‹ Chine, Japon, Siam & CambodgeChapitre 16 sur 18 · LES RUINES D ONGKOR ET LES MONUMENTS DE LA CIVILISATION KMER · texte numérisé non relu

LES RUINES D ONGKOR ET LES MONUMENTS DE LA CIVILISATION KMER

C'est dans l'une des provinces de l'ancien royaume de Cambodge, dont les rois de Siam se sont emparés de 1809 à 1813, que se trouvent les ruines célèbres du temple et de la ville d'Ongkor.

Ces ruinés, un voyageur portugais, Rios de Mançanedo,en avait révélé l'existence à l'Europe, dès l'année 1570; mais elles étaient retombées dans l'oubli le plus complet, lorsque l'infortuné Moubot les visita, etles remit en lumière.On s'est même habitué à prendre Mouhotpour leur second inventeur ; mais la vérité est qu'elles avaient été visitées,en 1850,par M. l'abbé Bouillevaux etc'estbien à lui que revient l'honneur de les avoir le premier retrouvées. MM. Forrest et King s'y sont aussi rendus en 1860, c'est à dire deux ans avant Mouhot, et depuis, elles ont été explorées par le commandant de Lagrée (1863), par le docteur Bastian (1864)enfln par MM.KennedyetThom* pson (1866). En dernier lieu, les ruines d'Ongkor ont reçu la visite d'un de nos compatriotes, M. le lieutenant de vaisseau Delaporte, et c'est lui que nous prendrons pour guide, pour nous y rendre en pensée, d'autant que l'itinéraire que M. Delaporte a lui-même suivi,

nou3 fait traverser une partie de la Cochnchine française, ainsi que du Cambodge, dont nous avons aujourd'hui le protectorat.

Appelé par les hasards de sa vie de marin à servir sur l'un des navires composant notre station navale de l'extrême Orient, M. Delaporte, alors enseigne, eut l'oc casion, dès l'année 1863, de visiter le royaume de Siam ainsi qu'une partie du Cambodge, et plus lard il était attaché, avec Francis Garnier, les médecins de la marine Joubert et Thorel et M. Louis de Carné, à l'expédition qui accomplit, sous les ordres du commandant Doudard de Lagrée, la pénible et mémorable expédition du Mélong et des solitudes de l'Indo -Chine. De ces six hommes, animés de la même ardeur et mus par cette foi scientifique, qui elle aussi soulève les montagnes, il n'y en a plus que trois de vivants. M. de Lagrée, miné par un redoutable climat, est mort à la tâche avant de l'avoir entièrement achevée et Francis Garnier, son successeur, est tombé sous les coups d'un obscur assassin, enseveli pour ainsi dire dans son triomphe le lendemain même du jour où, à la tête d'une poignée de matelots, il enlevait d'assaut la citadelle annamite d'Ha-Noï. M. de Carné enfin, revenu malade, s'est éteint lentement au sein de sa famille désolée. Ces dangers, ces fatigues et ces épreuves, M. Delaporte, plus heureux que ses compagnons, les a bravés impunément: ils les a même affrontés une seconde fois. Il avait été frappé, comme il le dit luimême, d'un vif étonnement à la vue de ces ruines étranges qui couvrent tout le* sol cambodgien; il n'avait pas moins admiré la conception hardie et grandiose de ces monuments que l'harmonie parfaite de toutes leurs parties. Ce n'étaient plus, sans doute, ces grandes. œuvres classiques du bassin de la Méditerranée qui ont gardé longtemps le privilège de captiver exclu-

