‹ Chine moderne, ou Description historique, géographique et littéraire de ce vaste empire, d'après des documents chinoisChapitre 170 sur 292 · II. PHILOSOPHIE CHINOISE · texte numérisé non relu

II. PHILOSOPHIE CHINOISE

De toutes les manifestations qui peuvent le mieux, selon nous, faire connaître la civilisation d’un peuple et sa place dans l’histoire du développement de l’humanité . c'est celle de Vidée philosophique, c'est-à-dire, de la pensée d’un peuple sur toutes les questions qui, de tout temps, ont le plus occupé l’élite du genre humain. C’est cette pensée, cette idée, en quelque sorte génératrice, qui donne la forme concrète à la civilisation.

(*) Ce! article n'a encore reçu qu'une Irêsfoible publicité en 1844 dans la Revue indépendante. Il a été composé pour ce »e volume de la Description de la Chine.

C’est encore une question , pour beaucoup de personnes , de savoir s’il y a une philosophie chinoise, si les Illinois ont connu et pratiqué ce que l’on appelle de nos jours la philosophie. Depuis Hrucker, qui la trouvait partout , jusqu'à Hegel , qui ne la voyait presque nulle part , les historiens de fa philosophie ont été fort embarrassés pour parler de la philosophie chinoise, et plusieurs d’entre eux ont pris le parti de nier son existence. L’embarras, il faut le dire, était légitime et tenait à l'insuffisance, ou plutôt à l’absence presque complète de documents philosophiques mis par les sinologues à la portée des penseurs européens. Avant l'exposition si substantielle que Colebrooke a faite des différents systèmes de la philosophie indienne, dans ses profonds Essais (*), on soupçonnait a peine l’existence de cette philosophie. Il en est encore de même aujourd'hui pour la philosophie chinoise. Celle-ci ne présente peut-être pas, il est vrai, un ensemble aussi imposant, aussi complet de textes spéciaux et de commentaires, avec les divisions et les formules rigoureuses de l’école ; cependant , elle est très-riche aussi en monuments de différents genres, les uns assez modernes, les autres antérieurs aux plus anciens fragments qui nous ont été conservés de la philosophie grecque, considérée généralement jusqu’ici comme l'aïeule de toutes les philosophies.

La spéculation en Chine s’est donnée, dès la haute antiquité, une carrière aussi vaste qu’en aucune antre contrée de In terre, et ce qui aurait dû , ce nous semble, arrêter a jamais l’essor de la pensée chinoise, et l’enchaîner en quelque sorte à la forme concrète ou sensible; la nature figurative de sa langue écrite n'a fait que lui donner plus de caractère et plus de vie. Iæs problèmes éternels sur lesquels, depuis plus de trois mille ans, la pensée de l'homme n’a cessé de méditer, ont sollicité de bonne heure la spéculation chinoise.

Ce sont les différentes solutions que cette spéculation a données à ces pro-

(*) Induits en français et annotés par l'auteur de ce volume.

blêmes que nous nous proposons de foire connaître dans cette Esquisse.

On n'attend pas de nous que nous fassions ici une exposition complète et détaillée de la philosophie chinoise. Ce travail , auquel nous n'avons point renoncé , ne pourrait convenir ni à la nature, ni à retendue de cette description. Notre tâche ici , sans être moins difficile peut-être, est plus simple : elle consiste à donner au lecteur une idée énérale de la philosophie chinoise, en éterminant les caractères distinctifs des principales écoles, ainsi que leur ordre de succession , et en distinguant avec soin les doctrines de chacune d'elles que l'on a presque toujours confondues (*).

Première période.

