaux s'approcher trop près des cases qui les contiennent, et ils changent d'éleveurs au moins tous les deux ans, l'odeur du corps ou de la transpiration du même individu les incomraodantà la longue, prétendent-ils. Ils affirment encore qu'un tigre venant à passer dans une plantation de mûriers, les vers qui se nourrissent de3 feuilles de ces mûriers meurent en peu de temps. Pour prévenir cet accident, on jette une dent de

1 D'Ànderson: Mandaîay to Momtem[de Mandalay à Momiem), récit des expéditions du major Sladen et du colonel Browne à la Chine occidentale.

lit CHUE, JAH»,

tigre dans un vase d'eau ; on y met tremper les feuilles pendant une heure, et il n'y a plus rien à craindre, à moins toutefois que l'heure de trempage ne soit dépassée. Pour préserver les vers à soie de la maladie, les Cambodgiens suspendent aussi sur eux une excroissance tirée du mûrier, ou bien encore ils placent un aimant sous les étagères.

Placé aujourd'hui sous le protectorat français, le Cambodge, ne sera-t-il pas un jour, par suite de quelque nécessité politique et par la force même des choses, annexé purement et simplement à notre grande colonie Cochinchinoise ?

Nous ne sommes pas dans le secret de l'avenir ; mais si l'événement doit un jour se produire, ce sera pour le plus grand bénéfice des Cambodgiens eux-mêmes, et d'autre part cette annexion ne paraît pas faite pour nous créer des difficultés nouvelles. Les provinces de Saïgon, deBaria, de Bienhoa, de Mytho, de Ving-Long, de Bassac, de Chaudoc et d'Hatien, que, de 1859 à 1867, les amiraux Rigault de Genouilly, Page, Bonard, dé La Grandière conquirent successivement ; ces provinces appartenaient originairement au Cambodge que les Annamites en avaient dépouillé, et leurs habitants se sont très bien façonnés au pli de la domination française. Point fanatiques, point batailleurs, ils ont facilement accepté qu'on les délivrât des caprices de leurs princes et dés rapines de leurs mandarins, d'autant plus qu'on a respecté leur vieux système communal et qu'on les a laissés libres d'être jugés à leur choix, selon la loi française ou la loi annamite, celle-ci purgée seulement des peines atroces qu'y avait introduites le fondateur de la première dynastie annamite, ce Bo-Ling, qui nourris-

sait des tigres et qui avait fait placer dans la cour de son palais une chaudière en bronze avec cette étiquette : . « les coupables seront dévorés ou cuis. » C'est à peu près l'alternative qu'on voit, dans une caricature célèbre, un ministre de l'ancienne monarchie poser à des dindons qui personnifient le bon peuple français : « Mais nous ne voulons être ni bouillis ni rôtis I » s'écriaient-ils, et l'homme d'État de leur répondre qu'ils sortaient de la question. De même, les sujets de Bo-Ling n'avaient aucun goût soit pour la dent du tigre, soit pour l'eau bouillante de la chaudière ; mais cet excellent prince ne connaissait pas de moyen plus court et plus sûr de faire respecter la loi, et il ne demandait l'avis de personne là-dessus.

Les conditions climatériques du Cambodge sont analogues à celles de la Cochinchine française, et jamais l'Européen ne s'acclimate complètement dans notre possession, bien que ce soit un des pays intertropicaux les moins malsains et que le taux de mortalité y soit moindre qu'au Sénégal, à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Guyane et à Mayotte. Mais une atmosphère à la fois humide et chaude, fréquemment saturée d'humidité, l'affaiblit et l'énervé ; puis, ces parages sont fort lointains, et les Français ne sont pas de grands migrateurs. Heureusement, il n'est pas besoin, dans le cas donné, de leur présence pour coloniser le sol, cette besogne étant déjà faite, puisque la terre est déjà cultivée par les indigènes et que l'exploitation de ses produits appartient aux Chinois, qui sont capitalistes. Les exploitations industrielles, les armements maritimes, les opérations de banque, les agences internationales de commission : tel est là-bas l'élément réservé à l'Européen, et le grand rôle qui lui incombe est le rôle d'un intermédiaire entre la colonie et l'Europe. Il n'est pas nécessaire que nous prenions en Cochinchine racine dans le sol comme aux

Antilles ou en Algérie. Il suffit de nous assimiler les indigènes, et cette assimilation n'exigera pas, ainsi qu'en beaucoup d'autres lieux, des croisements entre les deux races, des unions entre le jaune et le blanc.

Aussi bien la question de savoir s'il faut maintenir le protectorat du Cambodge, ou bien annexer le pays à nos provinces Gochinchinoises revient-elle à cette autre question, plus vaste, celle de la consolidation de notre domination dans ces parages et de la transformation de ces établissements florissants sans doute, mais un peu en l'air s'il est permis d'ainsi dire, en un empire Cochinchinois par l'annexion du Cambodge, du Tongkin et sans doute aussi, par la seule force descho3es,des débris de l'Annam. Pour notre compte, la seconde de ces solutions nous paraît la seule rationnelle et le fait seul, dont nous avons aujourd'hui la certitude,que le Tongkin sert devrait d'union entre la Cochinchine française et la Chine occidentale nous l'impose impérieusement, ainsi que le démontrera un prochain avenir.

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