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sivement l'admiration des artistes occidentaux : au lieu des colonnades majestueuses et des grandes surfaces calmes de la Grèce ou de l'Egypte, l'art kmer, issu d'un mélange de l'Inde et de la Chine, vous met en face de formes laborieuses, complexes et tourmentées. I] multiplie les superpositions et les retraits, les galeries basses, les tours dentelées, les pyramides étagées et surmontées de Sèches innombrables; il prodigue à l'extrême les ornements, les sculptures et aussi ces effets alternatifs de clair et de sombre qui, d'ailleurs, s'harmonisent si merveilleusement avec la lumière intense des régions tropicales et leur végétation luxuriante. C'est beau néanmoins, très-beau, et l'on conçoit fort bien que, doué comme il l'est au plus haut degré du sentiment de l'art, M. Delaporte n'ait pas dit un éternel adieu à la terre de Cambodge lorsqu'il la visita pour la première fois, et qu'il ait éprouvé un besoin en quelque sorte irrésistible de faire mieux connaître à l'Europe les monuments kmers, comme d'enrichir nos musées d'une collection d'antiquités dont la place y était toute marquée à côté de celles de l'Assyrie et de l'Egypte qu'ils renfermaient déjà.

Ce désir a été satisfait. Chargé d'une mission archéologique par le gouvernement français, M. Delaporte a pu explorer les ruines du Cambodge pendant près de deux ans, et il a rapporté de cette expédition une foule de moulages, d'estampages, de f bas-reliefs, de vases, de débris et de sculptures de toute sorte. Il en est revenu aussi avec les éléments d'un beau livre, qui n'a pas sans doute la prétention d'être le dernier mot soit sur l'art kmer, dont tous les vestiges sont encore loin d'avoir été mis au jour, soit sur la civilisation kmer, dont les origines demeurent obscures et incertaines, mais qui projette sur ce double sujet des clartés nouvelles; un livre d'une lecture très-attachante, non-seulement

pour l'archéologue et l'orientaliste, mais aussi pour l'homme du monde et le simple curieux; un livre enfin auquel de splendides illustrations, faites sur les dessins originaux de l'auteur ou d'après ses photographies, communiquent un attrait de plus 1 .

Le 23 juillet 4873, à huit heures du matin, M. Delaporte s'embarquait, avec le personnel de sa mission, sur la canonnière la Javeline et la chaloupe à vapeur n° 5, et quittait le port de Saigon. Pour se rendre de ce port àPhnom-Pênh 2 , la capitale actuelle du Cambodge, les gros bâtiments doivent descendre le Donnai', ou rivière du Saigon, puis pénétrer dans le Mékong par sa bouche supérieure dont la barre, quoique assez difficile à franchir, leur offre néanmoins une profondeur d'eau suffisante. Mais c'est à Mytho que les navires d'un moindre tonnage vont rejoindre le grand fleuve, en suivant le canal transversal qui s'appelle Yarroyo de la poste. Aussi bien est-ce la voie par laquelle transite tout le commerce du Cambodge, du Grand-Lac, du Laos, et en toute saison elle offre un spectacle aussi animé que pittoresque. Les sampans annamites, les longues barques cambodgiennes, les jonques chinoises s'y croisent et s'y enchevêtrent; un vapeur vient-il à passer, toutes ces embarcations se serrent, se heurtent, se lancent dans les palétuviers de la rive, ou s'envasent avec des craquements sinistres, qu'accompagne un concert de cris discordants poussés en toutes langues. C'est fcette route que suivait la Javeline : vingt-quatre heures après s'y être engagée, elle atteignait Mytho, la deuxième ville de la Cochinchine française et le chef-lieu de sa province la plus fertile et la mieux cultivée, située au confluent du canal et du

1 Voyage au Cambodge : V Architecture kmer, 1 vol. grand in-8°, avec 175 gravures et une carte ; Paris, Charles Delagrave, 1880. « Phnom veut dire montagne.

Mékong. Puis elle dépassait Ghaudoc, sur la limite de la Plaine des Joncs, immense marécage dont émergent çà et là quelques endroits habitables, et bientôt elle entrait dans les eaux cambodgiennes.