Comme à toutes les époques primordiales et chez tous les peuples où la civilisation n'a pas encore replié complètement la pensée sur elle-même , la méthode primitive de la philosophie chinoise fut la méthode ontologique, ou la méthode' à priori, nommée par les Chinois : Étude ou science de ce qui a précédé le ciel (Sién thién hiô); ce que les anciens nommaient la science première. C'est la méthode suivie dans le Ï-Klng , ou Livre des Transformations , le plus ancien livre assurées IJnouvrage chinois intitulé : Tchoû-tseu mi hân , - Recueil par ordre chronologique de tous les philosophe», • que nous possédons , place cinq philosophes (Confucius étant considéré comme un saint), sous la dynastie des Tchèots (de n34 à 730 av. J. C.); neuf dans la période comprise dans le Tchuntsieou (de 7 ao à 480 av. notre ère) ; vingt-cinq dans la période nommée Chen-koui ou des royaumes en guerre (de 480 à a55 av. J. C.); sis sous les Thsin (354-303); onze sous les Han oceidentiux (301 avant notre ère, à 3.5 après) -, neuf sous les Han orirnlaux (a6- 330 après J. C.) ; quatre sous les trois royaumes (331-364); six sous les Tçin (365-419); trois sous 1rs Sont (581-617); six sous les Thnng (619-905); cinq sous les Soung (960- 1119); deux sous les Youan ou Mongols (1360-1341), et un seul sous les Ming (r368- 1573), époque de la publication de i ons rage (thién khi, 1631 de noire ère); en tout, quatre-vingt-douze philosophes (tseù).

ment que l'autiqnité nous ait transmis , et que l’histoire chinoise attribue,

Pour son texte rudimentaire , à Foti-Hl, inventeur des premiers éléments de l’écriture chinoise , qui vivait, selon les Chinois, trois mille trois cent soixanteneuf ans avant notre ère; et, pour son texte intelligible, aux développements de H-enwanq et de Tchéoukoung, qui vivaientj dans le douzième siècle avant la même époque. La pensée générale de ce livre primitif des Transformations, qui fut sans doute le premier essai , la première tentative de faire descendre le monde de la pensée dans le monde des sens (é), dégagée de la forme symbolique dont elle est généralement revêtue , est d'enseigner l'origine ou la naissance des choses et leurs transformations subordonnées au cours régulier des saisons ; de sorte qu’on y trouve, à l’état presque rudimentaire, il est vrai, une cosmogonie, une physique et une psychologie.

On comprendra facilement qu'une écriture qui remplaçait les cordelettes nouées, et qui consistait uniquement dans une simple ligne continue ( — ) ou brisée (- -), combinée de diverses manières, ne pouvait qu’exprimer trèsimparfaitement et conventionnellement les idées principales, et, en quelque sorte, les categories arbitraires de la pensée humaine à son début dans la civilisation. C’est ce qui eut effectivement lieu pour le Y-King primitif de Fou-hi. Les figures rudimentaires avec lesquelles ce personnage antédiluvien construisit ou représenta la science également rudimentaire de son temps, sont pour nous, dans l'ordre intellectuel, ce que sont, dans l'ordre physique, ces débris organiques fossiles que l’on découvre dans les entrailles de la terre. Ce sont des restes d'une civilisation et d'un organisme dont nous n’avons plus la complète intelligence.

Ce que nous pouvons dire cependant de Fou-hi , o’est que le principe fonda-

(■) Voir, arc sujet, notre ouvrage intitulé: Essai sur f origine et ta formation simi/aires des écritures figuratives chinoise et égyptienne. Première partie : Synthèse ; Paris F- Didot, 1 843, gr. in-S°.

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L’UNIVERS

mental de sa conception ontologique est le principe binaire ou de dualité: l’abstraction ou le raisonnement n’avant pas encore fait remonter la pensée Jusqu’à la conception de Vwiité primordiale. Fou-hi pose donc au sommet de ses catégories le Ciel et la Terre , en puissance et eu acte, représentés , le premier par la ligne continue ( — ), la seconde par la ligne brisée Le premier symbole représenté en même temps le premier principe maie ijâng, le soleil, la lumière, la chaleur, le mouvement et la force, en un mot, tout ce qui a un caractère de supériorité, d’activité et de perfection. Le second symbole représenté en même temps le premier princitie femelle gin , la lune , les ténèbres , le froid , le repos, la faiblesse, en un mot, tout ce qui a un caractère d'infériorité , de pasai veto et d'imperfection. Voici de* textes a l’appui :