A partir de ce point, les aspects du pays se modifient graduellement. « Les berges du fleuve s'élèvent; aux humbles et disgracieuses cases annamites, succèdent de véritables villages, composés de sveltes et spacieuses habitations sur pilotis. Chaque hameau possède une pagode qu'on distingue à ses toits superposés, à son faite élégamment recourbé sous le feuillage des palmiers sacrés. Avec le caractère du paysage, change aussi le type des habitants. L'œil n'est plus attristé par la vue de ces indigènes de race annamite, dont la laideur est encore accentuée par la longue chemise de nuance terne qui leur sert de costume. Partout dans la campagne on aperçoit des hommes vigoureux, dont le corps bronzé, presque nu, reluit au soleil ; des femmes avenantes, bien proportionnées, vêtues parfois, à la mode siamoise, d'une jupe courte et d'une écharpe aux couleurs éclatantes. » Le Mékong s'est élargi : il coule maintenant dans un lit large de sept kilomètres. Audessus d'une forêt de cocotiers, se dresse un stoupa ou tope bouddhique 1 , et des lions de grès gardent un temple situé sur un petit plateau qui couronne un monticule — Phnom- Penh, — ou la montagne pleine, dont la ville voisine a tiré son nom.

Depuis quinze ans qu'elle est devenue la résidence royale et le siège du protectorat français, Phnom-Pênh

1 Des mots Thoupo en pâli et Stoupa en sanscrit, qui signifient ittéralement tous les deux un amas de terre, un tumulus. Le stoupa ou tope n'est en réalité qu'un tumulus régulièrement construit, affectant la forme d'un dôme hémisphérique massif placé au centre d'une plate-forme circulaire d'une hauteur variable {Rousselet : Y Inde des Rajahs).

a pris une extension considérable et a même revêtu un cachet presque européen. Les cases en bambous, qui en formaient la rue principale, ont fait place, pour la plupart, à des constructions en briques et il s'y fait un trafic énorme, presque entièrement concentré dans les mains de négociants venus des provinces méridionales du Céleste-Empire. On rencontre aussi à Phnom-Pênh beaucoup d'Annamites, de Siamois, de Malais et quel* ques Européens. Au milieu d'éléments si divers, Tordre n'est pas toujours facile à maintenir, et nous apprenons sans surprise que la charge du résident français n'est point unè'sinécure. D'une part, il lui faut prévenir les conflits et réprimer les exactions des mandarins ; de l'autre, guider le roi Norodom dans les voies de la civilisation occidentale et tenir en bride ses fantaisies parfois despotiques. Ce n'est, d'ailleurs, ni un homme vulgaire, ni un prince ordinaire que l'auguste Norodom, Phrea Norodom. 11 descend d'une des lignées les plus illustres de l'Asie : c'est un roi de la race solaire, un arrière-neveu du roi Indra. Lorsque la mission du Mékong le visita à Oudong, sa capitale d'alors, elle fut reçue dans une sorte de hangar fait de bambous et de rotins. Toutefois, à peine introduits devant le roi, nos compatriotes furent frappés du grand air de dignité des principaux officiers de sa cour. Norodom les accueillit d'une façon gracieuse, et les gratifia d'une représentation théâtrale, suivie d'un brillant ballet, dont l'ordonnance et les costumes témoignaient d'un degré de civilisation inattendu en pareil lieu.

Ses promenades dans la campagne de Phnom-Pênh conduisirent M. Delaporte jusqu'au champ où l'on brûle les morts. Il s'annonce de loin aux regards par des mats auxquels sont suspendues de longues lianes, barrière aérienne destinée à préserver pendant l'opération les âmes des défunts contre les mauvais esprits.

Cette coutume est très-répandue dans l'Indo-Chine, sans y être cependant générale, et M. Delaporte a même rencontré au Laos plusieurs cimetières. Au Cambodge,elle est fort ancienne et doit venir de l'Inde. Du moins existe- t-il dans la façon dont elle se pratique chez les sectateurs de Vichnou et chez les Khmers une particularité commune, qui est très-caractéristique. L'ordonnateur de la cérémonie, après avoir allumé le bûcher, jette sur le sol un vase fragile. Il donne ainsi à entendre, selon M. le capitaine d'infanterie de marine Aymonier, qui a pu souvent observer ce rite, que l'homme, après sa mort, n'a pas plus de valeur que cette poterie volant en mille éclats.

Après quelques jours passés à Phnom-Pênh, la mission se remit en route. Elle vit bientôt défiler sur sa gauche les cases de Gompong-Luong (le Rivage royal), une des anciennes capitales du pays, et se dresser à l'horizon les Quatre Collines, avec leur couronnement de pyramides aiguës, tombeaux des derniers rois du Cambodge. Vers le soir elle mouillait à Compong- Chnang (le Marché des Marmites) et y prenait les pilotes dont elle avait besoin avant de s'engager dans le dédale d'arroyos et de cours d'eau qui communiquent avec le Toulé-Sap ou Grand-Lac, centre de la vaste dépression que la nature a creusée au milieu des immenses plaines boisées du Cambodge. Cette petite mer d'eau douce est un vaste réservoir de vie animale : des caïmans flottent immobiles sur ses eaux et des troupes de lamantins viennent bruyamment respirer à la surface. De quelque côté que l'œil se porte, il n'aperçoit que des myriades de pélicans qui cinglent, en troupes serrées, dans toutes les directions, tantôt rentrant leur long cou, tantôt l'allongeant pour saisir quelque proie : des nuées de cormorans, de canards, de sarcelles rasant l'eau ; des bandes de hérons et d'ibis cachés au

milieu des joncs ; d'aigrettes blanches perchées sur les arbres de la rive et qui, de loin, ressemblent à d'énormes boules de neige. Toute cette gent volatile s'agite, se déplace, pousse des cris aigus ; elle communique une incomparable animation à une scène que son étendue et son cadre de puissante végétation rendent déjà . grandiose.

Au moment de Tannée où M. Delaporle arrivait au Touié-Sap, on ne voyait d'ailleurs sur ses rives ni un être humain, ni une barque sur sa nappe d'eau. A l'époque des basses eaux, c'est à dire pendant les mois de février et de mars, le lac et les cours d'eau ses tributaires, deviennent autant de viviers dans lesquels on pêche aisément des quantités de poissons prodigieuses, et Ton n'estime pas à moins de 50,000 le nombre des pêcheurs qui exploitent alors le seul Toulé-Sap. Ce chiffre donne une idée du trafic auquel doit donner lieu la fourniture du matériel des barques, du riz, du bois, du sel, ainsi que la vente du poisson dans ces pêcheries gigantesques. Ce poisson se prépare sur place: on sépare la tête de laquelle on extrait de l'huile et on enlève les entrailles; on fend le reste en deux, on l'aplatit, on le saupoudre de sel ou de cendre de palmier à défaut de sel, et on le fait sécher. Le poisson ainsi préparé, entre pour beaucoup dans l'alimentation des Chinois, des Siamois, des Annamites, des Cambodgiens, et à Saigon il vaut 36 francs le picul, c'est-à-dire les 60 kilogrammes. Un métis portugais, ^du nom d'Alexis, sale en moyenne annuelle 900,000 kilos de poisson, et les vend sur place de 16 à 17 francs le picul ; il paie au fisc 600 barres d'argent (48,000 fr.), et tous ses frais payés, il réalise une quarantaine de mille francs, qu'il partage avec un associé. Cette association se fait d'ordinaire entre patrons de nationalité différente, arrangement qui facilite à la fois et la