•* C’est le Ciel primordial ( Youén -

• kbifn) qui a donné l’origine a l’unis versulite des êtres, lesquels s'appuient

sur lui , et ont en lui leur racine :

* c'est-à-dire que le Ciel est le lien qui

• embrasse tous les êtres. » ( Y-Klng , ancien texte figuratif (*), paroles de fVen-wang, kiouen 2. folio 1. )

« Chose plus admirable encore ! C'est

* sur la Terre subordonnée au Ciel « ( A' houén) que naissent corporellement « et s'appuient tous les êtres, e’est-a- « dire qu'ils obéissent là aux lois qu'ils

* ont reçues du Ciel. l,a Terre, dans « son ampleur, contient les êtres; par « sa vertu elle les réunit en un noin- « bre illimité. * (/6., f" 2.)

On lit dans le l/i-lseu. ou Supplément au Y-Klng :

« Il y eut le Ciel et la Terre, et en- « suite les dix mille êtres (tous les ■ êtres ) naquirent. » ( Y-Ktng , ancien texte, A . 3, 1° 159.)

On y lit encore :

* Il y eut le Ciel et la Terre, et en- « suite il y eut les dix mille êtres; il v « eut les dix mille êtres, et ensuite il

• y eut te mâle et la femelle; il y eut » le mâle et la femelle, et ensuite il v « eut le mari et la femme; il y eut le

(*) Vov. ci-devan! page 336 , Foie.

r mari et la femme, et ensuite il y eut « le père et la mère; il y eut le pere « et la mère, et ensuite il y eut le pere » et le fils; il y eut le père et le fils , et

* ensuite il y rut le prince et le sujet;

* il y eut le prince et le sujet, et r*n- « suite il y eut des supérieurs et de* « inférieurs; il y eut des supérieurs et

* des inférieurs , et ensuite ce furent « les lois de la civilisation et de la justice » qui les unirent. • ( Ib ., A . 2 , t. 162.)

Toutes les choses naissent par la composition et périssent par la décomposition. fie mode de génération et de dissolution est le seul connu et exprimé dans le. 1 -King : la génération par le caractère pién (changement du nonêtre à l'être cor|iorel ), et la dissolution >ar le caractère /nia ( changement ele 'être au non-être); de sorte que les deux termes pién-hôa réunis expriment les mutations ou les transformations de tontes choses.

Il y a, dans cet ancien livre, une métaphysique des nombres qui rappelle ie système beaucoup moins ancien de Pythagore . dont la conception n'appartient nullement aux idées grecques.

I.’unitb, représentée par In ligne simple— horizontale, est la base fondamentale de ce système numérique ; c'est la représentation du parfait, et, comme nous l’avons déjà vu, le symbole figuratif du Ciel ; c'est la source pure et primordiale de tous les êtres. » L’U-

* mtr , ou l’tm — , dit un ancien lexi-

* cographe, chinois, est le principe des « nombres et le dernier terme de toutes « choses, » La création des êtres, ou plutôt leur combinaison dans l'espace et le temps, se fait selnn la loi des nombres. Le mouvement des astres et le cours des saisons dépendent aussi de la loi des nombres.

D.ins ce système, les nombres impairs, qui ont pour base ITmtÉ, sont parfaits, et les nombres pairs , qui ont pour base la dualité , sont imparjails.

» Le Ciel, dit le Livre des Transfor- « mations , est représenté par limité ,

* ou le nombre un; la Terre est repré- *. semée par le nombre deux; le Cif.l « l'est encore par le nombre trois, la

* Terre par le nombre quatre; le Ciel

* par le nombre cinq, la Terre par le

« nombre six; le Ciel par le nombre « sept, la Terre par le nombre huit; « le Ciel par le nombre neuf, la Terre « par le nombre dix. » ( Y-King , ancien texte, A. 2, f” 119.)