conduite des hommes et l'exploitation elle-même. C'est â l'extrémité occidentale de cette grande nappe lacustre, sur le territoire deSiam,que se trouve Ongkor,ou Angkor, la plus vieille capitale du pays, et que sont disséminés, dans un rayon de 200 à 400 kilomètres les plus remarquables débris de l'antique civilisation Kmer : immenses Ponteays (citadelles), larges chaussées, ponts et canaux et Sras (étang) sacrés,waf (temples,) Preasats (tours) et pyramides commémoratives. Le temps dont il disposait ne permettait point à M. Delaporte d'explorer toutes ces ruines ; il décida de se borner à celles qui étaient le plus accessibles par eau, et il commença par l'amas de Pontey-Prea-Khan (la citadelle de la divine épée. 11 embrasse une superficie de 5 kilomètres carrés, et n'est rien moins que le squelette d'une de ces fastueuses résidences royales dont le sol cambodgien était couvert jadis. L'enceinte fortifiée de cette ville renfermait un palais, un harem, des jardins, d'immenses communs, en un mot tout l'attirail complet d'une cour de rOrient.«Ala place d'honneur trônait la divinité : on l'adorait dans un temple central,surmonté de neuf hautes tours à étages, aux pieds desquelles s'étal&ient de vastes caravansérails pour les pèlerins et des monastères entourés de pièces d'eau et d'arbres sacrés. Autour de la grande ponteay, se groupaient d'autres constructions, telles que forts, sanctuaires, pagodes édicules de tout genre, dont les colonnades gisantes et les galeries écroulées représentent, en dehors du massif principal, une zone secondaire de débris. »

• Les ruines mêmes d'Ongkor gisent au nordduToulé-Sap et se divisent en deux groupes principaux : les restes du grand temple (Ongkor-Wat)el ceux de la ville elle-même, qui était encore très-florissante au xvin e siècle,mais qu'à cette époquëles Birmans prirent d'assaut et saccagèrent de fond en comble. TJne belle terrasse, en forme de croix, Ion-

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gue de 250 mètres et payée d'immenses pierres bien rejointoyées, précède ce temple. Elle est flanquée, à chacun de ses quatre aogles, de deux énormes lions sculptés dans le granit, et Ton y accède par quatre beaux escaliers qui en occupent toute la largeur. De cette terrasse part une chaussée longue de 230 mètres et large de 9, qui traverse le fossé, large de 200 mètres, dont le temple est entouré et qui conduit à son enceinte principale. Cette enceinte offre un développement de 3,350 mètres sur ses quatre faces quadranguîaires, et est percée de trois entrées principales, surmontées de tours dont la base forme un arc de triomphe et que flanquent à chaque angle d'autres tours percées d'arches pour le passage des chars.

Une double rangée de colonnes et un mur garni de fausses fenêtres à barreaux en pierres sculptées forment la façade. La chaussée la traverse, et, continuant encore entre deux petits lacs et deux sanctuaires, elle conduit à une deuxième terrasse plus haute que l'autre, plus décorée et supportée par une colonnade d'une élégante sculpture. Elle mène à l'édifice lui-môme, qui consiste en trois rectangles concentriques et disposés en étages tout autour desquels un immense bas-relief déroule des scènes religieuses, tel que l'enfer et le paradis bouddhiques, le combat du roi des singes contre le roi des anges, etc., etc. Le second et le troisième étage sont à colonnades, et des tours s'y adossent à leurs angles; on monte de l'un à l'autre par douze escaliers de quarante-deux marches, et l'on atteint la cour centrale, sommet de tout l'édifice et son sanctum sanctorum. Là, se dressent quatre statues regardant les quatre points cardinaux ; les gradins des escaliers montrent des dragons fantastiques; les toits sont sculptés. Là on se trouve dans une véritable forêt de -4,800 colonnes, hautes de quatre pieds et presque

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toutes monolithes, carrées ou rondes, mais couvertes de sculptures aussi variées qu'élégantes, dessinées dans le goût le plus pur.

Ce tabernacle renferme une statue du Bouddha, présent du dernier roi de Siain, que desservent de pauvres talapoins dispersés dans Ja forêt voisine, et qui voit de loin en loin quelques fidèles se prosterner à ses pieds. Mais, pour parler comme Mouhot, ce que. sont ces dévotions comparées aux solennités d'autrefois, alors que les princes et les rois de l'extrême Orient venaient en personne rendre hommage à la divinité tutélaire d'un puissant empire ; que des milliers de prêtres couvraient de leurs processions les gradins et les terrasses de ce temple immense ; que du haut de ses vingt-quatre coupoles le son des cloches répondait au carillon des innombrables pagodes de la capitale voisine de cette Ongkor la grande, dont l'enceinte, d'un pourtour de quarante kilomètres a pu contenir autant d'habitants que les plus peuplées métropoles de l'Occident ancien ou moderne ! »

Les ruines de cette capitale, — Ongkor-Thom, — se trouvent à six ou sept kilomètres d'Ongkor-Wat. Un bout de chaussée, en partie détruite et franchissant un fossé tout bordé de blocs de colonnes, de lions et d'éléphants, conduit à la porte de la ville, monument composé d'une tour centrale qu'entourent quatre tourelles, et que flanquent deux autres tours avec galeries qui se relient ensemble. La tour centrale est surmontée de quatre têtes dans le goût égyptien et partout chargée de sculpture. L'édifice tout entier est construit en pierres de grès, et la muraille d'enceinte elle-même est formée de blocs de concrétions ferrugineuses. Le même appareil se retrouve dans ce qui reste du palais royal : ses galeries et ses tours sont bâties en grès, tandis' que son triple mur d'enceinte l'est en

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blocs de concrétions ferrugineuses. Ces murs, encore intacts, sont couverts, sur toutes leurs parois, de bas-reliefs formant quatre séries superposées, dont chacune représente un roi assis à la façon orientale, les mains posées sur la moitié d'un poignard et entouré' d'une cour de femmes. D'autres bas-reliefs figurent des combats; on y remarque des enfants à la longue chevelure nouée en torchon et des sauvages de l'Est à l'étroit langouti.

Ces figures sont chargées d'ornements, tels que longs pendants d'oreilles, colliers et bracelets; elles n'ont pour tout costume qu'un léger langouti, et leur tête est surmontée d'une haute coiffure terminée en une pointe que l'on dirait faite de perles, d'ornements d'or ou d'argent. Elles le cèdent toutes en beauté à la statue dite du roi lépreux, dont la tête est un admirable type de noblesse et de régularité. Le port est majestueux, les traits fins et doux ; une petite moustache recouvre la lèvre supérieure, et une longue chevelure bouclée retombe sur les épaules ; mais le corps est nu et sans ornement d'aucune sorte l .

Les ruines d'Ongkor sont les plus belles et les mieux conservées; inais ce ne sont point, tant s'en faut, les seules dont l'ancien royaume de Cambodge ou de Khmer soit jonché. Ces ruines sont disséminées sur un grand nombre de points de cet État, qui est resté si célèbre dans les traditions locales qu'elles lui attri-

1 Les ruines d'Ongkor n'ont pas été décrites seulement par Mouhot; on en doit une ample description, écrite et figurée à notre grande expédition de 1866 pour l'exploration du Mékong. On en trouve aussi une peinture succincte, mais qui, dans sa concision même frappe .davantage l'esprit, dans l'ouvrage de M. Lemire : Cochinchine française et Royaume de Cambodge (Pari9, Chalamel 1877). Enfin, il y a la description de M. Delaporte luimôme. Nous avons fait usage du tout dans notre résumé.