Le commentaire ajoute i « Le Ciel « est le principe mâle yâng , la Terre « le principe femelle pi«;lrs nombres s an, trois, cinq, sept, neuf, consti- « tuent le principe male ou actif yüng ; « les nombres deux, quatre, six, huit, <■ dix, constituent le principe femelle « ou passif iji/i. » Les différentes combinaisons de ces nombres expriment toutes les lois de formation des êtres.

L’ancien livre des Transformations distingue les hommes supérieurs et vertueux des hommes inferieurs et vicieux. Les premiers sont ceux qui se conforment aux lois du Ciel et de la Terre, qui suivent la droiture et pratiquent la justice ; les seconds sont ceux qui agissent dans un sens contraire.

Des félicités terrestres sont la récom-

fiense des premiers , et des calamités e châtiment des seconds.

Il serait difficile de décider si la doctrine d’une âme immatérielle, distincte du corps, celle d'une vie future, celle d’un Dieu suprême séparé du inonde, sont exprimées dans le Livre des Transformations. Si ces doctrines s'y trouvent, elles n’y sont qu'en germe, et il faudrait un long et persévérant labeur pour les en dégager. Ce qui , dans l’état actuel de nos connaissances et de la composition des textes , nous parait ie plus vraisemblable , c’est que la conception philosophique du K-Al«ÿestun vaste naturalisme fondé en partie sur un système mystique ou symbolique des nombres, dont on retrouve les traces dans les écrits fragmentaires des premiers philosophes grecs. Encore, la doctrine des nombres parait-elle dans le Y-Aing comme une addition postérieure et étrangère à la conception primitive. Toutefois, le Ciel y est considéré comme une puissance supérieure, intelligente et providentielle dont les éléments humains dépendent , et qui rémunèrent en ce monde les bonnes et les mauvaises actions. C’est surtout dans le Chou-Klng ou litre des Annales que cette puissance providentielle

est décrite comme agissant d'uue manière non équivoque sur le cours des événements. Ce Ciel providentiel est représenté, dans l'ancien texte du Ytiing, par trois lignes convexes superposées, à peu près comine les itgyptiens représentaient aussi le Ciel dans leurs caractères hiéroglyphiques. Ii y a toutefois eette différence, entré les deux conceptions du Ciel, que chez les Chinois c’est une puissance supérieure intelligente, et que, cites les Égyptiens, ce n’était que le ciel matériel où séjournaient des divinités.

Le philosophe Tchou-hi disait du même livre qu'il était » le père ou l'an- « cêtre des caractères de l’écriture chi- « noise, ainsi que de la véritable doo- ■ trine de la raison et de la justice (i-/i- « tsoung). ”

Tchin-tseu disait aussi que « le Y- « Aiug était non-seulement la source

• des cinq Jiing , mais encore qu’il « était le sanctuaire, l’areane du Ciel ,

• de la Terre, des esprits et des génies. »

Après le Livre des Transformations,

le plus ancien monument de la philosophie chinoise est un chapitre du livre des Annales ( le Choû-King ), intitulé lloûng - A’dn ou la Sublime Doctrine, que le ministre philosophe Ai-tseu dit avoir été reçu autrefois du Ciel par le grand Yu (2,200 ans avant notre ère), et qu'il exposa au roi tV ouïr ang , de 1122 à 11 t(i avant notre ère. Le roi interroge le philosophe sur les voies secrètes que le Ciel emploie pour rendre les peuples heureux et tranquilles , et il le prie de lui expliquer ces voies qu'il Ignore. Ai-tseu répond au roi en lui exposant tout un système de doctrines abstraites restées fort obscures pour nous, maigre les explications des commentateurs chinois.

Il dit d’abord que la Sublime Doctrine comprend neuf régies fondamentales, ou plutôt neuf grandes catégories, dont la cinquième, celle qui concerne le souverain , est le pivot oti le centre. Nous allons présenter, dans un tableau figuratif traduit du chinois, le résumé de ce système (*).

(*) Voir lu traduction intégrale (le cet ancien monument, dan* notre, publication

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Tableau figuratif des neuf règles fondamentales ou neuf grandes catégories de ta Sublime Doctrine, exposée par le philosophe Ki-tsku, 1122 ans avant noire ère.

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