buent cent vingt provinces tributaires et une armée de cinq millions d'hommes. A quelle époque, à quelles dynasties faut-il rapporter ces splendides vestiges, si étonnants par eux-mêmes, et plus étonnants encore par le contraste qu'ils accusent entre le Cambodge actuel et le Cambodge ancien ? C'est ce qu'il ne faut pas demander au Cambodgien de nos jours :1e questionne-t-on sur les temples d'Ongkor, il en attribue l'édification à Pràa-Renn, le roi des anges, au roi des géants, ou bien encore à Bua-Sivisithiwong, ce roi lépreux dont la statue est l'une des merveilles d'Ongkor-Thom et qui,comme on Ta dit, pour obtenir des Dieux, saguérison, fit bâtir Ongkor-Wat. Mais certains indices permettent de voir dans ces monuments les restes d'une civilisation importée et d'origine indienne. La figure du roi lépreux rappelle essentiellement le type ayran ; les bas-reliefs semblent inspirés par la mythologie indienne ; les statues colossales du Bouddha, taillées dans le roc, ont une analogie frappante avec les colosses de Bâmian dans l'Asie centrale, et, dans leur ensemble, ces constructions ressemblent singulièrement aux édifices bouddhiques de Java. Aussi est-il bien probable, comme le dit M. Vivien de Saint- Martin, notre éminent géographe, qu'elle doivent appartenir à l'époque de la grande prospérité du bouddhisme dans l'Inde, qui fut aussi le temps de sa grande propagation au dehors, ce qui nous ramènerait au troisième ou au deuxième siècle avant Jésus-Christ.

La nature indolente, le caractère léger et insouciant des Siamois les destinaient tout particulièrement à subir l'ascendant de l'Occident. 11 serait puéril de ne pas savoir reconnaître que cet ascendant moral et commercial est aujourd'hui en la possession de l'Angleterre* Inutile d'ajouter que nos habiles et infatigables voisins»

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passés maîtres en fait de colonisation et de tentatives d'annexions profitables, ne négligent rien pour conserver et accentuer la position qu'ils ont acquise : d'autant qu'ils sont jaloux de voir le Cambodge soumis à notre protection. Mais à côté des Anglais à Siam, n'y a-t-il pas place pour la France ? Évidemment oui, et nous croyons, sans mesquine jalousie, sans arrière-pensée d'annihiler telle ou telle influence, il y a possibilité, il y a lieu de créer une large place aux intérêts Français. Notre grande situation au Cambodge rend la chose presque facile. Que la France soit parfaitement représentée à Siam et d'heureux résultats ne tarderont pas à se produire.

C'est donc avec un sentiment tout patriotique que, comme conclusion de cette trop succinte notice sur le royaume de Siam, nous exprimons notre grande satisfaction de l'heureux choix qui vient d'être fait pour occuper le poste, aujourd'hui si important, de consul et de commissaire de la République Française près S.M. le Roi de Siam. Le nouveau titulaire,le d r J.Harmand, médecin de la marine, secrétaire général de la Société des études coloniales, l'explorateur distingué du Tongking et de l'Indo-Chine semblait prédestiné pour cette haute fonction. La connaissance parfaite du pays qu'il a exploré dans tous les sens, la fermeté bien connue de son caractère, la dignité naturelle de sa personne et. ajoutons aussi le souvenir de la vigoureuse façon avec laquelle il capturait ou coulait les pirogues armées qui lui faisaient obstacle lors de ses explorations, lui assurent de la déférence et du respect à la cour de Bangkok. Une diplomatie dont l'énergie n'empêchera pas la finesse et la sage entente des intérêts français fera le reste.

Physiquement le Cambodge se compose de plusieurs massifs montagneux et de la grande vallée du Mékong, fleuve qui, par ses atterrissementset sesinnondations régulières, est pour ce pays ce que le Nil est pour l'Egypte. Le nom de Mékong par lequel on désigne aujourd'hui ce puissant cours <Teau,qui est la vie et la richesse du Cambodge et de la Cochinchine française, est d'origine laotienne. Les Cambodgiens eux-mêmes, l'appellent TontfTôme. (grand fleuve.) Les Européens le désignaient autrefois sous le nom de Cambodge, du nom du peuple, (les Kampouchéa ou Khmër), qui occupait ses bouches, à l'époque où les Portugais pénétrèrent dans ces mers. Le Mékong, après avoir reçu, principalement sur sa droite, les grands affluents de son bassin élargi, se précipite, par une série de chutes et de rapides d'un aspect grandiose et terrible, du Laos dans le Cambodge, en suivant à peu près une direction rectiligne, du N. au S. Puis il tourne brusquement au

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S. 0. f comme pour tomber perpendiculairement dans le golfe qu'il a comblé de ses alluvions; mais avant de se heurter à la chaîne occidentale longeant le golfe de Siam, il tourne au S-E. et va se jeter dans la mer, par six grandes embouchures.

Chaque année, le Mékong déborde et ses eaux, conduites par des canaux naturels, se ramifient et se répandent dans tout l'intérieur du pays. C'est de juin à septembre que les eaux s'élèvent, et elles regagnent leur plus bas niveau d'octobre à février. L'inondation n'a lieu dans toute sa force qu'au Cambodge. Plus bas, en Cochinchine, elle est affaiblie par ses nom* breuses irrigations et par la vaste superficie qu'elle a déjà couverte. Le Cambodge qui en septembre ressemblait à une mer immense, parsemée d'Iles, devient en mars, une vaste plaine sablonneuse, semée çà et là, de flaques d'eau. Les rives du fleuve et ses îles présentent alors une succession de côtes rongées et escarpées, du côté où porte le courant, et en pente douce de l'autre côté. Parmi les tranchées naturelles, qui font communiquer le fleuve avec les parties inondées, les moins importantes, plus élevées que le niveau des basses eaux, assèchent complètement et l'indigène, qui, quelques mois ai.paravant, parcourait ce chemin dans sa légère pirogue, peut le suivre alors dans une charrette.

En dehors de la vallée du Mékong, le Cambodge présente plusieurs chaînes, ou massifs de montagnes, et de nombreux pics isolés. Vers le 14° degré de lat. N., une chaîne de montagnes, ou plutôt une ligne de, hauts plateaux, connus sous le nom de Pnom Dangrëk, (Monts du Fléau,) court parallèlement à l'équateur, et sépare le bassin moyen de Mékong, des nombreuses rivières peu importantes qui se jettent à l'Ë. dans la mer de la Chine. Le mot chaîne est impropre, pour

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représenter ce dédale de montagnes, peu élevées du reste, qui se croisent dans toutes les directions, donnant naissance à un grand nombre de sources, de ruisseaux, de torrents, dont le cours, longtemps indécis, finit par se déverser soit à Test dans les rivières de la Gochinchine, soit à l'ouest dans les affluents du grand fleuve. Toute cette région est couverte d'une forêt sans limites, dans laquelle, la cognée du sauvage, fait quelques éclaircies, bientôt recouvertes, par la vigoureuse végétation des pays intertropicaux. La chaîne Cochinchinoise descend, du N. au S. et serre de près la mer de Chine, sur les bords de laquelle elle détache de nombreux et courts contre-forts, qui font de la côte d'Annam un rivage très-accidenté.

Le Cambodge est soumis aux pluies périodiques de la zone tropicale, qui partagent Tannée en deux saisons : la saison sèche, de septembre à mai, la saison pluvieuse, de juin à novembre. Comme tous les pays placés dans des conditions analogues de chaleur et d'humidité, le Cambodge offre un climat dangereux à l'Européen ; les fièvres et l'anémie y sont pour les Blancs, les conséquences d'un séjour prolongé. C'est surtout la région forestière qui est le siège de ces fièvres terribles que redoutent les indigènes, et dont il est rare qu'un Européen se guérisse, une fois qu'il en a été atteint. C'est vraiment malheureux au point de vue économique, car ces forêts abondent en essences précieuses, gommes, laques, etc ; il ne leur manque que des bras pour les exploiter, et surtout de faciles débouchés, pour devenir une grande source de richesse *.

Le Cambodge, à l'époque de sa grandeur, occupait

1 Ces détails sont empruntés à l'excellente notice du capitaine d'infanterie de marine Aymonier intitulée: Géographie du Cambodge.

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